‹ La religion à Rome sous les SévèresChapitre 8 sur 41 · SI · texte numérisé non relu

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le règne de Seplime Sévère; ils sont les maîtres dans les conseils du prince ; ils montent sur le trône en la personne d'Elagabal ou d'Alexandre Sévère.

Les jurisconsultes peuvent à loisir édicter des mesures contre tous les charlatans qui exploitent la crédulité publique au nom de quelque divinité d'importation orientale (1); la foule ne s'en laisse pas moins prendre à leurs grossières superstitions, auxquelles les mesures prohibitives donnent l'attrait du fruit défendu sans effrayer personne, puisqu'on ne les applique pas. Déjà le fait seul qu'ils distinguent entre les cultes orientaux proprement dits et les charlataneries des prêtres ou magiciens irréguliers qui les exploitent, nous montre combien les cultes réguliers étaient considérés : auparavant on les confondait dans une même réprobation. Dès lors, au contraire, ceux-ci passent pour plus élevés et plus sacrés. Ils frappent l'imagination ; ils répondent à certaines aspirations religieuses nouvelles, que le paganisme classique ne satisfait pas, et sur lesquelles nous reviendrons lorsque nous analyserons la nature du sentiment religieux dans la société romaine du m® siècle. Ces Orientaux, que Grecs et Romains avaient taxés de barbares, se sont trouvés en possession d'une civilisation propre qui ne le cède pas toujours à celle de Rome. Nous faisons de nos jours, dans des proportions plus restreintes, la même expérience en découvrant les anciennes civilisations de TAsie que naguère encore nous traitions de barbares. .

Il a déjà été dit combien les collèges et les associations de toute nature contribuèrent à maintenir le culte des anciens dieux gréco-romains. Les dieux de TOrient eurent des auxiliaires non moins précieux dans leurs clergés respectifs. A Rome et en Grèce il n'y avait pas eu de caste sacerdotale ni même de clergé proprement dit ; le sacerdoce y était considéré comme une magistrature (2) d'un genre spécial, excepté dans certaines fonctions telles que celles des Vestales ou des

(1) Paul, Sent. y 1. V., t. XXÏ, surtout § 2 : Qui novas et tisu vel ratione incognitos reliyiones inducunt ex quitus animi hominum moveantury honestiores deportanlur, humiliores capite puniuniur.

(2) M. Mommsen (Staatsrechtj II, 2, p. 17) a très justement déûni la distinctioo entre la magistrature et le sacerdoce chez les Romains.

trois flammes supérieurs. Encore avait-on été obligé de 1 donner un caractère de plus en plus laîqne sous peine de plus trouver de candidats il). Très souventles officiants étai des magistrats qui, la cérémonie terminée, redevenaient ministrateurs, jurisconsultes ou guerriers: les corporati religieuses, telles que les collèges des Saliens, des perci, etc., se composaient de citoyens ayant chacun sesfc tions dans la société civile. Les cultes orientaux, au contra eurent leur clergé dont la fonction unique consistait à faii service des dieux (2). C*est là une dilTérence capitale et qui toute à ravantage des religions nouvelles. En séparani prêtrise des fonctions administratives ou politiques, elles r paient le lien qui rattachait dans le monde païen chaque i gion à une région ou à une cité particulières ; elles devena susceptibles d*universalisme. Or, il est é\îdent que dans société cosmopolite comme celle du ni« siècle, une relij avait d*autant plus de chances de succès qu'elle était ] universaliste. De plus, un clergé dont les membres n'ont d'autre intérêt que celui de leur culte, sera nécessairen non pas plus croyant ou plus zélé dans Taccomplissemenl ses fonctions, mais plus ardent à la propagande, puisque 1 térét de son Dieu se confond avec le sien propre. De là l'a] rition dans notre monde occidental de la propagande prêtre, bien distincte de celle de Tapùlre ou deTenthousia Tous ces prêtres orientaux furent d'ardents propagandis qu'ils fussent serviteurs de la Grande Mère ou d'Isis, d< Déesse Svrienne ou de Mithra.

Tandis que les principaux sacerdoces à Rome étaient re Tapanage des patriciens, les rangs du clergé dans les religi orientales furent ouverts aux hommes de toute conditioi même aux femmes (3). Les riches aflranchis, les femmes

(1) Marquardt, Riim, Staatsv,, ÏII, p. 119.

(2) On pourrait sans doute nous citer plus d'un prêtre de ces c orieniaux qui exerçait probablement, outre ses fonctions sacerdol quelque autre profession. Mais la fonction sacerdotale était pour li principale, il en vivait, et le plus souvent elle était assez absorl pour qu'il ne lui resldt guère de temps à consacrer à d'autres occupai

(3) Yoyei, p. ex,, C, l. L., III, 3479 et 3415 où des affranchis sont parmi les Pères et les Lions du culte de Mithra.

plus zélées pour les choses religieuses, profitèrent grandement de ces facilités; elles apportèrent ainsi aux divinités orientales l'appui d'une influence et d'une activité que Tonne trouvait plus, au même degrés dans aucune autre classe de la société, et dont nous avons déjà constaté l'importance en mentionnant les associations vouées au culte des Divins Augustes.

A côté du clergé régulièrement constitué, c'est-à-dire chargé du sacerdoce par une association régulièrement organisée et attaché à un sanctuaire particulier (1), il y avait encore dans la plupart de ces religions orientales une sorte de bas clergé irrégulier, qui colportait sa marchandise religieuse à peu près partout et qui frayait avec le bas peuple comme les moines mendiants du moyen âge. Le premier venu, en effet, pouvait se constituer prêtre de quelque dieu étranger ; il n'en coûtait ni étude ni préparation religieuse ; pas besoin de consécration ni d'une sanction officielle quelconque. Il suffisait d'avoir de l'assurance et de savoir exploiter la mine inépuisable de la crédulité publique. Les prêtres ambulants de la Déesse Syrienne, décrits par Apulée dans le huitième livre de ses Métamorphoses, les prêtres mendiants de Bollone et d'autres, parmi lesquels se trouvaient des gladiateurs ruinés (2), les Galli errants de la Grande Mère sont les échantillons les mieux connus de ce clergé d'aventure et d'aventuriers.

