CHAPITRE X
LE TERME DE l'ÉVOLUTION SYNCRÉTISTE PAÏENNE DANS LA SOCIÉTÉ
ANTlyUE.
Le premier coup d'œil jeté sur une fourmilière laisse l'impression cl*une grande agitation avec beaucoup de désordre. En y regardant de plus près, l'observateur attentif ne tarde pas à s'apercevoir que ce désordre apparent cache beaucoup de régularité et que les' petites bètes affairées, malgré leurs allées et Vi'uues, malgré* leurs innombrables entrecroisements, suivent en réalité un très petit nombre de directions constantes. La situation religieuse au sein de la société antique, pendant le siècle qui précède l'avènement ofGcîel du christianisme, présente un spectacle analogue. Quel fourmillement de religions, de cultes, de mystères, de combinaisons théologiques et de réformes ébauchées! Quelle multitude de divinités de toute proyenauce et de toute nature! En aucun temps le désordre ne semble avoir régné en religion comme dans cette société syncréliste. Cependant un examen attentif ne tarde pas à nous convaincre que, dans l'infinie variété de ses manifestations religieuses, elle obéit à un très petit nombre de tendances communias qui impriment une direction constante à son évolution spirituelle.
Jamais encore le monothéisme ne s'est affirmé d'une façon aussi générale que dans cette combinaison de tous les polylhéismes antérieurs. Prenez Tancienne religion gréco-romaine; la supériorité absolue de Jupiter se dégage de plus en plus (1). Prenez une à une toutes les religions orientales qui
(1) Cfr.Preller, Rom. Myth. (éd. Jordan, 3«), I, p. 240 à 243.
se sont développées dans Tempire ; chacune d^elles a un dieu qu'elle élève au rang de divinité suprême, bientôt unique. Prenez le syncrétisme dans son ensemble; il ramène à Tunité définitive tous ces dieux qui se prétendent uniques, en montrant qu'ils sont des expressions ou des manifestations différentes du même être souverain. Et ce ne sont plus là seulement des doctrines philosophiques reléguées dans les écoles; — depuis très longtemps, en effet, la philosophie grecque enseigne l'unité divine — ; ce sont les enseignements mêmes de la religion, répandus indistinctement par les hiérophantes dans les Mystères, par les rhéteurs dans leurs apologies du paganisme Iraditionnel , et par les prêtres d'Elagabal, de Sérapis, de Mithra ou d'Attis dans leurs sanctuaires respectifs.
Sans doute ce monothéisme reste vague et ondoyant. U ne se traduit pas encore par des réformes dans le culte traditionnel. N'y cherchons pas la rigueur tranchante du judaïsme; il s accommode aisément de toutes les pratiques du polythéisme, à peu près comme dans l'ancienne Egypte le sentiment très vif de l'unité divine s'accordait fqrt bien avec la reconnaissance d'un grand nombre de dieux (i). Mais on est en droit d'affirmer qu'au ni° siècle le paganisme sous toutes ses formes est orienté vers le monothéisme; et il est d'autant plus intéressant de le constater, qu'à la même époque justement un mouvement tout semblable se produit en Asie où la substitution de la puissance persane à l'empire des Parthes provoque la renaissance du mazdéisme. Toute l'humanité civilisée est alors soulevée par une grande poussée vers le monothéisme spiritualiste.
Au sein de la société gréco-romaine, toutefois, ce monothéisme ne s'est pas encore complètement dégagé des liens du vieux naturisme païen. Il lui faut une représentation matérielle, visible, de la divinité : aux uns il faut une révélation suprême du dieu unique; aux autres, une manifestation éclatante d'un dieu suprême qui s'élève à tel point au-dessus des autres qu'il puisse être considéré comme le dieu par excellence.
(1) Cfr. C. P. Tiele, Ouvr. cité, p. 133.
