I. Genèse, IX, i-j
le sang d'un autre homme commet le crime de Gain, et Dieu le punira ; l'homme sera sacré pour l'homme, parce que chacun doit respecter en son frère l'image de Dieu.
Quand même il nous apparaîtrait que c'est l'homme, au contraire, qui a fait Dieu à sa ressemblance, il n'est pas moins évident que le caractère de notre espèce n'a pas changé sensiblement depuis des milliers d'années. Faut- il en conclure que, « la pensée de l'homme étant naturellement mauvaise », lahvé, dans le plus ancien récit du déluge, eut raison de proclamer notre humanité à jamais incurable ? Ou bien cette « malice » ne serait-elle qu'un aspect de la réalité ? L'autre aspect, l'aspect idéal, celui que fait valoir la relation plus récente du mythe en ouvrant à l'homme une perspective d'activité indéfinie sous une loi de fraternité, dans un rayonnement d'humanité divine, ne serait-il pas aussi réel que le premier, et ne tendrait-il pas même à le devenir davantage ? Dans une affaire où il y ya de tout pour nous, rien ne sert de dire qu'elle ne comporte ni solution ni remède, car la question s'impose à
nous malgré nous, et, sans le vouloir, nous y répondons de manière ou d'autre, puisqu'il nous faut prendre une attitude dans la vie, et que cette attitude, quelle qu'elle soit, est notre façon de juger les complexes exigences d'une situation à laquelle nous n'échappons que par la mort. Ou nous croyons et nous cédons à la contagion du mal, ou nous croyons et nous travaillons au progrès du bien.
Sous de perpétuelles variations, le problème humainne cesse pas de se poser dans les mêmes termes essentiels. La guerre à laquelle sont actuellement en proie la plupart des peuples dits civilisés, cataclysme plus allreux que le déluge de Noé, offre un mélange des réalités horribles, morts innombrables, souffrances physiques et morales, cruautés, perfidies, entreprises de domination tyrannique, tous les exploits de la haine, et des réalités admirables, courage persévérant, patience dans l'attente et les privations, appel à la justice, rêves de paix
et de liberté, tous les miracles de l'amour. Allons-nous, avec le vieux sage, branler la tête en disant que, de tout temps, l'inclination de l'homme va au mal et qu'elle ne s'en détournera point, aucun fléau n'étant capable de nous instruire ! Allons-nous, avec l'autre voix prophétique, affirmer la suprématie de l'humanité sur le monde et oserons-nous commander à l'homme le respect de l'homme, comme s'il était disposé à entendre un tel précepte ? Ou bien convient-il, imitant l'Histoire sainte, de rapprocher les deux points de vue afin d'en pénétrer le rapport mutuel, et de rechercher par quelle voie l'idéal toujours combattu ne laisse pas de dompter peu à peu la fatalité du crime ?
Ce n'est pas qu'il soit autrement facile de s'orienter dans ce chaos où les contradictions ne manquent pas entre les paroles et les actes, entre les prétentions avouées et les moyens employés pour les soutenir, entre les sentimentamêmes et la conduite. Jamais plus vastes programmes de civilisation, de progrès et de liberté ne furent mis au jour, et jamais l'hu-
manité ne s'est infligé à elle-même de pareils coups. Elle crie son idéal de paix sur l'océan montant de son propre sang. Un observateur non averti se demanderait si elle est folle ou enragée, ou bien foncièrement cruelle et hypocrite. Peut-être est-elle plus malheureuse et aveugle que coupable, plus dépourvue de lumière que de sincérité, plus orgueilleuse que méchante, plus trompée en ses masses profondes que trompeuse en ses moins loyaux représentants. Le fait est que des âmes fort disparates se rencontrent en chacun des camps opposés. L'ange de la mort frappe des coups certains et multipliés, entassant pêle-mêle dans l'égalité lugubre de son charnier l'homme de génie et l'esprit simple, le saint et l'âme vulgaire. Mais l'ange de la vie s'efforce de compter les siens à travers l'ouragan qui les fauche impitoyablement, et il se demande anxieux de quoi demain sera fait, ce qu'il subsistera de forces pour la vérité, pour le bien, — si ces grandes choses ne sont pas de grands mots, — et comment L'idéal triomphera sur ces tombes où dorment si nomi)reux les champions de l'idée. Onques ne fut
menée avec plus de furie la grande lutte d'Ormazd et d'Ahriman, de la lumière et des ténèbres, du vrai et du faux, du bien et du mal. Seulement, dans la confusion énorme, les idées se heurtent comme les hommes, et les mêmes mots n'ont pas le même sens.
