‹ La religionChapitre 5 sur 17 · LA. H£L1GI0X · texte numérisé non relu

LA. H£L1GI0X

problème religieux, c'est-à-dire à l'organisation de la vie humaine conformément aux principes supérieurs qui la dominent. Ainsi apparaît l'aspect moral du problème humain que posent la guerre présente et la paix qui la suivra ; et l'on peut voir comment ce problème s'encadre dans l'histoire religieuse de l'humanité.

Pour la France en particulier cette guerre aura été une terrible épreuve et une grande leçon. L'épreuve ayant été convenablement supportée, l'on peut espérer que de la leçon sera tiré tout le profit désirable. Mais il n'est point superflu de dire ce qui faisait l'épreuve spécialement dangereuse, et ce qui nous doit rendre attentifs à mesurer toute la portée de la leçon qui nous a été donnée par les événements.

Renan, qui aimait la France aussi sincèrement qu'il aimait la science et la vérité, a écrit quelque part que le grand tort de la génération qui avait précédé la sienne fut son impuissance à fonder un établissement politique durable, à

l'abri duquel notre peuple aurait pu suivre eu paix sa destinée. Le reproche était légitime, et la génération de Renan a réussi au moins, non sans beaucoup de crises intérieures et de malaises persistants, à nous léguer une assiette politique relativement stable, condition sans laquelle, en effet, la vie d'une grande nation est comme paralysée en sa fécondité. L'on peut se demander pourtant si l'établissement a toute la solidité qu'on est en droit de souhaiter, et si ceux qui ont contribué à le construire, Renan tout le premier, ont fait le nécessaire pour transmettre à ceux qui venaient après eux la vigueur morale qui rend les nations fortes et les institutions salutaires. Trop clairvoyant pour n'en point douter, Renan disait avec une anxiété mal dissimulée dans un sourire : « Nous vivons de l'ombre d'une ombre ; de quoi vivra-t-on après nous ? » Mais il n'a jamais su dire par quoi l'on pourrait remplacer cette ombre d'ombre, l'influence des croyances religieuses et morales, qui ne laisse pas de soutenir dans la vie ceux qui les ont perdues, et qui ne peut être que nulle sur ceux qui les ont toujours ignorées.

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Le besoin d'une discipline morale était senti de plusieurs, et l'on s'est efforcé de la créer. Comme une t< lie discipline ne s'improvise point et qu'elle s'institue plus ou moins en contradiction avec une discipline antérieure jugée défectueuse, notre pays s'est trouvé comme tiraillé entre deux disciplines ou deux conceptions morales de l'existence, dont l'une, l'ancienne, l'orientant ou semblant vouloir l'orienter vers le passé, se discréditait par là même aux yeux d'un grand nombre, tandis que l'autre, la nouvelle, orientée vers l'avenir, se donnant comme une discipline de progrès, paraissait à beaucoup une expérience périlleuse en une matière où la tradition est comptée comme un guide indispensable. De plus elle prenait, surtout quand elle se défendait devant l'opinion publique, un aspect presque négatif, dans sa critique de la première. Elle avait assurément un tout autre objet que d'enseigner à ne pas croire en l'autre, et sa neutralité dans l'école n'était pas un vain mot. Il ne s'en formait pas moins comme deux courants dans l'éducation nationale, et deux mentalités non seulement distinctes, mais opposées ; et cette

dualité n'était pas de nature à fortifier la conscience morale de la nation. Cette conscience avait-elle fléchi réellement, et le terrain perdu par les anciennes croyances l'était-il, dans les mêmes proportions, pour la moralité publique ? On l'a dit, mais rien n'est moins prouvé. La crise des croyances était fatale, et la nouvelle discipline en a été la conséquence bien plus qu'elle n'en a été la cause. C'est cette crise des croyances qui a pu avoir provisoirement pour effet une diminution de la foi morale, diminution que ni l'ancienne discipline ni la nouvelle ne se sont trouvées en état de conjurer.

