IK
jeune prêtre se rendît ainsi sans combattre; au contraire, sa résistance fut héroïque. M. l'abbé de Ciron était, nous l'avons dit, un homme très éloquent, très bon théologien, très versé dans la science ecclésiastique, et il la traitait sérieusement. Madame de Mondonville, parmi ses larmes, son repentir, sa tendresse, son protond regret des plus jeunes années inutilement dépensées, lui avait bien touché quelques mots de ses projets d'une maison d'éducation, de retraite et de refuge, mais elle n'avait pas osé aborder le grand obstacle des Constitutions qu'elle avait écrites, et même elle ne s'en ouvrit que peu à peu, «irticle par article , justifiant avec une grande chaleur et un vif entraînement les plus violents passages de son œuvre. Elle savait par cœur toutes les lois et toutes les règles de toutes les maisons religieuses de la province, et elle y puisait des armes toujours nouvelles. L'Eglise de Toulouse «tait en effet en grande
IKK
considération et en grande autorité dans l'Eglise de France ; Palladio,, c'était le nom de la Tolosa païenne, qui de tous les faux dieux, errants dans ses plaines, dans ses montagnes, de chaque côté de ses deux golfes, avait au moins choisi la déesse éclatante de la sagesse. Saint Saturnin, son premier évêque et son premier martyr, imposa silence à toutes les voix du paganisme, et dans la ville à peine chrétienne la charité commença ses miracles. Toulouse était, en effet, par excellence la ville charitable ; à chaque pas on rencontrait une chapelle, une église, un hôpital, une communauté, une pieuse fondation. La vie du cloître y avait été enseignée par saint Svlvius, par saint Exupère, qui lut le vainqueur des barbares, — et plus tard par saint Erembert. le disciple de saint Wandrille, saint Ereiwbert, évèque de Toulouse et l'un des plus célèbres enfants de la savante abbaye de Fontenelle, la douce lumière de la Nor-
mandip. D'aulres évêques, dont les noms glorieux se retrouvent dans les Jetés des saints rie /Ordre de Saint- Benoit, avaient préparé, par leur dévouement autant que par leur courage, les destinées de l'Eglise confiée à leur garde. Que de synodes et de conciles tenus à Toulouse ! Que de donations des princes aux prélats , des consciences coupables au prêtre qui les pou vait racheter de la damnation éternelle ! Plus d'un évèque de Toulouse a porté l'épée et la cuirasse; plus d'une femme de Toulouse a quitté sa ville et sa maison pour aller se battre en Palestine. La croisade y devait enfanter des poètes et des capitaines. Les hérésies mêmes on iproOléàlorlhodoxie de la cité chrétienne. Le comte de Monfort et les Albigeois ont eu leur Homère inconnu, dont l'Odyssée est restée populaire; car rien ne saurait abattre les villes qui veulent grandir et les nations qui ne veulent pas mourir. Que disons-nous? Ton-
louse se vantait d'avoir été l'un sièges du tribunal de la sainte inquisition; elle célébrait la fête de Saint-Dominique; elle a brûlé des hérétiques sur le bûcher traditionnel ! — Oijineilleuse, elle comptait, au premier rang de ses évêques, un petit-fils de saint Louis, Louis de Sicile ; un Bourbon, un Longueville,un Grammont, un Coligny, fils de Gaspard de Châtillon et de Louise de Montmorency ; un Armagnac des comtes d'Armagnac ; un Paul de Foix, naguère conseiller d'honneur au parlement de Paris et ambassadeur du roi à Venise; un duc de Joyeuse, François II , qui fut remplacé par S. E. le cardinal Nogaret de la Valette, fils du duc d'Epernon et de Marguerite de Foix-Candale; ce même cardinal de la Valette qui apprit la guerre au cardinal de Richelieu.
Donc le moyen, quand <>n est assis sur les premières marches de ce célèbre trône cpiscopal qui louche à la pourpre, et dans
le palais même des archevêques-cardinaux de Toulouse, d'accepter, comme autant d'articles de foi, les fantaisies d'une femme mondaine qui s'en vient faire violence aux plus saintes et aux plus antiques traditions? Quand bien même M. l'abbé de Ciron, à qui était confié ce grand diocèse, eût oublié à ce point la prudence du prêtre, pouvait-il oublier l'honneurdugentilhomme?Et pourtant ce même M. de Ciron, qui d'abord osait à peine jeter un regard épouvanté sur les Constitutions de l'Enfance , finit par les adopter une à une! En vain il résistait, il se débattait, il pleurait, il suppliait jusqu'aux larmes, tout passa, ou du moins peu d'articles furent effacés; oui, et même madame de Mondonville imposa à ce théologien la langue qu'elle avait créée, aiin d'indiquer très clairement les nouveautés les plus hardies qu'une autre femme, moins violente, eût au moins dissimulées sous l'antiquité mêmede la forme. Par exem-
pie, la supérieur? s'appelait madame! les vœux étaient une liaison. Y engagement un cmû*. — On reconnut les trois classes, et, dans la première, deux classes de noblesse. à savoir : fépée et la robe. — Jl était parlé de l' intendante, de l' économe,, de la portière ', de la maîtresse et de la sous-maitresse des pensionnaires, en un mot tout le dictionnaire laïque, et rien ne rappelait le cloître, le couvent, la cellule, la tourière, la mère abbesse. L'infortuné M. de Ciron, une fois qu'il eut étouffé les premiers scrupules, obéit jusqu'à la lin, et son premier châtiment ce fut de mettre son nom à cette monstruosité et de la présenter d'une main tremblante au cachet et à la signature épiscopale de monseigneur l'archevêque. Et quand enfin elle se vit approuvée, la triomphante madame de Mondonville se dit à ellemême qu'elle venait de faire un grand pas vers la réalisation de tant d'espérances. Toutefoiselle était loin encore de son but
car il lui restait à obtenir : I' la huile : 2° la confirmation du parlement «le Toulouse; 3° l'approbation du roi.
Afin d'habituer peu à peu le diocèse et la ville à l'établissement projeté, elle sollicita et elle obtint, sans difficulté, une simple ordonnance de M. l'abbé Dumay, archidiacre de l'église de Toulouse, par laquelle ordonnance madame Jeanne, comtesse de Mondonville, était « autorisée à loger et à nourrir, dans sa maison, vingt jeunes filles choisies par elle ; à nommer, de son propre mouvement et sans contrôle, à tous les emplois de l'institui ; à mettre immédiatement en pratique, sauf révision, les Constitutions, vues, signées et approuvées de notre dit archevêque, et à signer à l'avenir : Jeanne de Mondonville, supérieure perpétuelle de r Enfance de Notre- Seigneur Jésus- Christ. » Cette ordonnance était, en attendant mieux, une véritable investiture; aussitôt et sans obstacle , madame la snpé*
rieure perpétuelle fut proclamée et reconnue dans toute la ville. Au même instant, elle songe à obtenir le bref du pape. — 11 faut aller vous-même à Rome, disait-elle à M. de Ciron; il faut achever votre ouvrage! Voyez! notre œuvre, à peine commencée, est en pleine prospérité; nous avons déjà groupé , autour de notre personne, les plus beaux noms de Toulouse ; nos écoles, entrouvertes, se remplissent ; les malades et les pauvres nous implorent; les femmes les plus considérables sollicitent notre appui et nos conseils; nous avons pour nous le chapitre, les familles, les magistrats, le clergé : pourquoi s'arrêter en si beau chemin ! Partez donc, et revenez bien vite, porteur de la bulle de notre saint père; moi, je vais à Paris, et je reviens avec l'autorisation du roi. Ceci fait, le parlement n'aura plus qu'à enregistrer nos lettres patentes, et alors enfin je pourrai m'avancer librement dans la plé-
iftts
nitude de mes droits et de mes dignités. » Partir ainsi, porter à Rome ces Constitutions, qu'il savait pleines d'hérésies et de périls, se prosterner aux pieds du pape, baiser ses pieds sacrés et tromper sciemment le ponlife infaillible, M. de Ciron voulut au moins décliner ce comble de l'audace. 11 fallut partir... 11 partit; et le jour même où il franchissait la frontière de Savoie, pour se rendre à ce rendez-vous solennel de l'univers chrétien, madame de Mondonville se rendait à Paris.
En ceci la dame était hardie, elle n'était pas téméraire. Elle n'allait pas à l'étourdie aux rayons du soleil levant, et même, dans le Versailles à peine éclos sous le souffle enchanteur de cette royauté juvénile, elle avait su, de si loin, se ménager aide, appui et protection. Le digne frère du grand Coudé, M. le prince de Conti, une de ces têtes intelligentes à qui une couronne seule a manqué, était en ce moment, parmi tant
d'autres dignités, gouverneur du Languedoc, et plus d'une fois, tantôt la disgrâce, tantôt les affaires de la province, l'avaient appelé à Toulouse, où il avait l'habitude de mener sa femme, une Mazarin , une des nièces du cardinal. Dans ce siècle où tous les princes se ressemblent, c'était un être à part, ce prince de Conti, élevé entre Gassendi et Molière, gai comme le philosophe, sérieux comme le comédien. Ses grâces, son bel esprit, sa science et sa doctrine, et ce coup d'œil lumineux qui embrassait toutes choses en mille replis exacts et rapides, cette agréable facilité de se faire aimer de la cour et aimer du peuple, d'être estimé à l'armée et à laSorbonne, avaient fait de ce prince une des plus grandes fêtes du Midi enthousiaste, et quand ils habitaient Toulouse, lui et sa femme l'Italienne, on disait que les dieux de l'Olympe étaient descendus sur la terre. Il avait vu souvent madame de Mondonvillr , et il avait fait
comme tout le monde, il l'avait aimée, il l'avait traitée en alliée et en amie; enfin il l'avait présentée à l'intendant du Languedoc, à M. d'Aguesse;ui et à madame d'Aguesseau, la digne femme d'un tel mari, les grâces unies à la vertu, disait M. de Coulanges. L'intendant et madame l'intendante n'avaient pas eu grand'peine à faire honneur aux recommandations de Son Altesse Royale, et d'ailleurs rien ne pouvait plaire et convenir davantage à madame d'Aguesseau que le caractère de franchise, mêlé d'élégance et de hardiesse, qu'elle avait trouvé en madame de Mondonville. Cette même madame d'Aguesseau , comme son mari était appelé à Versailles pour l'affranchissement d'une loi qui lui semblait injuste:— «Allez! monsieur, lui dit-elle, oubliez tout, vos enfants, votre femme, votre charge, et ne songez qu'à l'honneur ! »
Ce fut donc, tout d'abord . une protection et une recommandation sans réplique, pour
Y Institution de V Enfance , lorsque l'on vit ce grand magistrat, M. d'Aguesseau, le plus honnête et le meilleur des hommes, l'éloquence même, la probité et l'exemple, confier l'éducation de sa fille unique à madame de Mondonville; bien plus, cette jeune personne qui portait un si grand nom dans la magistrature française, la fille de tant de vertus et de si rares talents, quand il fallut quitter la maison de YEnfance , dont la supérieure l'avait élevée comme eût fait sa propre mère, priait et suppliait pour qu'on lui permît d'y passer le reste de ses jours. Ainsi , du côté de M. l'intendant du Languedoc, pas d'obstacle, au contraire une sérieuse et judicieuse protection.
Madame de Mondonville avait d'autres appuis à la cour. D'aboi d elle avait pour elle les alliés et les amis de monsieur el de madame d'Aguesseau, ses protecteurs et ses répondants naturels; elle comptait aussi
sur l'amitié d'une belle Languedocienne, sa compatriote et son amie d'enfance , mademoiselle de la Mothe-Houdancourt, une des premières passions du jeune roi ; le jeune roi grimpait au sommet des murailles pour le seul bonheur de causer un instant avec sa timide amoureuse, pendant que les deux espiègles Allés, Marie Rousseau et Gabrielle Chainarante , écoutaient ces propos d'amour pour les redire à qui les voulait entendre, et que madame de Navailles, dame d'honneur de la reine, faisait griller, mais en vain, les fenêtres et les escaliers, les cheminées et les portes : inutiles remparts pour un roi de dix-huit ans et pour une fille d'honneur du même âge! Mademoiselle Houdancourt avait déjà disparu de ce monde des lêtes et des grandeurs; elle s'était retirée à Chaillot, dans le couvent des filles de Sainte-Marie, mais elle n'avait pas pris le voile , mais elle ne s'était liée par aucun vœu , mais elle était
restée fidèle à son vrai roi , le beau marquis de Richelieu, et dans celte ombre, éclairée à la Ibis des calmes lueurs du cloître et des vives clartés du plus grand monde, elle pouvait rendre encore de grands services à ceux qu'elle aimait. — Madame de Mondonviile avait aussi dans son portefeuille plusieurs lettres d'une recommandation puissante : une lettre de M. de Vardes pour madame de Monlansier, gouvernante des enfants de France; M. de Vardes, exilé à Toulouse pour quelques imprudences, avait conservé de bonnes relations a la eour; — une lettre de M. le marquis de La Fare, gentilhomme du Languedoc : la lettre était adressée à M. l'abbé de Chaulieu, commensal de M. de Vendôme et de son frère le grand prieur, au Temple, dans cette maison d'Épicure et de \ ordre des Coteaux! le Temple, ce refuge naturel des esprits libres, des ambitions éteintes et des fortunes délabrées. Heureusement , comme contre-
poison, que M. l'abbé deCiron, dans son ardeur à remettre toutes choses à leur place légitime, avait écrit à M. Arnauld une de ces prières irrésistibles que s'adressaient d'un exil à un autre exil les disciples clePort- Royal. M. Arnauld entre le marquis de La Tare et l'abbé de Chaulieu! Le théologien sévère entre les deux faiseurs de chansons ! N'oublions pas , parmi les protecteurs de notre belle aventurière , madame la duchesse de Chevreuse, une amie de la reine mère; comme elle passait par Toulouse, madame de Chevreuse ( retirée plus lard chez les bénédictines de Montargis) avait été très étonnée et charmée de rencontrer dans cette jeune veuve, occupée de tant de bonnes œuvres, cette grâce mêlée de force, ce ton exquis et ce langage qui ne s'appnnnent que dans le meilleur et le plus grand monde; et enfin ne faut-il compter le hasard. ce rhevalier courtois qui ne manque jamais de se mettre au service des femmes d'une
volonté ferme et d'un grand courage, lorsquelles s'en vont pour solliciter un jeune roi entouré d'une jeune cour?
D'ailleurs, et même abandonnée à ses propres forces, la supérieure de Y Enfance n'était pas femme à reculer devant l'entreprise commencée. A elle seule, elle se sentait assez forte pour n'être pas éblouie du soleil qui se levait à Versailles, parmi les rayonnements et les splendeurs les plus charmantes delà santé, de la royauté, de la jeunesse! C'était l'heure éclatante où le jeune roi marchait libre enfin, et dégagé d'une tutelle importune, dans les vastes sentiers de sa toute-puissance. Ce jeune homme, placé entre ces deux astres jumeaux, la paix des Pyrénées et la paix de Nimègue qui vit la France à son zénith, venait d'entrer dans cette existence d'apothéose qui n'a été, pendant plus d'un demi-siècle, qu'une suite, a peine interrompue, de songes splendides, au milieu
des obéissances et des prosternations du genre humain. Il n'était pas encore Louis le Grand , il était déjà le Père du Peuple (ce fut son premier surnom) ; il était déjà le roi absolu, le fils du miracle, un miracle lui-même, après que sa mère eut été vingttrois ans stérile ! Donc une naissance qui touchait au ciel, un visage dont la vue seule était une récompense , un air d'empire qui eût fait reconnaître LE ROY parmi plusieurs millions d'hommes; un tact parfait, un jugement ferme, solide, décisif, également propre à faire la paix et à la rompre; une puissance sans bornes, el cependant d'un accès facile, une âme jusie et fécondée par les plus nobles sentiments, et autour de cette personne sacrée un entassement incroyable de privilèges et de grandeurs , tel qu'il faudrait remonter à l'empire des Césars pour en imaginer de pareils.
Comptez, en etïei , que de privilèges autour de ce siège d'or et d'argent , plus sein-
m M blable à 1 autel d'un Dieu qu'au trône d'un roi; combien de droits et de privilèges, mêlés à cette jeunesse , à cette abondance, à ces amours, à cette fête perpétuelle des palais à peine bâtis , des jardins à peine plantés et des eaux jaillissantes sous la baguette des fées invisibles! Tous les droits sont amoncelés à plaisir sous les pas de cet ami et compagnon de la Providence, de la fortune et de la gloire. Au-dessus de sa tête brille l'étoile de la maison de Bourbon, qui n'a pas son égale sous le soleil ; il marche sur un champ d'azur, semé de fleurs de lis d'or tombées du ciel! 11 porte légèrement ces lourds et éclatants fardeaux que personne, après lui, ne portera plus de la même façon royale: le manteau, la main de justice, l'épée, le sceptre et le diadème. Il est maître et seigneur: pas un être vivant en ce monde qui le précède; pas d'obstacles, non pas même nn murmure, à la plus immense volonté; il est chef de la justice et maître
des lois partout où elles s étendent ; il fait grâce, il accorde le pardon, il réhabilite, il ennoblit, il confisque, il met au gibet et il en ôte; il donne les offices ou il les vend , à son choix; il fait des chevaliers, il fait des barons, des comtes, des princes, des ducs et pairs, des chevaliers du Saint-Esprit, des maréchaux de France; il peut faire d'un enfant un vieillard, et toujours ce qu'il fait est bien fait, et toujours ce qu'il dit est bien dit. « Si veut le roi , si veut la loi! » maxime d'Etat, et nul n'y trouve à reprendre; il est la première pensée et la dernière exclamation de son peuple : — Vive le roi! voilà la prière de vingt-cinq millions d'hommes! Le vaisseau qui s'abîme dans l'Océan crie au fond de l'abîme : Vive le roi! 11 est la source suprême de la renommée, de la gloire, de toutes les félicités d'ici-bas; un motdu roi, on est sauvé; un froncement de sourcils, on est perdu ; et pour accompagner dignement ce dieu
tonnant dans son Olympe, une jeune reine, digne fille de l'Espagne, qui vient de donner à la France un dauphin et qui porte dans son sein triomphant un nouveau gage de ces noces royales; en même temps, et tout ensemble, dans un pêle-mêle merveilleux de lumière, de gloire, de poésie et d'orgueil souverain , les grands noms, les beautés, les artistes, les soldats nombreux, les magistrats, les évéques, les princes de la jeunesse et les princes de l'Église, les grandeurs de la paix et les forces de la guerre; l'esprit, la sagesse, le talent, le mérite, la vertu, l'audace; une profusion, j'ai presque dit une bombance sans mesure, de trésors, de millions, de chefs-d'œuvre, de pi ries , de diamants, de pierres précieuses , de vêlements d'or et d'argent; une imitation agrandie des rois, de la pourpre et des pompes de l'Asie; une royauté qui au toucher guérissait les malades, qui eût ressuscité les morts! Telle était la puissance,
telle était l'adoration dans cette foule domptée de princes Lorrains, de Rohans , de Guises, de Chàtillons,de Montmorencys, de princes du sang; dans cette foule éblouie de peintres, de musiciens, d'orateurs, de poètes; dans cette adoration et ce murmure de la puissance, de la faveur, du génie, de la noblesse, de la fierté, de l'orgueil , de la science, des grands noms : Bossuet, Séguier, Achille de H;trlay,Novion,Lamoignon, Scudéry , Pélisson , Sévigné, Conti, Bourbon, Condé, Vendôme; atticisme, urbanité, vigilance, honneur, prudence, toutes choses divines qui se résument en un seul mot : la majesté! un mol effacé, hélas, de l'histoire et de l'évangile des nations.
Autour du roi, qui grandit et qui marche, marchent et grandissent, chacun dans la sphère que Dieu et le roi lui ont tracée, les grands hommes qui seront l'ornement le plus précieux de ce règne des prodiges : Lebrun, Mansard, Lenôtre, Des-
préaux , La Fontaine . houle l'ébéniste , Balin l'orfèvre, enfants de la même famille; Molière, qui déjà médite Tartufe, le poëme le plus hardi et le plus grand événement du dix-septième siècle; Racine, TEuripidede Versailles, prêtant l'oreille à ces charmantes et fugitives amours, pour en tirer des tragédies immortelles. C'est un enchantement, à vrai dire, ce Versailles qui a remplacé Fontainebleau, comme Fontainebleau a remplacé Saint-Germain ; c'est la fête de tous les amours et de tous les arts. Qui que vous soyez, fussiez-vous l'évêque de Meaux lui-même, vous saluez d'un regard attendri la reine de ces beaux lieux (après la reine de France), mademoiselle de La Yallière. accablée sous le poids de sa tendresse et de ses remords , la pâle créature qui tremble, qui sourit. et qui pleure ; l'infortunée attachée à ce joug, qui traverse d'un pied languissant cette foule superbe de elievaliers el de prélats, de poêles et de seigneurs
également prosternés à vos pieds tremblants, ô vous la maîtresse royale , si louchante dans votre repentir, louchante même dans ces sommets de l'adoration et des respects ! Eh bien! à peine eut-elle respiré l'air enivrant de cette cour qui avait déjà fait tourner tant de têtes et perdu tant de vertus, madame de Mondonville ne se trouva pas étrangère dans ce monde à part, et elle en prit tout de suite la démarche, le silence , le parler , le tour ingénieux , l'exquise élégance. Elle vit passer sous ses yeux étonnés ces femmes, jeunes ou vieilles ,j dont le nom , mêlé à quelque aventure de politique, de dévotion ou d'amour, était, en ce moment, l'histoire de la France passée ou de la France à venir; elle les admira, non pas sans un certain sentiment d'émulation et d'envie, dans leur vieillesse encore redoutée , et dans leur jeunesse redoutable, ces 1res véritablement princesses et grandes dames qui étaient
alors, ou qui avaient été naguère le charme, l'attrait et l'ornement de cette cour, une des créations du cardinal de Richelieu ; — les duchesses, espèces de reines, plus fières d'un tabouret au Louvre que les autres reines de l'Europe n'étaient fières dé leurs trônes: les duchesses de Chevreuse, de Beauvilliers , de Roquelaure, la duchesse de Lude, la duchesse d'Usez, la duchesse de Sully, la duchesse de Villeroi, toutes les grandes entrées, et, entre leurs mères, fières de leurs filles : mademoiselle de Chevreuse et mademoiselle d'Ayen, mademoiselle d' Aubigné, mademoiselle d'Elbeuf,mademoisel!e d'Armagnac, mademoisellede Melun, mademoiselle de Lussan: la princesse d'Espinoy; mesdames de Villequier, de Guesbriant, de Châtillon, de Roucy et de Duras; madame de Bouillon , sujette à Versailles, reine partout; mademoisellede Fontaines, une fleur! la marquise de Coàtquen , si fatale à M. de Turenne, et la belle Soubise, sa sœur, une
l'Il
maîtresse de l'interrègne, qui déjà tentait dé reconstruire l'hôtel de Guise, trop étroit pour la fortune qu'elle rêvait; en un mot, la plus éclatante et la meilleure compagnie de la cour ! Puis tout à fait au sommet, non loin de la reine, entre mademoiselle de La Vallière qui finit, madame de Montespan qui commence; bien au-dessus de la grande Mademoiselle , isolée au milieu d'un si grand nom et d'une si royale fortune, apparaissait, brillante de la grandeur présente autant que des misères passées, Henriette Sluart, fille de Charles Ier, sœur de Charles II, petite- fille de France par sa mère, une des filles de Henri IV! Madame Henriette, cdmme dit Bossuet. Voici en trois mots l'histoire de cette infortunée : le poignard de Ravaillac ! la hache de Cromwell ! — la main de Monsieur et quelque lâche poison qui la devait emporter dans cette nuit épouvantable : «Madame se meurt ! Madame est morte!» un cri qui retentit
encore dans nos âmes , oommo il a retenti sous les voûtes funèbres, en présence de ce cercueil rempli avant l'heure. — Vanité! vanité ! vanité !
Nous indiquons , de notre mieux , ces éblouissements de Versailles, et dans le lointain, la reine mère, Anne d'Autriche, à soixante-cinq ans, imposant à ces jeunesses la chevalerie et le respect des vieilles années. Mais, vains efforts ! nous avons beau faire , toujours nous resteronsau-dessous de ce merveilleux spectacle de la royauté à son apogée. Je l'essaie, et j'y renonce ! Je me perds au milieu de ces applaudissements, de ces bals, de ces tables servies à profusion , de ces (leurs, de ces jeux, de ces voyages, de ces écrins , de ces couronnes, de ces divertissements où danse le roi luimême, de cette joie, de cette magnificence ei de cette féerie à laquelle rien ne manque, sinon la vraisemblance. — Un roi « semblable à David et à tant de grands pécheurs
qui sont maintenant en paradis ! * s'écriait M. de Colbert K
Dans ce tumulte des plus immenses dignite's et des plus extrêmes prétentions du royaume , la supérieure de Y Enfance ne perdit ni le sang-froid, ni le courage. Elle parut, et la cour fut à ses pieds. Elle avait l'équipage et l'habit d'une duchesse, et dans toute sa personne un si grand air de modestie et de commandement, tant de calme dans le regard, mêlé aux vives ardeurs du Midi, qu'il sembla à tous et à chacun que cette dame n'était pas une étrangère à Versailles; grâce à son nom, à tant de recommandations éloquentes, et surtout grâce à sa beauté, elle lut entourée et saluée par les plus grands seigneurs de céans. Pour la mieux voir, M. deLauzun oublia de faire le beau devant la grande Mademoiselle, qui se prenait à la glu de son insolence et de son pâle visage; pour la mieux voir.
. (i) Testament politique de messire Jean-Baptiste Colbert.
M. le duc de Luynes, qui venait de quitter Port-Royal, afin d'appartenir tout entier à mademoiselle Anne de Rohan, négligea mademoiselle de Rohan elle-même, pendant que le fils de M. de Colbert manquait la sarabande qu'il devait mener avec mademoiselle de Rournonville ; elle s'en souvint , et elle passa avec armes et bagages à M. le duc de Noailles , qui en fit la duchesse de Noailles. Qui le croirait? M. deSaint-Aignan lui-même, le confident intime du roi, négligea un instant ses importantes fonctions , pour suivre à la trace la belle religieuse de Toulouse; enfin M. le chancelier Seguier, qui aimait tant les beaux livres et si peu les dames, M. le chancelier en simarre, perça cette cohue de cordons bleus et de duchesses, pour mieux voir et contempler plus a l'aise madame de Mondonville; en un mot, pas unefenimen'avaiiproduitune sensation plus vive, dans une cour plus enthousiaste et plus nombreuse, depuis la première apparition dp
madame de Mazarin que l'on appelait tout haut la plus belle personne de l'univers,
et qui finit Dieu le sait! et aussi cet
homme, orné d'une loupe, proscrit à l'eau de rose, philosophe de parade, bel esprit manqué, l'ami de Ninon, l'amant d'Hortense, le trop heureux M. de Saint-Evremont.
Madame de Mondonville fut présentée au roi par madame deChevreuse, dans la galerie des glaces ; le roi s'arrêta devant elle, et l'on put voir que Sa Majesté la saluait de la tête et du chapeau. — «Madame, lui dit il après un profond silence, vous avez de nombreux amis à Versailles... Elle ressemble à madame de Montespan, » fit-il en marchant toujours et la tête tournée, comme s'il eût regretté de s'éloigner! Ce nom prononcé tout haut fut comme une révélation; à dater de ce moment, madame de Montespan , la Diane de Fontainebleau et de l'été de 1666, devint le regard de toute
la cour, et l'on peut dire que le soir de ce même jour mademoiselle de La Vallière a bien pleuré.
Quand le roi eut ainsi accueilli, de son plus aimable sourire, la belle religieuse de Toulouse, personne n'hésita plus à l'entourer et à la fêler comme une personne en grande faveur; et vraiment il fallait que le roi eût touché juste, puisque les talons rouges, les marquis de l'OEil-de-Bœuf, les cadets de Gascogne et les turlupins de la cour, accoutumés à flairer et à suivre la fortune, et dont le rêve unique était d'être vus du prince, firent cercle autour de celte femme qu'ils eussentà peine honorée, la veille, d'un regard dédaigneux. Ils étaient Là les uns et les autres, étalant leurs grâces et leurs justaucorps à brevet : Nogent, Brouilly, Troisville , Thaulon, La Salle, Saulx , Revel, Dumesnil, Fcrvaques, un des amoureux de la duché se d'Olonne; Manicamp, Tilladet, Biran, Koquelaure, Roussi, Cade-
rousse, Montmorency-Luxembourg, le lils du feu comte de Boulteville. toutes sortes de maréchaux de France en herbeeten fleur, qui s'amusaient à battre le guet sur le Pont- Neuf et à détrousser les passants dans les rues, en attendant les batailles à venir; au rang des courtisans les plus empressés se montrait le marquis de Saint-Gilles, un des rois du bel air, qui faisait l'empressé plus que les autres, souriant d'un air modeste à sa belle compatriote. Ce sourire voulait dire beaucoup; heureusement que madame de Mondonville en comprit la portée, et qu'elle écrasa d'un regard superbe la présomption de ce grand vainqueur!
M. de Saint-Gilles, se voyant méprisé si ouvertement dans le lieu même où il avait le plus besoin d'être compté pour quelque chose, entra dans une de ces rages sourdes qui s'exhalent de l'amour-propre blessé, et il s'en vengea à sa façon, par des rires cachés, des commentaires, des anecdotes de sa pn>-
vince; il dit de mademoiselle de Julliard et de M. de Ciron toutes sortes d'histoires, et il rencontra naturellement, pour applaudir à ses saillies, des hommes méchants et des femmes envieuses de toute beauté, véritables pestes de cour, madame de Mailly, par exemple, qui excellait à saisir si plaisamment les ridicules, même où le ridicule n'était pas, et la bonne madame d'Arpajon, noyée d'affaires et de procès, qui avait été maltraitée par le parlement de Toulouse et qu'on appelait la duchesse des Bruyères, par ricochet.
A Paris, la destinée de madame de Mondonville fut la même qu'à Versailles; elle rencontra à la ville la faveur qu'elle avait trouvée à la cour, et aussi les mêmes résistances ; elle fut calme à toutes les avances, indifférente à l'ironie; si par hasard ejle se laissa éblouir, un instant, par ces miracles «le la toute-puissance, de la poésie et de l'amour, si elle s'abandonna à ces fêles qui sem-
blent tenir à la majesté même des grandes couronnes, elle rentrait bien vite en ellemême, et elle se disait qu'elle n'était pas faite pour jouer le rôle subalterne dans ces pompes galantes, qui avaient pour acteurs les victoires, les conquêtes, jes passions, les chefs-d'œuvre et les batailles d'un si grand siècle.
