‹ La religion à Rome sous les SévèresChapitre 3 sur 41 · AU DÉBUT DU III*' SIÈCLE · texte numérisé non relu

AU DÉBUT DU III*' SIÈCLE

MarC'Aurèle, — La fin du stoïcisme.

Le jour où Marc-Aurèle s'éteignit tristement sur les bords (lu Danube fut pour Tempire romain un jour de deuil; pour l'historien, il marque le terme d'une importante période de riiistoire humaine. Entre Marc-Aurèle et Commode il n'y a pas seulement le contraste d'un sage et d'un fou, d'un philosophe qui avait concentré toute sa vitalité dans sa conscience et d'un homme de plaisir en qui la vie matérielle semblait prendre sa revanche du mépris que lui avait témoigné le philosophe. La société romaine elle-même se transforme. L'ère des Antonins est close. De cette succession, peut-être unique dans l'histoire, de princes tout-puissants et sages, administrateurs et artistes, capables de se faire craindre et désireux de se faire aimer; de cette longue période de paix à l'intérieur et de prospérité générale, il ne reste plus que le prestige du nom, prestige tel que, près de quarante ans plus tard, les soldats d'un Caracalla se lamenteront, à la mort de leur chef, de ne plus avoir un Antonin pour maître (1). En vérité, on ne reconnaît plus la société des Antonins dans les scènes honteuses qui se dérou-

(1) Lampride, Diaduméne, 1, 2, 3, 6. — Autres preuves du prestige de ce nom adopté par le fils de Sévère : Spartien, Sept, Seu., 19; Capitolin, Macrin.y 3; Lampride, Heliog., 1; 3.

lent après la mort de éonimode, ni dans Tcntourage des Sévères. Ce contraste entre les deux sociétés est tellement frappant que Ton a pu, à juste titre, saluer en Marc-Aurèle le dernier représentant de la culture vraiment romaine et faire mourir le monde antique avec lui (1).

Peut-être même Marc-Aurèle a-t-il personnellement bénéficié outre mesure du prestige exercé par cette succession de princes dont la mémoire resta bénie. De Tapotbéose qui lui fui décernée il a gardé, jusqu'à nos jours, une auréole qui convient sans doute au plus illustre saint du paganisme, mais qui risque de nous induire en erreur sur la valeur de son règne. On a exalté sa philosophie ; on a glorifié la pureté de son âme ; on Ta même assimilé à un Christ qui aurait écrit son propre évangile (2). Il faudrait n'avoir pas Iule mer\'eilleux livre des Pensées pour ne pas éprouver à son tour le mélange d'admiration et de respect qu'il inspire à tout esprit avide de noblesse spirituelle. Mais la vénération que provoque le penseur et le philosophe ne doit pas nous faire perdre de vue les faiblesses, les lacunes de son gouvernement. Dans Thistoire pas plus que dans la nature il n'y a de salto mortale. Les plaies de la société romaine au début du m' siècle se forment déjà sous le règne de Marc-Aurèle, sans que le sage empereur ail réussi à les prévenir. Mieux que nul autre, il distinguait les prodromes du mal qui devait éclater plus tard : sa conscience délicate les lui signalait; mais il fut plus disposé à les déplorer qu'à les combattre. Sévère envers lui-même, il fut indulgent jusqu'à la faiblesse envers autrui. Il lui manquait l'enthousiasme qui donne à la vertu la chaleur communicative et la confiance au triomphe de sa cause dans Tempire. Il était trop convaincu de la vanité des choses de ce monde pour pouvoir exercer sur

(1) Marc-Aurèle et la Fin du monde antique^ par M. Ernest Renan. Paris, CaJraan-Lévy, 1882. — M. Gaston Boissier arrête également son travail sur la Religion romaine à Marc-Aurèle, parce qu'alors se termine, selon lui, Ja période où le paganisme se développe de lui-même, d'après son principe et sa nature. (La helvjion romaine d* Auguste auxAntonins, Paris, Hachette, 1878. Préface.) — Voir aussi L. Friedlœnder, Darstellungen aus der Sittenyeschichte Roms in der Zcit von Awjust bis zum Ausyang der Antonine (Leipzig, Hirzel, 1881, 5* éd.)

(2) E. Renan, Ibidem, p. 3 ; p. 272.

elles une sérieuse influence (1). Il eut la pureté d'un saint; il n*eut pas la foi d'un apôtre.

Les malheurs du règne, d'autant plus sensibles qu'une longue prospérité en avait déshabitué les hommes, les invasions des Parthes en Orient, des Germains de toute dénomination le long du Danube, les catastrophes qui abîmèrent plusieurs villes d'Asie, les ravages d'une longue et terrible peste, la révolte d'Avidius Cassius eussent exigé un prince plus énergique. Il y avait du vrai dans les plaintes de l'usurpateur syrien, lorsqu'il accusait son maître de philosopher au lieu de s'occuper de la chose publique (2). L'empereur était naturellement porté à la méditation plutôt qu'à l'action (3). Il gouverne par acquit de conscience. Jusque dans son entourage immédiat il ne réussit pas à faire valoir son influence : il associe à l'empire un homme de plaisir, Lucius Verus; il n'exerce pas sur Faustine l'autorité à laquelle sa supériorité morale lui donnait le droit d'aspirer (4) ; l'histoire de Commode nous apprend ce qu'il sut faire de son fils. Bref, par devoir, à force de s'encourager à l'action, il a exercé une activité considérable en toute direction, et il n'a pas obtenu de résultats durables.

Sans doute il n'était au pouvoir d'aucun homme, quelque décidé que nous le supposions, d'empêcher l'évolution nécessaire de l'empire romain, déterminée par un ensemble complexe de causes d'ordre politique, militaire ou social, ainsi que par le changement des aspirations et des croyances. Il n'en reste pas moins vrai que c'est après Marc-Aurèle que cette évolution s'accentue sans que ce prince ait en rien contribué à la modifier. L'impuissance du plus sage des empereurs ne tiendrait-elle pas à la nature même du principe moral qui

(1) Le livre des Pensées offre en abondance des témoignages à Tappui de cette assertion, p. ex. : 3. 9 et 10 ; 4. 3, 19, 33 ; 5. 10 ; 7, 1 ; 9, 30 et 32 ; 10,31; 12.32.

(2) Vulcatius Gallicanus, Avid, Cass., 1, 14.

(3) Penséesy 6. 12.

(4) L'accusation d'inconduite lancée contre Faustine paraît bien être calomnieuse. (Voyez Victor Duruy, Histoire des Romains, Paris, Hachette, 1879, éd. in-8, t. IV, p. 458-400 ; E. Renan, Mélanges d'histoire, p. 169.) Mais il est avéré que Faustine ne partagea nullement le goût de son mari pour la philosophie ni surtout pour les philosophes.