Aucune voix n'a pu dominer le tumulte. Dès l'abord, on eût dit que le genre humain, accoutumé de longue date à de pareils massacres, trouvait encore celui-ci naturel. D'ailleurs, ne parle pas qui veut au nom de l'humanité. Un grand nom littéraire ne suffit pas à créer une grande autorité morale. Il y faut la mission du prophète ou bien le prestige de la fonction spirituelle. Tel n'a pas eu le courage de proclamer bien haut l'horreur de Dieu pour de semblables tueries, qui semblait encore à tous désigné pour ce ministère. Ce que le pape n'avait pas songé à dire, enfermé dans sa neutralité^ — comme si une autorité qui se prétend religieuse et morale ne s'avouait pas morte eu se faisant neutre devant une pareille crise du genre humain! comme si ce seul mot de neutralité, appliqué aux choses de l'ordre moral, ne signi»
fiait pas une abdication de la moralité ! — ce que le pape n'avait pas dit en rappelant l'Evangile, le président Wilson en a dit une partie en invoquant l'humanité. 11 l'a dit en vain, au moins provisoirement; et à peine l'avait-il dit qu'il s'est vu contraint de descendre lui-même dans le cercle infernal où se poursuit la danse de la mort, cependant que l'orchestre continue d'exécuter en sourdine les grands airs de justice et de paix universelles.
Chacun des partis belligérants, avait remarqué le président Wilson, prétend ne lutter que pour le droit, pour assurer la liberté des peuples dans les œuvres de la paix : rien donc ne devrait être plus aisé que de les mettre d'accord, puisqu'ils poursuivent le même but. Il s'est trouvé pourtant que, mis en demeure de s'expliquer touchant leurs intentions spéciales, l'un des partis s'est dérobé, sous prétexte de ne se point compromettre en olîrant, quoique vainqueur, des conditions modérées qui seraient interprétées en signe de faiblesse; et l'autre parti a formulé de telles réclamations qu'il a paru, bien qu'opprimé sur ses territoires
par ses ennemis, exiger de ceux-ci des renoncements que les plus signalées victoires pouvaient seules obtenir. Si donc un idéal commun existe, — comme le ferait supposer l'apparence des déclarations, — force est d'admettre que certains le proclament de bouche sans y être dévoués du fond du cœur ; ou que de puissants intérêts qui ne se confondent point avec ceux de la justice les empêchent d'aller jusqu'au bout dans l'application des principes qui théoriquement sont les leurs; à moins que ridéal même du droit ne soit obscurci en beaucoup d'esprits par des préjugés ou des passions qui empêchent d'en reconnaître les plus légitimes conséquences.
Des deux côtés on se rejette la responsabilité de la guerre : c'est donc que, de part et d'autre, l'on sent plus ou moins que cette responsabilité est celle du plus grand forfait qui se pût commettre contre la civilisation et contre l'humanité. Tout le monde sait pourtant de quelle part sont venus d'abord les ultimatums impérieux et les déclarations de guerre qui n'avaient pas été provoquées. Mais leurs auteurs
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allèguent qu'on les aurait attaqués s'ils n'avaient pris les devants, et qu'ils étaient en cas de défense légitime, parce que les adversaires étaient résolus à les détruire dès qu'ils en auraient l'opportunité. Argument spécieux et captieux, qui est employé faute de meilleure excuse et à la faveur de l'obscurité qui environne partout les agissements de la diplomatie. Si les affaires des Etats se traitaient au grand jour, l'on saurait s'il est faux de tout point ou s'il contient quelque part de vérité. Autant qu'on en peut juger, la puissance qui fait valoir cet argument a vu dans son intérêt immédiat la mesure du droit, comme elle voit dans l'intérêt de son expansion indéfinie celui de l'humaine civilisation. Des précautions que suggéraient ses ambitions lui auront paru être un complot contre son droit à l'existence. Elle n'a pas pensé seulement que la force crée le droit, mais que la force est par elle-même un droit. Elle a donc traité en ennemis ceux qui n'étaient point disposés à la servir, et elle s'est cru permis tout ce qui pouvait contribuer à son succès. Son avantage lui a paru être la loi
au-dessus de toutes les lois. Pour battre plus sûrement la France, elle commença par envahir la Belgique : nécessité n'a pas de loi, dit-elle à ceux qui s'en étonnèrent ; David, n'ayant rien autre chose à se mettre sous la dent, mangea bien les pains sacrés, pris sur la table du Seigneur. Elle oubliait qu'une nation n'est pas un morceau de pain bénit, et que la Belgique n'était pas à utiliser malgré elle dans une guerre qui ne la regardait pas. Plus tard l'Allemagne a déclaré qu'elle coulerait impitoyablement tous les navires, quels qu'ils fussent, qui s'approcheraient des côtes d'Angleterre et de France : elle avait, disait-elle encore, le droit de bloquer ainsi, à sa façon, ses ennemis, qui la bloquaient d'autre manière. Elle n'examinait pas la question de savoir si elle avait le droit de mener à sa guise, pour le bien de sa guerre, toutes les puissances neutres et de faire périr des gens qui n^étaient point partie aux hostilités. Tout le reste a été à l'avenant, et le mot de fanatisme,— -un fanatisme à la fois aveugle et volontaire, — est le seul qui convienne pour qualifier les aberrations de jugement et la
fausse moralité dont paraît affecté de ce côté l'idéal humain.