Ajoutons à toutes ces forces de propagande l'influence des nombreux fidèles que les divers clergés se rattachaient d*une manière plus intime par d'habiles initiations à de mystérieuses doctrines, la bienveillance de plusieurs empereurs pour des cultes où l'on ne manquait pas de leur rendre dûment hommage (3), le prestige exercé par le faste des sanctuaires et des cérémonies religieuses (4). En réunissant toutes ces conditions

(1) Voyez Paul, Sent. y V, 21,

(2) Juvénal, Sat., VI, 105.

(3) Apulée alleste qu'à la fin de la cérémonie en Thonneur d'Isis rofficiant lisait des prières pour le prince {Métam.y II, p. 352-54, éd. Panckoucke. BibL lat. fr.). Voyez aussi C. ï. i., VI, 410 et 419 (autels à Jupiter Dolicène pour Sévère et sa famille) ; VF, 738 (sanctuaire de Mithra en l'honneur des victoires de Sévère) ; III, 4560 (autel à Jupiter Sérapis à Vindobona en l'honneur de Sévère), etc.

(4) Voyez, p. ex., la description du temple de la déesse Syrienne à

de succës nous nous expliquons aisément comment les religions orientales constituèrent un des éléments les plus importants de la situation religieuse à Rome, à la fin du n* et au commencement du in* siècle.

LeR Divinitrs alexandrines.

De tous les cultes orientaux pratiqués par la société romaine de cette époque, le plus populaire et le plus universellement répandu était le culte d'/sis. Le nombre des temples qui lui étaient consacrés à Rome, depuis le célèbre monument du Champ de Mars où elle était adorée sous le nom dlsis Campensis jusqu'au grand sanctuaire d'Isis et de Sérapis élevé par Caracalla non loin du Colisée, témoigne en faveur du nombre de ses fidèles (1). Déjà au i" siècle son culte dut être fort répandu en Italie, vu la quantité d'inscriptions et de représentations qui la concernent dans les ruines de Pompéi. Les empereurs eux-mêmes, malgré leur titre de grand pontife, oubliaient les décrets promulgués autrefois contre la déesse égyptienne (2) et donnaient Texemple de la dévotion à son égard. Commode se faisait raser la tête pour prendre part aux cérémonies des Isiaques et porter Anubis (3); Pescennius

Hiérapolis, par Lucien (De Bea Syra, 30 et suiv.) ; la fête du printemps en rhonneur d'Isis dans Apulée (Mrtam., XI, p. 336 et suiv.). Pour juger du prestige exercé par le luxe oriental sur les Romains, et plus encore sur les Romaines, on peut consulter Valère Maxime, IX, 1,3; Tite-Live, XXXIX, 6, 7; Jjvénal, Sat,, VI, 298-300 ; Plinp, Hist.Nat., XXXIII, 148.

(1) Cfr. Preller (Jordan) Rom. Myth., II, p. 380, note 3, et Georges Lal'aye, Hist, du Culte des Div. d'Alexandrie y p. 200 et suiv.

(2) Tertullien, Apol.fi ; Ad nat., 1, 10 : Arnobe, Adv. gent, 2, 73 ; Dion, 40, 47 ; 42, 26 ; 54, 6 ; Tacite, Ann., 2, 85.

(3) Lampride, Comm,^ 9.

Niger, avec les amis de Tempereur, figurait dans les processions (1); Caracalla lui élevait partout des temples magnifiques et ajoutait à son culte déjà luxueux un faste jusqu'alors inconnu (2); Alexandre Sévère ornait les sanctuaires dlsis et de Sérapis des emblèmes mystiques chers à leurs adorateurs (3). Par la multiplicité de ses attributs, Isis attirait des fidèles de toute condition, de toute profession, de toute nationalité; les femmes plus encore que les hommes lui étaient dévouées.

Elle résumait, en effet, les fonctions qui avaient été dévolues autrefois à plusieurs déesses distinctes; elle était à la fois une Junon, une Cérès, une Proserpine, une Vénus, et sous toutes ces attributions elle restait la personnification du principe de la vie dans la nature, la déesse de la fécondité. Tout autour du bassin de la Méditerranée elle était la déesse favoritedes marinset des trafiquants, protectrice du commerce, patronne de la navigation (4). C'était alors comme aujourd'hui la bonne part; de nombreux témoignages nous apprennent que les temples dlsis, par le nombre et la variété de leurs ex-voto^ auraient pu soutenir la comparaison avec les sanctuaires les mieux garnis de Notre-Dame de la Garde, son héritière des temps modernes. Les marins ont toujours été superstitieux. Isis était aussi considérée comme déesse de la lune, de la terre, comme protectrice des sépultures (3). Mais aucune fonction ne lui valait autant de prestige que celle de patronne des fonctions féminines. Elle personnifiait Télément féminin duns la nature (6); elle protégeait les femmes aux heures douloureuses de Tenfantement (7) ; elle veillait au nouveau-né; elle était ainsi la déesse de Tamour fécondant, et elle devint bientôt l'initiatrice des âmes à la vie future (8).

Malgré les pénitences et les pratiques ascétiques aux-

(1) Spartien, Tescenn, Nig.j6.

(2) Spart. Carac, 9.

(3) Lampride, AL Sev., 26.

(4) Pausanias, II, 4, 6; Juvénal, Sat., XII, 28. Les inscriptions à Isis Marine dans le Corpus,

(5) Flutarque, De Is. et Os,, 52, 32, 38; Diodore de Sicile, I, 25.

(6) Plutarque, Ibid., 53, 58, 64; Apulée, Métam , XI, p. 324.

(7) Voyez, p. ex., C. i. L., II, 3386, Isis puellaris.

(8} Cfr. la fin du discours d'Isis à Lucius dans les Métam., d* Apulée, XI, p. 3^2 à 334.

