LES RITES FUNÉRAIRES. SOI
dans leurs maÎDS que dans celles du défunt. On s'habitua TÎte à réduire la propriété du mort et à grossir sa succession. Bientôt même, aux objets on substitua des simulacres en carton, en papier coloré, en pâtes aliroentairefl ou minérales, puis, Tart aidant, des sculptures, des peintures, des emblèmes et des allégories.
La propriété mobilière, individuelle, ne consistait pas seulement en choses inanimées. Elle comprenait aussi les animaux favoris, les troupeaux, les esclaves, les captifs, les femmes^ et par extension les amis et compagnons d'armes. Sur la terre entière et durant des centaines de siècles, les funérailles ont été de véritables boucheries.
Les naturels des lies Sandwich, Marquises et Fidji, égorgent des esclaves et étranglent des femmes pour procurer aux morts une compagnie proportionnée à leur rang. Les funérailles de Taméha-Méha P', le Napoléon des Sandwich, furent signalées par plusieurs suicides plus ou moins volontaires. Les Néo-Zélandais approuvent hautement le suicide des veuves. Les Tasmaniens et les Papouas, incapables de croire à la mort naturelle, se faisaient un devoir de tuer les assassins présumés, généralement tous les membres d'une tribu voisine. La chasse aux têtes, si particulière aux Dayaks de Bornéo, a pour but d'assurer aux mânes des serviteurs. En Polynésie comme en Mélanésien les mutilations sont en honneur. Hommes et femmes, femmes surtout, se déchirent le visage et le corps avec un coquillage ou une dent de requin, s'amputent la première phalange du petit doigt ou de l'annulaire. A Tongatahou, on se rasait les cheveux^ on se brûlait la peau, on s'enfonçait une pique dans la cuisse. « Aux îles Salomon, dit Elisée Reclus, le cadavre est placé debout au fond de la fosse, puis enterré jusqu'au cou; alors on allume un feu qui détache les chairs et permet d'enlever le -crâne destiné à orner le canot qui sert de temple. Mais, il reste à combler la fosse: la femme la plus jeune, un enfant, y sont jetés avec les biens les plus précieux du chef et les offrandes des amis ; puis le tout est écrasé, brisé et recouvert de pierres, tan-
«03 LA BELIGION.
dis que l'assemblée pousse des cris. Parfois on coupe les palmeraies D, déjà considérées comme une propriété du mort. Cette cérémonie doit paraître bien modérée, pour des pays où parfis ringt personnes sont cuites et mangées en un seul jour. Us Néo-Calédonîens semblent aroir renoncé en partie à ces rites féroces. A la mort d'un chef, en signe de deuil, ils s^abstiennent de toutes relations conjugales pendant une quinzaine ou un mois. Une fête marque la levée de l'interdiction . Mais les Malais, plus civilisés^ se liyraient naguère à de grands massacres, k Bali, tout un harem était immolé sur la tombe des sultans. Les Kayangs'de Bornéo faisaient blesser par les femmes des esclaves qu'ils achevaient ensuite, et qu'ils chargeaient de messages pour les morts.
L'Amérique entière donnait les mêmes spectacles.
Dans le Guatemala, on se disputait l'honneur de mourir aux funérailles des caciques ; c'était un sûr moyen d'éviter les longs ennuis des paradis inférieurs et d'entrer tout droit dans le séjour des chefs. Chez les Natchez, les gens du peuple obtenaient le même privilège en sacrifiant leurs enfants sur la tombe de quelque guerrier, parmi les corps des arais et des femmçs assommées.
Les Caraïbes tuaient des esclaves. Au Mexique, où les divinités étaient littéralement abreuvées et inondées de sang humain, on ne s'étonnera pas de rencontrer un luxe de tueries; les animaux, les esclaves, les femmes, les prisonniers de guerre, les artisans de toutes les professions, selon le rang et la richesse du mort, font cortège à l'âme, à son départ pour le Tlalocan. Au Pérou, le culte du soleil avait certainement adouci les rites sanguinaires des anciennes religions; dans la moyenne noblesse, une seule épouse obtenait l'honneur de se pendre sur le tombeau de son mari, ce qui contristait lés autres femmes, humiliées et jalouses. Mais les grands seigneurs n'admettaient pas cette parcimonie ; leurs femmes s'empressaient de se pendre. Rien n'égalait la pompe des funérailles royales. Reines et concubines, vierges du feu, épouses du soleil, mouraient à Tenvi sur la
LES RTTBS FUNÉRAIRES. 1«S
tombe. Plus de mille personnes pendues, assommées, éyentrées, firent ainsi cortège à Tlnca Hayna-Capac.
