‹ La ReligionChapitre 35 sur 66 · INANIA REGNA. U · texte numérisé non relu

INANIA REGNA. U

que les hommes n'ont jamais envisagé volontiers les perspectives du royaume sombre. Le départ est lugubre ; les chemins sont pénibles et hasardeux, hantés de monstres, de géants, de divinités farouches ; et toutes les âmes ne sont pas assurées d'atteindre et de franchir le seuil abhorré.

Les visions et les songes ont renseigné les vivants sur le séjour des morts ; innombrables sont les voyageurs qui ont exploré ce pays: tels Ojibwa, héros éponyme des Chippeways; Haëtch, le premier homme des Kamtchadales^ aujourd'hui maître du monde souterrain ; le Finnois Waïnamoinen, Osiris^ Bacchus, Orphée, Héraclès, Thésée, Ulysse, Ënée, Her l'Arménien, Thespésios ; Pauly Jean et tant d'illuminés du moyen âge ; et tant de princes des contes de fées. Aussi le Peau-Rouge connaît-il parfaitement, d'avance, les heureux territoires de chasse; le naturel de Tonga son Ile vaporeuse de Bolotu ; le Grec sa prairie d'Asphodèle ; le chrétien ses géhennes et ses concerts angéiiques. Les Algonquins décrivent le sentier décevant où les fraises se changent en pierres, la viande sécliéeen écorce, les courges en vesses-de-loup colossales ; puis le fleuve ténébreux, le pont de serpents entrelacés, le chien qui garde la rive» les villages des âmes. Mêmes histoires chez les Zulus: Unkama, petit homme poilu, égaré à la suite d'un porc -épie, pénètre dans le royaume noir ; quand il revient, on a célébré ses funérailles, et, autre Dante, il est accueilli par ces paroles : a Voilà Thomme qui est allé visiter le monde souterrain. » Tylor rapporte une curieuse légende néozélandaise: une vieille femme est tombée dans un précipice; soutenue par une plante grimpante, elle prend pied sur le bord d'un fleuve gardé pur un oiseau géant, un moa; un vieillard la reçoit dans un petit canot, et elle gagne des villages exactement pareils au sien, où ses parents défunts la saluent de l'hymne maori et l'avertissent de refuser les aliments des morts : ceux qui les ont acceptés ne revoient pas la lumière ; d'étranges péripéties ramènent enfin du fond de Tabîme la prudente vieille.

La fantaisie de chaque peuple a diversement situé la demeure des morts, tantôt dans une île au delà des mers, tantôt sur de

hautes montagnes ; ou bien dans quelque vallée lointaine ou des plaines inconnues, au berceau légendaire de la race, où l'on suppose que les ancêtres sont retournés sur les traces de leurs pères ; ou bien au fond d'une caverne, sous la tombe^ dans l'abîme, au bord de fleuves ténébreux ou enflammés ; parfois dans les astres; enûn au ciel, dans les nuages ou sur la voûte solide des firmaments. La plupart de ces distributions arbitraires sont de tous les pays et de tous les temps; on les trouve souvent toutes ensemble dans une même contrée, combinées et utilisées par l'imagination d'une même tribu. Le Couibai des Haïtiens occupait les vallées occidentales de l'île ; le Gidcheman des Chiliens une région vague au delà de la mer ou des montagnes ; les Algonquins envoyaient leurs morts dans une île au milieu* d'un lac; les Australiens, dans une île encore, verà le soleil couchant ; ainsi des Hawaïens et de la Polynésie entière. A Fidji, les âmes s'élancent du promontoire de Yanoua-Levou et sont reçues par les mânes et les dieux ; à Tonga, des chiens et des cétacés viennent en aide aux morts illustres et les conduisent à la nage vers la mystérieuse Bolotou, tandis que la plèbe est dévorée au passage par la géante Baïné . Hésiode réserve aux esprits des héros les îles Fortunées. De la baie des Trépassés, les âmes des Bretons s'embarquent pour Tlrlande. Brittia, Thulé, la Scandinavie ont été, pour les anciens, même au temps de Procope, des îles des morts. Les monts Kina-Balou à Bornéo, Gunung-Danka à Java, Mérou dans Tlnde, le pic central de Ceyian, portent sur leur plus haute cime le séjour funéraire. Enfin, transition entre la conception souterraine et les enfers de feu, les volcans sacrés du Nicaragua, de la Nouvelle-Zélande, l'Hékla, le Vésuve, l'Etna passent aussi pour des bouches infernales.

L'idée d'un séjour souterrain, parfois sous-marin, suggérée par le fait même de la sépulture, et confirmée par la disparition quotidienne du soleil, évidemment descendu sous les flots ou derrière les montagnes, a donné lieu à des mythes innombrables. On pénètre en ces lieux par des cavernes, des gouffres,

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des pmts de toute sorte; les Aspéri de TAfrique méridionale par l'antre de Marimatlé, les Irlandais par le trou de Saint-Patrick, les Allemands par le ravin de Dromling, les Italiens par rAverne, les Aztèques par la grotte de Ghalcatongo ou par le temple souterrain de Mitla. Les Yirginiens imaginent un puits où tombent à la fois les âmes et le soleil.