— séquelles la déesse astreignait ses fidèles adoratrices, il ne parait pas que ses temples aient joui d'une grande réputation de sainteté. Les pratiques de la dévotion s'accordent fort bien avec les entraînements de la mondanité, et ce n'est pas seulement dans les sanctuaires dlsis que le système des pénitences extérieures, mécaniques, a plutôt encouragé que prévenu les désordres moraux. Cependant il y a de bonnes raisons pour admettre que les reproches de cette nature^ mérités au i*' siècle (1), le furent de moins en moins dans les temps ultérieurs, que le culte dlsis se purifia à mesure que ses prétentions à l'hégémonie religieuse s'accrurent et que, d'autre part, la société romaine fut attirée davantage par Tidéal de la sainteté. Le langage véritablement élevé dans lequel Apulée s'exprime on parlant d'Isis, les faveurs d'un prince aussi foncièrement moral qu'Alexandre Sévère, même rattachement superstitieux d'un Caracalla nous montrent qu'au ni* siècle les prêtres dlsis cherchaient à propager leur culte, bien moins en favorisant l'inconduile de leurs pénitentes qu'en affichant des prétentions à la sainteté et à la possession de révélations d'un ordre supérieur. Ces prêtres égyptiens eurent de tout temps un remarquable talent pour accommoder leur religion aux circonstances.

Ils étaient nombreux, depuis le grand-prêtre ou prophète jusqu'aux chantres qui formaient le chœur dans le temple de Sérapis (2), en passant par les prêtres et les stolistes, chargés de faire chaque jour la toilette dlsis, — car on la recouvrait de vêtements et de bijoux comme encore de nos jours certaines madones dans les églises italiennes et espagnoles (3). Les scribes veillaient aux livres sacrés et lisaient les prières. A côté du clergé proprement dit, les zacores et les néocores veillaient à Tentrelien des temples et à la préparation maté-

(1) Tibulle, I, 3, 23 et suiv. ; Ovide, Ars. «m., I, 77; III, 393; Juvénal, VI, 489; Josèphe, A«^, XVIIl, 3, 4. Voyez cependant Minucius Félix, Octav., 25. Juvénal, IX, 22 à 26 et Tertullien, ApoL, 15, montrent que les autres lieux de culte abritaient également des scandales. L*acx:usation ne retombe donc pas seulement sur le culte dlsis.

(3) C. /. L., II, 3386, énumération d'un trésor offert à Isis par une grandmère en l'honneur de sa petite-fille.

rielle des cérémonies, tandis que des canéphores, le plus souvent des femmes, portaient les corbeilles sacrées. Dans les grands sanctuaires le nombre des serviteurs parait avoir été très considérable (1).

Matin et soir les prêtres célèbrent le culte. Le matin, dès que les portes du temple sont ouvertes, le voile blanc qui cache la statue de la déesse est écarté; les fidèles s'approchent pour dire leurs prières matinales; le prêtre fait le tour des autels, célèbre un sacrifice, accomplit les saints mystères avec les oraisons d'usage et répand d'un vase consacré une eau qu'il a prise aune fontaine secrète (2). Les prêtres ont la tête rasée; ils ne portent jamais de laine, parce que c'est un produit animal qui les souillerait. Ils sontvêtus de lin blanc, et ils observent divers genres d'abstinence (3). Les initiés se font, eux aussi, raser la tête (4) pour prendre part à toutes les cérémonies et aux banquets des pastophorcs (5). Les femmes se rendent au temple, les cheveux épars, pour chanter en chœur les hymmes sacrés en l'honneur de la déesse. Chaque usage, chaque pratique a une valeur mystique et répond à une pensée raisonnable. Comme Plutarque, les croyants du ni* siècle sont convaincus que les moindres détails du culte dlsis sont fondés sur la raison et disposés en vue d'une action morale (6), d'autant plus que, comme pastophores, ils ont été instruits des vérités supérieures que la déesse révèle à ses élus, tandis que Plutarque, dans son traité de Iside et Osiride, en est réduit le plus souvent à discuter le sens précis des nombreuses cérémonies symboliques.

Outre les offices réguliers, il y avait à certaines époques de l'année des fêles en l'honneur d'Isis, les deux principales au printemps et en automne, pour célébrer l'ouverture de la navigation et pour commémorer la mort et la résurrection d'Osiris-Sérapis. Celte dernière ressemblait à toutes les fêtes

(1) On trouvera tous les détails dans Touvrage déjà cité de M, G. Lafaye, p. 131 et 8uiv. (le chapitre relatif au sacerdoce).

(2) Apulée, Métam,y XI, p. 358 et 364.

(3) Plutarque, de Is. et 05., 4 à 8.

(4) Lampride, Comm,, 9.

(5) Apulée, Afétom.,XI, p. 382.

(6) Plut. J6id., 8.

du cycle mythologique des Adonis ; elle commençait par les manifestations d'un violent désespoir et se terminait par des excès de joie exubérante {1\ Quant à la première, Apulée nous en a donné une description détaillée. Pour saisir le prestige exercé de son temps par les cérémonies isiaques, rien ne vaut la lecture de ce passage du rhéteur africain. En voici le résumé :

