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LES RITES FUNÉRAIRES

ce soit, et tous demeurent intimement convaincus que les mânes mangent les aliments déposés dans la tombe ou sur la sépulture, ou jetés dans le bûcher, et non seulement ceux qu'on leur offre le jour des funérailles et qu'on renouvelle durant des mois et des années, mais encore ceux qu'on met à part pour eux dans les banquets anniversaires et dans les fêtes commémoratives. «Les morts, dit Lucien, se nourrissent des mets que nous plaçons sur leur tombeau ; ils boivent le vin que nous versons.» Un mort à qui on n'offre rien est condamné à une faim perpétuelle.

Les Négritos de Luçon placent auprès de leurs morts des aliments pour plusieurs jours. Â Nouka-Uiva, des fruits à pain, des poissons, de l'eau, sont déposés dans la pirogue funèbre. Les Patagons, les Puelches, les Araucans, les Timanis, les Fantis, les Achantis, procèdent de même. Dans le Boutan, le mort était nourri pendant trois jours; chez les Chinois, qui gardaient indéfiniment la bière sans Tenterrer, c*était pendant plusieurs mois. Les Égyptiens se montraient particulièrement attentifs à renouveler le repas des morts. Ainsi des Grecs, des Romains, des Gaulois. Encore aujourd'hui, les paysans galliciens et russes placent des aliments sur les tombeaux. A la nourriture sont joints les vases, les ustensiles, la marmite, que Ton a soin de briser, de tuer, pour que leurs âmes puissent accompagner celles des hommes. II parait bon aussi d'immoler le plus grand nombre possible d'animaux comestibles, puisque les mânes ont de quoi les faire cuire.

Voilà le mort assuré contre la faim et la soif. Mais à combien d'autres besoins ne faut-il pas pourvoir ? 11 part pour un long voyage, ne faut-il pas le chausser et le vêtir? Nous avons cité une Grecque qui avait oublié une de ses sandales et qui vient la réclamer en songe, et cette Mélissa, femme de Périandre, qui avait froid chez les mânes, et qui se fait expédier les meilleurs vêtements de ses anciennes sujettes. Un Peau-Rouge, revenu des territoires de chasse, recommandait d'entretenir, au moins pendant quelques jours, un bon feu sur sa tombe. Les vêtements,

les riches étoffes, n^étaient oubliés ni par les Américains, ni par les Polynésiens, ni par les Mongols, ni par les Chinois, ni par les Grecs et les Romains. Les Indiens de Californie chaussent les morts de solides mocassins. Les Souahes mettent des sabots dans la bière; les paysans de l'Erzgebirge des galoches en caoutchouc et un parapluie.

Sur la route inconnue, l'âme demande un guide ; les Esqui* maux lui offrent un chien qu'ils sacrifient, les Égyptiens le chacal Anubis^ les Grecs Hermès psychopompe, le védique Saraméyas, fils de la chienne Saramâ. Cerbère, autre chien, mais introducteur moins aimable, veille au seuil des enfers classiques ; Tàme lui porte un gâteau de miel, et tient dans sa bouche une obole pour le vieux passeur Charon. Les Fidjiens et beaucoup d'autres savent qu'ils rencontreront en quelque tournant des génies effrayants, beaucoup moins inoffensifs que les fantômes dispersés par le glaive d'Énée ; aussi pourvoient-ils le mort d'une forte massue.

Comment ne pas songer que l'âme devra vivre de son état, exercer sa profession, se livrer à tous ses exercices ordinaires, enfin tenir son rang dans l'autre monde? £lie réclame ses outils, ses armes^ ses richesses; on s'empresse de la satisfaire. Ce ne sont que lances, pagaies, filets de pèche, haches, cassetête, colliers, bijoux, ornements d'or et d'argent accumulés dans les caveaux, enfouis dans les tombes, brûlés avec le corps ou déposés sur le tumuius. L*âme doit tout emporter avec elle ; souvent même on la prie d'en faire part à celles qui l'ont précédée. Dans l'Afrique orientale, à Koulfa, toutes sortes de provisions et d'objets placés autour d'un orifice ménagé à la partie supérieure du tombeau sont ainsi destinées nommément à tel ou tel défunt que le mort doit rencontrer. Souvent divers messages sont joints à ces présents.

Les anciens Mexicains, dans leurs excavations funéraires, posaient près d'un guerrier son bouclier et son sabre, auprès d'une femme la navette et le fuseau. Et de semblables offrandes sont mentionnées dans les épitaphes de VAnthologie grecque.