Car l'idéal n'est pas ouvertement renié, il est exalté plutôt, et non seulement en paroles. Ce n'est point par l'effet d'une hypocrisie pleinement consciente qu'on le célèbre en discours et qu'on le bafoue en actes. Un vent de folie a tourné la tête d'un peuple fort, et il a cru qu'il était dieu. Lui-même finalement, comme tous les peuples qui dans le passé ont traversé de pareilles crises, sera victime de ce transport, qu'un jour il devra s'avouer, s'il ne veut pas en mourir. En attendant, il dépense, pour une cause qui est loin d'être tout à fait bonne, des trésors de force morale dont il aurait pu assurément faire un meilleur emploi. Sa résistance à une coalition formidable par le nombre n'est pas seulement un prodige de savante organisation : au point de vue moral où l'on veut ici les considérer, cette organisation même et cette résistance témoignent d'une éducation nationale très solide, — moralement solide, quels que soient d'ailleurs les défauts de cette moralité, — et d'une discipline nationale qui n'est point à ridi-
AVANT-PROPOS l3
culiser, vu qu'elle est plutôt, à certains égards, digne d'admiration. Ce n'est point par défaut d'intelligence ou d'énergie que les Allemands ne se lassent pas d'obéir aux chefs qui les ont entraînés dans cet abîme de maux : le peuple s'y est rué aussi spontanément que les chefs, et maintenant il demeure assez sérieux d'esprit et de conscience pour ne point faire une révolution qui risquerait de perdre l'Allemagne en la livrant à la merci de ses adversaires. Mais ce peuple fort s'illusionne beaucoup en se croyant parfaitement juste et parfaitement bon ; il s'aime et s'admire trop lui-même, sans se douter, bien qu'il soit très savant, que cette infatuation de soi est précisément la marque d'une moralité inférieure, d'une mentalité de primitifs, incapables de comprendre que les humanités voisines ont les mêmes droits que la leur au soleil de l'humanité. 11 s'abuse en croyant que l'honneur et le bonheur des autres peuples consisteraient à servir les intérêts et la gloire du peuple allemand. Ces peuples ont quelques bonnes raisons de ne lui point confier leur destin ; ils préfèrent se conduire eux-mêmes et ne
se regardent pas comme un butin tout préparé pour une nation de maîtres.
Les adversaires de l'Allemagne affichent un programme de liberté. C'est un avantage moral de leur position, puisque réellement ils combattent une puissance dominatrice. Un autre avantage du même ordre est qu'ils ont paru subir la guerre et qu'ils ne Font point déchaînée. Ils étaient si peu en mesure de la soutenir que, sans aucun doute, ils ne la désiraient point dans l'instant où elle est venue les surprendre. Les mesures fort insuffisantes qu'ils avaient adoptées pour se garantir contre le danger d'une hégémonie allemande ne prouvent pas qu'ils eussent l'intention formée d'attaquer l'Allemagne pour briser sa force quand ils l'auraient pu. Auraient-ils jamais été prêts ? Mais les gouvernements des puissances centrales ont feint de voir dans lus conditions de paix voulues par les peuples dits de l'Entente une manifestation d'appétits plutôt qu'un programme de justice internationale. Dans les circonstances où elles ont été énoncées, ces conditions avaient surtout rinconvénient de se présenter comme un
idéal auquel paraissait manquer la force de se réaliser ; l'actiou était en retard sur la bonne volonté. Les Allemands toutefois pouvaient dire, sans choquer la vraisemblance, que les revendications de la Russie sur la Pologne entière et sur Gonstantinople s'inspiraient d'un autre sentiment que l'amour de la justice et de la liberté pour tous les peuples ; mais les événements récents pourraient bien modifier l'état de cette question. La vérité doit être aussi que toutes les nations, sans exception aucune, ont encore des progrès à faire dans la pratique de la justice et de la fraternité internationales. Il est certain pourtant que les puissances de l'Entente défendent la liberté des peuples, et d'abord leur propre liberté, contre la tentative d'hégémonie mondiale que l'Allemagne ne renonce pas à poursuivre. Qu'elles servent ainsi une cause plus grande qu'elles-mêmes, et qu'elles la servent encore imparfaitement, c'est l'ordinaire en pareille occurrence : il ne s'ensuit pas que leur prétention générale et leur but avoué soient un faux semblant. Tous les peuples du monde sont encore novices en humanité pour
