‹ La religionChapitre 9 sur 17 · L*ÉV0LUT10N RELIGIEUSE ET MORALE · texte numérisé non relu

L*ÉV0LUT10N RELIGIEUSE ET MORALE

avancée que celle des anciens empires orientaux ; que sa morale enfin, la morale juive idéalisée dans l'Évangile, répondait aux meilleures aspirations du monde qui l'adopta. Mais, à vrai dire, si le christianisme conquit le monde romain, le monde romain, en se laissant gagner au christianisme, fit aussi bien celui-ci à sa mesure et à son image. Les racines du christianisme plongent dans le passé du peuple juif et des autres peuples méditerranéens : le christianisme comme tel est un produit de l'empire romain. Il correspond dans l'histoire de cette humanité à une grande crise ou un grand travail d'harmonisation relative, et il en porte les marques. Son dogme est un compromis du monothéisme et du messianisme juifs avec la philosophie, la théosophie et la mystique païennes ; son culte est un compromis entre la sobre tenue des réunions synagogales pour l'instruction et la prière, et les formes extérieures des cultes mystiques du paganisme ; sa mor*>le, qui a été d'abord celle de petits groupes fervents un peu à l'écart de la vie commune, s'est accommodée tant bien que mal aux conditions d'une grande société, même aux abus qui ont été jusqu'à présent comme la rançon des civilisations, et elle s'est bientôt dédoublée en une morale commune, morale de préceptes, ramenée aux devoirs essentiels de la religion et de la vie sociale, assez mal observée d'ailleurs, à laquelle se coordonne un système de péni-

tence appelé à se développer indéfiniment, et une morale supérieure, morale de conseils, — ellemême transposition de l'impraticable idéalisme de l'Evangile en un ascétisme réglementé, — qui concerne une élite placée comme en dehors et au-dessus de la vie normale, compensant en quelque façon par un appareat excès de bien le défaut qui se remarque dans le vulgaire. C'est cette religion qui a subi le choc des barbares.

Elle l'a subi victorieusement parce qu'elle s'est assimilé ces peuples, inférieurs en culture, les incorporant dans ses cadres et leur imprimant pour ainsi dire la forme spirituelle de l'empire qu'elle personnifiait. Mais empire et religitDn se sont scindés en deux grandes fractions, l'orientale et l'occidentale. La fraction orientale, héritière directe du mysticisme hellénique, n'a pas tardé à s'immobiliser sur le mystère chrétien tel que l'avaient défini les premiers conciles, après s'être divisée sur les formules d'interprétation du dogme christologique ; elle n'a pas été inactive, puisqu'elle a conquis la majeure partie du monde slave et que, par sa branche nestorienne, elle a, un moment, porté le christianisme jusqu'en Chine; mais elle a, depuis plusieurs siècles, toutes les apparences d'une vieille religion, fixée en son passé, et dont on ne saurait dire ce qui adviendra quand les peuples slaves seront davantage entrés dans le courant de la culture contemporaine. La fraction occidentale,

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dominée par Rome et pénétrée de l'esprit romain, est devenue un puisssant organisme où T'évêque de Rome a pris la succession de l'empire défail- ^nt : rôle que l'évolution historique n'a mis à fà portée d'aucun évêque d'Orient. Le christianisme occidental est une religion où le mysticisme est entièrement primé par le droit canonique ; où l'autorité effective n'est pas celle du livre sacré qui contient les documents des révélations juive et chrétienne, ni même celle de la tradition consignée dansles décrets des conciles, mais la volonté impériale et dirigeante de la papauté romaine. C'est à quoi du moins finit par aboutir un développement qui a été l'œuvre des siècles. Encore est-il que les barbares d'Occident ont été comme incorporés par l'Église romaine dans l'empire qu'ils avaient conquis ;,que le prestige de cet empire les a dominés par l'Église dont ils avaient accepté la foi ; et que, nonobstant la restauration du titre impérial en Charlemagne et les empereurs germaniques, le véritable héritier de la puissance romaine fut le pape, par qui s'est maintenue, tant qu'elle a duré, l'unité du christianisme occidental. Les évêques de Rome ont assumé, dans une très large mesure, la direc tion suprême des peuples issus de l'empire d'Occident; ils l'ont fait en qualité de vicaires du Christ, l'empereur céleste ; et, sous le titre de souverain pontife, qui avait appartenu aux empereurs de l'ancienne Rome, ils ont été les chefs de la féoda-

lité chrétienne. Ainsi subsista une conscience catholique romaine, c'est-à-dire la conscience religieuse de l'empire romain converti au Christ, perpétuée par l'Eglise qui avait baptisé les nations barbares.

Mais depuis la fin du xiii^ siècle la papauté faiblit, comme impuissante à soutenir un pouvoir si grand, minée aussi par les abus de sa richesse et de son autorité, contrecarrée de plus en plus par les individualités nationales qui s'affirment en s'opposant les unes aux autres. Les papes n'ont plus en main la chrétienté pour la lancer dans une entreprise commune, ainsi qu'ils avaient pu le faire pour les croisades. La nécessité de réformer l'Eglise en son chef et dans ses membres apparaît: ni le chef ni les membres ne se souciant d'être réformés, il faut que la réforme se fasse révolutionnairement.Un schisme irréparable s'opère, marqué par une ligne qui correspond en gros et vaguement à la distinction des peuples germains, anglosaxons et Scandinaves, qui ont le moins subi l'influence romaine, et des peuples dits latins, où l'élément barbare avait été absorbé par l'élément latin et la culture latine. Les dissidents, les protestants, se font des religions d'Etat qui sont censées avoir pour base l'Ecriture, et dont les confessions doctrinales représentent en fait le dogme traditionnel à peine dégrossi ; mais ils ont posé un principe lourd de conséquences qu'ils n'avaient