Son bon sens même, autant que son orgueil, aurait suffi à la préserver de la contagion ; elle était née, avant tout, honnête femme, et la galanterie lui eût semblé la pire des servitudes. Quand doncelle se trouvait tentée de rester dans cette capitale du luxe, de l'esprit et des élégances, elle n'avait qu'à se répéter tout bas les licences et les misères des femmes à la mode, et soudain elle revenait, aVec une ardeur nouvelle, à son rêye, la royauté de la maison de Y Enfance. Où en étaient, déjà à cette heure, tant de coquettes illustres dont le nom seul était un scandale? la duchesse d'Aumont, la du-
ehesse de la Kerté, et l'autre sœur, la duchesse de Ventadour? la fable de Paris et le jouet de Versailles! Où en était venue madame de Rambures, obligée de marier sa fille à un pied plat, pour refaire quelque peu sa fortune? Et mademoiselle de Laval, mariée au duc de Roquelaure, et son histoire prenant place dans la bibliothèque bleue de la veuve Oudot! — Tant de jeu effréné, — tant de femmes vendant leurs pierreries pour payer les dettes de leurs amants, quand elles ne se dépouillent pas pour leur propre compte. — Le jeu de l'ambition poussé à ses dernières limites; — des pamphlets, des chansons obscènes, dans lesquelles rien n'est épargné, ni personne; — la province remplie des amours de madame de Bagneux et du chevalier de Fosseuse, des amours de madame de Monglas et de M. de Bussy, des amours de madame de Bussy et de M. Sàint-Àignan. — Pauvres femmes! disait tout bas madame de Mon-
don ville, quand elle se rappelait le refrain de ces noëls libertins :
En est-il d'assez fières Pour se faire prier?
D'autres assez sévères Pour ne rien octroyer?
Dans toutes les ruelles Des différents États, On a vu les plus belles Faire les premiers pas.
Comment font les coquettes Qui n'ont point, d'agrément, Et qui, comme allumettes, Brûlent pour un amant?
Dans le siècle où nous sommes Chacun est indigent; Elles trouvent des hommes Quand elles ont de l'argent!
Plus elle assistait à ces déshonneurs, et plus elle se confirmait dans la ferme volonté d'être honorée et honorable jusqu'au bout.
Cependant, malgré sa bienveillance pour madame de Mondon ville, le roi, après un mois d'attente et de sollicitations, n'avait pas encore approuvé et signé les Constitutions de l'Enfance. INon pas qu'il fût en doute, le moins du monde, du piège où il allait tomber, mais dans toutes les affaires qui tenaient aux choses de la religion il était la prudence même, et la moindre nouveauté lui faisait peur. Même dans ces bouillantes années qui séparent mademoiselle de La Vallière de madame de Montespan,
ce roi absolu n'a pas perdu de vue un seul instant la grande ambition de sa vie, ce qu'il regardait comme la sûreté de sa couronne royale et de sa palme céleste, l'unité de l'EglisedeFrance,lerespectderautorité royale, la réunion des diverses religions qui se partageaient son royaume. — Un Dieu ! une foi ! un roi ! tel était son Evangile; il était, tout ensemble, le prêtre et l'idole; aussi avaitil sans cesse près de lui, sous ses yeux, son conseil de conscience, son confesseur, qui était le saint Pierre auquel il avait confié les clefs qui ouvraient et qui fermaient le paradis du côté de la France. Que de nuits amoureuses ont été troublées à Versailles du murmure des protestants, des exigences de la compagnie de Jésus, des résistances de Port-Royal ! Le confesseur du roi, quand venait Pâques et l'heure de la réconciliation pascale, pouvait bien se cacher pour n'être pas vu et fermer les yeux pour ne pas voir ; mais à la première angoisse de
i Eglise une et indivisible, le confesseur se montrait au roi, et le poursuivait jusqu'au lit de sa maîtresse, jusqu'au berceau de ses bâtards. Ainsi le voulait l'ordre de ce règne, troublé en naissant par tant de dissensions funestes, et que le roi n'a jamais oubliées, non pas même aux heures de l'amour sans contrôle et de la gloire enivrante, ni pardonnées , non pas même à l'heure de l'agonie et du repentir! Protestants , jésuites, jansénistes, ont plus agité la vie royale que toutes les menaces de l'Angleterre et de l'Autriche; elles l'ont plus inquiétée que la succession même de l'Espagne ; il a été plus animé à briser Port-Royal qu'à défendit* son royaume, plus jaloux d'agrandir la puissance des jésuites que sa propre monarchie; il savait que les premiers avaient conquis les âmes libres, les esprits inflexibles, les révoltés, les ennemis naturels de cette autorité qui brise l'aine , et il trouvait qu'il était d'une bonne politique dVntoiuvr les
seconds d'aide ei d'appui , de bienveillance et de faveur, afin que par la grâce et l'urbanité de leur langage, par leur dévouement et leur abnégation à élever la jeunesse du royaume, par leur autorité paisible, constante, régul ière sur les esprits et sur les consciences , par leurs voyages , leurs talents , leurs missions lointaines , leur bel esprit quelque peu mondain , leurs découvertes précieuses dans les sciences et les beauxarts, ils pussent contrebalancer le christianisme farouche, inflexible, sans pitié de la cruelle vallée de Chevreuse, où s'étaient inspirés l'abbé de Saint-Cyran et le cardinal de Retz, madame de Longueville et la mère Angélique Arnauld , les uns ennemis de sa couronne, et les autres dont la tenue austère avait été pour sa jeune royauté comme un reproche muet et une condamnation terrible. Aussi, pendant cinquante ans de ce long règne, rien que le soupçon de jansénisme fut un titre de proscription sans examen}
sans information et sans ressource. M. le duc de Grammont recommandait un jour un de ses amis : « Je le crois janséniste , dit le roi. — Lui, sire! c'est à peine s'il croit en Dieu. — Ah ! vous m'en direz tant. » Et le protégé de M. le duc de Grammont eut la charge qu'il sollicitait. Cela vous étonne? moi, non. Le bon sens du roi lui disait qu'au fond de ces disputes s'agitaient les désordres et les libertés de l'avenir.
Donc on peut dire , sans vouloir excuser ou justifier tant de violences, que le roi défendait encore plus son trône que son Église. Il eût dit volontiers : La religion, c est moi! Et dans le fond il n'en connaissait pas d'autre, tant il était sûr que Notre Seigneur Jésus-Christ lui devait du retour pour les bienfaits dont le roi de France l'avait comblé. Ainsi le confesseur du roi était un secrétaire d'Etat tout autant que M. de Louvois ou M. de Colbert; le confesseur, roi absolu, perdait et sauvait d'une parole. 11 avait des
acolytes, des flatteurs, des espions, un pet Verjus qui jouait près de lui le rôle du père Joseph auprès de Richelieu ; le confesseur faisait trembler l'archevêque de Paris, et par l'archevêque, président des assemblées du clergé, il pesait sur tout le clergé de France; il tenait dans ses mains les évêchés, les prieurés, les abbayes, toutes les grâces. Il eût été difficile et mal séant de résister à ce grand pouvoir de l'État, et bien peu, en effet, avaient tenté de secouer le joug, non pas même les maisons les pins anciennes , les plus illustres et les plus grandement alliées; la maison de l'Oratoire à demi janséniste, et la Soi bonne à demi moliniste, tout autant que Saint-Sulpice, rempli de prêtres plébéiens et très hostiles au grand clergé, tremblaient également et se prosternaient aux pieds du prêtre tout puissant qui, dans les ténèbres du tête-à-tèle royal, lançait ou retenait la foudre à son gré.
Ce qui sauva le projet des Filles de FSm
fance. ce fut le grand art avec lequel la supérieure échappa aux jésuites de Toulouse. Dans les démêlés que la compagnie avait eus au parlement, contre l'Université de France qui défendait ses écoles, M. de Julliard, le père de madame de Mondonville, alors avocat général, avait conclu pour la société; elle-même, la supérieurede Y Enfance, avait toujours témoigné aux bons pères une grande déférence, et ils ne faisaient pas un doute qu'elle ne plaçât sa maison sous le contrôle de leur ordre, qui remplissait le Midi de sa toute-puissance. Voilà comment elle ne fut pas dénoncée au Conseil de conscience ; et quand le roi eut demandé à l'archevêque lui-même et an nonce apostolique quel était cet abbé de Ciron qui avait dressé ces ordonnances, le roi les signa enlin , sans se douter qu'il venait d'enfoncer une épine dans sa couronne.
Kn effet, madame de Mondonville comprit bien vite que la lutte, sinon la victoire.
dans l'œuvre qu'elle allait tenter, serait inévitablement du côté de Port-Royal et de tantdegrands hommes, 1'honueur de l'Eglise militante. Elle comprit que ce n'était pas la peine d'être vaillante, hardie et brave, pour se courber, comme une fille repentie, ou comme une amoureuse délaissée, sous la religion ignorante de ce roi présomptueux qui ne connaissait pas d'autre Évangile que son propre Évangile. Son cœur lui parlait en faveur de cette secte insultée si souvent, proscrite à tant de reprises, qui avait l'éloquence, qui avait l'estime, qui avait le respect, dont le grand crime était d'avoir suivi sans pitié les voies du ciel ; en vain ces frères et ces sœurs de l'abbé de Hauranne avaient été frappés par la cour de Rome et par la cour de France, frappés dans leur vie et dans leurs libertés, dans leur honneur et dans leur fortune ; en vain l'archevêque et la Sorbonne les avaient désignés au mépris et à la haine du monde
catholique : ris avaient résisté, comme résiste la conscience, à tant de menaces, à tant d'injures et de violences, et l'autorité se brisa comme verre contre cette force venue du ciel. C'était donc un beau parti à continuer et à soutenir , c'était un rôle immense à jouer dans l'Église de Toulouse; et enfin quelle fière devise, et bien faite pour cette femme altière , cette devise même de Jansénius : — « Nous faisons surle-champ , c'est notre droit de chrétien, ce qui nous plaît le plus ! »
Comme elle était prudente autant qu'habile, elle avait attendu la signature du roi avant de voir M. Arnauld. M. Arnauld était en disgrâce, il se cachait, et elle pouvait tout perdre à venir relancer, dans sa retraite, ce révolutionnaire convaincu, qui le premier, sans le savoir et sans le vouloir, ouvrit la porte à la Révolution de 1789; car voilà l'aïeul de la Déclaration des droits de /'homme, M. Arnauld ! voilà la première
Assemblée constituante : Port -Royal du Saint -Sacrement! Personne ne s'en fût douté il y a deux cents ans, sinon le roi Louis XIV et avant lui le cardinal de Richelieu.
M. Arnauld! Cette image est grande et neuve! Elle a échappé , Dieu soit loué ! aux arrangements des romanciers; elle s'est tenue à l'écart de ces inventions puériles; ombre austère, digne de lame et du corps de ce héros des batailles dogmatiques. Aujourd'hui ce nom est resté... un nom ! Rien de plus ; tien que ce bruit confus après tant de labeurs, après cette lutte acharnée qui se prolonge au delà de l'exil , au delà du tombeau. Pourtant à ce grand nom d' Arnauld se rattachent les souvenirs d'une ferveur qui touchai ta l'audace, d'une résistance voisine de la révolte. En voilà un aussi qui peut dire . Ma vie est un combat! le combat du stoïque chrétien pour les couronnes immortelles. Eh quoi ! ce génie et ce cou-
rage, ce beau latin des grandes époques, cette prose française qui a frôlé la langue des Provinciales , ce théologien indomptable, cette âme indomptée , ce rude jouteur à qui rien ne résiste, ce soleil sous le boisseau, cet infatigable et énergique vieillard qui a laissé plus de livres que Voltaire et qui est mort le jour même où Voltaire venait au monde (le profane héritier qui chante ses victoires sur les saintes poussières! ), voilà donc où il en est venu de nos jours !... à peine quelques habiles gens auraient pu dire, il y a dix ans * , quel était ce M. Arnauld, docteur de la maison et société de Sorbonne.
Jeune homme, il écrivait des poëmes; il traduisait en latin, œuvre inutile, la prose savante de Balzac; il soutenait des thèses qui le rendaient déjà célèbre; il prenait en main la défense de l'abbé de Saint-Cyran,
(1) Avant l'Histoire Ht Port-Royal, ce boau livr* ri»» M. Sainte-BeoYe.
son maître vénéré; il attaquait Antoine Sirmond, il répondait à René Descartes, il examinait la morale des jésuites; enfin il écrivait ce livre fameux : De la fréquente Communion , qui a laissé dans les esprits et dans les âmes des traces aussi profondes que les premières révoltes de Luther. Il a fait plus, il a résisté au cardinal de Richelieu , qui l'enfermait dans le donjon de Vincennes; il a été juge et censeur souverain de toutes les opinions de son temps, en France, en Allemagne, en Espagne, en Italie, partout. Plus d'une fois, le pontife romain, au sommet du Vatican, avant de lancer une de ces bulles qui tenaient également attentifs les rois et les peuples dans l'Université du monde catholique, s'est pris à hésiter, lui l'infaillible, et à se demander : Que va dire M. Ar-
lULuld?
Les censures, les difficultés, les sermons, ! explication des psaumes, les traditions,
les décrétâtes, l'Histoire ecclésiastique dans son ensemble et dans ses détails, les vérités et les erreurs, les opinions et les systèmes, tel était le domaine de ce vaste esprit, et jamais esprit plus vigoureux et plus puissant ne s'était abattu dans un champ clos plus digne de sa science et de son courage. «Seigneur! Seigneur! disait saint Augustin, faites-moi combattre pour la vérité jusqu'à la mort! » Jusqu à la mort; oui, certes, M. Arnauld eût donné sa vie pour la Doctrine. Ce fameux docteur, qui s'est fait un si grand nom dans la propagande janséniste par sa vertu, par son courage, par la multitude incroyable de ses lettres, explications, motifs, commentaires, apologies, réponses *, plaidoiries, satires et pamphlets, dans un redoublement infini d'éloquence, de fermeté, de bon sens, de verve impérieuse, de volonté , a rempli le monde catho-
(1 Œuvre* de. M. Arnauld, 42 tome» in- 4", 177*.
lique de ses cris , de ses menaces , de ses réprimandes, de ses louanges, de ses exhortations, de ses conseils, de ses foudres, de ses éclairs; M. Arnauld partage ce privilège avec le roi lui-même, il est partout, et partout vous le trouverez également prêt à l'attaque et à la défense; ardent au blâme, lent à la louange, prompt à la censure, éclairant de son cruel flambeau les ténèbres, les cavernes, les haines, les mensonges; brutal et violent, quand il est nécessaire d'ajouter à la raison; féroce ^■c de grands dons pour l'ironie ; très grand seigneur en certaines occasions; prenant tous les langages , tous les styles et toutes les formes; résistant aux évèques, aux ministres, au pape, aux conciles; provoquant les magistrats, regardant en face l'autorité royale qu'il appelle une tyrannie! Prodigue de ses veilles, de sa santé, de sa fortune, de sa vie, rien ne lui coûte, pourvu qu'il marche dans sa voie , pourvu
qu'il obéisse à sa propre vérité, qu'il sauve le droit «le dire tout haut ce qu'il pense tout bas, non, rien ne lui coûte, quand même il devrait s'enfuir en Hongrie, sous la protection du Grand Turc! On n'a plus l'idée, même confuse, de cette audace et de cette persévérance. Dieu ne fait pins des caractères de cette hauteur. Aussi chaque affligé, dans ce siècle où la liberté humaine est comptée comme un fléau , appelle M. Arnauld à son aide, chaque doute lui est soumis; il est le directeur absolu des âmes et des consciences. Louis \^Ê dans toute sa gloire , eut raison quand il se prit à être jaloux de cette autorité immense, dont sa toute-puissance royale n'a jamais approché. — L'État, c'est moi! disaitil, et il ne disait que la chose vraie; mais la conscience des peuples , la croyance, la vraie doctrine, j'en suis fâché pour Vous» sire! c'était M. Arnauld.
fiertés la dénian hc de madame de Mon-
donville était généreuse et hardie quand , ses Constitutions à la main, elle s'en vint se placer fièrement sous la protection de cet exilé, de ce proscrit, de ce vaincu, de ce disgracié, de ce pervers ! L'illustre docteur était, en ce moment, exposé à toutes les vengeances. Sa maison était ruinée , sa fortune était tombée , sa famille entière é^K dispersée çà et là. comme la paille emportée par l'ouragan furieux. Eh quoi! sa vieille mère avait été arrachée des saints autels qu'elle embrassait de ses mains suppliantes; eh quoi! toutes ses sœurs, et toutes ses nièces, autant d'enfants de son âme, des saintes ici-bas, attendues dans le ciel, avaient été emportées par les sbires de l'archevêque et du lieutenant criminel! Eh quoi! cette abbaye du Saint-Sacrement, à laquelle il avait donué tout son bien, elle avait été ruinée et dépouillée jusqu'en ses fondements; l'arbre avait été arraché du jardin, le Dieu de l'autel, le cadavre du
tombeau, et snr ces murailles renversées on avait semé le sel des régicides ! Ainsi cette plnie de Port-Royal, foulé aux pieds, était toute vive et saignante dans l'âme et dans le cœur de M. Arnauld. 11 songeait (on était pourtant dans la paix de l'Église), il songeait, non pas sans de profonds soupirs et des larmes amères, aux destinées douloureuses de sa chère vallée, solitu^Ben value par les armes! silence interrompu par le blasphème! étude, piété, dévouement, abnégation, tout ce qu'on pouvait rêver de bon, de vertueux et de sincère dans les plus honnêtes cœurs, tourné en exécration eten crimes, et ces voix éloquentes, <» glorifiant « le Père céleste dune même bouche et d'un « même cœur, » s 'éteignant dans les sanglots!
Mais celui-là, homme, roi, pontife, qui devait abattre M. Arnauld, n'était pas de oc monde; au contraire. 00 BÛÎ dit que l'adversité retrempait son courage. « Je vou-
drais un peu me reposer avant la mort, disait un jour le bon Nicole. —Nous reposer! reprit M. Arnauld; y pensez-vous, mon sieur? Nous avons l'éternité pour nous reposer! »
Il reçut madame de Mondonville comme un allié qui lui serait tombé du ciel. Quoi d'étonnant? Elle lui était présentée l par l'abbé d^Ciron, l'abbé de Ciron qui avait écrit la préface du livre De la fréquente Communion ! Quant à relever les erreurs des Constitutions de F Enfance. M. Arnauld ne daigna pas jeter les yeux sur un travail signé de ce même M. de Marea qui avait dressé ce fameux Formulaire tout rempli de trappes et de pièges cachés, où les plus forts esprits seraient tombés, sans l'assistance du ter-
(l) Apologie pour les religieuses de Port-Royal (1665). — Mémoire sur le partage que fci dû faire du revenu (les religieuses de Port-Royal. — Mœurs abrégée* i uses du Port-Royal. — Diverses choses pour traiter l'affaire de Port Royal, etc.
rible docteur. « M. de Marca ! s'écriait-il, M. de Marca, voire archevêque! Ahl niadame, que je vous plains ; vous êtes soumise à un faussaire ! Heureusement que M. de Ciron pourra réparer et corriger les violences et les perfidies de M. de Marca1! » Puis une fois lancée, et comme elle se sentait écoulée à plaisir, cette âme pleine de haine peut-être, mais à couper de regrets et d'amertume, s'abandonna à toute sa douleur. Madame de Mondonville l'écoulaitavec indignation elépouvante ; lui cependant, imprudent et enthousiaste, il oubliai»
(1) On aime à retrouver le nom de ses héros dans les livres authentiques $ Racine parle de M. de Ciron et de madame de Mondonville dans ce chef-d'œuvre (complète plus tard) intitulé : Histoire de Port-Royal. « £1 plût a Dieu, dit-il, que l'animosité des jésuites contre l'abbé de Ciron se fût arrêtée ;i sa personne et ne se fût pas étendue sur un saint établissement de tilles, les Filles de l'Enfance, dont M. de Ciron avait dressé les constitutions, et qu'ils ont eu crédit de faire détruire, au grand regrel de l;i province de Languedoc, et de toute l'Eglise même, qui en recevait autant d'utilité que d'édification ! •
les dangers et les incendies que pouvait contenir sa parole, et rien ne l'avertit qu'il parlait à une femme jeune, altière, facile à la révolte, qui avait comprimé toutes les passions de la femme, moins l'orgueil ! Il n'eut donc rien de caclié dans les injustices qu'il avait souffertes, dans les violences qui les avaient frappés, lui et les siens; il dit tout; il entra, frémissant encore d'une colère chrétienne, dans les longs éternels détails de l'agonie de Port-Royal; Ips haines de la société de Jésus écrasée par l'éloquence de Pascal; les rancunes du roi ; les embûches de l'archevêque, les trahisons de M. de Marca et de son formulaire, les cruautés du docteur Grandin et les lâchetés de la Sorbonne; il entra, d'une voix ferme et indignée, dans les détails de la dernière persécution : l'anathème, le guet des criminels envahissant la maison et 1 Église, les commissaires répandus dans les cellules épouvantées, deux rems arehers. le mousquet sur
l'épaule, emportant, d'une main impie, ces femmes vénérables qui ne se défendaient que par des larmes. On n'eût pas maltraité davantage des fdles immondes, soumises, par leur profession même, au lieutenant de police! De par le roi! l'archevêque, leur injuste supérieur, leur avait refusé leur dernière consolation sur la terre, la participation des sacrements. Et de quel droit? Du droit de la force! Et pourquoi? — Ces infortunées avaient refusé de condamner un livre qu'elles n'avaient jamais lu, et que l'archevêque lui-même n'avait pas lu!
Ce récit de M. Arnauld devait être, dans sa bouche éloquente et sérieuse, quelque chose d'immense; lui-même il avait été le prétexte et la cause involontaire de ces violences, il avait été le témoin indigné, mais impuissant, de ces cruautés sans exemple; sa conscience d'honnête homme et de chrétien se révoltait à l'infini, contre cet abîme de légoïsme royal dans lequel disparais-
saient, écrasées sans pitié, la vertu, l'innocence, la résignation clos serviteurs et des servantes les plus fidèles de Jésus-Christ. A mesure qu'il racontait, à celte femme inconnue et sympathique, ces violences et ces tortures, sa voix austère prenait, chose étrange ! un accent plaintif; ses yeux éteints par le travail et enflammés parles veilles se remplissaient de larmes amères; ses nobles mains, si souvent jointes pour la prière, s'agitaient, irritées, comme pour une malédiction. Logicien terrible, formidable chrétien, humble par lui-même, superbe jusqu'à l'insolence quand il s'agit de ses sœurs et de ses frères, pourtant il avait eu sa grande part dans ces injustices et dans ces outrages! Plus d'espoir! plus de liberté! plus de famille! plus de patrie et plus de fortune! Qui lui rendra son Église, sa solitude bien-aimée, et ce sanctuaire que Dieu avait choisi pour y déposer les dons les plus précieux de son esprit et de
sa grâce? Qui lui rendra celle société excellente de loutes les vertus et de tous les génies les plus divers et les plus rares; merveilleuse république , dans laquelle le capitaine et le solitaire, l'artisan et l'orateur, la duchesse altière des guerres civiles et l'humble servante élevée à l'ombre du cloître, se confondaient dans la même soumission aux lois de l'Évangile éternel qui élève les humbles pour mieux abaisser les superbes. « Miracle d'une date récente! » comme disait saint Augustin en parlant de la vie de saint Antoine : Tain /*<?centi mémorial Et maintenant le voilà frappé de la foudre, ce chêne de Port-Royal qui portait jusqu'au ciel des fruits si abondants et si précieux : la justice, la paix, la vérité, la force et la patience, la bonté, l'humanité, la persévérance à souffrir, la douceur, la foi, la modestie, la continence, la chasteté : arbre immense que les anges reconnaissaient à ses fruits. J fructibus cognoscelis eosl
« Ah! s'écriait M. Arnauld, je puis bien dire que notre douce vallée était le paradis sur la terre! la pauvreté, la discipline, le travail, l'austérité, la méditation et la prière, entretenaient en ces lieux divins cette joie sainte et féconde, cette espérance animée, cette charité vivante, qui rendent si léger et si doux le joug du Seigneur! Comme on était loin du siècle et de ses maximes ! Comme chacun de nous avait oublié les vanités du nom et de la gloire! Majesté sans pompe et sévère, une piété ineffable, la prière semblable aux cantiques qui se chantent à la droite du Seigneur. 0 vallée! ôChevreuse! ô notre lac paisible, entouré de bois et de montagnes! jardins où l'onde glissait doucement, église à l'humble clocher, murailles défendues et protégées par le respect de tous et la reconnaissance des pauvres gens; hélas! hélas! les soldais du lieutenant civil ont renversé le chœur, et la nef aux douze arcades, «'t notre autel, et
noire Cène de Philippe de Champagne -, ils ont brûlé nos moissons, pillé nos granges remplies, abattu nos forêts, renversé nos tombeaux! » — Ainsi il parlait, se parlant à lui-même et murmurant des vers qui lui revenaient en mémoire :
Quel exemple de patience Fais-tu voir, en nos jours, ô port de sainteté! Tes vierges, pour avoir chéri la vérité, Succombent sous les traits d'une injuste vengeance'!
Puis, comme s'il revenait après un songe : « Vous êtes de Toulouse, madame; avezvous connu le marquis de Saint-Gilles, pour votre malheur? »
Et comme madame de Mondonville, frémissante, hésitait à répondre : — « C'est lui, reprit-il, c'est le marquis de Saint- Gilles, qui est venu, au nom du roi, pour accomplir ce sacrilège! Il a chassé à coups
(l) O porta» sacer, ingens
Excnijiluin imiicntuBl
d'épée nos enfants, nos prêtres, nos docteurs, nos mères, nos filles et nos sœurs; il a renversé ce terrible arsenal de la foi chrétienne encore tout brûlant des grandes disputes et des triomphes solennels! Il a épouvanté les novices ! Il a frappé les solitaires, il a dispersé les confesseurs ! Honte sur cet homme! Il a été fort contre des vieillards, contre des enfants et des femmes sans défense, et il est venu faire sa cour de leurs soupirs, de leur sang et de leurs larmes! Honte à lui 1 lia dispersé les brebis et les pasteurs au delà du Cédron, transferentem Cedron; il a jeté ces cendres et ces poussières aux quatre vents du ciel! Si jeune et si pervers! si cruel et si lâche! — 11 a vu, à ses pieds, et sans pâlir, les vierges et les martyrs, lui demander une heure de répit, afin d'adresser, en commun, une dernière prière. .. et il les a repoussés du pied ! Alors les plus heureuses d'entre mes sœurs sont mortes de douleurs et de misères, les autres
onl clé violemment séparées et pour ne plus se réunir que dans le ciel ! »
Ce fui, en efiel, la plus grande tyrannie qui se pùl connnellre, la dispersion du petit troupeau de Jansénius. Dans tous les couvents et dans toutes les villes de France on les transporta, une à une, et sans pitié pour la jeunesse, non plus que pour le grand âge : à M eaux, à Saint Denis, à INevers, à Rouen, à Moncenis, à Blois, à Chartres, à Compiègne, dans les couvents d'Amiens, d'Autun, de Lyon, de Vienne. A la Visitation du faubourg Saint-Jacques, aux l rsulines, aux Filles Bleues le lieu le plus cruel), aux Carmélites, furent déposées les hérétiques de Poil-Royal de Paris et de Port- Royal-des-Ch;unps, où elles lurent traitées, non pas en sœurs, mais en rebelles. Seule entre ces abbesses cruelles, la supérieure de Chaillql s'estima heureuse de recevoir, dans sa sainte maison, une de ces martyres résignées, el elle l'entoura d'obéissant e <l de
2 lu
vénération ! Ne vous élonnez pas outre mesure ! Celte digne abbesse, qui osait, malgré la cour, s'agenouiller devant la vertu persécutée, s'appelait Louise de La Fayette ; mademoiselle de La Fayette, les chastes amours du roi Louis XIII, ses seules amours!
Ce récit de M. Arnauld fut plus dramatique et plus long que nous ne saurions le dire; il trouvait, à se plaindre en ces termes amers, une consolation inespérée, et peu à peu tous les noms glorieux, tous les noms aimés lui revinrent en mémoire. Ce ml vous qu'il invoqua tout d'abord, vous les aïeules saintes de Port-Royal : Rembcrge, Marguerite, Perronelle de Montfort, Philippe de Lévis, Mahaut de Villeneuve, Béalrix de Dreux, Guillemette de Sandreville, Emerance de Calonne, Jeanne de Louvain, Catherine de la Vallée; vous, surtout, les compagnes de ses combats et de sa gloire, les récentes lumières : Jacqueline-Marie-An-
gélique Arnauld, Marie-Geneviève de Saint- Augustin, le Tardif, Jeanne - Catherine - Agnès de Saint-Paul Arnauld, Marie des Anges. Angélique de Saint-Jean Arnauld!
Et vous encore, les confesseurs de Port- Koyal : Jean du Verger de Hauranne, Martin de Barcos , Antoine Singlin , Louis- Isaac le Maistre de Sacy, le Nain de Tillemont, ses maîtres, ses frères, ses amis... devant lesquels s'étaient agenouillés les quatorze Arnauld de Port-Royal.
Il allait ainsi de l'enthousiasme, à la colère; glorifiant les morts, accusant les superbes qui osaient disputer à Dieu sa toutepuissance sur les cœurs. A la fin, cependant, l'homme s'effaça et l'on ne vit plus que le chrétien. Recueilli en lui-même, on eût dit qu'il se repentait de sa violence! En effet, il était de ces hommes qui n'oublient pas, et cependant qui pardonnent, eomnie il le fit bien voir, dans son exil des Pays-Bas, à l'ombre protectrice de cette
église d'Ltrecht à demi révoltée, à laquelle il enseigna l'obéissance et la patience. Certes il n'aimait pas Louis XIV, le ravageur de Port-Royal ; mais il respectait le roi et il aimait la royauté de son pays à ce point, que le pape Innocent XI, ce pontife aussi jaloux de ses droits que de son intacte et manifeste vertu, offrit au grand docteur les honneurs mérités de la pourpre romaine, à condition que le grand Arnauld (on disait le grand Arnauld en même temps que le grand Corneille, avant de dire:
Louis le Grand!) soutiendrait, de toutes les forces de son éloquence et de son génie, les justes résistances de la chaire de Saint- Pierre contre la couronne de France ! La vengeance était belle ! la récompense éclatante! M. Arnauld les trouva trop chèrement payées; il refusa la pourpre : aussi fort et aussi désintéressé dans la vieillesse que dans l'âge mur! — Brave homme qui, en pleine Hollande, éleva sa voix libre et
iièrc pour exécrer et maudire le régicide Cromwell M
Son récit achevé, M. Arnauld garda le silence, rêvant toujours; et lorsque la supérieure de F Enfance s'inclina pour demander sa bénédiction au saint docteur • — « Allez, ma sœur, allez retrouver nos frète* du Midi; j'aurai soin de leur dire votre nom ! Va de adfratres rneos ; narrabo tuum nomen fratribus ! •>
Le lendemain de celte entrevue, qui laissa dans son âme violente une trace inellaçable, madame de Mondonville repartit pour Toulouse.