Pour l'Esquimau, le paradis, le pays des phoques, est situé au fond des eaux. On connaît assez les enfers — proprement régions inférieures — des Grecs^ des Latins, des Égyptiens et des Ghaldéens, Amenti, Moulgé, Tartare, Ërèbe, Orcus^ etc., le Shéol des Hébreux, dont les similaires ne manquent ni à l'Inde brahmanique, ni à la Chine bouddhiste, ni au christianisme, ni à l'islam, et que n'ignorent pas davantage les Kharens, les Kamtschadales, les Samoêns, les Néo-Zélandais, les Tacullis, les peuples du Brésil, du Mexique et du Pérou.

Presque partout, on admet en même temps des voyages drames dans les airs et dans les astres. Chez les Natchez, au Mexique, au Pérou, le soleil était assigné pour demeure aux chefs et aux braves. Telle était la croyance des Aryas védiques : « 0 Soma, s'écrie un poète du Rig, place-moi où règne la lumière éternelle, dans le monde immortel et impérissable où habite le soleil! » Les Salivas de l'Amérique du Nord, les Guaycurus, les Polynésiens de Tokelau considèrent la lune soit comme paradis, soit comme enfer. Selon une tradition rapportée par Plutarque, les Champs-Elysées étaient situés dans la lune, l'enfer dans les airs. Le moyen âge attribuait plus volontiers à la lune, à Saturne, un caractère infernal et lugubre. Certains mystiques modernes, Isaac Taylor, Jean Reynaud^ ont usé et abusé des étoiles. Us n'ont rien inventé.

Dans la cosmographie primitive, la terre est volontiers un disque, une surface plate ou bombée, suspendue entre un monde inférieur et une voûte solide où sont attachés les astres et que surmontent sept ou neuf enveloppes où les théologiens ingénieux ont étage leurs hiérarchies d'âmes élues et bienheureuses. C'est la doctrine, particulièrement indienne, des trois

mondes ; elle ne domine pas moins les mythologies sauvages que les religions, dites sublimes, des civilisés. Sans disserter savamment sur la superposition des cieux, Peaux-Rouges, Polynésiens, Zoulous, etc., sont d'accord pour ériger le firmament en paradis. La voie lactée y conduit les esprits des Winnebagos, Tarc-en-ciel ceux des Groenlandais. Là sont, pour les Iroquois, les plaines occidentales, pour les Mexicains les plaines boisées du ciel, pour les Péruviens le monde splendide où retournent les Incas. Tamoï, ancêtre du ciel et des Guarayos, vient recevoir les âmes au faite d*un arbre sacré, et les transplante dans Torient des cieux. C'est ainsi que, dans les monuments du christianisme primitif, le paradis est souvent figuré par un arbre en fleurs où se pose une colombe. Les pauvres Australiens eux-mêmes, chez qui Ton remarque des rudiments d'astrolâtrie, croient qu'ils revivront dans les nuages, pour y manger et y boire jusqu'à indiscrétion ; ils regardent les constellations, notamment les Pléiades, comme des groupes de pêcheurs infaillibles, d'heureux chasseurs d'ému et de kangurou. Nouvel exemple de cette illusion nécessaire qui transporte au delà de la tombe les plaisirs et les peines de la vie.

L'autre monde, l'autre vie, on ne saurait trop y insister, sont des images ordinairement amplifiées, quelquefois amoindries, de ce monde et de l'existence réelle. Je ne puis mieux les comparer qu'à ces reflets, tantôt précis et purs, tantôt onduleux et vacillants, que projettent les rivages dans le miroir d'un fleuve ou d'une mer, parfois dans une simple flaque d'eau. Aucun progrès, aucun raffinement n'ont pu leur enlever ce caractère. Il n'est pas un inventeur de paradis ou d'enfers qui n'y ait transporté les joies qu'il a désirées ou connues, les douleurs et les châtiments qu'il a subis ou souhaités à ses ennemis. L'idéal n'est jamais et ne peut être qu'une transposition ou une combinaison d'éléments réels. La chasse, la pêche, la guerre, l'ivresse et la volupté sexuelle inépuisable constituent le souverain bien du j^ Kamtchadale, du Kharen, de l'Australien, du Groenlandais^ du Mohawk, de l'Araucan, du nègre de Kimbunda, tout autant que

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du Germain dans le Walhalla, ou du mahométan dans le royaume d'Allah. De même, Texcès de la chaleur et du froid, la faim^ la servitude, le travail perpétuel, les fers pesants, la torture et les supplices qui recommencent à toute heure, forment partout l'appareil des enfers. Les paradis excogités par les mystiques n'échappent aucunement à la loi générale. Les rabbins talmudistes y poursuivent de délicieuses arguties théologiques ; les disciples de Bouddha leurs austérités et leurs interminables commentaires ; les moines du moyen âge leur plain-chant et leurs génuflexions. Le ciel ecclésiastique est une assemblée dévote, une église où Ton exécute des mélodies sacrées et des suites d*orchestre. Ces synagogues et ces couvents, inhabitables pour beaucoup de laïques, n'en sont pas moins conformes à ridéal étroit de ceux qui les ont faits à leur usage, à Timage de leur vie. Leur unique défaut est d'être imposés dans le ciel à ceux qui n'y vivaient pas sur la terre.