Finspire ? Marc-Aurële est le dernier grand stoïcien : avec lui le stoïcisme véritable disparait. II y aura encore de nombreux philosophes qui se réclameront du nom de stoîque: en réalité ce seront des syncrétistes qui combinent les traditions de toutes les écoles, jusqu'au moment où la philosophie néoplatonicienne fera sortir de toutes leurs combinaisons ébauchées une doctrine nouvelle qui prétende justement être la résultante et la conciliation de toutes les doctrines et de toutes les crovances antérieures. Le livre des Pensées est au stoïcisme

ce qu*est au rosier remontant la dernière fleur d'automne, exquise avec ses teintes plus pâles, sa tète plus penchée, ses pétales imprégnés d'humidité et plus doux à l'ieil : mais vous y chercheriez vainement le parfum qui s'exhalait triomphalement des fleurs d'été.

Le stoïcisme de Marc-Aurèlc manque de vie. Il se résume en quelques admirables préceptes de bonté et de résignation (1); il n'a pas un mot d'espérance pour l'àme fatiguée, ou, du moins, ce qu'il offre d'espérance se manifeste dans de mélancoliques aspirations vers une sorte d'annihilation bouddhique^ vers ce funeste idéal qui a semé la mort dans toutes les sociétés où il s'est répandu (2). Une désolante tristesse se dégage du recueil de méditations dans lequel Marc-Aurèlc nous a livré son cœur. Ce n'est pas avec de pareils principes que Ton régénère une société (3). Un profond sentiment d'humanité, une parfaite bonté, lui ont inspiré d'importantes réformes législatives, l'adoucissement du sort des esclaves, la restriction de l'autorité tyranniquc des pères, lassistance des indigents, la protection des orphelins, et nombre d'autres mesures analogues qui sont restées comme le résultat le plus durable de son règne (4). Mais, si la bonté le pousse à venir

(i) Fensées, 7. 26; 8. 42; 2. 17 ; 4. 3; 10. 36. (Dans cette dernière pensée la résignation est poussée jusqu'à la négation des affections les plus naturel es.)

(2) P. ex. Pensées, 3. 3 ; 6, 10 : 7. 32 ; 12. 14.

(3) A mainte reprise Marc-Aurèle revient sur cette pensée qu'il est parfaitement inutile de chercher à corriger une société qui s'v refuse : Pensées, 8. 4 et 57; 12,26. Cfr. 9.3.

(4) Voyez les développements à ce sujet dans VUisl. des Rom. de M. Victor Duruy, t. IV, p. 412 et suiv.

au secours de ceux qui souffrent, la résignation excessive Tempêche de combattre le mal et ceux qui le commettent ; elle conduit à une sorte de fatalisme, dont la devise est admirablement résumée par l'auteur même des Pensées en ces termes : « Il n'y a donc ici-bas qu'un seul objet qui mérite d'occuper nos pensées ; c'est de vivre avec résignation parmi des hommes menteurs et injustes, sans jamais nous écarter nous-mêmes de la vérité et de la justice » (1).

Telle n'est pas la mission d'un bon citoyen ni surtout cell® d'un chef d'Etat. Il est amené nécessairement par un parei principe à se mettre en contradiction avec lui-même. C'est ainsi que, par indulgence ou par résignation, l'empereur qui avait ordonné « de reléguer dans une île celui qui effrayerait par despratiques superstitieuses l'âme mobile des hommes » (2), recourt à toute espèce de prêtres pour se rendre les dieux favorables par l'accomplissement de rites étrangers avant de partir en guerre contre les Marcomans (3). De même, par indulgence pour la foule qui rejette sur les chrétiens la responsabilité des malheurs publics, il laisse martyriser un grand nombre de ces malheureux, que personnellement il se bornait à dédaigner, donnant ainsi le singulier exemple d'un moraliste animé des sentiments les plus élevés, d'une piété très éclairée, et qui choisit, parmi toutes les sectes religieuses dont l'empire pullule, celle dont les principes moraux se rapprochent le plus des siens, pour la persécuter.

La sève du stoïcisme qui pendant cent ans a nourri l'élite de la société romaine est épuisée. Autant elle a été féconde en sages et en héros, autant elle s'est montrée impuissante à réformer la société. Abandonnant de plus en plus les spéculations métaphysiques pour se concentrer dans le domaine de la conscience, le stoïcisme romain aboutit à l'idéal du renoncement absolu dont Marc-Aurèle a été le parfait représentant. Désormais les âmes avides de vie spirituelle et d'idéal cher-

(1) Pensées, 6, A7.

(2) Dig., fr. Modestin 30, 1. XLVIII, t. XIX de poenis. Cfr. Pensées, 1. 6.

(3) Capitolin, M, Ant. PhiL, 13; Lucien, Pscudom. (éd. Dindorf. Paris, Didot. 1867), ch. 48 et 57, nous donne deux exemples fort curieux de l'ex- Irêntie indulgence do Marc-Aurèle pour les superstitions les plus grossières.

chcront ailleurs des satisfactions, dans la combinaison des philosophies antérieures, et dans les religions qui leur entr'ouvrent des perspectives sur un monde meilleur que ]a société environnante dont elles ont sondé la vanité. Déjà Ton distingue quelques éléments de cette transformation dans la philosophie de Marc-Aurfele : ]a soif de pureté, le développement du sentiment religieux, le recours aux religions étrangères, Tindulgence envers les superstitions, le besoin persistant de chercher un remède à la vanité de la vie et de se fortifier contre la mort. Mais le saint empereur appartient encore au monde antique ; s'il se dégage une si grande tristesse de ses Pensées^ c'est qu'il a conscience que ce monde finît avec lui ; il en conduit le deuil.

Composition de la société romaine sous les Sévères.

Le règne de Commode (180-192) fut une période de dissolution sans frein, pendant laquelle les jouisseurs de toute catégorie, rejetant le masque sous lequel ils s'étaient déguisés, donnèrent libre carrière à leurs appétits. La foule n'avait pas été entamée par une philosophie qui la dépassait et qui ne convenait pas à une société vivante ; les sages se retirèrent sous la tente et se bornèrent à gémir sur la folie régnante, tout en se félicitant de pouvoir dès lors philosopher à leur aise. Toutefois, quelque bien agencé que fût le mécanisme de l'administration romaine, il ne pouvait pas à la longue se passer de direction. Il y parut bien à la mort de Commode. Le désordre surgit partout; les guerres civiles éclatèrent, et il ne fallut rien moins que la main de fer de l'empereur Sévère pour remettre en mouvement régulier la grande machine.

Avec Seplime Sévère commence une nouvelle période de rhistoire romaine, comprenant le règne des princes qui descendent directement de lui ou qui se rattachent à lui par des liens de famille fictifs, Caracalla, Elagabal, Alexandre Sévère. Nous pouvons négliger Macrinet Maximin, le premier à cause de la brièveté de son règne, le second à cause de la nullité de son influence sur la société romaine. Par contre, il faudrait y rattacher Gordien et Philippe l'Arabe, qui relèvent des mêmes tendances que les Sévères.

