II. LES RITES FUNÉRAIRES
L'abandon du corps, de la sépulture, de la maison. — Anthropophagie funéraire.
— Conservation des ossements peints et Ternis. — Momification en Amérique et en Egypte. — Résurrection de la chair. — Inhumation et crémation. — La vie imaginaire continue la vie réelle. — Dépôts d'aliments, d'armes, de Tètements, d'ustensiles dans ou sur la tombe. — Funérailles de Misène. — Les biens personnels du mort l'accompagnent, d'abord en nature, puis en effigie.
— Massacres d'animaux, de serviteurs, d'amis et de femmes sur la tombe des riches et des puissants. — Nombreux exemples.
Certaines fourmis, après un combat, enlèvent les cadavres des leurs. Les gorilles, gorilla gina, selon Batte), recouvrent de bois ^ort et de branchages les corps des animaux de leur espèce. L'homme a traversé plusieurs âges géologiques avant de s'intéresser aux morts. Il ne faut pas s'étonner de cette infériorité, îourmis et gorilles avaient achevé leur évolution ; Thomme comiQençait la sienne.
La longue période chelléenne et l'époque du Moustier n'ont girdé aucun vestige d'inhumation intentionnelle. Le cimetière <Iu'on a découvert à Solutré n'appartient pas à la couche où les tombes ont été creusées. Il ne semble même pas exister de sépulture qu'on puisse attribuer aux industrieux troglodytes de iaugerie- Basse et de la Madeleine.
L'abandon a été partout le premier régime funéraire. Il est en-
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core pratiqué. Seulement ii a dû, le plus souvent, s^accommoder aux croyances animistes et revêtir un caractère liturgique.
Les Mongols nomades laissent volonti^s leurs morts étendus dans les steppes, surtout lorsqu'il s'agit de gens de peu. Ils se bornent à consulter les lamas sur la direction à donner aux cadavres, lis déposent les enfants dans des sacs de cuir, avec des aliments, sur le bord des routes, afm que les âmes entrent an passage dans le sein des femmes. Souvent Us donnent les corps d'enfants, ou même d'adultes, à manger aux chiens ; les Tibétains préfèrent, en pareil cas, les corbeaux et les vautours. D'après Strabon, les Bactriens avaient des chiens fossoyeurs, chargés de dévorer non seulement les cadavres^ mais aussi les vieillards et les malades. En Néo-Galédonie, lès morts vulgaires sont adossés à un tronc d'arbre ou pourrissent sur les branches. Nous avons vu de nombreuses peuplades, en Afrique et en Asie, quitter en toute hâte, pour une ou plusieurs années ou pour toujours, la maison du mort.
Déjà l'abandon se combine avec l'idée de délivrance. Les fioschimans portent leurs corps dans une caverne et se sauvent. Les prolétaires cafres sont couchés dans une fosse ouverte, à quelque distance du kraal ; c'est le pendant de notre fosse commune ou des tranchées creusées sur les champs de bataille.
Les indigènes du Nicaragua jetaient les morts dans le cratère du volcan Masayo. Les Naudovessis précipitaient les leurs, au mois d'avril, dans la chute de Saint-Antoine, où des gou&es communiquaient avec les enfers. Les riverains du Gange emploient, de même, leur fleuve sacré ; et les marins de tous les temps ont confié à la mer leurs camarades défunts.
Une autre idée, fort pratique, a dû être suggérée par l'exemple des vautours et des chacals. Pourquoi abandonner ce qu'on pouvait utiliser ? Nombre de peuples ont mangé l'ennemi tué à la guerre. Encore au huitième siècle, les Chinois mangeaient la chair de tout homme tué par Tépée. Hérodote raconte que las Scythes Issédons mangeaient leur père mort, et buvaient pieuso^ ment dans sa calotte crânienne, polie et quelquefois dorée. Ger^
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taifis Alfouroas de la Nouvelle^-Gainée mèleiit enoore à leur sagou quelques coupures et débris du corps de leurs parents. Les Massagètes, plus pressés, immulaieot leurs pareots et les faisaient cuire a?ec d'autres viandes ; ils avaient soin de les tuer avant le déchet de la vieillesse et de la maladie ; moins délicats, les habitants du Dagraian, à Java, tuaient^ faisaient cuire et mangeaient les malades. C'est Marco Polo qui a observé cette coutume (fin du treizième siècle) ; il ajoute que les os, bien nettoyés, étaient recueillis dans un coffre et suspendus dans certaines cavernes. En effet, cette anthropophagie n'avait rien de criminel ; souvent envisagée avec plaisir par les vieillards et les malades, qui réclamaient eux-mêmes le coup de la mort, elle n'excluait en aucune fiiçon la piété filiale, le respect des survivants. Si l'on mangeait le mort, c*était, entre autres raisons, pour absorber une part de son esprit, et pour dégager rapidement ce que le corps contient de plus solide, Tossature.
