LA VIE DBS MORTS
il s'obstine à les appliquer où ils n'ont que faire. U les adapte, sans sonci des conséquences, à de nouveaux emplois, et, de la transmigration, il tire la métempsycose.
Certes, le premier qui, dans le voyage des âmes à travers toutes les formes de la nature, crut découvrir une série d*épreuTes ou d'apothéoses, la reTanche du malheur immérité, le châtiment du crime heureux, celui-là dut s'enorgueillir d'une telle invention. Mais sa gloire n'est pas venue jusqu'à nous, parce qu'elle fut trop partagée. A vrai dire, la théorie de la métempsycose naquit spontanément partout où Tidée de la transmigration s'était fortement enracinée. Partout à la fois — sinon en même temps, du moins dans la même phase de l'évolution morale «r- en Egypte, en Chaldée, dans l'Inde et la Perse, en Gaule, selon César, elle rencontra l'adhésion des prêtres, des penseurs et des foules instinctives. £lle séduisit Pythagore et Platon; Virgile en fut imbu, et c'est d'elle, au fond, que procèdent les rêveries gnostiques sur l'ascension et la dégradation des âmes.
Comment cette prétendue sanction d'une loi morale n'a-t-elle produit aucun bien? Pourquoi, loin de fortifier l'homme contre les épreuves de la vie, de développer les facultés et les énergies, ^-t-elle bien plutôt engourdi les peuples et découragé les individus? C'est qu'elle ne parvient pas à relier par la mémoire les états passés aux métamorphoses présentes ou futures. Pythagore avait beau se souvenir d'avoir été coq ; il avait beau reconnaître <lans un trophée le casque qu'il portait sous les murs de TiT>ie ; cette plaisanterie ne trompait personne. Qu'importait à un vivant d'avoir été brigand, prêtre ou lion avant d'être né? Quant aux aventures qui l'attendaient après sa mort, elles pouvaient l*inquiéter; mais qu'y faire? C'était pour lui un sujet d'effroi plus que d'espérance.
Sous prétexte de rendre justice aux morts, la métempsycose frappait les vivants pour des fautes qu'ils n'avaient pas commises et dont ils n'avaient pas conscience. Elle les accablait d'un fardeau que d'autres avaient appesanti, d'un péché originel inexorable.
II était assurément facile d'échapper à ce cercle vicieux; il suffisait d'en nier Texistence. Mais ce moyen, vraiment infaillible, n'était pas à la portée de nations imprégnées de préjugés vingt fois séculaires. L'Inde, par exemple, ne s'en est jamais avisée, jamais elle n'est parvenue à la délivrance finale^ qui fut pourtant l'objet de toutes ses pensées, de son insatiable désir. Brahmane et Kchatrya, Coudra et Tchandala, tous, selon leur caste et leurs mérites individuels, continueront jusqu'au prochain Kalpa oa renouvellement du monde, d'évoluer à travers mille déguisements posthumes, qu'ils n'auront pas choisis. Le bouddhisme lui-même n'a fait qu'approfondir la plaie qu'il prétendait guérir. Combien de millions d'hommes n'a-t-il pas séduits par l'espoir d'échapper au cercle des renaissances? Il voyait dans la métempsycose Je plus grand des maux, et, pour la supprimer, il n'a su qu'en multiplier les étapes et en aggraver les épreuves. Que d'efforts, d'humiliations, de stériles austérités n'imposait-il pas à tous les candidats au prix de sagesse, avant de les élever, de ciel en ciel, au-dessus des dieux ! En fait, il est demeuré aussi impuissant que les autres sectes brahmaniques à hâter la résorption de l'âme individuelle dans le Nirvana, dans l'Inconscient. La métempsycose dans rinde n'a guère profité qu'aux vaches, aux singes et aux autres bêtes en qui le malheureux homme reconnaît ses formes antérieures et sa future demeure.
La préoccupation du salut n'a pas été plus nuisible àFOccident christianisé, que la constante obsession de la délivrance finale n'a été funeste aux races hantées par la terreur des renaissances.
Bien que éprouvée par d'autres folies, par d'autres contagions à peine moindres, l'Europe ne s'est pas attardée dans le labyrinthe des transmigrations. Elle n'a point connu la métempsycose à rétat endémique. Ce mal n'a sévi que par moments et sur quelques esprits ou groupes isolés. Parmi les derniers sujets atteints, nous ne voyons guère à citer que Victor Hugo. La Bouche d'ombre, comme on sait, lui a révélé la fameuse doctrine, exposée surtout dans les Contemplations, Depuis la pierre du chemin, jusqu'à J'ange, en passant par le ver, par le cloporte, et autres