AVANT- PROPOS
[92 /i] Depuis mon séjour à Manille, je désirais avoir des renseignemens sur les nouvelles Conquêtes du Roy de Cochinchine, qui sont le Tonquin et le Camboge pays extrêmement peu connus, et qui pour ainsi dire n'ont pas été fréquentés par les Européens, qui depuis les troubles et les révolutions survenus en Cochinchine, ont abandonné le Commerce qu'ils fesaient avec ce pays. Je n'avais pu avoir que des notions très imparfaites en M'^ D'Ayot, mandarins de Cochin-chine qui pendant la guerre, n'ont parcouru qu'une [2] partie du Camboge avec l'armée du Roy de Cochinchine. Ce ne fut qu'au mois d'août 1807 que M^" de la Bissachère, missionnaire dans cette partie du monde où il est resté 18 ans arriva à Macao où j'étais alors. Je priai ce Monsieur de vouloir bien me faire un précis sur le Tonquin et il eut la complaisance de rédiger les notes que l'on va lire.
Pour conserver le manuscrit de M^ de la Bissachère dans toute sa pureté, j'ai été obligé de redresser quelques erreurs, où ce monsieur est tombé, par des notes particulières.
On trouve aussi dans la continuation des lettres édifiantes publiées à Londres en 1802, 1803, [93/3] et 1804, quelques lettres sur le Tonquin écrites par M' de la Bissachère, mais il y traite principalement des progrès de la religion catholique (.avec un peu d'exagération) et ne donne que bien peu d'éclaircissemens sur les coutumes des Tonquinois.
Pour mettre au fait ceux qui liront le précis de M'* de la Bissachère, j'ai rédigé l'introduction d'après ce que j'ai appris de M^^ d'Ayot, des événemens qui se sont passés en Cochinchine, depuis le moment où le jeune roy dépossédé de ses états fut conduit à la cour de France par M^ l'Evêque d'Adran ^, pour demander des secours, jusqu'au tems présent ; ce qui fera connoître [4] l'état politique de ce pays et l'influence qu'ont eue les Français aux grandes révolutions qui ont eu lieu dans cette partie de l'Asie. Il faut espérer que nous en tirerons parti pour notre commerce et que nous rouvrirons avec la Cochinchine des liaisons d'intérêts qui seront fort utiles à la France.
1. Ce serait donc, d'après R., le prince emmené en France par l'évêque d'Adran en 1786 qui devint roi plus tard. C'est une erreur que l'on retrouvera dans la suite du récit ; noter que MN. ne la commet pas. En fait le jeune prince, qui mourut le 20 mars 1801, ne régna jamais ; c'est son père Gia-long qui occupa le trône après avoir vaincu les rebelles.
INTRODUCTION
[94/5] La Cour de Versailles venait de recevoir avec beaucoup de magnificence les Ambassadeurs, de notre plus fidelle allié dans l'Inde Tipoo-Saib (a) lorsque M' l'Evêque d'Adran y présenta le [6] Roy légitime de Cochinchine dépossédé [95/7] de ses états par un Oncle, que son père \8] lui avait nommé en mourant pour tuteur, et qui pendant sa minorité s'était emparé de tous ses Etats. Une cause aussi juste intéressa vivement la Cour de France. M^ l'Evêque d'Adran avoit séjourné longtemps comme missionnaire en Cochinchine, il fit connoître au roy les avantages que l'on pourroit tirer de ce pays, il était
(a) Cette Ambassade qu'en France on a tourné en ridicule à tord. Tipoo-Saib a soutenu l^ escadre française que commandait M. de Suffren pendant toute la guerre, on lui datait plus de 50.000.000^/*^, il en fit présent à la Cour de France, çoilà le sujet de V Ambassade et certes la Cour de Versailles [6] n'en a jamais reçu de moins onéreuse, malgré tous les frais quelle a faits pour celle-cy. Le fils de celui qui nous a traités si généreusement a perdu ses états par la faute incompréhensible que fit M. de Malartick, gouverneur de Visle de France, où il engageait dans une espèce de manifeste des Officiers français à passer au service de ce prince. Les Anglais pour lors, en guerre avec nous, et qui ne demandaient quun prétexte pour lui déclarer la guerre saisirent avec empressement Voccasion que présentait ce manifeste lancé si maladroitement. Le fils de
de plus revêtu de pleins pouvoirs et du titre d'Ambassadeur. Le jeune roy de Cochinchine, lui avait été confié par son père au moment de sa mort en lui recommandant [96/9] de vouloir bien lui servir de mentor, il ne pouvait assurément mieux choisir. Toutes ces circonstances engagèrent M. de Montmorin, alors à la tête du ministère à accorder à la demande du jeune roy de Cochinchine deux corvettes de 18 canons avec leurs équipages et un secours de 800 hommes de troupes françaises — ce qui avait été jugé suffisant par M^ d'Adran ; le ministère s'engageait à fournir plus de monde si les 800 hommes n'étoient pas suffisant, pour remettre le jeune roy sur son thrône ; la Cour de France fut encore plus généreuse car dans [la] suite le roy donna ordre de faire présent au jeune prince de Cochinchine de deux corvettes et les ordres furent [10] expédiés au Gouverneur de Pondichéry d'équiper sans délais les deux Corvettes et de détacher les 800 hommes de cette