De la mort de Commode (192) à l'avènement de Decius (249) nous voyons se dérouler une nouvelle phase de la société romaine, ayant un type bien caractérisé. Ce n'est plus l'ère des Antonins, et ce n'est pas encore l'âge de Constantin; ce n'est plus la pure civilisation gréco-romaine, et ce n'est pas encore le triomphe du christianisme. Aussi, n'a-t-elle pas exercé sur les historiens la même attraction que les deux importantes périodes entre lesquelles elle sert de transition. Et cependant l'état des esprits pendant ces cinquante premières années du ni' siècle est d'autant plus curieux à étudier qu'il offre plus de désordre : les souvenirs classiques, les traditions vénérées d'un passé qui date de la veille, se heurtent avec les aspirations nouvelles ; il s'y livre comme un formidable assaut de tendances, de doctrines, de croyances et de pratiques accourues de tous les points de l'empire vers la capitale du monde civilisé. Toutes ont leurs adhérents, souvent même leurs fanatiques. Mais, malgré la confusion du premier aspect, on voit peu à peu se dégager les forces centrales, autour desquelles les autres vont se grouper ; on assiste à Téquipement des puissances qui combattront une dernière fois pour l'empire du monde pendant la seconde moitié du m** siècle: d'une part, le .paganisme retrempé dans la forte philosophie néoplatonicienne et appuyé par le vieux conservatisme romain, d'autre part, le christianisme qui gagne les masses avant de s'attaquer aux grands et qui trouve des auxiliaires précieux dans les aspirations religieuses de la société païenne, comme dans la substitution croissante des institutions sociales de l'Orient aux institutions de l'ancienne Rome.

La société romaine, au sein de laquelle ces grands conflits

se préparent à Tépoqae des empereurs Sévères, ne semble rien moins que faite pour les luttes viriles. Déjà Marc-Aarële avait dû recourir aux gladiateurs, aux esclaves, aux brigands de la Dalmatic. pour garnir les rangs de son armée dans l'expédition contre les Quades, parce que les hommes libres ne voulaient plus s'enrôler (1). L'aristocratie se retire de plus en plus de la vie militaire (2) : et Ton se demande en vérité s'il peut encore être question d'une aristocratie, quand on voit à quel degré d'abaissement est parvenu le Sénat romain. Il a gardé assez d'orgueil pour faire froide mine à Pertinax, donl les mérites exceptionnels ne sauraient faire oublier la basse extraction (3) ; mais il n'a plus assez d'énergie ni même un sentiment suffisant de sa dignité pour ne pas acclamer indistinctement tous les empereurs que la faveur des légions ou les hasards de la fortune amènent à Rome. Les sénateurs accueillent avec une égale ser>*ilité Didius Julianus qui a acheté l'empire aux enchères du prétoire (4), Seplime Sévère qui vient d'abattre ses compétiteurs contrairement aux vœux de la majorité sénatoriale (3), Caracalla qui les humiliait avec des raffinements d'insolence (6), Macrin ou Elagabal suivant que les courriers de Syrie se succèdent. Le mot d'Hérodien à propos de l'avènement d'Elagabal pourrait s'appliquer à tous les changements de règne pendant celte période : « Quand ces événements furent connus du Sénat et du peuple romain, ils en furent très péniblement affectés, mais ils se soumirent à la nécessité, puisque l'armée en avait décidé ainsi (7). »

C'en est fait de Tarislocratie romaine. Sans doute il y a, alors comme en tout temps, une aristocratie ; mais elle se recrute mal parmi les riches de toute nationalité, parmi les intrigants et les favoris des princes, que la tradition romaine

(1) Capitolin, Marc. Aur. Phil., 21; 23.

(2) Plus tard Claude leur en interdira Taccès.Aurelius Victor, De Ca€S.j33.

(3) Hérodien, 2. 3.

(4) Dion Cassius, 72. 12; Her, 2. 6.

(5) Spartien, Sev,, 9 ; li : Dion, 74. 9 ; 75. 8 ; Her., 3. 5 et 8.

(6) Dion, 77. 17 et 20 ; Her., 4. 5.

(7) Her., 5. 5. — Sous Alexandre Sévère le Srnal ou tout au moins certains sénateurs se relevèrent. Julia Mœsa et Juiia Mamîra en choisirent seize, les plus vénérables par leur âge et les plus sages, comme assesseurs et conseillers de la couronne.

n'a pas pénétrés au même degré que les recrues sénatoriales fournies par la province au second siècle. D'ailleurs, il en est de cette aristocratie comme de toutes celles auxquelles les circonstances enlèvent leur raison d'être : destinée à gouverner, elle se voit peu à peu dépourvue de toute autorité ; elle se décompose. Le conseil impérial légifère sous le nom de l'empereur, et l'autorité véritable a passé entièrement aux soldats. Depuis le jour où les prétoriens ont vendulo pouvoir au plus offrant, depuis le moment où les légions d'Iilyrie, de Syrie et des Gaules ont proclamé presque simultanément trois empereurs, sans que Rome ait pu faire autre chose que de se courber devant le plus heureux des trois, les soldats ont pris conscience de leur puissance. Ils se savent les maîtres; ils en profitent. Pendant un siècle Fempire romain sera la victime àos prommciamentos ; et comme les armées sont composées en grande majorité d'Africains, de Syriens, de Germains plus ou moins dégrossis, elles choisissent pour chefs des Africains, des Syriens ou des Germains, de telle façon que l'empereur de Rome est tantôt un compatriote d'Annibal, tantôt un grand prêtre d'une divinité orientale, tantôt un bouvier thrace. Toutes les nationalités prennent tour à tour possession du sceptre impérial. Caracalla, l'un des produits les plus réussis du système, en a lui-môme donné la formule dans la réponse brutale qu'il adresse à sa mère, lorsque celle-ci l'engage à mettre un terme au gaspillage des deniers publics : « Prends courage, ma mère, dit-il, en frappant sur son épée ; tant que nous aurons ceci, nous ne manquerons de rien (1). » Ainsi le caractère dominant de la société romaine dans la première moitié du m® siècle est son cosmopolitisme (2). La vieille société romaine avait été retrempée au second siècle par l'afflux de l'élite des provinciaux, parce qu'elle avait encore assez de vie pour se les assimiler. Les princes du second siècle, libéraux et progressistes dans le domaine de la légis-

(l)Dion, 77. 10.