Une longue et brillante procession se dirige de Corinthe vers la mer pour vouer à la déesse le vaisseau sacré. En tête marchent des personnages costumés qui représentent évidemment les diverses professions sociales : un soldat, un chasseur, un gladiateur, un magistrat, un philosophe, et d*autres qui semblent être la caricature des héros de la légende grecque, par exemple, un singe personnifiant Ganymède, un àne emplumé suivi d'un vieillard représentant Pégase et Bellérophon. Derrière ces personnages, médiocrement respectueux, vient un groupe de femmes vêtues de blanc, tenant des attributs delà déesse, semant des fleurs ou répandant des parfums ; les unes portent sur le dos des miroirs retournés pour que la déesse puisse voir le cortège qui se déroule derrière elle ; les autres ont à la main des peignes d'ivoire et font semblant de coiffer Isis. Ensuite défilent successivement la foule avec des lanternes, des torches et des emblèmes religieux, les porteurs d'instruments de musique, des joueurs de flûte et de chalumeau, un chœur de jeunes gens distingués chantant un hymne composé pour la circonstance, et des musiciens voués à Sérapis avec leurs flûtes recourbées. Les initiés, hommes et femmes, forment un groupe spécial. Ils portent des robes de lin blanc et tiennent entre leurs mains un sistre de métal. Les femmes ont jeté un voile blanc sur leurs cheveux parfumés et les hommes sont tonsurés au point que leur crâne en parait luisant. Aux initiés succèdent les pontifes avec la longue robe blanche qui leur pend jusqu'aux talons. Le premier porte une lampe d'or en forme de gondole ; le second, deux petits autels symbolisant la protection et la providence dlsis ; le troisième, le rameau de la victoire et le caducée de la paix ; le quatrième

(1) Lactance, Inst, Z)â'., 1, 21 (il identifie Osiris avec Sérapis et considère celui-ci comme le fils d'isis). Minucius Félix, Octav., 22.

porte un symbole de la justice — un bras gauche avec une main ouverte — et tient un vase d'or, arrondi en forme de sein, avec lequel il fait des libations ; le cinquième a un van et des rameaux d'or ; le sixième, une amphore. Enfin viennent les dieux eux-mêmes: d'abord un Mercure à tête de chien avec caducée et palme verdoyante (un Anubis) ; puis une vache dont les pattes de devant reposent sur les épaules d'un prêtre, et qui symbolise la fécondité de la déesse ; ensuite la corbeille contenant les mystères ; et, le dernier de tous, un prêtre qui porte dans son sein l'effigie de la déesse, une petite urne en or, à fond arrondi, dont l'orifice ressemble à un bec allongé, dont Tanse s'enroule en forme d'aspic et sur laquelle figurent de merveilleux hiéroglyphes.

Dès que le cortège est arrivé sur la grève, les images sont disposées suivant les prescriptions rituelles. Le grand prêtre s'approche d'un navire artistement construit, orné de peintures égyptiennes. Il le purifie avec une torche allumée, un œuf et du soufre, et par de solennelles prières il le voue à Isis. Sur la voile blanche une inscription rappelle que cette offrande est dédiée à la déesse afin qu'elle protège la navigation. Le mât est un pin arrondi et luisant; la poupe est en or et a la forme d'une oie. Tandis que le navire s'éloigne entraîné par le courant, les assistants, qui ont apporté des vans chargés d'aromates et d'offrandes, versent dans les flots de nombreuses libations d'un mélange lacté. Quand ils l'ont perdu de vue, ils rentrent processionnellement ii la ville, dans le même ordre qu'ils ont observé en venant. Cette fois ils se rendent au temple où le lecteur, après avoir convoqué le collège sacré des pastophores, monte dans une chaire élevée et donne lecture des prières pour le prince, le sénat, les chevaliers, le peuple romain et la marine. La cérémonie est terminée. Le lecteur prononce une formule de clôture (1) et donne l'assurance que le sacrifice a été agréé. Avant de quitter le temple cependant, les assistants défilent devant une statue

(1) Le texte est corrompu à cet endroit. Il porte aotaeçeexia. M. Mommsen dans le C. 1. L., I, p. 357, lit : icXoia?l<na = ? Je préfère l'ancienne restitution : Xaotc a^e^ic. Cette môme formule de clôture était usitée dans les communautés chrétiennes.

dlsis en argent, déposent devant la déesse des rameaux d'olivier fleuri, de la verveine^ des guirlandes, et lui baisent les pieds (1).

De pareilles fêtes ne pouvaient manquer leur effet sur une population avide de spectacles. Tout y était habilement combiné pour charmer les sens et saisir l'esprit par un symbolisme mystérieux. Rappelons-nous le prestige exercé par les processions catholiques sur nos populations du Nord, cependant beaucoup moins impressionnables (2). L'espèce de fascination qu'elles exerçaient sur des esprits faibles tels que Commode et Caracalla est significative, non moins que l'enthousiasme qu*elles suscitent chez un rhéteur aussi populaire que le fut Apulée.

Au culte dlsis se rattachent intimement le culte d'Anubis, le dieu à la tête de chien, Fenfant abandonné de Nephtys, recueilli par Isis, celui d'Harpocrate, fils dlsis et d'Osiris mort (3), et surtout celui de Sérapis qui, depuis l'avènement de la civilisation alexandrine, s'était de plus en plus substitué à rOsiris des anciens Egyptiens. La plupart des temples consacrés à Isis Tétaient aussi à Sérapis. C'était la forme alexandrine d'Osiris, de personnalité mal définie, et qui se prétait ainsi, mieux que nulle autre, à toutes les identifications avec d'autres divinités, selon le goût des croyants au ui^ siècle. Assimilé tantôt à Esculape, tantôt à Zcus ou Hadès ou bien encore au Dionysos-Zagreus des mystères, il était le dieu de la vie dans le monde terrestre et surtout dans le monde des morts. Auprès du grand public il devait sa popularité à la réputation de ses révélations médicales, communiquées le plus souvent en rêve à ceux qui passaient la nuit dans ses temples : mais il avait aussi ses mystères et ses initiés pour lesquels il réservait des révélations autrement sublimes de l'ordre métaphysique (4).

(t) Apulée, Métam.t XI, p. 336 et suiv. CPr. Lactance, Inst. dir., i, il {certus aies habetur in fastis, quo Isidis navigium celebratur),

(2) Les analogies entre les processions catholiques et les processions des isiaques sont nombreuses. Voyez, par exemple, les pnusx ou reposoirs, souvent très richement ornés, l'encens, le transport de la divinité, etc.

(3) Plutarque, De Is. et 05.,14, 18.

