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La religieuse de Toulouse

J'ai oublié le nom de cet orateur athénien qui devint ridicule dans toute l'Altique pour avoir attaché à sa première plaidoirie un exorde étranger à la cause en litige; si les faiseurs de préfaces se faisaient raconter ce petit accident oratoire, cela leur servirait tout au moins. . à ne pas écrire de préface.

C'était bien là mon intention, et déjà je me figurais le contentement de mon lecteur, à cet avancement d'hoirie, lorsqu'en relisant ce gros livre, enfant perdu de l'émeute et des barricades, je suis resté si profondément étonné de mon entreprise, que j'ai compris la nécessité d'expliquer

i i ii n •

à qui de droit, par quelle suite de douleurs et de consolations, de tempêtes et d'heures paisibles, je suis arrivé à une composition qu'il serait assez difficile de classer parmi les divers produits de l'espritcontemporain. Comme pas une créature, ici-bas, n'est contente de son sort, depuis le cheval de charrue, envieux du cheval de course, jusqu'au bœuf ruminant dans les gras pâturages qui se plaint de son oisiveté, un des très rares bonheurs du critique de profession, quand il n'a pas renoncé à toute espérance de renommée, c'est d'avoir toujours, sur le chantier de ses rêveries intimes, quelque travail de longue haleine, quelque chef-d'œuvre à accomplir, ou tout au moins une grande chose à creuser, le canot de Ro binson Crusoé, par exemple. Quand la nacelle est achevée, rien n'y manque, sinon l'Océan pour la recevoir dans ses ondes obéissantes, et le vent du midi qui enfle cette voile hardie, au sommet du mal gé-

missant. Le canot de Robinson vous représente, en effet, nos plus grandes ambitions et les résultais dont elles sont suivies d'ordinaire, à nous autres les esprits légers, les plumes futiles, les imaginations frivoles, les diseurs de riens élégants et sonores. Tant que nous restons sur le rivage, entre le sable et l'écume, les grands écrivains de l'Océan des belles-lettres nous font de petits signes d'amitié, à 1 heure où eux-mêmes ils s'embarquent sur la haute mer; mais essayez, pour votre propre compte, de franchir la barre à la marée montante, aussitôt le vaisseau amiral vous envoie une bordée d'indignation et de pitié, tout en dévorant l'espace de sa voile de pourpre et d'or.

On pourrait encore comparer l'écrivain de chaque matinée entonnant, lui aussi, son exegi monumenlum , au petit bourgeois enrichi dans quelque rez-de-chaussée humide et sombre, qui sur la fin de ses

jours s'amuse à se bâtir une maison entre deux jardins. Oh! s'écrient les riches propriétaires des riches provinces, voyez donc cette bicoque! — Une bicoque, il est vrai , messeigneurs, mais pourquoi troubler ce bonhomme dans la construction de son monument plus durable que l airain? L'imagination est un si grand architecte! Si je le veux absolument, elle va donner à mon livre les dimensions de Xlliade, elle va donner à mon château de cartes les proportions du palais de Versailles. Notre construction est légère, bourgeois, mon frère ; consolons-nous en songeant qu'elle est en belle position, au soleil, à mi-côte, en belle vue et dans la paisible majesté du paysage d'alentour. Nous ne bâtissons pas, tant s'en faut, pour l'éternité : mais où sont les architectes éternels? Appelons cependant à l'aide de notre édifice éphémère les ressources infinies de la terre et du ciel; c'est notre droit de propriétaire et de

rêveur, car, pour remboursement de la

maison et de mon poëme, le bon Dieu a fait foui, exprès ces plaines immenses, ce beau ciel coloré de tous les feux du jour, ces montagnes voisines des nues, ces forêls vieilles comme le inonde, (es fleuves enfants de la même source fécondante.

Tout cet ensemble de merveilles, voilà le cadre de notre tableau ! Voilà l'enceinte divine dans laquelle notre édifice est renfermé! Voilà le champ clos de mon poëme! El mon poëme et la maison, qui ne sont qu'un point dans l'espace, nous donnent cependant une place méritée parmi les arrangeurs et les décorateurs de ce bas-monde. Nous aussi nous avons notre étoile parmi ces étoiles, noire goutte d'eau dans les rosées qui tombent du ciel, noire épi dans ces moissons! Courage donc. Et en dépit de tous les obstacles, ce sera toujours une noble entreprise que de bâtir quelque chose, même de très humble et de très

petit, dans te vaste univers! Même un livre de théologie, même une bicoque à Bagnolet!

Il paraît cependant, s'il faut en croire les rumeurs qui accueillent le petit écrivain ou le petit métayer quand ils veulent toucher aux grandes plaines, que rien au monde n'est d'un exemple plus dangereux. A la seule annonce de cette entreprise incroyable : — C'est chose étrange, disent les messieurs à nez de rhinocéros, que les hommes ne veuillent pas se tenir dans leurs limites naturelles! En voilà un à qui Ion permettait de cultiver, tant bien que mal, les tournesols de son petit jardin, et monsieur plante des tulipes! On le laissait en repos dans sa cabane, raccommodant [es bêches et les râteaux hors de service, et monsieur s'en va, au hasard, entassant toutes sortes de gerbes oisives dans une vieille chapelle dont il a fait une grange, mêlant ainsi l'odeur mystique des vieux saints à la

senteur champêtre du foin nouveau. 0 la belle entreprise et la bonne besogne! Ainsi parlant, mon censeur bénévole passe son chemin, très indigné de s'être arrêté pour si peu : un faiseur de bagatelles qui s'inquiète de la grâce et de M. Arnault! — Tu

t'élèves je t'abaisse, disait Pascal, cité

naguère par M. Guizot. Pascal ne disait pas assez. Tu t'élèves, je t'écrase!... à la bonne heure, ceci s'appelle bien parler, littérairement parlant; mais aussi de quel droit s'asseoir à l'ombre des chênes, misérable jardinier de la littérature en plein vent?

Ces sortes d'anathèmes du grand contre le petit, je les comprends et j'en reconnais la justice. En effet quelle pitié, un écrivain de feuilles volantes qui s'attaque à l'histoire! Le sténographe ordinaire de mademoiselle Carlotta Grisi qui commente Bossuet! Madame de Maintenon, ô profanation ! sur le folio verso de mademoiselle Déjazet! Fi! vous dis-je, des gens de notre

espèce qui osent rêver la renommée, comme si le bruit n'était pas déjà trop bon pour eux! Il est vrai que dans ce siècle des égaux et des frères la gloire coule à pleins bords, et pour tout le monde, comme l'eau des torrents en hiver. Pour peu que vous ayez fait une révolution, ou publié un évangile, votre front se perd dans les cieux. Quel chanteur en tournée ou quelle comédienne en vacances se met en route sans un petit bout d'auréole sur sa tête et des couronnes plein sa malle? Le ventriloque, l'escamoteur et le faiseur de proclamations autant de gloires incontestées. Pour un joli coup d'archet, pour une barricade de haut style, on fait de vous une majesté, tout simplement. Le laurier est devenu un bois de chauffage. Tu n'as pas de vase pour puiser a ce torrent de gloire, — baisse-toi et bois dans ta main et à ta soif! Voilà ce qui sedilà chacun et à tous; il n'y a que nous autres les tristes enfants du hasard

littéraire, qui n'ayons pas le droit de toucher à ce déluge. Nous voulons boire, l'eau évite nos lèvres arides; nous voulons un brin de laurier, arrive un coup de vent qui chasse la feuille sacrée et la porte sur le chapeau d'un joueur de flûte. — «Bon! s'écrie le joueur de flûte en secouant son feutre rougissant, voilà le vent qui salit mon chapeau! d

Courbons la tête, résignons-nous, et pendant que l'avocat sans cause et le médecin sans malades touchent au sceptre, montent sur le trône et s'amusent à faire un consul de leur cheval poussif, rappelonsnous un écrivain futile de la docte antiquité, un des nôtres, un nommé Lucius, qui était de son temps un écrivain d'épigrammes, de chansons et de billets doux. Pauvre Lucius! il avait voulu, lui aussi, toucher à lu drogue qui fait de l'homme un aigle, et, comme ou dit en bon français, il paya cher les pots cassés :

Il»

■ A toute force, et quand je lus bien per- « suadé que je n'étais pas le jouet d'un rêve, « je suppliai mon amie Palestre , la jeune « servante du logis, de me procurer les- « sence choisie qui devait faire de moi un ai- « glon! Jetais curieux de savoir si j'aurais « à la fois l'âme et le plumage de l'oiseau de « Jupiter. Palestre, qui n'avait rien à nie « refuser, se glisse dans la chambre de sa « maîtresse; elle en rapporte une composi- « tion infernale avec laquelle je me frotte « par tout le corps. La métamorphose « commence à l'instant même. — 0 surprise! « je devins, non pas le tyran des airs, mais « le plus sot de tous les quadrupèdes, un « àne ! Ma figure s'allonge et aussi mes oreil- « les; je veux parler, ma voix répond à ma « forme nouvelle — Ah ! s'écriait la pauvre a fille, malheureuse que je suis! Je viens de « faire de la belle besogne ! J'ai pris une « fiole pour l'autre! Mais prends courage, « mon cher Lucius, demain, au petit jour,

« je t'apporterai des roses pour ton pre- « inier repas; soudain tu retrouveras ta «forme première, et moi je retrouverai « mon amant, r

Ceci est notre histoire à nous tous, les écrivains faciles, exposés toute notre vie aux foudres des Jupiters tonnants de la grande prose! La bel le Palestre, c'est la poésie légère et court vêtue des Lucius du feuilleton, aussi bien que des Lucius de Patras; la belle se trompe de fiole, et d'un grand personnage qu'elle voulait faire, elle fait un âne! a 0 « fatale ambition de devenir un aigle!» s'écrie l'ânon en son patois. Passe à la fin un homme qui porte des roses dans une corbeille, et l'âne redevient Lucius tout court, Lucius le faiseur de chansons. Plus heureux en ceci que tant d'autres, parmi ses confrères, qui n'ont pas trouvé, tant s'en faut, le moyen de changer en roses leurs chardons. Vous voyez que moi aussi je connais le danger que nous courons tous en tou-

chani à la drogue par laquelle les chouettes et les vautours deviennent des oiseaux du plus brillant plumage. Croyez-moi, amis, mettons à profit les enseignements des magiciennes de la Thessalie, contentonsnous de notre forme première, et surtout ne comptons pas sur les roses pour la reprendre, une fois que nous en aurons changé. Laissons les belles fleurs de la poésie aux hommes graves, à nos chefs d'emploi, à la grosse cavalerie de la prose et du poëme, et que le chardon nous suffise; épingles, loin de nous la prétention des épées; passe ton chemin, ironie, dont les Grecs avaient fait une déesse : tu n'es bonne que pour amuser les oisifs, un instant, chaque jour. — Voilà donc qui est bien convenu, il faut que les petits laissent les gros livres aux grands esprits. Nous n'avons pas le droit, nous autres, de toucher à l'in-octavo, plus qu'à l'arche d'alliance enfants d'Israël.

Rien n'est plus vrai, et cependant, au risque de ne plus rencontrer même un chardon sur cette roule qui nous est défendue, je le déclare ici tout net, j'aimerais mieux, une fois pour toutes, renoncer au culte des lettres, l'amour, la passion et le bonheur de ma vie; j'aimerais mieux m'abaisser au rang des âmes mal pétries qui n'aiment que les biens de la fortune vulgaire, et devenir tout simplement un bon rentier dans son réduit ou dans son château, qui s'amuse à ne rien savoir de ce qui se passe de précieux, de charmant, d'amoureux et de poétique sous le soleil; que dis-je? j'aimerais mieux écrire, toute ma vie, de petites brochures politiques, mélange subit de dévouement et de bonhomie sans fard, naïves comme l'innocence, simples comme l'âge d'or, et, Florian de conseil général, Ménalque d "assemblée législative, m'en aller, malgré vents et marées, le chapeau à la maiu,

l'ambition au cœur, pour solliciter à force Je lâchetés, de mensonges et de bassesses, les suffrages désintéressés de trente ou quarante mille Talleyrands de banlieue, afin d'avoir le bonheur de représenter à moi seul ces quarante mille façons de conduire, de régler, de glorifier et de sauver le genre humain.

Oui, mieux vaudrait se contenter, pour vivre quelques heures ici-bas, des plus malheureux instincts du cœur de l'homme, vivre de haine par exemple, ou d'avarice comme un loup, et exercer honorablement ces belles vertus dans quelque bourgade rouge et villageoise, à l'ombre d'un peuplier de la liberté, surmonté d'un lambeau de calicot bleuâtre en guise de feuillage, que de renoncer, sinon à l'espoir de rréer une grande <ruvre, de la tenter du moins. C'est une bonne chose, à tout prendre, quand chacun doute de vous et vous tient parqué entre quatre broussailles, de se re-

trancher dans la conscience de soi-même, comme dans un rempart inaccessible; inaccessible en effet, il est à l'abri de la flamme et de l'invasion, il a sa base au fond de l'âme humaine, son sommet touche au séjour des dieux.