Uénumération qui précède a laissé voir que, de très bonne heure et presque en tous pays, des distinctions ont été admises entre les demeures d'outre-tombe et entre diverses catégories de mânes. Mais l'équité y a eu peu de part. La notion du vice et de la vertu, le sens de la justice, sont les conquêtes les plus tardives de l'humanité ; conquêtes inachevées encore. Les Polynésiens reconnaissent en général deux classes d'âmes, l'une à peu près négligeable, et dont on ne saurait dire si elle est assurée de l'immortalité, l'autre presque divine^ celle des guerriers, des coupeurs de tête, les esprits bien tatoués — c'est-à-dire nobles par excellence. Les Américains sont arrivés à des distinctions un peu moins sommaires, bien peu conformes encore à ce que nous appelons la morale. En Colombie, sur le vaste plateau de Cundinamarca, où semblent avoir existé des institutions toutes modernes: un pape, deux rois^ quatre princes électeurs, etc., un Pays des Esprits, situé au centre de la terre, divisé en autant de provinces que le royaume même, recevait les mânes de chaque région. Les âmes y descendaient par des puits et des couloirs d'argile noire ou jaune, traversant sur des bateaux en fils d'arai-

gnée une large rivière. Les bons — hommes tués à la guerre ou au moins morts de ûèvre, pleurésie, hémorragie, et femmes mortes en couches — goûtaient Téternel repos. Aussi se réjouissait-oa d'avance à leurs funérailles ; leur tète était enduite de bixa, un vernis du pays, leur tumulus était arrosé^ d'aromates et surmonté d'un petit sanctuaire qu'on décorait d'une croix enrubannée en l'honneur des quatre ancêtres démiurges. Les méchants — autant dire ceux qui mouraient d'une maladie vulgaire, indigne de la noblesse — étaient châtiés à coups de fouet; et sur terre, on ne portait pas leur deuil.

Au Mexique et dans les régions soumises à l'influence des Toltèques et des Aztèques, la géographie posthume était plus compliquée. Les diverses races qui se sont amassées et mêlées autour du. plateau d'Anahuac avaient apporté et juxtaposé ou superposé chacune ses paradis et ses enfers. Au moment de la conquête espagnole, on comptait trois lieux de punition ou du moins de tristesse^ un ou deux séjours intermédiaires, enGn une demeure suprême. Les chroniqueurs espagnols ont pu de bonne foi considérer comme des géhennes le Xiballa des Quiches, gardé par des dieux nommés Une-Mort et Sept-Morts, le Mitxal des Mayas^ résidence des treize grands dieux, et le Mictlan des Mexicains, où nous allons descendre. Mais le vice et la vertu n'entrent guère encore dans la détermination des traitements infligés aux morts. L'âme^ munie de ses provisions, amulettes et sauf-conduits, devait se diriger, dans les ténèbres, vers le nord stérile, vers les neuf provinces glacées du Mictlan ; il lui fallait se glisser adroitement entre deux montagnes mobiles, éviter un terrible serpent et un crocodile vert, nommé Xochitonal, passer huit déserts et huit montagnes et résister aux lames tranchantes du Vent-Couteau, Itzehecaya; un chien rouge qu'on avait brûlé sur son corps Taidait à traverser les Neuf-Eaux, la large Ghicunahuapan. £lle était alors admise à présenter son offrande au couple sombre Mictlan Tecutli, le <c Seigneur de la mort )»i et Micteca Cihuatl a la femme qui jette dans le pays de la moTt », Enfin^ après un voyage de quatre jours ou de quatre

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ans, elle atteignait le Chicuhnauh-Mictlany neavième division du pays de la mort^ qui semble bien lui avoir réservé une sorte d'engourdissement^ de Nirvana définitif. Âinsi^ par une contradiction naturelle, que j'ai déjà signalée, Tidée d'anéantissement, d'étemel repos, se mêlait aux espoirs les pli^ officiels de renaissance et d'immortalité.

Des régions moins mélancoliquesjs'ouvraient à diverses catégories de défunts. Chez les Mayas, une déesse Ixtab, souveraine d'un heureux séjour, manifestait une prédilection particulière pour les pendus et se hâtait de les emporter dans son paradis. On ne sait comment la nouvelle s'en était répandue ; mais il paraît que la certitude d'être recueilli par Ixtab avait fort popularisé ce genre de mort.

Ailleurs, l'indulgent Tlaloc, dieu des pluies et des zéphires, époux très judicieux d*une déesse de la sagesse ou d'une déesse du plaisir, recueillait dans ses jardins, au milieu des fontaines, des parfums et des voluptés, certains morts très méritants, à savoir les noyés et les foudroyés, et ceux qui avaient succombé à des maladies aiguës et subites, soit que de telles fins fussent regardées comme des faveurs divines, soit que ces malheurs soudains éveillassent quelque idée de compensation. Où s'étendait ie Tlalocan? Dans quelque vallée lointaine, ou plutôt dans l'atmosphère.

Plus haut encore, vers l'orient, dans les domaines du soleil,

emportés dans les bras de l'épouse d'Huitzilopochtli, les guer-

Hers frappés dans la bataille ou fendus sur les autels par le

Couteau d'obsidienne sacrée trouvaient de luxuriants ombrages,

des banquets et des chasses sans fin. Leur unique tâche était de

précéder le soleil jusqu'au zénith ; là ils remettaient la litière du

dieu à la troupe glorieuse des femmes jadis égorgées dans les

fêtes ou mortes en couches ; celles-ci, à leur tour, confiaient le

soleil pour la nuit à la garde des mânes du Mictlan. Au bout de

quatre années, héros, héroïnes prenaient des ailes et devenaient

colibris. Cette métamorphose donnée comme conclusion aux

béatitudes célestes paraîtrait quelque peu ironique, si nous ne

savions que Huitzilopochtli^ le farouche dieu solaire, est luimême représenté sous la forme de Toiseau-mouche étincelantet batailleur. Les rois et les grands sont donc Gnalement identifiée avec le soleil et résorbés dans l'essence lumineuse.