Beaucoup de peuples, qui ne mangent pas les morts, ont le plus grand sein de leurs ossements. Certains riverains de l'Orénoque plongent dans le fleuve le cadavre retenu par une corde solide ; en peu de jours, les poissons ont £ait le nécessaire, et les os, grattés et arrangés dans un panier, sont suspendus au toit de la maison. Chez los Caraïbes, c'est dans un hamac ; chei les ^siniboines et autres, et encore en Polynésie, c'est sur un arbre» $ur un échafaudage ou dans une pirogue élevée sur piquets, que les corps sont déposée, sous la surveillance des femmes, jusqu'au jour où les os pourront être recueillis, vernis et empaquetés. Les Parsis de Bombay, continuateurs plus ou moins fidèles des anciens Perses, placent les corps des enfants, des femmes et des hofflmes, dans trois cercles concentriques de cases superposées : c'est ce qu'ils nomment la tour du silence. Quand l'oiseau d'Orlauzd, le vautour, a convenablement travaillé, on recueille les \ ossements. Des coutumes de ce genre, infiniment répandues, nous font prendre sur le fait, pour ainsi dire, l'origine da culte des reliques.
Ailleurs on s'ingénie et on parvient à conserver le corps tout
entier. A Nouka-Hiva, le mort est desséché à l'air libre ; chaque nuit il est mis sur son séant et frotté d'huile de coco ; les intestins ont été préalablement enlevés. Quand la dessiccation est complète, la momie est installée, assise ou couchée, dans une enceinte sacrée, le Moraï, ou dans une maison funéraire. Souvent, dit Letourneau, le corps, ligaturé et maintenu dans une position accroupie, est déposé dans une grotte, une anfractuosité. Ainsi faisaient les Australiens, les Andamans, les Hottentots, les Niam- Niam, les anciens Écossais, etc. ; les Bongos pratiquent, dans un puits funéraire, des niches où le corps accroupi est préservé du poids de la terre. Des usages analogues s'observent dans TAmérique entière. Les Guaranis introduisaient le cadavre, plié, dans un grand vase ; les Péruviens le disposaient de même, tout vêtu, dans un sac ou dans un panier ; les Mexicains rasseyaient sur un escabeau, dans de profondes fosses en maçonnerie ; les Groenlandais lui attachaient un masque au visage et le plaçaient, debout ou couché, dans une maison mortuaire. Enfin, on saL^ jusqu'où les Égyptiens ont poussé l'art de l'embaumement »* Tarchitecture du logis funèbre^ pyramide, mastaba^ hypogée- Tout un peuple de praticiens et d'artistes procédait, sous L ^ surveillance des prêtres, à de minutieux travaux qu'Hérodote décrits avec une admirable précision. Aromates, se\, vin de palU^ mier, injections de natron, dorures, bandelettes, inscriptions triples boites peintes, cuves de basalte, de porphyre, de granit point de substance, point d'artifice qui ne concourussent la parure et à la conservation intégrale du mort, homme 01 animal sacré.
Les préparations raffinées pouvaient demander jusqu'à cenf^ jours. Car il y avait de hauts tarifs, et l'inégalité régnait après^ la mort comme pendant la vie. Tandis que les dépouilles du vulgaire, grossièrement imprégnées de bitume, étaient à peine recouvertes de sable, les momieis luxueuses des fonctionnaires, des nobles, des grandes dames, des animaux sacrés et des rois, reposaient dans les chambres secrètes de leurs palais souterrains. Aux temps de la prééminence de Thèbes, lorsque les grands
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faisaient creaser leurs tombes au flanc de la chaîne libyque, rhypogée des rois était commencé le jour même de leur airènement, si bien que la profondeur de l'excavation mesure la longueur du règne.
