‹ La religion à Rome sous les SévèresChapitre 2 sur 41 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Un maître de la science historique^ M. Fustel de Coulanges, a dit dans son beau livre sur la Cité antique : « L'histoire n'étudie pas seulement les faits matériels et les institutions ; son véritable objet d'étude est l'âme hu* maine; elle doit aspirer à connaître ce que cette âme a cru, a pensé, a senti aux différents âges de la vie du genre humain » (p. 103, 104). En invoquant cette pensée dès la première page de cet ouvrage, j'espère caractériser et justifier, s'il en était besoin, le but que j^ai poursuivi. J'ai voulu dépeindre la situation religieuse au sein du paganisme pendant la période qui précède l'avènement officiel du christianisme. J'ai voulu faire connaître ce que les âmes religieuses de la société païenne ont cru, ont pensé, ont senti à la veille d'une des plus grandes transformations religieuses que l'histoire ait enregistrées. Et, tout en m'efforçant d'observer scrupuleusement la rigueur d'une méthode scientifique, tout en recourant directement aux sources diverses qui sont à notre disposition, j'ai tâché de faire revivre le syncrétisme païen dans une description qui soit accessible à tout lecteur cultivé.

Le sujet est si vaste, si complexe, que j'ai dû à maintes reprises me borner aux éléments principaux de la discussion et négliger des détails qui eussent été à leur place dans une série de monographies, mais qui ne pouvaient que rendre confuse une exposition déjà surchargée. Toutes les fois que je l'ai pu, j'ai tâché de remédier à cet inconvénient en renvoyant aux auteurs et aux travaux spéciaux les lecteurs désireux de contrôler l'exactitude des assertions non discutées.

Le paganisme du monde antique et l'histoire de l'Église chrétienne pendant les quatre premiers siècles de notre ère ont été l'objet de travaux nombreux, dont quelques-uns excellents, qu'il serait téméraire de vouloir compléter. Mais, pour des causes qu'il est facile de comprendre^ les historiens du paganisme se sont presque toujours arrêtés h la brillante période des Antonins ou à l'époque décisive de Constantin, et les historiens du christianisme, le plus souvent absorbés par les luttes intérieures de l'Église ou par les persécutions, ont consacré peu d'attention à l'état religieux de la société païenne contemporaine. Ainsi le paganisme du ni' siècle a été négligé : des monographies ont été consacrées à l'un ou l'autre des phénomènes ou des personnages religieux qui le distinguent; mais il n'y a pas, que je sache, une description d'ensemble de la religion syncrétiste du m*" siècle, comme il y a des histoires de la religion ou des mœurs romaines d'Auguste aux Antonins ou des histoires de l'âge de Constantin.

Et cependant l'histoire du paganisme de la mort de Marc- Aurèle à la réaction du conservatisme romain sous Decius est éminemment instructive. Non seulement elle nous fait assister à une véritable transformation interne du paganisme, mais de plus elle est le complément indispensable

de l'histoire du christianisme, dont elle seule explique le triomphe. Aussi, quoiqu'il soit fort peu question de TÉglise chrétienne dans les pages qui suivent, c'est cependant comme contribution à l'histoire du christianisme que je les soumets h l'examen des juges compétents.

L'histoire de la Réforme ne peut être comprise que de ceux qui ont appris à connaître la Renaissance. L'histoire de la Révolution française restera toujours un mystère pour quiconque ne s'est pas initié à la société du xviii'' siècle et à la décadence de Tancien régime. De même l'avènement officiel du christianisme — j'entends le christianisme du IV® siècle, non celui de Jésus — ne s'explique d'une façon satisfaisante que par l'action antérieure du syncrétisme païen.

Jean Réville.

Paris, décembre 1885.

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