L'Afrique ne se laisse dépasser par aucune autre région du mmide et, sans parler des vastes hécatombes d'animaux prati* quées par les Krous, du suicide obligatoire de deux ou quatre femmes des chefs de Katunga et de Jenna (sur le Niger), de Tempoisonnement non moins imposé au fils aîné, à la première femme, aux esclayes favoris et aux principaux officiers des rois Yourribas^ du doigt que se coupent les Boschimans, on peut dire que la piété funéraire des Âchantis et des Dahoméens ne redoute aucune comparaison. Dans l'Âchanti, à la mort du roi, ses parents se précipitent hors du palais pour tirer des coups de fusil sur tous les passants ; il ya sans dire que le fusil a remplacé la sagaie et l'assommoir. Quand un roi de Dahomey, rapporte Girard de Rialie, passe de vie à trépas, on commence par lui créer une garde du corps de cent hommes, en immolant autant de soldats ; on porte ensuite son cadavre au caveau royal, où il est accompagné par huit danseuses de son harem et cinquante autres soldats chargés de provisions, qui s'immolent tous en l'honneur du prince, heureux de former sa suite dans le pays des esprits; pendant trois jours, le caveau reste ouvert, et quiconque le veut vient s'y suicider; les victimes volontaires ne manquent jamais, et sont même fort nombreuses. Dix-huit mois après a lieu le couronnement du successeur, et un nouvel envoi de serviteurs et de sujets au roi défunt; cela s'appelle la grande coutume. Des milliers de victimes humaines sont mises à mort; on massacre des hommes sur la place publique, des femmes dans Tintérieur du harem ; chaque grand personnage fait sacrifier plusieurs esclaves. De temps en temps, ces envois pieux recommencent; car il faut tenir les mânes des souverains au courant des événements politiques, et on ne le peut faire qu'en leur expédiant des messagers, qu'on tue afin qu'ils puissent remplir leur mission.
L'Asie mongolique et chinoise a donné des preuves tout aussi convaincantes de sa croyance à l'immortalité de l'âme. Plan
€arpin> voyageur du treizième siècle, raconte ainsi les funérailles des Tartares : «Quand un chef meurt, s'il est des principaux, on Tenterre secrètement à la campagne, avec sa loge, où il est assis au milieu avec une table devant lui, un bassin plein de chair et une tasse de lait de jument. On enterre aussi avec lui une jument et son poulain, un cheval sellé et bridé ; ils mangent un autre cheval dont ils remplissent la peau de paille, puis relèvent en haut sur quatre bâtons, afin que le mort ait en l'autre monde où loger, et une jument dont il puisse tirer du lait et de quoi multiplier des chevaux pour s'en servir. Souvent aussi, comme nous l'avons vu nous-même, les femmes se rassemblent afin de brûler des ossements pour les âmes des morts. Us enterrent de même avec le défunt son or et son argent. Ils rompent le chariot qui le portait et sa maison est abattue. Puis le serviteur qui a été le plus chéri du mort est mis sous le corps, où ils le laissent gisant tant qu'il n'en puisse presque plus; puis le retirent pour le faire respirer un peu, et en font ainsi par trois fois; que s'il en réchappe, il devient libre. » Il y a là comme une modération relative, oubliée, semble-t-il, en des temps plus modernes. Le père Hue complète ainsi la description précédente : «Ces enterrements monstrueux coûtent quelquefois la vie à un grand nombre d'esclaves; on prend des enfants de l'un et l'autre sexe, remarquables par leur beauté, et on leur fait avaler du mercure jusqu'à ce qulls soient suffoqués; de cette manière, ils conservent, dit-on, la fraîcheur et le coloris de leur visage au point de paraître encore vivants»; puis on les range dans le caveau, parmi les étoffes royales, les trésors et les pierres précieuses. De son côté, Marco Polo (fin du treizième siècle) rapporte un curieux usage. Quand il meurt deux jeunes enfants de sexe et de familles difTérents, les parents les marient; ils en font un contrat, qu'ils brûlent, et disent que la fumée s'en va dans l'autre monde; ils font grande noce et jettent çà et là des vivres ; ils fout encore peindre et représenter sur du papier des hommes, des chevaux, des besants, des harnais; puis ils font brûler tout cela, persuadés que leurs enfants auront tout ce qui est ainsi figuré. Après cette cérémonie,