Au Pérou, les Inpas, fils du soleil, rejoignaient naturellement leur père ; en quittant la vie ils ne faisaient que rentrer dans la divinité, jusqu'à Theure où le cours des temps les ramènerait à leurs momies ressuscitées. Mais ils se réservaient à eux seuls et à leur famille ce paradis supérieur. D'autres demeures attendaient leurs vassaux et leurs sujets. Les prêtres enseignaient la division tripartite du monde. La terre formait la région intermédiaire. Au-dessus, le Hananpaclia recevait les âmes des bons, pourvu que ces élus fussent des curacas ou nobles et sans doute des membres du clergé ; au-dessous s'enfonçaient les enfers, Ucupacha, lieu de ténèbres et de douleurs, empire de Gupay, dieu sinistre auquel{on sacrifiait, à Quito, cent enfants tous les ans. C'est là que tombaient les méchants, ou plutôt les malheureux, les inlimes plébéiens. Cette répartition des âmes doit-elle être rapportée à quelque vague sentiment moral ? Peut-être ; mais nos seuls guides, les chroniqueurs espagnols, ont pu se tromper sur ce point. A côté de la doctrine officielle, il subsistait d'autres croyances, plus anciennes, où l'idée de justice n'a laissé nulle trace. Dans les montagnes, les Indiens regardaient simplement l'Upamarca, séjour des âmes, comme le pays du silence ; on y parvenait à la nage, en traversant un point très resserré du fleuve funéraire ; des chiens noirs, qu'on sacrifiait en abondance sur les tombes, étaient chargés de guider les âmes. Sur le bord de l'Océan, c'étaient des phoques et des lions marins qui aidaient les esprits à gagner les îles Chinchas. Là un repos inaltérable et une heureuse abondance effaçaient les fatigues d'un trajet pénible et les soucis de la vie.

Ces croyances du nouveau monde sont curieuses à plus d'un titre. Tout d'abord elles concordent assez entre elles et avec celles des Peaux-Rouges demeurés sauvages pour impliquer certains rapports de race et de culture ; elles traitent difîcrero-

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ment les âmes des nobles, des braves, et les esprits des foules Tulgaires ; elles attachent certaines distinctions aux divers genres de maladie et de mort. Le privilège bizarre attribué aux femmes mortes en couches rapproche le Mexique du Gundinamarca ; enfin le paradis solaire est commun au Mexique et au Pérou. Le Tlalocan fait pendant au monde des curacas, et le sombre empire de Gupay ressemble fort au ténébreux Mictlan. D'autre part, les conceptions américaines ne difTèrent pas sensiblement de ce que nous allons rencontrer dans l'ancien monde. Il est facile de les comparer à leurs similaires de Tancienne Egypte, ou même de la Grèce, de l'Inde brahmanique et de la Chine bouddhiste.

Aussi haut que nous puissions remonter dans le temps, la persistance de la vie après la mort est un article de foi pour l'Asie entière, mais les conceptions nettes et arrêtées sur le séjour des âmes y paraissent relativement modernes. Sans doute elles se formaient chez les Aryas au moment de la grande migration^ puisque nous les trouvons plus ou moins développées chez tous les Indo-Européens. Mais dans l'Inde pré-aryenne, par exemple, la métempsycose en tenait lieu, et chez les Mongols et les Chinois, les ancêtres, toujours présents dans le steppe ou dans la maison, n'avaient pas besoin de demeures spéciales. Quant aux Sémites, la destinée des âmes et surtout les idées de morale et de justice leur sont restées longtemps indifférentes. Ce n*est pas que leur institutrice, la vieille Ghaldée sumérienne ou accadienne, n'eût inventé des enfers assez tristes et même une sorte de paradis, mais le tout insignifiant et rudimentaire. Dans la Vallée du bas Euphrate, vingt-cinq ou trente siècles avant notre ère, le monde était conçu comme une barque ronde renversée, ^ur la convexité s'étend la terre, complètement enveloppée par 2ouab, le fleuve Océan; cosmographie transmise aux Grecs d'Ionie Par l'intermédiaire des Lydiens et des Phéniciens. Le ciel, déployé comme une couverture, retombe, au delà du fleuve, sur l'extrême contour de la barque. Dans la concavité règne la nuit^ l'abîme, contre-partie du ciel étoile. Par delà l'Océan, au pied

de la grande montagne d'occident, derrière laquelle se couche le soleily dans Timmuable Kournoudè, dans le pays d'où Ton ne revient pas, où la faim n'a pour aliments que la poussière et la boue, où les âmes, comme des oiseaux, remplissent la voûte, le dieu Moulgè et Ningè, sa forme féminine, reçoivent les morts, que n'attendent encore ni récompense ni châtiment ; la rémunération commence et finit sur la terre. Cependant, dans un réduit de l'abîme, se cache, dérobée aux mânes par les génies infernaux, une source de vie, où les dieux abreuvent certaines âmes élues, destinées à remonter sur la terre. C'est dans ce gouffre que la déesse Istar descend pour disputer son époux au couple infernal. Des inscriptions sur brique ont permis à la science moderne de reconstituer tout un poème consacré à cette aventure. Un autre séjour, mais terrestre et moins farouche, était réservé à certains rois légendaires. Le héros Izdoubar, craignant la mort, a ce dernier ennemi », se résolut à consulter son ancêtre JILissuthros, le Noé chaldéen, pour apprendre de lui comment on cesse d'être mortel. Avec le magicien Ourkhamsi, il descend rSuphrate pendant un mois et demi, et parvient à un pays marécageux où il aperçoit le vieux roi, endormi à côté de sa femme; mais une eau qu'il ne peut franchir le sépare de la région divine. Xissuthros, enfin réveillé, lui raconte comment sa piété Ta sauvé du déluge et lui enseigne les cérémonies expiatoires qui procurent l'immortalité.