Tous ces peuples si divers, de la Polynésie, de TAmérique, de rÉgypte^ sans parler des Ethiopiens qui enfermaient les momies dans des colonnes d'albâtre ou de verre fossile, des Maldiviens qui recueillaient jusqu'à leurs cheveux [coupés, jusqu'à leurs rognures d'ongles, et qui crachaient à la même place pour que, morts^ ils pussent retrouver leur salive, s*étaient arrêtés plus longtemps que d'autres à l'idée d'une résurrection corporelle. Us s'attachaient à conserver aux âmes absentes les formes et les organes qu'elles avaient connus, les membres qu'elles avaient animés. Cette croyance, si générale qu'elle s'imposa au christianisme, se manifeste encore chez les Arabes et les Chinois par une véritable horreur de la décapitation, et chez la plupart des jDeuples modernes par l'usage des caveaux, des cercueils et .■même' de la simple inhumation. Elle est évidemment très anti- <3ue, et c'est d'elle, nous Talions voir, que procède toute la conc^eption de la vie future.
Les soins plus ou moins sérieux, plus ou moins efûcaces, don- ^Kxés à la conservation des corps, ont nécessité l'emploi de de- ^i^ineures funèbres naturelles, la construction d'habitacles et de Caveaux très variés, en pierre brute ou en appareils cimentés, situqués, richement ornés de peintures et de bas-reJiefs, parfois Souterrains, parfois monumentaux, et très souvent recouverts de tertres artificiels, mounds du Mississipi, pyramides d'Egypte, ^ombelles et tumulus qui recouvraient tous les dolmens et chambres sépulcrales de l'âge mégalithique. 11 va sans dire que l'inhui&ation proprement dite, à même la terre, avec ou sans linceul Ou bière, est de tous les temps et.se retrouve chez tous les peuples ; c'est presque une forme de l'abandon, mais associée à une S^rantie plus ou moins assurée contre les animaux fouisseurs et contre la dispersion des membres qui attendent le retour de l'àme.
La crématioD, dont il nous reste à parler, se concilie mal, en principe, avec la résurrection da la. chair ; elle répugne même aux superstitieux, qui ne parviennent pas à séparer Tesprit de la forme corporelle. Ils ne réfléchissent pas que l'organisme vivant n'est pas moins détruit par le ver que par le feu, par Temhaomement, la dessiccation ou la conservation des os empaquetés, que par Tincinération. Les chrétiens qui proscrivent la crémation me paraissent raisonner, ou peu s'en faut, à la manière de certains Californiens du Sacramento et du San-Joaquim. Ces peuples disent, et ils le pensent» que la vie future existe seule* ment pour les blancs ; quant à leurs morts, à eux, comme on les brûle, ils sont complètement anéantis, corps et âme. Et tel a dû être le sentiment des premiers brûleurs de cadavres, à moins que remploi du feu ne leur parût simplement le meilleur moyen de se débarrasser des morts et d'écarter le revenant. £n fait, chez les sauvages comme chei les civilisés, la crémation n'a porté nulle atteinte aux conceptions animistes; pour ceux-ci comme pour ceux-là, ni la mort, ui les causes de destruction n'ont de prise sur le double, sur Tâme-fantôme, encore moins sur l'esprit immatériel, inventé par les abstracteurs de quintessence. Tout au contraire, elles dégagent les mânes de leur prison charnelle. Naguère encore, des Indiens de TOrénoque expliquaient au docteur Crevaux qu'ils brûlaient leurs morts pour mettre les esprits en liberté. Très anciennement, d'ailleurs, le culte du feu a dû faire de la crémation un acte religieux et solennel. Le feu, essence divine, principe vital, purificateur, intercesseur entre les dieux et les hommes, n'était-il pas naturellement préposé à la libération des âmes, surtout des âmes puissantes et nobles ? Ajoutez qu'il épargnait au corps les humiliations de la pourriture. C'est pourquoi, partout où l'on voit Tincinération coexister avec d'autres modes funéraires — et c'est presque partout — les honneurs du bûcher ont été réservés aux chefs, aux rois, aux personnages importants et riches. Pour la plèbe, libre ou servile, l'inhumation suffisait. A Rome, les enfants, même patriciens, n'avaient droit au bûcher qu'après un certain âge.