(2) Athénée, dans son Banquet des sophistes, Ta déjà observé : « Rome, dit-il, est le résumé des peuples de Funivers ; on y voit toutes les villes du monde. ... On y voit demeurer ensemble des peuples entiers, des Cappadociens, des Scylhes, des habitants du Pont et beaucoup d'autres. »> (Éd.Teubner, Lipsiaî, 1858-1867, i, §36.)

lalion et de radministration, avaient été conservateurs des mœurs, des coutumes et des croyances. Au m* siècle la société proprement romaine n'a plus la force d'absorber les éléments étrangers toujours plus nombreux qui ronvahissent. Elle est débordée. Les étrangers qui avaient en majorité conservé leur civilisation particulière, sont dès lors mis sur le pied d'égalité avec les Romains ; une constitution de Caracalla donne à tous les habitants libres de l'empire le droit de cité (1). Et comme ils sont les plus nombreux ils acquièrent une influence prépondérante. Plus que jamais les mœurs, les croyances, les pratiques de tous les peuples de l'empire se répandent à Rome. Dès longtemps déjà elles y ont fait leur apparition; plusieurs d'entre elles y ont déjà recruté de nombreux adhérents ; mais on ne permettait cependant pas à leurs adeptes d'oublier complètement qu'elles y étaient par tolérance. Désormais elles y sont comme chez elles. Sous Elagabal et sous Alexandre Sévère, le type le plus efl^acé de la société romaine est celui du Romain de la vieille roche.

Lespeuples ont, en général, le gouvernement qu'ils méritent. Dans une société comme celle dont nous avons fait ressortir le caractère dominant, il n'y a guère d'autre gouvernement

(1) Dion, 77. 9 ; Dig, fr. Ulp. 17, 1. 1, t. V cte Statu hominum, La valeur du décret de Caracalla, après avoir été mainte fois exaltée outre mesure, ne doit pas non plus être rabaissée uniquement d'après le commentaire de Dion. Cet auteur, non sans raison fort mal disposé envers Caracalla, prétend que Tempereur n'eut d'autre but, en étendant la civitas à tous les hommes libres de l'empire, que d'augmenter le revenu de certains impôts auxquels les citoyens seuls étaient soumis. Il est fort probable que le prince obéit à ce mobile intéressé bien plutôt qu'à un principe social ou humanitaire quelconque, puisqu'il ne supprima aucun des impôts auxquels les peregrini étaient précédemment soumis. La mesure édictée par Caracalla n'en marque pas moins une grande date dans l'histoire de la civilisation. C'est la première fois que la communauté nationale est étendue à un aussi vaste empire et à des hommes différents par la race, le langage, la religion, les mœurs, etc. Si l'on tient compte du particularisme national et religieux qui caractérisait les sociétés antiques, on reconnaîtra certainement quelle révolution s'était opérée dans les esprits pour que Caracalla pût songer à une pareille mesure, et pour que les jurisconsultes éminents du conseil impérial la recommandassent. Il ne manquait certes pas d'autres moyens de prélever de nouveaux impôts. Le sénateur Dion avait un sentiment encore assez vif de la supériorité du citoyen romain, pour ne pas voir d'un bon œil l'accession de tous les habitants de l'empire au droit de cité.

possible que celui de la force. Les principes sur lesquels reposait l'ancienne société ont disparu ; les principes d'une cohésion nouvelle, que l'on recherche, ne se sont pas encore dégagés d'une façon suffisamment claire. Pendant que les esprits et les consciences sont en travail d'enfantement, le général le plus puissant maintient l'ordre, assure la marche de l'administration et protège les frontières. C'est le mérite de Septime Sévère d'avoir si vigoureusement nettoyé l'empire que, pendant près de quarante ans, les barbares furent tenus en respect et les guerres civiles suspendues. Une fallait rien moins qu'un régime aussi énergique pour rétablir l'ordre à une époque où l'Orient et l'Occident menaçaient de se séparer (1), et oîi le brigandage en grand se pratiquait couramment jusqu'au cœur même de l'Italie (2).

Appréciation sommaire de la civilisation dans la société

romaine sons les Sévères.

On commettrait une grave erreur en se représentant la période des Sévères uniquement comme une époque de décomposition et de despotisme. Nous sommes si bien habitués à entendre parler de la décadence de l'empire romain au in«

(1) Dans la révolte d'Avidius Cassius, sous Marc-Aurèle, et dans la lutte de Niger contre Sévère, nous pouvons déjà distinguer les symptômes précurseurs de la scission entre l'Orient et l'Occident qui s'accomplira plus lard. Niger demande du secours aux barbares pour s'emparer du pouvoir, et considère le Taurus comme la limite naturelle entre les deux empires (Her., 3. 1). — Quelques années plus tard Caracalla et Géta, ne pouvant se supporter réciproquement, imaginent de se partager l'empire, en prenant l'Hellespont comme limite. Leur mère fait échouer le projet (Her., 4. 3). On voit néanmoins que l'idée d'une séparation se répand.

(2) Dion, 76. 10 ; cfr. Tertullien, Apol. adv. génies, 2.

lalion et de radministration, avaient été conservateurs des mœurs, des coutumes et des croyances. Au m* siècle la société proprement romaine n'a plus la force d'absorber les éléments étrangers toujours plus nombreux qui l'envahissent. Elle est débordée. Les étrangers qui avaient en majorité conservé leur civilisation particulière, sont dès lors mis sur le pied d*égalité avec les Romains ; une constitution de Caracalla donne à tous les habitants libres de Tempire le droit de cité (1). Et comme ils sont les plus nombreux ils acquièrent une influence prépondérante. Plus que jamais les mœurs, les croyances, les pratiques de tous les peuples de Tempire se répandent il Rome. Dès longtemps déjà elles y ont fait leur apparition ; plusieurs d^cntre elles y ont déjà recruté de nombreux adhérents; mais on ne permettait cependant pas à leurs adeptes d'oublier complètement qu'elles y étaient par tolérance. Désormais elles y sont comme chez elles. Sous Elagabal et sous Alexandre Sévère, le type le plus efl^acé de la société romaine est celui du Romain de la vieille roche.

Les peuples ont, en général, le gouvernement qu'ils méritent. Dans une société comme celle dont nous avons fait ressortir le caractère dominant, il n'y a guère d'autre gouvernement

(1) Dion, 77. 9 ; Dig, fr. Ulp.l7, 1. 1, t. V ûte Statu hominum. La valeur du décret de Caracalla, après avoir été mainte fois exaltée outre mesun?, ne doit pas non plus être rabaissée uniquement d'après le commentaire de Dion. Cet auteur, non sans raison fort mal disposé envers Caracalla, prétend que Tempereur n*cut d'autre but, en étendant la civitas à tous les hommes libres de Tempire, que d'augmenter le revenu de certains impôts auxquels les citoyens seuls étaient soumis. Il est fort probable que le prince obéit à ce mobile intéressé bien plutôt qu*à un principe social ou humanitaire quelconque, puisqu'il ne supprima aucun des impôts auxquels les peregrini étaient précédemment soumis. La mesure édictée par Caracalla n'en marque pas moins une grande date dans l'histoire de la civilisation. C'est la première fois que la communauté nationale est étendue à un aussi vaste empire et k des hommes différents par la race, le langage, la religion, les mœurs, etc. Si Ton tient compte du particularisme national et religieux qui caract<Tisait les sociétés antiques, on reconnaîtra certainement quelle révolution s'était opérée dans les esprits pour que Caracalla pût songer à une pareille mesure, et pour que les jurisconsultes éminents du conseil impérial la recommandassent. Il ne manquait certes pas d'autres moyens de prélever de nouveaux impôts. Le sénateur Dion avait un sentiment encore assez vif de la supériorité du citoyen romain, pour ne pas voir d'un bon œil l'accession de tous les habitants de l'empire au droit de cité.