ce qui concerne leurs relations mutuelles. Ceux qui s'essaient à l'équité, quand même leur passé le plus récent ne serait pas exempt de taches, et quand même leurs désirs actuels ne seraient pas entièrement purs, valent mieux que ceux dont l'égoïsme national ne connaît pas de bornes et qui visent à la domination universelle. Certes, l'idéal de liberté intérieure, de respect pour chaque individualité nationale, et d'harmonie entre les peuples, a encore besoin d'être mieux senti et mieux pratiqué par tous ceux mêmes qui s'en constituent les avocats. On y voit tout naturellement un équilibre d'intérêts, une garantie de paix commune. Avantages très appréciables, mais dont il faut dire tout de suite qu'ils ne subsistent point par euxmêmes et qu'ils n'ont consistance que par un })rincipe supérieur à eux, c'est-à-dire par le sens moral de l'humanité. Il n'est pas de liberté nationale qui tienne vraiment sans la justice sociale, ni de paix entre les peuples qui puisse durer sans la justice internationale. C'est pourquoi la question de la liberté des peuples et celle de la paix universelle sont, en leur fond,
affaire de moralité, autant dire affaire de haute religion. Car la moralité dont il s'agit ne saurait être non plus un calcul. Le respect de la personnalité humaine, sur quoi se fondent et la liberté civile et la justice sociale, est un sentiment moral et religieux, bien que les plus chauds partisans de cette justice et de cette liberté ne s'en soient pas toujours aperçus, revendiquant simplement pour l'individu comme un droit naturel la propriété de soi ; mais ce droit appartient à l'individu par rapport à ses semblables ; il doit, par conséquent, dériver d'un principe supérieur à tous les individus. Pareillement, le droit d'une nation à son indépendance est réclamé comme une sorte d'autonomie personnelle, qui s'affirme et se justifie de la même manière que celle de la personne humaine ; mais ce droit qu'a une nation d'être à elle-même s'entend aussi par rapport aux autres nations; il implique, comme le droit de l'individu, l'obligation de respecter en autrui cette autonomie à laquelle on prétend pour soi-même ; par suite, il doit s'appuyer sur une considération supérieure à celle de la nationalité. Le droit de l'individu
ne se comprend que dans la société ; le droit de la nation ne se comprend que dans l'humanité. Or, la société dans laquelle s'affirme le droit de l'individu n'est pas qu'une masse d'hommes ; l'humanité devant laquelle s'affirme le droit de la nation n'est pas que la foule des peuples. La société dont il s'agit est une cité idéale établie sur l'accord des activités individuelles qui la servent et dont elle favorise l'essor ; c'est-à-dire que la société est un être moral et mystique en regard duquel s'expliquent et les devoirs et les droits des individus, devoirs et droits qui n'ont de signification que par rapport à lui. Et l'humanité dont nous parlons est une communauté bien plus idéale encore que la société, une communauté dont il est permis de dire que jusqu'à présent elle n'existe pas et qu'elle aspire seulement à être. Cette communauté tend à se réaliser par le concert des nations qui font échange de leurs richesses spirituelles et matérielles, servant ainsi cette société universelle qui est en voie de se constituer au-dessus de toutes les sociétés nationales, et bénéficiant chacune du commerce qu'elle éta-
blit entre elles ; c'est-à-dire que l'humanité est un être moral et mystique, — entendons l'humanité qui doit être, non pas l'espèce animale dont nous sommes et qui existe en des groupes variés et incohérents, — en regard duquel se définissent et les devoirs et les droits des peuples, devoirs et droits qui n'ont de sens que par rapport à ce type de société universelle.
On oublie trop souvent que l'économie des choses humaines est fondée sur le devoir autant que sur le droit, et que même le devoir passe avant le droit, qui provient de lui. Notre droit, c'est ce qu'on nous doit ; mais on ne nous doit rien si nous n'apportons rien. La société, dont nous recevons tout, ne nous devrait absolument rien si nous n'étions prédestinés à la servir et si nous lui refusions ce service. L'humanité ne devrait rien à un peuple qui voudrait n'exister et ne travailler que pour lui-même. Au fond de tous les grands problèmes contemporains est donc une question plus grande encore, et qui donne à tous une signification commune, la question de moralité, la question d'humanité, question qui, par sa nature même, s'identifie au