‹ La ReligionChapitre 53 sur 66 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Évolution des mythologies. Condensation et résorption des éléments mythiques. — Genèse du monothéisme : chaque tribu, chaque nation, chaque clergé, considère son dieu comme le plus puissant, comme le seul dieu ; YHénothéime chez les Sémites et les Aryas, — Le dieu suprême du conquérant siège an sommet de tous les panthéons vaincus : Jupiter. — Concessions des religions monothéistes aux mythologies ambiantes : trinités et dyadcs. Dualisme sexael, dualisme moral. — Déisme rationnel, ses contradictions insolubles. — Faosse honte de la raison. — Comparaison entre les polytbéismes et les monothéismes. Intolérance des dieux solitaires. — Évanouissement du divin. La science.

Nous avons traversé de part en part l'immense forêt où l'humanité s*avance à tâtons depuis quelque dix mille ans. ReposoDSnous une heure dans la clairière qui nous sépare encore de la rase campagne, et retournons-nous. Du point où nous ont conduits vingt tranchées moins parallèles que convergentes, le regard de la pensée emhrasse et parcourt à la fois, dans sa largeur et dans sa profondeur, ce chaos de croyances et de métaphores enchevêtrées qui constitue la matière même et la trame de la RELIGION.

Aussi loin que nous pouvons remonter vers les origines du sentiment religieux, nous voyons l'homme attribuer une influence bonne ou mauvaise à certains objets, à certains lieux, qui lui rappellent une chance, une aventure heureuse ou funeste. Cette influence supposée impliquant l'intention de nuire ou d'être utile, et l'homme ne pouvant se faire que d'après lui-même Tidée d'une intention quelconque, il s'ensuit que, nécessairement, tous les objets et phénomènes réels ou imaginaires qui influaient au jour le jour sur la destinée humaine se sont trouvés doués d'une volonté, d'une conscience et d'une vie analogues et supérieures à celles de l'homme. En même temps, diverses causes,

extérieures ou cérébrales, telles que Tombre projetée par les corps, et les fantômes évoqués par le songe ou l'hallucination, ayant déterminé la conception du double, plus ou moins séparable et indépendant de la forme qu'il habite, l'univers s'est rempli de démons et de génies. Des animaux et des plantes, des sources, des lacs, des fleuves, des mers, des pierres, des rochers et des montagnes, des nuages, des vents, des météores, des astres, de la terre et du ciel, de toutes les conquêtes de l'industrie humaine, de tous les accidents de la vie, de tous les produits de l'abstraction naissante, de toutes les fantaisies de l'imagination et de l'art, s'élança, pullula une multitude, incessamment accrue par la tombe, multitude d'êtres soustraits aux conditions de l'existence, et cependant vivants, invisibles et pourtant matériels, nomades ou bien captés pour ainsi dire par les sorciers et enfermés dans les gris-gris ou fétiches, susceptibles de toutes les formes et de tous les aspects, méchants ou propices, ou bien capricieux, mêlés à tous les événements et à toutes les actions.

C'est dans cette foule, mille fois plus nombreuse que les corps inanimés ou vivants répandus dans le monde entier, c'est parmi les esprits, que se sont recrutés les dieux. En effet, submergé, effaré, perdu, au milieu de ces tourbillons sortis de son cerveau, l'homme, entre ces maîtres qu'il s'était donnés, ne tarda pas — peut-être y mit-il vingt siècles — à distinguer, à établir des hiérarchies. Sans cesser d'adorer, de conjurer par l'offrande, le geste et la parole les Esprits les plus minces, les plus humbles, souvent aussi les plus gênants et tracassiers — au point qu'il n'osait souffler ou éternuer de peur d'aspirer ou d'expectorer trop vivement un démon — il comprit que le génie d'un volcan, d'une chaîne de montagnes, d'un astre comme le sDleil ou la lune, l'esprit du ciel, de la terre ou de la mer, ou d'un mort illustre par sa puissance ou son génie, étaient quelque peu supérieurs à des mânes obscurs, à la vertu d'un caillou, d'une baguette, d'un arbre, ou d'une simple constellation; que le domaine, enfin, se mesurait à l'envergure.

Dès lors, le menu fretin des esprits, des héros, des fétiches, subordonnés à des dieux supérieurs — mais de même nature et de même origine — leur fit cortège, leur servit de ministres, d'attributs, de manifestations partielles et locales. Le culte des petits dieux ou des dieux déchus fut traité de superstition ; le nom de religion fut affecté au culte des grands dieux et des dieux prépondérants. C'est Tunique différence que Ton puisse noter entre deux termes synonymes.

