Cf. S. C, p
roy, elle ne put exécuter entièrement ce dessein parce qu'elle ne put bloquer la ville que par terre, les corvettes et la flotte cochinchinoise les ayant repoussés plusieurs fois avec une grande perte de leur part de l'entrée de la rivière de Saigon, ce qui fut très heureux pour le jeune roy. Car peu de tems après l'armée qui le tenait assiégé s'empara de la ville d'assaut et le roy n'eut que le tems de se jeter dans un batteau avec quelques-uns des siens, pour aller rejoindre sa flotte, le péril était d'autant plus grand pour lui [99/2<5] que les ennemis occupaient les deux côtés de la rivière jusqu'à la mer, et qu'un coup de fusil portait d'un bord à l'autre. Il échappa à tous ces dangers et arriva à sa flotte sans malheur ^.
Il ne lui restait alors pas un pouce de terre en Cochinchine, et dans cette position il se rappella que le Roy de Siam avait promis de le secourir et il résolut d'aller en personne à cette Cour, pour intéresser ce Prince par la relation de son dernier malheur ; il emmena sa flotte avec lui ainsi que les deux corvettes, et lui fit jetter l'ancre dans les isles qui sont à l'entrée de la ri\'ière de Siam, ce qui fut très prudent de sa part comme on [16] le verra dans la suite ; pour lui il se rendit à la capitale siamoise suivi de quelques mandarins.
Le Roy de Siam le reçut assez bien, promit qu'il
1, Tout ce paragraphe et la majeure partie de ce qui suit n'a pas trouvé place dans S. C, à l'exception toutefois d'un résumé des passages sur Olivier et sur Dayot (p. 225).
tiendrait sa parole, assigna aux mandarins cochinchinois de sa suite des subsistances et accorda des vivres à sa flotte qui était composée de près de 6.000 hommes et qui eut ordre de rester au même endroit où elle avait mouillé.
Le chef des Tayssons son oncle maître de toute la Cochinchine ayant appris que le jeune roy s'était réfugié à la cour de Siam, fit faire par dessous main des propositions au Souverain de cette Cour de lui livrer [100/77] le jeune Roy, promettant pour prix de cette action la cession de plusieurs provinces fort à la convenance des états de Siam ce qui avait engagé ce souverain à accéder à la demande du Taysson, les princes asiatiques étant peu délicats lorsqu'il s'agit d'interests.
Le jeune roy de Cochinchine apprit par quelquesuns de ses affîdés ce qui se tramait contre lui, et n'ayant pas assez d'expérience pour agir d'après ses propres lumières dans une circonstance aussi délicate, fut consulter dans le plus grand secret M^ d'Adran (qui ne l'avait pas abandonné dans son malheur) sur le parti qu'il avait à prendre.
[18] M^ d'Adran lui donna, dans cette position désespérée le sage, mais téméraire conseil de former de suite une Expédition avec ce qui lui restait de monde sur ses Champans et d'aller attaquer la Capitale qu'habitait le Chef des Tayssons, qui ne pouvant s'attendre à un projet aussi extraordinaire et à une pareille entreprise pourrait être pris au dépourvu et sans deffense.
Le Roy de Cochinchine exécuta ce plan avec
SUR LE TONKIN ET LA COCIiINCHINE 81
beaucoup de sagesse et s'esquiva de la Cour de Siam sous prétexte d'aller voir les Champans et les corvettes et fit mettre sur le champ à la [101/29] voile et arriva devant Saigon, sans que l'on put s'en douter, où le chef des Tayssons faisait sa résidence, l'emporta presque sans résistance ; le chef rebelle ne s'attendant point à une pareille visite n'avait autour de lui que peu de soldats pour sa garde, ses troupes étant rentrées dans leurs foyers — comme cela se pratique en Cochinchine en tems de paix. Le jeune roy mit beaucoup d'activité dans son opération et se rendit maître de la ville, mais le chef des Tayssons lui échappa, le laissant maître des trésors qu'il avait amassép, ainsi que de quelques magasins de vivres, ce qui donna au jeune roy de suite les [20] moyens d'augmenter son armée.