[95/7] Tipoo, qui pour la bravoure et le courage ne valait pas à beaucoup près son père avait à son service quelques officiers français mais il s'en fallait beaucoup quil suivit leurs sages conseils, il est vrai que parmi les officiers il y avait plusieurs intriguants qui s" occupoient plus du soin de remplir leurs poches que de la gloire du nom français. Tipoo fut tué et sa Capitale prise d^assaut, ses fils sont aujourd'hui prisonniers. Il est de Vhonneur du gouvernement français actuel de prendre la cause d'un allié qui nous a traités si généreusement et ce qui [8] ne contribura pas peu à nous faire dans V Inde des amis dont nous avons aujourd'hui si grand besoin et une réputation de justice bien méritée (R.)-
Les idées exprimées dans les trois alinéas suivants sont reproduites sous une forme différente dans S. C, p. 122, 223 ; il y a quelques détails supplémentaires dans R,
garnison comme étant plus en état de faire la guerre dans un pays aussi chaud que la Cochinchine.
La cour de France avait profité d'un moment aussi favorable pour faire avoir aux Français et plus particulièrement à la Compagnie des Indes quelques prérogatives en Cochinchine au cas que le roy rentrât dans ses possessions, comme celles d'avoir quelques établissements sur cette côte avec des facteurs pour faire exclusivement le commerce de ce pays, avec la cession totale de l'isle de Pulo-Condor à quelques lieues de la Côte de Cochinchine. Cette [97/22] cession dont j'ai vu la copie est signée de M^ l'Evêque d'Adran, comme ministre plénipotentiaire, de M'^ de Montmorin et du Roy.
En exécution des ordres de la Cour de France, M. de Cossigny ^, alors gouverneur de Pondichéry, équipa deux corvettes où il ne pu placer que 250 hommes de débarquement, il donna le commandement d'un de ces bâtimens, qui ne faisoient point partie de la marine royale à un de ses parents M. J>^ d'Ayot^ qui a beaucoup contribué au succès de ce prince, et l'autre à M. de Marigny ou Martigny ', avec ordre
1. Remarquer que Cossigny ne commandait plus alors à Pondichéry ; c'était Conway. H. M. P. A., ch. V, § 3 ; ch, VI, § 2.
2. Dayot était en effet parent de Cossigny ; ci-dessus, p. 27.
3. Ce nom apparaît pour la première fois dans un document de l'époque relatif à la Cochincliine. Le registre des nominations, promotions, etc., d'officiers civils et militaires dans l'Inde de 1783 à 1791 {Arch. Nat., Col. D2 C. 180) contient bien les noms de Marigny et de Montigny, mais aucun de ces deux officiers, — l'un capitaine, l'autre colonel, — ne paraît avoir pu tenir le rôle décrit par R.
78 RELATION DE M. DE LA BISSACHÈRî:
de se mettre aux ordres du jeune Roy de Cochinchine, qui était de retour de son voyage en France, ainsi que [12] M^ d'Adran.
A son arrivée, le jeune prince trouva presque tous ses Etats envahis par les Tayssons (sic) ou rebelles, il ne lui restait plus que la ville de Saigon, située à l'extrémité Nord de ses Etats, qui lui avait été conservée par ses partisans avec quelques troupes et un assez grand nombre de Champans de guerre ayant à leurs bords des équipages nombreux et qui lui étaient entièrement dévoués. Ce prince était dans cette position lors que les deux corvettes arrivèrent devant Saigon. Ce secours ne lui fut pas d'abord d'une grande utilité. Les Européens nouvellement débarqués furent presque tous atteints [98/it3] des maladies que procure un climat humide et mal sain joint à une nourriture auxquels ils n'étaient point accoutumés, beaucoup succombèrent et le reste étant mal payés (le Roy n'ayant point de revenus) déserta en partie et s'embarqua à bord de bâtiments de commerce portugais. Les corvettes ne lui furent guère plus utiles, elles étaient mouillées, à l'entrée de la rivière de Saigon avec la flotte de Champans et empêchaient seulement la flotte ennemie d'entrer dans le pays par cet endroit ^.
L'armée des Tayssons devint encore plus audacieuse en raison de ses succès, elle porta le siège devant Saigon désirant pour achever sa [14] conquête de la Cochinchine prendre cette ville avec le jeune