Dans nos derniers chapitres, sans pouvoir énumérer tous les noms et conter toutes les aventures des dieux du polythéisme, nous avons du moins fait ressortir toutes les circonstances — climats, milieux, contacts violents et pacifiques, tempérament, régime moral et intellectuel des peuples — qui ont assigné à chaque membre important des panthéons divers sa place respective et son rôle dans la cosmogonie et dans le gouvernement des choses. En cette conclusion, nous nous attacherons surtout à mettre en lumière les vicissitudes de leurs destinées sous l'effort sourd et continu de la raison. Car, tout en s'inclinant devant son propre ouvrage, l'humanité n'a jamais cessé de plier à ses besoins, malgré leur résistance, les dieux qu'elle s'est faits ; de retouche en retouche, elle les a si bien polis, frottés, usés, estompés, qu'ils ne sont plus.

Mais qu'elle était loin encore, cette simplification dernière, à l'heure où les chefs de l'armée divine sortaient du rang et prenaient posset>sion de leurs commandements ! Quelle cohue confuse que la future assemblée des dieux, et, dans chacun de ces individus factices, que d'éléments hétérogènes combinés en proportions variables ! Combien il est difficile de les grouper en des catégories précises ! Si intime apparaît chez tous l'union du réel et de l'imaginaire, du monde et de l'homme, du concret et de l'abstrait !

Ce sont d'abord les phénomènes cosmiques et les corps célestes personnifiés : pluie, vent, tonnerre, aurore, jour, crépuscule, nuit, soleil, lune, planètes, astres principaux, et le ciel qui les domine et les contient tous ; puis la forêt, la montagne,

les eaux, la mer, Tablme infernal^ la terre enfin, qui est la base et la matrice commune, et qui fait pendant au ciel ; puis le chaos, d'où tout est sorti. Mais, dès Torigine, ces dieux de la nature sont pénétrés d'humanité — c'est pour cela qu'ils sont dieux. Ils sont munis de sexes par le caprice du langage. Ils sont doublés d'âmes et de passions ; bien plus, à mesure que l'art se développe en variant et en fixant leurs images, ils revêtent des formes de plus en plus humaines, souvent divinisées à leur tour et préposées aux actes mêmes des corps et des forces qu'elles représentaient.

En face de ce groupe, et concurremment, le microcosme humain produit ses dieux : le premier ancêtre et la première aïeule, la jeune fille et Tadolescent, la famille, les organes sexuels, le héros dompteur de monstres, le guerrier, l'inventeur du feu, le forgeron, le laboureur, le prêtre, le législateur, etc. Mais déjà ces personnages mythiques sont assimilés, qui au soleil et à la lune, qui au ciel et à la terre, qui à la foudre, au vent, à la pluie.

Entre ces deux catégories que, par comparaison, on peut nommer concrètes, entre les choses personnifiées et les êtres, ou plutôt les types d'êtres, élevés à la divinité, se forme la classe innombrable des entités proprement dites, procédant toutes des phases et phénomènes de la vie, des passions, facultés et conceptions humaines, à leur tour animées par le langage, incarnées par l'art, associées aux dieux cosmiques ou humains et lancées avec eux dans les aventures de la mythologie. Far elles la logique, à son grand dommage, entre dans la religion. Tout en revêtant des formes individuelles, elles gardent leur fonction métaphysique de concept et de loi — qui est d'embrasser et de régir tous les faits qui semblent s'y rattacher. Elles transportent donc et étendent à la nature impassible des accidents particuliers à l'état vivant. En imprimant plus profondément la marque de Thomme sur runivers, elles perpétuent l'anthropisme, dont elles procèdent, et déterminent, pour de longs siècles, la déviation de la philosophie.

Et ne croyez pas que ces divinités symboliques soient étran-

gères, ou même de beaucoup postérieures aux précédentes. La plupart se rattachent aux suggestions les plus naïves de l'animisme ; on ne peut les en séparer sans rompre le fil des théogonies.