(I) La vérité sur les Arnauld, par M. Varia. M. Varin, un Savant du premier ordre, est mort du choléra, en cette triste année 18*9, aimé, honoré et regretté de tous.
Elle allait de toute la vitesse de six chevaux de poste que précédait uu courrier à .sa livrée; son grand œil noir, plein de feu et d'impatience, semblait dévorer l'espace; de temps à autre sa tête pensive se montrait à la portière de son carrosse de voyage, et d'un mot net et bref elle gourmandait la lenteur de ses gens! — « Voilà une reine qui passe! » disaient les voyageurs, qui retenaient leur monture pour saluer, cha peau bas... C'était mieux qu'une reine en son royaume héréditaire , c'était une conquérante, s'i m posant, à tout un peuple. Bientôt devenue plus ralme, elle s'aban-
donnait à cette course rapide, et elle rêvait profondément. Alors elle revoyait, comme autant de visions errantes dans un songe, les splendeurs de cette royauté mêlée à ce que la grandeur a de plus spécieux , de plus orné et de plus magnifique. Elle l'avait donc approché, ce jeune roi, l'idole de tous les encens, entouré de ses ducs , de ses pairs, de ses capitaines , de ses justices, de ses victoires, de ses poètes, de ses gardes, de ses amours ! majesté dont elle ne s'est pas étonnée, soleil dont elle n'est point éblouie! Comme aussi elle est restée calme, au milieu de ces bruits immenses de la louange et de l'adoration unanimes. Et pourtant c'était un grand spectacle, le spectacle de ces rêves , dans ce palais des enchantements et des fées de Versailles, dans ces jardins où le soleil ose à peine lutter d'éclat et de magnificence aver le prince qui daigne se promener sous leurs ombrages; tabernacles de la majesté, qui se ré-
vêlent tout autant dans les perles de la couronne que dans le dernier grain de sable que le roi foule à ses pieds! Eh bien! tant cette femme avait au vif le sentiment d'une certaine grandeur , indépendante de toute gloire inutile , M. Àrnauld, dans son vieil habit de persécution et d'exil , lui paraissait véritablement plus grand que. le roi du grand siècle; à ce lis de Salomon dans sa pourpre, elle préférait la ronce battue des vents sur les ruines de Port-Koyal renversé.
Que la roule lui parut longue! Comme elle s'enivrait à l'avance de l'autorité quelle allait exercer! Avec quel zèle et quelle énergie elle se promettait de résister à ce tyran des consciences et des âmes! Quelque chose lui disait que, dans son humble sphère, elle était destinée à jouer un grand rôle, non pas l'humble rùle de la patience et de la soumission jusqu'à la mort, mais la pleine et entière liberté, la résistance à
toute oppression , l'exmv.iion <ie toute tyrannie, et qu'un jour elle pourra montrer au Néron de Port-Royal que, s'il est le roi, il n'est pas le pontife, et que l'Évangile n'est pas soumis à son bon plaisir. Ainsi elle s'exaltait elle-même dans toutes sortes d'oppositions imaginaires, se bâtissant, au fond de sa chaise, mille châteaux en Espagne de luttes, de Vengeance et d'opposition.
Ce qui agrandissait toutes ses espérances dans un horizon sans limites, c'était d'abord une lettre de M. l'abbé de Ciron, qui lui annonçait que le souverain pontife, Alexandre VII, avait approuvé les Constitulions de \l Enfance* , et sans lien changer aux lois de la fondatrice. Celaient, ensuite, les nouvelles que lui donnait 1 abbé Dulour : l'approbation du roi avait produit
(1) Alexandcr V. V. Vil. Muliei nobilis Tolosana nobit ixiper exponi fr<it. Datum Romœ apud Sanelam Mariant \tajotefA »uft annullo \»< < atotin, etc.
i>.f;7 un merveilleux effet dans loule la ville; le parlement était disposé le mieux du monde, et déjà les meilleures familles de la province,à l'exeinpledemonsieuret de madame d'Aguesseau, confiaient à X Enfance, à peine ouverte, le superflu de leurs jeunes filles, qui s'estimaient très heureuses de trouver un moyen ternie inespéré, entre le inonde qui ne voulait pas délies, et le cloître qui leur faisait peur. Ainsi , en son absence, son heureuse maison s'était augmentée d'une vingtaine de novices choisies : Elisabeth Donadieu, Jeanne Donadieu, sa sœur; Françoise Chambert, Françoise de Corte, Louise et Marie de Fieubet, mademoiselle de Prohenque, belle comme le jour ; mademoiselle d'Alenoon , qui élait vaillante et sage comme Minerve; mademoiselle de Berthier, dont la famille a donné trois évoques au diocèse de Mieux; Louise de Lalour Saint - Paulet , Jeanne Isalguier île Fourquevaux, dont l'aïeul avait battu
le féroce baron des Adrets. Qui encore? Ray monde de Lagnau lel , Bernardille de Montesquieu, enfants chrétiens et catholiques de l'hérésie albigeoise; il en était venu de tous les châteaux d'alentour : du château de Mauremont et de la baronnie d'Auriac, du château de la Campane et du château de l'Espinet , habité naguère par la pléiade lolosaine : Etiennelte Fontaine , Bernarde d'Aupi, Andriette Peschierra. L'Église, le capitoulat, la noblesse, la poésie, avaient augmenté le petit troupeau primitif d'une cohorte armée de grâce et d'esprit; milice brillante des plus nobles filles vouées au célibat, hélas! parce qu'il aura fallu doter la sœur ainée, acheter un régiment à leur frère, pousser l'un, pousser l'autre, aux dépens de ces existences brisées. Tristes deslins! mais, cette fois, du moins, grâce à la supérieure de X Enfance, ce n'est pas en vain que Dieu aura créé et mis au monde ces âmes, ces courages, ces colères, ces
vengeances, et de ces cendres mal éteintes madame de Mondonville saura bien tirer des incendies. Non! non! Il ne s'agit pas seulement de prendre le voile, de disparaître dans une tombe anticipée et de délivrer ces pères et ces mères de famille d'un enfant inutile à la fortune ou à la grandeur de leur maison; le cloître, il est vrai, étouffait un grand nombre de ces justes révoltes, mais les infortunées qui résistaient au jeûne, à la prière, à l'abstinence, au silence, à la mort, devenaient comme autant de furies vengeresses qui appelaient, par leur désespoir, les colères de la terre et du ciel contre leurs bourreaux ! Songez donc combien de grands esprits, que d'intelligences dignes d'une meilleure fortune, quelles âmes d'élite, quels rares courages, quelles espérances allaient, chaque année, se perdre et s'engloutir dans ces cellules... dans ces abîmes ! A la seule idée de mettre en œuvre ces forces misérablement anéan-
lies, madame «le Mondonville sentait redoubler ses espérances et son courage. Kl le passait, tour à tour, du doute à la conviction, du ciel à l'enfer, de l'apothéose au supplice, de Louis XIV irrité à la suprême bénédiction de M. Arnauld ! Mais, reine ou martyre, en ces moments de domination suprême, elle ne changerait pas , croyez-le bien, la modeste institution de Y Enfance, contre l'abbaye royale de Chelles, contre la royale abbaye de Remiremont.
Précédée et suivie de ces visions, à la fois terribles et charmâmes , elle se trouva, plus lot qu'elle ne l'eût pensé, au bout de sa course, à la porte de la ville, au milieu d'un drame qu'elle était loin de prévoir.
Depuis bientôt huit grands jours , la peste était à Toulouse ; mais il n'y avait pas vingt-quatre heures que le capitaine de la sauté avait reconnu l'existence du fléau. Cette charge de capi laine de la santé remontait à la peste de 1515, qui avait si-
gnalé, tout à la lois, le courage des citoyens, le dévouement des magistrats, la piété et la charité des gros bénéficiers de l'Église de Toulouse, à savoir : l'archevêque, l'abbé de Saint-Saturnin et le grand prieur de Saint- Jean. En cette même année 1515 furent remises en honneur les précautions sanitaires de l'an 1502, laquelle année 1502 avait fait justice des terreurs , des lâchetés et des angoisses de la contagion de 1481, quand on vil le parlement se réfugier dans la petite ville de Saint-Félix-Caraman, pendant que les pestiférés étaient enfermés dans leurs maisons, comme on cloue un mort dans son cercueil. Tel n'était pas le sens des ordonnances que leroi saint Louis avait données àToulouse; mais il faut dire que la ville y revint, quelques années plus tard, aux jours defièvre et de lamine 1527, sous le capiloulat du noble bourgeois Jean Gatelan, licencié en droit civil. Seize ans après \ et encore six ans plus tard, 1543-1549, l'île de Tounis,
le faubourg Saint-Cyprien et la rue Malcousinat se virent frappés d'une contagion qui épargna le reste de la ville ; car le mal avait ses caprices , ses intervalles , ses places favorites, ses cruautés, ses indulgences.
La peste n'était donc pas une nouveauté ; à peine était-ce une épouvante pour ces âmes vaillantes et chrétiennes; on tremblait moins en ce temps-là, devant une fièvre mortelle et contagieuse, qu'on ne tremble, de nos jours, à certaines fièvres innocentes venues de l'Asie qu'un souffle emporte ; le bon La Fontaine, qui n'était pas un héros, a parlé de la peste dans ses plus beaux vers, et d'une façon assez leste et dégagée; le grand poëte tragique Rotrou l'a affrontée avec un courage digne de la mort qui l'attendait, en récompense éternelle; et si M. deBelzunce, accourant à Marseille pour y accomplir les devoirs sacrés de son épiscopal, a été tant loué et tant admiré, c'est qu'en eflel, lorsqu'il s'arrachait
MB
auxdélicesdesvoluptueuxetdesprolanes,sa charité même s'agrandissait de tous les désordres de sa jeunesse : à peine eût-on célébré le saint évêque accomplissant un devoir en songeant au ciel; mais on porta aux nues le profane gentilhomme obéissant à l'honneur purement humain.
On a remarqué avec quelle habileté Bossuet, dans l'oraison funèbre de Henriette d'Angleterre, prononcée en la présence du roi de France, a évité de nommer Cromwell, le bourreau de son roi ; faisons ici cette remarque, que, dans le royaume de ce même roi pour lequel Bossuet avait tant de ménagements, l'idée n'est venue à personne de dire à Sa Majesté qu'elle était à l'abri de la contagion. J'ai sous les yeux un livret adressé au roi lui-même l, et, tout du long, le praticien avertit Sa Majesté qu'il y a d'abord
(1) Conseils présentes au Roij contre la peste, par .lo.ni Sera. Taris, rue Sainl-Jean-de-Beauvais. — Avec prix M </< du\Ro\t.
la simple peste, dont OU meurt avec douceur contre l'opinion et l'espérance, puis la pesle puante, accompagnée de grands vomissements, suivie de tumeurs, de corruptions, de venins, de spasmes, dont on meurt avec mille anxiétés abominables. Dans l'une et l'autre maladie, le hardi praticien conseille au roi un cordial dont il donne la recelte en latin, plus un bouillon d'oseille, de laitue et de chicorée, relevé de rouelles de citron ; et quand paraîtra le bubon (au roi!), un calaplasme de scabieuse bouillie avec de la graisse de porc. « Pour le charbon, Votre Majesté ajoutera à la scabieuse de l'oseille cuite, et le beurre frais remplacera la graisse de porc. Surtout, Sire, rappelez-vous, en ces misères, ce que dit Pindare, le poëte grec ( on ne s'attend guère à Pindare !) :
m o grand soutien do cœur, douce tranquillité, loi qui tiens, en la main, les ciels de la santé! »
De quelle maladie se mourait, en ce moment , à Toulouse même , madame
d'Hortis? Était-ce de la double peste , <>u de la peste simple? Le capitaine de usité de Toulouse n'en savait rien encore ; mais déjà il faisait crier par la ville confiée à ses soins que chacun eût à veiller sur sa maison. « Allumez les feux dans les rues! Lâchez l'eau des fontaines ! Défaitesvous des lapins et des pigeons! Assommez les chiens! Lavez les tueries! Brûlez du vinaigre aromatisé d'oeillets, d'angélique et de girofle! Que chacun soit averti de porter des tuyaux de plumes pleins de vif argent1! « Que le peuple soit admonesté de ne point demeurer oisif dans les rues, ni aux portes des maisons, ni dormir le long du jour, soit à l'ombre ou au soleil. Ne point manger de fruits crus, excepté les cerises mûres; ni de salade; ni de lait en aucune
1 1 1 Atlvtï sur la maladie, par J. I)., médecin du roi. Paris, Claude Morel, rueSaiiil-.lacque*, a la l-'onhiim . I (.<;:;. — On ne disait ni mieux ni autrement durant notre bumble choléra de i«si9.
façon ; ni melons; ni concombres, pêches, abricots, mûres et framboises. — Épargner les femmes. — Prendre, tous les matins, (juelques grains de thériaque, d'oxyerat ou dalkermès,ou du bol d'Arménie ainsi composé : raclure d'ivoire, pondre de perles, corail rouge, hyacinthe; rubis, émeraudes, grenats, saphirs, topazes, mais de la hyacinthe et des rubis par-dessus tout.
« Les pauvres gens se devront contenter d'une eau mêlée d'oseille, oxyphillum, bourrache, buglose , scabieuse, soucy , mélisse, chardon bénit, reine des prés, betoyne, romarin, scordium, angélique et archangélique, autrement appelée sylvium.
Nourriture hygiénique : jaunes d'œufs mollets, pochés à l'eau, assaisonnés de verjus; consommés distillés de chair de mouton, veau, chapon ; tisane de vin et de réglisse, et enfin : laisser les maîtres des maisons, chacun chez soi, s'ils deviennent malades !» G' est-à-dire fermer la porte de la maison
pestiférée, afin que rien ni personne n'en puisse sortir.
Voilà pourquoi, depuis six grands jours, était fermé, pareil à une tombe, l'hôtel d'Hortis, et pourquoi tout le quartier Saint- Pierre était sombre, désert, silencieux !
L'hôtel d'Hortis, vaste et splendide maison, qui attestait une opulence passée , appartenait à l'une des femmes les plus honorables et les plus honorées de Toulouse , madame laduchesse d'Hortis. Madamed'Hortis , veuve depuis dix ans, était une de ces duchesses d'Avignon dont les papes n'étaient pas avares; le titre n'avait pas, certes, grand crédit à Versailles, mais dans les contrées voisines du comtat d'Avignon on disait volontiers: Madame la duchesse d Hortis. Même, sans cette parure qui lui allait bien, madame d'Hortis eût tenu sa place méritée au sommet de la province. Elle était pauvre, elle était seule, elle était ficre; elle avait pour sa gloire et pour son cœur
une lille, un enfant unique, un de ees beaux et rares enfanls que le ciel envie à la terre pour leur idéale et ravissante beau lé. De tous les mallieurs qui avaient frappé cette noble dame, le plus grand de lous les malheurs, celait d'avoir eu pour frère M. le marquis de Saint-Gilles. Cet homme avait été, non pas le frère, mais l'ennemi le plus cruel de sa sœur ; et celte sœur qui lui avait servi de mère, il l'avait ruinée à force de mauvais comptes; il lavait isolée de lous ceux qui auraient pu la protéger et la défendre, il l'avail brouillée avec leur oncle, leur dernier parent , le vieux baron de Saint-Gilles , pirate enrichi , qui avait fait dans les eaux d'Alger une grande el mauvaise fortune. Ainsi, du côté de ce frère et de cet oncle, pas d'espoir pour madame d'Hortis! Cependant elle vivait honorablement d'une assez grosse pension que lui faisait la oour de Rome, <-i elle élevait son enfant
elle-même, sans avoir jamais voulu partager avec personne sa douce lâche maternelle. Quant à lui parler de confier sa fille à la maison de V Enfance , autant eût valu lui parler de la précipiter dans la Garonne ! — « Madame de Mondonville! disait-elle, une femme que mon frère, le marquis, a demandée en mariage ! » Et elle frissonnait, comme si le seul fait de cette demande eut été pour une femme bien née l'extrême déshonneur. En vain M. l'abbé Dufour, son confesseur, et madame d'Aguesseau, sa meilleure amie, et les plus honnêtes gens de son alentour lui avaient-ils représenté que sa liai ne pour la supérieure de l' Enfance était une haine sans motif, et peutêtre la seule injustice de sa vie. — « Que voulez-vous? disait -elle, cette femme me fait peur! Mon frère s'est attaché à ses pas : elle est criminelle, ou elle est perdue ! La honte sur sa tête! ou le malheur! choisissez. Et retenez bien ceci, je vous prie, ô vous tous
qui m'aimez si je meurs avant que Marie ail trouvé une âme qui me remplace, eh bien! de toute l'autorité d'une mère, et de toute la volonté d'une mère chrétienne, je vous défends de mettre ma fille à X Enfance; moi, morte, envoyez ma fille, la filleule d'un pape, à la sainte abbaye de Gif, la soeur cadette de Port-Royal-des-Champs , où elle sera reçue, au seul nom de sa mère ! » Ainsi parlait madame d'Hortis, etcela entoutecirconstance,et avec l'énergie irrévocable d'un esprit querien ne saurait fléchir. Cette répulsion passionnée d'une vertu si précise et si bienveillante d'habitude était, il est vrai, la seule défaveur qui se fût encore manifestée contre madame de Mondonville; mais l'auloritéde la duchesse d'Hortis avait donné beaucoup à penser.
Il faut savoir que l'hôtel d'Hortis était situé, tout comme la maison de l' Enfance, sur la paroisse de Saint-Pierre-de-Cuisines, dont M. Pierre Sartabelle était le curé. Ce-
tait une maison vaste et seigneuriale, môme dans sa ruine. Pour arriver à sa maison, il fallait que madame de Mondonville passât devant cette porte fermée. Elle arrivait donc de toute la vitesse de ses chevaux, cherchant un visage ami, un salut, un regard, un sourire, une des fêtes du retour. 0 surprise! cette ville heureuse, qu'elle avait laissée naguère remplie du bruit, du mouvement, du travail et des chansons de la vie active, ce n'était plus que la cité de l'abandon et de l'effroi. Partout le même silence mêlé de stupeur ! Un bruit lointain de malédictions, de blasphèmes, de quelques prières! On ne marchait pas, on s'enfuyait! Le voisin oubliait de saluer son voisin! Tout au loin les femmes passaient , faisant le signe de la croix. Éperdue et pressentant un grand malheur, madame de Mondonville met pied à terre ; elle court, elle arrête un des fuyards; elle interroge, on jui répond à peine, et encore
des paroles confuses : — Qu'y a-i-il? Quat-on fait? Que veut-on? Quels dangers? Quel ennemi?... Après avoir interrogé, elle commande ! A la fin elle est reconnue, elle est entourée. — « Oh ! madame ! que venezvous faire en ces lieux maudits, et que ne restiez-vous h Versailles! » Ce ne fut que peu à peu, et syllabes par syllabes, qu'elle apprit toute l'étendue de ces misères. « C'en est fait, la peste a paru dans nos murailles, la peste menace la ville entière, la peste' Elle a choisi pour ses enfantements et ses relevailles la maison de madame d'Horlis, cette porte que vous voyez d'ici, où flotte le drapeau noir! En moins de trois jours, tous les valets de la maison sont morts; le médecin a été frappé; la vieille nourrice est morte à côté de l'enfant qu'elle avait nourri de son lait; cette maison, naguère si florissante où se jouait ce bel enfant à côté de sa mère, n'est plus qu'un vaste et inorne tombeau ! » Ainsi parlaient les nom-
mes et les femmes qui passaient en toute liàle, pour ne pas frotter ce seuil condamné. — « Eh quoi ! s'écriait madame de Mondonville, la mère est morte? l'enfant est mort? » A peine si l'on prenait le temps de lui répondre. — «Madame, lui crie enfin un voisin qui s'enfuyait, la mère et la fille doivent être mortes à cette heure ; et ce serait un grand hasard si elles respiraient encore ce matin. »
Cependant la ville, un instant terrifiée, se relevait par la prière et par la charité ! Déjà de tous ses monastères, de toutes ses chapelles, de toutes ses églises, ce peuple chrétien sortait guidé par toutes ses ban nières, afin de rassurer les vivants en implorant, dans la prière universelle, les miséricordes du ciel. Gloire ici-bas et là-haut aux nations qui se défendent ! Louange éternelle aux peuples qui s'aident eux-mêmes et se protègent! La république tolosane, c'était son nom, digne enfant de la munît
eipalité romaine et des comices provinciaux, savait au besoin se lever comme un seul homme. Entendez-vous soudain cet immense Miserere, pareil au cri d'un enfant réveillé en sursaut? C'est l'Eglise deToulouse qui arrive au secours de son peuple. Dans les murs, horsdesmurs, c'està qui apportera son aide, sa prière, ses aumônes, la relique de ses saints, la puissante intercession de ses martyrs. La Vierge de Notre-Dame-de- Grâce, échappée au feu des hérétiques, ouvre la marche de cette procession immense; Saint-Michel-du-Touch (dans le capitoulat de la Daurade) sort armé de toutes pièces et monté sur son cheval blanc : on dirait qu'il va à la croisade; du faubourg Saint- Cyprien, les Malades de la Fontaine sont accourus au secours des pestiférés de la ville; arrivaient en même temps les religieuses feuillantines, les dames de Malte, les religieuses de Sainte-Claire, les tilles du Bon-Pasteur, précédées de leurs gouvernail-
tes; les écoliers du collège Sainle-Catlici me les filles de Sainte-Ursule, tout le clergé d<la Daurade, un ancien temple d'Apollon, devenu une église bizantine; venaient ensuite, de cette même Daurade, les confréries de Saint-Sébastien, de l'Assomption, des Amesdu-Purgatoire, de la Conception-de -Notre- Dame, qui chantaient en espagnol : Maria dona tanta bella; puis les novices de la compagnie de Jésus, les frères prêcheurs, sous l'invocation de saint Dominique, les écoliers du collège royal, voilà pour la Daurade ! Le capitoulatde Saint-Etienne, qui prenait son nom de la merveilleuse église bâtie par le comte Raymond VI, avait envoyé ses députés à cette fête funèbre. L'église de Saint- Jacques et de Sainte-Anne, aussi bien que le Capilole, c'est-à-dire le palais commun du peuple de Toulouse, y étaient représentés; on y voyait les élèves du collège de Saint-Martial, où le pape innocent VI avait fait ses études, non loin des chanoines de
>7(i Saint Bo ma in ; el dans le rapiloulat de Saint-Pierre, les dames Noires, les sœurs de Sainte Véronique, les ermites augustins; le capiloulal cl l'église de la Dalbade se glorifiaient des reliques de saint Saturnin, confiées au prieur de Saint- Remi-de- Jérusalem, et certes ce n'était pas un des moindres ornements de cette prière publique, le grand prieur de Toulouse, qui représentait, dans cette foule chrétienne, les chevaliers de l'ordre militaire etsouverain de Saint Jean de Jérusalem. — Ils sont morts, mais la charité ne saurait mourir : Charitas nunquam excidit, ainsi parlait la bannière du Temple, et le grand inquisiteur, qui venait ensuite , semblait approuver la pieuse el hautaine légende. Dans le capitoulat de Saint-Barthélémy venaient les prêtres de la Douzaine, les carmes, les récollets, les irinitaires de l'Église de Saint-Victor, le chapitre de Sainte-Catherine, les religieuses de l'abbaye de Lougages, les carmes dé*-
chaussés, les religieux de l'île et église de Saint-Antoine de Lezat, les religieux de Saint-François , le clergé nombreux de l'église de Nazareth , porlant la double image de la Vierge et du soleil, et les prêtres de l'église du Taur, et les religieux de Sainte-Croix, et les filles du Bon-Pasteur, les filles de la Visitation, les carmélites, les providentes, les dames chanoinesses de Saint-Saturnin, les bénédictins de Saint- Louis, les religieuses de Sainte-Catherinede-Sienne, de Saint-Jacques-du-Bourg, les collèges de Périgord, de Saint-Bernard, de Maquelone, une fondation du cardinal de Sainte-Sabine; le desservant de la chapelle de Saint-Quentin, où la princesse Théodora s'en vint déposer, du fond de l'Orient, le labarum, la couronne, le sceptre et la sphère d'azur, insignesde sa royauté perdue ; étaient venus aussi, du dehors de l'enceinte romaine , les chartreux du ca pilou la t de Saint- Pierre; le prieur de Saint-Julien un des
voisins de Y Enfance), les hospitalières de Sainte-Radegonde, les pères du Tiers Ordre de Saint-François , les tiercerettes, les filles de Saint-Louis et de Sainte-Elisabeth; le général de l'ordre de la Merci, pour le rachat des captifs, frère Pons de Baillis; les Bouquets, frères minimes de Saint- François-de-Paule ; les capucins, qui ont fourni un chef à l'armée de la Ligue, en Languedoc, pour remplacer frère Anne de Joyeuse, vaincu à Villemur et noyé dans le Tarn ; les cordeliers de Saint-Antoine, les Irlandais , les oratoriens ; et déjà introduites dans cette milice chrétienne et mêlées à ce peuple de fidèles, les Filles de î Enfance* en grand habit de deuil, mais vêtues comme des femmes du monde et précédéos d'un suisse à leurs armes; et dans ce cortège immense le chant des psaumes lugubres mêlé au bruit du tocsin, à la fumée des torches, au cri incessant des enfants de chœur, ;» P odeur de l'encens, à l'agitation des encen-
soirs; passaient, dans leur châsse d'or et d'argent portées sur les épaules des magistrats et des évêques, les évangélistes et les martyrs de la cité de Toulouse, le reliquaire entier de l'abbaye de Saint-Saturnin, et saint Saturnin lui-même, évoqué des cryptes de son église, bâtie parCharlemagne et agrandie par Françoisl", pour se montrer à son peuple agenouillé : Seigneur! Seigneur! sauvez-nous, nous périssons!
Pour bien comprendre la scène qui va suivre, il faut se figurer au milieu de cette vaste place l'hôtel d'Hortis fermé, et sur le seuil de cette maison, qui est le but de, toutes ces églises en lamentations, madame de Mondonville interrogeant la maison silencieuse, pendant que, du côté opposé à cette masse qui s'arrête, attendant la bénédiction de son archevêque, un homme arrive, le fouet à la main, l'épée au côté, la plume au chapeau, en criant gare! gare! et certes cet homme ne serait pas accouru en
si grande hâte s'il avait pu prévoir la honte publique qui l'attendait. Ce gentilhomme en vacances n'était autre que le marquis de Saint-Gilles, qui avait quitté Versailles à bride abattue quand il avait appris que madame do Mondonville retournait triomphante à Toulouse. Alors il s'était mis à courir après elle, poussé par l'amour, par la haine, par la fureur! Que voulait-il? quel était son espoir? — Que sait-on? le hasard! Il pouvait la rejoindre et s'en faire écouler! 11 pouvait la détourner de sa route, ou bien se trouver en même temps aux portes de la ville, et se faire un triomphe facile de cette rencontre, la ville entière restant scandalisée, ou du moins surprise de cette longue route parcourue, pour ainsi dire tête à tête , lui et cette femme. Il était donc parli de Versailles assez à temps pour la rejoindre certainement le troisième jour; mais divers accidents s'étaient misa la traverse, et le malheureux! il arrivait juste
temps pour grandir le triomphe de sa glorieuse ennemie! — « Gare ! gare! » criait-il, brûlant le pavé, et soudain il s'arrêtait comme fait l'Océan devant ce grain de sable qui lui dit: Tu n'iras pas plus loin! En effet, lu n'iras pas plus loin, marquis de Saint- Gilles, car il te faudrait franchir dix mille religieux ou religieuses groupés autour des saints étendards. Tu n'iras pas plus loin ! car voici la supérieure de X Enfance qui appelle et qui crie: A moi! à moi, mes Jules l En même temps elle ébranlait de ses mains généreuses la porte de la maison pestiférée, elle brisait les barrières, elle renversait 1 obstacle, et enfin lesdeux battants de cette porte condamnée s'ouvrent en gémissant, comme si la mort allait sortir de cette maison et s'abattre sur la ville aux abois! A celle preuve d'un si rare courage, quelques voix du peuple s'élevèrent, mécontentes, irritées, mais les bannières intelligentes s'inclinèrent devant celte femme hardie, el l'évêque
s'arrêta pour la bénir; le drapeau noir, qui flottait au-dessus de sa tète, s'agitait comme pour l'envelopper dans ses funèbres replis. Ainsi, ô Providence! le marquis de Saint-Gilles avait mis tant de hâle, uniquement pour se trouver en plein midi, face à face, et dans une circonstance terrible, avec son propre châtiment. Il comprit confusément qu'il allait être le témoin d'une action illustre, que les évêques, les magistrats, le peuple avaient les yeux fixés sur le point même dans lequel le hasard l'avait poussé, et que s'il n'était pas pour le moins aussi courageux et aussi dévoué que son adversaire, s'il ne venait pascomme elle, à travers la peste, au secours de sa propre sœur et de sa nièce qui se mouraient dans ces ténèbres, c'en était fait de lui et de ce reste de bonne renommée qu'il avait sauvé du naufrage. Mais quoi ! c'est la vertu de quelques âmes d élite de savoir affronter à propos certains périls étranges et sans
nom qui rentrent clans le domaine du courage civil. Le marquis de Saint-Gilles était de ces hommes qui ne sont braves que dans de certaines conditions, indiquées et arrêtées à l'avance; ôtez-les des tragédies acceptées, ils se troublent, ils pâlissent; éperdus, ils cherchent la fuite! En vain, ô la honte des hommes dépée quand ils ne savent que tenir une épée! cette multitude attentive et curieuse, le regard fixé sur ce champ clos de la contagion et de la peste, semblait défier ce chevalier errant de suivre là-haut, sous ce toit mortuaire, cette femme qui se précipite à la mort... à la gloire ! Ce lâche chevalier hésite et se trouble! Il comprend sa honte ; il ne peut la maîtriser, il fait un pas en avant, il en fait deux en arrière; mais enfin, quand il vit cette comtesse de Mondonville hardie, inespérée, convaincue, poussée par la sincérité du bon naturel et par ce courage bourgeois dégagé de toute vanité, qui ne lient ni à l'uniforme.
ni aux trompettes guerrières, ni aux étoiles d'or, s'avancer la tète haute et les yeux brillants d'enthousiasme vers cet asile fétide d'une mort inflexible, il sentit que la force lui manquait non moins que la volonté: par un effort suprême il voulut aller en avant, ses deux pieds restèrent cloués à la torre; il veut parler, la parole s'arrête à sa gorge... A la fin, cependant, il fit un pas, il en fit deux; il louche enfin à ce tombeau de famille : « Passez le premier, lui dit madame de Mondonville, passez, monsieur, c'est votre droit et c'est votre devoir! » En même temps elle poussait ces portes dont elle avait brisé les serrures.... Soudain, dans la cour intérieure, on vil six cadavres étendus et déjà livrés à la corruption. Le valet était mort à côté de la servante expirée; le chien avait succombé aux pieds de son maître, et non loin du prêtre, le médecin! A cet aspect, M. de Saint-Gilles sentit revenir sa défaillance; une épou-
vantable odeur de cimetière montait a son cerveau; le drapeau noir tomba à ses pieds. Que faire et que devenir? La honte de s'enfuir saulait aux yeux, la nécessité de s'avancer saulait à la gorge ; oui, mais mourir, mourir dans ce charnier!