Tandis que la Chaldée ruminait ces fables, destinées à de hautes fortunes, l'antique Egypte constituait, non pas de toutes pièces, comme semble le croire M. Maspéro, mais en plusieurs milliers d'ans, entre l'ancien et le moyen empire (5000-2000 av. J.-C), la mythologie funéraire la plus ingénieuse et, d'intention du moins, la plus morale que l'homme ait inventée. Durant plus de cinquante siècles, la vieille idée du double enfermé dans le tombeau s'est traduite par les soins donnés à la momie et par la clôture hermétique des chambres sépulcrales; mais, de très bonne heure, dès la cinquième dynastie, le voyage des âmes vers le couchant, sous la conduite de certaines divinités, commen-

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çait à transformer la tombe en région infinie, en « autre monde » . Les peintures de la demeure souterraine ne représeùtaient plus seulement les occupations d'une vie exactement calquée sur la vie terrestre. Les nombreux acteurs ou sujets de ces tableaux n'étaient plus les esclaves et les propriétés du mort ; c'étaient des puissances infernales, ministres du dieu grand, qui présidaient au pèlerinage de Tombre. Les barques ne naviguaient plus sur le Nil et sur les eaux de la crue; elles se dirigeaient, baris sacrées, sur des fleuves mystérieux, souvent célestes, vers le port de Timmortalité ou vers Tablme du néant. La religion était entrée dans la phase morale et symbolique.

On sait que rame, Bâf dont nous avons défini la nature, comparait devant les quarante-deux membres d'un jury présidé par le roi de TAmenti, Osiris Kent Ament. Le témoignage de sa vie l'accable ou l'absout ; ses actions sont pesées dans les balances de la justice. Coupable, elle traverse toutes sortes d'épreuves et de métempsycoses, des siècles de souffrance, avant de subir une seconde mort, véritable délivrance finale. Juste, elle n'est pas exposée à de moindres expiations ; mais l'espérance la soutient et la guide ; elle sait, elle sent qu'elle s'avance vers la science et la félicité. Identifiée avec Osiris, elle combat avec lui l'hippopotame, le crocodile, la grande tortue et, comme lui triomphante, elle parcourt les demeures célestes, revêtant à son gré diverses formes divines, tour à tour épervier d'or, lotus, lûrondelle, phénix, vipère ou grue. Elle accomplit enfin dans les champs d'Aâlou les cérémonies du labourage mystique ; elle se mêle aux chœurs des dieux errants et des dieux fixes, sans doute les planètes et les étoiles. Elle a conquis l'éternité bienheureuse. L'âme, nous dit M. Maspéro, « devient toute intelligence et s^abime en Dieu d. C'est encore l'anéantissement,

11 est facile de saisir à son point de départ toute cette fantasmagorie d'outre-tombe; elle est née d'une métaphore et d'une équivoque bien connues. Soit que le nom d'Osiris ait passé de l'homme mort au soleil disparu, soit que la vie éteinte ait été comparée au soleil couché, il s'est établi un parallélisme cons-

tSO LA RELIOION.

tant entre la destinée humaine et le cours de l'astre. Tous deux marchent de l'aube à la nuit, de Torient à l'occident. Tous deui, accomplissant le même voyage visible, succombant aux mêmes embûches, doivent suivre la même route nocturne, sous la terre ou dans le ciel inférieur, pour reparaître au jour. Quoi qu'il en soit^ rÉgypte a tiré bon parti de cette comparaison.

On cite avec une admiration assez justifiée si elle s'adresse à la moralité — théorique — du peuple égyptien sous le nouvel empire, divers passages du rituel funéraire, entre autres le plaidoyer que l'âme prononce devant le jury de l'Âment. a Hommage à vous, seigneurs de vérité et de justice. Délivrez-moi du Typhon qui se nourrit d'entrailles. 0 magistrats, en ce jour du jugement suprême, donnez au défunt de venir à vous, lui qui n'a point péché ! Je n'ai pas tourmenté la veuve. Je n'ai pas desservi l'esclave auprès de son maître. Je n'ai pas affamé, je n'ai pas fait pleurer, je n'ai point tué. Je n'ai pas ordonné le meurtre par fraude; je n*ai pas enlevé les provisions ou les bandelettes des morts. Je n'ai pas altéré les mesures de grain ; je n*ai pas fraudé Téquilibre de la balance je n'ai pas fraudé d'un doigt sur une paume. Je n'ai pas usurpé dans les champs. Je n'ai pas enlevé le lait de la bouche des nourrissons. Je n'ai pas coupé un bras d'eau sur son passage... Je suis pur, je suis pur ! »

Sérieux ou satirique, ce morceau, convenablement épluché et élagué — Toriginal est interminable — ce morceau donc témoigne d'une culture avancée. Mais combien plus sages étaient ces simples paroles inscrites sur une tombe de la cinquième dynastie (4000 av. J.-C.) : « Ayant vu les choses, je suis sorti de ce lieu, où j'ai dit la vérité, où j'ai fait la justice. Je suis sorti du monde, enseveli dans le tombeau. Soyez bons pour moi, vous qui viendrez après, rendez témoignage à votre ancêtre 1 »