Voici, par exemple, la fécondité, la génération, la volupté, avec leur cortège de dieux ithyphalliques et de déesses lascives, qui n'ont manqué à aucune région du monde, et qui, partis de la Chaldée, ont envahi l'Asie Mineure, la Grèce et l'Italie. Quoi de plus antique que l'adoration des sexes et de cet acte par excellence qui transmet la vie? L'accouplement primordial a été ridée fixe de l'antiquité sauvage, barbare et civilisée. Pour elle, création et génération sont synonymes. Dès lors, le pouvoir générateur devient une divinité suprême, antérieure et supérieure à tout ce qui existe, sur laquelle spéculent prêtres, poètes, philosophes, depuis le fabuleux Orphée jusqu'à Platon. L'amour, — un sentiment raffiné, lentement acquis, inséparable d'ailleurs d'un certain organisme sexué et vivant — est transféré, attribué aux mouvements aveugles des éléments physico-chimiques, aux forces de la nature, à l'ensemble du vague univers, toutes choses qui n'ont ni cerveau ni sexe. L'Amour, premier né de Ja Nuit primitive, selon Hésiode, commande aux dieux comme aux hommes. Le grand mâle et la grande femelle, ciel et terre, soleil et lune, principe igné et principe humide, force et beauté, composent un couple indissoluble — parfois androgyne — mis en mouvement par l'amour. Les dieux et les déesses prennent le titre de pères, de mères; puis, quand le principe masculin aura résorbé en lui toutes les qualités follement prêtées aux dieux, le dieu solitaire, célibataire, sans paternité possible, continuera d'imposer à l'homme le respect et l'obéissance que le fils doit au père. Le péché originel et le droit divin n'ont pas d'autres fondements que celte série de non-sens et de puériles analogies.

La vie, la mort et la renaissance, ce roman des enfers et des paradis auquel ont travaillé les Eskimaux, les Peaux-Rouges, les Fidjiens, les prêtres du Mexique et du Pérou, comme ceux de i'Égyple, de la Grèce ou de la Germanie, et que vont ressas-

ant le christianisme, le bouddhisme et l'indigent islam^ peuent compter aussi parmi les plus antiques facteurs des religions. i l'homme, depuis dix mille ans, a perdu tant d'heures à rumiler l'immortalité de l'âme et la résurrection de la chair, à qui loit-il ces viandes creuses ? Au premier sauvage qui s'est avisé le conter ses rêves à ses crédules camarades — ses visions de loubles et de fantômes et son voyage au pays des morts.

La guerre enfin, représentée chez les sauvages et les civilisés »ar tant de monstres mâles et femelles, transportée de la terre lu ciel, n'a-t-elle pas introduit dans toutes les mythologies cette iternelle histoire des Titans et des mauvais anges, qui a faussé, usqu'à nous, toutes les théories morales î Les divinités liturgiques elles-mêmes, la prière et la parole, le sacrifice, l'expiaion, la rédemption, l'incarnation du dieu dans la victime, toutes es transsubstantiations que nous avons rencontrées, chemin aisant, au Mexique, au Pérou, en Colombie, dans les mystères l'Eleusis, dans le mazdéisme et le christianisme, se relieat )areillement à l'animisme par le culte des héros> les métamor- )hoses des esprits et des mânes, par Tapothéose enfin, que la )olitique a empruntée à la religion, pour incorporer le droit livin à la personne des rois et au prétendu principe d'autorité.

Les concepts moraux ont revêtu les derniers la personnalité livine. Non pas que, bien avant l'histoire, les deux groupes :ivaux, lumière et ténèbres, pluie ou chaleur fécondes, et sécheresse ou froidure stériles, n'aient été considérés comme bienfaisants et funestes, bons et mauvais, à l'égard de l'homme. Maïs c'est tardivement, et par un effort de la raison, que s'est établie une concordance — absurde, à toute heure démentie par les faits — entre la bienveillance des dieux propices et les bonnes actions humaines, entre les malheurs déchaînés par les dieux méchants et les actes criminels. Il a fallu d'abord concevoir ce qu'est le crime et ce qu'est la vertu, puis, par métaphore, assimiler le bien et le mal volontaires, intentionnels, aux phénomènes indifférents du jour et de la nuit, de la pluie et de la foudre, etc. ; enfin charger certains dieux, anciens ou nouveaux,

soit d'inspirer et de soutenir les mortels vertueux, soit de tenter et de punir les pervers.