Le roy de Siam fut très fâché de voir ainsi échapper l'occasion d'agrandir ses états, il eut même la maladresse d'en témoigner de la mauvaise humeur sans prévoir les suites fâcheuses qu'une telle conduite pourrait avoir. Il fit enfermer tous les mandarins cochinchinois que le jeune prince n'avait pas osé emmener pour ne pas donner à soupçoner ses projets et qui étaient restés à Siam ; ils ne furent relâchés que lorsque le jeune roy devenu plus puissant écrivit au Roy de Siam pour lui reprocher une conduite aussi déloyale et dont il conserve un souvenir qui pourra bien [102/21] un jour coûter cher à ce prince qui aujourd'hui est hors d'état de pouvoir lui résister.
L'argent que le jeune roy de Cochinchine trouva
à Saigon, le mit à même de lever de suite une armée de terre pour suivre ses succès, ce fut à peu près dans ce tems que M'' Olivier, français devenu depuis son ingénieur en chef entra à son service.
M. Olivier était un jeune homme d'une grande espérance et rempli de connaissances, il était garde marine à bord d'un des B^^ de la C^^ française qui toucha en Cochinchine allant en Chine, ayant appris [22] que le roy guerroyait et désirait avoir des Européens à son service, se sauva du bord et fut lui offrir les siens, ils furent acceptés. Ce prince n'eut pas lieu de s'en repentir, car à une parfaite connaissance des fortifications, et de l'art militaire, M'^ Olivier joignait beaucoup de valeur et d'activité deux qualités bien essentielles dans un chef militaire. Le Roy de Cochinchine lui doit en partie ses succès, les plans de plusieurs places fortes, la création de plusieurs arsenaux. Il fut élevé au premier grade comme chef ingénieur à la tête des arsenaux, et Command* un corps de trois mille hommes qui composait la garde du roy et qui avait [103/23] été formé par lui aux manœuvres Européennes. Mais il se dégoûta par la suite de ce service étant mal récompensé et pour des désagrémens particuliers que les grands mandarins procurèrent aux français au service du Roy de Cochinchine et que j'expliquerai dans la suite.
L'activité des Français entrés au service du Roy de Cochinchine jointe aux canons et aux fusils qui lui furent donnés par la France, ne contribuèrent pas peu à le rendre maître de son royaume en assez
peu de tems. M^ Olivier fortifiait les postes de l'armée par de bons retranchemens garnis de canons manœuvres à l'Européenne, et cette manière si nouvelle en Cochinchine de [24] faire la guerre, rendit les Tay-sons extrêmement timides étant battus toutes les fois qu'ils se présentoient devant les troupes du Roy, et ne pouvant soutenir la supériorité des feux dirigés par M. Olivier et souvent attirés et arrettés par des fortifications dont ces peuples n'avaient aucune idée.
Si les Chefs de^ Tay-sons avaient appelle des Européens à leurs services en les bien payant et qu'ils se fussent servis de la même manière de combattre ils seraient encore aujourd'hui maîtres d'une partie de la Cochinchine.
Le Roy de Cochinchine ne négligeait pas non plus la marine [104/25], il était présent à tous les travaux, tant dans les nouveaux arsenaux militaires que dirigeait M^ Olivier que dans ceux oii l'on travaillait pour la marine, qui étaient confiés aux soins de M^" Ja D'Ayot. Cette marine dont M^ D'Ayot était l'âme et le Chef, suivait le long de la côte les mouvemens de l'armée de terre, lui portait des vivres ; et si celle des ennemis osait se présenter, la supériorité des manœuvres et des feux des corvettes la forçait bientôt à prendre la fuite. Le jeune Roy encourageait ces Messieurs par sa présence, il forçait les mandarins à veiller à ce que les ordres que donnoient les Chefs Européens fussent [26] très sévèrement exécutées et de là naquit la haine que les mandarins portèrent à ces messieurs.
M'* D'Ayot après avoir séjourné quelques tems dans ce pays, y attira son frère M^ Félix D'Ayot, jeune homme plein de talent et aujourd'hui marin très distingué. Ils construisirent ensemble plusieurs B^^ qui furent d'un grand service au prince, et dressèrent en suivant l'armée le plan des côtes en Cochinchine, ouvrage fort intéressant pour la marine et qu'ils offrent en ce moment au public ^.