L'épreuve était trop violente pour ce héros de carrousel... Définitivement il recula, et, sous la huée de la place publique, il s'enfuit du côlé de Paris, d'où il était venu. Madame de Mondonville le suivit, pendant une ou deux secondes, d'un regard d'ironie et de pitié, et enfin, avec la contenance majestueuse qui convenait à ce grand rôle, elle entra d'un pas ferme et résolu. — Elle entra seule ; les filles de Y Enfance attendaient ses ordres sur le seuil.
En trois jours de celle peste, cette maison était devenue un de ces antres affreux devant lesquels auraient reculé les dieux de la médecine, Galien, Hippocrate, Esculape lui-même. Dans une chambre privée d'air
et de soleil, sur un lit plein de fièvre et d'ignominie, madame d'Hortis, pâle et livide, sans un serviteur, sans un ami, sans une goutte d'eau pour étancher sa soif, attendait la mort, près de sa fille, qu'elle croyait morte déjà! A peine si le souffle de ces deux victimes annonçait un reste de vie. Les moites senteurs du trépas s'exhalaient de ces murailles livides; la voûte sépulcrale, remplie d'ombres malsaines, semblait s'abaisser peu à peu sur ces deux créatures expirantes, comme fait le nuage lorsqu'il tombe sur le lac immobile! Au dehors de la maison, tout faisait silence, chaque regard restant fixé à ces fenêtres fermées, quand tout à coup la fenêtre s'ouvre avec grand bruit, comme pour laisser entrer le soleil et la vie! A cette fenêtre ouverte se montrait In supérieure de Y Enfance dans l'attitude du commandement, de la force et de l'enthousiasme. « A moi! disait elle, à moi, mes filles! » Et aussitôt voilà les filles
de l' Enfance qui pénètrent sous ces Toutes, qui traversent cette cour mortuaire, qui s'élancent dans ces escaliers gémissants, cœurs ardents à ce péril illustre, têtes avides de ces saintes couronnes ! En même temps elles s'emparent de madame d'Hortis, qu'elles emportent dans un drap blanc, comme on ferait d'un mort dans son suaire, pendant que leur dame et maîtresse, leur belle et grande supérieure, entourant de ses bras la petite Marie expirante en ses aubes, se charge de son précieux fardeau, arraché à la contagion, comme fait la lionne qui arrache son petit à la poursuite du chasseur. Ah! ce fut un grand moment de consolation et d'espérance, quand cette réunion de tant de prêtres, de confréries, de moines, de pénitents, de religieuses, de peuple, vit passer dans ses rangs éblouis ces saintes filles et cette noble femme, si fières de leur fardeau sacré ! C'était maintenant à qui tourlierait ces linceuls, à qui bénirait ces messa-
gères de la peste; les obanls recommencent au même instant; les prières interrompues s'élèvent de toutes les voix et de toutes les âmes ; le De profundis universel prend soudain les vives allures d'un cantique d'action de grâces ; et vous aussi, faites entendre vos sonneries transportées de joie et d'orgueil, cloches baptisées, qui portez les noms de vos parrains et de vos marraines sur votre battant sonore; inclinez-vous, bannières sacrées! sur vos châsses triomphales, relevez-vous, vous tous les antiques patrons de la ci lé chrétienne, et bénissez ces fdles fortes qui vous suivent dans votre voie lumineuse! C'est ainsi que X Enfance a payé sa bienvenue. Voici comment la nouvelle religieuse a mis en pratique cette parole du Seigneur : Ne craignez pas ceux qui ne peuvent tuer que le corps! Telle fut cette fête soudaine de la charité chrétienne et du courage civil. Autour du pieux cortège c'étaient dos louanges sans fin, des encens inépuisa-
blés, des actions de grâces venues de tous les cœurs, les plus douces larmes qui tombaient de tous les yeux, et vraiment, même pour des yeux mondains, c'était un grand spectacle, cette belle jeune femme, indolente des joies les plus pures du plus noble triomphe, qui arrache à la peste, à la mort, la charmante jeune fille dont la tête languissante et voilée de ses beaux cheveux blonds ressuscite et se ranime au contact vivant de cette belle joue colorée de tous les feux de l'enthousiasme et du soleil, du génie et de la santé.
Le fier cortège disparut au bruit des bénédictions, sous l'arc de triomphe qui désormais servira d'entrée à la maison de l'Enfance ; les portes se refermèrent, et pendant que les soins les plus éclairés étaient prodigués aux deux pestiférées, la glorieuse procession poursuivait sa marche à travers la ville déjà relevée sous la peur.
On eût dit, en effet, que le ciel avait voulu
signaler à la reconnaissance de ce peuple T institution de l'Enfance. La maladie contagieuse qui était tombée sur l'hôtel d'Hortis disparut comme par enchantement, et, grâce singulière! il n'y eut pas un seul de ces modestes et vaillants soldats de Jésus- Christ qui payât de sa vie son dévouement
et son courage.
Madame d'Hortis ne voulut pas quitter cette maison dans laquelle saûlle Marie avait trouvé une mère et tant de sœurs; de son côté, madame de Mondon ville, attachée à son œuvre comme un capitaine à sa victoire, ne songeait qu'aux moyens de rendre la vie et la jeunesse à l'enfant qu'elle avait sauvée, et, peu à peu, elle se sentit envahie, elle aussi, par l'émotion maternelle. Ce cœur fermé s'ouvrit à cette enfant; cette âme blessée à mort se sentit ranimée par son dévouement même et par cette joie ineffable de voir renaître, sous l'inlluence bienveillante de son regard et de ses tendresses,
cette frôle et merveilleuse créature que le ciel semblait disputer à la terre. A la fin, ô bonheur ! la mort vaincue abandonna sa proie, et mademoiselle d'Hortis, rendue à la douce lumière du jour, reconnut ses deux mères par un sourire.
Mais, hélas ! ce premier regard, vif, clair et joyeux de sa fille sauvée, devait être, on Peut dit, l'arrêt de la duchesse d'Hortis. 0 puissance de l'amour maternel ! miracle sans cesse renouvelé entre les miracles de Dieu ! Cette mère, arrachée à la fièvre mortelle, se réveille et reste à la vie tant que son enfant est en danger; elle se sent frappée, elle ne veut pas mourir encore! « Tout à l'heure, mon Dieu,vous me rappellerez à vous, puisque c'est votre commandement, mais avant de quitter ce monde il faut que je sache si ma fille est sauvée ! «Ainsi la fille à l'agonie était. la sauvegarde de la mère. Penchées sur cette jeune tète, doucement éclairée par le dernier rayon de l'enfance qui s'en va
pour faire place à la première jeunesse, madame d'Hortis et madame de Mondonville réunirent leurs forces, leur zèle et leur colïrage, la première mêlant la prière à ses veilles pour accomplir ce chef-d'œuvre d'une résurrection impossible , et quand enfin la belle enfant se vit hors de tout danger, madame d'Hortis, heureuse et triomphante, se coucha dans le lit abandonné par sa fille. Avec quelle joie elle s'étendit sur cette couche funèbre dont sa fille sortait vivante ! Quel bonheur de prendre, pour son propre compte , la suite et la fin de celte longue agonie! Pauvre femme! a son tour, elle souriait à sa fille; le même sourire servait à l'agonie de la mère, qui avait servi à la résurrection de l'enfant.
Mais avant de quitter ce monde et cette maison hospitalière où elle laissait une si chère et si précieuse moitié de son âme, la duchesse d'Hortis voulut faire ses derniers adieux aux nobles filles de ]' Enfance, et
recommander à leurs tendresses fraternelles la jeune sœur qu'elles avaient sauvée. Plusieurs dames de la ville assistaient, témoins inconsolables, à ces adieux suprêmes. D'une voix ferme et calme, comme son visage, la mourante prit congé de ces cœurs aimés; elle rendit grâces à tant de bons offices qui l'avaient entourée jusqu'à son dernier jour; elle voulut toucher encore une fois, les mains vaillantes qui l'avaient arrachée au supplice de sa première agonie, a Adieu! adieu! disait-elle, je vous laisse tout ce j'aimais ici-bas! » Puis, les deux yeux fixés sur madame de Mondonville et les bras tendus vers elle avec un regard plein de feu, d'énergie, d'objurgations, de reconnaissance et de prière : — « Et vous, qui avez sauvé mon enfant, vous, ma sœur, que j'ai méconnue et blasphémée, vous, désormais l'unique mère du fruit de mes entrailles et de mon cœur, pardonnez-moi si j'ai douté de votre vertu ou de votre constance ; par
donnez-moi si je vous ai méconnue, ô sainte femme! qui m'avez rendu le bien pour le mal, la charité pour la calomnie! Ëcoutezmoi ! Pour les bienfaits dont vous m'avez comblée , en récompense de votre dévouement et de votre courage, je vous donne ma fille, prenez-la, elle est à vous! Prenez-la, c'est votre bien ! Aimez-la comme je l'aimais ! Hélas ! la pauvre orpheline, de grands dangers la menacent! Je laisse après moi un ennemi implacable, mon propre frère, le marquis de Saint-Gilles! Et vous, mon Dieu! qui êtes le Dieu des orphelins et des abandonnés sur la terre; vous, qui mesurez le vent à la brebis privée de sa toison , exaucez le dernier vœu d'une mère expirante qui se confie à vos promesses ! Entourez cette maison, qui est l'abri de mon enfant, de votre bonté, de votre protection divine! versez sur ces jeunes têtes les grâces abondantes de votre miséricorde ; surtout, o mon Dieu! éclairez le sentier de cette femme vaillante,
afin qu'elle marche, d'un pas égal et ferme, dans la voie que lui a tracée voire justice! Et toi, Marie.... » Ici la voix lui manqua, et, dans les bras de sa fille éplorée. elle expira, épuisée par cette suprême bénédiction.
Cette louange publique au lit de mort, cette précieuse enfant qui lui était donnée par la plus prévoyante et la plus sage des mères, et la peste qui s'arrête au seuil de l'Enfance, quel plus merveilleux commen cément pouvait espérer madame de Mondonville? Son nom était le grand nom, le grand triomphe de la cité prosternée à ses pieds ! Au milieu de ces actions de grâces et de ce Te Deum universel, revint de Rome l'abbé de Ciron, rapportant le bref du souverain pontife. Le bref fut porté en triomphe; l'Église de Toulouse en ressentit un frémissement de joie, et le parlement l'accueillit avec une reconnaissance empreinte de respect. Ce fut, en un mot, dans toute la province enthousiaste , une longue suite
d'actions de grâces dans lesquelles le snceesseur de saint Pierre était loué et béni pour avoir scellé de l'anneau du pécheur la reconnaissance de cette institution de charité et de miséricorde, qui s'annonçait sous les auspices mêmes du miracle ! Alors, enlin, au milieu de ces transports de toute une province, prêtres, magistrats, barons, seigneurs, paysans, bourgeois, manants, religieux de tous les ordres, M. l'abbé de Ciron se sentit quelque peu rassuré sur les conséquences de celte œuvre à laquelle il avait attaché son nom plus que sa volonté, sa coopération plus que son intelligence! Non-seulement le pape, le parlement et le roi1 avaient approuvé ces Constitutions qui
(1) • Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre... Le juste droit que nous avons d'appuyer les véritables exercices de la religion.... et nous ayant été représenté que par les soins do Julie-Jeanne de Julliard, veuve du siour de Mondonville, il aurait été fondé dans notre ville de Toulouse une congrégation de filles approuvée par feu notre amé et féal le sieur de Marca, archevêque de Toulouse, ledit sieur de Marra leur a>ant donné des constitu-
avaient troublé à tant de reprises la conscience de M. l'abbé deCiron; mais encore avaient-elles obtenu l'assentiment et le consentement sérieux des plus éminents et des plus habiles docteurs, ;i savoir : dix-huit évêques, cinq professeurs en théologie dans l'université même de Toulouse; deux docteurs de Sorbonne, le grand-vicaire de Saintes, l'archidiacre de Comminges, et surtout la louange de nos seigneurs les évêques d'Alet et de Pamiers, les deux lumières de l'Église du Midi !
Et voilà comme, grâce à la logique com-
tions et règlements conformes a leur pieux dessein.... Nous avons agréé, confirmé et approuvé, et de notre grâce spéciale agréons, confirmons et approuvons l'établissement de ladite congrégation de filles. Et à cet effet voulons et nous plaît que ladite dame de Mondonvillc puisse accepter toutes sortes de legs pieux, créations et testaments qui seront faits en faveur d'icelle. Si donnons en mandements à nos amés et féaux conseillers, les gens tenant notre cornet parlement de Toulouse, que les présentes ils fassent enregistrer, car tel est notre plaisir. Et afin que ce soit chose ferme et établie a toujours, avons fait mettre notre scel. Donné à Paris au mois d'octobre 1663. Signé : Lotis: et sur le pli, par le roi : de Guenegault ; visa : Seguier. »
plaisante des passions , ce grand théologien et ce très honnête homme se fabriquait à lui-même toutes sortes de bonnes raisons, des raisons même apostoliques, pour se rassurer sur le résultat de ses obéissances. L'œuvre d'ailleurs grandissait à toute heure : à l'hospice à peine ouvert se faisaient porter les malades; dans les écoles naissantes accouraient les enfants ; de toutes parts se présentaient des novices , non pas seulement du bas et du haut Languedoc, mais de toutes les parties de la France, sans dot ou richement dotées. H en venait de tous les cotés : de Paris, d'Orléans, deBlois, de la Saintonge, du Poitou ; il en vint de la terrible abbaye de Gomer-Fontaine en Picardie.
Elles arrivaient sur le bruit de lant de merveilles et de lant de promesses, les unes et les autres, dans l'éclat de la jeunesse, dans la première ferveur d'un zèle infatigable; intrépides à bien faire, attirées
par cette existence à part qui n'était pas la vie du siècle , qui n'était pas la règle du cloître, et pas une qui ne trouvât que ses espérances étaient dépassées dans cette heureuse et opulente maison, gouvernée par tant de grâce et de bonté, mêlées de force et d'énergie. C'était, à vrai dire, un lieu enchanté cette EnfanCe, au milieu des jardins les plus charmants et des occupations les plus variées; cette charité libre, cette prière courte, cette humilité environnée de considération, ce dévouement aux enfants payé par de si chères tendresses, ce dévouement aux vieillards suivi de tant de bénédictions! Les filles de l'Enfance étaient chez elles maîtresses de leurs actions, pourvu que leurs actions fussent dignes de louange; elles allaient, elles venaient à leur gré, portant par la ville et par les faubourgs, et des faubourgs dans les campagnes réjouies, la consolation, l'espérance, le conseil; de leurs nobles mains les malades étaient pan-
ses, les morts ensevelis; le nouveau -né leur devait ses premières langes en échange de son premier sourire; les pauvres gens n'imploraient jamais en vain leur pitié et leur aumône, ou le travail s'ils pouvaient travailler. C'était comme une bénédiction de tous les instants, incessamment répandue sur la surface de cette terre peu habituée à cette active, énergique, gaie et intelligente charité; charité un peu mondaine en ses ajustements, un peu profane en ses allures, mais elle n'en plaisait que davantage, par cette nouveauté même qui permettait à ces filles de Jésus-Christ les innocentes élégances du monde des heureux et des riches.... El voilà comme, en moins d'une année, le succès des (il les de l'Enfance et de madame de Mondonville arriva à ce degré incroyable de popularité et de faveur, que , pour célébrer l'anniversaire du jour où le pontife avait adopté les Constitutions, M. de Giron ne trouva pas de plus beau texte au
sermon qu'il prononça dans la chaire même de la cathédrale, que ce passage du livre divin : U Évangile qu elles ont reçu fructifie et s'accroît entre leurs mains !
vu
Les peuples bien nés ne résistent guère à certaines actions nobles et élevées; à dater du jour où madame de Mondonville eut conquis, au péril de sa vie, la reconnaissance et le respect de sa ville natale, il n'y eut plus d'obstacle aux grandeurs qu'elle avait rêvées. Alors enfin elle comprit qu'elle était la maîtresse souveraine de la destinée qu'elle s'était préparée avec tant d'art et de génie, et ce qu'elle n'avait pas osé indiquer dans ses Constitutions , elle rétablit hardiment dans l'intérieur de cette forte-
resso domestique qu'elle avait mise à l'abri de toutes les censures. Désormais elle était reine, et reine absolue dans cette maison, ou plutôt dans ce palais arrangé à son usage. Elle commandait; elle était obéie. Les emplois, les dépenses, les offices, le travail, la récompense , le châtiment, tout venait d'elle et d'elle seule. Au dedans et au dehors elle fut, plus que jamais, une grande dame dans l'éclat d'une fortune considérable, noblement et dignement employée.
Elle eut sa maison montée avec ce luxe de bon goût qui marche de pair avec les arts , et comme elle s'était promis à ellemême de ne pas suivre la mode, ce fut la mode obéissante qui la suivit en toutes choses, chaque femme heureuse de s habiller comme elle, et tout homme de goût adoptant la forme de ses voitures, le harnachement de ses chevaux, la simplicité de sa livrée. Elle restait chez elle, le plus souvent; mais quand enfin l'usage, la néces-
.■504 site , quelque fêle publique ou quelques honneurs à rendre clans la ville forçaient madame à sortir, elle sortait en grand habit, en grand appareil, précédée et suivie de ses gens, tantôt en carrosse et tantôt en chaise à porteurs , et chacun de saluer la grande abbesse de Port-Royal de Toulouse ; c'était encore un de ses noms, au scandale muet des congrégations jalouses, forcées de se taire, d'admirer et d'attendre, jusqu'au jour où, par une brèche subite, on put entrer dans cette place défendue par la reconnaissance et par l'adoration de toute une province. Déjà cependant on s'inquiétait de ces prospérités, de ces élégances, de cette recherche intime; on racontait les merveilles de cet intérieur tout profane, et l'on se demandait à quoi bon , par exemple, dans une maison religieuse, ces toiles précieuses, ces marbres d'Italie, ce tableau du Guerchin, d'une architecture et d'une perspective admirables, ces vases ornés
à or et dé pierreries, ces chapelets venus de Rome et chargés de médailles d'or ; pourquoi même ce beau christ de Bernin l'ancien, sur son piédestal d'argent, ciselé à Florence? Bien plus : madame avait son médecin, sa chapelle, son aumônier qui la servait à son prie-dieu drapé à ses armes, pendant que le chapelain qui lui disait la messe la saluait, au Dominus vobiscum!
comme il eût fait aune princesse du sang royal. — Elle va plus loin, — elle choisit le texte, et elle dicte son sermon au prédicateur qui doit prêcher devant les filles de l'Eu lance; — elle impose sa propre direction au directeur choisi par elle, et choisi le plus souvent parmi les plus humbles intelligences du clergé sans emploi. C'était elle enfin qui désignait tous les livres à introduire dans sa maison, et pas un livre, même revêtu de l'approbation de la Sorbonne et de l'archevêché , qui ne fût, au préalable, approuvé par madame la supérieure. Ce nVsi
pas, au reste, celle femme-la qui voudrait repaître les âmes confiées à ses soins de tous les petits livres de spiritualité qui étaient en ce temps-là et qui sont encore aujourd'hui la pâture des maisons religieuses, tels que le Combat spirituel, le Chrétien intérieur , Cannée sainte, le Chapelet sacré Elle avait adopté d'autres lectures,
et choisies, on peut le dire, de main de maître. Nous avons sous les yeux la liste de ces livres de révolte et d'opposition condamnés par tous les parlements de France, par toutes les censures de Rome, et vraiment il fallait que cette femme eût un grand courage pour s'exposer aux châtiments de tant de crimes. Ces crimes, qui avaient été expiés, mais non pas anéantis dans tous les hûchers orthodoxes, sentaient la hartet le fagot dune lieue. C'étaient, entre autres, le Catéchisme de la Grâce , le livre de la Fréquente Communion , et surtout eette fameuse traduction du Testament de
Mons, l'abomination de la désolation dans un certain coin du monde catholique; un livre condamné dans un bref exprès de notre saint-père : « La conduite de tout le Lrou- « peau du Seigneur dont le ciel a chargé « notre faiblesse, et l'intégrité des saintes * Écritures qui sont la pâture et la nour- « riturede l'Église catholique, autant que « notre vigilance pastorale, nous enga- « gent à condamner et à repousser, par « ces présentes, le susdit livre, comme en- « taché de discours pervers et séduisants, « et d'une interprétation infidèle de l'Évan- « gile de Jésus-Christ, que quelques esprits « insolents sous prétexte de piété, lour- « nent à la séduction et à la ruine du peu- « pie de Dieu ! » Tout le bref, de ce style, de cette colère, est suivi dune excomuiunion ipso facto, même à ï article de la mort! En même temps que la cour de Rome lançait ses foudres, la cour de France lançait les siennes : « Et sera I«Mlit colporteur, lecteur
«i OU fauteur dudit Testament de Mo ris , « quelque part qu'il puisse estre apréhendé « souz ce ressort, pris au corps, et amené « souz bonne et sure garde en la Concier- « gerie du Palais, pour respondre aux con- » clusions dudit Procureur gênerai. A cet « effeet enioint à tous gouuerneurs, Lieu- « tenans généraux, Seigneurs, Gentilsce hommes, Capitaines, Officiers du Roy, « Maires, et Escheuins des villes et bourgs « de ce ressort, Preuosts des Mareschaux, <• et tous autres, se saisir dudit liure, et « bailler main forte pour la capture d'ice- « luy. Et sur les conclusions dudit Procu- « reur gênerai, la dite Cour a fait, et fait « inhibitions et delTences à tous subjets de
« ce pays sous peine de la vie »
La loi religieuse et la loi civile ne parlaient pas un autre langage; le pape et le rai étaient animés de la même indignation et de la même colère contre tout ce qui sentait l'hérésie; pour les livres condam-
nés, l'Italie et la France avaient les mêmes châtiments : les flammes, le bourreau, la prison perpétuelle, le bûcher. Le pape Innocent XI n'a-t-il pas fait brûler, par la main de son bourreau, les quatorze articles de l'assemblée du clergé de 1682? Le parlement de Toulouse, pour quelques propositions mal sonnantes, n'a-t-il pas livré aux flammes de saint Dominique cet infortuné bel esprit, Vanini? L'obscurité même et le non-sens des moindres écrits ne les préservaient pas de la flamme, à ce point qu'un livret de quatre pages : Le Chapelet secret, une rêverie innocente de la mère Agnès, fut traité comme avait été traité Etienne Dolet et son Double Enfer; comme avait été traité naguère Jean Tyscovius, brûlé à Varsovie pour son hérésie socinienne, mars 1664.
Ne vous étonnez donc pas de notre élonneinent mêlé d'épouvante, en parcourant la liste des livres proscrits, auxquels la maison de l'Enfance a servi d'asile si longtemps
Je vois en effet sur cette liste : L'Évéque de cour opposé à l'évêque apostolique, une satire violente contre ce même archevêque de Reims, Letellier, qui a cbâiié par trente ans de cachot, à la Bastille, l'auteur du Cochon mitre, arraché par violence et par trahison de la ville d'Amsterdam, où l'infortuné satirique avait pensé trouver un asile inviolable. Après VÉvêque de cour, nous trouvons un traité que l'on dirait composé, tout exprès, par saint Cyprien, pour l'Enfance : De V obligation du clergé de vivre séparé des femmes, et réciproquement, car cette séparation même était le commencement et la lin de nos Constitutions. Venaient ensuite les mille et un pamphlets que chaque jour voyait naître contre la triomphante société de Jésus, triomphante des sarcasmes immortels de Pascal, uniquement parce qu'elle a pour point d'appui la conscience du roi Louis XIV, la seule force humaine qui le put opposer au génie des Provinciales. L'émir
Mi
janséniste, animée à bien faire par l'exemple de son grand satirique, ne laissait guère en paix la société de Jésus, et c'était, parmi les plus beaux esprits de la France, à qui lirait tant de folies passées à l'encens et à la fureur : Suppression de la Compagnie des Jésuites, — La Morale pratique des Jésuites., représentée en plusieurs histoires arrivées dans toutes les parties du monde, — La Chasse du renard Pasquin, — Les Enluminures des P. P. Jésuites et le succès de Dlolina sur saint Augustin , — Le Jésuite à tout faire, — Qui des Jésuites ou de Luther ont le plus nui à la doctrine chrétienne? et autres pamphlets d'une violence sans comparaison, même avec les aimables violences des réformateurs de nos jours. Étrange littérature cependant, et qui ne reparaîtra jamais dans aucun pays de l'Europe, à ce point empreinte de railleries et datticisme, d'élégance dans le langage et de violence dans l'injure : armes trempées en même temps
dans l'antiquité chrétienne et dans la comédie moderne, au feu de saint Grégoire, au sel piquant de Molière. Ouvrez-les aujourd hui, tous ces livres perdus, ouvrez-les avec ce sentiment de curiosité sérieuse qui est une des consolations de l'étude, et vous resterez confondus de tant de choses incroyables. Dans ces pages violentes, écrites en pleine sacristie, aux pieds mêmes du crucifix, entre la prière du matin et celle du soir, la calomnie apparaît comme une arme permise; la langue de ces discussions qui précédaient l'érhafaud est la vraie langue française, mais une langue violente, revèche; implacable quand elle maudit, et, quand parfois elle se met à sourire, souriant comme la haine! Tristes et austères passions qui n'étaient pas sans éloquence, qui avaient pour excuse les convictions les plus généreuses de l'héroïsme chrétien.
Dans cette éducation sans contrôle que madame de Mondonvillo faisait subir aux
jeunes esprits confiés à sa garde, elle rencontra ce grand avantage d'une attention soutenue et excitée parla nouveauté même de ces leçons, et de ces doctrines empreintes des rébellions et des dangers tout virils qui ont un si grand charme pour les femmes. C'est ainsi que celte supérieure, ou plutôt cette généra le d'une naissante armée, grandissait, chaque jour, dans sa propre estime et dans les obéissances qui l'entouraient. Quoi détonnant? Elle possédait cette grandeur naturelle du geste, de la démarche, du regard ; cette éloquence qui est un don de l'âme, auquel ne résistent ni les esprits ni les cœurs; personne plus que madame ne poussait au même degré l'amour de l'ordre, la bienséance, qui est le commencement de tout respect, la délicatesse du tact, cette nuance de raison et d'agrément et cette dévotion mêlée de tendresse, qui sont le charme des plus belles âmes. Aussi bien, parmi tant de privilèges quelle
s'était donnés à elle-même, pas un ne manqua son eflet; tout ce qui venait d'elle fut adopté comme une loi sans réplique; il n'y eut qu'une voix pour célébrer taill de louanges; les évèques et les grands vicaires, les huit capitouls et le syndic, le sénéchal et nos seigneurs les président du parlement, les nobles et les bourgeois, le petit peuple et les poètes, les artisans dans la ville et les laboureurs dans la campagne, le haut et le bas Languedoc , célébraient à l'envi cette femme illustre entre toutes les femmes, qui faisait de sa fortune un si bel usage, et qui entraînait tant de filles vaillantes dans son sentier lumineux de zèle, d'élégance et de charité. Elle marchait donc précédée et suivie de ces hommages et de ces louanges, comme marchait le consul suivi et précédé de ses licteurs; les malades invoquaient son nom dans leurs souffrances ; les pauvres gens, chassés de toutes les rues et de tous les parvis par une or-
donnance récente, la saluaient à genoux, implorant sa bénédiction mieux qu'ils n eussent fait pour la bénédiction d'un archevêque; pas un habitant de la ville qui ne rendit justice à cette âme ardente, dévouée et acceptant, avec bonheur, les fonctions les plus pénibles de la charité la plus éclairée; en même temps, pas une famille qui ne lui confiât son secret le plus caché , ses espérances les plus lointaines , ses enfants même quand elle voulait les prendre, et elle les prenait, le plus souvent, au grand encouragement des hommes les plus honorables etles plus prévoyants, qui regardaient comme un devoir d'encourager cette adoption gratuite de tant de pauvres filles sans emploi et sans fortune. En effet, c'était une grande nouveauté, même pour l'Église, cette maison religieuse, plus avide d'une vocation sincère que d'argent comptant, et qui laissait à toutes les familles pauvres les dots que dévoraient tant d'autres mai-
sons religieuses, au grand détriment de la famille spoliée et sans espoir de retour! Ce grand désintéressement remplaçait et au delà, dans bien des esprits, le catalogue des vertus pesées à la balance du sanctuaire , car rien ne vaut pour la popularité une verlu pesée clans la balance de l'intérêt et qui lait pencher la balance de son coté.
Elle était donc arrivée à ce suprême degré d'autorité et de faveur lorsqu'elle fut appelée à jouer un très grand rôle dans le drame ou, pour mieux dire, dans la persécution imprévue qui s'abattit sur l'Église de France en ce temps-là. Ceci mérite quelques explications \ permettez qu'on vous les donne : vous pourriez passer votre temps d'une façon moins agréable, à lire, par exemple, quelque chapitre de M. Proudhon , de M. Cabet ou de tout autre évangéliste de la même farine et du même acabit.
Nous ne voulons pas, tanC s'en faut, vous prendre par trahison, et vous engager, sans vous en prévenir, dans les détours d'une polémique théologique. — Soyez donc pour bien avertis que le chapitre que voici pouvait fort bien s'intituler : Dissertation sur l'autorité légitime des rois en matière de régale* , ou bien : Traité singulier des régales, ou des droits du roi sur les bénéfices ecclésiastiques* ; ou, si
1 1 ) A Cologne, chez Pierre Marteau.
(2) Pari*, chez Jean Guignard, in-4\
vous l'aimez mieux : Gallia vindicata , c'est-à-dire la réfutation du P. Maimbourg en faveur de celte déclaration de 1688, brûlée à Rome par la main du bourreau! — Nous pourrions, en même temps, nous engager à démontrer invinciblement le droit que nos rois ont toujours eu à pourvoir aux églises vacantes*. Certes, à une autre époque que l'époque où nous vivons, pleine de tumultes et de paradoxes , chaque jour apportant sa nouvelle Église et signalant du haut des barricades les nouveaux apôtres-prédicateurs d'une religion inconnue, nous n'irions pas ranimer les tempêtes de l'Église d'autrefois. Mais aujourd'hui quel moyen plus certain d'oublier les misères présentes ? Laissez-nous donc vous raconter, connue contrastes, les grandes luttes, les luttes courageuses, honnêtes et éloquentes d'une société paisible, d'une Église croyante et
(1) Nouveau Traité de la nujale, par M. Larroque. Amsterdam.