Aucune invention n'a été plus admirée^ plus exploitée par les orateurs et les poètes ; aucune n'a été plus utile aux despotes, plus fructueuse pour les intercesseurs et pour les marchands de protection divine. Tandis que les opprimés, les faibles et leurs éloquents avocats larmoyaient leurs appels à la justice d'en haut, c'était plaisir de voir les Pharaons et les Césars de tous les temps festoyer sans souci, sous le placide regard des dieux indifférents, et les piètres annoncer, sans rire, aux malheureux que l'affaire était remise au jugement dernier.

Et rhumanité, depuis dix mille années, levant les yeux au ciel, avec cette expression qui distingue les mômeries pieuses, rhumanité s'est contentée de ces fins de non-recevoir ; et bonzes et mandarins s'en vont répétant^ de très bonne foi : les religions et les métaphysiques ont résolu le problème du bien et du mal. Hélas! non seulement elles ne l'ont pas résolu, mais elles n'y ont rien compris. Le bien et le mal n'existent que pour des organismes vivants ; dans Tordre physique, ils résultent de la sensation ; dans l'ordre moral, du frottement et du choc entre les intérêts juxtaposés. Il n'y a d'actes moraux que dans une société ; c'est aux membres de ce groupe, à eux seuls, qu'il incombe d'atténué;* le mal, d'accroître le bien, et d'établir entre les intérêts ce compromis toujours perfectible que nous appelons \di justice. Il est donc parfaitement puéril de confier à deux principes abstraits, ou à un seul, la distribution de biens et de maux attachés et spéciaux à l'état vivant, à la condition humaine. Mais dame métaphysique veillait, ainsi que très sainte mère théologie; elles se sont hâtées de jeter un voile sur des vérités nues, qui auraient pu crever les yeux des mortels. Bref, les diverses théories qui ont introduit la religion dans la morale sont de celles qui font le moins d'honneur à la raison.

Plus clairvoyante assurément, quoique bien vaine encore, fut la conception du destin, de la fatalité impassible, indifférente à tout ce qui se produit dans le temps et dans l'espace sans bor-

nés. Seulement l*impersonnatité du destin n'était qu'apparente, puisqu'il inscrivait sur son livre infaillible certains arrêts immuableSy ce qui implique la volonté, la pensée, un organisme vivant et un système nerveux. Le destin était donc, comme tous ses congénères, un être fait à l'image, plus ou moins subtilisée, de l'homme ou de la femme, et présidant aux destinées ; ce qui^ en regardant sous les mots, ne signifie absolument rien.

A mesure que l'homme prenait possession du monde, il envahissait^ pour ainsi dire, la divinité. Il en éliminait l'élément cosmique, pour y loger, pour y incarner ses propres facultés, investies du gouvernement des choses. Quel besoin dès lors de laisser éparses dans la nature ces forces qu'il voyait réunies en lui? Plus il modelait la divinité sur lui-même^ et plus il la rapprochait de l'unité. Cette conclusion de la mythologie était depuis longtemps annoncée par l'introduction de la hiérarchie dans le monde surnaturel. La raison, poursuivant son travail, opérait sur le troupeau des dieux comme elle avait fait sur la multitude des esprits et des démons. Elle employa divers procédés pour aboutir au même but : l'un brutal, inférieur, expéditif, auquel Max MûUer donne le nom ô.*hénothéisme ; d'autres, plus dignes d'elle, plus compliqués et plus intéressants. Nous les passerons rapidement en revue.

Tout collège de prêtres attaché au culte d'un dieu, tout individu^ toute famille, cité ou nation^ qui a fait choix d'un protecteur spécial, considère aisément ce personnage comme supérieur à tous les autres, comme le plus puissant, le seul puissant, le seul dieu. Telle est la logique sommaire de Thénothéisme. Elle a séduit surtout certaines tribus sémitiques : le Jéhovah juif et chrétien n'était que le dieu national des tribus de Lévi et de Juda. Allah n'était que Hobal, la pierre fétiche des Koréischites. Leurs adorateurs, sans nier d'abord l'existence d'autres dieux locaux, n'en ont pas moins concentré dans Jéhovah et dans Allah toute rénergie, toute la réalité divine ; le triomphe du vrai dieu, per fas et nefas, est devenu le but de leurs efforts, Tunique mobile de leurs actes, leur mission sacrée. Leur long isolement^ ou les