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siècle, que nous ne tenons pas suffisamment compte des progrès très importants réalisés à cette époque, ni des bienfaits dont une grande partie de Tempire fut redevable aux empereurs africains et syriens. Ce que nous appelons, à certains égards avec raison, la décadence, c'est-à-dire la disparition de la culture gi'éco-romaine pure, la chute de raristocratie, l'engloutissement de l'ancienne société romaine par la marée montante des invasions étrangères, fut, d'autre part, la condition indispensable de quelques-uns des plus beaux progrès de la civilisation.

Le gouvernement des Sévères fut non seulement très bienfaisant pour les provinces, surtout pour celles d'Afrique et d'Asie dont l'influence devint prépondérante (1); il fut encore, et avant tout, le gouvernement des jurisconsultes les plus éminents que l'empire romain ait produits. La première moitié du ni* siècle a mérité d'être appelée l'âge d'or du droit romain ; et comme le droit constitue justement l'apport le plus important de la civilisation romaine à la civilisation générale, il en résulte que Thumanité est redevable à cette décadence d'un des plus beaux joyaux de sa couronne.

Septime Sévère, Caracalla (ou tout au moins JuIiaDomna), Alexandre Sévère (2) eurent le mérite d'attacher à leur service lesmeilleurs conseillers de leur temps, Papinien, Paul, Ulpîen, Marcien, Callistrate, Dermogène, Saturnin, Modestin, pour ne citer que les principaux. A mesure que le pouvoir du Sénat s'affaiblissait, à mesure aussi l'influence de ces conseillers augmentait ; ce sont eux qui ont opéré la transformation du droit romain en droit humain. Déjà sous Antonin et sous Marc-Aurèle cette évolution avait commencé, en vertu des idées plus larges et plus humaines répandues par la philosophie stoïcienne et conformément aux exigences d'une vie

(1) Voyez les preuves à Tappui dans V. Duruy, Hist, des Rom., VI, p. 109 et suiv. ; de Ceuleneer, Essai sur la vie et le règne de Septirne Si-vùre, Bruxelles, Hayez, t880, p. 163-165; Spartien, Scr., 23; Eutrope, 8. 8; Th. Mommsen. Rœmviche Geschichle, t. V {Die Provinzen von C<rsnr bis Diohletian) p. 4i6 et suiv.; p. 653 et suiv., et les nombreuses inscriptions commémoratives des travaux publics elTectués par Septime Sévère et Caracalla.

(2) Elagabal lui-même paraît avoir eu Paul et Ulpien comme préfets du prétoire (Lampride, Al, Sev., 25; Aur. Victor, de Caes,,2ï),

sociale moias resserrée. Mais il est hors de doute qu^elle ne pouvait acquérir son complet développement que dans une société moins conservatrice. Pour faire passer dans la loi les principes nouveaux qui animaient les individualités les plus distinguées, il fallait que Tesprit romain, rattachement aux vieilles institutions romaines, fussent vaincus, et que, d'autre part, le pouvoir central restât assez fort pour faire appliquer sa volonté dans tout l'empire. L'époque des Sévères répond à cette double condition. Une société cosmopolite comme celle du ni® siècle ne pouvait pas s'accommoder d'une législation dont les principes concordaient avec un état social entièrement diflérent. Marc-Aurèle, tout pénétré qu'il soit de l'universalisme stoïcien, déclare : «Comme Antonin, j'ai pour patrie Rome ; comme homme, le monde (1). » Au m" siècle, Rome et le monde sont confondus. Le prince est africain ou syrien ; ses conseillers les plus influents sont également originaires de l'Orient (2). Aussi les jurisconsultes ne se bornent-ils pas à adapter, comme dans le passé, les anciennes lois aux besoins nouveaux de leur époque. Us posent réellement des principes nouveaux qui dominent toutes leurs décisions dans les cas particuliers. Leur idéal n'est plus de se conformer, autant que le permettent les circonstances, à la mos majorum\ s'ils conservent les cadres des anciennes lois, ils y introduisent un esprit nouveau, l'esprit du milieu social au sein duquel ils vivent. Au-dessus de la loi romaine ou de toute autre loi nationale ils placent la loi humaine, la loi naturelle et universelle qui est juste en tout temps et en tout pays (3). Et ce n'est plus là seulement une théorie, un thème à dissertations comme chez beaucoup de stoïciens d'une époque antérieure ; c'est un principe dont il font passer les conséquences dans la pra-

(1) Pensées, 6. 44.

(2) Papinien et Paul sont originaires de Syrie ; Ulpien est de Tyr.

(3) Voyez leurs définitions du droit. Marcien dit (Dig., 1. 1,t.III, fr.2): Lex

est cui omnes obtemperare convenit Lpx est omnium divinarum et hu-

manarum remm regina, — Gajus dit : Quod vero naiuralis ratio inter

homities constituit vocatur jus genlium (Dig., 1. I, t. I, fr. 9). —

Paul dit : Id quod semper xquum ne bonum est jus dicitui\ ut est jus naturale (Dig.j 1. I. t. I, fr. 11). — Ulpien définit le droit : divinarum atque humamirum rerum notiiia,justi atque injusti scientia (Dig,, 1. I. t.I,fr. 10).

tique (1). Les anciennes notions relatives à la puissance paternelle, au pouvoir des maîtres à Tégard des esclaves, aux relations avec les étrangers, sont condamnées par cette loi naturelle qui établit la liberté, la fraternité et Tégalité naturelles de tous les hommes (2). Les droits de l'esclave, de l'enfant, de l'affranchi, des associations de petites gens, de la province à l'égard de Rome sont considérablement étendus (3). Tel est le beau côté de cette société mélangée du m* siècle. En dépit des cruautés et des exactions inhérentes au despotisme militaire, malgré l'amollissement des énergies et le sensualisme excessif du monde civil (4), il y a chez elle un idéal moral élevé, et peut-être plus d'ardeur à le transformer en réalité que chez les générations antérieures. Elle est tourmentée d'une vive aspiration vers un état de choses meilleur, vers une justice et une pureté plus complètes. Elle a les défauts et les vices des sociétés qui ont une longue civilisation derrière elles, et chez lesquelles les raffinements de la vie matérielle sont devenus comme autant de besoins impérieux; mais elle a aussi les qualités, les délicatesses de sentiment, les raffinements dé la vie spirituelle qui ne se développent qu'après des siècles de culture préalable. Septime Sévère luimême, toutes les fois que les atroces nécessités de la guerre civile ou les exigences de l'ordre public ne l'obligent pas à la dureté, se montre accessible aux sentiments humains et à la bienveillance. Il fut bon pour les habitants des provinces et pour le peuple romain; à sa mort il fut généralement regretté (5). La bienveillance envers les faibles, la sympathie

(1) Cfr. Tertullien, Apol.y A.