C'est ainsi qu'avec l'aide de ces messieurs et de quelques [27] autres français attirés par M^ l'Evêque d'Adran ce prince est rentré non seulement dans ses états, mais est encore parvenu à ajouter à son royaume deux nouvelles conquêtes le Camboge et le Tonquin qui le rendent un des plus puissants princes de l'Asie et qui le rendront encore plus redoutable par la suite si comme il y a toute apparence, il continue à faire servir son Génie — naturellement ^militaire et ambitieux, à l'usurpation de quelques provinces sur la Chine ou sur le royaume de Siam, dont le souverain l'a si maltraité lors de son émigration (a).
[28] Les Français à qui ce prince a tant d'obligations ont été bien mal récompensés de leurs loyaux services surtout depuis la mort de M^ l'Evêque d'Adran qui, comme son mentor, avait conservé
(a) Par la dernière lettre que fai reçue de M^ d'Ayot, il me dit quil vient d^ apprendre avec certitude que le roy de Cochinchinc faisait les préparatifs pour s^ emparer de Visle de Ilainan. Janvier 1807 (R.).
1. Voir, sur les cartes de Dayot, notre Introduction, ci-dessus, p. 30-33.
toute autorité sur son pupille. M^^ D'Ayot et Olivier l'ont quitté, après l'avoir servi plus de 8 ans sans qu'il ait rien fait pour leur fortune ce qui cependant lui était très facile. Le désagrément que les mandarins et le roy procura (sic) à M^ d'Ayot fut la cause de cette désertion, il ne reste aujourd'hui à son service que trois ou quatre Français qui dans le tems de ces messieurs servaient en sous-ordres ; ce sont : M^s Vannier la xx [106/29] le xxxxxx qui sans fortunes, jouissent du titre de mandarins et qui comme Etrangers sont sans cesse en but (sic) aux mandarins Cochinchinois qui voyent avec peine que par leurs talens le roy défère souvent à leurs conseils. Ces M^s ont rendu dernièrement un bien grand service à leur Patrie en fermant aux anglais le commerce de ce pays, et que je ne dois pas passer sous silence ; quelques Missionnaires français ont aussi le rang de Mandarins, mais comme ils ne s'entremettent pas dans les alîaires de la Cour ils ne portent aucun ombrage.
Voicy ce qui a donné lieu au mécontentement des Français :
M^ J"^ d'Ayot qui [30\ comme j'ai eu l'occasion de le faire voir, s'était distingué au service du roy par son zèle et son activité s'était acquis la confiance et l'amitié de ce prince auquel il avait rendu des services importans. Cette confiance déplaisait aux grands mandarins avec qui M^ d'Ayot avait eu quelques différends au sujet des vexations que ces mandarins commettoient dans son service en mettant à contribution les malheureux Cochinchinois qui
amenaient des bois à l'arsenal de marine en leur faisant payer autant que possible pour la réception, (M^ D'Ayot ne devant les visiter que lorsqu'il les mettaient en œuvre) ce qui empêchait leur arrivée. Il s'en plaignit au Roy [101 j 31] qui lui donna satisfaction et les mandarins voyant une branche de pillage si lucrative fermée pour eux, conjurèrent la perte de M' D'Ayot, ce qui était alors assez difficile ; ils échouèrent plusieurs fois dans leur entreprise, mais un jour qu'il était absent de la corvette qu'il commandait, il survint un tifîon (ou coup de vent des mers de Chine) et le Bâtiment fut jette à la côte d'où on ne put le relever. Le roy qui dans ce moment méditait une Expédition fut on ne peut pas plus sensible à la perte de ce navire, et les mandarins qui l'entouraient lorsqu'il reçut cette nouvelle lui firent pressentir que ce Bâtiment n'avait été jette à la côte que par le peu de [32] soin de M^ D'Ayot et pour retarder son Expédition. Le roy sur ce faux rapport ordonna que sur le champ et sans entendre M^ D'Ayot, on le mit à la cangue (a) pour être jugé dans le plus court délais, conformément au délit que ses ennemis lui imputaient, ce qui lui assurait une mort certaine. Les amis de M^ d'Ayot se jetèrent à la traverse, ce qui retarda son jugement
(a) La cangue est une pièce de bois fort pesante et large de quatre pieds en'quarré que Von met au col du délinquant, comme la tête est au milieu de la planche on est obligé de lui [33] donner à manger comme à un enfant, il ne peut dormir dans cette position gênante. Les cangues sont plus ou moins pesantes il y en a de 50 à 150 livres (R.).