LES KITES FUNÉRAIRES. t99

Nous les retrouvons dans le tableau touchant des funérailles de Misène, mariD, guerrier et sonneur détrompe. «Ses compagnons, nous dit Virgile, construisent d'abord un grand bûcher de branches résineuses, bordé de feuillages sombres et de cyprès funèbres; ils le couronnent d'armes éclatantes, et, sur le lit où repose le corps lavé, frotté d'huile, étendent les tuniques de pourpre,[}es tètementsbien connus; ils gémissent et, détournant les yeux^ ils présentent au bois les torches abaissées. Encens, aliments, vases d'où l'huile déborde, tout s'enflamme et se consume. Les cendres boivent les libations de vin ; l'urne d'airain ' reçoit les os. Corynsus par trois fois accomplit la lustratîon sainte, aspergeant l'assistance d'une eau pure qui tombe en gouttes d'un rameau d'olivier, l'arbre de la paiic ; il prononce le dernier adieu. Puis un tertre s'élève et, sur le sommet, le pieux Ënée dispose les armes, la rame et la trompette de son ami. » Toute cette liturgie, sauf le bûcher, nous est douloureusement familière; les clergés du monde entier la répètent encore. Mais combien de nous, en déposant dans le cercueil quelques bijoux chers à dos morts, quelques souvenirs de la vie passée, en répandant sur la fosse des fleurs odorantes ou symboliques, en disant les dernières paroles, se doutent que ces hommages traditionnels impliquent la double foi, naïve et contradictoire, de l'animisme antique à la persistance d'une certaine vie dans le cadavre et au départ de l'âme pour un lointain voyage?

Une autre idée, que nous n'avons plus, guidait les anciens, non pas les contemporains de Platon, ou d'Horace et de Virgile, mais leurs lointains aïeux. Nous savons que le mort n'emporte rien avec lui ; et les mêmes personnes qui lui promettent des robes blanches et des concerts dans les cieux comptent, pour le fournir de vêtements et de psaltérions, sur les tailleurs et les luthiers du paradis. Mais le sauvage et le barbare croient fermement que l'âme se servira dans Tautre vie des objets placés dans la tombe ; et comme ils n'ont pas encore l'habitude de l'héritage, ils se feraient scrupule de retenir ce qui constituait la propriété individuelle du défunt, les biens mobiliers acquis

par son iDdustrie et son courage. Les terres demeuraient le capital indivis du clan ou de la famille; le butin, le produit, appartenait au guerrier, à l'individu. Ce n'était pas seulement pour honorer l'âme, pour assurer son existence posthume, que des armes, des ustensiles, des vêtements étaient enterrés ou brûlés avec elle ; mais encore et surtout parce que ces objets étaient son bien, parce qu'elle avait le droit absolu de les garder. Cette propriété fut d'abord minime : quelques haches de pierre ou de métal, des flèches, des bâtons, des épées, deux ou trois pots, des tuniques, des cuirasses, des colliers, des amulettes ; à ce mobilier funéraire vinrent s'ajouter tour à tour des objets précieux, de véritables trésors, de quoi enrichir tous les musées du monde: les merveilles enfouies dans les tombeaux égyptiens, les belles coupes découvertes en Russie dans les sépultures gréco-scjrthes, les vases d*Âsie, de Corinthe, de Caeré, de Nola, les bijoux et ornements de toute nature, les lingots et les monnaies d'or et d'argent. C'est par milliers que Schliemann a extrait des tombes d'ilion et de Mycènes les bassins et les cratères, les plaques et les agrafes d'or, d'argent, de cuivre, les grandes épées de bronze aux poignées incrustées de gemmes, les figurines de divinités informes et d*oiseaux fabuleux, sans parler du fameux masque d'or qui avait conservé, en l'aplatissant quelque peu, le nez d'Agamemnon. Mais la sagacité de Schliemann n'est pas en cause; il suffit de la réalité de ses découvertes. Les objets existent, il ne les a pas fabriqués; ils appartiennent à une époque reculée, antérieure peut-être aux temps homériques.

D'assez bonne heure, il est vrai, les proches du mort firent réflexion qu'il était judicieux de garder de lui quelque souvenir, utile aux vivants; de s'approprier une petite, puis une grosse part de son bien. Ainsi débuta l'héritage: le mort saisit le vif. Ce sentiment nouveau, et très naturel, se fît jour dès l'époque de la pierre polie. Bien souvent, les sépultures de ce temps ne nous ofl'rent que des haches de rebut ou minuscules; c'est que le frère, ou le flls, ou le chef, avait soigneusement détourné le beau silex, la grande et fine obsidienne, beaucoup mieux placés

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