Le soleil leur fournit satisfaction à tous. Dès lors, en effet, toutes les variétés du paganisme se concentrent de plus en plus autour du culte du Soleil, retournant ainsi à la source dont la plupart d'enire elles tiraient leur origine. L*aslre radieux n'esl-il pas la source de la chaleur et de la vie, le régulateur de l'univers ? Déjà Pline avait salué en lui Tâme du monde (1), d'accord avec les naturalistes de Técole stoïcienne. Les religions solaires de la Syrie et de la Perse s'étaient propagées en Occident ; elles avaient ajouté l'autorité de leurs traditions religieuses aux conclusions des philosopbies les plus accréditées, en sorte que penseurs et croyants finirent par se rencontrer dans une même glorification du Soleil, considéré non pas comme une masse de matière lumineuse, mais comme le siège de la divinité suprême. Le Soleil est le dieu invincible, vainqueur de toutes les forces naturelles, lumière du monde, principe de tout bien. Le culte du Soleil est le fondement inébranlable sur lequel s'élèvera la religion universelle du syncrétisme; aussi tous les principaux dieux sont-ils de plus en plus assimilés au Dieu-Soleil, ce qui présente d'autant moins dti difficultés qu'àlprigine ils ont été, pour la plupart, des dieux du jour, du ciel ou du soleil même. Jupiter, surtout depuis qu'il a fusionné avec les Baals de Damas, d'Héliopolis ou de Dolichê, Hercule, Apollon et tous les dieux germains ou gaulois qui sont identifiés avec lui (2), Sérapis, Attis, Mithra, toutes les divinités traditionnelles qui prétendent à la dignité du Dieu suprême ou même du Dieu unique, sont représentés désormais comme dieux solaires (3). Sur les amulettes, le soleil ou les dieux qui le représentent occupent une place prépondérante (4). Les réformateurs syncrélistes
(\) Hist. Nat., II, G. (§ 13, p. 67 de Téd. de Teubner.)
(2) Cfr. Preller (3« éd. Jordan), I, p. 312.
(3) Voyez la justification de ces assertions dans la première partie de notre travail. Les inscriptions à Sol invictus, à Vlnvictus Cornes sont très nombreuses; tantôt le nom propre d'une divinité est accollé à ces deux mots (le plus souvent Mithra), tantôt ils ne sont accompagnés d aucune antre détermination. Jl est alors difficile de savoir à quel dieu elles se rapportent plus particulièrement, à Jupiter, à Mithra ou à Hercule. Le plus souveut» dans ce cas, elles doivent élre considérées comme mi- Ihriaques.
(4) Montfaucon, An/. ExpL, II, pi. I, 3, 1, p. 358 et suiv
easeignent un culte solaire; Apollonius de Tyane n'en connaît pas de plus saint et Elagabal n'en veut pas d'autre. Les néopylhagorîciens, les auteurs des livres hermétiques, les néoplatoniciens (1) sont d'accord pour célébrer le soleil comme suprême objet de culte.
Ainsi le terme de l'évolution syncrétiste, telle qu'elle ressort de cette étude, est le monothéisme solaire, la fusion de loules les religions traditionnelles dans Tadoralion d'un seul et même principe divin sous mille formes diverses (2). L'empereur Aurélicn ne professa pas d'autre culte que celui du Soleil (3), Constance Chlore pas davantage (4). Constantin, chrétien par calcul plutôt que par conviction, syncrétiste par caractère et par nécessité politique, n'eut guère d'autre religion, du moius jusqu'aux dernières années de sa vie (5); et plus tard encore, auprès de Julien (6) ou dans l'entourage de Macrobe (7), ce fut comme religion solaire que l'ancien paganisme brilla de son dernier éclat.
Tous les historiens modernes qui ont dépeint la société antique à la veille de l'avènement du christianisme, ont constaté en elle la prédominance de ce monothéisme solaire. Il ne s'agit plus d'en établir la réalité, mais d'en expliquer la genèse, i'/est l'étude détaillée du syncrétisme païen au m® siècle, en particulier dans l'entourage des empereurs Sévères, qui nous a permis de comprendre comment s'est opérée une pareille transformation ; car elle nous fait assister au travail des esprits qui ont réformé le paganisme. En outre, elle nous révèle une autre modilication de la situation religieuse au sein de la
(i) Cfr. Zeller, Die Phil. dcr G)'., IH, 2, p. 89 et 229.
(2) Eusèbe, clans la Prxpar, Evang., nous nQor)tre Helios considéré comme identique à Osiris, Bacchus, Sirius, Apollon, Hercule, Esculape, Horus, Pluton, Sérapis. — Voir à l'index de Téd. Teubner.
(3) Vopiscus, Xar , 1, 4. 5, 14, 25, 31, 39; Zosime, I, 57-58, 60-61. U) Eusèl»e, Yita Const., I, 17 et 27.