calamités^ les persécutions, les ont confirmés dans leur foi; et leur ténacité a imposé à une notable partie de l'humanité leur hénothéisme transformé en monothéisme universel. Des faits de même nature, bien qu'ils n'aient pas eu la même portée^ se sont produits dans l'Inde, en Egypte, dans le monde gréco-romain et jusque dans l'Amérique centrale. Les Védas nous montrent Yarouna, Indra, Agni et bien d*autres, élevés tour à tour au rang suprême par leurs adeptes respectifs. Chacun d'eux^ tour à tour, est présenté comme le vainqueur des démons et comme résumant en lui tous les dieux, a Indra, tu es Varouna, tu es Agni, tu as créé les trois mondes ! Agni, tu es Indra, tu es Varouna, et Roudra et Pouchan^ etc., etc. » Ces formules, cent fois répétées^ impliquent à la fois un intérêt sacerdotal et une tendance à l'unité, d'où procéderont le Brahma neutre et le grand Çivam. Khem, Phtah, Horus, Râ, Osiris, Ammon, ont"pris tour à tour le caractère de dieu national, selon que la puissance et la famille royales émanaient de la moyenne, de la basse et de la haute Egypte. Tantôt la grande déesse, tantôt le soleil, sous le nom de Sabazios, d'Adonis, Thammuz, ou Mithra, ont régné sur l'Asie Mineure et la Syrie. Quand la Grèce et Rome eurent conquis l'ancien monde, Zeus-Jupiter s'assit au sommet de tous les panthéons.

Chez les peuples à l'esprit ouvert et ingénieux, Tidée d'un dieu unique avait aussi des origines plus relevées que le chauvinisme local et moins accidentelles que la conquête ; elle naissait du travail de la raison. Pendant que l'aveugle crédulité et les jongleries des clergés retenaient le vulgaire au pied de tous les autels et l'acoquinaient à toutes les superstitions dévotes, la raison, nous l'avons vu, résumait en un chef chacune des catégories divines et assemblait en conseil une douzaine, plus ou moins, de dieux et de déesses, sous la présidence d'une triade, ou d'un couple, ou enfin d'un maître, père des dieux et des hommes. Celte constitution oHgarchique, puis monarchique, de Tempyrée était admise en Egypte avant la douzième dynastie, en Chaldée et en Assyrie plus de vingt siècles avant notre ère, en

Étrurie et dans le Latium au temps des lucumons et des rois, dans rinde à la an de la période védique, lorsque les spéculations sur Vâme suprême, sur le mâle par excellence (Paramatma, Pouroucha), préludaient au brahmanisme proprement dit.

Mais la distance est grande entre la notion d'un groupe ou d'un dieu principal, même tiré hors de pair, et la réduction à l'unité absolue. De nombreux obstacles s'interposaient entre les deux conceptions : d'abord l'habitude immémoriale, les traditions politiques, la ténacité des clergés spéciaux ; puis l'illusion verbale qui avait donné des sexes aux dieux, transporté dans le ciel la famille humaine et assimilé la genèse des êtres à la génération animale ; la nécessité de deux facteurs pour engendrer l'enfant et l'univers ; à un autre point de vue, la coexistence du bien et du mal ; enGn la réalité même, l'évidence de la matière, que ne pouvaient supprimer toute la métaphysique de Parménide, ni le Nous d'Anaxagore, ni le Démiurge de Platon, ni le moteur immobile d'Aristote, la matière, pour le moins aussi ancienne que son organisateur. Pour le dire en passant, la création ex nihilo, carte forcée du monothéisme absolu, n'a jamais été admise qu'en désespoir de cause, et comme une sorte de credo quia absurdum de la métaphysique.

On voit pourquoi les deux ou trois religions qui aiment à se dire monothéistes n'ont pu s'établir sans faire une part quelconque à ces détritus de la mythologie. Le premier verset de la Genèse juive constate le chaos, c'est-à-dire la matière, aussi vieux que les Élohim et que Jahvé. Le prophétisme s'inquiète peu de cosmogonie, mais il se laisse pénétrer par le dualisme perse. Le christianisme, abusant d'une vague aspiration patriotique, incarne en Jésus le messie des prophètes, impose au Vieux Sabaoth retraité un fils, bientôt égal et supérieur à son père par procuration; mais ce n'est pas assez de ces deux dieux pour combattre l'immortel ennemi, le victorieux Satan, prince du monde ; il leur adjoint un personnage superflu, le pigeon des antiques divinités chthoniennes, et une femme, mère de l'homme-dieu, vierge épouse et vierge mère, qui doit

5«t ' LA RK^UaiON.

nettre le pied sot la tète d'on eertai» Mrpent ; enin teu^ cme «armée céleste » de dieax secondaires et d^espirite biei^heûreQXy tr6iiefv dominations, chévubtns> séraphins, avehanges, anges^ et saints innombrables.