Étonnez-vous donc que j'eusse en réserve, depuis tantôt dix années, mon chefd'œuvre, mon ambition, mon rêve, mon canot! Cela s'appelait, j'en puis bien dire le titre maintenant que j'y renonce (si j'y renonce!) La Fin du Monde! Rien que cela : La Fin du Monde, un de ces livres qui ne peuvent se méditer et s'accomplir qu'au milieu d'une paix profonde,quand larbre-de Minerve protège le inonde de son ombre heureuse, ou mieux encore à l'ombre auguste et bienveillantede votre trôneentouréd'honneurs, de respect, de fortune, d'enfants nombreux et dignes de Henri IV, votre aïeul, ô roi Louis-Philippe 1er, dont la chute immense devait ébranler l'Europe ingrate, pour plus

d'un siècle! Vous viviez en ce temps-là, Sire, et nous vivions, à votre suile, dans les régions hautaines d'une paix glorieuse, dans le séjour élevé de l'ordre et de l'obéissance, sentiers lumineux par lesquels la vie des peuples marche et s'avance d'un pas régulier! C'était, parmi les intelligences de votre nation, à qui signalerait votre règne par un chef-d'œuvre, ô roi qui nous avez montré tant de prudence à côté de tant de grandeur, ô roi créé et mis au monde pour le bonheur de tous ! Durant dixhuit ans (le règne du cardinal de Richelieu), il nous a donné, au péril même «le sa couronne, une sécurité bienheureuse ; il a achevé par sa modération, autant que par sa prudente sagesse, toutes les œuvres commencées par les royautés qui avaient précédé la sienne; un roi sage, qui préférait le modeste honneur de couronner l'Air de Triomphe des batailles impériales, à la gloire même des géants qui avaient jeté

à celle place les premières fondations dp cette pierre illustre et qui soudain étaient disparus dans la tempête ardente, sans demander quelle main royale ou quelle providence écrirait 1 inscription réservée à ce temple.... à ce tombeau!

Comment en un plomb vil l'or pur s'esl-il changé ?

Hélas ! qui le croirait? trois hurlements de quelques bourgeois armés de fusils tout neufs ont suffi pour renverser des droits établis sur le consentement et sur la fortune de tant de millions d'hommes; un quart d'heure d'emportement et de délire devait briser ce trône, fondé sur la prudence d'un tel monarque, sur les pieuses vertus de la meilleure des reines, sur le zèle et le courage de tant de jeunes gens, épées vaillantes, cœurs généreux, les princes légitimes de la jeunesse française. Hélas! l'exil soudain a emporté cette gloire accomplie et ces vie-

toires naissantes, comme le vent la feuille d'automne ; une douzaine d'esprits venus des ténèbres ont osé affronter le grand jour, et voilà, ù néant de la majesté humaine! une royauté de plus qui s'en va rejoindre tant de royautés et tant d'empires disparus de la surface de l'univers.

Le vent élait si doux qui nous venait d'Epire !

L'heure du roi Louis-Philippe était si favorable et si propice aux études libérales, à l'inspiration, au travail, à toutes les tentatives de L'esprit et de la pensée; les romanciers , les philosophes, les poètes savaient trouver de si belles heures de silence! La société attaquée se défendait avec tant de calme et de majesté sérieuse; tant de grands esprits, enfants du nouveau règne, au milieu de si nombreux travaux accomplis avec amour, étaient Berg de servir d'instrument à l;i sécurité publique; la liberté et la justice

s'étaient proposé, comme un chef-d'œuvre presque divin, de guérir les âmes malades, de corriger sans violence les esprits rebelles, d'ôter même au châtiment ses cicatrices flétrissantes; partout la prospérité immense, le travail sans fin ; la vallée aplanie ; le fleuve dompté; la montagne franchie en un clin d'œil; les vieux palais sauvés de la ruine, Versailles devenu le temple de la majesté française ; les beaux-arts en plein éclat, les belles-lettres en pleine gloire; l'éloquence et l'histoire accomplissant leurs plus grandes entreprises et soumises au génie du même homme. 0 le beau temps des chefs-d'œuvre! En quel deuil s'est changé la fête universelle ? Quel feu grégeois a dévoré ce règne qui nous promettait une monarchie? Je ne vois plus qu'une ville ruinée et remuée dans tous les sens, une ville prise d'assaut avec tous les caractères hideux de la terreur générale. Comment faire pour se retrouver dans ce dédale d'ambi-

lion et de fureurs0 A quoi bon, à relie heure funeste, les artistes et les beaux-arts, la poésie et les poètes ; à quoi ont servi ces dépenses énormes, cette magnificence royale, le luxe, la parure et l'ornement du rang suprême? L'aréopage est muet ; l'autel d'Apollon est renversé; Athènes libre se voit déchirée par les trente tyrans. Prenez votre courage à deux mains et contemplez, de bas en haut, ces étranges représeniants de l'autorité qu'ils ont ruinée. Comptez ces dignités nouvelles, et combien sont accompagnées de souillures ! Ouvrez les yeux à ces tristes lueurs des ambitions affamées ! Comment! malheureux que nous sommes, nous obéissons à des passions qui ne savent ni commander ni obéir? Comment! dans ces tempêtes qu'ils ont soulevées, nous n'avons pas d'autres pilotes que les auteurs mêmes de notre détresse? C'en est donc fait, courbons la tète sous le joug de ces esprits dépravés qui foulent aux pieds les maximes

universelles; acceptons, il le faut, le nouvel Évangile qui sert de glaive aux mains de ces furieux ! Oublions, oublions la langue d'Auguste et de Louis XIV, pour ne plus nous servir que du vocabulaire effréné où respire le moment de Danton et le siècle de Sylla!... Pendant que je parle ainsi, la foule ignorante s'enrôle sous les drapeaux de la colère publique; tout se déchaîne; les légions se séparent de leur général , le peuple se sépare du sénat, celle lumière, \li\c politique bornée et brutale, privée de bon sens et de pénétration, s'empare de cette France au désespoir. Que de Marius, grands dieux ! et pas un Jules César! — Tels sont nos maîtres.. Les voilà, les voilà, les parvenus, qui vont recueillir les prospérités semées par nos rois légitimes! Un autre habile ces palais qu'il n'a pas construits ; un autre fauche ces moissons qu'il n'a pas semées : Barbants lias segetes !

Au milieu de ces désordres sans nom ot

(le ces entreprises odieuses que le succès même n'eût pas justifiés, dans ce fracas et ce remue-ménage d'une si triste révolution, je vis tomber à la fois tout ce que j'aimais, et en même temps adieu mon grand livre, adieu mon espérance de gloire! La bonne heure en effet, et bien choisie, «à publier La Fin du Monde, quand la fin du monde était si proche! J'aurais ressemblé en ceci au musicien qui s'amuserait à faire exécuter par un orchestre nombreux une symphonie intitulée: Le Jugement dernier] Au moment où les trompettes, les trombones, l'ophicléide retentissante, le cor et le piston et tout le cuivre de l'orchestre, font entendre leurs clameurs vengeresses, au tuba mirum spargens sonum ! soudain' le vrai jugement dernier, celui de là-haul embouchant sa trompette d'airain, fait entendre le glas funèbre du monde anéanti 1 En ce moment suprême la voix du chaos lait pâlir le soleil; les anges maudits el les

anges fidèles se mêlent à ce concert funèbre des générations abolies. Que devient, à ce bruit terrible, le chef d'orchestre, qui tout à l'heure menait tant de bruit et de vacarme au bout de son bâton de mesure? Le malheureux s'arrête éperdu, épouvanté!

Fais donc répéter ton Jugement dernier, ô symphoniste; fais donc imprimer ta Fin du Monde, 6 romancier! Fourmi, remplis ton grenier, à l'heure où le déluge universel disperse tes brins de chaume volés au laboureur!

Pour ma part, je fus saisi, en ce moment funeste de février,d'un désespoir si profond, je me semis pénétré de telles angoisses et d'une si violente douleur de la patrie dégénérée et succombant sous sa propre masse; j'entendais si distinctement, à mes oreilles épouvantées, le bruit des trônes croulant sous les rois, le fracas des temples croulant sur les dieux; j'étais si cruellement épouvanté de voir, chose horrible ! la perversité

plus énergique ei plus hardie que la vertu* — tant d'injures mêlées à tant d'injustices, le droit mis en question, le devoir en doute, l'autorité au néant, les lois irritées et impuissantes, l'offense et le mépris prodigués aux vaincus par ces vainqueurs d'un jour, et, dans ce sauve qui-peut de l'honneur universel; si peu d'âmes au niveau de l'adversité qui frappait sur elles, si peu décourages restés fidèles à la république du genre humain, que je fus ébloui comme si la flamme d'une torche mêlée de fumée eût brûlé mes paupières et mes yeux. Dans cette nuit profonde, je cherchais mon chemin; dans cette multitude aveugle, pleine deséditions et de discordes, également prête à courir à sa ruine et à la ruine d'aulrui, je tentais de me fraye? un passage ; sur cette liste incroyable de noms impossibles que chaque malin ajoutait d'une main tremblante à la liste de nos dominateurs, je cherchais à me reconnaître; vains efforts! vaine espérance! tant le voile

était épais, tant l'abîme étail profond ! tant chacun de nous restait éperdu, entre la nouveauté de celui-ci et la décrépitude de celui-là, ne sachant auquel entendre parmi ces grands hommes poussés en trois nuits d'orage, et, disons-le aussi, laquelle il fallait couronner parmi ces quelques têtes intelligentes et glorieuses que nous étions habitués, depuis notre enfance, à entourer de nos déférences, de nos hommages et de nos respects.

Que faire alors? que devenir? quel homme invoquer sur la terre et quel dieu dans le ciel? Les hommes qui nous protégeaient sont en exil, les dieux qui nous aimaient ont quitté cette ville capitale des impiétés et des discordes! Soumise à cette chance redoutable du 24 février (le litre du drame le plus sombre de l'Allemagne fataliste), la France entière attendait, prosternée aux autels de la peur, le gouvernement qui allait remplacer cette forme excel-

lenle de gouvernement sous lequel la so eiélé française avait conservé toule la liberté dont elle pouvait jouir, sans se perdre et se ruiner elle-même. Vous voyez bien qu'il s'agissait, cette fois, de toute autre chose que du travail et de la peine des imperceptibles écrivains de ma caste : qu'ils partent ou qu'ils demeurent, qu'ils vivent heureux ou que la faim les emporte, on ne s'en soucie guère d'habitude ; — au 24 février on eût ri au nez du pauvre diable qui eût demandé aux passants : « Dites-moi, citoyens, de quoi je vivrai demain? » La sotte question, en effet, et la belle nécessité ! Cependant on a beau avoir vécu bonnetement, en fidèle sujet, en galant homme, et s'être tenu en dehors de toute conspiration, au grand jour, au beau soleil, ce n'est pas tout à fait un bon motif pour n'être bon à rien quand les révolutions éclatent, et cette question.... du pain quotidien reste toujours une question pour

ceux qui ne vivent que du travail de la journée, enfants perdus de l'art et de la fantaisie, incapables de rien demander à personne, sinon leur gain légitime. On a beau dire de nous et de nos élégies : 0 les esclaves! ô les aristocrates! les voilà qui regrettent hautement la royauté insultée et qui se prosternent à ses autels déserts; donc ils étaient comblés des bienfaits de la couronne! Bonnes gens, je les plains s'ils ne trouvent pas dans leur propre cœur une autre explication à ce dévouement naturel du sujet resté debout à la monarchie qui n'est plus. Oui, nous pleurons la royauté exilée; oui, même dans notre obéissance et notre soumission au gouvernement établi, nous avons accompagné de nos regrets et de nos larmes le roi de notre enfance et de notre jeunesse studieuse, le roi Charles X ; oui, nous avons pleuré le roi des Français Louis-Philippe Ier, le roi de notre âge mur: oui, nous nous sommes demandé et nous

nous demandons encore par quelle colère du ciel irrité contre nouscelui-ci était tombé, char mante et bien veillante majesté qui tenait à toutes les magnificences de notre histoire et à toutes ses douleurs; par quel coup de foudre celui-là esttombé, majesté tut éla ire, souveraine et prévoyante raison? A chacun d'eux nous sommes restés tidèles, plus encore par instinct que par égoïsme; l'un et l'autre, en effet, ils nous ont rendus heureux et riches, mais du bonheur et de la richesse de tous leurs sujets; ces bienfaits inestimables dont ils nous ont comblés, nous les avons partagés avec tons les honnêtes gens qui ont appelé à leur aide l'étude, le travail, la confiance dans le présent, la confiance dans l'avenir; les grâces et les faveurs tombéesdeces mains royales, ont été prodiguées à profusion sur le royaume confié à leur garde, et voilà comment nous en avons eu notre part, et voilà pourquoi nous autres, les lils aînés de nos œuvres, nous avons

le droit do bénir et de pleurer les dieux qui nous avaient fait ces loisirs.