S'il est une attitude qui, heureusement, ne peut pas être celle du commun, c'est le scepticisme souriant du dilettante amusé par le spectacle bariolé que présente la gent humaine. Cette attitude fut, à certaines heures, celle de Renan, et quelques-uns, pendant quelque temps, l'ont adoptée après lui. Elle convient à des aristocrates de l'esprit, favorisés du sort, et ne sentant pas très vivement les maux de l'humanité ; intellectuels qui découvrent sans trop de peine que les hommes en

général ne sont pas très intelligents, mais qui négligent de voir qu'eux-mêmes ne sont peutêtre pas non plus très profonds ; esprits un peu frivoles qui craindraient de paraître dupes en parlant sérieusement des choses morales et en ayant l'air de prendre au sérieux quoi que ce soit, sauf pourtant le soin de leur renommée. Rien d'étonnant à ce qu'un tel genre ait vite passé de mode et que même certains qui l'avaient pratiqué dans leur jeunesse l'aient abandonné dans leur maturité. La vie réelle, — et quelle réalité vivons-nous depuis trois ans ! — a trop de difficultés et de peines pour lesquelles le badinage élégant du sceptique n'est point une solution, à l'égard desquelles il est un contresens, à moins qu'il ne soit comme une injure et une impiété.

D'aucuns se sont donc retournés vers la vieille Eglise, mère de la France, à moitié reniée depuis quelques générations, mais toujours puissante par l'action de son clergé, de ses ordres religieux, par ses œuvres de charité, par l'influence que sa foi retient sur nombre d'âmes. Cependant plusieurs de ceux

qui se sont constitués en ces derniers temps les champions du catholicisme n'avaient pas cette foi, et ils savaient bien être dans l'impossibilité de l'avoir jamais. Ils ont jugé néanmoins qu'en elle se trouvait la meilleure garantie de notre avenir national, et ils ont parlé, ils ont agi en conséquence, faisant de la religion une politique et de l'Eglise un expédient de salut temporel. Position fausse, aussi compromettante pour ceux qui la prennent que pour la cause qu'ils défendent. Il n'est d'utiles avocats de la foi que les croyants, et ceux-là seuls qui la professent de cœur ont qualité pour parler en son nom. Ceux qui trouvent bonne pour la masse une foi qu'eux-mêmes s'avouent incapables de partager, dénoncent ainsi l'insuffisance de cette foi qu'ils célèbrent tout en ayant l'air de la trouver peu digne de leur esprit. Belle recommandation de la croyance antique, et témoignage flatteur pour la foule à qui on la recommande ! Simpliste en ses jugements, la foule taxe d'hypocrisie ces nouveaux apôtres. En vérité, si la foi est le principe de la vie morale, chacun doit pro-

fesser de bouche la foi dont il vit intérieurement ; mais il est immoral de prôner pour les autres une foi dont soi-même on ne vit pas. Si vous ne vous retrouvez point dans les symboles de l'Eglise, dites-nous votre foi à vous, et n'essayez pas de nous faire croire ce que vous ne croyez point.

Mais autre chose est de dire sa propre foi, et autre chose est de combattre celle d'autrui. Comme il est des gens qui sont catholiques par procuration, il en est d'autres dont la foi parait consister uniquement à ne rien admettre de la croyance catholique et à la nier. Et ce genre n'est pas moins fâcheux que le précédent. Le christianisme catholique, en tant que foi, — abstraction faite du cléricalisme politique, qu'il est légitime et nécessaire de refouler politiquement, — le christianisme catholique, discipline traditionnelle de l'ancienne France, est quelque chose de moralement respectable. Qui peut s'y tenir s'y tienne. Il est insensé de s'acharner contre une foi qui a été durant des siècles celle de nos pères, et de la vouloir détruire, sans savoir seulement par

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quoi on pourra bien la remplacer. L'incrédulité n'est en soi qu'une réaction contre des croyances oppressives, et elle ne peut fournir à l'homme la consistance morale que donne la foi. Socialement parlant, l'incrédulité n'est qu'une force négative, une ressource contre les égarements d'un mysticisme trompeur. Mais tant s'en faut que ce soit un aliment substantiel de la vie sociale. Il n'est pas vrai que l'on ne soit jamais incrédule que par défaut de moralité, mais il est parfaitement vrai que l'incrédulité, comme telle, et par elle-même, n'est point un principe de vie morale. C'est pourquoi la crise des croyances aurait été plutôt à surveiller, à modérer, à diriger^ qu'à précipiter et accélérer. La foi évolue avec l'humanité qui vit, et les croyances changent ; mais une révolution inconsidérée des croyances peut mettre en péril et la foi morale et la vie morale d'un peuple. Cen'estpas impunément que l'onébranle une discipline séculaire, si l'on paraît en même temps rejeter toute discipline, et que l'on proclame l'émancipation de l'individu, si on ne l'instruit en même temps à se gouverner lui-même.