(5) Voyez sa vis. te au temple d'Autun dès le début de sa carrière La plupart de ses monnaies portent au revers l'inscription : Soli Inviclo comiti. Il consacre le repos du dimancho {Dies 6"o/t's?), le labarum, l'ait réciter par les légions une forniiiîe de prières qui convient aussi bien aux adorateurs du Soleil qu*aux cbrétiens. Cfr. Bnrckhanlt, Die Zeit Constanlins des 6rro52en,p.390ct8uiv., et V. Duruy, Hist. d,es Rom., VII, p. 134 et suiv.
(6) Voir le IV« Discours de Julien sur la Royauté du soleil.
(7) Saturnales^ le l" livre lout entier.
société gréco-romaine, d'une importance et d'une portée encore beaucoup plus considérables.
L'évolution religieuse de la société païenne par Toftice du syncrétisme aboutit, en effet, à un résultat bien autrement griive que la concentration des divinités traditionnelles; elle n'engendre rien moins qu'une transformation de l'idée même de religion, une transformation du sentiment religieux. Elle fait surgira l'horizon élargi un nouvel idéal : l'héroïsme de la sainteté, la régénération, le salut parla pureté du cœur commençant dès ici bas pour se perpétuer dans un monde supérieur, la fraternité universelle par-dessus les distinctions de rang social ou de nationalité, la sollicitude pour les petits et les opprimés, Taspiralion au progrès et au perfeclionnement spirituel, la soif de communion vivante avec les dieux, le culte des grandes incarnations du divin dans l'histoire.
Voilà ce que nous nous sommes efforcés de faire ressortir; car c'est là ce qui imiiorle. Les combinaisons métaphysiques ou théologiques du syncrétisme n'ont eu le plus souvent qu'une existence éphémère; les transformations qu'il a fait subir au caractère même de la religion ont subsisté, et Ton peut dire que de nos jours encore elles exercent une inllucnco prépondérante sur la vie spirituelle de la grande majorité de nos semblables civilisés. Il y a ici plus qu'une modification de système; il y a changement de nature. De la combinaison des religions orientales et occidentales, delafusion des vieilles traditions sacrées avec les enseignements les plus élevés de la philosophie grecque et de la spéculation judéo-alexandrine, de l'îilliage entre les anciennes coutumes locales et les conditions nouvelles d'existence au sein d'une société cosmopolite, se dégage peu à peu un homme nouveau, avec des facultés intellectuelles modifiées et surtout avec de nouveaux sentiments dans le cœur et de nouveaux besoins dans la conscience. Parle croisement l'espèce s'est modifiée.
L'œuvre des syncrétistes a-t-elle été propice ou funeste au paganisme? Il ne saurait guère y avoir de doute sur la réponse définitive qu'il convient de faire à cette question. La concentration de tous les cultes païens autour d'un monothéisme solaire, assez vague et complexe, a constitué la dernière
phase du paganisme antique; elle ne l'a pas sauvé de la mort. Convient-il toutefois d'aller plus loin, jusqu'à prétendre qu'il en est mort, ou faut-il admettre avec beaucoup de bons esprits que le syncrétisme a rajeuni les anciennes religions païennes et leur a assuré une prolongation d'existence de plusieurs siècles? (i). Une pareille consultation rétrospective touchant le sort du paganisme malade, risque de ne pas aboutir. La religion dans la société antique a subi une évolution dont il n'était pas possible de changer le cours. Elle s'est laissé faire par les syncrélistes, parce qu'elle ne pouvait plus se maintenir dans son ancienne forme. En ce sens les réformateurs païens l'ont sauvée. Mais ils ne lui ont prolongé l'existence qu'en lui ingérant des principes qui devaient la faire mourir d'autant plus sûrement plus tard. Ils ont fait ce qu'ils devaient et ce qu'ils pouvaient. Le passage du paganisme au christianisme n'aurait pu s'opérer si la société antique n'avait pas été transformée par le syncrétisme; mais, d'autre part, le paganisme gréco-romain dans son acception traditionnelle était trop usé pour fournir une plus longue carrière ; en sorte que la réforme païenne, comme toutes les véritables réformes, a sauvé le passé pour autant qu'il était possible de le sauver, et assuré l'avenir en l'émancipant du passé.
