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LA RÉFORME ÉCLECTIQUE. LE CULTE DES SAINTS

Alexandre Sévère,

La mort d'Elagabal fut une délivrance, pour sa famille plus encore que pour Tempire. La vieille princesse qui depuis quatre ans présidait aux destinées de la maison impériale, salua sans doute avec une satisfaction intime la chute du misérable enfant dont la folie compromettait son œuvre, d*autant plus qu'elle avait sous la main un autre petit-fils, singulièrement mieux qualifié pour remplir, sous sa direction, les hautes fonctions de la magistrature suprême. En prévision d'une catastrophe inévitable elle avait su, de concert avec JuliaMamœa, la mère du jeune prince, prévenir en faveur de celui-ci le public et Tarmée. Elagabal fut mis à mort justement parce qu il voulait se débarrasser de ceux qui, jusque dans le camp prétorien, lui préféraient son cousin Alexianus.

Celte préférence devait lui être particulièrement odieuse, parce qu'elle était justifiée. Rarement l'histoire a enregistré un contraste aussi frappant que celui de ces deux cousins. Le seul trait qui leur soit commun c'est d'avoir tous deux, grâce à l'habileté de leur grand'mère, gravi les marches du trône avant d'avoir seulement franchi les limites de l'enfance. Sous tous les autres rapports Topposition est absolue : à tous les vices de l'un correspondent toutes les vertus de l'autre. Tous deux sont Syriens de naissance et d'origine ; mais l'un, élevé à Emèse pour les fondions de grand-prètre d'un culle nalura-

liste, est un représentant attardé de Timpur esprit cananéen ; Tautre, élevé à Rome par les meilleurs maîtres en vue du pouvoir impérial, est le fruit le plus accompli de la civilisalion raffinée dans une société syncrétisle. L'un affichait avec impertinence sa nationalité syrienne et se plaisait à bafouer les lois et usages de la Grèce ou de Rome, l'autre aimait à passer pour Romain de vieille race et se composait à cet effet des généalogies fantaisistes (1). L'un installe le dieu d'Emèse en vainqueur sur le Palatin ; Tautre renvoie tous les dieux dans leurs temples respectifs (2). L'un est le fils d'une prostituée, l'autre l'enfant tendrement aimé d'une sage qui fut presque une sainte.

Alexandre Sévère s'explique par Mama'.a comme Elagabal parSoaimias. On pourrait faire tenir l'histoire des mœurs au m* siècle dans l'histoire de ces princesses syriennes. Julia MamaBa avait, comme les autres femmes de sa famille, le goût du pouvoir et des grandeurs, et une intelligence assez haute pour en assurer la satisfaction (3). D'une portée d'esprit moins vaste peut-être que sa tante Julia Domna, politique moins habile que sa mère Julia Mœsa, moins séduisante que sa sœur Julia Sosemias, elle eut ce qu'aucune des autres n'avait eu au même degré, la grandeur morale. Elle eut la piété du cœur qui se traduit par la pureté de vie. Elle sut rester honnête dans un milieu où les nécessités do la politique et les exaltations d'une religion sensuelle autorisaient la légèrelé des mœurs (4). Sa vie entière, pour autant qu'elle nous est connue, fut dominée par une seule passion, l'amour de son enfant. Elle l'aima jusqu'à l'aveuglement, prèle à tous les sacrifices pour lui, n'ayant d'autre souci que de le préserver du danger, d*autre ambition que d'en faire un modèle de sagesse et de

(1) Umpride, AL Ser., 28, 44, 64.

(2) Hérodien, Vï, 1.

(3) Lampride, ibid., 14. — Voir les titres qu'elle se fait décerner : Ai/giuia. Mater Sen. et Castr, et Patriœ et univcrsi generis humani : C. /. L.t H, 3413 ; III, 3427 ; Vif, 319 ; VI, 2108 (Arvales, p. 576^77) ; Orelli, 953. Cfp. Eckhet (D. JV^., VII, p. 287 et 288) les médailles de Mamœa avec les iypes de Junon, Pielas, Venus, Vesta, ou avec les attributs de plusieurs di- Tioités réunis auprès d'elle.

(4) Les témoignages à cet égard sont unanimes : Eusèbe, H. E., VI, 21 ; Lampride, Al. Sec, U; Hérodien, VI, 1.

vertu, et compromettant ainsi, par un excès de sollicitude, l'œuvre à laquelle elle s'était consacrée sans réserve. Car, à force de veiller sur lui, elle se substituait à lui ; semblable à ces artistes qui retouchent toujours leurs œuvres et ne les produisent jamais, elle ne put jamais se résoudre à le dégager de sa tutelle ; avec Tégoïsme de l'amour maternel poussé à Texcës, elle traita jusqu'à la fin en enfant celui dont elle aurait dû faire un homme.

Né à la fin de l'an 203 àCésarée de Palestine (1), de Gessius Macrianus (2) et de Julia Mamaea, le jeune Alexandre vint à Rome avec son cousin Elagabal en l'an 219, à Tâge de treize ans ; mais, grâce à la tendre sollicitude de sa mère et à rhabile protection de sa grand'mère, il put échapper aux pièges que lui tendait la jalousie d'Elagabal et passer à travers toutes les souillures de la cour impériale sans que même une éclaboussure ternit la pureté native de son cœur. Tandis que l'empereur, son cousin, épuisait en débauches les forces de l'esprit et du corps, le jeune Alexandre recevait des meilleurs professeurs une éducation distinguée, dont la pédagogie moderne la plus exigeante ne désavouerait pas l'excellente direction (3). Partageant ses journées entre les exercices militaires, Tétude dos lettres et la pratique des arts, il acquérait celte culture délicate et variée où tous les charmes de la civilisation antique se combinaient dans une heureuse harmonie. Et malgré le prosélytisme parfois impérieux d'Elagabal, il demeurait insensible au grossier naturalisme du culte d'Emèse, préférant demander aux plus nobles traditions du passé la satisfaction de ses instincts profondément religieux.

Lorsqu'après la mort d'Elagabal il eut été proclamé empereur, du consentement unanime du Sénat, du peuple et de l'armée, la noblesse et l'élévation du caractère formé par cette

(1) Lampride, Al. Sev., 1 . — Il meurt fin mars 235, à vingt-neuf ans, trois mois et sept jours (Lampr., 60). Cfr.^ p. 237, note 1.

(2) Dion, LXXVIII, 30. — Le second mariage de Mamœa (Tillemont, Hist, des Emp.y art. \, sur Héliogabale), s'il est réel, n'aurait eu lieu que sous Caracalla. Alexandre Sévère est de l'an 205, il est en tous cas du premier lit. Lampride (ch. 1) le dit par erreur fils de Varius, lequel avait épousé Soœmias (Dion, ibid.),

(3) Hérodien, V, 7 et 8 ; VI, 1 ; Dion, LXXIX, 19.

éducation ne se démentirent pas, et il convient d'en donner la JDreuve pour montrer à quelle hauteur de développement spi- ^tuel le syncrétisme du m* siècle pouvait atteindre chez un liomme qui peut passer, à juste titre, pour l'un de ses représentants les plus accomplis. Egalement habile au maniement ^es armes, à la lutte^ à la course, au jeu de paume, il faisait ^temer la pratique de cette gymnastique bienfaisante avec les [plaisirs les plus relevés des lettres. Plus versé dans le grec ^ue dans le latin, comme la plupart de ses conternporains cultivés, il méditait de préférence les traités de Platon ; mais ses préférences n'étaient pas exclusives. La République de TIaton ne l'empêchait pas de goûter la République de Cicéron, et son admiration pour les grands maîtres de Tanliquité s'accordait fort bien avec un goût très vif pour les discours de ce Serenus Sammonicus que nous avons déjà rencontré dans Tentourage de Julia Domna. Aussi la variété et l'universalité de ses connaissances étaient-elles remarquables. Lampride rapporte, et nous n'avons pas de raison d'en douter, qu'il se connaissait en mathématiques aussi bien qu'en haruspicine. Les arts lui. étaient devenus familiers ; lui-même était poète à ses heures ; on louait son talent de peinture, et ceux qui avaient l'avantage de vivre dans son intimité appréciaient fort son chant ainsi que son habileté à manier divers instruments de musique. Il était du petit nombre des privilégiés auxquels a été dévolue l'aptitude exquise à goûter également toutes les joies de l'esprit (1).