Ml
d'une royauté entourée d'obéissances et de respects.
L'Église de France, une et indivisible, n'avait jamais oublié qu'elle avait été fondée par tant d'illustres évêques qui , après avoir sacré et couronné nos premiers rois, s'étaient fait leur noble part dans celte royauté même, l'œuvre puissantede leur sagesse et souvent de leur génie. Prêtres et grands propriétaires tout ensemble, les évêques de la France féodale avaient conquis un empire légitime dans les assemblées générales de la nation, si bien que, la seigneurie de la terre venant à leur échapper, ils retrouvaient toujours l'autorité épiseopalc ! Juges des rois au tribunal de la pénitence, ils eurent longtemps la prétention de rester leurs juges en plein concile; cette couronne qu'ils avaient donnée d'abord au nom de Dieu, ils l'avaient donnée plus tard au nom du peuple, et comme représentant te uiéme peuple, entreprise énorme et justifiée ce-
pendant par l'indignité même de tant de princes incapables de régner. Plus lard encore les entreprises de la cour de Rome , l'usurpation des tribunaux ecclésiastiques sur la loi civile, l'excommunication tombée du Vatican, l'abus du testament écrit sous la dictée du confesseur, la fin du monde sans cesse annoncée aux fidèles du haut de la chaire de vérité, et d autres motifs plus dignes de servir de base à une si grande autorité : les services rendus à la science, à la philosophie, aux belles-lettres; l'éducation de cette nation avide d'apprendre et de savoir ; la France entière si souvent et si habilement gouvernée par tant de grands hommes d'État sortis du sacerdoce, — tant «le causes réunies avaient lait, du corps épiscopal français, une puissance formidable à laquelle le roi Bourbon et vainqueur, Henrile-Grand lui-même, s'était estimé heureux de rendre les armes. Pourtant même après l'abjuration «lu Béarnais, disant que Paris
valait bien une messe, plus (l'un évêque ref usa de chanter le Domine salvum ! A Toulouse même on avait vu l'évêque abandonner son église suivi des capucins et des carmes, plutôt que de proclamer le huguenot, et il fallut que le parlement condamnai nommément l'évêque de Béziers à faire mention du roi, et ce : sous peine de saisie du temporel*. Au reste, on avait vu mieux que cela dans les temps anciens; n'a-t-il pas fallu un ordre du parlement de Paris pour que le titre de roi fût rendu à saint Louis, dans les litanies de l'Église gallicane : Ludovicus rex ?
De cesexigencesetdecesordres souverains des divers parlements contre l'autorité de nos seigneurs les évêques, bien des rancunes devaient surgir. Attaqué par des arrêts, le clergé se défendit par des censures, et en
(1) El aussi l'archevêque de Bordeaux. (Arrêt de la cour du parlement de Bordeaux contre le cardinal de Sourdis
arrlipv^quc île Bordeaux. )
ceci il fut vigoureusement soutenu par la cour de Rome, qui, chaque année, dans la bulle incarna Dominé, ainsi nommée parce qu'elle se lisait le jeudi saint, renouvelait les protestations de l'Église romaine contre les envahissements de la loi et de l'autorité civile. Il ne s'agissait de rien moins, dans ces foudres in cœnâ Domini, que d'excommunication majeure contre les juges laïques qui osent appeler les évêques à leur tribunal, à leur audience, à leur chancellerie, à leur parlement. Sont excommuniés , ipso facto, ceux qui publient des lois, édits, règlementsattentatoires aux droits du saintsiége ; sont excommuniés les procureurs généraux qui mettent ces lois en pratique; ordre aux primats, évêques et archevêques de publier la présente bulle émanée du zèle même de saint Pierre : Romani pontificis , pastoralis vigilantia.
Même dans les premières années du dix-septième siècle , et sous la royauté
naissante , l'opposition des évêques aux arrêts du parlement allait si loin encore, que l'évêque de Castres, condamné à réparer sa cathédrale ruinée par les guerres de religion, avait excommunié, de sa propre autorité, deux conseillers du parlement de Toulouse, qui , en revanche , avaient frappé lévêque d'une amende de deux mille livres, l'ajournant à comparoir en personne. Aussitôt grandes rumeurs et grand tumulte ; les uns proclament la monarchie absolue du pape, les autres se rangent à l'autorité du parlement! Alors se firent entendre les autorités les plus illustres, le cardinal de Joyeuse, le cardinal du Perron, pour le pape1; et du côtéde l'Église gallicane, Achille de Harlay ! Même le parlement de Paris fit lacérer le livre fameux du cardinal Bellarmin 2.
(1) Traité de la puissance du Pape. Savoir s'il a quelque droit, empire ou domination sur les princes séculiers. Trad. du latin de Guillaume Barclay. Pont-à-Mousson, 1611.
(2) De la puissance du Pape dans les choses temporelles,
Parmi les diverses prétentions de nos seigneurs les cvêques, on entendit soutenir que, dans certains cas, un évêque pouvait se marier. Témoin l'archevêque d'Aix, amoureux de la belle Françoise de Liand, et qui l'épousa, un beau jour, à une messe de mariage qu'il avait dite lui-même! Histoire détestable in moribus , erronée in doctrine, et qui rencontra des apologistes dans ce pêle-mêle ardent de docteurs et de baillis, de théologiens et de sergents, de bulles et d'arrêts, d'amendes et d'excommunications. Dans celte arène des disputes violentes accouraient , à perdre haleine, tous les esprits turbulents, toutes les imaginations saines ou perverties, tous les ambitieux qui se cachaient leur ambition à eux-mêmes : Jacques Keller1, Léonard d'É-
flans laquelle cette phrase était écrite, qui renvoyait bu néant la maison de Bourbon : Le fils de l'hérétique Mi incapable de rii/nei .
(\) Mystifia politiea.
tampes, le fameux Santarel, plus célèbre en ce temps-là et plus controversé que notre illustre Proudhon en personne ; et le collège de Clermont, et la Sorbonne, et toutes les universités du royaume, et pour tout dire : les réunions, délibérations, assemblées, conférences pour ou contre l'autorité royale, pour ou contre la puissance temporelle des papes! Discours, sermons, pamphlets, dissertations, thèses de bacheliers, thèses de docteurs, en français, en latin, en allemand; dans toutes les sacristies, dans tous les séminaires, dans chaque maison religieuse, un bruit à ne pas s'entendre.... Et, de nos jours, de grands politiques se figurent que la France a besoin, pour vivre, des émeutes du hasard, des conspirations de la nuit !
Plus que toute autre province, le Languedoc prit sa part de ces luttes et de ces disputes; le parlement était violent en ses volontés, l'Eglise était obstinée en ses résis-
tances ; si , par exemple, l'évêque de Narbonne et l'évêque de Béziers se permettaient de lever quelque contribution sur les sujets du roi, aussitôt le parlement envoyait ses commissaires pour constater la concussion, en dépit de toutes les violences et de tous les outrages. En même temps recommençaient les plaintes un instant apaisées ! C'en était fait, s'écriait-on, de V honneur du royaume très chrétien; le parlement venait d'attenter à l'Eglise de Jésus-Christ, et le roi était supplié de rendre justice à l'archevêque de Narbonne : « sinon, disait la supplique, nous serons autorisés à prendre le fouet pour chasser les marchands du temple ! » Or ici, les marchands, c'étaient les hommes parlementaires, et le roi lui-même fut forcé découter jusqu'au bout cette insolente épître des gens de l'évêque contre les gensdu roi; tant Sa Majesté se souvenait qu'il n'y avait pas déjà si longtemps, elle avait pu grand'peine à trouver des juges pour ju-
ger le cardinal de Retz, el qu un simple curé de Paris, le curé de Saint-Séverin, avait été soutenu dans ses résistances par les plus illustres prélats du royaume! Au reste, il arriva et il devait arriver, en effet, que le roi Louis XIV finit par démontrer, et d'une façon sans réplique, que les évêques de son royaume étaient évêques par la grâce du roi. tout autant que par la grâce du saint-siége apostolique.
Et ce jour-là put compter parmi les grandes conquêtes de la couronne ; cette fois, la prise de Breda était surpassée : Quatuor regibus frustra conantibus ! L'apaisement de ces conflits fit cesser pour longtemps Pirri tation du clergé, les inquiétudes de la magistrature, les agitations de ce peuple qui partageait ces divisions intestines, comme c'était son droit et son devoir. On dirait, en effet, à voir l'ardeur apportée dans ces guerres, que le peuple de France obéissait à la loi de Sparte, qui voulait que chacun
prît parti pour ou contre, dans les guerres civiles; l'Eglise elle-même comparait les indifférents et les sceptiques à des chiens muets, qui ne sont bons à rien, non pas même à aboyer : Canes muti, non valantes latrare.
Donc, au milieu de sa gloire, de ses vengeances et de ses amours, sur les ruines des jansénistes et sur les prétentions des évêques de France, le roi avait établi victorieusement cette maxime royale, qu'il avait formulée avec l'énergie et le despotisme de sa volonté : « L'indépendance de notre couronne, de toute puissance que de Dieu , est une vérité constante et incontestable, » lorsque, après les premiers temps pacifiques, de celte formule, qui semblait acceptée de tous , s'éleva le nouvel orage dont les conséquences devaient être si glorieuses et si terribles pour l'héroïne de notre livre, et c'est ici que nous devons retrouver M. de Ciron.
Il aimait cette femme d'un amour prévoyant et dévoué, et, dans les prévisions des luttes à venir, il lui expliquait, de son mieux, les destinées auxquelles il lavait réservée. «Maintenant, lui disait-il , que vous êtes appelée à jouer un certain rôle dans l'Église militante, apprenez du moins ce que M. Arnauld et moi-même nous attendons de vous. Nous combattons pour la liberté de conscience; nous sommes des alliés naturels de tous les martyrs; nous avons pour ennemis naturels quiconque obéit aux lois du siècle et toute celte phalange de la société de Jésus qui déjà vous estime assez pour vous craindre. Ah ! chère âme, qui ne voulez pas être sauvée, je vous ai assez aimée pour vous abandonner dans vos voies de perdition, mais encore fautil que vous soyez perdue avec honneur, et que votre damnation éternelle soit rachetée, ici-bas, par la reconnaissance , pat l'estime et l'admiration des hommes, édi-
fiés du moins par la grandeur de votre courage. Vous êtes belle, vous êtes fière, vous êtes une volonté, et moi je ne vous parle ni en prêtre ni en chrétien , je vous parle en galant homme, tout prêt à se damner pour vous. »
Il s'arrêta un instant, vaincu par ses émotions; puis d'un ton plus calme :
« Ecoutez-moi ! De grands événements se préparent dans l'Église, et il est bon que vous sachiez le seul parti que vous pourrez prendre avec honneur. Nous aA'ons un roi d'un despotisme implacable, et plus jaloux de dompter les âmes que de faire courber les têtes et plier les genoux. Il s'agit d'une persécution cachée encore, mais évidente, et les plus fermes génies de notre Église, ses plus hautes vertus, se briseront contre cette montagne d'orgueil. Vous savez la dispute qui, dans ces jours funestes, tient en éveil la cour et la ville, l'Église et le monde, les ambitieux et l«'s chrétiens. Par un effort
hardi , incroyable, le roi prétend qu'il a le droit de disposer, non-seulement du revenu des évêchés de son royaume, pendant les vacances du siège, mais encore il prétend conférer ces bénéfices, et nommer lui-même les abbés, à défaut de l'évêque mort! Or, ceci est tout simplement la ruine de l'Église et le déshonneur des évêques de France, dont le règne est fini! Les voilà devenus désormais la fable des provinces; leur lumière s'est obscurcie; leur sel a perdu sa saveur; l'autorité les a quittés pour ne plus revenir. Ce roi , qui s'enivre si cruellement à la fontaine de sa propre vanité, comme dit saint Paul, s'est montré plus cruel pour l'Église chrétienne que toutes les plumes ensemble de Bèze, de Calvin ou du sieur du Plessis; il nous traite plus mal que si nous étions des vaudois, des albigeois, dus luthériens ou des calvinistes. Il ne sait donc pas que l'empereur Théodose le jeune écrivait lui-même, aux pères du concile
d'Éphèse : « qu'il n'est licite qu'à celui qui est de Tordre des évêques de se mêler des affaires de l'Église ; » il ne sait donc pas que les deux colonnes de son royaume ne sont autres que la piété et la justice! Ces biens d'Église dont il dispose, ces dignités de l'évêque dont il devient l'usurpateur, tiennent par un lien sacré aux libertés de l'Eglise gallicane; l'Église en avait la propriété dès sa naissance chrétienne, elle en jouit depuis le siècle des apôtres, et voici que les légitimes évêques, enfants de la Jérusalem céleste , sant traités comme s'ils étaient nés dans les flancs d'Agar la servante! Oui, et qui dit un évêque, dit un évêquede droit divin, comme l'a su bien dire l'archevêque de Vienne au roi Henri IV; et qui touche au ministère du royaume de Dieu, touche au principe de la royauté même, car le principe est le même : l'élection des prêtres, des seigneu rs et du peuple. Kl voilà de nouveau la paix du royaume et des consciences précipitée
en (le grands troubles, la porte ouverte aux plus cruelles injustices, le roi très chrétien se substituant, de son autorité privée, à l'autorité de ces conciles, si importante au temps de Charlemagne! El les voilà tombés dans ce profond abîme, ces vénérables pasteurs que saint Paul appelait : « la lumière du monde; — vous êtes des dieux sur la terre, » leur disait-il; et aussi cette parole de saint Luc : « Vous n'êtes pas venus au monde pour être gouvernés, mais pour gouverner! » et le Seigneur : « Qui vous écoute, m'écoute! » Mais, hélas! ils ne sont plus écoutés! une loi injuste les dépouille de leur héritage, « ces héritiers de toute la possession du Seigneur; » le gouvernement de l'Église passe dans l'usurpation royale, et les voilà réduits à l'extrémité du pape Libère, lorsque l'empereur lui donna trois jours pour condamner Athanase : — «Trois jours, dit le pontife, ne changeront pas mon droit en injustice; c'est pour-
<pioi envoyez-moi sur-le-champ en exil. » Ainsi parlait l'abbé deCiron dans son enthousiasme guerrier. Il ne disait pas, peutêtre même il ne savait pas que cette question de la régale était soulevée par les vaincus de Port-Royal, et que ce brandon de discorde, jeté soudain dans la paix de l'Église, avait été allumé aux torches mêmes qui avaient dévoré la célèbre abbaye. Dans son ardeur à soutenir les anciennes élections canoniques, il ne voulait rien entendre des plaidoyers de la couronne qui se défendait comme on l'attaquait, dans de longues et difficiles plaidoiries. Le roi alléguait, en effet, que l'établissement des évêques en France, avait toujours dépendu de l'autorité des rois ; que le droit de régale était un des plus imprescriptibles de la couronne; que ce droit de régale remontait au concile d'Orléans, au temps de Clovis1, à
(1) Harmonie et conférence des magistrats romains avst les officiers françois. Lyon, 1574.
qui l'élection et la nomination des évêques et antres bénéfices fut accordée en récompense de la défaite d'Alaric, roi des Visigoths hérétiques ; qu'elle procédait de la donation faite à Charlemagne et à ses successeurs, pour la défaite des ariens, déclaration renouvelée en la personne de Charles le Chauve : ■ Que tel droit des appartenances de la couronne de France donne au roi la disposition desévêchés vacants, tout comme le seigneur féodal dispose du fief de son vassal, jusqu'à son serment de foi, hommage et fidélité! Lui-même, le roi CharlesVJ, dans un concile provincial de tous les prélats et des universités de son royaume, n'avait-il point arrêté qu'on ne recevrait pas les huiles de la cour de Rome en opposition au droit de régale? « que la collection des bénéfices aurait son cours, nonobstant tous les empêchements de la cour romaine avec ses exécutoires et commissaires? » C'étaient là des réponses positives de la couronne
aux lamentations de L'Église, el comme les évêques insistaient, disant, les plus hardis : « Malheur à qui s'appuie sur les rois de Syrie, plutôt que de se confier à son Dieu ! » la couronne, entourée de tous les légistes et de tous les historiens du royaume, redoublait de motifs el d'arguments. « Ce n'est pas en vain que la France porte les lys sur lesquels a reposé le fils du Père céleste, el c'est pourquoi elle est resiée libre envers ses légitimes évêques1! »
(Vêtait même un des privilèges du parlement de Paris , si quelque bulle du pontife s'éloignait de l'ancienne modestie des anciens papes, d'en faire remontrances au roi. M. Jacques Capel, conseiller et avocat du roi, en ses mémoires dressés pour le roi très chrétien et l'Église gallicane, appelle le roi son souverain seigneur, parce que le roi est « empereur en son royaume, » parce qu'il
(1) De la Liberté de l'Église gallicane, par M. Bédé, avocat .m parlement <le Pari». Sanmtir,
lient sa couronne immédiatement dé Dieu, parce qu'au roi appartient la protection, garde et conservation des biens, franchises et libertés de l'Église, parce que du roi dépend l'état pacifique, intégrité, bon ordre et honnêteté de l'Église ! Et l'avocat déduit ses raisons : l°des anciennes chroniques de France qui sont dans l'abbaye Saint-Victor; 2° des usages de saint Louis et de Charlemagne; 3° des ordonnances de Philippe le Bel et du roi Charles IX,déclarant le royaume de France : « pays libre et non obédientiaire!» Ainsi parlaient maître Pierre Pithou et maître Claude Fauchet et messire Jacques de laGuesle, le procureur général, quand il disait : « Comme Dieu est, par nature, le premier roy et prince, le roy l'est par création et par imitation ! » Et , lui-même, le fils de Dieu ne s'est-il pas fait enregistrer sur les registres de l'empereur Auguste , lorsque l'empereur ordonna le dénombrement des hommes de l'univers? Telles étaient les rails
sons , les plaidoiries ; tels les motils , et quand enfin le roi se lut assez défendu , il formula sa loi, précédée d'un préambule, le préambule, celte justification du prince et, pour ainsi dire la sauve-garde de son honneur!
il fallut obéir, on obéit; les évêques se résignèrent, et comme le criait énergiquement un des évêques opposants : « l'Église de France s>st égorgée avec son propre couteau ! » A peine si, dans celte débâcle universelle, quelques hommes se rencontrèrent, aspez hardis pour ne pas signer sans conteste cette décapitation de Tépiscopat français.
Un des premiers, protesta, Henri Arnauld, évèque d'Angers, et avec ce grand évêque, Nicolas de Busenval, évêque de Beau vais; Henri de Gond vin, archevêque de Sens; Félix Vialail, évèque et comte de Chàlons; Gilbert de Choiseul, évèque de Cominges; Antoine Godeau, évêque d<*
Dreux; Hercule de Ventadour, évêque d^ Mirepoix ; Claude .loly, évêque et comte d'Agen ; les évêques de Soissons, d'Amiens, de Tulle, de Troyes, de La Rochelle, suivirent l'exemple de leurs doyens, mais, plus prudents et plus sages, ils imaginèrent de se réfugier dans le silence respectueux ! — de crainte de scandaliser les fai Mes .disaient-ils.. — et de trop irriter les forts, pouvaient-ils ajouter. Cette doctrine du silence respectueux, toute nouvelle alors, consistait à ne rien répondre, à ne rien objecter, mais aussi à ne rien approuver; celait bien un*1 soumission, mais une soumission contrainte et forcée, une façon muette den appeler au futur concile !
Que les évêques fussent dans leur droi t dobéir avec cette résignation et cette tristesse, qui en doute? Eh bien ! telle était l'autorité royale, que ie silence respectueuxïvxt tourné en crime. Des casuistes se rencontrèrent pour soutenir que rien de semblable n'était
indiqué dans les Ecritures; au contraire, cette obéissance coupable allait directement
contre le devoir des évèques, «qui doivent donner à leur troupeau, même aux dépens i\o leur vie, une bonne pâture, en leur parlant sans artifice, d'une manière vraie, éloignée de tout mensonge et de tout relâchement. » En vain les évêques du silence respectueux répondirent par l'exemple de Jésus-Christ lui-même, qui, plus d'une fois, s'est servi de paroles ambiguës, en présence des pharisiens et même à la barre de ses juges; en vain ils invoquaient l'innocence de la colombe unie à la prudence du serpent , les paraboles et les prophéties de l'un et de l'autre Testaments. « Votre réponse, leur disait-on au nom du roi, ne décide rien ; elle laisse à chacun la liberté d'interpréter votre silence comme bon lui semble, et vousmêmes vous entretenez l'Église dans les divisions que vous faites semblant d'improuverl » Réponse juste ot péremptoire, argu-
nient à majori ad minus, comme on disait dans l'école; et ainsi tous nos évèques du silence respectueux furent atteints et convaincus d'avoir voulu remplacer la vérité divine, invariable, infaillible; par on ne sait quelle fiction variable et incertaine qui faisait d'un grand procès religieux une vaine procédure de mur mitoyen, dans laquelle les arbitres essayaient d'arranger le procès en litige par de mutuelles concessions.
L'avis de la couronne fut, à un certain point, l'avis de deux évèques éminents de l'Église, monseigneur François Pavillon, évêque d'Alet, monseigneur François Caulet , évêque de Pamiers , deux docteurs renommés dans toute la chrétienté, « pareils à deux beaux arbres plantés dans une riche vallée , dont les fleurs répandent sur le monde entier une suave odeur de science, de piété et de verlu *. »
(1) Relation de w qui s'est poissé touchant f affaire de !a
Ces deux hommes, illustres par toutes les vertus de lépiscopat, après avoir bien pensé à la précaution du silence respectueux, jugèrent en eux-mêmes que ce n'était pas là un abri suffisant pour leur conscience; que ce moyen était trop rempli de variations, d'illusions et de condescendance, et qu'il valait mieux déclarer à la face de l'Église universelle leur sentiment entier sur celte tyranuie! « Sur notre salut éternel, disaient- ils, nous sommes obligés de montrer les répulsions cachées sous le voile de notre silence! C'est notre devoir de chrétiens et d'évêques de parler librement dans les choses de la foi, et de tenir d'une main ferme le flambeau de la vérité, afin d'éclairer les ténèbres qui nous menacent! » Ainsi parlaient ces deux vieillards, pareils à des confesseurs de la foi sous Néron ! Une vie austère et remplie de bonnes
régale, dam les diooèses d'Alet et de Pamiers, jusqu'à l« mort de M. l'èvéqu* d'Alct.
œuvres, irenle-huit ans d'épiseopat et toutes les infirmités de la vieillesse, semblaient défendre l'évêque d'Alet et l'évèque de Pamiers contre les violences de la royauté offensée... Rien n'y fit! On les accable, l'un et l'autre, d'humiliations et d'outrages; on chasse leurs chapelains, on exile leurs adhérents; on saisit leur temporel; on remplit leurs chanoinies vacantes, comme si elles étaient vacantes en régale, et ces deux héros, debout sur les ruines de leur Église, remercient Dieu qui leur a donné ce courage! Dans cette dispute, l'archevêque de Toulouse se montra implaca ble! Pour un de ses clercs que l'évêque de Pamiers n'avait pas voulu recevoir, il excommunia le saint évèque de Pamiers, et comme M. de Ciron venait au secours de l'évêque excommunié, on s'empara , la nuit, de M. de Ciron, et on le porta hors du royaume, avec défense d'y rentrer, sous peine de mort! Ce fut alors que le père
Cerle et le père Aubarède , semblables à deux lions de la tribu de Juda, s'en furent déchirer, à la porte même de la métropole, l'excommunication injuste lancée par l'archevêque ! Sur quoi on leur fit un procès en rébellion, et ils furent condamnés à la peine de mort. — « Enfin la chose fut poussée « avec tant de chaleur par monseigneur l'ar- « chevêque de Paris, qu'après avoir fait « condamner ces grands-vicaires à avoir « le cou coupé, il entreprit le pape à son « tour, et conseilla à Votre Majesté dé faire « examiner ses brefs, où il prétendait qu'il « y avait des choses qui portaient atteinte à « votre autorité royale1. » C'est qu'en effet la voix du souverain pontife ne fut pas écoutée; c'est que l'excommunication de l'archevêque de Toulouse, levée par le Vatican, fut mainlenue par la cour de Versailles; c'est que l'exil, la confiscation, la
il) Testament politique de M. J.-B.Côlbcrt,
prison, furent appelés en aide à ces vengeances implacables ! Laissez-nous, cependant, glorifier, à tant de distance, les noms oubliés de ces rudes jouteurs ! Ils ont combattu avec courage pour la vérité; ils sont morts avec confiance et rêvant une gloire éternelle. — « Les actions des princes, se disaient-ils, et les divers événements des royaumes et des empires, choses de néant! Et combien sera-t-il plus honorable aux historiens de l'avenir d'écrire l'histoire de ce qui se passe dans l'Église et dans l'empire de Jésus-Christ! » Dans la naïveté de leur orgueil chrétien, ils trouvaient qu'il était juste et sage, aux écrivains de bonne volonté, de laisser dans l'ornière sanglante les soldats des batailles profanes, afin de mieux rendre les honneurs mérités aux combattants de l'Évangile ! C'est ainsi qu'ils ont agi pour leur propre compte. Madame (iuyon les a plus occupés que madame fie Maintenon elle-même ; Bossuet et Fénelon,
en bataille rangée, leur ont paru plus grands que toutes les batailles du grand Condé et de M. de Turenne; les Flandres conquises, le Rhin franchi, les Pyrénées abaissées, la couronne d1 Espagne devenue un des fleurons de la couronne de France, ont moins compté dans les curiosités de leur esprit et dans les émotions de leur âme que les cinq propositions, la bulle Unigenitus et la régale! Là est leur vie, et là aussi leur gloire! Interrogez le premier \enu, dans cette armée de docteurs; il vous dira où leur droit commence, où leur droit s'épuise; par quelles lois, quels usages, quelles coutumes l'Église du Languedoc, plus que toute autre province française, échappe aux officiers ordinaires du roi; ils invoqueront, eux aussi, en faveur du privilège canonique, Charles VI, Charles VII, Louis XI et le roi Louis XII, père du peuple ' Ainsi fut écrite, par l'évêque d'Alet, cette Lettre au Roi, que le parlement voua à
Cindex de sa justice, et qui est un chefd'œuvre de logique, d'éloquence, de bon sens.
Mais, hélas! le coup était frappé! l'arrêt était porté ! Lesévêchésen deuil pleuraient leur évêque captif; l'Église de Toulouse pleurait M. de Ciron , exilé, pendant que la supérieure de l'Enfance, abandonnée désormais à son propre conseil , se demandait de quel côté viendrait le châtiment et la vengeance de tant d'injustices? Seule au fond de sa maison silencieuse, elle contemplait, d'un regard plein de fièvre, ces évêques épars, ces chrétiens captifs, ces exils sans rémission , cette profonde douleur de l'épiscopat frappé dans ses chefs les plus vertueux et les plus illustres, le pape luimême osant à peine se plaindre de l'envahissement de la puissance royale sur la primauté de l'Église romaine, et des juges séculiers sur les causes les plus ecclésiastiques.
Le monde entier contemplait ces excès extraordinaires et presque incroyables, se demandant par quelle suite de malheurs le fils aîné de l'Église venait d<> rompre le nœud sacré qui rattachait tous les évèques du monde dans un même épiscopat?
fies choses en étaient donc arrivées à un grand état d'exaspération et de douleur, lorsque soudain, au milieu de cette ville et de cette province remplies de ces passions, de ces injustices, de ces violences, s'abattit un fléau pareil aux sauterelles d'Egypte, et mille fois plus cruel : nous voulons parler d'une myriade de livrets, de brochures, de feuilles volantes, sorties on ne savait de quelles ténèbres, mais si horribles dans le fond et si perverses dans la forme, d'un sel si acre et d'un venin si corrosif, que ce fut
tout d'abord une épouvante générale; à peine si les passants osaient ramasser ces hérésies, qui peu à peu circulaient sous le manteau, chacun s1 enfermant clans le plus profond de sa demeure, pour lire à loisir et tout à son aise cet appel éclatant à la haine, à la vengeance, aux passions politiques, aux passions religieuses. Comme le remarque fort bien un écrivain de ce temps-là : « La France, semblable à un champ qui pro- «duit de bonnes et de mauvaises plantes, a adetouttempsnourrides esprits si enclins « à dire librement leur avis de toutes eho- « ses, » que Ton se fût ansez peu inquiété de ces publications violenf.es, si elles n'avaient pas été lancées dans le public avec cette profusion' insensée et qui tenait du prodige. Notez bien qu'il y allait de la lêle, ou tout au moins d'une captivité éternelle, à se laisser prendre en flagrant délit de te crime de lèse-majesté divine et humaine; notez bien que le papier imprimé était la
plus grande terreur du roi et de la justice! Pas de châtiment assez terrible! pas de cachots assez profonds! pas de bastille assez inviolable! On eût dit cependant que l'atrocité même des supplices qui leur étaient réservés redoublait l'ardeur et le courage de ces pamphlétaires invisibles; chaque jour apportait dans la ville épouvantée une protestation nouvelle, et chaque jour plus violente en faveur des victimes de la régale : ces pamphlets atroces parlaient au nom de l'Église de France! au nom de la vérité et de la justice indignement outragées ! au nom des pasteurs, des docteurs, des évêques, des prêtres, des religieux, de tant de victimes persécutées et maltraitées en cent manières cruelles, dans leur libellé et leurs privilèges, dans leur vie et leur fortune, sans aucune forme de justice! Qu'allait devenir le troupeau de Jésus-Christ, abandonné aux loups dévorants du père Lachaise; et comment le roi de France n'a-t- il
pas compris qu'il va passer dans toutes les nations et dans tous les siècles pour le plus lâche et le plus insensible des persécuteurs? En même temps on faisait un appel direct à tous les chrétiens de bonne foi ; on réclamait leur aide et leur appui pour tant de braves gens abandonnés à la fureur des juges et des satellites de la royauté! L'épiscopat français a-t-il donc perdu toute solidarité et toute sympathie? Les assemblées du clergé sont-elles donc une cérémonie frivole, et leurs décisions sont-elles devenues un rempart inutile? Qu'avez-vous fait, o chrétiens! de l'évêque et du chapitre de Pamiers? Dans quel abîme avez-vous précipité, par votre indifférence, l'évêque et le chapitre d'Alet? Comment n'avez-vous pas compris, dès le premier jour, les connivences criminelles de l'archevêque de Toulouse, du père Lâchai se et des jésuites? Ah ! chrétiens insensés, qui courbez la lêlesous des lettres de cachet datées de Versailles.
qui avez laissé condamner à mort le père Cerle et le père Auharède comme impies et sacrilèges, qui avez laissé partir M. de Ciron comme un faussaire et un voleur, qui avez vu passer, sans briser ses fers, le savant théologal de l'église cathédrale de Séez, bâillonné et chargé de chaînes, pour être précipité dans une prison perpétuelle, sur une des îles de la mer! « De bonne foi, je vous le demande, jamais persécution plus cruelle a-t-elle frappé une église plus innocente? ô lâches chrétiens! ô parricides! ô ingrats! »
In autre jour, c'était M. de Foucaut, l'intendant par intérim de la province (M. d A guesseau était rappelé), que le pamphlet prenait à partie, le comparant à ce Rictovarus, préfet des Gaules sous l'empereur Dioclétien, lequel Rictovarus, poussé par le remords, sejeta lui-rnème dans le bûcher préparé pour ses victimes! Bientôt le pamphlet en vint à attaquer directement 1 ••>
droits de la couronne : « Le voyez-vous ce
« roi ignorant, qui s est armé du zèle de la
« religion? comme disait Calvin. 0 honte U
« il se conduit comme Luther ! 11 raisonne
« comme un théologien du Brabantl 11 a
« avili sa conscience jusqu'à la déposer aux
« pieds des jésuites, ces hypocrites semeurs
« de discordes, ces fléaux de la chrétienté. »
— « Mais, grand Dieu! qui pourrait rete-
« nir les desseins, l'orgueil barbare et la
« gangrène ambitieuse de ces gens-là, qui
« à peine se pouvaient tenir en leur peau
« parmi les olives, le serpolet et les sou-
« liers de corde, maintenant ensevelis de-
t» dans les threzors de l'Orient et de l'Oc-
« cident?» Tels étaient les reprocheset telles
les violences, dans lesquels personne n'élait
épargné : pages véhémentes, écrites dans
le vrai style du pamphlet, sans loi, sans
ordre, sans frein, mais avec l'énergie, la
passion et la logique effrénée de la colère.