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Parmi les peuples qui ont pratiqué ou pratiquent encore la crémation restreinte, Letourneau cite les Shoshones, les Takkalis, les Indiens dé San-Francisco, les naturels de Sitka ; les Roncouyennes de la Guyane, qui brûlent leurs chefs préalablement peints et parés ; les Australiens, qui brûlaient leurs vieil' lards et recueillaient les os pour s'en faire des amulettes. Dans Fancien Mexique, les gens de distinction, reTètus de tel ou tel costume, selon le dieu qui leur servait de patron, couverts de papiers et inscriptions talismaniques, étaient brûlés en grande pompe; et les urnes qui contenaient leurs cendres étaient ou inhumées, ou remises à leurs proches, ou conservées dans les temples.
Les Chinois, aujourd'hui, exposent et inhument les morts ; mais ils les brûlaient au treizième siècle. Les Siamois, les Mongols, sont restés fidèles à la crémation ; ceux-ci maçonnent des fourneaux, ceux-là élèvent des bûchers pour les riches et les grands ; les Tibétains brûlent le cadavre dans un riche cercueil. Les Aryas védiques préféraient l'inhumation : <( 0 terre, disaient-ils en lui confiant le corps, recouvre-le doucement, comme une mère couvre Tenfant du pan de sa robe ! )» C'est ainsi que nous disons encore : « Que la terre lui soit légère î d Mais, une fois installés dans llnde, ils en ont adopté les usages. Les bouddhistes eux-mêmes ont fini par suivre l'exemple des brahmanes, surtout au Tibet, en Mongolie et à Ceyian. Haeckei les a entendus saluer de cris joyeux le moment où, du sein des flammes, l'esprit des grands bonzes échappe aux liens corporels. Les coutumes des Grecs et des Romains sont assez connues pour que nous n'y insistions pas. La crémation régnait dans l'Europe ancienne. César l'a signalée chez les Gaulois. L'Église l'a répudiée pour ses fidèles, mais elle Ta très largement prodiguée à ses adversaires ; elle en a fait un supplice, mais elle lui a conservé son caractère purificateur ; et elle ne s'est jamaiscdemandé si ses victimes, au jour de la résurrection, n'auraient pas quelque peine à rassembler leurs membres pour brûler éternellement sur les grils infernaux.
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En somme, tous les traitements appliqués à nos dépouilles mortelles sont, en eux-mêmes, absolument indifférents; ils n'ont d'intérêt relatif qu'en ce qui concerne la décence publique et les affections privées. Ils ne peuvent rien contre la réalité de la mort, et pas davantage contre la croyance universelle à la vie d'outre -tombe. C'est ce que démontrent les pratiques et les cérémonies semblables qui accompagnent tous les modes de funérailles, quels qu'ils soient.
La vie imaginaire est la continuation approximative de la vie réelle ; et en dépit de toutes les superfétations mystiques, de toutes les atténuations idéalistes^ il est impossible de la concevoir autrement. L'homme est, pour lui-même, la mesure de toutes choses. Cette conception de la vie posthume, qui est commune à tous les peuples, n'apparaît nulle part avec plus de relief et d'intensité que dans les décorations funéraires de Tantique Egypte. Sur les murailles des chambres sépulcrales, en fraîches peintures, en intailles vivement coloriées, défilent devant le mort ses pensées et ses actes, ses travaux et ses plaisirs journaliers. M. Georges Perrot, dans son beau livre sur l'art égyptien, a très bien compris que ces groupes de laboureurs, de chasseurs, de moissonneurs, de pâtres, d'hommes et de femmes, danseurs et faiseurs de tours, d'animaux variera, représentent bien moins les souvenirs de l'ancienne vie éteinte, que le présent et l'avenir de l'existence souterraine. Notons en passant, pour y revenir en temps et lieu, les heureux territoires de chasse où les Peaux-Rouges morts poursuivent à jamais d'éternels bisons, les occupations des ombres dans les enfers d'Homère, et entre mille traits analogues, deux croyances singulières des Dayaks et des Polynésiens de Rotuma. Les premiers croient que si une femme meurt avant son mari, elle en épouse un autre chez les mânes, quitte à reprendre le premier lorsqu'il mourra ; les seconds disent que les âmes des enfants sont soignées jusqu'à leur croissance par les âmes de leurs parents.
La vie ne se soutient que par la nourriture; il importe donc de nourrir les morts; c'est à quoi ne manque aucun peuple que