(4) Cfr. Aristide, In Sarapidem. Cicéron, De Nat. deor,^ 59 (123) ; Dio-

Sérapis comme Isis fut une divinité chère aux empereurs du m* siècle. Septime Sévère, lors de son voyage en Egypte, fut saisi par le culte de Sérapis plus que par aucune des merveilles qu'il visita avec le plus vif intérêt (1). Caracalla se réfugia dans le temple de Sérapis pendant Thorrible massacre qu'il fit exécuter par ses soldats pour se venger des railleries de la population alexandrine, et.lui consacra Tépée avec laquelle il avait tué son frère Géta (2), comme si la colère de Sérapis lui eût semblé plus redoutable que celle d'aucun autre dieu. Alexandre Sévère lui prodigue les mêmes honneurs qu'à Isis (3). Clément d'Alexandrie nous apprend qu'autour de lui on proclamait Sérapis digne par excellence d'être adoré (4). Artémidore, l'auteur du Traité des Songes, signale l'habitude de porter autour du cou un collier avec le nom de Sérapis, et il n'y a pas de dieu plus souvent figuré sur les amulettes à partir de l'époque dont nous nous occupons (o). Protecteur de la santé pour le grand nombre, protecteur des lettres et des hautes études pour l'élite intellectuelle, le dieu d'Alexandrie avait de quoi satisfaire tout le monde. Dans la suite des temps, il devint toujours plus complètement un dieu solaire, pour beaucoup le seul dieu de l'univers (6) ; après avoir figuré dans le monde romain à la suite d'Isis, il tend à prendre le premier rang et refoule au second plan la déesse qui avait elle-même éclipsé autrefois Osiris.

dore de Sic, 1.25 (ici les guérisons sont plutôt attribuées àIsis).Terlullien, Ad. nul., C. 8, justifie Tassimilation de Sérapis à Joseph, fils de Jacob, en rappelant que Joseph interpréta les songes de Pharaon. Le môme auteur (ApoL, 39) nous apprend que la sublimité de ces révélations n'excluait pas de copieux repas nocturnes de la part des Sérapiastes.

(1) Spartien, Sev., 17.

(2) Dion, 77. 23.

(3) Lampride, Al. Sev., 26.

(4) ProtrepL, 4. 48 (éd. Potter, p. 42).

(5) Artémidore, Oneirocr,, 5. 25. Cfr. Marquardt, Rôm. Staatsv,f III, p. 105.

(6) Macrobe (Sat., 1. 20 surtout § 13), où Sérapis est assimilé au soleil avec Esculape, Apollon et Hercule. Clr. Renan, Marc-Aurèle, p. 573. note 4. J. Burckhardt, Lie Zeit Constantins des Groszen (Leipzig, 1853), p. 201.

Les divinités phrygiennes.

Le second et le Iroisièmo siècle furent la brillante période des cultes alexandrins ; mais nous avons remarqué que leur établissement à Rome et les premiers progrès de leur popularité remontent à une époque bien antérieure. Celte remarque s'applique encore plus complètement à un autre culte oriental dont la vogue était considérable aussi du temps des Sévères : le culte de la Grande Mère, Celle-ci, en effet, avait été admise parmi les dieux nationaux des Romains à Tépoque de la seconde guerre punique, d'après les oracles des livres sibyllins (1). En sa qualité de déesse officielle, et probablement aussi à cause de sa communauté d'origine avec Enée et les ancêtres légendaires des Romains, la Grande Mère fut une divinité patricienne à laquelle les plus grands personnages se plaisaient à rendre hommage. Mais, par une singulière contradiction, le culte de cette même déesse qu'ils admettaient dans Tenceinle sacrée et en l'honneur de laquelle ils instituèrent des jeux, leur avait paru tellement contraire à la dignité romaine, qu'ils avaient interdit à leurs concitoyens de se consacrer à son service et proscrit les orgies qui en faisaient partie intégrante. Le prêtre et la prêtresse de la Grande Mère durent être des Phrygiens ; il était défendu aux Romains de s'enrôler parmi les Galli, ces mendiants émasculés qui ne méritaient, en effet, que le mépris (2). Chose étrange ! le même phénomène s'était déjà produit à Athènes, où la déesse avait été officiellement reconnue, mais où les cérémonies phrygiennes n'étaient pratiquées que par les membres de corporations religieuses libres (3).

(1) Tite-Livp, XXÎX. 10, lletl4.

(2) Denys d'Halicarnasse, Ant, rom.y 2. 19.

(3) Cfr. P. Foucart, Assoc, reL chez lesGrecSt p. 88.

Néanmoins les orgies phrygiennes triomphèrent finalement des répugnances des Romains. La grande fête du printemps en l'honneur de la Mère des dieux et de son favori Attis semble avoir été célébrée pour la première fois à Rome sous le règne de l'empereur Claude. Dès lors elle jouit d'une popularité considérable, tant à cause de Timpression produite par les sauvages mutilations orgiastiques que pour le dévergondage qu'elle autorisait. Le culte de la Grande Mère que Ton célèbre à Rome au in* siècle, ne connaît plus aucun des tempéraments que la sagesse des anciens Romains lui avait imposés; c'est bel et bien le culte phrygien dans toute son impureté (1). A ce titre, il doit prendre place dans cette revue dés cultes orientaux pratiqués à Rome sous les Sévères.

Le motif de la grande fête du printemps était semblable à celui qui a inspiré toutes les fêtes analogues des religions orientales. La Mère des dieux ou Cybèle (2), personnification de la nature féconde, a perdu son favori, le bel Attis : dans un transport de fureur il s'est mutilé au moyen d'une flùlc sous un pin ; son sang a fécondé la terre et rendu une nouvelle vigueur à Tarbre sacré ; un tapis de violettes a recouvert le sol où il était tombé (3). Cybèle est désespérée. Cependant Jupiter permet que le corps du beau jeune homme échappe à la décomposition; il est consei'vé à Pessinus où il est servi par des prêtres qui, à son exemple, se sont faits eunuques.

La fête reproduisait les diverses phases de ce drame. Le

(1) Juvénal, Sut., VI, 508 et suivants.