Aux qualités de l'esprit il joignait celles du cœur. Il était, nous dit un de ses contemporains, de nature douce et facile, très porté à la bienveillance (2). Sa bonté était affable et prévenante; il ne passait pas de jour sans accomplir quelque acte de mansuétude ou quelque bonne action. Suivant une remarque ingénieuse, on a pu dire d'Alexandre Sévère ce qu'on ne dit d'aucun autre César : pauperes juvit (3). Son entourage formait un contraste étonnant avec celui de ses

(1) Lampride, Al. Sev., 3, 27, 30, 35.

(2) Hérodien, VI, 1. Cfr. Lampride, 20.

(3) Comte de Champigny, Les Césars du in« siècle, II, p. 40. Cfr. Lampride, 21,20, 44.

prédécesseurs. Rien qu'à voir ceux qu'il hante on reconnaii ce qu'il est. Ce ne sont plus, comme pour ses prédécesseurs, des histrions ou des affranchis, effrontés sans scrupules dont la plus haute ambition est de s'enrichir ; ce sont des hommes sages, instruits, d'une moralité éprouvée ; ce sont des personnages de la plus haute distinction comme cet iËlius Gordianus, père de l'empereur Gordien ; ce sont des jurisconsultes tels que Paul, Ulpien, Pomponius, Martien, Callislrate, Hermogène, Modestin, href toute la hrillante école de Papinien (1). Par l'élévation des sentiments, cette société atteint au niveau de celle qui entourait Marc-Aurèle, avec moins de rigorisme et plus de grâce. Et tous ces grands hommes, tous ces réformateurs éminents qui méritent de figurer dans l'histoire parmi les bienfaiteurs de l'humanité, sont attachés au jeune prince comme à un ami bien plutôt qu'à un maître. Il est aimé et estimé de tous ceux qui l'approchent, parce que la droiture et la pureté de son cœur éclatent dans sa conduite.

Il est d'ailleurs accessible à tous, simple de manières, modeste, franchement démocrate, non par calcul, mais parce qu'il éprouve une sympathie instinctive pour l'humanité (2). Les sénateurs trouvent en lui un empereur respectueux de leur autorité, ce qui ne leur est pas arrivé depuis longtemps (3). Les jurisconsultes qui siègent au conseil impérial sont assurés de ne jamais rencontrer d'opposition auprès du prince, quand ils proposent des réformes administratives et s'efforcent de régulariser l'organisation sociale, dans l'empire si profondément troublé par les mouvements séditieux des troupes (4). Les populations apprécient les abondantes dotations du service des approvisionnements (5), les réductions d'impôt (6), la bienveillance qu'il témoigne aux associations

(1) LampriiJe, 68. Cfr. 2, 4, 15,26, 27,34, 51 ; Dion, LXXX, i et 2.

(2) Lampr. 4, 18, 20 et 42.

(3) Hérodien, VI, 1 ; Lampr., 19, 21, 52.

(4) Hér., ibid. ; Lampr., 15, 16, 43. — Voyez pour ce qui concerne ces réformes V. Duruy, Hist. des Rom., VI, p. 238 et suiv.

(5) Lamp., 21, 22 (fournitures d'huile, réduction des prix de la viande) ; 43 (il aurait voulu faire des distributions spéciales au peuple tous les mois).

(6) J6id., 24, 39.

de toute nature jusqu'à provoquer lui-même la création de syndicats professionnels (1), le soin qu'il met à ne leur donner que des fonctionnaires intègres et à prévenir les exactions ou les malversations par des mesures prudentes (2). Les soldats lui sont reconnaissants de la sollicitude avec laquelle il s'occupe même des moindres détails qui les concernent (3), Les lettrés lui doivent une protection éclairée, des chaires nouvelles pour l'enseignement supérieur et des bourses d'étude pour la jeunesse (4).

Le trait saillant du gouvernement d'Alexandre Sévère est aussi le trait dominant de son caractère : ses paroles et ses actes lui sont inspirés par une préoccupation morale constante. C'est un idéaliste pratiquant, bien plus soucieux de Conformer sa vie à un principe abstrait de justice et de bonté que d'écouter les suggestions de l'intérêt et de la politique. Il v^oudrait qu'aucune sentence injuste ne fût mise à exécution, c]ue le sang ne fût pas répandu, que les mauvaises gens com- {>rissent combien ils auraient à gagnera devenir honnêtes (5). Sous aucun règne les œuvres de bienfaisance et de pbilant^hropie n'ont été aussi nombreuses : banques de dépôt, donations, institutions alimentaires, assistance judiciaire, prêts ciux pauvres contre un intérêt modique^ champs donnés à des agriculteurs sans ressources, mesures législatives en faveur des esclaves, sans préjudice des bienfaits qui résultaient pour le peuple des réformes administratives (6).

D est vrai qu'à en croire les historiens, le jeune prince et surtout sa mère, Julia Mamaea, n'auraient pas su se défendre du péché d'avarice (7), en sorte que cette générosité dont nous vantons le désintéressement ne se serait exercée que dans les limites où elle n'affectait pas leur fortune. Que Mamaea ait poussé l'économie jusqu'à un point qui frisât l'avarice aux

(3) Lampr., 21 (avancement et régime) ; 47 (service de marche et d'ambulance) ; 23 (protection contre les excès de pouvoir des supérieurs).

(5) Hérodien, VI, 1 et 9 ; Lampr., 18, 52.

(6) Lampr., 21, 26, 39, 44. Cfr. V. Duruy, VI, p. 241 et suiv.

(7) Lampr., 14, 64 ; Hér., ibid.

yeux des Romains habitués à ce que le faste régnât à la cour, nous n'en sommes pas surpris. Il fallait beaucoup d'argent pour subvenir aux donations dont le peuple et Tarmée avaient pris rhabitude, et comme elle ne voulait pas augmenter les impôts, comme elle ne voulait pas recourir à la violence pour remplir le trésor impérial singulièrement éprouvé par les dispendieuses folies d'Elagabal, il fallait bien qu'elle se reconstituât des réserves en épuisant jusqu'à la dernière goutte les sources de revenu auxquelles elle avait droit. La faute originelle du régime inauguré par Septime Sévère pesait d'un poids inéluctable sur ses successeurs; pour régner, fût-ce même pour se dévouer au bien de l'empire, il fallait prévenir les pronunciamentos ou les désarmer; et il n'y avait pour cela d'autre moyen que d'acheter l'obéissance du soldat.