et malheureusement M. l'Evêque D'Adran était dans ce moment absent de la Cour, Il passa ainsi quatre jours en prison à sa cangue, sans que le roy voulut entendre [iOS / 33] parler d'améliorer son sort ; enfin l'Evêque D'Adran arriva, et fut de suite trouver le prince lui fit sur sa conduite les reflexions qu'elle méritait, et lui représenta fortement que l'injustice qu'il allait commettre devait dégoûter pour jamais les Français qui étaient à son service et que cela pourrait lui causer de très grands préjudices, le roy qui avait pour M^ d'Adran la plus profonde vénération déféra à son avis et M. d'Ayot fut délivré.
Ce prince fit venir M. d'Ayot à son audience et il n'eut pas de peine à se disculper, le roy [34] sentant le tord qu'il avait eu désira le réparer, mais il était trop tard. Son injustice avait laissé dans le cœur de M^ D'Ayot des traces trop profondes pour être aussi vite oubliée, d'ailleurs des scènes de cette nature pouvoient encore se renouveller, ces ennemis les mandarins cochinchinois étant gens à faire naître, d'autres calomnies ; il resta encore quelques mois pour la forme au service et demanda sa démission ainsi que celle de son frère de manière à ce que le roy ne put la refuser. Peu de tems après ce prince fut convaincu de l'infidélité des Mandarins qui avaient été la cause du traitement qu'il avait infligé à Mr D'Ayot [109/30] et il les fit exécuter.
Tous les français furent bien vivement pénétrés de la punition infligée sans raison à leur compatriote et leur chef ; M^ Olivier surtout voyant qu'un jour
il pourrait lui en arriver autant malgré la haute faveur dont il jouissait, résolut de quitter un aussi dangereux service et de donner sa démission. Le roy malgré son travail très assidu et plusieurs campagnes victorieuses n'avait rien fait pour sa fortune.
Lorsqu'il se fut expliqué sur ses projets au roy, ce prince parut sentir vivement la perte qu'il allait faire, il lui dit que les circonstances l'avoient empêché jusqu'ici de faire quelque [36] chose d'avantageux pour sa fortune mais qu'il allait s'en occuper, M'' Olivier croyant que c'était une feinte pour le retenir, connaissant son avarice extrême insista ; alors le roy lui dit : « Si j'étais votre souverain je pourrais vous retenir de force à mon service, et vous empêcher de me quitter, comme mon sujet, mais ne l'étant point, je ne puis m' opposer à votre dessein, comme je ne puis sans ingratitude oublier les services que vous m'avez rendus, je vous donne une geolctte (sic) que vous pourrez charger d'arrêk (sic) que vous prendrez dans mes magasins. Je vous donne aussi la permission de venir dans tous les ports de mes états pour [110/57] commercer sans payer aucun droit » (a).
M^ Olivier partit avec sa geolette chargée d'Arrek pour Macao où son chargement fut vendu 3.000 piastres. Il retournait en Cochinchine avec le même Bâtiment où il avait chargé quelques marchandises propres à l'usage de ce pays, lorsqu'il fut attaqué
(a) Les droits en Cocliinchlne se payent en entrant. Ils sont fixés à 3.000 piastres par navire grand ou petit (R.)-
à l'entrée d'un des ports d'une dissenterie dont il mourut^. Le roy le regretta bien vivement et sachant qu'il retournait dans ses états, il se flattait encore de l'espérance de le voir revenir à son service.
Lorsque M'"^ D'Ayot [38] partirent de Cochinchine, ils se rendirent à Manille et le roy qui avait encore des projets de conquêtes leur faisoient (sic) dire par toutes les occasions, qu'il désirait beaucoup les revoir en Cochinchine et qu'ils pourroient rentrer à son service mais ce n'étoit nullement leur intention.