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Des efforts très méritoires qui ont été tentés d'instituer une morale dite laïque, de donner un enseignement civique, le tout rationnel, et tel qu'il convient à des hommes que la science moderne a éclairés de ses lumières, on peut dire que les résultats, à la veille de la guerre, étaient jugés, même par leurs auteurs, sinon fort incertains et discutables, du moins fort incomplets. Peut-être ne s'était-on pas assez persuadé que la moralité humaine est loin d'être une simple instruction de la raison, que c'est un dressage, une éducation, une discipline de l'homme entier 5 que cette discipline est une tradition toujours perfectible, mais nécessairement une tradition ; que ce n'est point une science abstraite que l'on n'aurait qu'à apprendre pour en faire ensuite de faciles applications, mais une vie intérieure qui régitla vie extérieure, une formation de Tâme, esprit, sentiments, volonté, une aptitude à se conduire soi-même qui se réalise par l'exercice, un perfectionnement de l'être humain dont la pre mière éducation inaugure le travail, mais qu'elle oriente seulement, et qui doit se pour-

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suivre durant tout le cours de l'existence. Ce ne sont pas les théories de la morale qui ont manqué, mais l'emploi d'une méthode sage qui aurait été soutenue par la foi de tous. L'ancienne discipline, celle de l'Église, si critiquable qu'on la puisse trouver eu égard à la mentalité scientifique, aux aspirations et aux besoins des temps nouveaux, était vraiment une discipline, une formation de tout l'homme et une instruction de toute la vie, aux diiférentes étapes et conditions de laquelle s'adaptaient ses enseignements et ses secours. La discipline de l'Église n'était pas en quelques préceptes inculqués durant leur premier âge à des individus qui, lancés ensuite isolément parmi tous les hasards de l'existence, devraient trouver chaque jour dans leur propre et courte sagesse le moyen de s'y comporter avec honneur ; c'était bel et bien une éducation perpétuelle et un appui moral constamment donné, dans une société vivante, à des êtres qui, en effet, ne sauraient développer toute leur vie morale que dans une telle société.

On répond, il est vrai, que l'éducation

laïque a fait ses preuves, puisque les jeunes Français qu'elle a formés se sont trouvés, ainsi que leurs maîtres, à la hauteur du devoir présent, que la guerre leur a imposé. Mais l'ancienne discipline a fait aussi les siennes, dans les mêmes circonstances, puisque les Français, non moins nombreux, qui ont reçu l'empreinte d'une confession religieuse et ceux qui font profession de catholicisme, ne se sont pas moins bien conduits. Au fond, ce que la guerre a manifesté, ce n'est point la suffisance ou la supériorité de l'éducation dite religieuse ou de l'éducation dite laïque, mais l'esprit patriotique de tous les Français. La guerre a montré que la France ne comptait pas d'infidèles parmi ses enfants : c'est beaucoup, mais c'est tout ; et cela ne prouve pas que le catholicisme soit pour la France un indispensable moyen de salut, ni que le laïcisme tel qu'il a été pratiqué chez nous depuis une quarantaine d'années nous ait préservés du joug allemand. Le fait est que la guerre nous a brusquement réveillés et tirés — fasse le ciel que ce ne soit pas que provisoirement! — d'une incontestable crise de

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médiocrité morale, — la vraie crise du français, — où nous nous laissions entraîner. Il y avait, nous assure-t-on, avant la guerre, un certain renouveau religieux et moral parmi la jeunesse. Mais combien avons-nous connu de ces renouveaux depuis 1870, qui n'ont guère laissé de traces que dans la littérature I Celui dont on parle s'est perdu — ou sauvé — dans le renouveau général qu'a produit la guerre. Après tout, c'est au sein même du catholicisme que s'est propagé l'ébranlement des croyances, et l'Église a paru de plus en plus impuissante à y remédier, à empêcher que la crise des croyances ne devînt une crise de la foi et de la moralité.