Cela s'appelait saupoudrer son discours d'un
grain de moutarde êvangèlique. line lois lancé, le pamphlétaire appelait à son aide - les prophètes et les démons, les apôtre? et les philosophes, Jésus-Christ et Jupiter ! Il versait la coupe de Circé dans les gouffres de feu et de soufre, mêlant les serpents aux torrents et aux fumées, les exécrations aux blasphèmes; vouant à l'injure les enfants et les pères, les générations passées et les générations «à venir; le pamphlet faisait armes de toutes choses, du juste et de l'injuste, du sacré et du profane; il empruntait à Cicéron, à la Bible, au psalmiste, leurs indignations les plus véhémentes : « Le prince « sans pitié à l'égard du pauvre est sem- « blahle à un lion rugissant et à l'ours af- « famé! » En un mot, toutes sortes d'évocations fantastiques, et, pour parler leur langage, « une sublime rhétorique de charmes sanglants! »
A cette attaque imprévue, inouïe, incroyable, qui s'annonçait, comme venant en
5tfÔ droit* ligne ries portes do la basilique du prince des apôtres, du champ de Flore, de la chancellerie apostolique et de la cour générale du Mont-Cilérien, l'Église et le parlement de Toulouse, le haut et le bas Languedoc restèrent frappés de stupeur et d'épouvante. Quels étaient les auteurs, les fauteurs et les complices de ces livres abominables? Quelle vipère avait changé en poison et en poignards contre le roi la langue française, ce noble outil , utile naguère à l'assemblage et à l'ornement de la France, tourné aujourd'hui à sa dissolution et à sa piperie? Quelle rage , quelle fureur, quelle audace osaient ainsi s'asseoir sur le trône de la majesté royale, et remplir de malédictions la bouche de tout un peuple? Toutes les forces du Languedoc, toute l'intelligence de la justice, toute l'activité de la police, furent employées à découvrir et à châtier ce mystère d'iniquité; en vain on chercha du côté de l'Espagne, du côté de
ht Hollande et de l'Angleterre... pas un indice qui mît sur la trace de celte conspiralion, on ne put rien découvrir, et la justice impuissante en fut réduite à charger outre mesure son immense catalogue librorum expurgandorum , c'est-à-dire le catalogue des livres dont il faudrait purger la surface de V univers.
Ce mot catalogue vous paraîtra , je l'espère, une transition suffisante, et nous passerons de plain-pied dans la boutique de maître Henri Mayer, libraire assermenté de la ville et imprimeur du clergé de Toulouse ; un bonhomme , ce Mayer , qui portait un grand nom, et qui certes n'eût pas imprimé Y Imitation imprimée, en 1480, par un de ses ancêtres, Henri Alaman Mayer, qui lui-même fut dignement remplacé par Jean Grand-Jean, le véritable prince de la rue de la Porterie, où ses vieilles presses fonctionnaient encore au milieu du dix-septième siècle. Mais, hélas! que l'œuvre était
déjà changée, et qui eût pu reconnaître dans ces machines inertes les mêmes forces qui avaient mis en lumière les premières leçons du droit romain, les premières thèses soutenues par les jurisconsultes de Toulouse? En effet, aux premiers temps de l'imprimerie, notre ville intelligente eut l'honneur de suivre ardemment ce grand courant de la civilisation nouvelle; elle obéit, docte et inspirée, au souffle venu de l'Allemagne, au nouvel art qui allait agrandir et changer le genre humain. Une des premières villes de France , elle ouvrit ses écoles, ses académies et ses portiques aux disciples errants de Guttenberg, lorsqu'ils portèrent à travers l'Europe étonnée la presse, cette nouvelle machine d'État. A cette heure encore, Toulouse se vante à bon droit des livres de Jean Patrix, d'Élienne Clebal, dos Gnerlins, des Colonnes, dos Rose, des Sagourt, du fameux imprimeur G. Boude ville, excellents maîtres,
dont les exemplaires sont payés au poids de l'or et ne sont vraiment pas trop payés, à ce prix-là1.
Dans la boutique de maître Mayer, l'imprimeur-libraire, les livres étaient rangés sur des rayons de bois de chêne, et ces rayons, à les bien étudier, représentaient naturellement le pêle-mêle de poésies , de croyances, de philosophie, de théâtre, de romans, de théologie et de superstition dant se composait la littérature française, à ce moment solennel de notre langue et de notre histoire. Que de poètes oubliés de nos jours, qui faisaient la parure éclatante des librairies les mieux choisies, et qui sont passés aujourd'hui, à l'état des livres rares et souvent introuvables! Au contraire, vous fussiez entré chez maître Mayer, et vous lui eussiez demandé, non pas X lmita-
(1) Altercation, en forme de dialogue, de VEmperem Adrian, et du philosophe Épictète, un des livres les plus rares imprimés à Toulouse, mdlviii, in-4°.
tio/i de 1 4SO ., qui n'existait guère que chez M. le marquis de Noailles. mais les poésies de M. de Goberville, ou de Godeau, évèque de Vence; ou le poëme de saint Prosper contre les ennemis de la grâce, ou encore les psaumes de l'abbé de Cérisy ou du marquis de Beuzeville; même les sonnets de Desbarreaux, même les noëls de l'abbé Testu, ou les Pensées chrétiennes de l'abbé Chassagne, ou les poèmes de mademoiselle deScudéry, ou les odes de M. Pélisson, soudain vous eussiez emporté le précieux volume, tout rempli des douces odeurs de la marjolaine ou des mille-fleurs ! La belle et curieuse bibliothèque que l'on se ferait aujourd'hui avec ces livres charmants, presque aussi négligés en leur temps que nos propres livres sont négligés de nos jours, ce qui est beaucoup dire. C'est vous-mêmes que j'atteste, vous les héros de la muse naissante, les enfants gàlés du génie poétique de celle nation amoureuse de beau langage : (Joui-
haut, Racau, d'Heau ville, Ménard, Patiix, Desmarels, et vous aussi Saint-Sorlin, qu'il ne faut pas oublier dans la louange, plus que Despréaux ne vous a pas oubli»* dans l'injure. Qui encore? Berlaut, l'évoque de Séez; le maître des maîtres, Malherbe, et son élève, Racan; M. l'abbé de Monligny, M. le président Maynard, M. Deshoulières el madame de la Suze, et les autres : Chapelain, Ménage, Voiture, Bensérade, Perraut, et même les hommes les plus graves, les poètes de la vallée de Chevreuse, M. de Pomponne, M. Lemaistre, oui, M. Lemaistre, et M. d'Andillv! Ecoulez les vers qu'il venait d'écrire pour M. de Ciron persécuté, et qui se lisaient, un soir d'été, sur la porte du libraire- imprimeur de la rue de la Porterie, accoutumée à de pareilles révélations :
« Que d'injustes soupçons ma gloire soii leroiè ; Qu'on m'arfaehe du sein de mou paya natal :
Que de tous nies amis ra\euuleineut fatal
M'abandonne aux fureurs de la plus noire envie; Que de la pauvreté les cruelles langueurs A l'horreur des prisons ajoutent leurs rigueurs, El qfi'une mort obscure étouffe ma mémoire. Seigneur, je ne crains point de si rudes combats : Ton bras est mon appui, ta force est ma victoire, Mais je crains seulement de ne te craindre pas.
Si je te crains, Seigneur, je n'ai plus rien a craindre ;
Les injustes soupçons me seront glorieux ;
J'aurai pour mon pays l'héritage des cieux,
Et mes faibles amis se verront seuls a plaindre.
Mon cœur possédera l'auteur de tous les biens;
Mon âme sera libre au milieu des liens;
La mort me comblera d'une joie ineffable;
Je serai des méchants le reproche et l'effroi ;
Ta grâce me rendra, comme elle, insurmontable.
J'ai combattu pour elle, elle vaincra pour moi. »
Ces beaux vers retentissaient encore dans ce petit coin rempli de beaux livres, et chaque auditeur, pensif, songeait aux orages de l'Église,lorsque maître Mayer élevant sa grosse voix un peu brusque : «Tout ceci est bel et
bon, s'écria-t-il , et j'avouerai avec vous, mon compère, que M. l'abbé de Ciron était, à tout prendre, un bon prêtre, honorant Dieu et servant son prochain, pourvu que, de votre côté, vous conveniez avec moi, que lui et son institution de l'Enfance faisaient bien peu de chose pour la vente de nos meilleures publications. Même j'ai beau chercher dans ma mémoire, je ne me rappelle pas qu'ils aient jamais acheté, lui ou les siens, un seul des livres qui sortent de mes presses chrétiennes! Par exemple : La Fie de Jésus dans le ventre de sa mère, — La dévotion du saint Enfant Jésus au berceau, — Les Quinze effusions du sang de Notre Sauveur, — Le Cerf spirituel exprimant le saint désir de Vâme d'être avec son Dieu ! Non, et même quand je me suis présenté chez madame la supérieure de l'Enfance, moi-même, honoré de la confiance de monseigneur, pour présenter à madame le premier exemplaire des Allumettes du feu divin pour faire ardre les
5(M cœurs ha/nains, un livre du bienheureux père Roques, c'est à peine si madame a touché le livre de sa main blanche; puis, comme je lui demandais sa pratique, elle m'a commandé de lui apporter : les premières œuvres poétiques de Marie de Romieu la Vivaraise, les livres de mesdames Desroches de Poitiers, de la comtesse de Retz, d'Hélicenne de Crcnnes, et même, qui l'eût dit, les Marguerites de la Marguerite des princesses! Que dites-vous de ceci, mon compère? Quand je vous dis que ni elle ni M. de Ciron ne m'ont jamais acheté un livre spirituel , sinon, une fois, les poésies chrétiennes de messire Odet de la Noue, un calviniste! Voilà pourquoi je ne suis pas étonné des afflictions qui sont tombées sur celle maison de l'Enfance : ceci soit dit entre nous!
« - Et vraiment votre seigneurie parle d'or, reprit maître du lloulay, l'avocat, celui qui venaitde lire de sa plus belle voix les stances.
ooo
à l'abbé deCiron. Je ne m'en cache pas , ce sont là de beaux vers; mais je suis comme vous, je ne comprends rien aux aventures de l'abbé de Giron. 11 était la vertu et la piété mêmes, et voici qu'il est exilé comme un malfaiteur, pour avoir résisté aux droits du roi en matière de régale. Ah ! si l'on m'avait confié la cause du roi! si j'avais été, seulement nom- vingt-quatre heures, aux lieu et place de M. l'avocat général, pas un desnon-régaliens ne fût resté dans le royaume et dans l'Église! Mais non! on ménage ces messieurs, on les tolère, et quand ils sont en exil, on leur adresse des madrigaux! Je suis même étonné que vous n'ayez pas jeté sous les pieds de ces martyrs tous les parfums de votre Cloche d'Or M. Éloi ! »
Le jeune homme qui parlait ainsi s'appelait Antoine du Boulay! Il était avocat, un avocat du tiers ordre , c'est-à-dire ni connu ni inconnu, un digne milieu entre l'avocat sans cause ei l'avocat-né du mur mitoyen. Il
avait des clients, surtout parmi les plaideurs de la grande cité d argent-court, dont il était lui-même un des citoyens les plus fidèles, 6t, parmi ces clients, beaucoup de ces gens et de ces causes que les avocats acceptent sans les choisir. Il était tout à fait l'homme du Midi, ambitieux, mais à ses heures, rêveur quand il fallait agir, actif au contraire lorsqu'on ne lui demandait que du repos, éloquent au hasard , et qui ne se doutait pas de tout le talent que contenait son esprit, de tout le feu que contenait son cœur. Ni beau , ni laid , car le temps, F occasion, l'esprit et la nécessité d'être beau ne lui étaient pas encore venus. Au demeurant, un bon, un honnête jeune homme, désintéressé, loyal, un peu vantard, un peu gascon , faisant la roue avec les demoiselles, mais au fond timide et rougissant comme le chaste Joseph ! Ses deux grands rêves, sa double ambition, sa baguette des fées, c'étaient, on le croira sans peine, une
mi
bellecauseàdéfendre,unebellefilleà aimer!
En attendant, il cherchait sa voie ; il allait d'un parti à un autre parti, toujours du côté le plus faible; et si aujourd'hui il penchait contre M. de Ciron, c'est qu'il savait très bien que le plus souvent, la force véritable est du côté du persécuté, et que si quoiqu'un, le plus souvent, a besoin de protection et d'éloquence, c'est justement le persécuteur.
Le troisième interlocuteur, M. Éloi , le parfumeur, était un trembleur qui eût penché volontiers, s'il l'eût osé, du côté de Calvin ou de Luther; mais bien que ledit de Nantes fût encore en vigueur, à ce qu'on disait, maître Éloi , homme habile et prudent, conprenait confusément que, depuis la prise de La Rochelle, le huguenot jouait un gros jeu. Il avait donc mis de côté ses lectures les plus chères : V Encensoir d'or ne fumait plus à la Cloche d'argent ; — on ne voyait plus, à côté des cornues d'eau
rie jasmin, lu Fournaise ardente pour évaporer tes prétendues eaux de Siloë; maître ftloi aimait trop son repos pour se reposer tranquillement sur i Oreiller spirituel à extirper les vices et planter les vertus; entouré des fleurs de l'oranger, dont il faisait une eau souveraine à délasser les nerfs irrités, il laissait de côté les Pommes de Grenade mystiques, ou tout au moins il les cachait avec soin, quand il avait quelque bon coup de dent à donner dans relie pomme de Grenade et de discorde, pire que le fruit défendu qui a perdu si misérablement le genre humain.
Cependant, quand il était sûr de son auditoire, maître Éloi s'abandonnait parfois à son humeur frondeuse ; il étaii mécontent, et il le laissait paraître! « Avez-vous lu, disait-il, ces nombreux et mystérieux écrits en faveur de monseigneur l'évêque d'Alet et de monseigneur l'évêque de Pamiers'.' M'est avis qu'il y a là-dedans de bonnes
choses, desquelles on ferait bien de profiter.
« — Et moi, reprenait le libraire-imprimeur, mon avis est, au contraire, que ces écrits méritent la hart et le feu ! Encore je ne parle pas tant du mauvais ferment contenu dans ces pages volantes, que du mauvais et funeste exemple d'une imprimerie clandestine. Comment ! j'aurais passé par toutes les épreuves et par tous les serments, j'aurais été dix ans garçon libraire, j'aurais acheté très cher mon fonds de librairie et mon brevet d'imprimeur, pour voir, tout d'un coup, surgir à mon nez, à ma barbe, à ma porte, une fabrique de petits livres fort bien imprimés, ma foi! en beaux caractères et sur beau papier, que l'on ne vend pas , que l'on donne , que l'on jette à tout venant, et sur lesquels la foule se précipite comme sil s'agissait du sonnet de Job ou du sonnet dùranie! Comment! je verrais, moi vivant, toutes mes opérations suspon-
dues par l'invasion presque surnaturelle de satires très plaisantes et de très amusantes comédies, que je me surprends moimême, moi qui vous parle, à lire et à relire avec une sorte de délectation ! Là surtout est le crime ; là doit être la répression ! Si celle rage continue, je suis ruiné; et quand on songe que personne ne peut dire encore d'où part le mal et d'où il vient! « — D'où il vient? reprit du Boulay; il me semble que la question est facile à résoudre! Le mal vient de ceux à qui il profite: h fecit cui prodest! Allez! allez! compère, le veau se reconnaît à la fraise, et le janséniste à ses livres. Tous ces livrets que la nuit voit éclore, toutes ces plaidoiries en l'honneur des martyrs, comme on les appelle , nous viennent de la forge même de Port-Royal , et ces choses-là ne se font pas à la clarté du soleil, perbonas artcsl Si donc j'avais seulement l'honneur d'approcher M. l'avocat général, je lui dirais...
« — L'avocat général du roi! s'écria M. Eloi ; juste Dion ! et qu'en voulez-vous faire, maître? Est-ce que vous vomiriez par hasard dénoncer des procrits ou leurs défenseurs ?
€ — Des prose ri (s ! des proscrits !.. Ne les plaignez pas tant , monsieur Éloi ; car, aussi vrai que j'ai l'honieui d'être avocat au parlement, ces proscrits là donneront du fil à retordre au roi notre maître et seigneur. Voyez! l'Eglise de Toulouse a beau lancer ses foudres et ses éelairs, mandements sur mandements, censures, excommunications, délibérations du chapitre métropolitain, dans le fond de sa conscience l'Église est pour eux. elle pleure M. de Ciron comme eile a pleuré M. Areauld ; elle se prosterne aux pieds de nos seigneurs d'Alet et de Pamiers, et le jour où le père Cerle montera sur l'échafaud sera un jour de deuil universel! Je le répète doue, si j'étais assis sur les fleurs de lis...
« — Vous foriez comparaître, j'imagine, les protestants à votre barre, messire, et alors, les pauvres gens! ils n'auraient qu'à se bien tenir.
« — Nous ne parlons pas ici des protestants, monsieur Éloi, nous parlons des jansénistes; car il ne faut pas confondre ceux-là avec ceux-ci. Bien plus, le jour où les protestants de Toulouse seront privés de leurs droits et privilèges (et ce jour est proche), s'ils veulent accepter la faible éloquence et les humbles services de maître du Boulay, maître du Boulay est à leurs ordres ; car ce jour-là la cause des huguenots sera perdue, et il y aura honneur et gloire à les défendre; mais, aujourd'hui, la gloire, pour un homme de mon ordre, c'est de lutter de courage et d'esprit avec une secte savante, éloquente et honorée, qui compte dans ses rangs le premier avocat du monde, M. Lemaistre! Voilà pourquoi je suis contre eux, et pourquoi je cherche à pénétrer le mystère
des pamphlets qui nous entourent et qui me fourniraient un si bel exorcTe en quousque tandem abuteris ! »
Il en était là de sa philippique, lorsqu'un homme de la campagne, chargé d'un ballot sous lequel il semblait ployer, s'arrêta sur le seuil de la librairie, et d'une voix très nette : t Je vous apporte, dit-il, un ballot de belle apparence qui vient d'arriver par le roche de Paris, au nom de la veuve Jean Camusat; mais il se fait tard, j'ai hâte de rentrer chez moi, je repasserai demain! • Ceci dit, l'homme s'éloigna sans attendre de réponse et avant qu'on eût songé à l'interroger.
«Des livres de Paris! de nouveaux livres ! s'écrièrent les assistants, très épris de ces sortes de fruits nouveaux; voyonsles tout de suite! Pourquoi attendre jusqu'à demain? •>
En un clin d'œil le ballot fut ouvert, et, bonté divine ! il contenait de quoi mettre l<*
f< u aux quatre coins du Languedoc : Les Jésuites marchands, usuriers et voleurs; — Le marquis de Louvois sur la sellette , et mis en jugement par l'Europe; — Les prévarications du père Lachaise. confesseur du roi, au préjudice des droits de Sa Majesté; — Les Princes assis sur une chaise dangereuse, et le tioi très chrétien se confiant à un Jésuite qui le trompe; — La Confession réciproque , ou Dialogue entre Louis XIV et le père Lachaise ; — Le Panégyrique de Louis le (>rand par Jean le Sincère, à f enseigne de l'Ironie ; - Oraison funèbre de très haute , très excellente et très puissante monarchie universelle , et, pour conclure, un livre très inexorable : Briève et facile réponse d'une demoiselle qui rejette la sainte messe, el, pour tout dire, on ne vit ja mai s, réunie dans un plus petit espace et sous des yeux plus épouvantés, une suite plus inexorable el plus horrible de ba'nies. de violences, de lèse-majeslé divine el humaine c|ue eelle collection forcenée de pain-
phlets incendiaires, plutôt faite pour attiser les flammes de l'enfer que pour s'étaler, — ne fût-ce qu'un instant, — dans ce galant et orthodoxe asile des rondeaux, des sonnets, des élégies, des poënies, des frêles et élégantes parures du génie et de l'esprit français.
A l'aspect de ces livres qui sentaient le roussi pour le moins , les trois ou quatre hommes qui se trouvaient chez le libraire, à bon droit épouvanté , furent sur le point de se voiler la face ou de faire le signe de la croix, a Je suis perdu ! je suis ruiné ! s'écriait le descendant du grand imprimeur Henri Mayer Alaman ; et quel est le voleur, quel est le Cartouche ou le Mandrin qui a déposé ce fagot dans ma maison? Je vous prends tous à témoin de mon innocence, mes chers messieurs, et de l'audace de ce guet-apens! » — Le pauvre homme , frappé de ce coup subit, se voyait déjà entre les mains du grand inquisiteur.
Au fait, l'incident était étrange, le danger réel, et le plus décidé de ces trois hommes, maître du Boulay, n'était guère plus rassuré que ses deux compagnons, lorsqu'à la lueur de la lampe que la servante du logis venait de poser sur le comptoir, on vit entrer un des citoyens les plus curieux, et cependant le mieux informé de la ville et des faubourgs ; il s'appelait Etienne Marot. 11 avait été un instant procureur au parlement comme son père, Jean Marot, dont le père avait été un des capitouls de Toulouse; mais l'envie de tout voir et le besoin de tout savoir l'avaientarrachébien viteà l'exercice de son art, et il avait pris une charge onéreuse dans la confrérie des oisifs de profession. « Chut ! dit-il, à peine entré et pâle comme la mort, je viens de voir une chose qui a pensé me faire mourir de peur!» A cette nouvelle émotion, vous jugez si toutes ces imaginations en éveil furent attentives. « Donc, pas plus tard que tout à l'heure , reprit le
digne Etienne Marol , c'esl-à-dire entre chien et loup , je traversais la place de la cathédrale pour faire une partie d'hombre avec ma cousine germaine, madame de Prohenque, dont la fille est nommée coadjutrice de la supérieure de l'Enfance, lorsqu'à l'angle de la place je vois un homme qui se glisse à pas comptés, le long des murs, le chapeau rabattu et enveloppé d'un manteau sombre ! Pourquoi ce manteau et ce mystère? Je m'inquiète, je regarde et je vois une ombre arrêtée à la porte de notre église! Or les portes étaient fermées! L'instant d'après, l'homme mystérieux vient droit à moi, je l'attends de pied ferme; mais le voilà qui fait volte-face; il fuit, je le poursuis; il disparaît, ou plutôt il s'évanouit comme s'il fût entré par enchantement dans la muraille inaccessible de madame de Mondonville, au milieu de ce pêle-mêle de chaumes, de prairies, de jardins, de maisons. Parbleu ! me dis-je à moimême, je fais là une singulière rencontre!
Alors, prenant mon courage à deux mains, je m'approche de notre église et je vois, dans ce crépuscule éclairé, cette pancarte fraîche encore et récemment imprimée , car c'est à peine si l'encre et séchée. Lisez-la, et vous verrez si véritablement je n'ai pas mis la main sur un complot.»
Parlant ainsi , le courageux M. Marot tirait lentement des profondeurs de son justaucorps une assez grande affiche (pour ce temps-là) imprimée en cïcéro gros œil; trois croix funèbres, surmontées d'une coupe, d'un poignard et d'un masque, illustraient ce fier morceau d'éloquence obsidionale , lequel s'intitulait ainsi : L'orgueil de Nabu-
CHODONOSOR CHATIE DE LA MAIN DE DlEU ! ! ! !
Nous nous dispenserons, très volontiers, de reproduire les injures et les violences de ce petit morceau oratoire ; la véhémence même de Ju vénal est un lit de roses, comparée à ces épines. Le roi était désigné au mépris et à la vengeance des mul ti ludes,comme
le plus cruel et le plus stupide des tyrans, pendant que les deux évêques, M. de Ciron et les deux prêtres condamnés à mort, étaient salués et proclamés jusqu'au plus haut des cieux. En même temps on exhortait le clergé de cette ville à prolester, de toutes ses forces, contre les violences imposées à l'épiscopat, et l on suppliait l'archevêque de venir en aide aux persécutés ! C'était vraiment l'œuvre d'un écrivain forcené, et cependant persuadé de la justice de sa cause et de la nécessité de sa mission. Si le métier du pamphlétaire était ahsent de cette affiche, ou y retrouvait du moins la verve turbulente, le génie et l'acrimonie impitoyable du pamphlet.
Là-dessus nos corn pères recommencèrent leurs disputes à perte d'haleine , à perte de vue, jusqu'à ce qu'enfin il fut bien et dûment arrêlé et convenu que le licencié en droit, M. du Boulay, irait, à l'instant même et en dépit de l'heure avancée , porte» à M. l'in-
r„so
tendant cette affiche arrachée aux portes de la cathédrale et les divers échantillons de ces petits livres sans date, mais datés de la veille par les colères mêmes dont ces feuilles cruelles étaient remplies. La prudence et la curiosité, deux vertus bourgeoises par excellence, avaient dicté ce sage conseil, et chacun de ces messieurs y trouvait son compte : le libraire se mettait à l'abri des recherches de la justice; M. fcloi, le parfumeur, se félicitait dune nouvelle histoire à raconter pour le reste de ses jours; enfin, pendant que M. Marot se préparait à remonter de l'effet à la cause, par une suile non interrompue d'inductions et de raisonnements, maître du Boulay, replié dans son ambition de renommée et d'importance, se disait à lui-même : « Je le liens ! je tiens mon grand procès! sic itur ad astral » Et vraiment son front touchait aux astres, et vraiment il tenait au moins une grande affaire; car, cette lois, il aura pour sa cliente
la | royauté du roi Louis XIV. t Premier huissier du parlement , appelez la cause du roi, noire sire, contre les libres pen seurs, contre les révoltés de l'Eglise. — La parole est à l'avocat du roi, maître du Boulay ! »
Tels étaient les pensées et les rêves ambitieux du jeune disciple de ïhémis. Déjà, la tète plus haute que les nues, il écoutait avec orgueil les grands bruits qu'il allait faire, lorsque tout d'un coup il lut rappelé du firmament sur notre humble petit globe terrestre par un : psitî psitï prononcé à voix basse, d'une voix timide et suppliante. Le jeune homme longeait, en ce moment, la longue muraille dont madame de Mondonville avait fait entourer ou, pour mieux dire, fortifier la maison de l'Enfance; mais comme la nuit était noire, la muraille haute, la rue étroite et sombre, du Boulay ne vit rien, et il poursuivait son chemin, pensant s'être trompé, lorsqu'il fut arrêté
tout net par le même : psitt psit! mais cette fois impérieux et absolu. Ce n'était pas une provocation : c'était un ordre souverain. Notre homme donc s'arrête au pied du mur, et il regarde de tous ses yeux, des yeux de vingt ans! A la fin, à travers ces ténèbres obéissantes, au sommet de la muraille, entre les herbes vigoureuses qui couronnaient ces créneaux, il entrevit comme un fantôme vêtu de blanc qui lui faisait signe et qui l'appelait! — Hésiter, attendre, prendre conseil, n'était pas dans les habitudes de l'avocat gascon; il était, au contraire, un vrai primesautier de son pays, et il n'eût reculé devant personne, ni homme, ni femme, non pas même devant M. le premier président de la cour de Paris, non pas même sous le feu de madame Anne-Geneviève de Bourbon, duchesse de Longueville, armée de l'épée ou même de l'éveniail. — Justement un vif rayon, perçant le nuage entr'ouvert, s'en vint frapper de sa dôme
clarté la brillante apparition que l'on eût dite tombée du ciel!