(2) Voir au Big. fr. Ulpien 4, I. I. t. 1, de Just. et jure ; fr. Ulpien 32, l.L, t. XVII, de Reg.jur,: quod ad jus naturale attinet omnes hommes œquales sunt ; — fr. Florenlinus 4, 1. 1, t. V> de Statu hom,

(3) On trouve la description de ces réformes dans toutes les histoires romaines et les histoires du droit. Cfr. V. Duruy, Hist. ro7/i., V, p. 15-72; VI, p. 96-104, p. 239 et suiv. ; de Ceuleneer, Ouïr, cité, p. 271 et suiv. — J. Marquardt. Dos Frivatleben der Rœmer (7® partie dix Uandbuch der rom. Alterthùmer) ; H. Wallon, Histoire de l'esclavage dans Vantiquité, vol. IlL

(4) Athénée, dans le XII® livre des DeipnosophisteSj énumère les voluptés propres à chaque région de l'empire. La liste en est longue.

(5) Spartien, Seu., 18; 23; Dion, 70. 1; M. de Ceuleneer (Ouvr. cité, p. i46 et suiv.) donne un aperçu des largesses de Septime Sévère.

humaine, la charité se manifestent également dans les institutions fondées ou encouragées par Alexandre Sévère (1), et dans l'extension croissante des corporations qui sont de véritables institutions de secours mutuel (2).

D'autre part, renseignement public est encouragé (3); autour des princes, ou plutôt autour des impératrices, se groupe une nombreuse réunion de gens de lettres, poètes, romanciers, historiens, philosophes, littérateurs de second et même de troisième ordre, mais qui constituaient néanmoins un centre de vie intellectuelle à Rome. Malheureusement il ne suffit pas d'encourager l'étude des lettres pour susciter des hommes de génie, pas plus qu'il ne suffit d'ordonner de grandes constructions pour faire surgir les architectes et les artistes capables d'en faire des chefs-d'œuvre. Il semble, au contraire, que plus on développe l'enseignement méthodique des arts et des lettres, plus on fait de l'érudition esthétique, plus aussi on diminue la spontanéité du talent au profit de sa vulgarisation. L'enseignement littéraire n'avait jamais été aussi développé que dans l'empire romain au n** et pendant la première moitié du ni° siècle de notre ère. La critique d'art est florissante (4) ; le goût des arts semble avoir été très vif; peut-être n'y a-t-il jamais eu un plus grand nombre d'amateurs, ni même de connaisseurs, que dans la société qui nous occupe. Cependant la littérature décline et l'art reste stationnaire. La sculpture et la peinture, cette dernière surtout, sont très répandues ; elles couvrent de leurs produits toutes les parties de l'empire, sans qu'on puisse distinguer quelque différence de style, quelque indépendance de conception, parmi les œuvres de tant d'ouvriers divers habitant des régions si éloignées Tune de Tautre. Ils se bornent à reproduire les modèles classiques ; ils emploient les mêmes procédés. L'art, entre leurs mains, est devenu une industrie (o), mais une industrie atteignant

(1) Lampride, Al. Seu. ,20 à 22; 26; 39; 57. — Cfr. Alfred von Reumonl. Geschichte der Stadt hom (Berlin, 1867), I, p. 552.

(2) Lampr., AL Seu., 33.

(3) Ibidem, 35.

(4) Lucien et Philostrate (dans ses Imagines) sont de véritables critiques d'art.

(5) Voyez à ce sujet les intéressants développements de M. L. Friedlœnder

encore un haut degré de perfection. Les meilleurs savent tout ce qu'on peut apprendre; c'est lorsqu'il s'agit de faire preuve d'indépendance, de créer quelque chose par eux-mêmes, que leurs œuvres témoignent déjà d'un commencement de décadence (1).

Les Sévères sont d'infatigables constructeurs (2); non seulement ils font entreprendre de grands travaux publics dont témoignent encore de nombreuses inscriptions, surtout en Orient ; ils élèvent aussi des monuments dont les ruines nous rappellent encore aujourd'hui les grandioses proportions. Us ont des architectes et des ingénieurs qui connaissent leur métier à la perfection, qui font grand et cherchent à provoquer Tadmiration, en accumulant les détails ou en rassemblant dans de savantes combinaisons les modèles fournis par les maîtres d'autrefois. Ce qui leur manque, à eux aussi, c'est rinspiration artistique, la spontanéité de l'invention.

Le cosmopolitisme de Tépoquc se manifeste ainsi dans le domaine de l'esprit comme dans la vie sociale. Si les empereurs sont des Africains ou des Syriens, si les conseillers des princes, les jurisconsultes, sont des orientaux, les artistes et les hommes de lettres proviennent également de toutes les parties de l'empire. Ces derniers, à leur tour, manquent d'inspiration. Nous trouvons parmi eux des versificateurs plus ou moins habiles, des sophistes, des historiens, des savants, amateurs de belles-lettres, curieux de toute espèce de nouveautés, ayant du goût pour l'archéologie et néanmoins amoureux de la forme littéraire. Mais il n'y a ni grand poète, ni orateur. Dans l'empire de plus en plus centralisé, oii la vie du forum a disparu depuis longtemps, où la vie municipale dans les provinces s'éteint au profit du pouvoir impérial et de l'aristocratie locale, il n'y a plus de place pour l'éloquence de la tribune ni pour les inspirations du patriotisme. Les esprits sont portés ailleurs. On aime le sophiste qui disserte sur des cas imagi-

dans ses Darsiellungcn aus der SUtetigeschichle Roms in dcr Zeit von August bis zum Ausgang dei* Antonine (Leipzig, Hirzel, 5" éd., 1881), p. 249 et suiv.

(1) Voyez les bas-reliefs de TArc de triomphe de Sévère.

(•2) Spartien, Scv.y 23; Carac, 9; Lampride, Helioy.y 17 ; Al, Sev,^ 25.

naires, le causeur qui sait agréablement exposer les faits divers, Térudit qui raconte avec talent les particularités de la vie des anciens ou les usages des peuples étrangers, le moraliste qui compare les préceptes des diverses écoles philosophiques (1). On est curieux de tout, sans approfondir grand'chose. Les seules préoccupations d*un caractère élevé qui soient vraiment générales sont de Tordre religieux.