Jiege incolunri mens omnibus una, Amisso rupere fidetn.

« Tant que le prince est debout, le pays n'a qu'une âme,» disait Homère. — « Le roi va bien et ma mère aussi, disait M. le duc de Grammont. » Mais je reviens à mon point de départ.

Je disais donc que ce jour déplorable du 24 lévrier, que l'on a appelé d'un nom trop doux, une surprise, quand notre roi fut arraché à la tutelle de la France, quand notre reine et ses lils et les jeunes princesses, le frais printemps de celte couronne, furent partis avec lui, et, par un autre sentier non moins funeste, lorsque madame la duchesse d'Orléans, si bien nommée la princesse Royale, eut emmené par la main les (ils de son mari, arnu liés, ô miracle! aux violen-

^^A-ujVA^.

ces populaires, en un mot au beau milieu de ce chef-d'œuvre de l'anarchie, et d'un si grand établissement lombé dans un si petit abîme, il fallut bien se demander ce qu'on allait devenir? La question s'agrandissait en ce moment de tous les dangers, de toutes les menaces. Déjà la rue était hurlante , et le carrefour hurlant comme la rue ; déjà 93 déchaîné poussait son cri de guerre, au refrain des Marseillaises évoquées de l'abîme! Dans les cavernes, dans les rues, dans les antres fétides, le club armé de vengeance, de rage et de fièvre, s'abandonnait à ses délires, proclamant toutes sortes de doctrines voisines de la démence, et ces folies furieuses n'étaient pas, qui l'eût jamais pensé? des doctrines absolument nouvelles dans la patrie de Bossuel et de Turgot! Seulement frétait la première fois que ces prêches abominables se faisaient, chez nous, à haute voix, à porte ouverte, et de façon que charnu pût s'enivrer librement de cesdortrines

longtemps couvées sous la cendre brûlante des conjurations de l'enfer ! Et pas un de nous, pendant vingt ans de répit, ne s'était douté de l'incendie que recelaient ces catéchismes! Et pas un de nous, dans notre amour pour les vérités établies, dans notre passion égoïste pour l'éloquence et pour le style des grands maîtres, n'avait daigné jeter les yeux sur les livres barbares des réformateurs aujourd'hui triomphants! Ah!

malheureux! que nous avons cruellement porté la peine de notre ui banité et de notre atticisme! Nous avions des oreilles, mais pour n'entendre que les belles choses; nous avions des yeux, mais pourn'étudierque les chefs-d'œuvre. Si par hasard on voulait nous faire goûter à celte liqueur forte du paradoxe social, nous détournions la tête de dégoût et d'horreur. Ainsi nous restions muets, l'arme au bras, sans nous défendre, pendant que, dans les ténèbres et dans les profondeurs, grouillaient, les évangiles sau-

vages, proclamant le chaos comme l'unique sauvegarde du genre humain !

C'est notre laute el notre très grande faute ! nous nous sommes enivrés pendant trente-deux ans de beaux vers, de savante prose, de bagatelles, de chimères. Nous avons employé notre vie inutile à scander des dactyles et des spondées, à polir des périodes, à faire circuler l'âme et le soleil dans une phrase harmonieuse, écrite dans toutes les règles les plus minutieuses du plus difficile et du plus puéril de tous les arts! Nous avons recherché avant tout l'élégance, la politesse, la forme, et pendant que nous faisions passer nos misérables pois ehiches par le trou imperceptible de cette aiguille d'or, les Montagnards, les Socialistes, les Communistes, les faiseurs d'utopies et les improvisateurs eu tout genre, toutes gens s'inquiétanl peu des lois de la grammaire et du beau langage, chargeaient leurs théories jusqu'à la gueule, et proje-

taient dans le monde aux abois les chimères les plus dangereuses et les plus perverses, en guise de boulets rouges. Etonnez-vous donc, vous tous qui êtes restés assis à l'ombre de votre maison deTibur ou de Tarente, que nous soyons tombés si cruellement et d'une pareille hauteur, du plus beau et du plus honnête des règnes, dans un provisoire plein de désordres et de chimères, du besoin de justice dans la soif de vengeance, de l'esprit d'intelligence et de liberté dans l'esprit de violence et de tyrannie, de la vérité lumineuse dans le mensonge, de la paix universelle dans la guerre sociale ! Pour en avoir trop joui, dans une tranquillité profonde, et sans songer que l'orage pouvait venir, étonnez-vous que ce beau ciel plein de grâces et semé d'étoiles se soit rempli soudain de foudres et d'éclairs! Telles étaient nos tristes pensées, à nous tous, les sybarites de ce siècle, venus au monde à une heure si belle, que nos mères

elles-mêmes ne l'eussent pas mieux choisie, héros d'une odyssée pacifique, dont la barque était poussée par tous les vents favorables de la paresse occupée et de la fortune qui se contente de peu. Mais quoi! nous n'avons pas veillé sur les ordres d'Éole, et l'outre est percée par un ennemi impitoyable. « Neptune irrité assemble les « nuages, bouleverse les flots de son trident « cruel, et, soulevant toutes les tempêtes, « couvre la terre et l'onde d'épaisses ténè- « bres. Une nuit immense tombe du ciel « sur le jour épouvanté. Le vent du midi, « le vent d'orient, le violent Zéphire et « Itorée, ce tyran des mers, se déchaînent « et soulèvent des Ilots d'écume. Dans cette « tempête, Ulysse, à bout de forces et de «courage ; Ah! malheureux, s'écrie-t-il, « à quelle destinée suis-je réservé ? De quel « nuage le ciel est couvert! Quel rugisse- « ment des Ilots! Tous les vents ont rompu « leurs barrières; on ne voit qu'orages af-

« freux de tous côtés.... Il parlait encore, o un flot épouvantable vient heurter la « frêle nacelle; le mât crie et se rompt; «la voile et l'antenne sont emportées; « comme un tourbillon dissipe un mon- « ceau de pailles sèches, la mer furieuse a disperse au loin les pièces de ce navire « construit avec des outils divins! »

Vous le voyez, Ulysse lui-même s'agite et se trouble au plus fort de la tempête, à plus forte raison si le matelot doit trembler. Minerve protège son héros bienaimé, elle ne souffrira pas qu'il soit brisé sur les écueils blanchis d'écume, mais les passagers du navire, ils sont perdus! La déesse ne s'inquiète pas de si peu , et ils seront bien heureux si la tempête les jette, pauvres et nus, sur le rivage stérile. — Courage, amis! disait un philosophe en voyant des figures de géométrie tracées par une main savante sur le sable désert, courage, je vois des pas d'homme!....

Ulysse lui-même s'est perdu corps et Mens dans la tempête de février; la trace civilisée ne s'est pas rencontrée sur ces grèves agitées; le beau navire construit avec des aunes, des peupliers et de< sapins, qui sont les bois les plus secs et par conséquent les plus propres à tenir la mer, s'est brisé sur l'écueil invisible. Ah! malheureux passager , courbe la tête sous l'orage qui a tout brisé; n'espère pas que la princesse Nausicaa va te conduire dans le palais hospitalier de son père Alcinoùs. Ces sortes de rencontres étaient bonnes pour les naufragés des fables antiques; depuis longtemps Alcinoùs est mort sous les débris de sa maison renversée par les vagues jalouses! De quel droit voudrais-tu lutter contre le naufrage immense? Sois patient, si tu n'es pas fort; si les malheurs publics t'imposent un joug que tu ne peux pas briser; porte ton joug avec résignation, sinon avec courage La route 6S1 cruelle sans doute... sachons pas-

ser sur la roule où nous mène le sort, et cependant si, dans cette débâcle de toutes les consciences et de tous les serments, nous savons nous maintenir dans le cercle étroit des honnêtes gens qui ne veulent ni flatter, ni mentir, et pourvu que de temps à autre quelques nobles accents d'une indignation mal comprimée s'exhalent de notre cœur ulcéré, nous serons bons encore à quelque chose. « Un bon citoyen est toujours « utile, quoi qu'il fasse! Ses discours, son « silence, son regard, l'accent de sa voix, « ses gestes, sa présence, sa muette et pas- « sive résistance, tout porte! — Eh quoi! « regardez-vous comme inutile l'exemple « d'un homme qui sait se tenir en repos? « Quid? tu parum inutile putas exemplum « bene quiescentis ?»

Belles et honnêtes paroles d'un ancien!

Mais aussi que de bienveillance et de consolations se trouvent contenues dans les livres de ces grands hommes qui semblent

nous dire, du haut de tant de siècles illustrés par leur génie, ce que disait Caton l'ancien parlant de lui-même à la jeunesse de Rome : «Écoutez, jeunes gens, un vieillard que les vieillards d'autrefois écoutaient quand il était jeune ! » Croyez-moi, tout futile que je suis, pour tous les hommes de bonne volonté, la plus grande consolation des discordes civiles se retrouvera toujours dans l'étude et dans la fréquentation des maîtres. Là seulement se rencontrent toutes les leçons qui surgissent des grandes affaires et des grandes misères : la patience et le courage. Rien qu'à prêter l'oreille à ces enseignements, partis de si haut, il est impossible de ne pas devenir plus fort et meilleur. Nous nous plaignons des révolutions qui nous brisent, et nous ne pensons pas aux angoisses de la société romaine, quand enfin elle comprit qu'elle allait mourir! (le fut alors, parmi ces âmes vaillantes, une lutte énergique à qui resterait la palme

de la grandeur? L'Éloquence aux abois accablait de son indignation et de son mépris, les bourreaux de la République insultée ; l'Histoire, semblable à la Némésis vengeresse, poursuivait de ses serpents et de ses colères ces fous furieux, et, de la pourpre impériale, elle faisait une autre robe de Déjanire. De son côté la poésie satirique, amoureuse, indolente, qui célébrait l'amour, les frais ombrages ou le premier Brutus, élevait sa voix souveraine pour réclamer les droits méconnus de la patrie en deuil, pendant que le philosophe, maître de lui-même comme de l'univers, annonçait,un peu avant l'Évangile, les vengeances du ciel et l'affranchissement nécessaire du genre humain ! A ces enseignements suprêmes d'une société au désespoir, tous ces hommes , l'honneur du monde expirant , ajoutaient, le plus souvent, l'exemple et l'enseignement de leur propre mort. Cicéron, Sénèque, Lucain, et même ce bel es-

prit sans rival , le maître des élégances romaines, Pétrone, dictant dans son bain d'eau et de sang sa dernière chanson de moquerie et d'amour ! Les uns et les autres, ô vous, les maîtres de l'esprit, du bon goût et de la sage liberté, vous resterez à jamais nos exemples et nos conseils! Vous nous avez montré la conduite à tenir dans les discordes civiles; quel front opposera l'orage, et quel beau langage peut parler un homme généreux, le poignard dans le flanc, le poison dans les veines ou bien, la veine entrouverte, offrant sa dernière libation à Jupiter libérateur! «Mon fils, je te confie au dieu Mars et aux Muses! » écrivait Auguste vieillissant à Tibère son successeur. Que veut dire cela : les Muses? à quel propos? Cela veut dire qu'une fois la Muse oubliée, il n'y a plus d'espoir ni dans la résignation des victimes, ni dans l'humanité des tyrans ! A. peine le glas du 24 février s'est fait entendre : je vous salue, enfants intrépides de

la Muse qui se lient assise, indomptable, sur les débris du monde renversé! Me voici, entourez-moi de vos voix éloquentes, prodiguez-moi vos leçons salutaires ! Couvrez-moi de votre manteau, stoïciens qui êtes morts en prouvant que la vertu n'était pas un vain nom! Faites pour moi qui vous implore ce que lit la déesse pour Ulysse quand il partit à la recherche de son Ithaque bien-aimée : « Minerve ne pensa plus qu'à fournir à « Ulysse ce qui était nécessaire pour son « départ; elle lui donna une scie brillante « et une hache à deux tranchants , dont le o manche était de bois d'olivier. Aussitôt « Ulysse se mit à l'œuvre. »

Durant les premiers jours de cette révolution, qui brisait autour de nous tant d'espérances, je ne fus occupé qu'à chercher la forêt que je devais abattre dans mon île de Calypso. Les matériaux de ma fameuse nacelle : La Fin du Monde, étaient là, sous mes yeux, entassés sans choix cl sans

ordre avec l'acharnement d'un antiquaire inhabile et glouton. J'avais enfoui dans cette hotte étrange les haillons de la sociélé du dernier siècle arrivé à son épuisement final. C'étaient des chansons, des épigrammes, des lettres d'amour, des pamphleis, des satires, des prières, des sermons, des oraisons funèbres, des cartels, des bouquets à Chloris, bouquets plus fanés que Chloris; des noms propres et des aventures immondes ramassées dans les greffes poudreux de toutes les licences ; pour tout dire, j'avais tenu, en partie double, le calendrier de nuit du roi Louis XV et de sa cour. En dix ans de recherches et par des achats sans nombre, dont le plus coûteux représentait à peine quelques centimes, j'avais fait un tas immense d'épluchures, de lambeaux, de chiffons, de reliques, de balayures dans les sentines, dans les coulisses, dans le Parc-aux-Cerfs, dans les sacristies, dans les hôpitaux; à Marly, à Versailles, à Trianon,

à Fontainebleau, dans les bastilles, dans les couvents, dans les halles, sur le Pont- Neuf. Certes, si le cœur m'en avait dit, je n'avais pas besoin d'abattre des chênes dans la forêt de Calypso; je n'avais qu'à trier ce tas d'immondices qui n'ont plus de nom, même dans la langue moderne des chiffonniers, et je serais arrivé à quelque chose de monstrueux, tant j'aurais eu, sous la main, un amas purulent et musqué de haillons traînés dans toutes les fanges : pourpres, hermines, dentelles, velours, chasubles, guimpes, manteaux, éventails brisés, sofas boiteux, débris de sceptres et de couronnes , flacons où c'est à peine si l'ambre respire encore; coupes ébréchées où pas une goulie n'est restée du vin répandu en l'honneur des courtisanes, des poètes et des rois de celle fin du monde anéanti !