Mais personnellement Alexandre Sévère était généreux (1). Il avait trop de naïveté pour ne pas l'être. Avec son idéalisme confiant dans la bonté des autres, aussi peu pratique que possible, il allait de l'avant, plein de douces illusions et volontiers convaincu qu'il suffît d'avoir l'intention de faire le bien pour que le bien se fasse. Il n'y a rien chez lui de la tristesse de Marc- Aurèle, parce que, s'il est aussi bon, il ne connaît pas au même degré le monde réel. Où aurait-il appris à le connaître, le pauvre enfant? Il en a été tenu à l'écart durant toute sa jeunesse. Les luttes et les tentations lui ont été épargnées; sa mère les a éloignées ou les a subies pour lui. Il a été élevé comme ces plantes de serre chaude, prospères et brillantes tant qu'elles demeurent dans la douce atmosphère où elles sont nées, mais qui ne peuvent résister aux intempéries du grand air. Il sait penser; il sait aimer ; il ne sait pas vouloir, parce que sa mère a toujours tout décidé pour lui (2). Il lui manque l'énergie, la mâle assurance, le talent du commandement, toutes qualités indispensables à qui se mêle de gouverner les hommes. Dans ce grand empire menacé par les barbares et livré sans défense aux caprices de légions mercenaires (3), il faudrait la main de fer de Septime Sévère ; mal- Ci) 20,32,40.

(2) 14, 60; Hérodien, ibidem.

(3) Cfr. Tillemont, H/s^ défi Emp., Al. Sev,, art, 18; Dion, LXXX, 3 (sédi-

gré toute son habileté, une femme n'y suffit pas, d'autant plus qu'elle est elle-même dominée par la crainte qu'il n'arrive malheur à son fils (i).

Aussi les excellentes dispositions d'Alexandre Sévère sontelles paralysées par son impuissance à les faire respecter. Les soldats se battent dans les rues avec la population, et il ne parvient pas à rétablir Tordre; ils poursuivent son préfet du prétoire, Ulpien, et il ne peut l'empêcher d'être tué par eux en sa présence ! Dion, nommé consul, n'ose pas venir à Rome de crainte des troupes qui lui sont hostiles, et l'empereur ne se sent pas de force à le protéger (2). Quand son aimable jeune femme réclame le titre d'Augusta auquel elle a droit et que Julia Mamaea, par jalousie de mère et de reine, ne veut pas partager avec elle, il la laisse emmener en exil (3). Quand la guerre avrc la Perse éclate, il ne se décide que péniblement à quitter Rome; il se retourne en pleurant vers la ville au moment où il se met en marche; il s'efforce d'acheter la paix et, comme il n'y parvient pas, comme il est obligé d'entreprendre la campagne, il en compromet le succès par ses perpétuelles tergiversations (4). Encore une fois, ce n'est pas le courage qui lui manque; il a les meilleures intentions; il veut veiller à tout, donner lui-même l'exemple de l'endurance et du dévouement patriotique. Mais ce n'est pas au gynécée que Ton acquiert l'énergie, et pour faire marcher les autres, il faut commencer par savoir marcher soi-même sans être tenu en lisière par sa mère. Un beau jour, près de Mayence, les

lions multiples); Hérodien, VI, 4 ; Lampride. 53, 54. Ce dernier vante la discipline qu'Alexandre Sévère maintint dans l'armée (50). Malheureusemen les faits témoignent du contraire.

(1) Hérodien. VI, 5.

(2) Dion, LXXX, 2 et 5.

(3) Hérodien, VI, 1 ; Lampr., 49. — Alexandre Sévère semble avoir été marié trois fois. Il s'agit ici probablement de la fille de Marlianus. Lampride raconte, d'après Dexippe, qu'elle fut chassée parce que son père conspirait contre l'empereur. La seconde femme fut Gnœa Herennia Sallustia Barbia Orbiana^ qualifiée d'Augusta dans une inscription de Valence en Espagne, C. /. L., Il, 3734. Lampride (ch. 20) nous parle encore d'une autre femme, Memmia, fille du consulaire Sulpicius.

(4) Hér., VI, 2 et 4-6; Dion, LXXX, 4. Lampride (ch. 55) parle des victoires d'Alexandre ; mais au ch. 57, il reconnaît que d'autres témoignages sont moins favorables.

soldats du Nord, plus grossiers que les troupes d'Orient, en eurent assez d*ètre conduits par une vieille princesse; ils jetèrent un manteau de pourpre sur les fortes épaules d'un gaillard qui avait appris à mener les hommes comme il conduisait les bœufs dans son pays de Thrace, et ils assassinèrent Alexandre Sévère en compagnie de sa mère. Ce fut In fin de la haute culture sur le trône impérial (1).

Il convient d'insister sur la faiblesse du gouvernement d'Alexandre Sévère. Elle ne résulte pas seulement de Faveuglement de Mamaea. Elle tient au caractère même du jeune empereur, au principe moral et religieux de la société dont il est le représentant le plus accompli. S*il n*avait pas été soumis à l'autorité de sa mère, Alexandre Sévère eût subi la domination de quelque autre personne. Autant que d'autres elle désirait le voir plus énergique (2), et c'est justement parce qu'elle le connaissait qu'elle ne voulut pas l'exposer à tomber entre les mains de quelque habile intrigant. Mais il y a plus. L^idéalisme sentencieux dont se nourrit Alexandre Sévère et dont s'inspire son entourage, est propre à former des rêveurs ou des rhéteurs bien plutôt que des hommes de gouvernement. Alexandre Sévère, c'est un Apollonius de Tyane sur le trône, un essai de mise en pratique de l'idéal décrit par Philostrate dans son célèbre roman : de magnifiques aspirations , des principes admirables, une largeur d'esprit et une hauteur de vues comme l'histoire n'en a pas encore ollert ! et tout cela se traduisant trop souvent dans la pratique par des applications puériles.

Il faut bien le reconnaître : Alexandre Sévère vit dans un monde chimérique. Ce beau jeune homme, fortement constitué et solidement bâti, a le regard vague du mystique contemplatif (3). Il se sent plus à l'aise dans la République de Platon que dans Tempire romain, et s'imagine volontiers qu'il suffira de quelques belles sentences pour changer le monde. Les

(1) Hér., VI, 8 et 9 ; Lampr., 59.

(2) Voyez les reproches qu'elle lui adresse de concert avec Memmia, sa jeune femme (Lampr., 20). — On a exagéré le despotisme de Mamsea. Elle laisse régner Ulpien (Ibtd., 5.}.

(3) Voir son buste au Louvre, salle des empereurs, n* 198.

édits qui figurent sous son non\ dans le code renferment fréquemment quelque justification édifiante (1). Il moralise par ministère d'huissier. C'est ainsi qu'il fait annoncer publiquement : t< Quiconque aura conscience d'avoir commis un vol ne devra pas saluer le prince », comme si les voleurs allaient se dénoncer par respect pour une aussi belle maxime (2). A seize ans, il fait sagement la leçon au Sénat qui lui adresse des flatteries immodérées (3). A vingt ans, il parle et il agit comme un vieillard; il n'a jamais été jeune, quoique par certains côtés il soit resté enfant toute sa vie, par exemple, en goûtant comme distraction suprême les combats entre cochons de lait et petits chiens (4). Il sanctionne des réformes inspirées par la morale la plus élevée ; mais il croit également que la société gagnerait beaucoup si chacun portait un uniforme correspondant à son rang ou à sa fonction (5). Son héros de prédilection est Alexandre le Grand; on s*aperçoit à bien des détails qu'il voudrait être non seulement son homonyme, mais réellement son émule ; toutefois cette noble ambition ne l'empêche pas de verser des larmes quand, après plusieurs années d'un règne pacifique, il est obligé de partir en guerre (6).