LBS RITES FUNâRAIRES. SOft
les deax pères se tiennent pour parents. Au Tangut (Thibet), dit encore Marco Polo, le mort, placé dans une maison de drap d'or et de soie, est pourvu de vin et d'aliments; puis des papiers découpés en forme d'homme, cheval, chameau, monnaie, sont brûiés avec le corps, au son des instruments. La Chine entière usait de cet artifice, et elle brûle encore de pareils simulacres sur l'autel des ancêtres. Mais les offrandes étaient jadis réelles^ et l'on n'y avait renoncé que pour les soustraire aux voleurs. « Âutrefois, dit Soleyman, voyageur du neuvième siècle» les Chinois enterraient avec leurs princes tout ce que ceux-ci possédaient en fait de meubles, d'habillements et de ceintures. » Ajoutons ce trait naïf: quand un Chinois meurt, il n'est enterré que le jour anniversaire de sa mort, et souvent plusieurs années après ; il reste dans sa bière avec de la chaux ou du camphre et de Taloès. « On ne le prive pas de sa nourriture ordinaire. La nuit on place des aliments à côté, et le lendemain on ne trouve plus rien. — 11 a mangé — se dit-on. »
Les suUies de l'Inde sont assez connues. Encore en i877, deux des femmes de Djung Bahadour, régent du Népaul, ont tenu à se sacrifier, et le gouvernement anglais ne peut pas toujours empêcher le suicide des veuves, qui sont fort malheureuses dans la société brahmanique. Cette coutume, observée à Ceylan ou Sérendyb au neuvième siècle, n'est que le faible reste de cérémonies beaucoup plus meurtrières. Parmi les rois de l'Inde, du Malabar, selon Marco Polo, «il y en a qui, lorsqu'ils montent sur ie trône, se font cuire du riz et, après en avoir mangé, en présentent à trois ou quatre cents compagnons, leurs ministres et leurs favoris. Tous ceux qui ont mangé de ce riz sont obligés, quand •e roi meurt ou qu'il est tué, de se brûler jusqu'au dernier, le jour même où le roi est mort, et de suivre leur maître aux enfers. )> En nous rapprochant de l'Occident, nous rencontrons les Scythes, les Gètes, les Thraces. Hérodote, au cinquième siècle avant notre ère, a recueilli sur leurs usages funéraires quelques notes précieuses. Dans le pays des Gerrhes, sur le haut Borysthène, quand le roi vient à mourir, ils enduisent le corps de cire
— c'était de miel chez les Ghaldéens — ils lui fendent le ventre qa*ils nettoient et remplissent de souchet broyé, de parfums, de graines d'ache et d^anis. On porte ensuite le corps sur un char dans une autre province où les habitants se coupent un peu de Toreille, se rasent les cheveux, se font des incisions aux bras, se déchirent le front et le nez et se passent des flèches à travers la main gauche. Quand il a parcouru toutes les nations soumises à son empire, on le place dans le lieu de sa sépulture, sur un lit de verdure et de feuilles entassées. On plante ensuite autour du corps des piques, et on pose par-dessus des pièces de bois qu'on couvre de branches de saules. On met dans l'espace vide de cette fosse une des femmes du roi, qu'on a étranglée, son échanson, son cuisinier, son ministre, un de ses serviteurs, des chevaux; en un mot, les prémices de toutes les choses à son usage, et des coupes d'or. Cela fait, ils remplissent la fosse et la surmontent d'un tertre très haut. L'année révolue, ils étranglent encore une cinquantaine de serviteurs, tous Scythes et libres, avec un pareil nombre de chevaux quMls empaillent, et dressent sur des pieux; sur chaque cheval, ils placent un des cinquante jeunes étranglés, puis ils se retirent, laissant le roi sous la garde de cette cavalerie. Ces détails ont été confirmés par la découverte du tombeau royal de Kous-Oba, en Crimée.
Chez les Gètes, des messagers sont envoyés tous les cinq ans au dieu Zalmoxis.
Chez les Thraces, les femmes se disputent, par devant un véritable tribunal, l'honneur d'accompagner leurs époux.