Mais fi! ces débauches de l'esprit, des sens et de rhistoire,ne se rêvent que dans les temps calmes, de 1834 à 1846, par exemple;

i * toucher maintenant à ce pandernoniurn, ma main se serait desséchée! D'ailleurs comme il s'agissait, avant tout, d'arriver à une distraction puissante, il me fallait mieux que le roi Louis XV, agonisant dans l'ennui et la débauche; Louis XIV lui-même, lui le roi! n'était pas trop haut placé pour ma consolation et mon espérance. Les ennemis des rois (c'est une profession, et même assez recherchée) auront beau mordre à cette lime, ils ne sauraient l'entamer. Ce patriarche des rois, disait le grand Frédéric en s'inclinant, est resté en effet le représentant de toutes les vertus et de toutes les gloires de la majesté royale. Et croyezmoi, c'est encore à l'ombre de ce trône illustre entre tous les trônes de l'univers, qu'il faut se réfugier dans les temps d'orage, car à cette place souveraine, vous retrouverez, éternellement vivantes, les lois les plus belles, les mœurs les plus cultivées; toutes les grandeurs de la justice,

toutes l<>fl gloires de la croyance; une épée qui vous défende, une voix qui vous encourage, un soleil qui vous éclaire, un sceptre pour vous gouverner.

Je me mis donc à chercher, entre le trône, les parlements et l'église, à la plus bel le heure du grand siècle, quelque figure hautaine que je pusse mettre en relief, dans un capricieux tableau d'histoire, et par un bonheur assez fréquent pour les esprits dévoués à leur entreprise, je rencontrai, à la vraie source, dans les Mémoires de M. le duc de Saint-Simon, le plus grand historien de Versailles, la précieuse indication que voici :

«M. d'Aguesseau avait beaucoup d'esprit, «mais encore plus réglé et plus sage; sa « capacité était profonde et vaste, son amour «du bien était ardent; assez capable d'a- « mitié et incapable de haine; grand et aisé « travailleur, d'une piété unie, solide et de « toute sa vie. Tant de vertus et de talents «lui avaient acquis l'amour et la vénéra-

« tion publique et une grande estime du roi; f mais il avait eu une fille dans les Filles € de l'Enfance, cette institution que les jé- « suites avaient su si étrangement détruire, « ce qui fit qu'il n'eut pas les sceaux! »

Dans la recherche et dans l'ambition qui m'occupaient en ce moment, ce passage des Mémoires de M. le duc de Saint-Simon devait certainement me donner beaucoup à penser. A coup sûr, j'étais sur la trace de mon livre et de mon héroïne! Cependant quelle était cette Institution de l Enfance , mise à l'index dans toute la cour de Versailles? Aquelle époque tlorissait V Enfance? En quel lieu? Quel était le nom de celte supérieure, dont le souvenir importunait le grand roi à ce point, et quel prime avait elle commis, pour que son nom lut. un obstacle infranchissable aux honneurs mérités d'un homme tel que M. d'Aguesseau qui était le modèle et l'exemple de la magistrature française à son époque la plus

■i7 brillante/ — Certes le problème était difficile à résoudre; j'eus beau chercher, beau lire et relire les Mémoires de Saint-Simon d'un bout à l'autre, je ne rencontrai pas un mot de plus qui me mît sur la voie : où et comment, dans de si épaisses ténèbres, trouver le mot de cette énigme? Non, le ministre provisoire de nos finances provisoires ne s'est pas trouvé plus embarrassé, plus occupé et plus préoccupé que moi.

Heureusement que le hasard, qui était notre unique maître et souverain en ce temps-là, vint en aide à son très peu obéissant et très peu fidèle sujet, et qu'il me fît rencontrer l'héroïne que je cherchais, comme le prince du conte des fées, quand il tient la pantoufle de la petite Cendrillon.

C'est notre usage, a nous autres savants du plus petit module, minirni rnoduli, quand nous avons une recherche à faire, nous la faisons, non pas dans les bibliothèques in-

hospitalières dont la porte vous est fermée, à l'instant même où le feu du travail monte du cœur réjoui à votre cerveau réveillé, mais en plein vent, sur les quais, en fouillant, chaque jour, ces catacombes exposées aux intempéries des saisons et aux études des bibliophiles sans argent. Bibliothèque unique au monde, cette Laurentienne des quais, toujours ouverte, complaisante, facile, féconde s'il en fût, avec un peu de soin et de zèle on y trouve, à coup sûr, tout ce qu'on cherche; avec un peu de bonheur on y rencontre même ce qu'on ne cherchait pas.

Nous étions au mois de mai; charmante était la saison, comme si le gai soleil eût voulu donner un démenti aux fureurs de la terre. O les temps malheureux, disait Socrate, lorsqu'un citoyen paisible se demande à chaque instant s il ne doit pas sortir avec son casque! Naturellement la ville était en émeute; je sortis, mais sans mon

casque, et, gagnant en toutfi hâte le quai Voltaire, non loin de la maison où Voltaire est mort, et tout au bas de cette fenêtre d'où il pourrait voir, dans sa magnificence, la moisson de désordres et de révoltes qu'il a semée par ce vaste royaume dont il fut le tyran pendant un siècle, je rencontrai, dans le rebut des livres dépareillés que le bouquiniste, peu hardi, tient en réserve pour les jours de batailles et de barricades, un riche filon de théologie, et parmi tous ces volumes passés de mode, ô bonheur ! je tombe sur l'histoire des Filles de V Enfance de Notre Seigneur ; je retrouve le nom et la vie, et la lutte, et les combats, et les misères de cette femme héroïque et belle que M. le duc de Saint-Simon avait à peine indiquée, à propos de M. d'Aguesseau et du roi Louis XIV! Vous jugez de ma surprise et de ma joie ! Un immense travail à entreprendre, lue et nunc, un immense édifice à construire; la recherche obstinée de ces opi-

se

nions, de ces doctrines, de ces résistances, mêlées à une histoire d'amour! Pour le coup nous allons savoir enfin comment se conduisaient même les femmes les moins chrétiennes, lorsque le roi osait toucher non pas à leur croyance, mais seulement à leur catéchisme! Nous allons apprendre quel parti violent pouvait tirer une coquette de province de ce petit colifichet spirituel qu'on appelait la grâce, et par quels passages difficiles on arrivait de 1 art de chicaner avec Dieu à la ferme volonté de lutter contre le roi lui-même! J'allais donc soulever un petit coin de ce voile mystique et mondain tout ensemble; elles allaient donc s'envoler sous mes pas réjouis, mouches luisantes de la Sorbonne. cri le myriade de petites questions dont la moindre a enfanté ses martyrs ! Et enfin, quand la société moderne est à feu et à sang pour des doctrines sauvages, dans lesquelles la force seule est convoquée, voyez-vous le grand bonheur

d'abandonner aux furieux ce triste champ de bataille, sans talent et sans vertus, et de se tenir soi-même retranché , sur quelqu'une des pointes délicates dont s'occupait avec tant de verve, de désintéressement et d'éloquence le monde d'autrefois? Oui, une grande fête, d'échapper aux tristes décombres du temps présent, et de chercher son chemin dans les ruines du passé, éclairées d'un si calme et si paisible rayon! Lointain, silence, expiations, majesté d'un siècle oublié, ces gloires et ces rêves prenaient des proportions incroyables dans cette ville de février, livrée à l'émeute, entre ces murailles chargées de bulletins signés Carnot, pendant que ce peuple furieux et qui ne sait pas ce qu'il demande s'en va incessamment de l'Hôtel-de-Ville à l'Assemblée constituante, d'un gouffre à un éeueil! Cette paisible journée a été pour mon esprit calmé un jour de repos et d'espérance; elle m'a fait rentrer réellement dans la

toute-puissance de moi-même, el ceci par un très simple raisonnement :

Ça, me disais-je, à quoi ponsais-tu d'être tombé en ce profond désespoir? Pourquoi ces longs étonnements? A quoi bon ces plaintes, et croyais-tu donc que l'Europe resterait calme et tranquille jusqu'à la fin de tes jours, uniquement parce que c'était ton bon plaisir?

En même temps je me rappelai (ce souvenir me revient bien souvent) la froide matinée d'hiver par laquelle je quittai mon père et ma mère, pour ne plus les revoir, hélas! qu'au lit de mort. Ils s'étaient levés avant le jour, afin de gagner au moins quelques instants sur la douleur des derniers adieux; le vent était glacé, le ciel couvert; le Rhône, notre lleuve bien-aimé, ce diantre de Rhône, libre alors, en état de siège aujourd'hui, jetait sur la rive désolée sa vapeur et sa colère. Arrivés aux quatre acacias gémissant sous la brise,

à un certain coude que lait l'onde orageuse*, nous nous arrêtâmes lous les trois, ma mère me tenant clans ses bras, sans mot dire, mon père immobile et silencieux ; mais que d'éloquence dans ce silence, que d'inquiétudes et de conseils!

J'imagine que si mon père avait eu la force de me parler, avec cette haute et prophétique raison qui est l'éloquence des pères, il m'aurait tenu ce discours :

« Mon enfant, vous allez à Paris, la ville des grandeurs et des miracles; vous la verrez bientôt cette Athènes vantée, le berceau des chefs-d'œuvre, le séjour enchanteur des plus grands esprits et des renommées les plus pures de ce monde; la royauté, que Dieu nous a rendue après tant d'orages, y resplendit dans sa pourpre et dans ses gloires; le roi de France, enfant de saint Louis, remplit de sa majesté les Tuileries et le Louvre sauvés de leur ruine. 11 est si beau et si ^ran<L ce Paris des rois k»gï-

times , du roi Charles X, de madame la Dauphine et de M. de Chateaubriand ! Tant de merveilles ! tant d'écoles, de musées, de bibliothèques et d'académies savantes! Tous les arts revenus à la douce lumière du jour, tous les honneurs rendus aux vertus pacifiques ! La paix de la France avec l'Europe, la paix du roi avec ses peuples! Vous apprendrez, en ce lieu splendide, par quels sentiers les hommes habiles vont à la fortune, et les hommes heureux à la gloire. A chaque pas vous rencontrerez les souvenirs féconds des temps et des empires qui ne sont plus, et dans l'étonnement des misères passées vous puiserez une continuée sans bornes pour les prospérités de l'avenir. Allez, mon fils, et pour peu que vous soyez studieux et honnête homme , vous ne trouverez pas d'obstacles! Frappez, et vous verrez s'ouvrir ce nouvel univers fondé sur la bienveillance des vieillards, lassés de tout, pour les jeunes gens des-

