L EVOLUTION RELIGIEUSE ET MOHALE
La présente guerre aura été une grande épreuve pour les christianismes établis. Tous se sont effacés derrière les nationalismes. La papauté romaine s'est réfugiée dans la neutralité; on pourrait dire qu'elle s'y enfonce, uniquement préoccupée de jouer, si elle peut, un petit rôle politique, — un rôle qui de plus en plus lui échappe, — dans ce formidable cataclysme où elle ne réussit pas à voir une crise d'humanité. Car la révolution religieuse qui couve en Europe depuis plusieurs siècles, coordonnée à une évolution politique, sociale, scientifique, et à l'expansion des peuples chrétiens dans le monde, est arrivée à un moment décisif. La guerre actuelle n'est pas qu'une querelle de peuples ; c'est le duel de l'humanité qui veut être et d'une humanité qui ne veut pas mourir, de la religion qui se fait et de celle qui tombe; la lutte de la liberté des peuples contre le despotisme impérial, de l'idéal du devoir consenti contre l'idéal du devoir imposé, de la justice qui veut être une force, contre la force qui s'obstine à être un droit. Du dénouement de ce combat tragique dépend l'orientation de l'avenir. 11 faut qu'un programme d'humanité meilleure se dégage du bourbier où notre humanité malheureuse a versé tant de sang ; que les hommesvautours qui se repaissent de carnage y soient enfin dénoncés pour ce qu'ils sont, les fils de l'animalité ; que la notion évangélique de la fraternité humaine soit reprise avec un sens plus juste des
conditions qui sont celles de notre existence ; que notre espèce trouve d'autres moyens de progrés que le massacre collectif. Sans doute était-il nécessaire qu'elle connût un tel paroxysme de folie, de haine et de cruauté, tout l'épanouissement de sa laideur, pour embrasser avec plus de foi et d'énergie un idéal de sagesse, d'union et de bonté, toute la perfection qu'elle se promet.