Combien plus humains et plus vrais les enfers moins minutieux, moins machinés, d'Homère et d'Hésiode ! Quoi de plus grandiose que ce onzième livre de YOdyssée, ce voyage morne d'UJjsie sur le fleuve Okéanos, cette fosse creusée, d'où s'échap-

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pent, sous un brouillard étrange, les âmes vaines des morts, avides du sang des brebis noires immolées ! Quoi de plus sublime que le dialogue entre Ulysse et sa mère Anticlée, morte de son absence ! Par trois fois il veut l'embrasser, et trois fois l'ombre se dissipant, s'envole comme un songe. Le récit d'Agaipemnon maudissant Glytemnestre, la sombre humeur d'Ajax, tout est à lire. Écoutez Achille : « Divin Laêrtiade, subtil Odysseus, comment as-tu pu méditer quelque chose de plus grand que tes autres actions? Gomment as-tu osé venir chez Aïdès, où habitent les images vaines des morts ? Ne me parle pas de la mort, illustre Odysseus, j'aimerais mieux être laboureur et servir pour un salaire un homme pauvre et pouvant à peine se nourrir, que de commander à tous les morts qui ne sont pltis! > Quel sanglot, quel irrémédiable désespoir ! Et tous ces spectres vides ne reprennent une conscience et une voix qu'après avoir bu le sang, qui désaltère un moment l'ombre de leurs veines desséchées. Il y a dans ces demeures un juge, Minos, des supplices illustres, le lac de Tantale condamné à une soif éternelle, les deux vautours du fçéant Tityos, le rocher de Sisyphe. Mais l'impression qui domine est une égale et morue tristesse. Ulysse entrevoit les maîtres <des enfers et l'ombre immense d'Héraclès au baudrier étincelant. La multitude quitte les bords des fleuves infernaux : « Les nouvelles épouses, les jeunes hommes, les vieillards qui ont subi beaucoup de maux, les tendres vierges ayant un deuil dan» l^âme, et les guerriers aux armes sanglantes, blessés par les lances d'airain, tous s'amassaient de toutes parts sur les bords de la fosse avec un frémissement immense. £t la terreur pâle saisit l'aventureux Odysseus. )>

Hésiode, un ou deux siècles plus tard, a peint ses enfers des mêmes couleurs; mais sa topographie affecte une précision plus grande. <( Un nœud incréé, solide, joint les racines de la terre «t du Tartare, de la mer et du ciel... Le Tartare est ceint d'une barrière d'airain, la nuit l'enveloppe d'un triple circuit. C'est là que sont gardés les Titans. Devant les portes, le fils de Japet soutient le ciel vaste, debout^ sur sa tète et ses mains infatiga-

at2 LA RELIGION.

bles, sans plier, là où la nuit et le jour, se rencontrant, se parlent l'un à l'autre, lorsqu'ils se croisent sur le grand seuil d'airain. Il y en a toujours un dehors, en tournée sur la terre, tandis que l'autre, en dedans, attend l'heure du départ. 9 Où Hésiode plaçait-il son Tartare ? Évidemment sous la terre. Il faudrait, dit-il, à une enclume d'airain c neuf nuits et neuf jours pour tomber de la terre au Tartare, comme pour descen* dre du ciel sur la terre... Et il ne regagnerait pas en toute une année la surface terrestre, celui qui aurait passé les portes fatales. Il risquerait d*ètre emporté de tempête en tempête par un tourbillon furieux. » Le voisinage d'Atlas et des Hespérides indique dans quelle direction il faut chercher le seuil d'airain; c'est vers l'occident^ aux régions inconnues, où Héraclès dressa deux colonnes, jambages de la porte construite par Poséidon. L'allusion à des tourbillons qui sépareraient la terre du séjour de la nuit et des mânes implique une confusion avec la mer, avec Okéanos. Et^ en effet, une partie des eaux du grand fleuve, la dixième, forme le domaine de Styx^ la nymphe attestée par les dieux, et s'échappe dans le Tartare par une fente du réservoir, tandis que les neuf autres « à l'entour de la terre et du vaste dos de la mer, tombent dans Pontes en tourbillons d'argent y>. On sent à quels commentaires prêterait ce langage mystérieux, mais cette revue rapide nous emporte.

Homère a placé dans la même région indécise son enfer et ses Champs-Elysées; Hésiode assigne aux bienheureux un séjour particulier, quoique voisin du Tartare. Dans sa fable des âges, il réserve les ténèbres à la race d'airain, « qui ne mangeait pas de pain, qui ne connaissait pas encore le fer bleuâtre. Ceux-là descendirent sans nom dans les vastes domaines du froid Âîdès. Ils quittèrent la lumière brillante du soleil^ et la mort sombre les prit malgré leur force. » Mais Zeus fut plus indulgent pour une quatrième race, celle des héros qui combattirent devant Thèbes aux cent portes pour les troupeaux d'CEdipe, ou devant Troie, pour Hélène aux beaux cheveux. « Zeus transporta ces guer* rjers aux confins de la terre, où ils habitent des îles heureuses,

inAnia reona. tas

au bord da profond Océan; héros fortunés, la terre qui donne la vie leur off^e chaque année trois moissons florissantes. » On dirait le TIalocan du Mexique. Toutes les conceptions de la vie future se rencontrent par quelque endroit; mais nousn^ pouvons nous empêcher ici de noter la complète indépendance de Teschatologie hellénique à Tégard de TAmenti égyptien. L'Egypte, quoi qu'en dise Hérodote, n'a exercé sur le génie grec qu'une influence tardive. C'est en Asie qu'il faut chercher les origines de la Grèce, soit dans la patrie aryenne, soit en Chaldée.