tinés à porter un fardeau qui nous est déjà trop lourd. Alors vous pourrez étudier, et de très près, prenez-y garde 1 les passions, les ambitions et les amours de celte grande cité, redevenue l'orgueil, l'exemple et l'émulation de l'Europe. Alors vous approcherez, et de plain-pied, les nouveaux chefs de cette société nouvelle : les renommées naissantes et les poètes du nouvel Olympe qui chantent, dans la vieille langue sacrée et rajeunie, celui-ci les Orientales , filles du soleil, celui-là les Méditations , enfants mélodieux de son premier printemps. Vous les verrez aussi naître et grandir, sous vos regards éblouis et charmés, ces belles personnes l'honneur et la grâce des grands faubourgs, portant sur leurs tètes bouclées le poids léger des plus grands noms de l'Europe, le diadème d'or mêlé aux couronnes de fleurs! Vous, cependant, mon fils, le disciple zélé et reconnaissant de tani d'illustres maures, enfants comme vous de l'Université

savante, après avoir écoulé, dans leur chaire éloquente de la Sorbonne, les trois professeurs immortels de cette génération passagère : l'orateur, l'historien et le philosophe, vous assisterez à la conversation parisienne, cet autre chef-d'œuvre de l'esprit, de l'idée et de l'éloquence, esprit dépensé en petite monnaie, une monnaie inépuisable. Aussitôt donc que vous aurez été introduit et accepté dans cette fête de tous les soirs , où vous jouerez le rôle modeste et sage d'un comparse qui donne la réplique à son chef d'emploi, vous serez de tous les plaisirs; vous assisterez à l'enfantement laborieux du théâtre moderne; vous serez un des juges du camp à ces premières et mémorables batailles qui vont se livrer dans toutes les arènes, de la Chambre des députés au Luxembourg, de l'Observatoire à Notre-Dame de Paris, de l'Opéra où naîtra Meyerbeer au Théâtre-Italien où déjà se fait entendre ce

nouveau-venu du ciel d'Italie, arrivé à Paris sous la livrée de Figaro 1 Allez, allez, mon (ils, croyez en les présages, les temps sont propices et favorables à toutes les fortunes de l'esprit, et vous assisterez à de grands spectacles. Le même jour vous pourrez saluer à l'hôtel royal des Invalides les débris glorieux do la grande armée, et saluer au Champ-de-Mars la jeune garde royale épanouie et rayonnante entre Waterloo et le Trocadéro. Un beau matin vous verrez revenir, honorée et triomphante, notre armée d'Espagne au bruit des vivat et des fanfares! Un autre jour vous entendrez raconter que tant de malheureux gentilshommes, vieillis dans la misère et dans l'exil, que 1792 avait chassés de leur patrimoine et de leur patrie, ne seront plus traités désormais comme des ennemis vaincus dont on a vendu la terre à la criée, et vous pourrez vous dire, avec l'orgueil d'un bon citoyen, lier de sa patrie et de son roi,

que ce jour-là le peuple de France a retrouvé la plus belle partie de son domaine, la source la plus claire de ses richesses, le plus digne ornement de la paix, le soutien de la guerre, son plus honnête laurier, son véritable grenier d'abondance, la justice 1 Enfin, — car c'est ainsi que seront signalées chacune des heures de votre heureuse jeunesse, — enfants pour qui le poëte a chanté :

* Voire âge

Échappe a l'orage !

Chers enfants! chantez ! dansez !

vous verrez revenir le roi Charles X de son sacre de Reims, et la main royale touchera votre main inconnue et perdue dans la foule! Vous apprendrez aussi à votre réveil que l'Afrique a été conquise et que le drapeau blanc flotte en ce moment sur les murailles d'Alger, ce nid de vautours.

« Que vous êtes heureux d'être jeunes.

jeunes gens destinés à prendre votre part de tous ces enchantements de la terre et du ciel ! Rois en effet, et plus riches que le roi lui-même , vous aurez, comme lui, pour vos loisirs du printemps et de l'été, les frais ombrages de Saint-Cloud, les sentiers fortunés de Meudon, les (aimes hauteurs de Bellevue entre leurs bouquets d'aubépine. Dans les forêts retentissantes, au bruit du cor, de la meute animée et du cerf aux abois, vous suivrez la chasse royale, et le roi, le premier, vous saluera en passant. En automne, Fontainebleau, ce rendez-vous de palais, de forêts et de jardins, vous recevra sous sa treille jaunissante, ou bien, si les grandeurs vous fatiguent, qui vous empêche de promener, incognito, votre paresse vagabonde sur le lac d'Enghien, dans les bois d'Ermenonville, à Montmorency, le vallon de madame d'Houdetot et de Jean- Jacques? Allez, mon fds, allez à Paris, vous y êtes attendu par de longues années d'une

(il)

prospérité incroyable; pendant bien longtemps vous n'aurez pas d'autre souci que de vous abandonner à la joie intelligente des études, des félicités des passions et des surprises sans cesse renaissantes.

«Point d'entraves, pas de gène pour vous; seulement les plus simples devoirs à accomplir, et la tâche la plus charmante. Vous serez tout de suite tout ce que vous pourrez être, et, dans votre ambition satisfaite, vous n'aurez pas d'autre maître que vousmême, sinon le plus admirable et le plus bienveillant de tous les hommes, pour vous protéger de son expérience et de sa sagesse, noble vieillard qui, vous prenant par la main, comme je ferais moi-même, mais d'une main plus ferme, vous apprendra à gagner facilement, par un travail facile, votre pain de chaque jour ! Vous serez, un roi, vous aussi, dans celle royauté universelle, abondante comme l'eau «les fontaines, claire el sacrée < on» me le soleil. »

(il

Quand elle a parlé, la voix décevante, et comme le prophète me voit prêt à partir, la voix continue, et d'un ton sévère: « Écoute encore, jeune homme impatient qui te figures que trente ans c'est uu siècle; écoute ! je ne veux pas te tromper et te révéler un ciel sans nuages, à travers une voie lactée qui n'aura pas de bornes. Ce Paris où je t'ai montré la vie heureuse et brillante est un volcan! Ce trône des rois, c'est le Vésuve! Ce roi Charles X, le meilleur des princes que le ciel ait donnés à la terre, tombera en vingt-quatre heures, et la royauté impérissable disparaîtra, comme disparaît l'étoile qui tombe à travers les mondes de là-haut ! Bientôt, sur ce trône ruiné de toutes parts, un autre roi viendra, obéissant aux vœux de tout un peuple qui se dira : « Je viens de couronner Numa et Nestor! » Ce nouveau prince, ce nouveau père, régnera par la prévoyance, parla fermeté, par la sagesse, au milieu

des violences et des crimes, sous le feu des escopetles, sous le coup des trahisons et des poignards, entre Jacques Clément et Iiavaillac! Le monde, un instant sauvé par celte tête couronnée d'épines, chantera ses louanges dans un Te Deum universel; mais à l'instant où plus rien ne manquera à tant de grandeurs, soudain le trône s'abîme, et la démagogie hurlante entonne sur le rhylhme abominable des Jacobins son hymne de délire et de fureur. Ah ! c'est en ce moment funeste que vous êtes attendus, enfants des derniers temps de Napoléon empereur; c'est justemenlà cet abîme que vos pères, tremblants pour vous, non pour eux-mêmes, sauront enfin si vous êtes des hommes dignes de combattre un pareil orage, et si la prospérité ne vous a pas amollis sans rémission!

«Pour le coup, et à votre tour, vous connaîtrez les heures mauvaises; plus lie un twilles, plus de miracles, plus d 'éloquence,

plus de chansons, plus de cantiques, plus de majesté, plus de remparts, plus rien de la terre et du ciel d'autrefois. Entendezvous la voix du club étouffant la voix du poëte; la foule imposant sa volonté aux intelligences? En ce moment, toute fortune est croulante, loute gloire est abaissée; le roi disparaît, emportant sa famille et ses dieux pénates; le magistrat est chassé du temple même de la justice; ô douleur! on brise entre ses mains suppliantes l'épée indignée du capitaine; l'artiste, au désespoir, porte sur lui-même des mains homicides; on verra, on verra au milieu de Rome, soulevée contre son père et contre son Dieu, des jeunes gens de la meilleure race française tomber sous des balles françaises justement vengeresses ! En même temps vont s'élancer sur la barricade impie, et les enfants, et les vieillards, et le saint archevêque lui-même, digne successeur de tant d'apôtres, et les uns et les autres ils vont tomber , massacrés au

(i'i pied de ces citadelles domestiques ! Qu'aslu fait, ù Paris! de La fortune et de la gloire? Qu'as- lu fait de ton intelligence et de tes libellés municipales? Je ne vois plus que le désordre, le hasard, le paradoxe, la peste, la misère, l'atelier national... le Paris du mois de juin digne du Paris de février. Alors, et pour comble de malheur, l'envie qui est la mère de toutes les révoltes, et l'orgueil qui en est le père, lâcheront à travers les peuples épouvantés toutes sortes d'enfants monstrueux engendrés dans leurs accouplements horribles! 0 misères dont l'histoire parlera tant que l'immortalité restera attachée au nom du peuple français! et ce nom-là, si les oracles de tous les capitoles ne sont pas menteurs, restera immortel, à moins que ses ennemis n'en viennent à bout à force de paradoxes, d'athéistnes et de fureurs. »

Ainsi eut parlé mon père, et moi à mon tour, recueilli dans un effort suprême :

an

Oui, la voix prophétique a raison; oui, plus les vents seront propices au départ, et plus, terrible sera recueil! Qui donc te pousse et te fait partir? Rentre, il en est temps encore, dans la maison paternelle. Encore un instant, et le calme soleil de décembre réjouira nos montagnes engourdies par le froid de la nuit; le lleuve grondeur, dégagé de son manteau de nuages, va resplendir et chanter sa chanson matinale; voilà mon père et ma mère qui me retiennent dans leurs bras tremblants d'émotion ; pourquoi tarder? rentrons! restons au village bien-aimé ! Les amis de mon enfance qui me croyaient perdu seront si contents de nie revoir ; si calme est le rivage, si paisible la petite ville, si heureuse sera ma sœur de se promener, avec son frère retrouvé, dans les allées de notre petit enclos... Et pourtant, ô mon bon père! ô ma tendre mère! mes maîtres, mes prolecteurs, mes rois légitimes, mes amours

ici-bas, qui serez mes patrons dans le fiel, adieu! adieu ! adieu! La voix a beau dire, je pars; je vais dans ce Paris qui est un Vésuve; je me sens entraîné dans ces abîmes par une force invincible. Vingt ans de liberté, de bonheur et de jeunesse pour vingt ans de misère, l'affaire est bonne ! Adieu! adieu !.. un dernier baiser sur vos joues humides de larmes ! De vos mains vénérables et jointes une dernière bénédiction sur la tête de votre enfant !

Ainsi, même averti qu'après tant de jours propices nous tomberions dans des temps si difficiles; qu'après ce grand sacrifice que faisait mon cœur, après tant de travaux et

tant d'études j'arriverais à quoi, je vous

prie? je serais parti, j'aurais tout quitté pour affronter ces périls. Donc puisque nous étions consentants de notre sort, et maintenant que le déluge nous entoure de ses eaux grandissantes, (lequel droit irions-nous nous lamenter comme des enfants qui ont

perdu leur bonne dans les Champs-Elysées 2 Voyons! soyons calmes! résignons-nous!

— « ïu me demandes, mon cher Atticus, ce que je fais en ce moment difficile? je suis content, je vis, à moitié libre, dans ma maison de Tusculum. »

Ainsi parlait l'orateur romain, peu de jours avant les lâchetés et les crimes du triumvirat, et puisqu'il se contentait, lui un si grand homme, d'être à moitié libre, il me semble que celui-là aurait mauvaise grâce qui, de nos jours, en demanderait davantage. A moitié libre! ô le beau rêve! c'est-à-dire conserver assez de sang-froid et de prudente pour s'isoler des hontes h des menaces du temps présent, afin de mieux contempler, nuit et jour, les merveilles, les miracles, les luttes généreuses, les honnêtes espérances de la société d'autrefois ; à moitié libre ! ce qui veut dire se retrancher derrière ces fossés et ces remparts inexpugnables : l'oubli, le silence, la majesté.

le parlement, l'Église... toutes les forces de la croyance, de la loi, de la royauté! à moitié libre, c'est-à-dire revenir, même après février, sur les traces glorieuses de nos ancêtres que nos révolutions ont si souvent et si cruellement réveillés au fond de leur tombeaux. Eh! quelle serait leur épouvante, et mêlée à quels mépris, s ils pouvaient savoir que toute l'ambition humaine consiste, de nos jours, dans la possession précaire de quelques sillons volés aux sillons voisins par la charrue indigente ! Comme ils s'étonneraient de cette misère qu'on appelle : le partage, ces naïfs ambitieux des biens éternels, aussi avides de se trouver avec Dieu face à face, que nous le sommes, nous autres, de rencontrer la négation et le néant !

Ceci dit, je m'arrête enfin, et quand il n'est plus temps, car me voilà tout à fait semblable à l'orateur maladroit qui s'est trompé d'exorde.