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point prévues ; ayant nié l'autorité du pape et de la tradition pour s'en tenir à la révélation conservée dans l'Écriture, ils avaient fait jug-e delà révélation le sens individuel. Bien qu'une telle rupture avec une tradition religieuse dont par ailleurs on est décidé à garder la substance soit chose irréalisable, contradictoire en soi, et que les protestants n'aient pu s'empêcher de rester dans la tradition chrétienne, au lieu de rentrer dans le pur Evangile comme ils en avaient l'intention, ils n'en avaient pas moins préparé la dissolution du christianisme. Car l'individualisme absolu répugne à la notion même de religion et à la constitution sociale de l'humanité. Quoique son principe ne puisse être appliqué en rigueur, et que ceux qui s'essaient à le pratiquer ne puissent manquer de se faire plus ou moins illusion, retenant comme acquise par leur propre expérience une foi que la tradition leur a suggérée, qu'ils se suggèrent à euxmêmes sous l'influence d'une tradition, l'individualisme affiché et voulu n'a pas laissé d'agir comme un puissant corrosif sur les croyances chrétiennes, parce qu'il avait brisé d'abord la constitution politique et sociale de l'Eglise. Des communautés se sont constituées et subsistent en vertu d'une tradition bâtarde, sujettes à de perpétuelles dissidences et rongées par le rationalisme, entretenues cependant par le besoin de foi qui est en toutes les sociétés, et vivant aussi, en quelque

manière, de leur hostilité à l'absolutisme romain. De son côté, en effet, le catholicisme romain, la papauté avec ses milices, les clergés nationaux des peuples latins et ces peuples eux-mêmes se sont d'abord raidis contre la tourmente où l'ancienne économie de la religion menaçait de sombrer. La papauté esquiva toute réforme profonde du régime établi : elle n'aurait guère pu s'y prêter sans se diminuer ou se renier elle-même. Sa préoccupation ne fut pas de s'adapter aux conditions d'existence des peuples nouveaux, mais d'opposer une barrière au flot montant du protestantisme et à la désagrégation progressive des anciennes croyances. Elle se barricada dans la tradition et ne songea qu'à fortifier sa propre autorité. Du concile de Trente, qui canonisa l'œuvre théologique du moyen âge, au concile du Vatican, qui canonisa l'infaillibilité doctrinale du pape et son autorité absolue sur toute l'Eglise, l'évolution intime du catholicisme n'a été qu'un travail de centralisation, une façon de mobilisation dans l'obéissance et l'uniformité, qui tendait à effacer toutes les autonomies locales, à restreindre les initiatives personnelles dans l'ordre de la pensée et dans celui de l'action. Comme le protestantisme affecte de ne connaître que le droit de la personne humaine, on dirait que le catholicisme affecte de l'ignorer, de ne connaître que le droit de l'autorité, le droit de la société chrétienne, personnifiée et divinisée dans le pon-

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tife romain. Principe non moins ruineux que celui de l'individualisme absolu, un tel despotisme n'étant point viable, surtout à l'égard de peuples mûris en civilisation, de plus en plus conscients de leurs besoins véritables et instruits de leurs droits. Car les luttes confessionnelles et le mouvement de la civilisation moderne ont fini par ébranler tout l'édifice des anciens dogmes. Les protestants ont démontré sans trop de peine que les titres historiques du pontificat romain étaient caducs ; les catholiques ont établi aussi pertinemmeHt que l'équilibre du protestantisme comme religion était fort instable et que les novateurs perdaient le christianisme. On avait, certes, commencé à détruire le christianisme traditionnel en en rompant l'unité ; c'était en préparer sûrement la ruine que d'en remettre en question toutes les croyances, toutes les institutions, toutes les règles. Moyennant ces controverses, la religion devint matière d'étude et de critique ; pour plusieurs bientôt elle ne fut plus autre chose. Les querelles doctrinales ne faisaient d'ailleurs que masquer — ou trahir — les changements profonds qui s'opéraient dans les sociétés et appelaient une réorganisation nouvelle des forces humaines dans notre monde occidental. Ainsi le déchaînement de l'incrédulité au xvuio siècle ne fut pas un accident, non plus que l'apostasie des peuples chrétiens qui depuis lors se poursuit lentement. La dislocation de l'em-

pire romain christianisé, qu'avait enrayée la papauté du moyen âge, se contittue dans l'évolution des peuples modernes, les crises religieuses qui se sont produites dans les derniers siècles, avec leurs alternances de luttes ouvertes et de compromis, en ayant été tout autant l'expression que la cause.

Au fond de cette évolution est l'effort vers une nouvelle synthèse d'humanité ; c'est sous la pression de cet effort que l'ancien système de synthèse romano-chrétienne apparaît de plus en plus insuffisant et craque de toutes parts. Les protestântismes, les rationalismes, tous les modernismes sont un aspect ou un élément du mouvement par lequel notre monde se porte vers une réalisation d'idéal humain plus large et plus compréhensif, et le catholicisme officiel apparaît de plus en plus à l'égard de ce mouvement comme le poids moH d'une tradition immobile. Tant s'en faut pourtant que le catholicisme réel ne soit pas autre chose et qu'il n'abrite encore beaucoup de foi vivante et agissante. Ce à quoi il résiste et ce qui le combat n'est pas non plus toute vie; ce n'est pas encore la la vie dans l'ordre.et c'est beaucoup trop l'agitation dans l'incertitude. La décomposition de l'ancienne foi s'opère peu à peu sous nos yeux ; nous ne voyons pas encore la forme positive, éclairée par une sufsanté réalisation, de la nouvelle foi à laquelle notre humanité aspire presque inconsciemment et dont elie ne ïall qu'entrevoir les lignes idéales.

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