Une femme c'était en effet une femme,
jeune et belle à coup sûr (le moyen d'en douter pour un homme qui ne doutait de rien ?) s'échappait en ce moment de la maison de l'Enfance ! « Ah ! se dit tout bas l'avocat tremblant démotion, femme ou fantôme, qui grimpes, la nuit, sur des hauteurs où à peine si je pourrais atteindre pendant le jour; toi qui, de si haut, fais un appel au premier homme qui passe, si tu as assez de courage pour accomplir la fuite en Egypte, par le ciel d'où tu viens, sois le bienvenu, mon cher fantôme! car, grâce à toi, nous allons savoir enfin les mystères que recè lent ces murailles! Viens, et dis-nous ce qu'il faut penser de ces bruits, de ces rumeurs, de ces adorations de la foule, de la fière beauté qui est la souveraine de cette citadelle ! Que de fois, ô vous les frêles et charmantes habitantes de ces clôtures, je
3*4 vous ai admirées quand vous passiez, légères comme l'abeille avant son butin, dans nos campagnes réjouies de vos sourires, dans nos rues consolées par votre parole ! Mais, vaines images, ombres fugitives, beautés qui n'avez de regards que pour le mendiant qui vous implore et de sympathie que pour le malade à l'agonie, vous passez devant nous comme autant de visions fugitives, et celui-là serait lapidé à bon droit qui voudrait loucher le pan de votre manteau! » Ainsi se parlait en sa pensée notre licencié, qui, plus en peine que la jeune fille elle-même, s'approchait avec le zèle et l'habileté d'un jeune chat guettant sa première souris... 0 bonheur! à peine avait -il tendu ses deux bras, que la fugitive, comme si elle eût entendu les bourreaux venir, se laissa glisser le long de la muraille, et le jeune homme la reçut à peu près sur son cœur. — Psyché ellemême n'était pas plus légère; les fées er-
38$ rantes des nuits d'été, quand elles dansent sur les bords de l'Ourse, parmi le thym et les violettes, à la clarté de la lune de juin et dans ton ombre éclairée, ô vallée de Bramoraque, ne sont pas plus diaphanes et plus charmantes! La jeune fille était velue, comme on dit, à la diable, en simple déshabillé, en longues coiffes et des mules à ses pieds; mais en traversant à la hâte ces enclos, ces haies vives, ces jardins, elle avait laissé son manteau de nuit à quelque épine, ses coiffes à la branche d'un hêtre, une de ses mules sous un oranger en fleurs, et ainsi elle avait gagné, à demi-nue et parfumée de toutes les roses de cette terre de Samarie, le sommet de cette muraille, et, de si haut, elle ne s'était inquiétée que d'accomplir sa fuite projetée. Comme une honnête jeune fille qu'elle était, elle n'avait jamais eu que d'honnêtes pensées; ignorant le mal et confiante, elle avait appelé le premier venu à son aide; niais à
peine à terre, elle se prit à trembler, pendant qu'à la clarté douteuse de cette nuit favorable , mêlée d'ombres et de lueurs, l'heureuxjeune homme se fut bientôt rendu compte de cette beauté dans sa florissante jeunesse! Elle pouvait avoir dix-huit ans; elle était faite à merveille; ses pieds blancs avaient l'éclat du marbre couvert de neige; des cheveux à foison servaient de manteau à cette belle créature, pareille à la fille cadette du printemps. — *Vernilitasl » s'écria du Boulay en son patois ; chose étrange ! il improvisait tout exprès un mot nouveau pour exprimer une émotion toute nouvelle. Il y a de ces joies qui ne se disent bien que dans certaines paroles enthousiastes que l'homme heureux crée et fabrique tout exprès pour la circonstance, et qu'il oublie après l'extase, comme on brise un verre précieux après avoir bu à la santé de sa maîtresse ou de son roi. — Kyrie eleison l — Kyrie eleison !
En un mot, elle éiait, sans nul doute, la plus belle et la plus agréable personne du monde; une peau délicate et blanche, le pied d'une grâce, la main d'une muse; rien qui sentît et qui rappelât le cloître, le jeûne, le ciliée ou la haire; — une vraie duchesse (plus tard, quand viendra la régence), se sauvant de la maison de son mari pour aller chez son voisin, le mousquetaire noir, ne serait pas plus court vêtue et moins étonnée de tomber entre les bras d'un mousquetaire gris.
«Sauvez-moi! monsieur, sauvez-moi!
disait-elle d'une voix tremblante, car elle avait eu le temps de se remettre et d'avoir peur tout à fait; sauvez-moi! Je suis une fille de bon lieu; j'ai des parents et des amis plein la ville ; si je m'enfuis de celle odieuse maison, c'est que j'y suis forcée! Allons, monsieur, venez, venez! » Et elle entraînait du Boulay loin de cette muraille, et lui, voyant que cette belle lille pouvait à peine
marcher et qu'un seul rie ses pieds était chaussé, il se prit à remporter dans sa maison.
11 demeurait tout près de là, non loin de la cathédrale, sous le toit d'un brave homme de chirurgien, nommé François Davisard; l'honnête praticien donnait à cette heure; sa femme dormait aussi, bien qu'elle fût plus jeune de vingt ans que son mari, qui en avait quarante; il fut donc facile à l'avocat de déposer dans sa chambre son cher et précieux fardeau.
Quand il eut allumé à tâtons une allumette à son briquet, et à son allumette deux belles chandelles de cire que lui avait données un sien client, il jeta dans son foyer étonné, et qui depuis longtemps n'avait pas été à pareille fête, une poignée de chenevotles sur une brassée de sarments; et pondant que la flamme sonore flambe et pétille, il déposo sur une table de chêne les fruits de l'automne passé et ceux de la saison
présente1; lui-même il attend, impatient, que la belle fugitive, après avoir soupe à la hâte, comme cela se passe dans les églogues de Théocrile et dans les nouvelles de Cervantes, lui fasse le récit de ses malheurs. Mais, vo\ez la vanité des projets poétiques! pendant que du Boulay l'empressé faisait tous ces préparatifs, la fille inconnue avait avisé dans un coin sa robe d'avocat, et, sans façon, elle s'était enveloppée dans cette robe noire, puis, couchée sur une chaise longue, le long du feu, elle s'était endormie, épuisée de fatigue, la tète dans sa main, sa main perdue dans ses beaux cheveux!
Qui fut surpris? — Maître du Boulay! — Et content? — Maître du Boulay! — Il était honnête homme, et ce dénoûment prosaïque d'un poëme si bien commencé convenait à sa nature chaste et tempérante. A ce récit, les don Juan de sourire... Du Boulay n'avait jamais entendu parler de don Juan.
Il savait, en revanche, les droits de l'hospitalité et les respects qui sont dus à qui se fie à votre honneur. S'il eut un regret, j'en doute. — Il mit du bois au feu, il sortit à pas comptés, et, après avoir fermé sa porte à double tour, il réveilla la femme du chirurgien, dame Françoise : — « Ma voisine, lui dit-il, voici ma clef, gardez-la bien; je vais chercher un asile à l'hôtel de la belle étoile pour celte nuit; demain matin, au jour, montez dans ma chambre , ouvrez ma porte doucement, et vous verrez! »
Il dit, il panit; la porte de la rue se referma sur lui. Dame Françoise, véritable fille d'Eve, voulant monter à l'instant même < hez son voisin, son mari la retient, et ils se rendorment l'un l'aulre, comme ils se sont déjà endormis il y a deux heures... en grommelant.
Une nuit est bientôt passée à songer à ses amours, dans un de ces moments de tendresse, de sérénité et de lumière qui sont la première récompense d'un difficile devoir courageusement accompli! Si bien que, le matin venu, notre ami du Boulay attendit, sans trop d'impatience, que la fenêtre de sa voisine fût ouverte; alors seulement il s'en vint frapper à la porte de dame Françoise. 11 était beau en ce moment; il portait, sur sa figure éclairée par l'espérance, la sérénité d'une bonne conscience et cet air de contentement d'un
brave garçon qui s'est passé la fantaisie d'accomplir héroïquement la meilleure action de toute sa vie. Aussi bien la femme du chirurgien l'accueillit avec tous les transports de la confiance, de l'estime et de l'amitié.
« Ah ! vous voilà, monsieur le chevalier errant, monsieur le défenseur de la veuve et de l'orphelin! s'écria dame Françoise; soyez le bienvenu ! Et d'abord , permettez qu'on vous embrasse pour votre bonne action. Comment donc, je n'aurais pas mieux fait, moi qui vous parle! Et jugez de ma surprise , de ma joie, ce matin, au petit jour (mon mari dormait encore), je saule de mon lit et, ma prière faite, je monte à pas de loup dans votre chambre. 0 bonté du ciel! cette belle personne que vous avez recueillie et qui s'était endormie sins façon , au coin de votre feu , c'est mon amie d'enfance, c'est une sœur, ma chère (■uillcineUc} je l'ai reconnue à son sourire.
Elle dormait encore; elle rêvait tout bas, et son beau visage passait par mille transitions de tristesse et de joie; elle était souriante, elle était sérieuse, elle était agitée, elle était calme ; elle s'est réveillée enfin sous mon regard qui pesait sur elle, tout chargé des tendresses de mon cœur. 0 le beau réveil ! Elle m'a reconnue, elle s'est jetée dans mes bras, en m'appelant de mon nom de demoiselle : Florise! Florise! — Orna chère Guillemette, lui ai-je dit, la tenant embrassée . que le voilà devenue belle! — Et bien à plaindre ! a-t-elle repris en poussant un petit soupir de componction. — Et pourquoi tant à plaindre, ma Guillemette? — Parce que, ma Florise !.. . — Elle a dit ce parce que avec une malice inimitable. — Eh! lui ai-je dit à mon tour, comme te voilà faite, bon Dieu ! tout en loques! Et qui donc t'a déchirée ainsi? — Les ronces du chemin de la vie! a-t-elle répondu en riant. Puis , voyant où elle était, elle a rougi, mais sans trop de honte.
affaire de rougir. En même temps elle s'est retirée , comme elle a pu, de votre immense robe noire, qui jamais ne contiendra, je vous jure; une créature plus éloquente; et comme elle lirait un bras, une jambe et l'autre jambe , nous avons ni elle et moi! Elle était fâchée de rire, et cependant elle riait ! Elle vient de faire une démarche grave , mais au fond elle ne paraît ni bien malheureuse ni bien triste. Elle a plié votre gagne -pain avec autant de soin qu'une robe de soie, ôtant les plis de la nuit passée, et elle l'a déposée sur une chaise! Elle a vu votre petit souper tout préparé, et comme elle avait faim , nous avons tout croqué de nos dents blanches : les noix sèches , le pain rassis, les raisins sans jus, les oranges ridées comme le raisin ; nous avons bu votre eau fraîche dans votre tasse ébréchée, et nous avons respecté votre vin à couper au couteau. Fi ! monsieur! appeler cela du vin! — Ah! lui ai-je
dit, tu n'es pas tombée chez un avocat, mais chez un anachorète, ma chère Guillemette!
— Il est vrai, a-t-elle dit en buvant un grand coup de votre belle eau , que nous déjeunons mieux que cela à l'Enfance... Et regardant autour d'elle l'ameublement de votre Louvre : le crucifix à votre chevet, le bénitier au pied de votre lit, le portrait de votre mère sur la muraille, entre deux thèses imprimées sur satin... du si beau satin ! et sur votre bureau de cuir votre Somme de saint Thomas et vos Pandectes :
— Le brave garçon! a-t-elle dit.
« — Elle a dit : Le brave garçon! dame Françoise; et après?
« — Après? On n'a plus parlé de vous; mais on a fait une grande toilette. J'ai été la femme de chambre de ma chère Guillemette! Je lui ai prêté mon beau jupon des dimanches, ma robe en siamoise brune, mon bonnet à la Montespan, mon mouchoir de linon brodé, et, ainsi vêtue, il est im-
possible «le rien voir de plus charmant. Je l'ai laissée qui se regardait un peu au miroir, et je suis descendue pour vous attendre et pour vous dire... d'aller vous promener, et que nous vous rappellerions si nous avions besoin de vous! »
Là-dessus du Boulay s'en fut se promener, à moitié content, dans le voisinage de la terrible maison d'où la victime s'était échappée; car il ne faisait pas un doute que Guillemette ne sortit de quelque affreux vade in pacel comme on en trouve dans toutes les histoires de couvent. Chose étrange cependant! à l'extérieur de cette terrible citadelle, rien ne semblait changé. Les portes de l'Enfance étaient ouvertes, et sous le péristyle, pareil au péristyle de quelque temple d'Esculape, arrivaient les malades, les affamés, les affligés, ces malades de l'âme; et toute plaie était pansée, et la faim était apaisée, et l'âme en peine s'en allait consolée et encouragée de quelques bonnes
paroles. Arrivaient en même temps, leur croix-de-dieu sous le bras et leur goûter dans leur panier d'osier, les jeunes petites filles, heureuses de retrouver dans le bruit de l'école tant de patientes institutrices qui leur apprenaient, par leur exemple, à ne pas séparer l'amour de Dieu et l'amour du travail ; ou bien c'était quelqu'une de ces filles de Jésus-Christ qui s'en allait en toute hâte, à pied ou à cheval, à la recherche de misères lointaines que retenait loin d'ici la maladie ou la vieillesse! — « Qui dirait que ce soit là une maison de violence et d'injustice, murmura à part lui l'avocat stupéfait, ou plutôt ne dirait-on pas une ruche active et remplie du miel le plus pur de la bienfaisance et de la charité? »
.Mais au fond de cette maison, si calme en apparence, maison entourée de ces bénédictions et de ces louanges, madame de Mondonville, repliée sur elle-même, se sentait perdue et se demandait ce qu'elle allait
devenir. Elle savait la fuite de Guillemette, et Guillemelte emportait des secrets terribles ! Par quel malheur, par quel malentendu funeste cette fille, qui était son bras droit, avait-elle franchi la haute muraille ? Et comment faire, maintenant, pour arrêter le bruit, le scandale, l'interrogation de cette ville d'inquisition politique, d'inquisition religieuse? — La supérieure était donc en grand trouble, et elle comprenait plus que jamais à quel point lui manquait le courage et le conseil de M. de Ciron ! Ah ! c'était bien la peine d'avoir été jusqu'alors si prudente et si sage, d'avoir établi autour de sa personne un ordre si excellent et si parfait, d'avoir inspiré à tant d'esprits si divers, à tant de volontés si différentes, ce dévouement profond, cette abnégation sans bornes, ce mystère de toutes choses, pour voir s'écrouler en un clin d'oeil le fragile édifice de tant de travaux et d'espérances! En effet cette Guille-
mette de Prohenque appartenait aux meilleures familles de la cité; elle était éloquente autant que belle ; elle avait des amis, elle avait des serviteurs; mieux encore, même après sa retraite, elle avait été bien souvent demandée en mariage, et par de grands partis, et enfin elle était la confidente des projets, des ambitions, et que sait-on? des crimes mêmes de l'Enfance!
Et quand Toulouse apprendra que mademoiselle de Prohenque s'est enfuie, de nuit, par la muraille franchie ; et quand elle se montrera, prête à répondre à qui l'interroge, quelle défense opposer à l'accusation? comment faire pour empêcher, tout au moins, le magistrat de pénétrer dans ces demeures fermées, et si la maison est ouverte une fois , comment retrouver jamais la bonne renommée, et l'estime, et le respect ? Telles étaient les douleurs muettes de cette femme; elle était comme un malheureux tombédansun grand fleuve, et qui se noie, et
qui ne sait à quel brin du rivage se rattacher. Elle était si prondément perdue et abîmée dans sa pensée, qu'elle ne voyait pas une admirable enfant, ou plutôt une jeune personne d'une douzaine d'années, assise à ses pieds, et qui la contemplait avec un de ces regards mêlés de larmes, de joie et de ces tendresses infinies que le bon Dieu a créées dans l'âme de ses enfants, comme la seule récompense, même divine, qui fût à la hauteur des tendresses maternelles. Mademoiselle d'Hortis, sauvée par sa seconde mère, adoptée par elle, était devenue, en grandissant, l'orgueil de madame de Mondonville, et désormais son unique espérance; éclatante et fraîche jeunesse, entourée d ingénuité et de grâce, elle méritait, elle justifiait toutes les préférences; aussi, dans un moment d'imprudence ou d'enthousiasme maternel, la supérieure perpétuelle de l'Enfance avait -elle proclamé mademoiselle d'Hortis l'héritière légitime
iOi de son sceptre, oubliant un peu trop vite les services de mademoiselle de Prohenque et les promesses qui lui avaient été faites. Puis, comme Guillemette s'était fâchée, madame la supérieure avait appelé à son aide, d'une façon nette et formelle, les droits qu'elle tenait du roi, du parlement et du pontife; elle avait été plus loin, elle avait voulu châtier ce qu'elle appelait une rébellion, elle avait enfermé Guillemette, et Guillemette s'était enfuie une belle nuit! Royaumes disputés, autant que tous les autres royaumes de l'univers, ces monastères, où la première place était tout, où la seconde place était comptée pour rien !
Vous voyez que nous prenons le parti de mademoiselle de Prohenque , et vraiment elle en vaut la peine. Elle était d'abord faite comme la Vénus d'Arles , enfouie , en ce temps- là, dans le sépulcre dont ce beau marbre devait sortir, éclatant d une jeunesse de deux mille années, l'âge d Huas
mère ; elle appartenait, tout comme madame de Mondonville, à une famille parlementaire, et lorsqu'elle consentit à l'aider dans l'administration de l'Enfance, ce n'était pas, et tant s'en faut, qu'elle fût embarrassée de sa personne. Au contraire, elle avait un peu de bien , et beaucoup d'esprit en partage; si elle avait renoncé aux pompes et aux œuvres de Satan, c'était du plus loin qu'il lui en souvenait, le jour de son baptême, par exemple, et elle en avait oublié quelque chose; non pas que ce ne fût une fille profondément honnête , mais elle était vive, innocente et galante tout ensemble,à qui deux ou trois amoureux n'auraient pas fait peur. Ainsi , tout bien compté, elle était entrée à l'Enfance sur de grandes promesses et de grandes espérances, moitié dominée et moitié par l'envie de dominer à son tour; mais sa vraie et sincère inclina* tion était pour le siècle ; elle se sentait créée pour les fêtes de la jeunesse, pour les triom-
phes de la beauté, et ce qui l'avait séduite dans l'Enfance , c'était cette liberté même, cette abondance, cette parure, ce bon goût, ce mélange d'affaires, de combats, de résistai es, ces vastes projets dont elle était la dépositaire, cet intime orgueil de faire repentir le roi Louis XIV qui ne savait pas qu'il existât, sous le soleil, une Guillemette de Prohenque!
D'autre part, madame de Mondonville avait promis à cette intelligente de lui donner une grande part d autorité avec toute sa confiance. Ainsi , dans les commencements de leur association , madame de Mondonville l'appelait sa fille; mais, de bonne foi, une fille de dixhuit ans, c'est beaucoup imposer, même à l'abnégation d'une vraie et sincère religieuse de l'âge de notre supérieure. Une enfant de douze ans était mieux le fait de sa vanité et de son cœur, et elle n'avait pas lardé à transporter ce doux titre filial sur
la tête boudée de Marie d'Horlis; de là un invincible ennui pour Guillemette, et bientôt un désir immense de briser les chaînes qui lui pesaient, et enfin les luttes entre ces deux femmes, l'une qui aspire à l'indépendance, l'autre qui défend son autorité absolue, souveraine , immuable; celle-ci insolente et révoltée contre une domination injuste, celle-là violente et superbe, et cachant mal son indignation et sa colère contre cet obstacle imprévu , — deux beaux orages qui se heurtaient silencieusement dans un ciel changeant et troublé!
Certes, madame de Mondonville avait raison de trembler, et son épouvante eût redoublé si elle avait pu voir, sur les deux heures de l'après-midi , l'avocat du Boulay introduit par daine Françoise auprès de mademoiselle de Prohenque , et ces trois têtes , dans un seul et même bonnet d'avocat gascon, méditant la ruine de l'Enfance. Cependant , soit que la jeunesse
de son défenseur ne lui inspirât pas toute confiance, soit qu'elle visât au coup de théâtre, ce qui est un peu l'ambition de toutes les femmes, ou même par suite de cette réserve et de cette prudence qui surgissent de la vie en commun et qui ont produit, du fond des cloîtres, tant de grands hommes politiques, la fugitive de la nuit passée refusa de dire son secret à son conseil. — < Maître, lui dit-elle, soyez en repos, et laissez dormir votre éloquence! Je tiens là (frappant son front) en réserve les faits et les moyens de ma cause; faites seulement , messire , que dans une maison que vous choisirez, en présence d'hommes experts , considérables et quelque peu théologiens, je sois interrogée sur les doctrines religieuses de l'Enfance , et vous verrez si j'étais indigne de me couvrir de cette vénérable robe d'avocat que Dieu conserve et rende illustre! Allez! prévenez mes parents, mes amis, M. le viguier, et si, chemin fai-
•406 saut , vous rencontrez quelque révérend père de la société de Jésus, amenez-le.... Et puis si nos doctrines ne suffisent pas à renverser cette injuste maison, je.... Mais d'où vous viennent ces livres de mécréants? Où donc avez - vous ramassé cette affiche, messire?Quoi ! des pamphlets contre le roi, et pas un Saint - Augustin chez vous?» Et Guillemette riait d'un petit sourire qui ne signifiait rien de bon.
« — C'est une affiche, ce sont des livres que je portais chez M. l'intendant lorsque je vous ai rencontrée hier, répondit l'avocat à voix basse. Depuis quelque temps déjà notre ville, notre province sont inondées de publications clandestines et dignes du feu... Pourtant ce serait grand dommage de brûler ces petits livres; le papier en est beau , les caractères ressemblent beaucoup aux caractères d'argent du château de Richelieu, et enfin, si la malice y abonde, l'espril n'y manque pas.
« — Oui-da! reprit Guillemetie en ouvrant un de ces livrets avec le soin et la curiosité d'un amateur, il paraît que vous vous y connaissez, messire ! Voyez-moi cette reliure! C'est fait à la hâte, et c'est bien fait ! On y sent moins le travail que la division même du travail. La tranche est droite, les nerfs sont vifs, la tranche-file est élégante, le filet est bien tiré , le papier est bien battu ; on ne relie pus mieux à Port-Royal les livres de messieurs!* En même temps elle ouvrait le précieux volume d'un doigt bien appris, et de sa voix moqueuse elle lisait tout haut : « On peut prouver, par bonnes « raisons, que l'Église jésuitique ne croit « ni au Père, ni au Fils, ni au Saint-Esprit ; « cette Église enseigne et pratique une mo- « raie et des maximes dont tous les hommes « qui sont sur la terre, même les plus pervers « et les plusdénaturés, auraient uneextrèmc « horreur s'ils les connaissaient. Elle exerce « une tyrannie si énorme sur la conscience
« des hommes, que tout ce qui a jamais été « fait ou pensé par les plus violents et les • plus cruels lyrans n'en a pas appro- «ché1. >•
Ici Guillemette ferma le livre. « Ah! ah ! dit-elle, la belle lecture et les bons livres pour M. l'avocat en parlement! Avocat pendu , avocat brûlé , et les cendres des livres et les cendres du propriétaire jetées aux vents, afin que les bonnes âmes puissent respirer tout à l'aise, l'attaque et la défense, le poison et le contre-poison! » Elle riait, elle était charmante; la bouderie et la tristesse avaient abandonné tout à fait ce beau visage; ces deux grands yeux d'un iris changeant se remplissaient tour à tour de flammes bleues et de flammes noires, passant de la tendresse à la haine, de l'ironie à la bonté, du souvenir de son ennemie à la contemplation rapide de ce timide
(1) Parallèle du SocinianÛTtlê *t du Papitmt, Toul' u <\ 1R74.
jeune homme, son amoureux! C'est ainsi que cette fille, qui s'endormait hier au foyer d'un inconnu, vaincue par des colères effacées à demi, s'était réveillée ce matin, semblable à l'alouette matinale, tantôt dans le sillon et tantôt défiant le soleil; non, rien n'était vif, alerte, coquet, jaseur, silencieux, animé à bien dire, éveillé comme cette belle personne oubliée au chevet des malades, au lit des infirmes, où elle était occupée à panser des cancers, à entendre râler des agonies, à servir, humble servante aux belles mains royales, des vagabonds hideux, qui, à peine rendus à la santé, retrouvaient, en voyant cette belle garde-malade, les ignobles pensées de toute leur vie. De là un mélange de force et de langueur, de volonté et de nonchalance, de commandement et d'obéissance, de trouble et de décision ; jeunesse ôtée un instant de ses sentiers d'aubépines, printemps chargé de frimas; mais la bran-
che fleurie secouait la neige rigoureuse , et la blancheur mortuaire du givre glacial s'avouait vaincue enfin par l'incarnat florescent de l'amandier à son premier parfum. Donc, qui que vous soyez, je puis vous dire qu'il y eut, en ce petit moment et dans ce petit coin d'un galetas poétique, les plus honnêtes et les plus ravissantes amours qui se soient épanouies sous le soleil du Midi. Ainsi le chaste sonnet de Pétrarque resplendit en mille floraisons dans votre glace brûlante, ô Laure de Noves, la gloire de la poésie italienne et de l'honneur provençal !
Puis, lorsque, semblable à une chevrette échappée de la maison du meurtre qui se retrouve enfin , bondissante, au sommet des montagnes, entre le cytise fleuri et le serpolet odorant, la belle et naïve Guillemetie se fui abandonnée à toute la joie de sa liberté retrouvée et de la vengeance attendue , et que, plus calme, elle vit ce jeune homme à
AU ses pieds, une main dans ses mains et les yeux sur ses yeux, elle retomba peu à pou de l'idéal dans la vie réelle, et alors, retirant sa main et le regard plus sérieux :
« Il ne faut p;*s m'en vouloir, dit-elle à ce jeune homme qui la contemplait comme une de ces visions au delà des mondes créés, qui n'apparaissent qu'une seule fois au regard des mortels, si je suis folle en ce moment qui va décider de ma vie entière : j'ai tant souffert! Vous devez connaître cela, maître , vous qui avez traversé, j'en ai peur, une enfance laborieuse, une jeunesse contrariée, un abîme de livres, de veilles, d'études; vous qui avez marché sans relâche, à travers toutes les épines, du droit civil au droit romain, du droit canon à la théologie; vous qui n'avez connu que l'odeur et la lueur de la lampe à l'âge des fleurs et dos sonnets, qui n'avez entendu que les hurlements de l'école à l'heure
où chaulent les rossignols dans les bois.
Voilà pourtant mon enfance et voilà
ma première jeunesse ! J'ai été élevée, moi aussi, au milieu des disputes; à dix ans je dissertais sur la grâce, à dix ans j'apprenais saint Augustin par cœur, et, pour me distraire, les poésies de M. d'Antlilly! M. de Saint-Cyran î — Voilà la première tête que j'aie vue à mon chevet et la première image qui ait frappé mes regards! — Si vous saviez quel triste camarade pour une fille de seize ans! Cet abbé de Sainl- Cyran vous regarde avec les yeux d'un mort, et cependant il plonge dans voire àme pour y chercher — aveugle! — non pas les pensées de la jeunesse, mais des maximes, des disputes, des dogmes, et toutes les controverses qui ont occupé cet homme de marbre durant sa vie ! — Et l'avoir là nuit et jour, éveillée ou en rêve, cet homme muet qui vous interroge sur un catéchisme de son invention ! C'est
ainsi que j'ai été élevée par ma mère, une des filles de Saint-Augustin et de la mère Angélique! Et pas d'autre consolation, pas d'autre amitié! Accepter, toutes faites, ces haines, ces prières, ces formules; adorer ces martyrs , ces ténèbres ! Etouffer son âme , briser son cœur , faire de sa jeunesse une charpie que l'on jette dans toutes les plaies! Ainsi j'ai vécu, moins heureuse que cette piaule de romarin qu'on a vu fleurir aux mains d'une morte, dans un cercueil 1 Et quand ma mère eut quitté ce monde, où elle a vécu dans le tremblement et dans l'épouvante, la sainte femme! qu'ai-je fait, malheureuse? J'ai quitté la rude maison paternelle, pour passer sous un joug moins austère, il est vrai, mais plus cruel! 0 misère! à vingt ans ne plus savoir qu'obéir, obéir à qui? juste ciel! à une femme altière, insolente, implacable, qui vous commande comme une femme commande, et à qui il
faut obéir comme on obéirait à un Dieu! » Ainsi elle parlait, et, parlant ainsi, elle portait son histoire dans ses yeux! Non, jamais éloquence plus touchante ne fut plus remplie d'accent et de flamme! Heureusement pour lui que notre ami du Boulay n'était pas digne encore de comprendre ces paroles, semblables à la lave du volcan. Cette âme endormie se réveillait à peine; cet esprit sous les glaces se réchauffait lentement; ce jeune homme n'avait commencé à vivre que la nuit passée, de minuit à une heure du matin, et encore il vivait comme dans un rêve ! Tant de jeunesse, une si éclatante beauté, un si poétique désespoir, c'était frapper trop fort, pour frapper juste, sur ce cœur à demi créé ; passer soudain de la nuit profonde au grand jour, sans observer les lentes transitions du crépuscule et de l'aurore, c'est le métier des aigles.... ou des brûles! Notre ami du Boulay n'était pas un aigle, encore moins une brute. C'était
une bonne nature, honnête et tendre, tempérante et chaste, mais une nature plébéienne, attachée à la glèbe, ou, ce qui revient au même, attachée par les liens de la nécessité à la vie étroite et rude qu'il faut gagner à la sueur de son front. Pénible vie, hélas ! quand un pauvre homme de talent n'ose regarder en face ni l'amour, ni l'ambition, ni la fortune, ni les honneurs, les prestiges de la vie et son excuse! Triste vertu! quand il faut se contenter de l'humilité, comme de la seule vertu à son usage! En présence de Guillemette, éclatante de toutes les beautés de l'inspiration et de la jeunesse, notre avocat était comme un homme qui, croyant ramasser un ver luisant, aurait trouvé une étoile; on lui parlait la langue même du poëme, il répondait en vile prose, ou plutôt il ne savait que répondre encore, tant il était peu habitué au langage des passions humaines dans ce qu'elles ont de tendre et cl et latant.
il faut dire aussi que le poêle, tel qu'il s'est révélé plus tard, le poëte oisif, n'était pas connu en ce temps-là ; on ne savait rien de celle poésie en l'air, au milieu de la France d'autrefois; on n'avait pas encore entendu parler de Roméo aux pieds de Juliette ; on savait, en revanche, mademoiselle de La Vallière aux pieds de Louis XIV. Laissez faire le génie français! René viendra en son temps, à son heure. Sous le grand roi, nous ne connaissons que l'amour qui se fait à Versailles! Le roi d'abord, et quand il a porté sa lèvre à la coupe enivrante, la lie à qui la voudra! Si, par aventure, quelque noble cœur s'est rencontré pour aimer, dans ce siècle, autre chose que le roi et la royauté, tenezvous pour assuré que ce cœur-là est le cœur d'une femme. Racine lui-même a fait ses chefs-d'œuvre avec les amours de Louis XIV; il a laissé de côté ses propres amours!
Toutes ces choses -là furent devinées confusément par mademoiselle de Prohenque; elle comprit, au regard inquiet de du Boulay, qu'il n'était pas de ces hommes à qui l'églogue même parle la langue des consuls, et alors, en fille habile, elle lui parla tout simplement le petit patois inoffensif de la conversation de chaque jour.
« Vous voilà bien surpris et bien étonné, monsieur, de mon enthousiasme et de mon orgueil ! Pardonnez-moi ; je suis encore, sans le savoir, sous l'influence de ma fuite et des aventures de cette nuit. Je sais tout ce que vous pouvez me répondre; je sais, aussi bien que vous, qu'une fois hors du monde des vivants, toutes les portes nous sont fermées, qui ne sont pas les portes d'un cloître, et j'allais, en effet, implorer l'hospitalité des dames ursulines, lorsque vous m'avez tendu une main généreuse au risque des plus grands embarras. »
A ces paroles, maître du Boulay retrouva
MX
enfin [cette présence d'esprit qui, jusqu'à ce jour, ne lui avait jamais fait défaut. 11 répondit comme il devait répondre, non pas, certes, à la Galatée de l'Enfance, à l'oiseau qui déploie enfin ses ailes brillantes au soleil, mais à une fille honnête et sage et qui demande justice ! 11 oublia l'hôte charmant de sa mansarde pour ne plus voir que la cliente, bien apparentée, qui lui apportait une grande cause à défendre ; en un mot, il ne fut plus que du Boulay l'avocat mais un avocat dévoué, courageux, ne songeant plus qu'à entreprendre une 1 11 1 te difficile, et sans trop s'inquiéter s'il y laissera ses frêles espérances pour l'avenir ! Les choses étaient à peine convenues entre lui et sa cliente, que rentra, tout courant, dame Françoise. « M. l'intendant, dit-elle à l'avocat, en regardant Guillemette, attendra ce soir mademoiselle de Prohenque et maître du Boulay chez M. le viguier!» Bit comme elle voyait Guill»*-
mette pâlir : « Allons! lit-elle, prends courage! J'irai avec toi, mon enfani !