Cependant voici mon livre! Le voici cet enfant des guerres civiles, ce fidèle compagnon des mauvaises journées, le confident des muets désespoirs. Nous avons vécu,'deuxans,de la même vie et des mêmes angoisses ; nous avons partagé les mêmes heures calmes et recueillies; nous nous sommes entourés de tous les grands souvenirs; nous avons salué avec respect tous nos maîtres; nous nous sommes enivrés des pariumsetdes lumières de la belle langue du grand siècle. «Qu'il est doux, s'écrie le poète grec, d'écouter, bien à couvert, sous un bon toit, le bruit de la pluie et des vents en courroux!» Et nous, nous disons : qu'il est doux, quand tout s'abaisse, de se prosterner devant tout un siècle de majesté et de grandeur !

Heureux sans doute, l'homme assis sur un sommet tranquille, pendant que la tourmente agite la pleine mer; mais plus heureux, ou du moins plus digne de sympathie

el de respect, l'humble passager qui reste calme dans le navire battu des vents et privé de son pilote. Pour nous autres , faibles mortels, le ^rand courage ce n'est pas de contempler la tempête du haut de la roche escarpée, c'est de l'affronter comme font les simples matelots. Ainsi ai-je fait; dans los calmes sommets de nia mansarde poétique, j'ai écrit ces pages, comme Tityre joue de la flûte sous son hêtre. Il chante, uniquement pour le bonheur de chanter et d'oublier les misères qui l'entourent. Il sait très bien que nul ne l'écouie, que la guerre civile a envahi les domaines d'alentour; demain peut-être il sera envahi lui-même , et il faudra céder la place au soldat enrichi de César. Eh bien ! notre berger se console sous l'arbre qu'il a planté. Voici d'abord une journée de gagnée, voici des vers nouveaux scandés avec amour. Il tend une main amie à Mélibéf qui passe, emportant dans ses bras son dernier chevreau ni masse sur h» terre

nue et brûlante. «Viens, Mélibée, sous mon loit rustique ; déjà les grandes ombres de la campagne romaine descendent des montagnes silencieuses. » Ainsi parle Tityre, et il prépare le repas du soir.

Berger, aussi sage et plus courageux, à l'ombre de sa vigne, que le stoïcien assis sur les hauteurs voisines des astres qui, d'un visage impassible, sent gronder la foudre à ses pieds.

Sl»a, juillet 1849.

Au midi de la France, sur celle lerre choisie où vous ne pouvez faire un pas sans rencontrer une histoire, à Toulouse même, la ville orthodoxe, pêle-mêle ardent de théologie et de droit civil, parmi ces chansons el ces disputes, ces violences et ces amours; quand vivait S. M. très amoureuse et très chrétienne le roi Louis XIV, petit-fils de Henri IV et lils aine de l'Église; au plus beau moment du règne el du Siècle, briffait par

les grâces de son esprit et par les beautés de sa personne, mademoiselle Jeanne de Julliard, le dernier rejeton d'une famille de magistrats déjà ancienne dans la noble et poétique province de Languedoc. Cette belle lille,failecoinme une nymphe et fière comme une reine, était, à dix-sept ans qu'elle pouvait avoir tout au plus, un juste sujet d'admiration pour cette ville du soleil levantsi voisinede l'Italie; et c'était, dans une louange unanime, à qui rendrait toute justice à ces vues justes et sages, à cette conduite prudeute, à ce fond si riche que rehaussait encore un air libre et naturel. Si bien que la belle Jeanne était, à dix-sept ans, dans le plus austère elle meilleur monde , la personne qui se faisait le plus respecter et qui se respectait le plus. Ainsi acceptée, ainsi posée, il était facile à mademoiselle de Julliard de vivre en reine de Toulouse, et véritablement elle n -nait par la grâce de cet esprit qui était

le charme des esprits les mieux faits, de cette beauté qui était l'enchantement des yeux les plus difficiles. Peu à peu et quand les envieux voulurent se rendre compte de cette majesté ingénue, ils trouvèrent que cela tenait à un mélange extraordinaire de goût et de raillerie, d'éloquence et d'atticisme, d'un mérite paisible et solide au milieu des éclairs les plus éblouissants et les plus inattendus. Mais aussi que d'estime et d'obéissance, et comme l'envie elle-même eût bien vite accepté cette irrésistible domination!

En ce temps-là , Dieu merci ! l'esprit, le lignage , le renom , la beauté d'une fille étaient comptés, les questions plus positives ne venaient qu'après, et bien souvent on n'en disait mot. Personne, dans toute cette province modèle, n'eût osé demander, même tout bas, quelle était la fortune de mademoiselle de Julliard. On eût mis le questionneur à l'index! Chacun savait, en

revanche, que c'était,. un parti digne d'un prince, car cette beauté s'apportait en dot elle-même , et si grand était le prix attaché à la main de cette merveille que les plus hardis s'étaient tenus à distance. Il n'était baron, ni comte, ni chevalier, ni président à mortier qui eût encore osé aspirer, sinon de loin, à cette alliance faite pour les plus hautes fortunes ; eux-mêmes, les nouveaux enrichis , gens qui ne doutent de rien d'habitude, avaient à peine murmuré quelques humbles prières à celte divinité sur ses autels. De leur côté : « Tu n'es pas une mortelle, tu es un marbre!» disaient les poètes les plus hardis, et, du même pas, ils s'en allaient bravement chanter leurs confetti amoureux sous le balcon voisin de quelque dame moins fa/ouche, qui prenait pour elle ces timides concerts.

A la fin cependant, deux jeunes gens de la ville, plus hardis que leurs camarades . ou plus dignes d'une si l>Hle proie, se dé-

I I clarèreni lout liaul les poursuivants et les amoureux de mademoiselle de Julliard. Aussitôt ils l'entourent de leurs poursuites; ils la suivent en tout lieu, à la promenade, à l'académie , dans les jardins , dans les églises; ils chantent partout les louanges de leur souveraine, en mille sonnets tout empreints des exagérations et des flammes les plus charmantes de l'amour. Les deux galants donl cette belle acceptait les hommages, comme un tribut légitime, étaient véritablement deux cavaliers bien nés, qui en'doute? jeunes, bien faits, et beaux tous les deux. Seulement, celui-ci était trop peu riche pour prétendre sérieusement à la main d'une fille qui était pauvre; celuilà était trop riche et surtout trop habitué aux grandes laçons de la cour pour se marier sans conteste, et uniquement pour l'amour de deux beaux yeux. Le premier était d'épée; il était chef de sa maison et s'appelait M. le marquis de Saint-Gilles; le

M'cund «Hait le tils d'un conseiller au parlement, le fils cadet encore; on l'appelait le jeune M. de Ciron. Enfants de la même ville, ilsavaient commencé par s'aimer, comme on fait à leur âge, puis ils s'étaient perdusde vue, M . de Ciron restant à Toulouse, pendant que M. de Saint-Gilles était élevé à Paris même, avec le jeune roi, sous les yeux de la reinemère et du cardinal de Mazarin , si bien qu'ils avaient fini par se reconnaître à peine, et que leur rivalité les trouva parfaitement étrangers, celui-ci à celui-là.

Avec toute autre femme, il est certain que M. de Saint-Gilles aurait eu de grands avantages sur M. de Ciron, son rival; il ne faisait que de rares apparitions à Toulouse, mais chaque voyage du marquis était un événement. Il arrivait, tout brillant de sa fortune unissante, tout euipana» lie et tout superbe de sa qualité d'enfant d' lionneur du roi, et, pareil à l'un des satellites de Jupiter, il remplissait la ville entière de

son bruit et de sa grandeur. A la magnificence extérieure du Gascon, il unissait la prudence du Normand ; il était vantard et timide, ambitieux et souple. Absolument fallait-il dégainer? il tirait son épée au grand soleil, entre le ciel et la terre, afin que personne ne pût douter de sa bravoure; au demeurant un mauvais homme sous les dehors les plus séduisants. Ajoutez le nom, l'éclat, le rang, le titre, l'emploi. A vingt-huit ans qu'il pouvait avoir, il était capitaine de dragons, garde de la manche du roi, et en passe d'aller très loin, par ce vrai sentier de la fortune qu'on appelle la jeunesse du prince... un chemin qui mène à tout.

Mais, très heureusement pour elle, mademoiselle de Julliard n'était pas femme à se trop éblouir du plumet du cavalier et de l'écharpe du gentilhomme. A défaut d'habileté, elle avait la prudence ; son merveilleux instinct de toutes choses lui ser-

HO

va il de sagesse et mémo un peu au delà. Elle était née avec tous les germes du meilleur esprit et du plus sérieux, et son instinct la poussait à la domination. Être aimée et courtisée, à la bonne heure ! Être obéie absolument, et servie avec l'abnégation profonde d'un véritable amour, voilà qui va mieux. Elle était encore une enfant qu'elle avait souvent à la bouche cette parole de Jules César : a Le premier dans une bourgade plutôt que le second dans Rome ! » Aussi bien à peine eut-elle étudié M. de Saint-Gilles, comme on flaire un brin de muguet, elle devina le serpent; sous l'amoureux elle reconnut l'ambitieux, sous lobéissance le tyran! Et pourtant, voyez l'orgueil: elle faisait bon visage au jeune marquis. De ses assiduités elle se forgeait un ornement, de ses adulations une parure, et... la coquette! sans une grande envie de le mener bien loin, elle le laissait attaché par l'espérance au char, triomphal «lésa beauté.

Kl

L'autre amoureux, M. deCiron, ne rassemblait en rien à son brillant adversaire; il était la modestie et la simplicité mêmes? nature dévouée et délicate, esprit timide, cœur généreux, amour immense et silencieux, qui commençait à l'abnégation. Celait, au demeurant, un grand jeune homme, bien fait de sa personne et d'un visage agréable, mais il manquait de hardiesse, d'élégance et de toutes les grâces dont M. de Saint-Gilles abusait; même il perdait beaucoup de sa beauté virile à porter cet habit sombre et ce linge austère ; que dis-je? le talon rouge, fait tout exprès pour tâter le pavé de la cour, eût fait trébucher cet humble amoureux, qui vivait dans le trouble et dans les angoisses, sous le regard impérieux de cette maîtresse altière et adorée. Elle l'aimait cependant, ou du moins éprouvait-elleun vif plaisir à tourmenter cette âme en peine, à la faire passer coup sur coup de la joie à la tristesse, de l'espérance au désespoir, la cruelle pous-

sant à outrance sa volonté et son empire sur ce fidèle berger, qui ne demandait que des fers. Sur l'entrefaite (car ces amours à trois personnages n'allèrent pas plus loin que les plus strictes convenances) un grand mariage se présenta pour mademoiselle de Julliard : un gentilhomme d'un âge mûr, mais se confiant dans sa naissance et dans ses grands biens, s'en vint lui-même demander la main de cette belle personne, assez heureuse pour avoir conservé la réputation d'une fille que l'amour n'avait pu loucher. Ce prétendu était un homme d'une physionomie austère, dune taille fort noble, brun, bien fait, un peu gros sans être lourd; il parlait d'un ton aisé, ni trop humble, ni trop fier, en galant homme qui veut plaire, qui sait son monde et qui n'est pas en veine de disputer, tant s'en faut, sur le douaire, les conventions, les nourritures. 11 s'appelait M. le comte de Mondon ville, seigneur de Mondonville et autres lieux. Il avait été per-

sonnellemëht connu du roi Louis XIII, et l'un des familiers de Son Eminence le cardinal de Richelieu, qui l'avait distingué sous les murs de La Rochelle. Enfin il était lieutenant général, chevalier de l'ordre, riche par lui-même, par ses pensions, par ses alliances. Sa demande faite avec l'assurance d'un futur mari qui sait très hien que la fortune et l'ambition donnent à l'amour au moins une grâce de plus, il ajouta, en s'adressant plus particulièrement à M. de Julliard, qu'il osait attendre sinon une réponse favorable, du moins une réponse franche et prompte. a Et quant à vous, mademoiselle (parlant à Jeanne), il sufftit de vous avoir vue une seule fois pour que monsieur votre père comprenne l'ardeur d'un cœur qui aspire à vous appartenir et qui rêve à ce bonheur si rare : se marier à ce que l'on aime. » Puis, comme on l'écoutait sans colère, il glissa quelques mots des divers prétendants à la main de celle qu'il aimait.

il no se gêna pas pour qualifier sévèrement, à propos rie M. de Saint-Gilles, ces caractères équivoques, mêlés de vices et de politesse, enveloppés d'énigmes et de mensonges ; ces riches dehors sur un fond stérile, ces caractères durs et féroces dont rien de bon ne pouvait sortir; il rendit, en même temps, toute justice à M. deCiron, qu'il trouvait bienveillant, généreux, modeste, et possédant toutes les vertus, mais nulle fortune, pas d'avenir, rien qui fasse pressentir dans une telle union l'abondance, les aises de la vie et le calme d'une grande prospérité. Ainsi il parla, avec tant de lact et de profonde connaissance du cœur humain, il s'exprima avec un choix de paroles si justes, si précis et si fort, que soudain (ô l'étrange caverne, le cœur d'une femme!) noire fille à marier se mit à rêver profondément aux propositions de cet homme quelle n'avait jamais vu, qui aurait pu être son père, et qui

lui parlait déjà avec l'autorité d'un époux.