Devant la guerre les catholiques se sont reconnus enfants de la France, serviteurs de l'idéal que, pour eux comme pour les autres Français, elle représente dans le monde, et ils sont accourus pour la défendre, sans regarder du côté de Rome, qui escomptait le châtiment providentiel de notre nation, sans s'arrêter aux dissentiments qui auparavant existaient entre eux et leurs compatriotes, sans marchander

leur dévouement, — car ce sont seulement quelques publicistes de l'arrière qui, dans les journaux, ont parlé de remboursement après la paix. — De leur côté, les non-croyants, surpris comme les autres par l'épouvantable réalité en face de laquelle subitement nous avons tous été mis ; les non-croyants, à qui l'on avait quelquefois parlé de leurs droits avec plus de conviction que de leurs devoirs ; les noncroyants que l'on avait plutôt entretenus d'espérances pacifistes ou de vulgaires intérêts ] les non-croyants, dont il n'est point sûr que certaines habitudes de notre vie politique aient été de nature à relever le niveau moral ; les non-croyants se sont trouvés pareillement animés du sentiment français, d'un sentiment beaucoup plus profond que le courant ordinaire de notre moralité publique, comme il était chez les croyants plus profond que le courant ordinaire de la moralité catholique. D'un côté comme de l'autre, les élites ont entraîné la masse et fait la haute moralité du mouvement général.

Ce sentiment de l'humanité française est le

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fruit de tous les siècles que la France a vécus, bien qu'il porte plus spécialement la marque de ses plus récentes expériences. Il est notre commune religion, et tout ce qui naguère était entre nous principe, non de discussion loyale, mais de division haineuse, était à son égard une hérésie. C'est le sentiment qui, sous différentes formes, à divers degrés, s'est rencontré et se rencontre dans toutes les sociétés humaines. Par lui elles subsistent, et en lui se définit leur caractère propre. Il est leur conscience religieuse et morale la plus intime et la plus puissante, le type auquel se subordonnent les consciences religieuses et morales des individus, celles-ci en retour, pourvoyant à sa perpétuité et contribuant à son épanouissement progressif. De ce sentiment, de ce grand amour, qui inspire le sacrifice de soi, il importe de scruter la nature, le ressort vital et la loi, cette loi ne pouvant être que la vraie loi de l'homme et sa religion éternelle.

Des épreuves comme celle que nous traversons révèlent ainsi plus clairement que le train vulgaire d'une époque paisible les grandeurs et les misères de l'humanité, grandeurs et misères morales surtout, mais aussi bien force et faiblesse, en tout ordre, des nations, des institutions et des individus ; et elles posent en quelque sorte à nouveau, pour qui sait voir et comprendre, les éternels problèmes : le sens de la vie et de la mort, les principes du devoir, les sources de la moralité. Beaucoup, d'ailleurs, s'exercent à tirer de ces grands événements une philosophie, à moins qu'ils ne s'efforcent à les interpréter en faveur d'une sagesse antérieurement acquise, au profit de leur religion particulière, s'ils en ont une, ou de leur incrédulité, si telle est leur profession religieuse. Sans doute est-il préférable de regarder le présent dans son rapport avec le passé qui l'a préparé, et de recueillir la leçon des siècles à la lumière de leur actuelle conclusion.

Voix lointaines des humanités qui nous ont précédés, qui nous portent et qui subsistent en nous; voix plus proches de nos frères tombés.

qui parlent encore bien que morts, et avec plus d'autorité que s'ils étaient vivants ; voix plus intime de notre conscience personnelle, en laquelle trouvent écho les autres voix : tel est le témoignage qu'il s'agit d'écouter, d'entendre et d'expliquer. Aussi bien est-ce au fond de nous-mêmes que résonnent et la voix ancestrale des siècles disparus, et la voix fraternelle de ceux qui maintenant reposent dans la pourpre de leur sang, martyrs de la foi qui nous était commune avec eux. Et c'est ainsi qu'il convient de méditer sur la vie, la mort et le devoir, devant la vie, la mort et le devoir en action, non pas dans l'isolement d'une raison fière d'elle-même et qui jongle avec ses idées pour en tirer une solution inédite du problème humain.