La Grèce a connu ces sacrifices plus ou moins volontaires. Ci' tons, d'après Pausanias, trois femmes de Messénie qui, à Texempi^ d'Évadné, voulurent partager le bûcher de leurs maris; Polyxène égorgée sur le tombeau d'Achille, dont l'ombre réclamait sa jeune épouse. Un des plus beaux passages de VIliade nous dépeint les funérailles de Patrocle, Achille et tous les jeunes gens dépO' sant leur chevelure sur le bûcher, et douze captifs troyens immolés avec les chevaux et les chiens du héros. Remarquez ce rachat de la vie par la chevelure. Les Grecs, même barbares.
LES RITES FUNÉRAIRES. t07
at déjà renoncé aax hécatombes humaines; ils s'épargnent euxlèmes et ne tuent que des étrangers» des ennemis. Les Gaulois du temps de César étaient restés plus près des féocités primitives. Nous lisons dans les CommerUaireê : « Lorsqu'un ère de famille vient à mourir, ses proches s'assemblent et, s^iis ni quelques soupçons sur la mort, les femmes sont mises à la question des esclaves; si le crime (ou le maléfice) estprouvé, on es fait périr par le feu et dans les plus horribles tourments. Les unérailles sont magnifiques et somptueuses. Tout ce qu'on croit .voir été cher au défunt pendant sa vie, on le jette dans le bûcher, dème les animaux; et il y a peu de temps encore, on brûlait avec ui les esclaves et les clients qu'il avait aimés. » Il y en a qui se dacent volontairement sur le bûcher de leurs amis, comme dorant continuer à vivre ensemble. On chargeait le défunt de lettres écrites à d'anciens morts. Le règlement des affaires, dit Pompolius Héla, même le remboursement des sommes prêtées, étaient remis aux enfers.
Les esclaves tués sur les fosses d'Alaric et d'Attila paraissent bien appartenir à la catégorie des victimes funéraires. Quant au meurtre des femmes, il est attesté par les traditions germaniques. Nana se brûle avec Baider; Brynhild se couche sur le bûcher de Sigurd. Boniface, enfin, rapporte que les Vendes, les Slaves, immolaient aussi les femmes sur la tombe de leurs maris.
Si de tels usages avaient été aussi généraux qu'ils ont été universels, la Iterre aurait été dépeuplée en Thonneur des morts. Heureusement des rites si compliqués et si cruels n'étaient pas à la portée du vulgaire ; ce luxe de cérémonies et d'hécatombes animales et humaines était un privilège du rang, du pouvoir et de la richesse. Encore a-t-il persisté durant bien des siècles chez des peuples arrivés à une civilisation relative, chez les Mexicains ^ les Péruviens, chez les Mongols, en Chine et dans l'Inde. Le monde gréco-romain et TÉgypte l'ont répudié de bonne heure, du moins en ce qu'il avait d'excessif et d'odieux ; mais ils en ont retenu tout le côté commémoratif et symbolique. Les transitions ne manquent pas entre la simplicité des funérailles modernes et
t08 LA RELIGION.
l'appareil si pompeux, si étrange des antiques funérailles. Le ctiristianisme lui-même^ qui prétend avoir renouvelé la face du monde, a commencé par adopter les pratiques du temps où il s'est lentement développé. Les tombes entretiennes des premiers siècles abondent en bijoux, en monnaies, en urnes, dites lacrymatoires, en lampes funéraires, en figurines, jouets et poupées articulées, en branches de laurier et d'arbres verts ; et combien de traits pareils ne fourniraient pas les superstitions locales! Aujourd'hui, quand nous attachons au char mortuaire l'uniforme, répée, les décorations du mort, nous imitons le sauvage et le barbare qui plaçaient près du cadavre sa hache de silex, sa massue et son épée. Nos pleureuses à gage, ce sont les femmes qu'on sacrifiait autrefois. Le pain qu'on distribue aux pauvres de la ville ou du hameau, ce sont les aliments que le défunt d'autrefois emportait avec lui. Bien plus, le pain eucharistique, le viatique chrétien — et le mot le dit — ce sont les provisions de voyage, jadis déposées dans le cercueil ; et le sacrifice de la messe, autrefois célébré devant la fosse, maintenant offert au départ, c'est réquivalent civilisé des sanglantes exécutions de TAchanti et du Dahomey.