Cependant elle était loin du oui sacramentel; elle hésitait, elle se troublait à la seule idée de sa jeunesse jetée à ces orties, de ses amours à peine commencées et sitôt brisées, et sans retour. Elle voyait d'un côté le mariage, la faveur, les amis nombreux, la haute réputation, les grands biens, l'autorité, son grand rêve; mais, d'autre part, M. de Ciron! de si chères pensées, de si tendres engagements! un jeune homme qui avait trouvé la route de son esprit et de son cœur !

Elle en était là de ces réflexions profondes lorsqu'elle vit entrer dans cette chambre, où ils venaient pour la dernière fois, M. de Saint-Gilles, la tète haute, M. de Ciron, plus humble que jamais. Mademoiselle de Julliard les reçut comme à son ordinaire, le jeune capitaine d'un salut quelque peu cérémonieux, tirant sur le dédain et l'ennui, le docteur en droit aveebienveil-

lance et courtoisie; mais à cette bienveillance manquait ce regard clair et vif qui vous dit: « Soyez le bienvenu! » Il y eut entre ces trois personnes, habituées à tourner dans le même cercle d'attaques et de défenses, une de ces interrogations effrayantes qui sont proportionnées à la question que Ton va s'adresser. A la fin, et comme s'il eût été poussé par l'irrésistible énergie de la passion, M. de Saint-Gilles, prenant la parole, voulut forcer la dame en ses derniers retranchements , et , pour Ja première fois, il lui offrit franchement et sans détour sa fortune et sa main! M. de Ciron, plus calme en apparence, con tenait sa fièvre et son cœur. Lui aussi, cet infortuné qui avait poussé si loin, non pas la crainte de déplaire, mais de plaire moins, il semblait exiger, exiger est trop fort, mais implorer une réponse définitive. Figurez-vous la grande scène des luttes dernières entre Célimèpe et ses amants, la scène éternelle

de l'amour aux prises avec la volonté de la partie adverse, et, pour le dire en passant, très difficile à jouer dans le monde réel, car, en fin de compte, la dame, à celte question : « Qui donc aimez-vous? » restera toujours la maîtresse de répondre : « Je n'en sais rien !» ou : « Vous êtes bien curieux ! »

Que ce fût sa vertu ou son étoile, mademoiselle de Julliard avait en elle-même cette sorte de probité sauvage qui ne connaît guère les ménagements; mais la joie de désobliger ce beau fils, ce Monsieur qui l'avait marchandée, et ce grand triomphe de lui prouver qu'elle ne ployait pas sous le faix de ses offres splendides, lui firent oublier que sa réponse ne frapperait pas seulement l'égoïste, mais aussi le dévoué, et que le coup d'épingle donné à M. de Saint- Gilles serait un coup de poignard dans le cœur de M. de Ciron.

« Monsieur le marquis, fit-elle d'un geste souverain et absolu, vous vous expliquez

enfin d'une façon nette et précise; vous mettez à mes pieds votre nom et votre fortune; je reconnais, comme il convient, ce dévouement inespéré, mais il vient trop tard ; ma main n'est plus à moi ; je l'ai donnée tout à l'heure, monsieur le capitaine1, à un lieutenant général des armées du roi, qui m'a vue et qui m'a demandée à mon père sans tant marchander. Vous voulez une réponse nette et précise, la voilà, monsieur; et maintenant j'espère que vous porterez ailleurs cette prudence, ce calcul et ce brûlant amour que vous n'avez pas su mettre d'accord. »

Ainsi fut congédié le petit maître, avec un de ces mépris calmes qui ne veulent pas de réplique. Ce jour-là, mademoiselle de Julliard put se vanter qu'elle avait soulevé contre sa vie entière une de ces haines longues et opiniâtres de l'orgueil blessé, d'autant plus redoutables qu'elles s'élèvent dans une àme arrogante, fourbe et tans pitié.

Chose étrange pourtant ! À cette surprise, qu'il eût payée, la veille, d'une année de sa vie, et qui le délivrait d'un double fardeau, du mariage et d'un rival, à ce refus de sa personne, qui lui était signifié avec tant d'amertume impitoyable, M. de Saint- Gilles fut atterré; son audace tomba, et peu s'en fallut qu'il ne se jetât aux pieds de finhumaine, pour la prier et la supplier de revenir sur ce projet, qui le mettait au désespoir; soit qu'il comprît confusément à quelles violences, à quelles perfidies, à quelle suite infinie de lâchetés il allait se condamner lui-même par vengeance, soit qu'il reculât épouvanté de tout le mal qu'il devait faire, ou bien qu'en effet, en ce moment, un peu de vraie tendresse se fît jour dans l'âme de ce malheureux. Mais quoi ! il n'était plus temps, et il partit sans avoir obtenu même un regard.

Quant h M. de Ciron, il avait compris du premier mot que ses espérances étaient

perdues. Sans pousser le moindre soupir, sans jeter une larme, il prit congé de celle qu'il avait tant aimée! Elle cependant, elle lui tendit la main droite, l'autre main tremblante restante couvrir son visage! Ah!

si le timide amoureux avait osé! Il quitta la place, et, du même pas, il fut se confiner au séminaire de Toulouse, où dès son enfance on le connaissait pour un esprit très distingué, très studieux; il avait fait ses premières armes sous ces maîtres vénérés, et maintenant qu'il revenait dans ce savant et chaste asile de sa première jeunesse, toutes les portes s'ouvrirent devant lui.

La douleur de ce galant homme fut digne du grand amour qui lui dévorait le coeur. Pas un murmure, pas une plainte, pas un reproche; tant d'autres auraient annoncé à toute la terre, par leurs cris, par leurs hurlements et par leurs larmes, la fin subite de ces félicités qui devaient être éternelles!

Il se replia sur lui-même avec le courage et la résignation des grandes âmes vaincues, et ce ne fut que plus tard, par la piété, par le renoncement, par l'admiration qui lui était prodiguée à son insu, par son dévouement fraternel et chrétien aux pauvres gens, aux malades, aux pestiférés, car la peste a ravagé bien souvent ces villes du Midi, que le monde oublieux se mit à se souvenir de ce jeune homme, dont il avait tant aimé les grâces, la belle humeur, l'atticisme, le talent. Cette résignation est, du reste, un des caractères du dix-septième siècle; elle tenait aux mœurs, elle tenait aux croyances. Ce que l'on raconte, de nos jours, de ce malaise sans nom qui engendre des passions sans courage, inquiétudes de l'esprit, inconséquences du cœur, inégalité d'humeur, incertitude de conduite, autant de choses impossibles dans un siècle qui était la règle et la correction même. Une passion trompée conduisait le plus souvent

à la règle, au devoir, au joug. On était trahi par sa maîtresse, on se sauvait dans le giron de l'Eglise; pour avoir aimé un instant, on aimait jusqu'à la mort, jusqu'à la mort de la croix; chaque homme, vivant dans ce inonde des passions illustres et de l'autorité absolue, était à soi-même un véritable abbé de la Trappe, et, quand tombait l'édifice fragile de son espoir, il élevait à ses illusions perdues ici-bas une petite Thébaïde dans son cœur.

Cependant mademoiselle de Julliard, devenue madame la comtesse deMondonville,eut bientôt conquis, dans cette grande ville de Toulouse, la position que donne toujours cette réunion très rare du nom, de la qualité, du rang, de la fortune, de l'honneur poussé même à l'excès. Aussitôt mariée, toute sa coquetterie lit place à la vie austère d'une dame sérieuse, comme on disait chez la reine -mère, au Val-de-Giâce. À la faveur de cette piété fervente, qui ne passait rien à elle-même et rien à personne, à

l'abri fortifié de cet esprit net et vaillant qui vengeait sur les autres des tortures cachées, madame de Mondonville était devenue l'arbitre imposant de eette ville austère, et, si jeune, dans l'âge des belles grâces élégantes, aux premiers murmures qui remplissaient les provinces scandalisées, mais indulgentes, des premières amours du jeune roi, elle sut montrer une de ces âmes nées pour régir les autres âmes. Sa figure et son esprit avaient gagné d'abord tout le monde. Bientôt elle fit sentir à tous cette grandeur qui vient de l'autorité, cet esprit qui visait au solide et à l'essentiel, cette volonté ferme avec laquelle il fallait compter. Ainsi, par la force même de son génie absolu, elle devint la surveillante inflexible de toutes les femmes de la ville; la bonne ou la mauvaise renommée dépendait de son témoignage; les plus fières tremblaient devant elle; un de ses sourires était une faveur marquée; on ne l'approchait que difficile-

ment, sinon les plus honnêtes gens et les plus distingués qui, la voyant dp près, restaient confondus et comme épouvantés de celte jeunesse unie à tant de grâce austère, à tant d'inflexible vertu.

Dans le succès et dans le triomphe universel de cette femme qu'il avait traitée comme une petite fille d'un médiocre état, M. de Saint-Gilles le dédaigné, M de Saint- Gilles le refusé, se trouva si misérable et si oublié, que sa colère en augmenta plus encore que son amour. 11 s'était promis, du mariage de la belle Jeanne, toutes les aventures que se promet un jeune homme oisif, maître absolu de ses passions, avec tous les moyens, bons ou mauvais, de les satisfaire. Il s'était dit que le mari était déjà vieux, que l'amant aimé était mort au monde, entre la chasteté et la science, que la dame était jeune et naturellement poussée aux tempêtes de la méridionale jeunesse, et par ses bons offices, par ses obstinations em-

pressées, par le crédit où il était à Jarour. il espérait, le hasard aidant, arriver a fléchir cet immense orgueil. Notre brillant cavalier s'était trompé dans tous ses calculs; où il cherchait une vertu facile à vaincre, facile à quitter, il rencontra une honnête femme, défendue par les remparts de la bonne renommée, de la piété, de la ferveur, du bon sens;— après les premières langueurs, il fut forcé de reconnaître, au fond de son âme irritée et honteuse, que ses projets étaient des châteaux en l'air, et qu'à tout jamais cette femme était perdue pour lui. Il se l'avouait, et cependant il ne renonçait pas à cet espoir chimérique; au contraire, il redoublait d'espionnage, de persécution, de soupirs. Comme bientôt les meilleures maisons lui furent fermées, au moins voulut-il qu'il fût parlé de lui et de ses folies. Ainsi il appela à son aide les audaces et les débauches que raconte Bussy quand il esquisse le portrait des agréables et

des petits maîtres <lr l'OEil-de-Bœul; le faste, la dépense, les fêtes, un excès de di gnité, de somptuosité, de magnificence, de splendeur, rien ne lui coûtait, pourvu que la belle des belles fût importunée de son nom. Dans sa fureur de se faire remarquer, à force d'excès et de folies de tout genre, il était toujours dans les extrêmes : aujourd'hui gai compagnon qui troublait le quartier noble par ses scandales, le lendemain étonnant les plus charitables de ses charités et de ses aumônes... un véritable escamberlat, d'un mot toulousain qui sert à désigner ces gens qui ont le pied droit dans le temple, le pied gauche dans le camp du roi ; ou bien encore grand joueur, grand hâbleur, jouant du luth et de la guitare, le roi des cabarets et des plus chélives compagnies, réduit à ce degré bizarre de se trouver au-dessous même du bruit qu'il voulait faire, et avec cela le langage des femmes, la gràre, l'enjouement. la ten-

dresse, à ce point que peu de femmes lui eussent résisté, à Toulouse même, si elles n'avaient pas eu tant de peur de l'ascendant et du jugement dernier de la terrible veuve et de ses alentours.

Un accident horrible, autant qu'imprévu, vint changer loul à coup la fortune de madame de Mondon ville et donner tout au moins une espérance à celte persécution de M. de Saint-Gilles si honteusement et si inutilement suivie jusqu'à ce jour. Un soir de printemps, comme M. de Mondonville revenait de visiter un domaine qu'il possédait dans le Lauraguais, non loin des ruines de la tour de Saint-Orens, renversée par les Albigeois au treizième siècle, et dans ce riche espace tout rempli de châteaux, de chapelles, de souvenirs, il fut trouvé, à deux milles de la ville, entre la porte de Montoulieu et la porte de Monigaillard . frappé d'un coup d'épée en pleine poitrine. Lui-même il avait tiré son épée du four-

reau, et ses mains crispées annonçaient une défense énergique. Était-ce un meurtre?