(2) La déesse porte des noms variés : Rhea, Mère des dieux, Agdistis, déesse Phrygienne, Idéenne, Dindymène, Sipylène, Pessinuntide, Cybèle (Slrabon, X, 3, 12.) Il faudrait en ajouter encore d'autres, p. ex.. Maja, Op» (Macrobe, Snt.^ 1, 12, 20.). Elle fut assimilée aussi par les mythologues anciens à Bona Dea, Fauna et Fatua* (Ibid., I, 12, 21.)

(3) Voyez le développement de ce mythe dans Arnobe, Adv, gent,, 5. 5 à 7. Cfr. dans \dL Revue numismatique, III, 1, un article de M. P.-Ch. Robert, Les phases du mythe de Cybèle et d* Attis rappelées par les médaillons contomiates» Dans les mystères sabaziens le mythe est considérablement modifié. (Voyez Clément d'Alexandrie, Protrept., 2. 15 et 16, éd. Pott^r, p. 14 ; Arnobe, 5. 20 et suivants; Firmicus Malern us, De err.pro^ 7*e/., 18.) Ce sont les rapports incestueux de Jupiter (Sabazius) avec sa mère, Cybèle, d'abord, avec sa fille, Corè, ensuite, qui sont soumis aux méditations des initiés. Ceux-ci font glisser un serpent vivant ou métallique le long de leur sein.

premier jour (1), le 22 mars d'après le calendrier dit de Coostanlin, les dendrophorcs introduisaient dans le temple de la Mère des dieux le pin sacré, entouré de laine et couronné de violettes. Après un intervalle d'un jour la cérémonie reprenait le 24 mars : les Galles se livraient à de furieux transports de tristesse ; ils couraient les cheveux épars ; à Texemple de leur chef, l'archigalle, ils se couvraient les hras et les épaules de blessures, de façon que leur sang coulât ahondamment. C'était aussi ce jour-là que le corps sacerdotal se recrutait parmi les fidèles qui, gagnés par la contagion de la folie, sacrifiaient leur virilité à la déesse. Comme de juste, de pareils excès étaient accompagnés d'un jeûne sévère. Le lendemain, par contre, on prenait sa revanche. C'était le jour des Bilaria, pendant lequel on s'abandonnait à la joie la plus désordonnée en l'honneur d'Attis ressuscité. Le 26 on se reposait; mais le 27 la fête reprenait de plus belle : les fidèles se rendaient en grande pompe^ sous la conduite de leurs prêtres, au ruisseau TAlmon, pour y baigner la déesse. A cette occasion, la pierre sacrée qui avait été jadis transportée de Pessinonte à Rome et que l'on considérait comme le symbole par excellence delà Grande Mère, était revêtue d'un costume féminin et promenée en triomphe sur un char, probablement en compagnie d'Altis. Des masques et des mimes accompagnaient le cortège en chantant et en jouant les scènes les plus scandaleuses qu'il soit possible d'imaginer (2).

La popularité de celte fête et du culte de la Grande Mère en général, au m* siècle, est attestée par divers témoignages. Les apologèles chrétiens s'indignent à la pensée que des cérémonies aussi honteuses soient non seulement tolérées, mais officiellement encouragées, alors que les chrétiens sont l'objet

(1) Déjà le 15 mars il y avait une fêle préparatoire, dite des cannophores, qui semble se rapporter à la mutilation d'Altis. D'après un bas-relief publié par Visconti {Annali. 1869, p. 242), Cybèle aurait retrouvé Allis caché dans un roseau après sa mutilation. La fête des caunophores serait la commémoration de cette découverte.

(2) Cfr. le calendrier dit de Constantin ; Arnob^, Adu. gent,^ 5. 16 et 17; 7. 32 ; Ammien Marcellin, XXllI, 3, 7 ; Augustin, De ctu. jD., 2, 4. Voyez aussi Texcellente description donnée par M. Marquardt dans hôm, SicuUsv.t III, p. 335-359.

du mépris général (1). L'un d'entre eux, Tertullien, se moque de Tarchigalle qui fit à Rome des libations de sang impur en faveur de Marc-Aurèle, ignorant que Tempereur était mort à Sirmium trois jours auparavant. Les prêtres de la Grande Mère étaient donc en bons termes avec l'empereur philosophe (2). Sous le règne de Commode, le cortège de la déesse, au jour du bain de TAlmon, se distinguait par son éclat et sa richesse (3). Les Hilaria étaient considérés par Alexandre Sévère comme Tune des grandes fêtes de Tannée, Tun des jours exceptionnels où ce prince, d'une frugalité recherchée, se permettait le luxe de manger une oie (4). Quelques années plus tard, comme la nouvelle de l'avènement de l'empereur Claude parvint à Rome le 24 mars, il ne fut pas possible de réunir le Sénat, parce que c'était le jour où les prêtres de la Grande Déesse répandaient leur sang en libations (5).

Longtemps encore la Mère des dieux et Attis figurèrent parmi les dieux les plus honorés. Ce dernier devint comme Sérapis un dieu solaire, et acquit ainsi une importance plus considérable que la Grande Mère elle-même (6). L'influence des mystères où il occupait la première place, contribua beaucoup à ce résultat (7).

A l'époque dont nous nous occupons, l'interdit qui avait autrefois éloigné les Romains du sacerdoce de la Grande Mère n'existait plus. Le chef des Galles, l'archigalle, était d'origine romaine dans la plupart des villes d'Italie et à Rome

(1) Tertullien, Apol.y 2h\Adv, Marcj 1. 13 (les païens eux-mêmes en ont honte); Minucius Félix, Octav.y 24.

(2) Terlullien, Ibid.

(3) Hérod., 1. 10.

(4) Lampr., AL Sev,, 31,

(T)) Trebellius Pollio, Div, Claud., 4.

(6) Macrobe, Sat.j 1,21, 7; Arnobe, Arfu. gent.y^ 42; Julien, OralioV.