Cependant un événement y ramena M^ J"^ d'Ayot, la récolte du riz ayant manqué à Manille le Gouverneur D° Raphaël Maria D'Aquilar l'engagea à en aller chercher un chargement en Cochinchine, il lui fit même avoir pour cette expédition une somme des Régidors de la ville, ce voyage offrant des résultats avantageux pour lui dans [111139] un court espace de tems (a) il se décida à l'entreprendre.
M^ d'Ayot arriva effectivement à la Cour de Cochinchine avec quelques présens pour le roy et les grands mandarins en place. C'est une affaire de style dont on ne peut se dispenser, ce prince le reçut avec beaucoup d'amitié, non seulement lui accorda
(a) En partant de Manille sur la fin de la mousson du NE on arrive en 8 jours en Cochinchine et on peut en repartir au commencement de la mousson de l'Ouest (R.)-
1. Olivier mourut à Malacca le 22 mars 1799 ; il était resté environ dix ans au service du prince annamite, étant arrivé en Cochinchine, ainsi qu'il est fort probable, au mois de septembre 1788.
le chargement de riz qu'il demandait, mais encore l'exempta des droits à payer ; ordonna que le riz serait délivré de ses magasins au plus bas prix malgré que la récolte en Cochin [40] chine n'eût pas été abondante cette année. Il lui fit présent d'un habit de cour pour qu'il se présentât devant lui à la Cochinchinoise et ajouta de nouveaux titres de mandarins à ceux dont il l'avait déjà revettu lors de son séjour, il fit plus il l'exempta à l'avenir de payer les droits lorsqu'il aborderait dans ses Etats ; tant de nouveaux privilèges ne tentèrent pas M^ d'Ayot de rentrer à son service. D'ailleurs, M^ l'Evêque d'Adran était mort et il ne restait plus d'européens assez puissants pour empêcher les injustices que le roy aurait pu commettre dans des momens de vivacité et [112/41] dont M^" D'Adran seul pouvait empêcher ou retarder l'exécution. M^ D'Ayot a été depuis plusieurs fois en Cochinchine, toujours parfaitement accueilli, mais je dois parler ici de l'homme à qui le prince doit non seulement son éducation mais encore ses états. M^ l'Evêque d'Adran fut jette comme Missionnaire en Cochinchine et le hazard avait placé le séjour qu'il était forcé d'y faire près de la Cour du père du roy actuel dont il devint l'ami et qui à l'instant de sa mort l'envoya chercher et lui recommenda son fils qui était en bas âge ; lors de la révolte de l'oncle [42] et tuteur du jeune prince, il le prit sous sa protection et l'emmena en France pour y demander le secours qui lui a été si utile. M'' d'Adran se borna en homme d'âge à donner à son élève royal les principes généraux de la morale (dont il a peu
profité) sans s'occuper de sa religion, sentant bien que si il lui en faisait changer cela déplairait beaucoup aux grands mandarins Cochinchinois qui suivent avec beaucoup d'exactitudes les rites établis par Confucius (que les Chinois nomment Gong-fouzée) ny ayant absolument que la classe la plus pauvre et la moins estimée du peuple qui consente à suivre celle du catho [113/43] licisme, il se contenta lorsque ce prince fut rentré dans ses états d'obtenir de lui une grande tolérance pour les Catholiques Cochinchinois, qui auparavant étaient extrêmement vexés par les mandarins, ainsi que son agréement pour la formation de collèges pour l'instruction de la jeunesse qui suit cette religion, ainsi que celle d'établir plusieurs séminaires pour les Cochinchinois que les missionnaires jugent assez instruits pour leur administrer la prêtrise ; il a traduit pour son élève plusieurs ouvrages français en Cochinchinois principalement sur la tactique et les fortifications et il en a fait sans contredit le Cochinchinois de ses états le plus instruit et le plus capable, car je tiens de tous les [44] français qui ont été dans ce pays et plus particulièrement de M^ D'Ayot que ce prince a une teinture générale des sciences et que continuellement il s'occupe à lire les ouvrages traduits par M^ D'Adran et qu'il joint à une grande envie de s'instruire celle d'égaler les Européens.