En Italie, plusieurs mythologies se sont succédé et confondues. Les anciens Latins concevaient un abime souterrain» mundus, un enclos profond où le dieu Orcus engrange ses moissons de mort, où les Mânes, sUentes, inferi, habitent sous la garde de leur mère Mania, Mantus; séjour d'ailleurs passager, qu'ils désertent souvent pour les champs et les maisons de leurs descendants. Les Étrusques^ branche des anciens Pélasges, semblent combiner des données grecques et égyptiennes. Sous la conduite d'un Charon ailé, bestial vieillard au lourd marteau, les âmes de Vulci et de Gaeré sont entraînées par des démons grimaçants. Cerbère aux trois tètes les regarde, tandis que des serpents les déchirent et que des tortionnaires les assomment à coups de maillet. Mais les peintures des hypogées nous montrent les chefs et les heureux assis à de perpétuels banquets. Bnfin la Grèce achève et refait l'éducation de Rome. Lucrèce ne connaît plus que les enfers d'Homère, et Virgile les reproduit trait pour trait, en y ajoutant Tordre et Tharmonie, en y répandant la grâce, la sérénité mélancolique, inséparables de son génie plus doux. C'est Raphaël après Michel-Ange. Avec quel art profond, quelle science des proportions et des contrastes, le sixième livre de T^nétde n'a-t-il pas associé aux terreurs antiques les inspirations plus tendres, les sentiments plus modernes de la pitié et de la justice. Oublions le souvenir pénible des récitations classiques^ et rappelons-nous seulement ces suicidés innocents, ces coupables involontaires, ces enfants morts avant leurs parents, ces amantes délaissées, dont le poète comprend la

%U LA RELIOltlN.

douleur et auxquels il épargne des châtiments immérités; ces verts ombrages, entrevus par Delacroix, qui abritent les doctes entretiens des grands hommes, ce jour doré, ce soleil adoaci qui cgiiveloppe les âmes fortunées, et ces essaims murmurants d*esprits purifiés par les épreuves de la métempsycose, buvant dans le Léthé Toubli des erreurs passées et le désir d'une vie nouvelle. Fut-il jamais rien de plus beau que ce rêve du génie! Dante s'en est inspiré ; il s'appuie sur Virgile pour tranchir le seuil où se laisse toute espérance, pour affronter les horreurs des cercles infernaux^ et dès que ce guide lui manque, il faiblit, il s'égare dans les divagations de la théologie.

Tandis que la civilisation occidentale produisait ce chef-d'œuvre auquel rien de viable n'a été ajouté, le brahmanisme et le bouddhisme accumulaient l'informe sur le monstrueux. Dans la région souterraine, Patala, Manou étage vingt et un enfers ou Narakas affectés aux différentes classes de criminels. Non seulement les voleurs, les incendiaires, les empoisonneurs, les fornicateurs sont livrés aux chiens, aux chacals, aux cochons, aux vautours^ mais les malintentionnés sont tourmentés par des serpents, des mouches, des vermines. Les simples gloutons sont sciés en deux, ou plongés dans l'huile bouillante; la langue des menteurs, arrachée, repousse toujours; voilà la part, telle quelle, de la justice. Mais que dire des crimes contre la religion et ses ministres? L'impie qui a méprisé une personne dévote demeure la tête en bas dans la boue ; celui qui a tué des animaux est digne du feu. Celui qui a pris femme dans une caste inférieure étreint à jamais une femme en fer rouge. Le pire supplice est réservé au contempteur des brahmanes : précipité la tête en bas dans un métal fondu, celui-là restera trois mille cinq cents ans le crâne serré par des pinces ardentes. Le pacifique bouddhiste ne se contente pas à moins de huit enfers froids et huit enfers chauds, entourés chacun de huit autres enfers; et malheur à qui a frappé une image de Bouddha, son crime est inexpiable. Ces geôles sont situées à une grande profondeur, vers l'extrémité orientale du Djambou-Dwipa. Les paradis, é{

INAMIA RBONA. il5

lement innombrables, sont étages dans les cieux des différentes divinités. L'héroïsme y donne accès, mais surtout l*héroîsme dévot de l'ascète et du songe-creux.

Le mazdéisme est plus simple et applique très logiquement son principe, a Quand un homme meurt, dit Julien Vinson, son âme est conduite au pont du jugement, Tchinwat, où siègent trois iuges. Les âmes sauvées passent le pont et sVancent vers le paradis d'Ormuzd, séjour de la lumière incréée » ; elles de* viennent les compagnes des Amschaspands, des Yzeds et des Férouers, génies et anges qui forment la cour du dieu bon. « Les damnés sont précipités dans l'abîme, dans l'empire ténébreux d'Ahrimane », maître des Daêvas, des Gandârévas^ des Drujes et des Péris. Ni le paradis ni l'enfer ne sont éternels. Le jour de la victoire définitive d^Ormuzd, tous les hommes ressusciteront purs et mazdéens. Ahrimane lui-même sera consumé avec son enfer dans les flammes de Tairain fondu^ et le monde d*Ormuzd, désormais immortel^ demeurera à jamais pur de toute souillure.