Evidemment Alexandre Sévère eût été beaucoup plus heureux s'il avait pu vivre dans la retraite, en se livrant tout entier aux lettres, à la méditation religieuse et à l'étude des questions morales, à la façon des Amis de Dieu ou des Frères de la vie commune qui préparèrent la Réforme du xvi^sièch». Pas plus qu'eux il n'élait fait pour l'action. Pour réformer wne société il faut des âmes autrement trempées et des principes autrement arrêtés que ceux du syncrétisme idéaliste. S'il sufiisait d'une foi intime, d'une conscience pure, d'une

(t) Cfr. Co<i.,VI, 23, § 3 : licet cnim lex imperii solennibus juris impera- J**** foloerit , nihil tam proprium imperii est quant legibus vivere ; et 'Mii§2 : la violation du serment est suffisamment punie par Dieu, etc.

(2) Lampride, 18.

(3) Lampr., 8 et suiv. ; cfr, Hérodien, VI, 2 (les sages avertissements à '™*6fxe8, roi de Perse, qui le menace d'une invasion) ; VI, 3 (le sage discours aux soldais).

{^^Umpr.,37, 4K (5) ?7.

(0)30,35,50; Hérodien, VI, 4.

délicatesse exquise de pensée et de sentiments, Alexandre Sévère eût été Fun des réformateurs par excellence de l'humanité. Il était, en effet, profondément religieux, et d'une religion si large et si belle, que Thistoire n'en offre pas d^autre exemple en dehors du christianisme. Nous avons vu ce que cette religion fit de lui, sa grandeur et son impuissance.

Vidé al religiettx d Alexandre Sévère.

Dans un temps où les jurisconsultes se considéraient comme les prêtres du droit, les philosophes comme les prêtres de la vérité, Alexandre Sévère ne pouvait manquer de concevoir la puissance impériale comme une espèce de sacerdoce. Quand les gamins alexandrins qui pullulaient à Rome lui criaient après, en un jour de fête : Syre archisynagoge àrchiereu, ils se trompaient d'apparence plutôt que de réalité. Alexandre, en effet, n'était nullement grand-prêtre syrien à la façon d'Elagabal, mais au fond du cœur il se considérait comme un représentant attitré de la piété syncrétiste, chargé de prêcher d'exemple afin d'amener les hommes par le seul ascendant do sa supériorité religieuse et morale, à une piété plus large et plus pure (1). Dès l'aube il faisait ses dévotions dans son oratoire particulier, et chaque semaine, au septième jour, il montait au Gapitole. Il fréquentait les temples et contribuait d'une façon princièro à leur embellissement; mais il n'y déposait, à de rares exceptions près, ni or, ni argent, estimant que les lieux saints n'ont que faire des richesses (2). Son

({) Lampride, AL Sev., 28. Cfr. les rescrits où il parle de Técole à laquelle il appartient : secta mea {Cod, JusL, IX, 8, 2 ad Leg, JuL Maj. ; et 22, 5 ad Leg, Corn, de falsis). Hérodien (VI, 1) dit qu'à Tavènement d'Alexandre Sévère les princesses qui dirigeaient les affaires en son nom, s'efforcèrent de ramener toutes choses à la sagesse et à la sainteté.

(2) Lampr.,26,29, 43, 51.

palais devait être respecté comme un lieu pur où les profanes et les impies ne pouvaient entrer: les huissiers de service avaient ordre de rappeler aux visiteurs qu'ils s'abstinssent de paraître s'ils n'avaient pas conscience d'être intègres, et ils répétaient à cet effet un pastiche de l'avis solennel par lequel on éloignait les profanes des mystères d'Eleusis : u que personne ne pénètre dans ces murs, à moins d'avoir conscience d'une âme pure et innocente (1). » Lui-même donnait l'exemple de la simplicité et de la sainteté, conformément k Tune de ses maximes favorites : « la majesté impériale réside dans la vertu de l'empereur, non dans la splendeur de la cour (2V ^> Mais sa modération frisait parfois l'ascétisme. Non seulement, en effet, il s'efforça de faire disparaître tons ces tristes personnages qui exploitaient les plus basses passions de la foule romaine et qui favorisaient les vices les plus honteux [l\)\ mais il pratiquait une tempérance qui, chez uu prince surtout, peut paraître excessive. Quoiqu'il reconnût la légitimité des relations conjugales, il y voyait une source d'impureté, en sorte qu'il s'abstenait, comme d'une profanation, d'accomplir ses dévotions matinales lorsqu'il s'était approché de l'impératrice pendant la nuit précédente (4).

Toutefois cette sévérité relative était toute morale. Sa tolérance était absolue. Sous aucun gouvernement les hommes n'ont joui d'une plus grande liberté religieuse que sous le règne de ce prince, l'un des plus religieux parmi les empereurs romains, — pour la plus grande confusion des polémistes superficiels qui s'en vont répétant que religion et intolérance sont inséparables. Bien loin de favoriser un culte aux dépens d'un autre, il les aurait volontiers tous encouragés, estimant en vrai syncrétiste que ce qui importe le plus c'est que Dieu soit adoré, et non qu'il soit adoré de telle ou telle façon à l'exclusion de toute autre. Généreuse tolérance, fruit d'une haute culture, manifestation suprême d'une piété éclairée, in-

(2) 33, traduction libre de la maxime : Imperium in virlute essCf non in décore. Cfr. 4, 34, 40, 41 .

connue des esprils bornés, qu'ils soient pieux ou impies, phénomène trop rare dans Thistoire pour que nous ne saluions pas avec une sympathique reconnaissance le jeune prince qui l'a si heureusement pratiquée !

Pour la première fois les chrétiens eux-mêmes rencontraient auprès de l'empereur, non plus seulement de l'indifTérence, mais une réelle sympathie. Alexandre Sévère les connaissait, tandis que ses prédécesseurs s'étaient bornés à les dédaigner, jugeant inutile de s'enquérir de ce que pouvait être la superstition de cette armée de misérables. Il y en avait un grand nombre à la cour (1); Ëlagabal déjà les avait invités à venir adorer leur dieu dans son temple et Maximin les persécuta, moins par principe politique ou religieux que par animosité contre la maison d'Alexandre. L'organisation de leurs églises était familière au jeune empereur et lui paraissait même fort bien conçue, à tel point qu'il aurait désiré leur emprunter certaines pratiques telles que la présentation des évèques au suiFrage des fidèles avant leur installation. Cette démocratie tempérée de l'Église primitive lui plaisait avec sa tendance à subordonner les intérêts individuels des candidats à ceux de la société (2). La tendre mère qui avait veillé avec tant de sollicitude à son développement moral, l'avait sans doute disposé favorablement à leur égard. Elle était originaire d'un pays où les chrétiens étaient déjà nombreux; elle appartenait à une famille ou les femmes se distinguaient par la curiosité éclairée des choses religieuses; elle avait l'esprit très ouvert, exempt de tout préjugé. Le sensualisme des cultes syriens répugnait à son cœur avide de pureté; par réaction contre le culte d'Él-Gabal, elle cherchait ailleurs la satisfaction de ses tendances idéalistes. A la fin de sa vie, lorsqu'elle séjourna à Antioche, pendant qu'Alexandre combattait les Perses, elle fit venir de Césarée l'illustre Origène pour s'entretenir avec lui de la sagesse chrétienne. C'est là un fait incontesté, dont la date seule est sujette à discussion (3). Quoi d'étonnant à ce

(1) Eusèbe, Hist. EccL, VI, 28.

(2) Lampr., 45.

(3) Nous n'hésitons pas à placer la visite d'Origèoe à Julia Mamsa en 232, et non, comme la plupart des historiens, en 218. Eusèbe n*indique au-

(\ue dans d^autres circonstances elle ail recherché la société de quelques chrétiens éclairés?