Ce prince dont il a fait l'éducation et en général tous les mandarins Cochinchinois ont toujours regardé M^ d'Adran comme l'homme de la plus haute considération, et d'une classe fort supérieure
à la leur, il n'a jamais excité leur jalousie par état ; cette considération était encore relevée par l'amitié qu'avait pour lui le roy, qui comme son second père l'appellait le Grand Maître. On ne doute pas que s'il eut vécu, il eut beaucoup contribué à adoucir l'horrible boucherie que ce prince fit des Chefs tay-sons lorsqu'ils furent en son pouvoir.
M^ D'Adran jouissait à la cour de son élève des mêmes avantages que lui, il s'asseyait à la même hauteur que le prince, et lorsqu'il ne paraissait au palais le prince allait lui faire visite chez lui ce qui arrivait souvent vers la fin de ses jours étant devenu d'un embonpoint extrême ; il avait une suite et une garde nombreuse, une [46] maison de campagne avec un jardin à l'Européenne à quelques lieues de l'habitation du Roy. Il s'occupait beaucoup des nombreux catholiques qui sont en Cochinchine, ainsi qu'à faire des observations astronomiques ; je sais de science certaine qu'il existe dans ses malles, qui sont encore en Cochinchine, d'excellens mémoires sur ce pays et que le roi attend qu'il se présente quelqu'un de sa famille pour lui en faire la remise, il serait bien fâcheux que ce travail fut perdu.
Lorsqu'il mourut le roy lui fit les mêmes obsèques qu'à son père, il donna des marques [115/47] de la plus profonde douleur il porta long-tems son deuil et prouva combien il lui était attaché, il lui a fait bâtir un magnifique tombeau dans la maison de campagne qu'il habitait et que M^ d'Adran a laissé aux missions ; sur le sarcophage sont étendus des tapis d'une grande richesse, où sont écrits en lettres
d'or ses titres Cochinchinois, la pluspart sur velours rouge. Les plus grands mandarins lorsqu'ils vont visiter ce lieu doivent marcher plus de 50 pas sur les genoux à la mode asiatique. On rend à sa tombe les mêmes honneurs qu'on lui rendait pendant sa vie, des gardes sont payés pour [48] y veiller continuellement ; le roy ne borna pas là sa magnificence pour la mémoire d'un homme à qui il avait tant d'obligations, il assigna à toute la nombreuse maison de M^ D'Adran le même traitement qu'il leur faisait pendant sa vie et jusqu'au cheval que montait son mentor reçut les invalides dans son jardin.
Peu de tems après la mort de M^ d'Adran, le roy fit la conquête du Tonquin, ce qui le rendit plus puissant, mais pas plus humain, comme on le verra dans les notes de M. de la Bissachere, mais je dois dire un mot du caractère de ce prince.
Le Roy de Cochinchine a un caractère mélangé de bonnes et de mauvaises qualités, il a de la sensibilité et de la férocité ; il possède plus d'instruction sans-contredit qu'aucun de ses sujets, mais comme tous les asiatiques, il croit savoir beaucoup plus qu'il ne sait effectivement, il a montré par les conseils de M^ Olivier de la bravoure et du sang-froid, il est vrai de dire que les victoires et les avantages qu'il a remportés sur ses ennemis n'étoient à proprement dire que des coups de mains fort sanguinaires pour les tay-sons, mais très peu pour les siens grâces aux soins des canons dirigés par les Français, et j'ai ouï dire par des témoins oculaires que les plus fortes [50] batailles n'ont jamais coûté plus de
cinq minutes de combats, car quand la déroute était établie parmi les ennemis, le carnage devenait horrible et impossible à empêcher (la coutume asiatique étant de la part de ceux qui sont en déroute de se laisser égorger sans se defîcndre, la pluspart jettant leurs armes pour courir plus vite, ne connaissant pas l'art des retraites, ce qui rend les batailles dans ce pays beaucoup plus sanglantes et dangereuses après l'action que pendant le moment même du combat (a). Le roy joint à une extrême ambition si [117/51] naturelle aux princes heureux une très grande avarice. On peut dire que dans son pays, lui seul est riche, et les peuples qu'il a sous son autorité, sont tous dans la plus extrême misère, par les vexations inouïes des petits mandarins, qui à leur tour sont volés et vexés par les grands mandarins de la Cour, et le roy en les faisant décoller s'empare des biens et de l'argent qu'ils ont si injustement acquis ; des exemples, aussi sévères qu'ils sont fréquens, n'empêchent pas les autres d'en faire tout autant, lorsque l'occasion se présente. Il parait que le sistème du vol est inné chez tous les peuples de l'Asie, mais encore plus particulièrement chez les Chinois et [52] les Cochinchinois.