Lbs idées perses ont fortement influé sur les théories des Juifs. Les anciens Hébreux paraissent avoir oublié les traditions chaldéennes, et, malgré leur long séjour en Egypte, TAmenti ne semble avoir fait aucune impression dans leur esprit. Quand Jacob apprend la mort de Joseph, il s*écric : « Je descendrai en deuil près de mon ûls dans le Shéol. Moïse menace Coré^ Datan et Abiron de les envoyer vivants dans le Shéol; Jéhovah parle ainsi : «r Le feu s'est allumé dans mes narines, il brûlera jusqu'au Shéol profond. » ËnQn divers passages des Psaumes, de Job et d'Isaïe montrent bien que les régions d'outre-tombe, pays des ténèbres, ombres de la mort, étaient envisagées avec crainte, mais sans précision, par les contemporains de Saùl et même des rois de Juda. On pensait toutefois que le Shéol avait des portes et des verrous, des vallées à peu près habitables, et un lieu de punition, Ababdon, que Ton comparait au vallon de Hinnom, et à Tophet, horribles voiries où l'on jetait les enfants immolés à Moloch et les corps des suppliciés. Le premier Shéol

it6 U RELIGION.

est le sein d'Abraham invoqué si souvent; il est calqué sur le jardin d'Ëden et les grands parcs ou paradis de la Perse. Le second, la Géhenne, divisé en cercles nombreux, se trouve peuplé des mauvais anges d'Ahrimane. Au retour de la captivité de Babylone, ces souvenirs de Perse, qui s'étaient infiltrés dans les esprits, se mêlant aussi à quelques échos du monde extérieur gréco-romain^ à des réminiscences alexandrines de l'enfer platonicien, occupèrent^ parait-il, les loisirs des Pharisiens et des Esséniens. Le monde juif finit donc, dans les derniers siècles de sa vie nationale, par être pourvu des institutions funéraires communes, en somme, à tous les peuples de la terre habitable; il posséda sous terre ses champs Ëlysées et son Tartare.

Le christianisme ne fit absolument qu'accepter les idées courantes, enfers des Grecs, des Égyptiens, des Latins, des Indiens, des Perses, des Juifs, paradis solaires ou célestes de TÉgypte, de la Perse, de Plnde. Un rapprochement me frappe : « Ce royaume de mon père » qui doit venir et que Jésus appelle de ses vœux est précisément le monde du dieu Ormuzd auquel est promise la victoire définitive. N'oublions pas, comme fit jadis Victor Cousin dans son catéchisme, le Purgatoire, cette source de bénédictious si abondantes pour l'Église persécutée. Le nom de Purgatoire apparaît fort tard, au sixième siècle, après l'introduction dans le symbole apostolique de la phrase : Descendit ad inferos; mais il n'était en réalité inconnu d'aucune des nations antiques ; le christianisme l'empruntait tout naturellement soit au Shéol supérieur des Juifs, soit ^ux Limbes et aux champs Ëlysées du paganisme virgilien. Une transition était nécessaire entre la béatitude sans fin et le malheur éternel. Nous n'avons nulle intention d'entrer ici dans des controverses théologiques, et nous nous contentons de ranger les enfers et paradis chrétiens à côté des autres dans le muséum des créations mythiques. Us sont assurément les plus complets de tous, puisqu'ils doivent englober tous les autres, sous peine de laisser perdre des milliards d'âmes, mortes avant qu'il existât; mais comme tout cela est loin de Virgile et d'Homère ! Gomme cet enfer, ce purgatoire>

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sont inférieurs au moindre code pénal tempéré par des prix Montyon! Et le paradis! Ses félicités ne tentent personne, et l'on ne se rend guère compte du plaisir qu'on éprouverait à Toir face à face celui que Moïse n'a vu que de dos. Quant à la distribution des récompenses et des châtiments^ elle ne saurait prétendre à la plus simple équité. L'Église réclame pour ses grils ardents ses adversaires et ses prédécesseurs, hommes et dieux^ c'est-à-dire la majeure partie de l'espèce humaine; elle exclut de son paradis, non les jolis assassins confessés, non les doux empoisonneurs repentants, mais les grands criminels qui ont mangé le lard. Ce n'est pas tout : elle en chasse à la fois les incrédules et les fidèles des autres religions, trois et quatre fois plus répandues que le christianisme. Enfin, parmi ses élus , au-dessus d'eux^ elle conserve une place privilégiée aux Trônes et aux Dominations. De ces termes abstraits, qui résument tout un ordre de préjugés antiques, elle fait des anges.

La répartition des châtiments et des récompenses a toujours été adéquate à la conception morale des temps où les mythologies se sont formées ; elle reste nécessairement inférieure au niveau de la moralité acquise en dehors et à rencontre des religions. Si la justice d*outre-tombe a inspiré, bien rarement, une crainte salutaire aux violents, si elle a, plus souvent, apporté un réconfort bien douteux, une consolation bien vaine, aux peuples dont elle résuma jadis l'idéal; d'autre part, en rejetant hors de la réalité la réparation possible des maux immérités, elle a opposé un obstacle incalculable au développement de l'activité humaine. Complices de la servitude physique et morale, armes de directeurs impuissants à élever les caractères et à diriger le progrès, utiles seulement aux exploiteurs de l'humaine faiblesse, les enfers et les paradis ont déchaîné contre les conceptions ^alogues ou contraires les persécutions et les bûchers ; ils ont , inondé de sang l'univers.

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