(7) M. Foucait {Assoc. rel, chez les Grecs, p. 95 et suiv.) admet que dans le dieu Altis des mystères nous retrouvons l'ancien culte phrygien du dieu Papas, adoré comme maître du ciel. — M. Fr. Lenormant (Revue archéologique, nov. 1874, p. 302) considère Atlis et Sabazius comme deux formes dérivées du grand dieu phrygien Papas. Altis et Papas signifient tous deux père. Mais les développements de leurs mythes sont difîerents. (Vide supra, p. 63, note 3.) En fait, à l'époque dont nous nous occupons, le dieu qui devient le personnage le plus important des mystères de Cybèle ou de la Grande-Mère, ce n'est ni l'ancien Attis, ni l'ancien Sabazius, encore

même (1). Ses foDclions étaient considérées comme honorifiques, de même que celles de l'archiprèlresse (2), puisque ceux qui en étaient revêtus s'en glorifiaient dans leurs inscriptions. Il faut d'ailleurs établir ici une distinction analogue à celle que nous avons déjà signalée dans le clergé d'Isis. Âcôté du clergé régulièrement organisé par les associations des dendrophores et des cannophores, il y avait de nombreux prêtres itinérants, des exploiteurs de superstitions populaires, qui s'étaient constitués de leur propre autorité en serviteurs attitrés de la déesse. Ils ne portaient pas les brillantes robes phrygiennes bigarrées des prêtres réguliers (3) ; car le plus souvent ils vivaient dans un état voisin de la misère; mais comme eux ils portaient des vêtements de diverses couleurs, de façon à ressembler à un personnage de mascarade; ils se fardaient et se peignaient le tour des yeux; ils portaient sur la poitrine l'image d'Attis; ils faisaient grand bruit avec leur flûtes, leurs triangles, leurs cymbales et leur jargon grec; surtout ils mendiaient avec effronterie, imitant en cela l'exemple des prêtres réguliers. De là leur venait le nom significatif de jnétragyrtes^ qui signifie : ceux qui amassent contre leur ventre. Ils acceptaient tout ce qu'on jetait dans leurs robes. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'on leur donnait. En vertu de l'étrange disposition d'esprit qui permet aux populations superstitieuses de mépriser le prêtre tout en restant convaincues qu'il peut leur procurer les faveurs des dieux, des gens de toute condition à la campagne et le bas peuple des villes recouraient à leurs bons offices.

Apulée nous a laissé une description de leurs procédés qui ne justifie que trop complètement le mépris dont ils sont l'objet. Elle vise à la fois les prêtres de Cybèle et ceux de la

moins le vieux Papas phrygien ; c'est un nouvel Allis, une personnification du soleil, assimilée à Sérapis, à Milhra, à Apollon. Les associations des mystères furent, on le sait, les ofiicines les plus actives de cette concentralion du paganisme dans le culte du soleil. b)n tant que dieu solaire, Altis est de bonne heure appelé Menotyrannus,

(1) Cfr. Marquardt, Rom, Stantsv., III, p. 353-4.

(2) Voyez la représentation d'une grande prêtresse de Cybèle dans l'AntiquUé expliquée de Montfaucon, II, 1, p. 41 (pi. V).

(3) Denys ^'Hal., AnL Rom., 2. 19.

Déesse syrienne, que Tauleur semble identifier Tune à Tautre (1). Leur chef, dit-il, est un vieux débauché, chauve, avec quelques boucles blanches autour de la tête. C'est un individu appartenant à lapins vile populace. Il a réuni autour de lui une troupe de jeunes gens qu'il appelle ses petites maîtresses et qui ne valent pas mieux que lui. Au jour convenu, ils revêtent un costume de circonstance ; ils posent la déesse entourée d'un tissu de soie sur un âne, et l'escortent en levant au-dessus de leurs têtes des haches et d'immenses glaives, en étendant leurs bras aux manches retroussées, en bondissant et en trépignant au son de la llùte avec accompagnement de cris de joie. Ils passent devant plusieurs cabanes misérables sans s'y arrêter. Mais voici une maison de campagne qui décèle un propriétaire riche. Ils entrent et font retentir l'air de cris désordonnés, ils se livrent à des mouvements convulsifs comme s'ils avaient le délire; ils tiennent la tête longtemps renversée, puis ils tournent le cou avec des inflexions lascives, et brusquement ils font voler en rond leurs boucles flottantes. Bientfi^t, quand l'excitation factice s'est développée, ils se mordent frénétiquement et se font des entailles aux bras avec des lames à deux tranchants.

L'un d'eux cependant s'agite d'une façon encore plus désordonnée. Il pousse de profonds gémissements ; il simule un violent délire ; c'est l'inspiration divine qui déborde en lui. Feignant l'extase, il s'accuse faussement d'avoir commis un sacrilège en révélant un secret ; immédiatement il entreprend de faire pénitence. Il saisit des lanières de laine tordue garnies d'osselets, et s'en frappe à coups redoublés. Sous les coups de couteau des uns et les coups de fouet de l'autre le sang coule abondamment. Alors seulement ils mettent un terme à cette frénésie et Ton comprend dans quel but ils ont supporté leurs tortures volontaires. De tous côtés les spectateurs leur lancent des pièces de cuivre et même de la monnaie d'argent qu'ils recueillent au fond de leurs robes ; les uns apportent du vin, du lait, des fromages, les autres du blé, de la farine, de l'orge. Ils acceptent tout ; ils ont des sacs préparés à l'avance pour

(1) Cette confusion est fréquente et se justiQe dès les temps bibliques. Voyez Movers, Phônizier, I, p. 678 et suiv. Cfr. Lucien, De dea Syra^ 15.

recueillir les dons en nature, et T&ne qui porte la déesse portera aussi les provisions.

Ailleurs, ils extorquent à un brave homme un beau bélier sous prétexte d*o(Trir un sacrifice à la déesse, mais ils sont bientôt obligés de s'enfuir, parce qu'on a surpris leurs débauches contre nature. On n'était donc pas habitué à de pareils actes de la part des prêtres réguliers de Cybèle. Tantôt encore ils se font héberger par un dévot dont ils ont su capter la confiance ; tantôt au contraire ils en sont réduits aux petits profits ; ils vendent des oracles à bas prix. Enfin ils sont convaincus d'avoir volé une coupe d'or dans un temple de la Mère des dieux pour l'offrir à leur déesse ambulante (1).