Comme la plupart des réformateurs aussi, les syncrétistes païens ne prévirent pas les conséquences que l'épanouissement de leurs principes devait entraîner. On ne peut, en effet, se refuser à reconnaître qu'en réformant le paganisme ce fut pour le christianisme qu'ils travaillèrent. Ils furent les précurseurs inconscients de l'Église catholique triomphante. Leur monothéisme était de toutes les formes du paganisme celle qui se rapprochait le plus de la doctrine catholique, encore insuffisamment arrêtée et par conséquent susceptible d'interprétations très variables. L'âme du soleil, qu'ils saluaient comme la divinité suprême, était aussi l'intelligence suprême, directrice du monde, l'ancien Logos stoïcien, le dispensateur de toutes les bénédictions temporelles et spirituelles. Le Christ, de son côté, n'était plus simplement le Fils de l'homme, doux
(1) Voyez, par exemple, M. G. Boissier, Rel. Rom., I, p. 398.
et humble de cœur, enfant de Nazareth et prophète galiléen ; il était la lumière du monde ^ le Logos divin, dispensateur de tout salut et de toute grâce. A cause de l'analogie des attributs, la confusion était si facile, que beaucoup de païens prenaient le dieu des chrétiens, c'est-à-dire le Christ, pour une forme nouvelle du dieu solaire, à rajouter à toutes celles que les autres cultes traditionnels apportaient au contingent commun. Déjà Celse avait conseillé aux chrétiens d'adorer le Soleil ou Athênè (la Sagesse) plutôt que leur dieu abstrait (1). Les confusions entre Mithra et le Christ ont été relevées par les auteurs chrétiens eux-mêmes (2). Le jour du Soleil était pour les chrétiens le jour du Seigneur (3). Sous Constantin, une seule et même prière commune put servir aux légionnaires pour adorer le Soleil, Mithra, le Christ et tous les dieux qu'il plaisait à leur adorateurs de prendre pour la divinité suprême (4); mais cette prière était récitée le dimanche {Dies solis).
De même le christianisme profita de l'importance accordée par les réformateurs païens aux êtres intermédiaires entre Dieu et les hommes. C'étaient les anciens dieux que l'on avait abaissés de quelques degrés dans la hiérarchie divine, mais auxquels la croyance populaire avait laissé leurs attributs supérieurs. L'idée même qu'il fallait un intermédiaire, un médiateur entre la divinité et l'humanité, constituait pour la société antique une véritable propaedeutique en faveur du christianisme. A combien plus forte raison en fut-il ainsi de tous les sentiments nouveaux que le syncrétisme développait dans les âmes, comme nous l'avons montré avec insistance ! Aucune des religions traditionnelles embarrassées dans leurs mythes naturistes jne pouvait les assouvir aussi bien que le christianisme. Il n'est point nécessaire de le démontrer. C'est l'évidence même. Le christianisme, fondé par une inspiration religieuse d'une incomparable beauté, s'était développé sous l'influence même de ces sentiments qui agitaient désormais
(1) Origène, C. Cefe., VIII, 68.
(2) Voir ci-dessus, p. 97. Cfr. Tertullien, ApoL, 16.
(3) Justin Martyr, ApoL, I, 67. Les chrétiens célébraient ce jour en souvenir de la résurrection de Jésus. Pour les païens ia coïncidence avec le jour consacré au so'eil n'en était pas moins significative.
(4) Eusèbe, VitaConst., IV, 19-20 * •
les âmes païennes. Il leur avait donné une forme concrète, dramatique, à la fois grandiose et touchante : la réconciliation avec Dieu par la communion avec Christ.
Autant la théologie syncrétiste préparait les esprits à recevoir le christianisme, autant ce que j'appellerai « la politique syncrétiste » hâtait l'heure de la victoire du christianisme au sein de l'organisme social. Elle prônait une religion universelle, élevée au-dessus des distinctions de nationalité ou de race. Or, toutes les religions qui se disputaient la faveur des hommes étaient plus ou moins dominées par leur caractère national, particulariste. Jupiter était Capitolin, Isis Alexandrine, Mithra Perse. Le christianisme, il est vrai, se rattachait, lui aussi, aune tradition nationale particulariste; et il ne s'en cachait pas, comme le prouvent les perpétuels appels aux prophètes et à l'économie du salut par les Juifs. Mais, plus que les autres religions, il avait rompu avec le culte national qui lui avait donné naissance. Les chrétiens, issus du judaïsme, n'avaient pas de pires ennemis que les Juifs. Us étaient les internationaux par excellence.