On prétend que le prince possède des trésors considérables, mais surtout beaucoup d'or en Barre qu'il enfouit, étant fort attaché aux espèces il paye
(o) Les Chinois et leurs voisins payent comme les turcs, tant par tête d'homme tué de sorte que les malheureux paysans sont souf>ent égorgés pour avoir la somme promise (R.).
les mandarins en ligatures de sapées que l'on tire de son trésor, jamais il ne paie en argent. Les mandarins européens en envoyent chercher sur leurs chappes (a) pour la valeur de 150 piastres par mois pour payer leurs dépenses courantes de maisons de femmes et domestiques, ou soldats qui à raison du grade du mandarinat sont toujours extrêmement nombreux. [118/53] Le riz leur est aussi livré des magasins du roy sur leurs bons ce prince leur donne quelquefois la liberté de prendre la paye qui leur revient en arrek qui aussi est tiré du même endroit, et qu'ils vendent aux portugais pour avoir quelques piastres, ainsi il est aisé de voir qu'il est impossible de faire fortune à son service. Ce que j'ai dit ici est commun pour tous les missionnaires qui sont élevés aux difîérens grades de mandarins. Le roy leur passe en outre un bateau armé la coutume étant de faire beaucoup de voyages par eau.
Pour mieux faire connaître l'avarice du roy de Cochinchine je dois rapporter deux traits qui sont à [54] la connaissance de tout le monde.
Ce Prince à l'usage de Chine a pour monnoie des sapées qu'il fait battre à son coin et qui doivent être de cuivre pur ; il les donne en payements pour tous les ouvrages qu'il commande, ainsi que pour la paye des soldats et il fit glisser du casin dans la fabrique de ses sapées, ce qui les rendit aussi cassants que du verre de sorte qu'on pouvait à peine s'en
(a) Espèce de sceau que donne le roy aux mandarins, où est exprimé (sic) les titres quils possèdent (R.).
servir pour les compter ; par cette fraude et ce manque à la foi publique il gagna considérablement.
Ce prince si puissant et si riche fait donner à son cuisinier pour la dépense de sa [119/55] table une demie piastre par jour ou une ligature de denier. Le cuisinier avec des soldats se rend au marché, ne paye rien prenant aux marchands tout ce qui peut lui convenir au nom du roy, les soldats qui l'accompagnent en font autant pour leur propre compte sans que les [marchands] maltraités osent se plaindre, de sorte que la table du roy qui comme on le voit doit être très frugale, n'est servie que du pillage de ses domestiques ; il est vrai que la coutume en Cochinchine est de manger seul et les jambes croisées à la mode orientale, et d'avoir comme lés Chinois une grande quantité de petits plats.
Ce prince a toujours à sa Cour une grande quantité de [56] mandarins debout sur deux files l'une à droite l'autre à gauche de l'endroit où il a son siège, et qui attendent ses ordres, qu'il donne toujours le soir tems oii les mandarins lui font leurs rapports à genoux. Le nombre de ses mandarins monte toujours de 7 à 800, qui en sa présence ne doivent pas bouger et se tenir de bout à moins que le prince ne les appelle alors ils se rendent vis à vis de lui et se mettent à genoux pour recevoir les ordres qu'il a [à] leur donner.
Le palais sans être somptueux est un beau Bâtiment Cochinchinois. Ce sont de grandes salles à colonnes de bois rouge [120 157] assez bien travaillé ; tous les mandarins, chefs des corps militaires.
doivent assister à son audience journalière, au moins un par corps pour savoir si il n'a pas quelques dispositions à leur ordonner.