La description d'Apulée est certainement chargée. On voit clairement qu'il a voulu se venger des métragyrtes qu'il méprise et qu'il déteste. Mais le fond du récit correspond sans doute à la réalité, et nous révèle une face intéressante de la situation religieuse dans la société romaine du ni* siècle.

Le culte de la Grande Mère comprenait à cette époque diverses pratiques d'origine asiatique comme elle, mais dont la signification avait certainement beaucoup changé. Ainsi le taurobole et le criobole, c'est-à-dire le baptême purificateur par le sang d'un taureau ou d'un bélier, sont pratiqués parles Galles comme par les prêtres de ce Mithra avec lequel ils identifièrent leur propre dieu Attis. Le fidèle, revêtu de la toge gabienne, coiffé de la mitre et d'une couronne d'or, était introduit dans une fosse au-dessus de laquelle était appliqué un plancher à claire-voie. Les serviteurs amenaient un taureau ou un bélier enguirlandé ; un prêtre le tuait en lui plongeant un glaive dans le cou, et le sang qui s'écoulait delà blessure ruisselait à travers les trous et les rainures du plancher sur le pénitent. Quand tout le sang avait coulé, la bête était enlevée et le fidèle sortait de la fosse, tout souillé de sang, mais persuadé que ce baptême d'un nouveau genre l'avait régénéré et lui assurait une nouvelle vie (2). Il empor.

(1) Apulée, Mdtam., VIII, p. 154-166; IX, p. 182-186.

(2) Voir la description des tauroboles dans Prudence, Hymne X, vv. lOH à 1050 ; Firmicus Maternus, De err, prof. reL, 27. 8 ; Montfaucon, Ant. expL, II, 3, 11. Cfr. Van Dale, Dissert. ant. (Amslelodami, 1702) p. 1-174. C.LI., VI, 497-504.

tait probablement aussi les testicules du taureau, le symbole de la vie, le siège de la puissance génératrice ; d'après une inscription de Lyon, en effet, le bénéficiaire d'un taurobole accompli au Vatican à Rome, emporta à Lyon, pour les garder, les forces du taureau {vires accepit et a Vaticano transtulit) (1), C'était là une pratique tout indiquée dans le culte d'Attis.

On retrouve également dans les représentations de la Grande Mère des souvenirs d'anciennes déesses indigènes, telles que Bona Dea, Ops. Enfin il y a des rapports étroits entre son culte et celui de Belione, la sanglante déesse de Commagène, avec laquelle les Romains firent connaissance du temps de Sylla (2), et qui se substitua dès lors à Tancienne Bellone indigène. En Commagène d'où elle était originaire, la déesse portait le nom de Ma (3), ce qui suffirait déjà à prouver son étroite parenté avec la Mère des dieux. Elle représente Taspect farouche, terrible, de la divinité dont la Grande M.ère représente l'aspect bienfaisant ; ce sont les deux faces de toutes les divinités féminines de TOrient. Dans son pays d'origine elle jouissait d'une très grande autorité et possédait un puissant clergé. A Rome il ne semble pas qu'elle ait jamais atteint le même degré de popularité que sa voisine de Pessinonte. Au ni* siècle elle y devint une personnification du courage (4). Ses prêtres appelés fanatici (nom qui leur appartenait en commun avec les prêtres d'Isis et de Cybèle), ses prêtres, disonsnous, vêtus de noir et la tête recouverte d'un voile sombre, se déchiraient les bras et les épaules à coups de glaive pendant les courses folles auxquelles ils se livraient pour honorer la déesse. Ivres d'exaltation, ils recueillaient leur propre sang dans de petits boucliers et le répandaient sur leurs disciples pour les purifier (5). Comme la Grande Mère, Bellone avait non seulement des prêtres, mais encore des prêtresses qui se livraient aux mêmes pratiques sanglantes (6), et un clergé

(i) Boissieu, Imcx, de Lyon., p. 22-38.

(2) PJutarque, Sylla, 9.

(3) Strabon, XII, 2, 3.

(4) Lactance, InsLdiv,, I, 21.

(5) Lactance, Ibid. ; Tertullien, ApoL, 9 ; De pallio, 4, in fine ; Minucius Félix, Octav., 3.

(6) Voyez la description de Tibulle, Elég., I, 6, 45-47.

ambulant de bas étage, qui se recrutait en partie parmi les gladiateurs usés. Il paraît, — et cela n'a pas lieu de nous étonner — que les serviteurs de Bellone n'arrivaient pas toujours à ce degré d'exallation qui fait oublier la douleur ; ils se ménagoaienl, ce qui impatientait Commode. Le cruel empereur prenait grand plaisir à ces scènes de boucherie; aussi donoa-t-il l'ordre que les blessures fussent sérieuses (1). Ici encore le fanatisme et la supercherie religieuse se côtoyaient.

Les divinités syro-phéni dermes,

Les cultes proprement syriens dont les adhérents devenaient de plus en plus nombreux, n'avaient pas encore l'importance des cultes égyptiens ou asiatiques ; mais leur introduction dans la société romaine était de date plus récente. Nous avons déjà vu quelles causes de Tordre politique favorisèrent leur développement à Rome à la fin du n* et surtout au uf siècle. Après les Sérapis et les Attis, ce sont les Baal et les Astarté qui font leur entrée à Rome et que les légions romaines promènent à travers Tempire.

Au premier rang figurent Jupiter Damascène (2) ou bien encore Jupiter d'Héliopolis (3).. des dieux solaires qui combinent les attributs du Jupiter gréco-romain et des Baais syriens, avec prédominance de l'élément oriental. Déjà Antonin le Pieux avait élevé un temple au dieu d'Héliopolis représenté sous la forme d'un jeune homme qui tient un fouet dans la main droite, la foudre et des épis dans la main

(1) Lampride, Comm., 9.

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