Par principe le syncrétisme était tolérant. Il aurait volontiers introduit le christianisme à côté des autres religions qui se pressaient dans les vastes cadres de son éclectisme. C'étaient les chrétiens qui refusaient obstinément de se compromettre dans une pareille promiscuité. De par l'esprit syncrétiste, rhostilité envers les chrétiens cessa donc d'être religieuse pour devenir purement gouvernementale. C'est là ce qui explique le curieux phénomène de l'histoire des persécutions contre les chrétiens : l'autorité se faisant persécutrice juste au moment où la foule cesse de l'être. La foule, en effet, obéissait à des passions religieuses, le gouvernement à des préoccupations politiques. La foule, de plus en plus pénétrée par l'esprit syncrétiste, s'habitue aux chrétiens; elle ne voit pas pourquoi la divinité suprême ne serait pas adorée sous le nom de Christ comme sous les noms de Sérapis ou de Mithra. Or, les persécutions ne sont dangereuses que du fait de la masse populaire ; elles suppriment alors les meilleurs défenseurs dé la cause incriminée, et l'hostilité même de la foule dénote une situai ion générale où le recrutement de nouveaux apôtres
sera restreint. Au contraire, les persécutions de> çouvemenicnts, inspirées par la seule politique, font plus de bien que (lo mal aux partis opprimés; elles les épurent el leur valent un recrutement considérable parmi les hommes de caractère indépendant.
L'intransigeance du christianisme fut ce qui le sauva. D sut rester lui-môme, sans se laisser séduire par les avantages temporaires qu'aurait présentés une alliance avec des syncrétisles aussi larges d'esprit que les réformateurs de la période des Sévères. Dès Tépoque d'Alexandre Sévère et même bien avant, le christianisme, sous une direction plus conciliante, aurait pu acquérir droit de cité dans l'empire; maïs le monde n'eût jamais été chrétien. Le vieux principe juif interdisant <lo pactiser avec les adorateurs des idoles était encore vivant parmi les disciples du Chri.st, et les préceptes de fraternité de 1 Évangile avaient provoqué la formation de communautés assez fortement unies pour ne pas se laisser désagréger par les influences du dehors.
En face de l'infinie variété des cultes traditionnels réunis par le syncrétisme dans l'unité idéale d'un monothéisme solaire universel, TÉglise chrétienne élevait la prétention d'apporter au monde, non pas seulement l'unité spirituelle (1) après laquelle il soupirait, mais encore l'unité positive et concrète dans son organisme ecclésiastique. Depuis la fin du H* siècle, depuis les grandes luttes contre les montanisles et contre les gnosliques, le pouvoir épiscopal avait pris une notable extension, le gouvernement de TÉglise se fortifiait chaque jour davantage. Treize ans à peine après la reconnaissance officielle du christianisme comme religion licite, un concile œcuménique pourra se réunir à Nicée. Or, celte unité d'organisation était justement ce qui manquait le plus au syncrélismc païen, et ce qu'il ne pouvait pas donner parce qu'elle était contraire à son principe. Il animait de son esprit une série de communautés religieuses, les associations des mystères, les Isiaques, les Mithriaques et tant d'autres. Mais si les tendances fondamentales étaient devenues identiques dans toutes ces églises, les intérêts étaient restés différents.
(1) Voyez les déclarations formelles d'Origène, C. Cels., VIII, 72.
Ainsi le syncrétisme, à tous égards, préparait le terrain pour le christianisme, et celui-ci s'apprêtait à Toccuper, plein de foi dans sa destinée de religion universelle, ardent à la propagande, et dédaignant de pactiser avec Tcnnemi parce qu'il avait l'assurance intime de le vaincre. Toutefois ce dédain n'allait pas jusqu'à repousser tout ce qui venait du paganisme. L'intransigeance des chrétiens élail ecclésiasliquo bien plutôt que doctrinale. Tout en rejetant les dieux païens avec leurs légendes ridicules ou impies, tout en faisant ressortir les supercheries des exploiteurs de superstitions et les contradictions des philosophes, tout en s'indign:mt contre le culte des idoles et contre l'immoralité de leurs adorateurs, l'Église ne laissait pas de prendre à cet infâme paganisme tout ce qu'elle jugeait bon.
