‹ La ReligionChapitre 28 sur 66 · LA VIE DES MORTS · texte numérisé non relu

LA VIE DES MORTS

L'âme, celle qui doit survivre au corps, naît-elle avec lui,naUelle après lui? Si la naissance de Tâme coïncide avec Tapparition de la vie, qualité d'un organisme, elle n'est plus qu'un attribut de la substance. Aussi la doctrine de Tàme contenue dans la cellule vivante a été condamnée par Anselme et par les Pères qui, s'autorisant du chapitre xxi, verset 23, de VExode, l'ont déclarée entachée de matérialisme; et certains casuistes ont décidé que c'est Tâme maternelle qui fabrique les cellules pendant toute la durée de la vie embryonnaire. Fort bien ; mais si l'âme maternelle ou paternelle se dédoub1e,râme n'est plus une et indivisible, elle perd le caractère principal que les métaphysiciens accordent à la spiritualité. « C'est pourquoi, sans doute, le système qui chargeait l'âme maternelle de fabriquer les cellules vivantes a été condamné par Innocent XI et, après de longues controverses, il a été décidé par les théologiens, se fondant sur le chapitre xu du Lévitique, verset 5, et adopté par la Pénitencerie de Rome, que l'âme n'anime l'embryon que quand celuici est «assez formé pour être digne de la recevoir»; et cette époque a été ùxée au quarantième jour pour les esprits mâles et au quatre-vingtième pour les âmes du sexe. Ainsi une certaine logique nous amène à considérer l'âme comme née après le corps; elle nous présente le dispensateur souverain à l'affût d'accidents qui se produisent à toute heure sur tous les points de la terre, et tenant une âme toute prête pour agir selon les indications. Lucrèce nous paraît avoir résumé le débat, et nous vous renvoyons au livre III du De natura. Les Algonquins et quelques autres, en recourant à la transmigration, n'ont fait que tourner la difficulté; ils ne résolvent pas non plus le problème posé — dont ils ne se soucient guère — l'alliance intime d'un corps périssable avec un être éternel. Enfin, si l'âme existait avant le corps, elle peut l'attendre bien longtemps, toujours, peut-être ; eile peut se tromper, entrer dans une combinaison stérile, avorter, en un mot. Elle demeure une virtualité errante, une forme sans matière. On peut difficilement imaginer les constantes déceptions d'une âme qui aspire au beau nom de Marcadet, de Lacenaire ou

de Prodhomme, oa même à quelque métier plus humble et qui, élernellemeDt ^balancée dans l'irrésolutioiiy ne trouve pas son moule et n*arri?e pas à terme.

Si les sauvages avaient songé à ces conséquences de leur théorie, ils y auraient vu la cause de la maussaderie bien connue des âmes et des revenants, qui n'ayant pu redevenir hommes, se sont faits kobolds et loups-garous.

Revenons à la transmission des esprits. Le nom que Ton donne à l'enfant, et qu'on emprunte, assez souvent, à l'un des membres de la famille, implique la pensée d'une transmigration. Aujourd'hui encore, le lien qui unit le filleul au parrain est un dernier vestige de cette croyance antique. Quand un parrain déclare à l'ofûciant le nom qu'il confère au nouveau baptisé, il ne songe guère à certaines cérémonies analogues qui s'accomplissaient naguère encore chez les Sibériens et les indigènes de la Polynésie. Le prêtre néo-s(élandais à qui l'enfant était présenté récitait une liste de nom d'ancêtres; il s'arrêtait à celui qu'oB cri ou un éternuement de Tenfant paraissait avoir désigné. Au contraire, chez les Tchérémisses, on secoue le nouveau-né poux le faire crier; puis ou lui répète des noms à la iile, jusqu'à ce qu'il se taise. Le procédé est différent^ mais l'idée et le résultai^ sont les mêmes, li s'agit^ dans les deux cas, de faire entrer dan^ Tenfant l'âme avec le nom d'un ancêtre, ou peut-être de forces^ Pâme déjà installée à reconnaître son nom, le nom qu'elle portai^ dansia vie antérieure : ce qu'elle déclare par un signe, silence' subit ou mouvement quelconque.

La transmigration jusqu'ici nous apparaît comme une form^ naïve, parfois séduisante, de la croyance à la perpétuité de 1^vie. £n essayant d'expliquer les ressemblances héréditaires, ell^ établit entre les vivants et les morts une solidarité qui s'étende de la famille à la tr4bu et à la nation. Elle double d'affection,, d'amitié^ les intérêts passagers ou durables qui associaient les hommes entre eux. C'est de quoi faire oublier ce qu'elle renferme d'illusoire et de puéril. Mais l'esprit humain ne sait jamais abandonner à temps les procédés qui ont rempli leur office utile ;

Page 1