Le vieux Kant, que certains voudraient transformer en bouc émissaire de la folie germanique, n'est pas le seul sage qui ait erré pour avoir voulu puiser dans sa propre sagesse toute la vérité. L'écueil des sages a toujours été de s'enfermer dans leur raison et de la prendre pour la mesure de toute intelligence, de consi-

dérer leur science comme la mesure du vrai, leur idée du convenable comme le principe et la règle du bien. Mais le plus sage des sages ne saurait être l'arbitre absolu du vrai et du juste. Car il y a plus grand, mieux instruit et meilleur que tout homme qui se sépare, pour ainsi dire, de l'humanité afin de spéculer sur l'homme, il y a l'humanité même, en laquelle durent la sagesse et la force morale de ceux qui ont vécu. La pensée du vrai sage compte comme expression réfléchie et observée delà pensée et de la conscience humaines : le malheur est que beaucoup de prétendus sages ont été plus enclins à construire des systèmes d'idées qu'à regarder tout droit la réalité de la vie.

Essayons donc d'examiner cette réalité comme elle apparaît dans l'histoire humaine et dans la tragédie du temps présent. Voyons ce qu'ont été réellement, humainement, la religion et la moralité dans l'histoire des hommes, et si le devoir moral ne se présente pas à nous comme une obligation religieuse ; ce qu'a été en ses grandes lignes l'évolution religieuse et morale de l'humanité, et si la morale n'y a pas

été toujours étroitement liée à la religion ; quels ont été les caractères généraux et les facteurs de cette évolution, et si elle n'a pas essentiellement consisté dans une sorte d'individualisation et d'intériorisation progressives de la religion et de la moralité, par l'action combinée de la foiy de la tradition, de la volonté de sacrifice, et delaraison; ce par quoi cette action a été efficace, à savoir, une discipline humaine, embrassant toute la vie des individus, discipline sans laquelle aucune société n'aurait pu naître ni subsister, et si une telle discipline, de plus en plus perfectionnée, n'est pas de plus en plus nécessaire pour assurer Tavenir de la civilisation et de l'humanité ; comment s'est exprimée et entretenue la foi qui supporte la vie morale de l'homme, c'est-à-dire par des symboles, formules et rites, moyens de communion humaine en même temps que sources d'émotions religieuses, et si ces symboles, qui fatalement vieillissent, ne sont pas susceptibles de rajeunissement sans que périsse la foi dont vit le juste.

A qui entend par philosophie la discussion

abstraite des concepts fondamentaux de notre esprit et les déductions qui se peuvent édifier sur cette analyse d'idées la présente étude semblera n'avoir à peu près rien de philosophique et n'être même pas ordonnée selon les règles d'une logique suffisamment sévère. Mais la philosophie véritable ne serait-elle pas plutôt la considération générale, immédiate et attentive, des choses et de l'homme? L'on veut ici regarder le grand fait de la religion sous ses différents aspects, après en avoir déterminé l'amplitude ; on le regarde dans l'ensemble de son évolution, puis dans l'intimité de sa vie, puis comme discipline de l'existence, puis dans certains éléments essentiels de cette discipline, la pensée et le rite religieux, afin d'atteindre par la variété de cette contemplation le plus possible d'une réalité infiniment complexe, forme supérieure delà vie humaine, par conséquent le plus digne objet qui se recommande à l'attention du philosophe.

En traitant une matière aussi vaste, dont on peut dire qu'elle tient atout dans l'histoire et dans la vie, l'auteur n'a pu manquer de ren-

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contrer quantité de questions dont il n'a pas étudié personnellement le détail, et les spécialistes de ces questions trouveront peut-être qu'elles ont été abordées avec une rare incompétence. L'on n'a pas eu la moindre prétention de les résoudre, ni d'écrire, à propos de vues sur la nature et l'évolution historique de la religion et de la moralité, soit un traité de métaphysique ou de psychologie, soit un traité d'économie politique ou une philosophie du droit, soit un traité de pédagogie ou une histoire de l'éducation à travers les siècles, soit un abrégé d'histoire universelle ou seulement une esquisse d'histoire des religions, ou une histoire des idées morales, soit encore une histoire du dogme catholique ou bien des origines chrétiennes. Si, de manière ou d'autre, en des aperçus trop sommaires, on a touché plus ou moins tous ces grands sujets, c'est parce qu'ils ont un aspect moral et qu'ils contiennent une leçon de religion humaine ; et c'est sur cet aspect moral, sur ce sens humain des choses qu'on a voulu attirer l'attention du lecteur, sans se flatter de rien apprendre aux savants profession-