Les chrétiens, en eiïet, n'étaient plus alors comme auparavant une association de pauvres gens, plus riches de foi qu(* de culture intellectuelle. Le christianisme des Clément d'Alexandrie, des Origène, des Terlullien, des Hippolyle, des C)'prien, pouvait avantageusement soutenir la comparaison avec n'importe quelle philosophie de ce temps, et répondait mieux qu'aucune autre doctrine aux aspirations des âmes mystiques et au besoin de plus en plus général d'une religion surtout morale. Parmi les chrétiens qui fréquentaient la maison d'Alexandre Sévère, avec l'approbation évidente de Mara«a, quelques-uns devaient être capables de s'entretenir avec la princesse ou avec son fils. Déjà sous Elagabal Hippolyle présenta à Severina, l'ancienne vestale devenue impératrice, puis répudiée, un traité sur la Résurrection, destiné à la con. solation et à l'édification de cette malheureuse victime des

cune date. Voici ses propres expressions (H. /s., VI, 21) : « Comme la réputalioD d'Origène était célébrée partout, elle parvint jusqu'à la mère de Tempereur, appelée Marnée, femme distinguée entre toutes par sa piété et par sa vertu; celle-ci tint à honneur d'être jugée digne de voir un pareil homme et de mettre à Tépreuve cette intelligence des choses divines que tout le inonde admirait en lui. Tandis qu'elle séjournait à Antioche, elle lui députa uoe escorte militaire pour le faire comparaître. Après avoir passé quelque temps auprès d'elle et lui avoir exposé la plupart des enseignements qui font ressortir la gloire du Seigneur et Tezcellence de sa divine doctrine, il se hâta de retourner à ses occupations habituelles. » — En 218, Mamaea passa à Antioche avec Mœsa, Soaemias et Elagabal, immédiatement après la victoire d*Elagabal sur Macrin. Mais elle ne s'y arrêta pas longtemps, puisque rempereur et sa cour passèrent Thiver à Nicomédie (Hérodien, V, 5). Il est douteux qu'Elagabal eût mis une escorte militaire à sa disposition pour honorer Ongène. D'ailleurs, à la fin de 218, celui-ci a déjà quitté Césarée pour reprendre ses travaux à Alexandrie. En 232 et 233, au contraire, Antioche fut le quartier général de Texpédition contre les Perses (Lampr., AL Sev., 55). Mamaea, qui avait accompagné son fils, dut y séjourner assez longue ment ; elle avait alors, en sa qualité d'Augusta et de mère toute-puiasante, la libre disposition d'une escorte militaire. Les circonstances graves qu'elle traversait* l'insuccès relatif de la campagne inaugurée par des séditions de troupes, la maladie qui sévissait dans l'armée et qui affectait même son fils, la disposaient alors aux méditations religieuses. En6n, à cette époque, Origène était réfugié à Césarée et se trouvait donc à portée d*Antiocbe(Easèbe, fl. £. Vl» 26). — Les historiens comme Baix^nius et Tiilemont ont tenu à placer la rencontre eu 218, parce qu'ils font de Mamsea une chrétienne cl attribuent sa conversion à l'influence d'Origène.

folies impériales (1). Ne serions-nous pas autorisés à supposer que le même Ilippolyte resta en relation avec la cour? Il fut une des principales victimes de la persécution entreprise par Maximîn contre les chrétiens à cause de leur attachement pour Alexandre (2). Peut-être est-ce lui qui, ayant reçu antérieurement la visite d'Origène à Rome, encouragea Mama^a à se faire instruire par le grand docteur d'Alexandrie pendant le séjour qu'elle devait faire en Orient?

Par une singulière contradiction, l'histoire traditionnelle, d'une part, impute au gouvernement d'Alexandre Sévère un certain nombre de martyres chrétiens (3), et, d'autre part, laisse entendre discrètement que le prince et sa mère étaient au fond du cœur convertis k la religion du Christ. Les deux assertions semblent également exagérées. 11 y eut peut-être de ci de là quelque condamnation prononcée contre un chrétien par des autorités locales pour actes de rébellion, mais l'Eglise dans son ensemble n'eut à subir aucune violence. , L'extrême extension qu'elle prit à cette époque confirme la déclaration de Lampride : christianos esse passas est (4). Alexandre laissa chacun libre d'être chrétien et, qui mieux est, d'être chrétien à sa guise. De combien d'empereurs chrétiens pourrait-on en dire autant?

Mais laisser la liberté entière aux chrétiens, ce n'était pas nécessairement se convertira leur religion. A dire vrai, aucun auteur chrétien, en dehors de Paul Orose (5), ne nous dit que

(1) Vide supra, p. 252, noie 2.

(2) En 235, il fut exilé en Sardaigne avec Pontien, l'évèque de Rome. Cfr. Catal. Liberiimus. Le Liber PontificaUs et, d'après lui, Baronius altribuent cette mesure h Alexandre Sévère qui fui tué en mars 235. Avec Tillemont, MM. deRossi et B. Aube, il faut en faire remonter la responsabilité à Maxiroin. — Voyez H. A. Lipsius, Chronologie der Rdmischen Bischôfe (K\e\, 1869), p. 194 et suiv.

(3) En particulier ceux de Calliste ; Galepodius, prêtre; Palmatius , consul ; Simplicius, sénateur ; Sainte-Cécile ; Maxime ; Sainte-Martine ; Asterius à Ostie.

(4) Al. Sev ,22. M. B. Aube, Les Chrétiens dans t empire romain de la fin des Antonins au milieu du iii« siècle, ch. vu (Cfr. Concltision, p. 419 à 420) a fait la lumière complète sur ce point. Voyez aussi Franz Gôrres, Kaiser Alexander Severus und das Christenlhum^ dans Hilgenfeld*s Zeitschrifï fur wissenschaftliche Théologie^ 1877, I, p. 48 et suiv.

Mamsa soit devenue chrétienne ; les historiens ecclésiastiques, à commencer parOrose lui-même, ont tous fait plus ou moins le même raisonnement queTillemonl : « Eusfebe vante la piété et la vertu de Mamsea; un évèque ne peut, sans blasphémer, parler ainsi de ceux qui ne sont pas de la vraie religion; donc on a raison de croire qu'elle était chrétienne (1). » C'est aller un peu vile en besogne. Que Mamaea et Alexandre fussent en plein dans le courant d'idées et de sentiments qui devait amener la société antique au christianisme, il n*y a pas de doute à cet égard. Mais ils étaient encore trop profondément imbus de Tesprit syncrélisle pour se renfermer dans les cadres d'un culte unique. Ils éprouvèrent une certaine sympathie pour le christianisme, pour la personne du Christ plus peut-être que pour les chrétiens. Ils furent, si Ton veut, disciples du Christ virtuellement, parla pureté du cœur, par leur haute et sereine piété, et plus près du Maître que ne le furent jamais de nombreux personnages auxquels on accorde aisément le litre de chrétien. Entre le païen Alexandre Sévère et le chrétien Constantin, Jésus n'eût pas hésité; mais TÉglise avait besoin d'une adhésion directe que ni Mamœa ni Alexandre ne lui ont jamais accordée.

Leur sympathie pour les chrétiens n'en est pas moins très digne d'attention, parce qu'elle prévalut en eux malgré l'opposilion de leurs conseillers ordinaires. Les jurisconsultes, Ulpien en particulier, n'él aient rien moins que bien disposés pour les « troubleurs d'àmes(2), » parmi lesquels ils comprenaient les chrétiens. Obéissant à des préoccupations politiques bien plutôt qu'à des considérations purement senlimcnlales, ils ne voyaient pas sans inquiétude se former au sein de l'État une société aussi puissante que l'Eglise chrétienne, animée d'un esprit de rébellion contre la souveraineté de 1 Etal telle que l'avaient conçue les anciens. Ulpien rédigea un recueil des édits et des ordonnances contre les chrétiens (3).