On a beau être intransigeant, on ne peut pas ne pas subir l'influence du milieu dans lequel on vit, ni s'emjiécher de prendre à la société que Ton condamne les ressources qu'elle vous offre pour la combattre. Le môme esprit syncréti^te qui animait la société païenne agissait aussi parmi les chrétiens, non seulement dans les sectes gnostiques, où nous trouvons un véritable syncrétisme d'idées païennes et chrétiennes qui, s'il avait triomphé, aurait abouti à une fusion du christianisme et du paganisme, mais encore dans l'Église elle-même. Son monothéisme rigoureux se transforme peu à peu, sous l'influence de la philosophie néoplatonicienne, en polythéisme mal déguisé sous des apparences monothéistes. Elle rend un culte à Dieu, au Christ, bientôt au Saint-Esprit, uux martyr<i (plus tard les saints) ; elle connaît des anges et des démons, au même titre que les syncrétistes païens. Sa dogmatique emprunte par l'intermédiaire de TEcole d'Alexandrie les plus nobles penséf^s de la philosophie grecque. Son apologétique prend aux rhéteurs païens leurs meilleures armes. Son adminifttra;ioa s^ calque sur celle de Tempire romain. Aux Mystères elle oppOM? la discipline du secr^-t e. rinitiatiou à un dr^nt^: divin qui fa.%se le pendant des mythes ailéf^orisés des p%i>n*. Aux âdorat'eurf des idoles elle prend quelquevuns de leurs types ^iri.%^iqn^% et de leurs «ymbjles les plus remarqu:ïbies pour ieor 4vrjî,<rr une stârnificalion chrétienne. Au c^rémonidiiiDe roauin ^il^
emprunle le goût des liturgies et des formules ayant une valeur magique. Elle se rattache les sages de l'antiquité en présentant leurs enseignements comme un écho affaibli de Moïse et des prophètes. A la foule païenne, qui recule devant l'austérité de la vie chrétienne, elle offre une morale à son usage, qui ne s'éloigne pas trop de ses habitudes et de ses notions morales antérieures, laissant à quelques élus Thonneur de vivre dans la sainteté selon la morale des conseils. En vérité, il n'y a guère moins de différence entre le christianisme de Nicée et le christianisme de Jésus qu'entre le monothéisme solaire des syncrétistes et le paganisme traditionnel encore tout imprégné de naturisme!
Mais quel merveilleux organisme que celui de l'Église dès le ni* siècle! Combien elle s'entend mieux que les idéalistes d'esprit vague qui voulaient réformer le paganisme, à s'incorporer les doctrines ou les pratiques originairement distinctes! Elle ne se borne pas à les absorber ; elle les digère, elle en fait la chair de sa chair, elle se les assimile si bien que l'on ne tarde pas à ne plus reconnaître leur origine étrangère. Une bonne partie des idées et des sentiments propagés par le syncrétisme païen du uf siècle y a passé, et le monde depuis lors en a fait honneur au christianisme. Il fallait une puissance de vie singulièrement intense dans l'Église du Christ pour accomplir une pareille œuvre.
11 n'est pas rare d'entendre énoncer comme une vérité acquise que le christianisme a détruit la civilisation antique on se substituant à elle. Y a-t-il eu réellement substitution? Tout ce qui précède nous amène à une conclusion bien différente. Ce n'est pas seulement le christianisme qui a opéré, de l'extérieur, la transformation de la société antique. Celle-ci s'est transformée par le libre développement des forces qui la faisaient vivre. Tandis que le paganisme se christianisait, le christianisme se paganisait. Un jour vint où les deux puissances furent assez rapprochées pour se confondre. De cette fusion est né le catholicisme. La réforme syncrétiste du paganisme, indépendamment de l'action exercée sur ce dernier par l'Église des trois premiers siècles, y a contribué autant que le christianisme proprement dit.
Mais ni la sève de la glorieuse civilisation antique, ni la puissance morale de TÉvangiie ne se sont épuisées dans cetto grandiose combinaison. L*une et Tautre se sont dégagées du compromis auquel elles aboutirent au iv* siècle. La Renaissance et la Réforme les ont émancipées; la science libre ItMir a restitué leur physionomie originelle; et, de nos jours encore, nous venons nous abreuver à la civilisation antique, à TÉvangile et aux grandes œuvres qui en ont découlé, comme aux sources les plus pures d*inspiration religieuse et morale.