était-ce un duel? Dans tous les cas, c'était un crime, et un crime capital, meurtre ou duel. Quant au meurtrier, pas le plus léger indice ! Une pluie fine et douce, la rosée du mois d'avril, avait effacé les traces de ce cruel événement; rien qui pût guider une enquête ; seulement, quand les gens de l'art se furent emparés du cadavre, ils trouvèrent sur une cote, au côté droit, un fragment de la pointe même de l'arme meurtrière. Ce fragment fut recueilli avec soin par l'instruction et conservé au greffe criminel du parlement.

M. de Mondonville fut assez peu regretté des uns et pleuré des autres. 11 était, comme nous l'avons dit, tout d'une pièce, roide au toucher, aimé de peu de gens; en revanche, ses amis, peu nombreux, l'entouraient dune espèce de culte, tant il rachetait les disgrâces de sa voix et de sa parole par un<

«lignite naturelle et par. une générosité à toute épreuve que l'on n'attendait guère de ces rudes dehors. Sa femme, à qui il avait donné un grand état, à qui il laissait en mourant une magnifique fortune, un beau titre et un nom justement honoré, ne l'aimait guère, en dépit de tant de bienfaits et malgré toutes ses tendresses. En revanche, elle l'estimait et elle le craignait beaucoup; le fait est qu'ils s'étaient trompés tous les deux, et que, malgré tant d'apparences heureuses, cette union avait été au moins stérile. Quand il se mariait à une fille si jeune, M. de Mondon ville pensait obtenir sur sa femme l'autorité d'un père sur sa lille...., et c'est à peine s'il avait obtenu la déférence de l'épouse au mari. De son côté, mademoiselle de Julliard, quand elle donnait sa main à ce vieillard qui semblait l'implorer, s'était dit à elle-même quelle acceptait un esclave. Or, dès le premier joui-, l'esclave s'était révolté, et la main du maître s'était

fait sentir, sans se montrer. On eût dit que M. de Mondonville prévoyait l'abîme dans lequel la passion du commandement allait précipiter sa jeune femme, et qu'il se faisait un cas de conscience de dominer et d'anéantir cette inilexible et implacable volonté. Pendant six ans que dura cette union cruellement assortie, il s'était étudié à briser cet immense orgueil par toutes les résistances possibles; il avait lutté sans relâche, nuit et jour, à toute heure, contre ce besoin de domination, appelant à l'aide de celte tentative désespérée tout ce qu'il avait ramassé d'énergie et de force dans l'exercice du pouvoir militaire, dans cette domination féroce des âmes et des corps. Il n'avait même pas ménagé, comme il l'aurait dû, s'il eût été sage, le juste orgueil de cette beauté superbe, l'irritation de cet esprit violent, et, disait-on, plus d'une fois il avait insulté sa femme jusqu'à la battre. Mais le moyen de plier cette nature inilexible ! Ries

n'y fit. Madame de Mondonville, ainsi attaquée, se défendait par des armes trempées au Styx des femmes. Froide, dédaigneuse, silencieuse, méprisante, elle accablait ce brutal de toutes les supériorités d'une nature jeune, ardente, nerveuse et choisie; sans compter que, dans ce duel à armes peu courtoises, elle avait, de son côté, l'opinion publique, l'admiration des jeunes gens, le respect unanime, la bienveillance des vieillards, à ce point que M. de Mondonville, malgré tant de belles et bonnes qualités, qui en faisaient un si bon et si franc gentilhomme, était devenu la bête noire de tous ceux qui approchaient de la jeune comtesse; on le désignait tout bas comme un bourreau; il n'avait conservé d'intact que sa réputation de courage, de bienfaisance et de probité.

Quand on le ramassa sur cette poussière rouge de son sang, il vivait encore; ses yeux, à demi-fermés, avaient conservé

quelques restes de colère, et l'on eut peine à détacher son épée de ces doigts énergiques crispés par la mort. 11 fut rapporté dans sa maison sur une échelle de jardinier, en guise de brancard. 8a femme l'at tendait pour souper; elle entendit les pas de ces hommes qui pliaient sous le fardeau sanglant, et elle vint, un flambeau à la main, pour recevoir ce corps si plein de force et d'énergie ce matin même; d'une main ferme, elle ouvrit au cadavre la porte de cette chambre nuptiale où s'étaient passées tant de nuits sans sommeil, tant de nuits de disputes à voix basse et irritée. On fît venir tous les chirurgiens, tous les médecins de la ville; rien n'y fît, M. de Mondonville était perdu.

Dans la foule des oisifs accourus pour savoir des nouvelles de ce meurtre et pour avoir la joie de s'en affliger un peu, en en parlant beaucoup, madame de Mondonville fut la première qui songea à envoyer cher-

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cher un confesseur pour assister son mari, dont la pensée était encore active, le courage encore vivant, sous les pâles atteintes du trépas. Malheureusement on alla au plus près, au couvent des Chartreux, et l'abbé de Ciron, un nouvel abbé qui consacrait une partie de ses nuits à l'élude et à la prière, fut envoyé en toute hàle , au secours de ce chrétien qui se mourait. La mort, en ce temps-là, était une immense affaire; le dernier souci d'un galant homme, c'était de mourir dans le sein de l'Église; un homme d'honneur en faisait non-seulement un devoir de chrétien, mais un devoir de gentilhomme. Nous sommes de plus grands philosophes, nous autres : dans la mort, nous n'avons peur que de la mort, tant on est habitué à passer de ce monde dans l'autre inonde, sans autre cérémonie que quelque parure extérieure dont on sourit, si par hasard on revient en santé; mais, en plein catholicisme français, pas un*- affaire n»

pouvait être plus importante ici-bas et làhaut; les théologiens, les jurisconsultes, les canonistes, le roi, la reine, les princes, le peuple, la cour et la ville ne sont occupés qu'à savoir comment a été reçu le saint viatique, si le malade était en état de grâce, si l'Eglise, si le royaume tout entier peuvent se réjouir ou s'affliger sur cette tombe honorée ou sans honneur. On en parle longtemps après, et l'on discute le plus ou le moins de contrition, d'attrilion, de grâce elïicace ou suffisante : curés, confesseurs, directeurs, suppôts de l'uni versité, jésuites, jansénistes, bénéficiers, religieux, hommes, femmes, filles, et même les enfants, sont appelés à juger de la vie du mort, par sa mort même. Était-il soumis ou non soumis? a-t-il signé la bulle? a-l-il accompli les pénitences canoniques et contenté nos seigneurs les prélats? Or, par les agitations autour du cercueil à peine fermé, vous pouvez juger si l'on s'inquiétait activement

autour du lit mortuaire, quand, pour bien faire, il était nécessaire que le moribond rappelât toutes ces nuances si diverses de la doctrine. Tant de disputes! tant de théologies! tant de commentaires! une si longue suite d'exhortations, de questions, de pénitences! Tout mourant qu'on soit, il faut même savoir les ordres du roi, les arrêts du parlement, les décisions des tribunaux ecclésiastiques, des tribunaux civils, et, en un mot, toutes les autorités dont se compose l'autorité universelle de l'Eglise : Ecclesiœ universœ concordissima autoritas.

M. l'abbé de Ciron, au fond de sa retraite, et quand les douleurs morales se furent calmées dans le zèle, amorties dans la pénitence, était devenu un savant théologien; il avait étudié, avec l'ardeur qu'il portait en toutes choses, cette magnifique science de la loi religieuse à laquelle nous devons Pascal, le cardinal de Kichelieu et Bossuet,

c'est-à-dire le raisonnement, l'autorité et l'éloquence, dans ce qu'elles ont produit de plus magnifique. On l'appela pour un chrétien qui se mourait, il obéit; il suivit son guide, sans demander le nom de l'homme qui allait mourir. Il avait en lui-même celte charité courageuse qui va droit son chemin, sans s'inquiéter où elle va, parce que Dieu lui-même la conduit. Cependant, quand il entra dans cette chambre où brûlait déjà le cierge funèbre, quand il vit ce malheureux plongé dans cette agonie muette, intelligente encore, quand il reconnut dans ce moribond l'homme qui lui avait enlevé, d'un mot, fout son bonheur, le jeune confesseur oublia soudain les préoccupations du théologien et les subtilités du docteur, pour redevenir tout simplement le prêtre qui pleure et le cœur généreux qui pardonne; il s'agenouilla au pied de ce lit de douleur, où resplendissait, entre le Christ et le buis bénit, le portrait de sa

maîtresse, qui semblait lui sourire avec le charme et l'ardeur généreuse des plus belles journées! L'infortuné! Tout le passé qu'il croyait enfoui au fond des abîmes lui apparut dans cet éclat et cette splendeur prinlanières que l'âge seul elface, et la pierre du tombeau ! Il revit d'un coup d'œil cette femme, pour laquelle il avait répandu, en silence, tant de larmes brûlantes du feu des tendresses rêvées ! Ge cœur malade encore, et qui se retrouvait soudain transporté au milieu de passions mal éteintes, hésita et fut sur le point d'éclater en sanglots.... Le sentiment du devoir fut le plus fort, et le premier éblouissement étant passé, le jeune prêtre revint à cette âme chrétienne qui allait partir; dans le fantôme qui lui avait arraché son bonheur ici-bas, et peut-être son royaume de là-haut, il ne vit plus que le chrétien qui avait besoin de son aide à franchir le redoutable passage, et, prosterné à cette oouohe d'agonie, il trouva des prières

sublimes. Il fi! plus; il eut le courage de prendre la main de la femme qu'il aimait, et, la plaçant dans la main de son mari, comme dans un mariage suprême, il les confondit, l'un et l'autre, dans la même bénédiction. Madame de Mondonville était à genoux, sans voix, sans regard, sans prière, la tête penchée et ses beaux chevaux épars, dont le parfum rappelait au jeune homme les naïfs souvenirs de ses premières amours. Longtemps, et trop longtemps peut-être, se prolongea ce silence, ce danger; le plus calme et le plus résigné de ces trois cœurs, c'était le cœur qui déjà se plaisait dans les grandes ombres de la mort, tant c'est une grande chose, la mort ; elle vous met au niveau des plus tendres passions, au-dessus des plus impitoyables douleurs.

L'agonie, à la fin, accorda au moribond celte trêve du dernier souffle, dans laquelle s'exprime souvent la volonté dernière. Un instant M. de Mondonville parut se rani-

mer; son œil éteint s'illumina d'un feu sombre, sa main se leva comme pour maudire; ses lèvres serrées s'entr'ouvrirent; il allait parler, il allait dire le nom du meurtrier... Le souille a-t-il manqué à sa poitrine brisée , ou bien le pardon, digne avant-coureur du paradis éternel, la vraie clef qui ouvre les portes du ciel, a-t-il fermé cette bouche expirante?... 11 mourut sans un mot, sans un murmure, les yeux fixés sur sa jeune femme, dans un dernier regard plein d'angoisses, de prévoyance et de pitié. Non-seulement la ville entière s'occupa de cette catastrophe qui brisait, d'un coup si funeste, une si noble vie, mais la province, mais la France! Le parlement de Toulouse, terrible justicier de sa nature, s'inquiéta de ce meurtre comme il se fût inquiété d'une conspiration politique; on fil enquêtes sur enquêtes, on arrêta des gens, on les interrogea avec ce terrible appareil d'une justice sans pitié; vaines pour-

suites! Rien qui indiquât la trace la plus légère du meurtre et du meurtrier, et enlin, car tout s'efface, on unit par ne plus songer à M. de Mondonville. En revanche, le nom et l'avenir de la belle comtesse préoccupaient tous les esprits et plus que jamais toutes les ambitions. Grâce aux grands biens que lui laissait M. de Mondonville, sa veuve était désormais le plus riche parti de la province; sa beauté paraissait grandie avec sa fortune; elle avait donc tout ce qu'une femme peut désirer en ce monde : l'estime, la considération , l'esprit , beaucoup d'années à vivre mêlées avec beaucoup d'argent, tous les dons heureux et toutes les grâces acquises. Plus que jamais la dame pouvait choisir.

Ce quelle allait faire et quel mari elle allait se donner? L'inquiétude était immense; toutes les ambitions se tenaient en éveil ; les plus hardis en rêvaient tout bas, tout le monde en parlait.

La présente histoire sera peut-être un peu longue; mais qui nous presse? Ce n'est pas le temps qui nous manque, non plus que l'oisiveté des mauvais jours, quand le meilleur esprit et le plus pacifique ne sait que faire et que devenir. En pleine émeute, il n'est pas impossible de trouver un plaisir extrême à un roman d'amour. Au plus fort de la fièvre noire qui s'est abattue sur Florence, Boccace, le conteur, écrit le Décaméron , le gazouillement enivrant des belles passions de la jeunesse ; pourquoi

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