Le réveil religieux du ni* siècle.

La religion, voilà le souci principal de toutes les pensées au m* siècle. Tout ce qui y touche de près ou de loin, a le don de captiver Tattention de cette société assoiffée d'une vie religieuse nouvelle, plus intense et plus féconde.

Le scepticisme satisfait des derniers temps de la République a depuis longtemps disparu ; le scepticisme réservé, respectueux des formes et des pratiques religieuses, tel qu'on le rencontre fréquemment dans la haute société romaine jusqu'au milieu du n' siècle, n'existe plus guère; le voltairianisme superficiel d'un Lucien est vaincu. Ses saillies et ses sarcasmes n'ont pas prévalu sur les exigences d'un sentiment religieux toujours plus intense. Déjà sous Antonin et sous Marc-Aurèle la recrudescence de l'esprit religieux, favorisée à ses débuts par Auguste dans un but social, s'est épanouie sous les auspices de princes animés eux-mêmes d'une piété sincère. Comme le dit fort bien M. Gaston Boissier : « de Cicéron à Marc-Aurèle la société romaine a passé de l'incrédulité à la dévotion » (2). Cependant les écrits de Lucien sont

(1) Voir plus bas le chapitre consacré à l'entourage de Julia Domna.

(2) La Religion romaine, I, préf., p. v.

là pour attester que cette affirmation comporte encore des exceptions du temps de Marc-Aurèlc. Au nf siècle, sous les Sévères, il n en est plus ainsi. Tout le monde est croyant ; tout le monde pratique ; les empereurs, les pires comme les meilleurs, sont pénétrés de religiosité ; à la cour la religion tient une place importante dans les préoccupations des meilleurs esprits; la foule qui, même aux époques de moindre ferveur, n'a guère été entamée par le scepticisme des lettrés, est plus que jamais adonnée aux rites et aux pratiques des divers cultes. La société cultivée est non seulement revenue à la dévotion, mais encore elle est tourmentée d'aspirations religieuses nouvelles. Les soldats, la terrible soldatesque de Caracalla et de Maximin, laissent dans tous les coins de l'empire les traces de leur attachement à des religions aussi multiples que les nationalités mélangées dans leurs rangs. La littérature est pieuse, et la philosophie s'absorbe dans une vaste synthèse dont le but est la glorification de la religion.

Il y a, dans cette puissante renaissance de la religion ancienne au m^ siècle, un phénomène éminemment intéressant et de nature à faire réfléchir ceux qui s'imaginent que l'on peut éliminer la religion des sociétés humaines, comme un élément inutile ou comme une vieillerie discréditée. La nature humaine, qui a des besoins religieux comme elle a des besoins intellectuels ou esthétiques, se venge tôt ou tard de la disette religieuse à laquelle elle a été astreinte, et se rejette alors avec la voracité des aflamés sur les croyances et sur les pratiques susceptibles de la satisfaire.

Le réveil religieux du nf siècle est à tel point évident qu'il a frappé tous les historiens. Naturellement les considérations destinées JL l'expliquer n'ont pas manqué. On a fait valoir la décadence de la vie politique, l'absence de grands mobiles dans une société où il n'y a plus ni patriotisme ni besoin d'extension, le déclin de la philosophie indépendante de la religion, l'absence d'une science sérieuse capable d'accaparer les esprits avides de vérité religieuse, l'action de l'esprit oriental porté au mysticisme, l'exemple du christianisme et la nécessité de le combattre en relevant le paganisme déconsidéré, le rassasiement d'une société blasée sur les

grandeurs, les richesses el les séductions de la matière, Tépuisement d'une civilisation qui a donné tous les fruits qu'elle était capable de porter, Tinfluence du malheur des temps, depuis les catastrophes et la peste pendant les dernières années de Marc-Aurèle et sous Commode jusqu'aux sanglantes guerres civiles de Septime Sévère et aux menaces toujours plus redoutables des barbares. Chacune de ces explications renferme sa part de vérité. Il n'y a pas trop d'elles toutes pour se rendre compte d'une transformation aussi considérable ; car rien ne serait moins conforme à la complexité de la vie réelle, que de vouloir rattacher à une ou deux causes un état d'esprit dont les racines plongent jusque dans les profondeurs de l'âme.

Néanmoins on remarquera aisément que ces explications, avec des points de départ diiTércnts, aboutissent toutes plus ou moins à la conclusion suivante : la société romaine, au m* siècle, est dégoûtée de ce qui suffisait jusqu'alors à son bonheur; elle est désabusée, désillusionnée, que ce soit par satiété ou parce que les événements ne lui permettent plus d'éprouver le même contentement. Elle est dégoûtée de la gloire, de la jouissance sensuelle, dégoûtée des philosophies qui l'ont nourrie jusqu'alors. Il lui faut quelque chose de mieux, un nouvel idéal, une nouvelle source d'émotions, un nouveau principe de vie spirituelle : comme la réalité ne lui offre rien de pareil, elle se retourne vers ses dieux; elle en appelle au sentiment religieux ; elle va chercher dans le monde suprasensible les consolations et les espérances dont elle a besoin. Il y a ainsi une frappante coïncidence entre la renaissance religieuse et la conscience de la fin du monde antique.

Déjà chez Marc-Aurèle nous avons trouvé le sentiment de la vanité absolue des choses humaines ; pour l'auteur des Pensées il n'y a d'autre bien ici-bas que de vivre conformément à la nature raisonnable, en communion avec les dieux ; ce qui est tout un, puisque notre raison individuelle fait partie de la raison universelle ou de l'Etre suprême. Un sentiment analogue anime la société au m'' siècle, avec toutes les nuances que comportent les divers degrés de culture intellectuelle et morale dans les diverses catégories de la population. Pour la première fois on voit se répandre l'idée que

Tempire romain pourrait bien périr dans un avenir prochain. Ce ne sont pas seulement les chrétiens qui parlent d'un monde vieilli et destiné à périr dans une catastrophe suprême (1) — la fréquence et l'assurance de leurs prédictions ne laissant probablement pas que de causer une certaine impression sur l'esprit superstitieux de la masse païenne — ; c'est la société romaine elle-même qui est saisie du pressentiment de sa fin prochaine, malgré toutes les glorifications de la Rome éternelle (2). Alors le sentiment de la dépendance des hommes à l'égard d'une puissance supérieure, ce sentiment que Ton retrouve au fond du paganisme gréco-romain comme au fond de toute religion, s'empare d'elle et la pousse vers tous les dieux en qui elle croit reconnaître une manifestation de la puissance souveraine.