nels touchant l'objet propre de leurs sciences. Mais l'homme est un, et dans sa vie morale, bonne, médiocre ou mauvaise, se fait la synthèse de son activité. Le point de vue moral est aussi un point de vue réel, parce que la conscience de Ihuraanité, la volonté des hommes, est aussi une force dans l'homme et dans la nature, et que cette force réagit contre la fatalité des causes et des événements extérieurs. La science ne saurait impunément se désintéresser de la morale, ni la morale de la science, et ce n'est pas la science comme telle qui règle la vie des hommes.

On ne se dissimule pas que cette façon d'envisager le problème religieux et moral pourra sembler à plusieurs n'être point purement rationnelle et scientifique, puisque l'on tient compte d'une autre expérience que celle du fait brut ; puisqu'on attribue au sentiment moral une signification propre, comme une faculté d'appréciation touchantles valeurs de son ordre ; puisqu'on distingue le prix moral des actes de leur portée matérielle et même de leur caractère simplement rationnel ; puisqu'on ne confond pas

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la moralité avecl'exercice d'une raison instruite. C'est que l'on a pensé constater que le purement rationnel et scientifique, d'où procède l'objection, est dans le cas présent tout ce qu'il y a de moins raisonnable et de moins conforme à la vérité de la science, ce purement rationnel et scientifique étant la négation d'une réalité, la réalité morale, et la méconnaissance — quelquefois affectée avec passion — d'un fait aussi grand que l'humanité même. Le sens moral est autre chose qu'une raison pratique ; le devoir, le bien moral, est autre chose que la simple vérité ou que l'utile ; la vertu, la sainteté, qui est l'éminence de la vertu, sont autre chose qu'une conception savante delà vie. Ce n'est pas manquer à la saine raison que de reconnaître au fait religieux et moral sa vraie nature ; ce n'est pas manquer à la vraie science que de prendre l'humanité pour ce qu'elle est. Etroite est la raison et courte est la science qui n'ont pas su trouver que le grand ressort moral de l'humanité, le sentiment du devoir, ne résulte pas d'un raisonnement fondé sur la seule considération des faits naturels, et qu'il est ce qu'il est,

le sens profond d'une obligation qui engage l'individu envers la société dont il fait partie, envers l'humanité dont il est membre, envers l'ordre mondial qui pour lui se confond avec le bien de cette humanité.

Le dernier mot ne sera jamais dit en semblable sujet, Nonseulement ces pages n'ont rien de définitif, mais on n'a pas cherché à en rassembler dans un système de doctrine les principales conclusions. Il a semblé que ces conclusions se tenaient entre elles dans un équilibre réel; on n'a pas tenté de les réduire en théorie. Un jeu de formules abstraites, si rigoureux qu'il soit, et en proportion même de sa rigueui , serait faux par sa prétention à enchaîner dans des expressions fixes une réalité mouvante, quiles dépasse de toutes parts. Toute œuvre de la pensée qui s'efforce à embrasser Tensemble de la réalité humaine, solidaire de la réalité universelle, est une sorte de gageure impossible, comme une délimitation de l'infini, le dessin d'un mouvement sans commencement ni terme ni arrêt. Ce qui est possible et ce qui importe est de saisir la nature, de per-

cevoir la direction de ce mouvement, de la réalité qui monte, et de dire quelque chose de la vérité qui se fait. Car la vérité aussi se fait avec l'humanité. Il ne nous appartient pas de la montrer tout entière, mais de préparer son avènement.

Tel quel cet essai ne sera point superflu s'il suggère une idée suffisamment exacte du phénomène religieux et moral, de la nature du devoir et du fondement de la moralité, de l'éducation humaine et de ses conditions normales ; s'il est propre à entretenir et à développer le sentiment du devoir humain ; s'il peut contribuer si peu que ce soit à un accord des esprits sur les principes supérieurs d'après lesquels se doit régler l'existence, accordtoujours nécessaire à la conservation et à l'harmonie d'une société, mais qui l'est tout spécialement pour l'avenir prochain de notre pays.

Avril 1917.

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