CHAPITRE U
LES ÉLÉMENTS d'oRIGINE ORIENTALE DANS LE SYNCRÉTISME
DU lU® SIÈCLE
Attrait exercé par les religions orientales. Causes de leur succès.
Les anciens dieux de la Grèce et de Rome, le culte des divins Augustes, la foule des Génies, des Démons et des abstractions divinisées ne suffisaient pas à la satisfaction des besoins religieux multiples qui agitaient la société romaine du m* siècle. Après avoir épuisé toute la sève de ses propres principes philosophiques et religieux, après avoir donné à sa propre tradition religieuse tous les développements dont elle était susceptible, cette société, avide d'émotions et de croyances, se livrait avec passion à la pratique des nombreux cultes orientaux qui s'étaient successivement implantés dans la capitale.
Leur introduction à Rome ne datait pas de la veille. Depuis longtemps déjà la population mélangée qui de bonne heure afflua vers Rome, et les Romains authentiques eux-mêmes, éprouvaient un faible pour les cultes de la Phrygie, de TÉgyple et des autres pays orientaux, tandis que de zélés propagandistes s'efforçaient de prendre pied dans la grande ville. La légende d'Énée à laquelle les Romains rattachaient les origines de leur patrie, attira peut-être leur attention vers Je mont Ida et vers les cultes phrygiens (1). Dès l'an 20S, en
(1) Voyez au sujet de cette curieuse légende l'ouvrage de M, J.-A. Ilild : Ln Légende d^Ènée, Paris, 1883.
effet, avant la fin de la seconde guerre punique, une députalion officielle avait été envoyée au roi Atlale de Pergame, pour qu'il autorisât les Romains à transporter chez eux la pierre sacrée de la Grande Mère Idéenne (1). Alors commence la période des grandes conquêtes en Afrique, en Macédoine et en Asie; les rapports avec TOrient deviennent plus fréquents; les hommes et les dieux subissent l'attraction irrésistible de la cité victorieuse. L'un après l'autre les dieux de l'Egypte, de la Phrygie, de Carthage, de la Syrie s'établissent dans les faubourgs et s'efforcent de pénétrer jusque dans Tenceinte sacrée de la ville. L'autorité les chasse et les proscrit; ils reviennent à la charge avec une infatigable constance. Ceux-là même qui sont chargés de les tenir à l'écart, leur font des concessions, tantôt par raison politique, tantôt par sympathie ou par superstition. Depuis la mort de Tibère les mesures de proscription languissent; les dieux étrangers affluent en nombre toujours plus grand et acquièrent une autorité toujours plus considérable. Au m® siècle ils sont à Rome comme chez eux; la Rome païenne est déjà la capitale religieuse du monde (2).
Comment aurait-il pu en être autrement dans une société cosmopolite où les Orientaux dominent? Ce ne sont plus seulement de misérables esclaves syriennes qui initient leurs maîtres aux voluptés et aux superstitions de l'Orient (3), ou de simples négociants alexandrins qui importent les dieux égj'ptiens avec les marchandises du Levant. Au ni» siècle, Alexandrie et Antioche sont des capitales qui disputent à Rome la palme de la beauté et de la civilisation; elles constituent des centres de vie, indépendants de Rome, et rayonnent sur le monde entier. Les relations commerciales se sont multipliées à tel point que d'un bout à l'autre de l'empire il se produit un perpétuel échange de marchandises, d*idées et de
{{) Tite-Live, 29, 11.
(2) Voyez la curieuse déclaration de Minucius Félix : <i hœc tamen JEgyptia quondam, nunc et sacra Rojnana sunt » (Ociav., 22). Cfr. Tertuliien, ApoL, 6; Arnobe, Adv. gcnt., 2, 73. Quel contraste avec Cicéron, De Nat. Beor.y 19 (47). Voyez aussi Gaston Boissier, La lid, Rom., I, p. 399.
(3) Horace, Sa(., I, 2, 1. Déjà Marius a une prophétesse syrienne (Plularque. Mar., 17),
croyances. Les voyages, facilités par les nombreuses et excellentes routes établies dans tout l'empire et bien entretenues par les Sévères (1), sont devenus très fréquents (2). Dans les ports et dans les centres commerciaux se rencontrent des hommes de tous pays. Jamais le commerce n'a connu aussi peu d'entraves, et jamais les migrations d'un pays à l'autre n'ont été aussi faciles que dans cet empire qui comprend tous les pays civilisés. Aussi voyons-nous les Orientaux se transporter partout et amener partout avec eux leurs divinités particulières (3). Les esclaves, les artisans, contribuent de leur côté, dans l'intérieur des familles ou par l'influence des rapports de bon voisinage, à répandre leurs rites et leurs croyances. Enfin, les soldats, en grande partie originaires des provinces orientales, promènent à travers l'empire, jusqu'aux frontières du Nord et de TOuest, les cultes de leur pays natal, et sèment partout sur leur passage des inscriptions qui nous apprennent encore aujourd'hui à quel point ils y restaient fidèles.