Le réveil religieux au ni° siècle, comme tous les mouvements analogues de l'esprit humain, dépasse le but qu'il vise. En général, les promoteurs de ces restaurations religieuses s'efforcent de ramener leurs contemporains à la pureté et à l'intensité de la foi des temps passés; ils veulent rendre vie à des croyances et à des pratiques négligées ou méconnues, et, pour les faire mieux valoir, ils en dégagent la haute signification incomprise jusqu'alors. Toutefois, le plus souvent, ils y introduisent ainsi des principes nouveaux, ceux de leur temps et de leur milieu, des cléments étrangers à la religion qu'ils veulent rétablir dans son antique splendeur, et ils ne lui donnent une vie nouvelle qu'en lui faisant subir une véritable transformation. Tel fut le cas de la société païenne au in'* siècle. Elle s'imaginait revenir aux dieux des ancêtres, avec une perception plus claire de leur nature et de leur rôle dans l'univers, tandis qu'en réalité il y a un abîme entre le paganisme éminemment national, local, particulariste, de l'ancienne Rome ou des cités grecques encore croyantes, et le paganisme cosmopolite, universaliste et syncrétiste du m*^ siècle. Chacune

(i) CyprieD, Ad Demetrianum, 3; Tertullien, Apol., 32; JustiD, ApoL, 2. 7 ; etc.

(2) Dion, 75. 4 ; Lampride, Diadumène, 1 ; Censorinus, De die natali, 17. Le sentiment de la supériorité morale des barbares, déjà exprimé par Tacite, se répand de plus en plus. Cfr. la Vie d'Apollonius de T)/ane, par Philostrate, 7. 19.

des civilisations, chacune des nations amalgamées dans l'immense empire, a apporté au fonds commun ses dieux propres, ses coutumes religieuses, qui ont survécu, alors que tant d'autres coutumes locales ont disparu, parce qu'elles sont les plus tenaces. Chaque race a fourni quelque variété de sentiment religieux qui lui appartient en propre, chaque école de philosophie a laissé, comme un dépôt dans les âmes, un peu de sa conception de la divinité et de son interprétation particulière des traditions religieuses, aussi bien celle qui s'est moquée des dieux et qui a par conséquent fait ressortir combien les ancêtres en avaient imparfaitement saisi la vraie nature, que celle qui, tout en professant le plus grand respect pour l'antique religion, lui a peu à peu infiltré ses idées panthéistiques. I^es barbares eux-mêmes, enfin, se sont mis de la partie ; par l'intermédiaire des légions ils ont introduit leurs dieux à moitié sauvages en pleine cité romaine, de même qu'ils ont recouvert leurs idoles, chez eux, d'un vernis de civilisation gréco-romaine en les assimilant à quelqu'un des grands dieux de l'Olympe. Et du milieu de tous ces dieux, de toutes ces pratiques, de toutes ces croyances, se dégage l'idée qu'il n'y a là, en dernière analyse, que diverses manifestations de la même divinité, diverses pratiques d'un même culte, diverses conceptions d'une même piété. Partout on retrouve les dieux de la Grèce et de Rome ; on combine les divinités les unes avec les autres, on les assimile, on les fusionne, et tout ce grand mouvement de syncrétisme religieux s'opère d'une façon inconsciente dans la masse avant même d'être élevé à la hauteur d'un système par la puissante dialectique de la philosophie, avec des tentatives prématurées de réforme, des synthèses étonnantes de hardiesse, avec d'effroyables excès de superstition accompagnant des aspirations religieuses véritablement nobles et élevées, et surtout avec un vif désir de se mettre enfin dans une communion réelle et vivante avec la divinité.

Comment il convient (Tétudier le syncrétisme du nr siècle.

Telle est, esquissée à grands traits, la situation religieuse de la société romaine dans la première moitié du m^ siècle, sous le gouvernement des empereurs Sévères. Nous nous proposons, dans cet ouvrage, d'en étudier les manifestations principales. Il fallait, avant d'entreprendre un pareil travail, nous faire tout au moins une idée d'ensemble de l'état social auquel cette situation correspond; car dans les études d'histoire religieuse, plus encore peut-être que dans toute autre étude historique, il importe de bien saisir les rapports de dépendance qui existent entre la religion d'un peuple, d'une part, et d'autre part son degré de civilisation, son développement économique, politique et social. Les croyances, même chez ceux qui les repoussent, constituent presque toujours le fond de l'âme humaine, cet ensemble de notions irraisonnées, de penchants, de tournures d'esprit et de dispositions morales, sur lequel nous vivons, et qui chez la plupart des hommes ne se modifie que bien lentement, sans qu'ils en aient eux-mêmes conscience. Comment comprendre le syncrétisme religieux du m« siècle, si l'on ne se rend pas compte de Tépuisement de l'esprit gréco-romain dans la politique, dans la littérature, dans les arts? Comment apprécier le sentiment religieux d'une époque sans tenir compte des événements qui ont agi sur Tesprit dés hommes, du régime sous lequel ils ont vécu, des lois dans lesquelles ils ont exprimé leurs notions de morale sociale? Le syncrétisme religieux du m» siècle est la religion naturelle de cette société que nous avons dépeinte dans les pages précédentes, société cosmopolite, désintéressée du patriotisme et de la politique sous un despotisme militaire, sans inspiration littéraire ou artistique, sans parti-pris philo-

sophique, mais instruite, raffinée, avide d'un idéal moral supérieur à celui de la tradition.

Par sa nature même, un syncrétisme auSvSi complexe et aussi confus échappe à toute analyse complète. Co serait le dénaturer^^de le présenter sous chacune de ses faces prise à part; '*^ car son originalité consiste justement dans la confusion de ses éléments. Nous commencerons, sans doute, par dégager ceux-ci, mais nous ne nous y arrêterons que dans la mesure strictement nécessaire pour les présenter au lecteur, n'insistant que sur ceux avec lesquels, malgré leur importance, la plupart des lecteurs ne sont guère familiarisés. Mais nous chercherons surtout, dans la première partie de notre étude, à donner une idée d'ensemble du syncrétisme religieux à Rome au ni® siècle et à caractériser le sentiment religieux qui Tin spire. Dans la seconde partie nous étudierons successivement les trois tentatives de réforme religieuse entreprises à la cour des Sévères et que Ton peut considérer, à bon droit, comme les plus éloquentes manifestations des principales tendances religieuses agissant alors au sein du paganisme :

La réforme néopythagoricienne dont Apollonius de Tyanc est le héros, et qui a pour organe l'entourage de Julia Domna, femme de Septime Sévère et mère de Caracalla;

La substitution pure et simple d*un culte oriental à l'ancienne religion gréco-romaine absorbée en lui, avec l'empereur Elagabal et sa mère, Julia Soaemias ;

Enfin le véritable syncrétisme, aboutissant à une panthéolâ- Irie et au culte des saints du paganisme, avec l'empereur Alexandre Sévère et sa mère Julia Mamœa.

Il nous restera alors à signaler, dans do rapides conclusions, quelles ont été les conséquences de cette active fermentation religieuse pour le paganisme et pour le christianisme.

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