(i) Hisl. des Emp., III, Alex, Stu., art. 1.

(2) Cfr. Paul, S<în(., V, t. X\I. — Il est curieux qu'Alexandre Sévère crée des chaires à Koine pour ces mômes astrologues que ses leg'sles condamnent (L'impr., AL Sév.^ '^7).

(3) Dans son VU* livre sur les Devoirs du proconsul. Cfr. Lactance, Inst. IMo.. V,ll.

La mansuétude générale qui inspirait leur jurisprudence, leurs appréhensions dans les cas où il fallait traduire en actes énergiques les principes théoriques de leurs décisions législatives, et surtout la volonté bien arrêtée de la vieille impératrice tirent que ces édits, pour être recueillis, n'en restèrent pas moins inappliqués. On flaire sous cette hostilité d*Ulpicn une certaine rivalité entre les conseillers politiques de Mamaea et ces chrétiens qui la fréquentaient, et qui ne devaient pas manquer de tirer parti de Tascendant qu'ils exerçaient sur son esprit mystique (1). Flavianus et Chrestus, le dernier surtout, les deux rivaux d*Ulpien à la préfecture du prétoire, auraient-ils été chrétiens? Ce n'est là qu'une hypothèse. Le nom porté par le second est fréquent parmi les chrétiens.

Tandis qu'Ulpien colligeait les édits destinés à faire disparaître rÉglise du Christ, Alexandre Sévère faisait proclamer par ses hérauts et graver sur les édifices publics Tun des préceptes fondamentaux de la irlorale évangélique : « Ce que tu ne veux pas qu'on te fasse, ne le fais pas à autrui. » Quand la corporation des restaurateurs intercédait auprès de lui pour se faire restituer un emplacement que les chrétiens avaient consacré à leur culte, il refusait de faire droit à cette requête, parce qu'il valait mieux y adorer Dieu d'une façon quelconque que d'y élever un restaurant : Melius esse ut quandocunque illic Deiis colatur qiiam popinariis dedatur{2). Mais quand il voulut élever un temple au Christ, probablement à Tinsligation de ses amis chrétiens, les conseillers jugèrent qu'une pareille concession enhardirait les membres de l'Église jusqu'à les rendre mailrcs de la situation. Ils spéculèrent, semblet-il, avec beaucoup d'habileté sur la faiblesse témoignée par le jeune empereur à l'égard de certaines superstitions traditionnelles; l'ancienne divination fut appelée à la rescousse, et les interprètes du destin répondirent que tout le monde deviendrait chrétien, si l'empereur consacrait la religion nouvelle en élevant un temple officiel au Christ (3).

(1) Dion, LXXX, 2. Lampride (A/, b'et;., 51) a recueilli le bruit des dissentiments entre Ulpien et Aiamsa.

(2) Lampr., 51, 49.

Il ne convient pas d'attacher trop d'importance à la lettre de cet épisode rapporlé parLampride. Mais le fond de l'anecdote doit êlre historique; car nulle part le caractère des relations qui unirent Alexandre Sévère aux chrétiens ne se manifeste plus clairement Le pieux empereur veut bien élever un temple au Christ; mais il n'entend nullement substituer ainsi le christianisme à tous les autres cultes. Si l'érection d'un temple chrétien doit avoir pour conséquence la désertion de tous les temples païens, il préfère ne pas exécuter son projet. Il veut enrichir le domaine religieux, non le restreindre. La même bienveillance qu'il témoigne aux chrétiens, il la manifeste à l'égard des isiaqucs et des sérapiasles, dont il fait décorer les temples. La même admiration qu'il ressent pour certains préceptes de l'Evangile, il l'éprouve pour les pensées de Platon ouïes sentiments de Virgile. 11 aime à fréquenter les temples du Capitole; il a conservé une affectueuse estime pour les augures et pour les aruspices; il veut continuer à célébrer comme un grand jour de fête les Hilaria de la Grande Mère. Les Juifs ne lui paraissent pas des impies ou des ignorants, indignes des grâces que Jahveh leur a prodiguées; il est né sur un territoire qui confine au leur; il leur veut du bien et leur accorde des privilèges ; ce qui ne l'empêche pas de prendre part de grand cœur aux jeux Apollinaires et d'attacher plus de confiance qu'il ne conviendrait à la divination par les sorts (1).

Point d'intransigeance! La paix entre tous les cultes! Car tous ont leur raison d'être historique, et tous sont légitimes du moment que les adhérents y trouvent la satisfaction de leurs besoins religieux. Voilà pourquoi Alexandre Sévère, alors même qu'il aurait eu plus d'énergie et d'autres conseillers, n'aurait pas accompli l'œuvre de Constantin. 11 était trop honnête pour se convertir par raison politique, comme Constantin, et trop sincèrement syncrétisle pour souscrire à l'inlran<^igeance des chrétiens envers les autres cultes. N'importe ! L'Église chrétienne doit peut-être autant à Alexandre Sévère et à ses coreligionnaires qu'à Constantin, non seulement à cause

(1) 26, 43. 27(Cfr. cependant 61), 37, 22, 14.

de la grande tolérauce dont ils firent preuve à son égard el qui lui permit d'acquérir une puissiince sans laquelle Tœuvre de Constantin eût été impossible, mais encore à cause de rimpulsion religieuse d'une nature particulière qu'ils donnèrent au syncrétisme païen, de façon à préparer les esprits au christianisme.

Alexandre Sévère, il est vrai, nous apparaît plutôt comme le représentant que comme l'instigateur de cette nouvelle tendcince au sein de la société païenne. Nous Fétudions en sa personne, parce que c'est sur lui que nous avons le plus de renseignements. Comme les néopythagoriciens du salon de Julia Domna, comme les adeptes du culte d'Êl-Gabal, il rêve une religion syncréiiste universelle; mais au lieu de subordonner tous les cultes à celui d*undieu unique dont les autres ne soient que les lieutenants ou même les doublures, comme le tenta Elagabal, au lieu de personnifier cette religion idéale qu'il concevait dans un révélateur païen supérieur à tous les autres, comme l'avait entendu Philostrate, il chercha la solution dans un éclectisme religieux au cadre très compréhensif, où les grandes pensées, les sentiments élevés, les personnalités et les dieux les plus édifiants de tous les cultes antérieurs étaient juxtaposés plutôt que combinés, de façon que le fidèle passAt de Tun à Taulre pour prendre auprès d'un chacun ce qu'il y trouverait de meilleur. El le trait caractéristique de cet éclerlismc syncréiiste, c'est qu'il confond dans une même adoralion mystique les dieux cl les hommes, pou^ autant que ces derniers ont eu une nature spirituelle supérieure à celle du commun des mortels ; c'est avant tout un culte des hommes divins, des héros, non pas des héros dans Tordre politique ou militaire, mais de ceux qui se sont distingués parmi tous les autres par leur piété, leur élévation de sentiment, leur grandeur d'àme. Le syncrétisme tel que le conçoit et pratique Alexandre Sévère, c'est avant tout le culte des saints du payanisme.