On aurait cru que les conquêtes et les suites de son bonheur lui auraient ôté le caractère féroce et aurait développé en lui les idées de grandeur et de générosités qui accompagnent presque toujours les princes heureux et guerriers, mais on a remarqué par le supplice de barbarie rafmée qu'il a fait subir à la famille entière des chefs révoltés des tay-sons que les victoires ne l'avaient pas du tout [58] fait changer de caractère, qu'il lui restait toujours cette teinte de férocité si commune aux souverains de l'Asie. Depuis qu'il a vaincu ses ennemis et qu'il jouit de la paix il s'enferme avec ses femmes, ce qui ne contribuera pas peu à lui ôter l'énergie qu'il a d'abord déployée dans ses jeunes années ; cependant, lorsqu'il s'agit d'affaires d'intérest, il est toujours prêt à donner audience.
Il me reste à parler de l'entreprise qu'avait formé le Gouvernement anglais d'avoir un établissement en Cochinchine pour en faire le commerce seul et des raisons qui l'ont empêché de réussir. [121/59]
A peine le Gouvernement anglais du Bengale avaitil appris les étonnans succès du nouveau roy de Cochinchine, qu'il résolut d'y envoyer une Ambassade pour chercher à faire avec ce prince un traité de commerce qui aurait été d'un grand avantage pour les intérests de la compagnie, et qui aurait entièrement fermé l'entrée de ce pays aux Français. Il s'agissait de plus de proposer à ce prince la cession
d'un port commode et sûr où les bâtimens anglais pourroient relâcher et se radouber en allant en Chine et où ils auroient formé un établissement.
M^ Roberts aujourd'hui [60] chef de la Compagnie anglaise à Canton fut choisi par les directeurs et envoyé à cet effet en qualité d'Ambassadeur auprès du roy de Cochinchine. Sans trop m' étendre sur les qualités particulières de M. Roberts, je dois dire qu'il était extrêmement en état de faire réussir une pareille entreprise depuis longtemps supercargue de la Comp^^ en Chine il est parfaitement au fait des usages et des moyens qu'on employé en Asie pour parvenir au but que l'on se propose, Il était aussi porteur de présens considérables tant pour le roy que pour les grands mandarins qu'il fallait avant tout rendre favorable, il arriva ainsi [122/62] au port de Quin-Hône ^ nouvelle résidence du roy et demanda audience. Le prince le fit attendre quelque tems avant de lui indiquer le jour où il pourrait être introduit et M'" Roberts profita de ce moment pour disposer en sa faveur les mandarins par des présens considérables, et en leur faisant très adroitement entendre que le commerce qu'ils feroient avec les possessions anglaises, les enrichiroient (sic) beaucoup ce qu'ils n'eurent pas de peine à comprendre.
M'^ Roberts ne voulut pas non plus être contrarié dans son projet par les mandarins Missionnaires
1. Gia-long se trouvait, au moment de l'arrivée de Roberts, à Hué et non pas à Qui-nhon.
français ^ qui sont à cette Cour, il leur fit entendre [62] adroitement que le Gouvernement anglais avait soutenu les prêtres français pendant leur émigration et les rapports défavorables qu'ils avaient reçus au sujet du Culte catholique pendant les moments de la révolution, les tenaient vivement indisposés contre leur patrie, de sorte qu'ils ne s'opposèrent d'aucune façon aux projets de l'envoyé ; seulement les français séculiers employés comme mandarins dans les armées au service du roy n'avaient point exprimé d'opinions mais il était douteux que les roy les consultât, ne jouissant pas à la Cour d'une aussi grande considération que celle qu'avaient autrefois JVF^ d'Adran, Olivier et d'Ayot. D'ailleurs ces messieurs [123163] pour être plus tranquilles ont choisi un séjour éloigné de quelques lieues de la Cour où ils ne se présentent que quand ils y sont appelés par leurs services, de cette manière ils évitent d'être inquiétés par les grands mandarins qui sont jaloux de ce que le roy les préfère à eux dans certaines occasions. Ces messieurs sont M'^ Vannier et M^ [Chaigneau], tous deux marins et à la tête des ouvrages de leur Etat ^.
1. Le fait paraît exact. L. Cadièbe, Documents, p. 51, visant une lettre qu'il a vue aux archives des Missions-Etrangères, dit en effet : « L'ambassadeur semblait demander l'appui des missionnaires français, moyennant quoi le gouvernement anglais aiderait la Société des Missions-Etrangères pour établir un collège général à Poulo-Pinang. Les procureurs de Macao semblaient gagnés à la cause anglaise. Mgr La Bartette faisait au projet de nombreuses objections. »