« — Donc , à ce soir, mon cher défenseur!* dit Guillemette. Kn même temps elle lui faisait une belle révérence de congé; puis, restée seule avec son amie d'enfance, elle se jeta dans ses bras, et, sans trop se rendre compte de leurs larmes, ces deux jeunesses se prirent à pleurer.
M. de Foueaut était, nous l'avons dit, en l'absence de M. d'Aguesseau rappelé à Paris, intendant par intérim du Languedoc, et comme M. le prince de Conti venait de mourir, le gouvernement de la province avait passé au vieux duc de Yerneuil, placé là tout exprès pour céder la place, quand il en serait temps, à quelque jeune prince en quête d'un gouvernement, à M. le duc du Maine, à peine au monde, par exemple, tant était grande et paternelle la prévoyance du roi pour ses moindres enfants.
La position de M. de Foucaut, en l'absence des grands pouvoirs du Languedoc et au milieu de ces troubles soudains , de ces révoltes inconnues, était une position des plus difficiles , pleine de responsabilité et de périls. — 11 aimait, il honorait de toutes ses forces, et depuis longtemps, les évêques persécutés; il était quelque peu l'allié de M. l'évêquc d'Alet; il était l'ami personnel de M. l'évêque de Fumiers. Il avait accepté, comme tous les bons catholiques , les remontrances de ces deux pères de Tépiscopat, et quand Sa Sainteté avait évoqué ces remontrances à son consistoire, il avait été des premiers à applaudir à l'intervention paternelle du Vatican. Mais l'orgueil royal avait refusé l'intervention du pontife; les brefs du pape étaient cassés; les évèques étaient en prison; du droit de régale, les gens du roi avaient passé à d'autres droits de la couronne pontificale, à ce point que l'opposition du roi et des
parlements au chef de l'Église approchait de l'hérésie. En même temps avaient éclaté les désordres dont la ville était remplie , et dans ce trouble unanime de toutes les consciences, en l'absence d'une main ferme et d'un esprit décidé, les magistrats de la ville et de la banlieue de Toulouse pouvaient tout redouter, même une sédition. Bien plus, le parlement de la province avait manifesté quelques doutes sur la légalité de certaines amendes imposées aux mécontents, à ce point qu'il fit rendre un cheval que les huissiers du roi avaient confisqué sur un non-régalien : « Ce qui était un arrêt «de la dernière insolence, disait plus « lard M. de Colbert, puisque c'était cas- « ser votre édit; et alors Votre Majesté « fit dire au premier président qu'il fallait « < asser cet arrêt ou s'attendre à en voir « retomber la punition sur la compagnie ; « il»- quoi aussi fuient prévenus votre proi < ■iircur général el \<>s avocats généraux.
« et, tous s'étant piqués d'honneur, le par- « lement, après avoir tâché d'esquiver cet « affront, cassa lui -même ce qu'il avait « fait !» A ce compte, personne ne l'ut puni, excepté le vice-président, M. de la Terrasse, qui avait rendu le premier arrêt et qui fut suspendu de ses fonctions.
Or, ce soir-là, se trouvait justement, dans le salon de M. le viguier ce même président de la Terrasse, qui n'était plus que conseiller d'honneur au parlement; homme de mœurs austères et d'une âme tendre, très bon chrétien et assez mauvais politique, grand partisan de l'Enfance et de madame la supérieure dont il admirait l'esprit et les beaux yeux. M. de la Terrasse était, en ce moment, dans toute sa ferveur d'indignation contre M. le premier président , François de Clary, qui avait obéi aux ordres de la cour, et comme M. de Gary venait d'entrer à la viguerie , M. le conseiller d'honneur paraissait absorbé par une longue dis-
sertation philosophique entre MM. de Tourreil el de Campistron, pendant que le révérend père et docteur de Valderame, prieur du couvent de Saint-Augustin , et le révérend père Jacques Rébullosa, de l'ordre de Saint - Dominique , causaient mystérieusement dans un coin , et que la revêche madame de Fieubet se vengeait sur son mari (vengeance permanente) de tous les hommes qui lui avaient fait attendre un mari si longtemps. — Peu à peu arrivait, d'un pas plus hâté que d'habitude, la meilleure compagnie de la ville, en hommes et en femmes : — Madame de Pui busqué, qu'on appelait la Belle autrefois; la jolie madame de Basin et sa fille, déjà grandelette; messire Jean de Baraigne, un abbé de velours gris et à ramages, comme une Éminence; le chevalier Jean de Matignac, chevalier de Malte; M. et madame Laurency (qui voyait l'un voyait l'autre !), M. Raymond Serène , docteur en droit civil, et le frais licencié en
droit, Arnaud de Rosergio, l'attentif de niadarne Bernard de Maillae.
Danscelte réunion, que nous appellerions une réunion brillante si nous l'osions, un homme se tenait à l'écart; c'était un vieillard de soixante-dix ans, en cheveux blancs, noble visage doucement éclairé par deux grands yeux bleus, d'un bleu pâle et souffrant; ce vieillard n'était autre que le savant abbé Dorât, archiprêlre d'Aix. Très compromis lui-même dans les affaires du temps présent, il avait senti se rallumer dans son vieux cœur l'ancienne flamme des vieilles disputes religieuses, sa joie et sa gloire d'autrefois, et il accourait, prêt à conduire au martyre nouveau ses frères des persécutions passées, disant que le ciel appartient à ceux qui le ravissent, et que le chemin escarpé de la montagne vous mène plus vite au sommet.... La persécution nouvelle qui s'étendait, en ce moment, sur les églises du Midi, semblait avoir oublié
l'abbé Dorât, et il s'en vengeait en défendant de toutes ses forces les persécutés et les proscrits.
Il n'est peut-être pas inutile de vous dire que M. le viguier appartenait corps et biens au roi et au père Lachaise, son confesseur; il était absolument, en homme prudent et sage, de la religion de Sa Majesté, ni plus ni moins catholique, apostolique ni plus ni moins ; c'était, au demeurant, une belle àme, sinon une bonne âme; opprimé par les nécessités présentes et parles promesses à venir. Au reste, cette charge de viguier était considérable; elle conférait la noblesse; M. le viguier était le chef des capitouls, qui prêtaient serment entre ses mains; il était le juge ordinaire de la ville et viguerie de Toulouse ; il rendait la justice dans son palais même, situé sur la place de la Daurade, sombre maison qui tenait du tribunal. «le la prison et du couvent. M. le viguier s'appelait, «n
ce temps-là, le baron Pierre Arnaud du Pont.
Le salon était vaste; sombre était le vestibule, l'escalier immense, l'ameublement rare, la réunion sérieuse. On parlait à demivoix, chacun se tenait à sa place, attendant son tour, et s'y prenait à deux fois avant de faire une interrogation à son voisin. Madame la baronne Pierre Arnaud du Pont, une prude, était une Prohenque, la cousine germaine de Guillemetle de Prohenque, et, quand elle vit entrer chez elle sa jeune parente, qu'elle croyait à celte heure dans la maison de l'Enfance, madame la viguière devint pâle comme la mort. Elle n'aimait pas cette jolie et pimpante cousine; elle avait tremblé longtemps sous le feu de ce regard moqueur, de ce sourire insolent, et elle ne s'était quelque peu rassurée qu'en la voyant dans cette demi-clôture! — Guillemette ! Était-ce bien Guillemelte, dans cette robe un peu courte, dans ces souliers
à talons, sous ce bonnet à la Fontevrault qui sentait quelque peu la grisetle endimanchée?— Il fallut bien reconnaître que c'était Guillemette et lui tendre une joue dédaigneuse! Ainsi firent les autres dames, très étonnées de cette apparition, d'aulant plus que dans l'ombre voisine de la porlc se tenaient dame Françoise et l'avocat du Boulay ! Dans le coin opposé, madame relue et madame la baillive jouaient au piquet; deux conseillers jouaient aux échecs; tout à l'extrémité, entre les deux fenêtres, s'agitait le cornet d'un tric-trac.
Mademoiselle de Prohenque, assez mal reçue par ces dames, fut mieux accueillie par ces messieurs; M. le figuier l'appela sa cousine; M. le conseiller d'honneur lui offrit un beau compliment, tout frais cueilli sur l'Hélicon du Languedoc; M. l'intendant la salua, d'un grand air de mystère, sans oublier d'accorder un signe de tète à ec pauvre M. du Boulavî L'infortuné! il
avait arrangé tontes choses pour faire son entrée dans un tribunal.... on le menait dans un salon!
La conversation, un instant indécise, se trouva bientôt lancée en pleine théologie; car, à tout prendre, c'est toute la philosophie, disons mieux, toute la politique du dix-septième siècle. Pas nn homme de quelque importance dans l'État, dans l'armée, dans les lettres, qui ne fût très instruit dans ces questions qui agitaient le monde, et qui n'en parlât sérieusement, car les hommes ne plaisantent guère que des choses qui les touchent peu. M. le prince de Conli a fait un livre de théologie; M. le prince de Condé a soutenu sa thèse en Sorbonne; Bossuet, à dix ans, improvisait un discours de théologie en plein hôtel de Rambouillet ; vous verrez plus tard M. de Bussy, le vif et charmant esprit, après avoir épuisé les licences de la moquerie la plus ingénieuse ot la plus salée, se convertir aux études les
ISO
plus édifiantes. Dans tout ce grand siècle se fait entendre la théologie aussi haut que la poésie elle-même; le petit bourgeois passe sa vie à l'église, dans les sacristies, dans les conférences; ses plus grandes distractions se composent d'un beau sermon «à entendre, d'une belle procession à préparer. Quoi d'étonnant? Les uns et les autres, ils s'étaient battus naguère pour des opinions religieuses, sans compter le marquis de Louvois, le terrible missionnaire qui déjà préparait ses dragons.
Dans l'intervalle arrivèrent, d'un pas silencieux, le père Rauchin et le père Housset, deux hommes importants de la société de Jésus : le premier, qui était la prudence en personne; le second, non moins habile, qui, avec les plus limpides dehors de la plus insigne piété, trouvait le moyen de mentir, même en disant vrai. Ces habiles gens n'avaient pas été les derniers à deviner les progrès caches du jansénisme
dans cetle ville qui leur avait appartenu si longtemps et sans contesie, et même un des leurs, un jésuite naissant, mais réservé aux plus violentes entreprises, le père Ferrier, avait indiqué, le premier, à la sollicitude de ses frères, la maison de madame de Mondons ville, comme un lieu dangereux pour leur influence; bien plus, s'il n'avait pas exigé l'exil de M. de Ciron, le père Fèrrier pouvait s'avouer à lui-même qu'il n'y avait pas nui!
Les deux jésuites prirent place, non loin de M. de Foucaut, l'intendant, qui semblait les attendre avec une certaine impatience. En ce moment la conversation baissa d'un ton- (l'instant était décisif), et tous les regards se portèrent, inquiets, soupçonneux ou irrités, sur mademoiselle de Prohenque, la pauvre Guillemette, qui semblait perdue au milieu des plus tristes et des plus profondes réflexions. — « Voilà donc, se disait-elle, l'accueil qui m'était réservé dans
ce monde où je ne devais rencontrer que des amis ou tles parents prêts à me recevoir? n En même temps elle comparait la froideur de ce salon, voisine de l'insulte, à la bienveillance qu'elle avait rencontrée à l'Enfance! Là, elle régnait au milieu de la vie active, des loisirs occupés, des bonnes œuvres abondantes! là, elle était entourée d'estime, de bénédictions et de louanges, chaque instant de la journée lui apportant une émotion nouvelle ! Et dans la rue une foule attentive, et dans les champs les grâces et les sourires, et partout l'abondance, la considération, la fortune! Ainsi songeait (iuillemetle; et, dans le lointain, elle revoyait madame de Mondonville, non plus irritée, non plus insolente, mais attristée, insultée, exposée à toutes les enquêtes! En ce moment elle entendit M. de Foucaut qui lui disait : « Vous plairait-il, mademoiselle, nous accorder un moment d'entretien? »
Sous le coup des regards qui l'entouraient mademoiselle de Prohenque ne rencontra de sympathie et de bienveillance que dans les yeux du père Dorai, bienveillance mêlée de reproche, sympathie mêlée de tristesse ! Les deux jésuites tenaient les yeux baissés; le père Ferrier semblait occupé à regarder par la fenêtre dans la cour; les femmes jouaient de l'éventail, et les plus vieilles tricotaient le bas de Pénélope, pendant que M. le président de la Terrasse cherchait en lui-même par quel moyen conjurer l'orage qui menaçait la maison de l'Enfance, et que maître Rémond Serène et son collègue Rosergio semblaient épeler leurs devoirs dans les yeux de M. le premier président. En un mot, l'anxiété ne pouvait guère aller plus loin ; seul, peut-être, parmi tant d'esprits inquiets et secrètement agiles, maître du Roulay, semblable au juste d'Horace immuable sur les débris de l'univers, se sentait sûr de lui-même et de ses desli-
nées, tant il comprenait, au fond de l'âme, l'autorité de la parole humaine. En ce moment, Guillemette, oubliée, s'appuya, un peu plus qu'il n'eût fallu peut-être, sur le bras de son intrépide défenseur, et du Boulay, prenant la parole, raconta, en bons termes, les aventures de la nuit dernière, à savoir, leballotde pamphlets, l'affiche collée sur les portes de la cathédrale, mademoiselle de Prohenque franchissant les mu* railles de l'Enfance et se réfugiant chez madame Françoise, la femme du chirurgien ! A mesure qu'il parlait, redoublait l'attention de l'auditoire; on n'entendait plus que le bruit de ces cœurs et le souffle de ces poitrines haletantes! Mais aussi plus l'intérêt de l'assemblée allait en augmentant, el plus Guillemette comprenait quelle grande brèche elle allait ouvrir dans la bonne renommée et dans les hautes murailles de sa maison d'adoption.
Quand du Boulay eut parlé, ce fut, par-
mi ces hommes si divers, un immense désir d'interroger mademoiselle de Prohenque, tant l'interrogation était un grand art parmi ces criminalistes du parlement et de l'Église. Si le père Dorât eût été le maître de prendre la parole, il était sûr de ramener habilement la fugitive Guillemette sous le toit qu'elle avait abandonné ; au contraire, soumettez cette fille égarée et furieuse à la voix, aux regards, aux questions même les plus indifférentes du père Housset, ou seulement du père Rauchin, la supérieure de l'Enfance est perdue! Heureusement que M. de Foucaut se chargea de l'interrogatoire de Guillemette; et — le maladroit ! — quand il devait aller droit nu fait, droit à la rancune el à la vengeance de cette fille déjà hésitante, il prit le détour, comme eût pu faire un criminalisle novice, allant méthodiquement du connu à linconnu, procédant par de mesquines insinuations, donnant à la personne interroger
le répit, l'arrêt, la réflexion! En un mot, il ne sembla pas se douter, un seul instant, qu'il s adressait à une honnête fille, très intelligente et très bien née, qu'animait l'esprit de Saint-Cyran, et qui ne pouvait pas se laisser demander, par exemple, si elle vivait dans la honte et dans l'hérésie!
a Non, monseigneur, dit-elle, et je suis fâchée de n'avoir pas été comprise! Il n'y a ici ni honte, ni hérésie! II y a une fille entourée de ses amis, non de ses juges, qui n'est liée par aucun vœu, qui s'est enfuie d'une maison à laquelle nulle force ne l'attache, dans un moment de dépit qu'elle croit juste, et qui s'estimait heureuse de pouvoir expliquer, dans une causerie intime, en présence de gens qu'elle honore, et sans tant d'interrogations inutiles, pourquoi elle était partie un peu à l'aventure! Mais, au fait, la chose ne valait pas cette solennité. »
M. de Fonçant, à la réponse de Guille-
i.-,T mette, "aussi bien qu'à l'attitude des Mois jésuites, comprit à demi qu'il était dans le guêpier; et, comme il arrive le plus souvent, il ne fit qu'augmenter le guêpier au lieu d'en sortir.
« Pardonnez-moi, dit-il à mademoiselle de Prohenque, si je me suis mal expliqué. Lorsque j'ai parlé de honte et d'hérésie, à Dieu ne plaise que je veuille accuser en rien l'orthodoxie et l'honneur de la maison d'où vous sortez-, je parlais seulement, et encore doctrinaliter, non juridice, c'est-à-dire par forme de discours, et non autrement, de ces livres, de ces brochures, de ces affiches rencontrés, en même temps que vous, dans les rues écartées de notre ville! Vous savez si les honnêtes gens et les vrais chrétiens ont en horreur ces délits et ces crimes; si notre province en est sérieusement attristée; s'il n'y a pas un grand danger pour tous les bons sujets du roi de mêler méchamment le peuple de France à ces dém^-
lés avec l'Église! Quels plus terribles discours, en effet, que ces discours de Jacques Bonhomme avec son compère le crocheteur? Quelles facéties plus scandaleuses que les comédies de maître Pierre du Coignet et de maître Guillaume, et n'est-ce pas faire descendre la dispute aussi bas et aussi cruellement qu'elle peut descendre, de la façon la plus funeste et la plus perverse, et dans les âmes les plus dangereuses et les plus perverties? Or, voilà justement ce qui nous inquiète, mademoiselle ; voilà ce que nous voulons savoir de votre loyauté, et si jamais, allant et venant comme vous faites d'un bout de la ville à l'autre, et dans tous les lieux obscurs, le hasard vous a mise sur la voie et le secret de ces fauteurs d'iniquités, je vous adjure de nous le dire, au nom de Dieu!... » Puis, comme Guillemette hésitait, il ajouta : «Je vous le commande au nom du roi ! »
Au nom du roi! lut de trop Màdeuiol
selle de l'rohenque n'avait pas été élevée, tant s'en faut, clans la soumission, sans contrôle, de celte royauté adorée, dans ce dévouementabsolu à la volonté absolue, quand cette volonté était contraire au droit des gens, au droit apostolique, aux canons des conciles généraux et universels, aux choses qui tiennent immédiatement de Dieu et de la conscience! On ne lui avait pas dit (c'était pourtant la leçon, et la religion dé la majorité des sujets de Louis XIV) : — Le successeur légitime de saint Louis et de Philippe le Bel, de Charles V et de Louis XI, de Louis XII et de Henri IV, a le droit d'abolir d'un mot, d'un siyne, tous les droits de l'Eglise universelle : pragmatiques, bulles, sanctions, statuts, conciles œcuméniques, en un mot toutes les lois établies par tant de siècles d'obéissance catholique ! On ne lui avait pas enseigné (c'était pourtant tout l'enseignement des écoles, hors de Port-Royal) que la majesté des rois (Mai!
mie infusion de la majesté divine, que Dieu lui même a proclamé leur autorité au plus haut des cieux et par toute la terre, et qu'il les a doués, presque toujours, des vertus sulïisantes à bien porter la couronne! Encore moins pouvait-elle se douter que la volonté du roi était la règle unique. Oui (c'était la doctrine, et nous la racontons comme on mettrait sous les regards d'un antiquaire studieux quelque vieille médaille retrouvée au fond d'un puits), le roi est le maître! Il fait les lois, les rangs, les prérogatives, et comme il les a faits, il peut les détruire; tout privilège vient de lui seul, il le donne et il l'ôte à son gré ; il est au-dessus de tout, il règle tout, il peut tout. L'ordre, la grandeur, le lustre, la considération, la gloire, la sûreté, la fortune et le maintien de la France, la France qui est son royaume, sa terre, sa chose, dépendent de lui et de lui seul ! — Nous le disons donc, à la louange de qui de droit,
ces idées courantes, qui étaient comme le sang et l'àme de la nation française, n'étaient pas entrées dans l'esprit de mademoiselle de Prohenque; elle avait été élevée à des écoles moins complaisantes, dans lesquelles on lui avait enseigné, tout d'abord, une royauté soumise aux lois, une justice qui dominait la couronne elle-même, et des libertés aussi claires que le soleil! « Surtout, disait Port-Royal avec saint « Paul, conservez avec soin la forme des sai-
• nés paroles: Formamhabesanorwnverbo- « rwm/c'est-à dire évitez la nouveauté prola- « ne, évitez la flatterie honteuse, évitez l'es-
• clavage de l'àme ; que votre cœur ait foi à « la justice, si vous voulez que votre bouche « confesse le salut! » Elle savait donc, par la forme même des paroles avec lesquelles on l'interrogeait, qu'au nom de Dieu! c'était assez dire; qu'au nom du roi, elle était la maîtresse de ne pas répondre. C'est ainsi que cette noble fille, emportée un in-
stant par un impérieux besoin de liberté et de vengeance, se repliait sur elle-même et revenait peu à peu sur ses pas.
Déjà même elle se lassait de ces interjections, de ces regards, de ces murmures; de ces silences! Étonnée, interdite, éperdue, elle regardait , l'un après l'autre, chacun des hommes qui l'interrogeaient avec tant de hâte et d'insistance, et en présence de ces têtes violentes, implacables ou froides, à l'aspect de ces docteurs de Saint-Dominique, sous le regard immobile du père Ferrier, elle se demandait, tremblante, si, en fin de compte, sa vengeance ne dépassait pas toutes les bornes, et si elle n'allait pas commettre une immense lâcheté, une ingratitude énorme, en donnant tant de joie à ces gens-là? Le père Ferrier lui faisait peur ; elle était mal à l'aise sous le regard patelin du père Housset ; quant à M. l'intendant par intérim, elle eût été toute disposée a 1. traiter ave le sàns-'&£he d'une M\v
fille d'esprit qui se trouve aux prises avec un sot... La partie féminine du salon, ces femmes curieuses et attentives en dessous, arrêtaient toute sa verve prête à éclater, pendant que le vénérable abbé Dorât, au regard affligé et plein de compassion, inquiétait celte âme incertaine. — A tout prix, se disait-elle, il me faut gagner l'estime de ce vieillard ! — Toutes ces choses se passaient confusément, péniblement dans l'esprit de Guillemette. Ah! ce n'était déjà plus l'active, enjouée et éloquente Guillemette de tantôt !
Personne, dans toute l'assemblée, ne ressentit le contre-coup de ces hésitations plus que l'avocat de mademoiselle de Prohenque; il comprenait que, s'il ne ramenait pas, en ce moment et par quelque retour imprévu, l'indignation et la colère dans cette âme obsédée de mille visions, tout lui échappait à lui-même : sa cause, sa maîtresse, son talent, sa gloire, ses
amours, et qu'il retombait, pour toujours peut-être, dans la défense banale des querelles de cabaret, dans les disputes du mur mitoyen; à coup sûr sa cliente était troublée, déjà même elle regrettait une évasion qui rencontrait si peu de sympathies ; elle avait peur; mieux encore, elle avait honte! Comment faire pour la forcer à parler, et comment lui arracher son secret? En ce moment, dame Françoise vint en aide à son ami du Boulay.
« Çà , dit -elle, ma chère Guillemette, pourquoi trembler? Vous étiez plus décidée et plus forte ce matin même, ma chère enfant! Voyons! songe à te défendre; car, maintenant, ces messieurs et ces dames le regardent, ou peu s'en faut , comme une fugitive, comme une fille perdue ! Montreleur donc enfin que tu es née demoiselle, que tu es une noble fille qui sait ce qu'elle fait, qui sait ce qu'elle dit, et quelle n'obéit pas à un caprice lorsqu'elle s'enfuit
as
d'une maison détestée!... Jl y va de Votre honneur, Guillemet te, songez-y.
« — Tu le veux! s'écria mademoiselle de Prohenque; vous le voulez, monsieur (d'adressant à du Boulay ) ; vous seuls êtes mes amis, mes vrais amis; vous m'avez recueillie et accompagnée ici même, à vos risques et périls; vous le voulez, je dirai tout! »
11 y eut, en ce moment, un silence de mort dans ce vaste salon à peine éclairé. Le jeu s'arrêta ! La conversation, ou plutôt la causerie çà et là errante, tomba abîmée en ces contemplations ; à peine si l'on entendit le bruissement d'un carrosse qui s'arrêtait à la porte de M. le viguier.
« Parlez!.... » s'écria du Boulay. Et toutes ces âmes curieuses redoublaient d'attention; celui-ci retenait son souffle, celui-là
son geste, cet autre son regard Encore
deux minutes, et la supérieure perpétuelle de l'Enfance est perdue à n'en pas revenir.
Parlez ! parlez! mademoiselle, dit alors une voix ferme et sonore; parlez, ma fille!...» Et comme M. de Foucaut et ses complices Taisaient un geste d'impatience : « Il me semble, monsieur, s'écria madame de Mondonville en relevant un côté de sa mantille , que j'ai bien le droit, moi l'accusée, de me trouver ici! »
En effet, elle était entrée, d'un pas très simple, en faisant une belle révérence, dans cette maison qui lui était connue, où elle se présentait comme une femme du monde qui fait une visite à ses amis ; donc elle attendit, cachée dans les ombres, jusqu'à l'instant décisif où elle devait se montrer enfin dans tout l'éclat de ses mépris, dans toute la majesté de son orgueil. On eût dit, à la voir se dresser, irritée et calme, à côté de Guillemette interdite, quelle avait assisté, invisible, à cette longue série d'interrogations muettes , de réponses tremblantes, et qu'enfin elle sortait de son nuage pour
mettre un terme à ces angoisses. — « Parlez! dit-elle d'un ton plus doux, parlez, Guillemette; racontez à des hommes, à des juges, à des jésuites, nos travaux, nos douleurs, nos misères, nos petites altercations de chaque jour! Pour amuser, un instant, quelques-unes de ces belles dames, car j'en vois, dans le nombre, qui sont mes amies et mes compagnes, amusez -vous à briser vos serments et les serments de vos sœurs; accusez le pain qui vous nourrit, le toit qui vous abrite, l'arbre qui vous prête son ombre, la source vive qui vous abreuve ! Livrez-nous, livrez-nous, ô ma chère compagne ! aux regards des profanes , aux violences du dehors, afin que, malgré le roi, le parlement et le souverain pontife, les soldats de M. le gouverneur pénètrent, la torche à la main, dans nos cellules, dans
notre infirmerie, dans notre chapelle
dans notre chapelle!» Elle dit cela deux fois, et Guillemette se prit à trembler et à
pâlir! Après une pause, la supérieure de l'Enfance : « Allons, dit-elle, allons, prenez courage, mon enfant ! et dites à ces messieurs tout ce que vous avez sur le cœur ! écoutez, croyez-moi, écoutez les conseils de i\l. l'avocat. Pas de fausse honte ! dites quelques-uns de nos crimes : combien de vieillards nous avons nourris ; combien d'enfants élevés par nos soins, de malades sauvés , de morts ensevelis ! » Ainsi elle parlait dune voix lente et calme, et dans une attitude impériale, appuyant chaque parole d'un regard plein d'un feu sombre. Éperdue et tremblante, Guillemette cachait sa tête dans ses deux mains : le serpent n'exerce pas une fascination plus puissante sur l'oisillon qui voltige autour de son nid.
A la fin, changeant de voix tout à coup, comme une femme qui ne plaisante pas et qui a pris son parti, elle s'approcha de demoiselle de i'rohenquc cl elle lui dit :
« Suivez-moi ! » Et comme Guillemette hésitait encore, madame de Mondonville, arrachant son gant à sa main gantée : « Allons! dit-elle en frappant Guillemette sur l'épaule, c'est assez divertir ces messieurs
et ces dames de nos petits dilîérends Nos
portes vont se fermer, on nous attend à l'Enfance : Venez!... » Il paraît que c'était là un ordre irrésistible! car à ce mol : Feriez! Guillemette, vaincue et domptée tout à fait, obéit en silence, et, d'un pas calme, les mains jointes, sans dire un mot, sans adresser un regard d'adieu à personne, elle suivit cette femme, ou plutôt cette espèce de Veni Creator qui ramenait au bercail la brebis égarée. Toute la compagnie se leva pour saluer ces deux femmes, ou plutôt ces deux apparitions d'un instant. Dame Françoise se demandait si file n'était pas le jouot d'un songe funeste. Du Boulay, frappé au cœur, voulait parler; phénomène inexplicable, la voix lui manqua!
« Nous sommes battus! messieurs, dit enfin M. de Foucaut. — Ce ne sera pas pour ' longtemps, murmura le père Ferrier. — Savez-vous, mon père, ce que cela prouve? dit tout bas le père Rauchin au père Housset. — Gela prouve, reprit le père Housset, avec tout le respect que nous devons au roi Salomon, que le sage n'a pas seulement les yeux en sa tête , mais dans son esprit, et que le Languedoc a besoin d'un gouverneur!— Avez-vous remarqué, ma chère, \afontange de la supérieure? disait madame de Maillac à madame de Laurency. C'est vraiment trop beau pour une religieuse, convenez-en ! — Peut-être avez-vous raison, mesdames, répondit M. delà Terrasse; mais il faudrait dire aussi que les yeux sont trop beaux, que la tête est trop belle! Quel feu! quelle âme! quelles flammes de saint Augustin1! quel grand air! la noble taille, et je vous jure que je n'ai jamais regretté
(1) Flamulœ muons sancH Awjustini; 1629
davantage la dernière ordonnance de MM.
nos vicaires généraux K
Un nouvel incident devait encore signaler cette mémorable soirée. Comme M. l'intendant rentrait chez lui, accompagné de M. le premier président , François de Clary, et des deux pères dominicains, causant tout bas du mauvais état de la province, un estafîer accourait en toute hâte, annonçant que des dépêches reçues à l'instant même venaient d'apporter une incroyable nouvelle. — Les deux condamnés à mort dans l'affaire de la régale, le père Cerle et le père* Aubarède, s'étaient enfuis, à la même heure et le même jour, celui-ci du fort de Blaye, celui-là de la citadelle de Montpellier, où ils étaient Pun et l'autre au cachot !
Cette nouvelle tomba comme un coup de foudre au milieu de ces hommes réunis par des passions si opposées.
(1) Ordonnance des vicaires générau t de Toulouse contre (a nudité des bras, des épaules ri delà gorge; Toulouse. 1069,
Mais quoi! il est temps de donner quelque halte à votre patience. « Les chapitres « d'un livre sont comme autant d'hôlelle- « ries dans lesquelles se repose le lecteur, » disait saint Augustin! Qu'est-ce à dire d'un volume, sinon une ville que le voyageur rencontre en son chemin, qui ne lui paraît pas des plus agréables et dans laquelle il fait cependant un séjour, tant il a pour de rencontrer le désert au delà?
FIN L.l ïO*E PREMIER.