Le fils de Mamaea, en eiïet, fréquentait les temples des divers cultes cl célébrait les fêtes religieuses, quelle qu'en fût l'origine ; toutefois, pour ses dévolions quotidiennes, il avait des oratoires privés dans le palais impérial, où l'on ne trouvait

ni Jupiter, ni Sérapis, ni Baal, ni Mère des dieux, mais les images de ses ancèlros, la représentai ion de quelques-uns de ses prédécesseurs déifiés, choisis parmi les meilleurs, et « les âmes les plus saintes » du passé, parmi lesquelles on nous cile Apollonius de Tyane, Christ, Abraham, Orphée, Alexandre le Grand. Et à côté de cet oratoire il y en avait un antre pour les hommes divins d'une perfection moins accomplie, où Ton remarquait entre autres Virgile et Cicéron(l). C*est là que chaque matin, avant de se consacrer aux nfTaires, il allait se recueillir en présence de tout ce que Thumanilé avait produit de plus noble, de plus grand, de plus beaii et de plus saiut. CV'st là que son esprit mystique, d'une culture raflinée et d'une exquise délicatesse morale, prouvait l'inspiration religieuse dans la communion spirituelle avec toules les grande» âmes qu'il pouvait aimer et vénérer. C'est là qu'il devait se sentir vraiment chez lui, dans la contemplation, dans ces dialogues intimes avec les illustres morts en qui son idéal s'était incarné.

Ce culle intime n'était pas absolument une innovation, mnis plutôt la combinaison, sous une forme nouvelle, de diverses pratiques religieuses familières au pagauisme gréco-romain : le culte des ancèlres ou des Lares, le culte des héros et celui des empereurs déifiés. Son originalité consistait dans la nature même de la combinaison et dans le caractère à la fois mystique et moral de la dévotion qu'il inspirait. 11 y avait déjà des temples aux divi, des panthéons, des autels pour tous les héros de la légende grecque, illustrée par les poèmes homériques, ce livre saint de l'antiquité. Déjà CeNe avait engagé les chrétiens à honorer les sages des temps antiques, tr^U qu'Urphée, Hercule, Anaxarque ou la Sibylle, puisqu'ils éprouvaient le besoin d'adorer un homme en qui la di\inité se fût manifestée (2). M.»is ce que l'on n'avait pa^ encore vu, si ce n'est peut-être dans certains oratoires gnosliqijes, c'était des associations de héros aussi disparates que Jésus-Christ et Orphée, oa Abraham et Alexandre» le Grand, Ils devaient.

(2^ Origèoe, C. Ceis., VU, 53.

semblc-t-il, éprouver quelque étonnenienl à se renconlrer sur le même autel, fùt-il au plus syncrétiste des hommes.

L'association pratiquée par Alexandre Sévère n est cependant rien moins que fantaisiste. On saisit fort bien le principe qui la lui a suggérée. Il a placé dans son oratoire, comme les objets par excellence de son culte, les meilleurs et les plus saints parmi les hommes du passé, ceux qu'il considérait comme ses patrons célestes ou comme les hienfaitmirs de F empire et de ihvmanité^ et auxquels le caractère merveilleux d«* leur vie ou l'apothéose après leur njorl avaient conféré un caractère divin. Voilà ce qui est vraiment nouveau dans le syncrétisme d'Alexandre Sévère; voilà ce qui lui donne un caractère à part, ce qui explique comment le Christ put y trouver place et ce qui permet d'affirmer qu'un paganisme semblable était véritablement le prélude du christianisme.

Il est superflu de démontrer pourquoi, en vertu de ce principe, Alexandre Sévère rend un culte à ses ancêtres. De tous les bienfaiteurs ce sont ceux qui le touchent de plus près ; ils sont, suivant les idées païennes, les protecteurs attitrés de leur pieux descendant, du moment que celui-ci leur rend les hommages auxquels ils ont droit. De même les divi, en tant que ses prédécesseurs sur le trône impérial, sont éminemment qualifiés pour lui accorder une sorte de patronage céleste. Mais il ne les admet pas tous ; ils forment, en effet, une société très mélangée. Il n'accepte que les meilleurs, ceux d'entr'eux qui se sont distingués par leurs vertus, les bienfaiteurs de leurs sujets, à l'exemple desquels il voudrait se conformer. Ici la préoccupation morale est déjà très sensible. Ils doivent être dignes de figurer à côté des âmes saintes — animœ sancliores — qui figurent dans la troisième catégorie, celle des bienfaiteurs de l'humanité. Le choix de ces derniers est le plus caractéristique, car il s'exerce sur tout l'ensemble de l'humanité antérieure. Or quels sont-ils ? A un près ils sont tous des initiateurs religieux, les promoteurs d'une religion morale. Il va Abraham, l'ancêtre du judaïsme, Thonfimo de Dieu dans la haute antiquité. Il y a Orphée, le sage mystérieux à qui les dieux ont révélé le sens caché des choses, l'interprète inspiré de la destinée, le fondateur des Mystères dans lesquels

se déroule tout l'enseignement moral du paganisme (1). Il y a Apollonius, l'homme divin, le prophète du syncrétisme, le réformateur de Thumanilé, l'envoyé des dieux en qui la vie divine s'est complèlement réalisée. Il y a le Christ, en qui la vérité divine s'est révélée, l'envoyé d'en haut, le saint, dan» l'enseignement duquel se trouvent ces paroles immortelles que l'empereur fait graver sur tous les monuments.

Alexandre le Grand seul fait exception, semble-t-il. Lui du moins n'est pas un héros de moralité et de sainteté ; il est le grand conquérant, l'audacieux guerrier dont la gloire est sanglante. Oui, pour nous ;.mais pour le monde gréco-romain et en particulier pour son homonyme du m* siècle, il est devenu une sorte de personnage légendaire, un être prodigieux en qui la sagesse et la vaillance se sont combinées jusqu'à le rendre parfait. Les détails souvent vulgaires de son histoire réelle sont ignorés ou négligés (2). De même que de nos jours encore les hordes transcaspiennes ont conservé la tradition du grand « Roumi » qui apparut autrefois en Asie comme une éclatante personniHcation de la puissance occidentale, de même les peuples de la partie orientale de l'empire romain, les anciens sujets des Ptolémées et des Séleucides, ne voyaient plus dans Alexandre le Grand que le fondateur d'un nouvel ordre de choses, l'homme surnaturel qui, le premier, avait établi en Orient la domination de l'Occident et, avec elle, une civilisation nouvelle.

Dans cette société du ni* siècle où le sentiment purement romain avait disparu, dans ce monde cosmopolite où Grecs et

(t) Voir sur le rôl^ d'Orphée comme fondateur des Mystères : Clément d'Alex., Frotrepi., I, 3 et 20; VII, 74 ; Origène, C. Cels , VU, 53; Justin, lïist., XK 7 : Hérodote, H, 81 ; Diodore de Sicile, IV, 25 ; Pausanias, IX, '-M), 4 ; Alhénagore, 17, 18 ; Eiisèbe, Prasp. ci?., I, 6, 4 et 9, 12 ; II, 1, 23 et siiiv. ; m, 1,1; X, 4, 1 et 10. — Dans les catacombes chrétiennes le Christ, en quaiilé d'initiateur aux véritables mystères du salut, est représent»^ .-ous les traits d Orphée (Cfr. Roller, Les Catacombes^ I, p. 244, pi. XXXV 1). Voyez aussi Aruobe, Adv, GenU, V, 26; Tatien, Cohort. ad QenteSy au début.