L'épigraphie, en effet, révèle par des témoignages irrécusables l'exti'ème dispersion des cultes orientaux par Tentre-
(1) Voir les nombreuses iDscriplions mentionnant les routes et les ponts qu'ils ont restaurés.
(2) Cfr. Friedlœnder, Siiteng, Roms, première partie du second volume. Voyez, par exemple, combien Philostrate fait voyager Apollonius de Tyane.
(3) Le commerce a été de tout temps le meilleur des missionnaires. Déjà chez les Grecs de nombreux cultes orientaux avaient été introduits par des négociants et des marins. On consultera avec fruit à cet égard Touvrage de M. P. Foucarl, Des Associations religieuses chez les Grecs (Paris, Klincksieck, 1873), p. 131, p. 160. Voici un seul exemple de cette extrême dispersion des cultes orientaux. On trouve des inscriptions en l'honneur d*Isis jusqu'en Germanie (Orelli, 1892), en Norique (C L X., III, 4809 et 4810), et en nombre très considérable en Espagne (C. L L,, II, 33, 981, 2416, 3386, 3387, 3730, 4080, 4491), en Italie (C. I. L., V, 10, 484, 517, 779, 1869, 2109, 2796, 2797, 3229-32, 8222-8229, etc., Mommsen, Inscr. R. Neap,, 444, 701, 1090, 2243, 3549, 4833, 5704, 6311, etc.). Cfr. Marquardt, Rom. Staatsv.y III, p. 78, où Ton trouve la liste complète des inscriptions. En Grèce et le long des côtes de l'Asie Isis avait de nombreux sanctuaires. Voyez l'énumération des autels élevés à Isis et à Sérapis en Gaule, dans l'ouvrage de M. Georges Lafaye : Histoire du culte des divinités d'Alexandrie, Sérapis, Isis, Harpocrate et Anubis hors de l'Egypte depuis les origines jusqu'à la naissance de VÊcole néoplatonicienne (Paris, Thorïn, 1884), p. 162-163.
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mise des soldats. Ainsi le Jupiter de Dolichè, un dieu solaire syrien, très populaire dans Tarmée, est honoré dans onze inscriptions de Dacie, treize de Pannonie, quatre de la Norique et de la Rhétie, quinze de la Germanie et de la Gaule, huit de la Bretagne, trois de Numidie, une de Dalmatie; en Italie, vingt-neuf inscriptions se rapportent à lui, dont vingt et une à Rome où il a des temples sur TAventin et sur TËsquilin (1). Un tribun de cohorte de la Bretagne, promu par Tempereur, exprime sa gratitude dans une belle inscription à la Déesse Céleste qu'il identifie avec la Mère des dieux, Gérés et la Déesse Syrienne (2). Des porte-enseigne d'Aquilée, appartenant à des légions difîérentes, commémorent dans une inscription dédiée à Milhra, une lustration qu'ils ont pratiquée sur deux primipilaires (3). Des soldats de la première légion auxiliaire en Pannonie érigent un sanctuaire au dieu solaire Alagabal (4). En analysant les recueils d'inscriptions nous pourrions remplir plusieurs pages de citations analogues.
A Rome même les diverses causes qui contribuaient à répandre les religions orientales à travers l'empire, agissaient avec plus de force qu'ailleurs. Les marchands, les artisans ou les esclaves s'y concentraient en plus grand nombre. Les soldats orientaux y furent plus nombreux depuis le moment où les prétoriens ont été désarmés et licenciés par Seplime Sévère pour être remplacés par l'élite des légions provinciales. A Rome comme en province, de nombreuses inscriptions attestent la popularité des divinités de l'Orient dans le monde militaire (o). D'autre part, les Orientaux siègent au Sénat sous
(1) Cfr. Friftdlœnder, SiUeng. Roms, III, p. 502, etl'étude de F. Hettner, De Jove Dolicheno (Bonrt, 1877).
(2) Inscr. de Carvoran, C. I. L., VII, 759.