(j) Voyez ce que Lampride dit d'Alexandre Sévère (oh. 30) : « Legit 0t vitum Alexandri quein prœcipue imilatus est; elsi in eo condemnabat ebrietaletn et crudeliiutem in amicos ; quanivis utrumque defendatur a bonis scriptoribus, quitus ssepius ille credebat, »

Romains no se distinguaient plus guère les uns des autres, on en arrivait peu à peu à considérer Alexandre le Grand, le conquérant dont les victoires avaient ouvert l'Orienta la civilisation grecque, comme un précurseur de Tempire romain. Les empereurs voyaient en lui un ancêtre, et Télément merveilleux de son histoire achevait de lui donner le caractère surnaturel qui convient à un être divinisé. Ainsi, tout en conservant son prestige de guerrier incomparable, il était de-, venu peu à peu un des granils bienfaiteurs de rhumanité, le modèle accompli du prince parfait, aussi remarquable par sa vertu que par son courage ; et pour les mystiques du syncrétisme, cette perfection même impliquait la sainteté. Il avait des temples qui lui étaient spécialement consacrés et dans lesquels on célébrait des fêtes en souvenir do lui {{). Lorsqu'un aventurier s'imagina de traverser TAsie-Mineure et laThrace, en se faisant passer pour une apparition du grand Macédonien sous forme de Bacchus, personne ne fut étonné de cette identification entre le héros et le dieu (2). L*adoration des héros était alors à Tordre du jour (3). Caracalla était passionné pour Alexandre le Grand et ne sh lassait pas plus de célébrer sa mémoire que de chercher à l'imiter (i). Il avait sa place marquée d'avance dans Toraloire du dernier des Sévères.

La dévotion extrême que le jeune prince témoignait au héros macédonien s'explique d'iiilleurs parune raison personnelle. Ils portaient le même nom. La tradition veut que Julia Mamaeaait mis au monde son fils, à Césarée, le jour où Ton commémorait la mort d'Alexandre le Grand dans le temple qui lui était consacré auprès de cette ville (5). Kn souvenir de cette coïncidence il aurait été nommé Alexandre. La tradition est-elle véridique? Use pourrait bien qu'elle ail été inventée après coup pour complaire au prince enthousiaste d'Alexandre le Grand. Le fils de Mamœa, en eiïet, ne semble pas avoir porté le nom d'Alexandre dès son enfance ; Dion Cassius

(1) Lampr., AL Sev., 5 ; Hérodien, IV, 8.

(•J) Vide supra, ch. V, art. 2.

(^) Lucien, Deor, Conc, 11 ; Philostrate, Heroica, 20 (voir ce qui est dil sur les hommages rendus à Achille.).

(4) Hérodien, ibidem; Dion, LXXVII, 7.

(5) Lampr.» 5.

l'appelle Bassianus ci Hérodion le nomme Alexianus. Ce dernier auteur prétend même que le nom dAlexianus fut changé en celui d'Alexandre sous le règne d*Elagabal, sur les instances de Julia Mœsa, uniquement parce que ce nom d'Alexandre était cher à Caracalla. Il insinue que Thabile grand*mère n'aurait pas été fâchée de faire passer Alexianus, de même qu'Elagabal, pour un fils naturel de Caracalla. Quelle que soit la version historique, le résultat est le même : soit à la naissance, soit au début de l'adolescence, le iils de Julia Alamœa fut revêtu du nom honoré d'Alexandre et mis pour ainsi dire sous le palronage de cette grande mémoire. On comprend aisément quelle impression lit un pareil baptême sur Tesprit mystique du jeune prince. Alexandre le Grand dut être pour lui, à côté de sesancêlres etde ses prédécesseurs sur le trône impérial, un génie protecteur, c'est à dire suivant les idées du lem|»s un inspiraleur et un bienfaiteur (I). N'élaitîl pas naturel qu'il se recueillît auprès de lui pour les mêmes raisons qui ramenaient aux pieds d'Orphée, d'Apollonius ou du Christ?

Ce qui prouve bien qu'il ne suffisait pas d'êlre un grand homme pour entrer dans son oratoire, mais qu'il y fallait encore la consécration d'une vie merveilleuse ou d'une apothéose, l'auréole de la légende, c'est que Virgile et Cicéron, et avec eux sans doute les piincipaux classiques de la Grèce et de Rome, sont relégués au second plan, dans le deuxième oratoire, destiné aux sainis de moindre dignité. La légende de Virgile n'est pas encore formée comme elle le sera plus tard, par exemple dans la société que nous font connaître les Saturnales de Macrobe. Il est béatifié, mais non encore canonisé.

Les tentatives de réforme du paganisme entreprises par les amis de Julia Domna et par l'empereur Elagabal ont échoué. L'œuvre religieuse d'Alexandre Sévère n'a pas réussi davantage; car, d'une part, le paganisme avait besoin d'une plus grande concentration pour se défendre contre le christianisme envahissant et, d'autre part, le latidunarisme illimité d'un

(1) Voyez Censorinus, De Lie natali, 3.

empereur bien disposé pour toutes les religions excluait d'avance toute propagande en faveur de son culte des saints. En religion comme en politique il manqua de décision. L'oratoire d'Alexandre Sévère disparut avec lui ; mais les tendances religieuses qui en avaient inspiré la formation, subsistèrent, et ce sont elles qui, sous une autre forme, s'emparèrent d<' l'humanité civilisée. Les m»^mes besoins, les mêmes aspirations auxquels répondait le syncrétisme d'Apollonius se retrouvent ici, mais avec plus de douceur et pins de mysticité, avec moins de formalisme. La religion d'Alexandre Sévère est la forme la plus pure du syncrétisme païen; on ne saurait guère en contester le caractère hautement moral.

Une semblable religion ne pouvait convenir qu'aux esprils distingués et ne pouvait produire que de bienfaisanles émotions. Mais il lui manque la puissance de vie sans laquelle une religion ne se propage pus. C'est un agrégat sans consistance, sans principe organique. La tolérance est la plus belle des vertus, mais elle ne suffit pas à constituer une religion. Le dernier mot de la sagesse est de savoir comprendre toutes choses, de saisir les éléments de vérité qui se trouvent dans toutes les philosophies, dans toutes les religions, dans toutes les civilisations, mais non pas de jeter ces éléments pêle-mêle, au hasard, dans le même sac, en s'imaginant qu'il en sortira la vérité complète. De ce que Ton comprend et respecte les sentiments et les pensées de son prochain, il ne s'ensuit pas qu'il faille encourager indistinctement tous ces sentiments et toutes ces pensées. La vraie largeur d'esprit, la vraie tolérance n'impliquent pas lo laisser-aller et rindifTérence. Je puis reconnaître à mon prochain la pleine et entière liberté de croire autrement que moi, m'expliquer les raisons qui le font croire ainsi, et néanmoins combattre avec toute l'ardeur de ma conviction contraire ce qui me paraît être son erreur.

Alexandre Sévère crut à tort que Ton pouvait à la fois fêler les Hilaria de la Grande-Mère et se recueillir en présence du Christ, vénérer Abraham et sacrifier au Capîlole. Entraîné par son idéalisme et par sa bienveillance innée pour tout ce qui se présentait à lui comme religieux, il se fit illusion à lui-

même sur la possibilité de combiner ces divers culles; mais après lui les éléments disparates de sa conceplioo religieuse devaient se désagréger immédiatement, parce qu'en dehors de la généreuse sympathie qu'ils inspiraient au jeune empereur il n'y avait aucun lien qui les retint ensemble.

Ceux qui comme lui éprouvaient le besoin d'adorer un idéal moral, une incarnation du divin, un héros de sainteté, se retournèrent de plus en plus vers le Christ, dont la légende naissante, formée à Timage même de cet idéal, offrait, bien mieux que les légendes païennes inspirées originairement par d autres tendances, une satisfaction à leurs cœurs. Alexandre Sévère les avait conduits jusqu'au seuil du temple. Les cadavres des martyrs, pendant la fin du m® siècle, comblèrent le fossé que la majorité n'osait pas franchir, et à mesure que l'oratoire d'Alexandre Sévère, le petit sanctuaire à la lueur voilée et mystique, se transforme en grand temple, ouvrant largement ses portes au grand jour, à mesure aussi la figure du Christ, se dégageant des compromissions avec Orphée, Apollonius et Alexandre le Grand, s'élève au-dessus de ces héros de l'antiquité pour obtenir de l'Église triomphante la glorification suprême.

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