C'est portant en lui-même tous los éléments d'une RiyHiofiogie et d'un animisme renouvelés qu'il entre en* contsoft et en< composition' avec les religion» et les* philosdphies du monde gréco^romain. A Tégiird de celles»4à^ sa conduite- est^traeée; il. dit aux Persans, aux Égyptiens^- aux- Grecs : Mes dieux sont les YÔtres, qu'importe le nom? Dieu c<vnàbat Satan, comme Ormuzd Ahrimane,- comme^ Osims Typhon^ comme Zeus les Titans, et la victoire finale est- assurée au bon' principe^- Aux adorateurs d'Adonis, de Sabasios, de Sérapis, il dit : Youscroye; en un dieu mort et ressuscité; c'est-le mien, il se nomme Christ. Aux dévots de la triade : Osiris>Isis,llorus, soit>; mais prononces mieux; dites-Dieu, Marie et Jésus. Enfin, à tous : Vos dieux ne v^us' écoutent plus, en voici de tout pareils^ aussi anciens que les vôtres, mais remis à neuf et plus attentifs aux vœux des humains.

Il était moins aisé de rallier les esprits cultivés. L'apothéose d'un juif avait de quoi offusquer des Athéniens, des disciples de Platon, d'Aristote et de Zenon. Sans comprendre leurs idées, le christianisme apprit peu à peu leur langage ; il se dégrossit, se frotta de métaphysique. Panthéiste avec les stoïciens, les gnostiques et les cabalistes, idéaliste et mystique avec tous les alexandrins, il eut la bonne forttine de rencontrer, dans Platon, une sorte de trinité, trois caractères et trois fonctions du dieu unique. Dès lors, la bizarre fiction d'un dieu en trois personnes prit une apparence de sens et de profondeur. L'incohérente et pénible association d'un père céleste; d'un ascète juif et d'un génie ailé, souffle ou esprit, devint le trio harmonieux des hypostases égales et consubstantielles : Fater, Verhvm^ Spiritus^ la puissance créatrice, la sagesse et l'amour. C'est ainsi que le syncrétisme chrétien réussit à se faire et à rester tout ensemble monothéiste et dualiste avec une triade et une trinité.

Depuis qu'il Toit rhomme lui échapper, il pousse au premier pian la déesse mère. C'est elle qu'il charge de retenir les enfants et les femmes. On sait de reste avec quel opportunisme il utilisa, à la plus grande gloire de la naïveté humaine, tout ce qu'il tenait en réserve de sotte idolâtrie et de répugnant fétiekisme.

Le monothéisme musulman est plus strict que le monothéisme chrétien ; en principe, il est absolu ; il a élagué les trinités et les hypostases ; Tidolâtrie lui fait horreur ; ni homme ni femme ne trônent sur ses autels. Il a pourtant son fétiche, la sainte Caaba, ses légions d'anges et de démons. Allah n'a pas anéanti Satan, et laisse à Iblis une forte part dans le gouvernement du monde. Enfin, la théologie de l'Islam a quelque chose d'étroit et de pauvre qui dénote une visible infériorité de race et d*intelligen<$e.

Le seul monothéisme digne de ce nom est Je déisme rationnel de Voltaire, adopté par quelques protestants émancipés, et qui est encore la base de renseignement officiel. Celui-là n'admet réellement qu'un dieu, sans compagnons et sans rivaux. Mais combien diminué 1 ni libre, ni tout^puissant^ puisqu'il est enchaîné par son œuvre, soumis à ses propres lois, inutile depuis qu*il a créé, inaccessible aux prières sous peine d'inconsistance et de partialité ; un dieu qui n'explique rien et ne s'explique pas lui**>^ môme. Fusion de tous les dieux périmés, après que la science les eut soigneusement vidés de tout élément substantiel; transefiguration de rhomme dépouillé de l'organisme qui le constitue : tel est le dieu de la raison. Faisceau de qualités sans substance, il n'enferme aucune réalité ; la possibilité logique elle-même lui échappe. Parfait en grandeur, en puissance, en justice (bien qu'il permette le mal), il est nécessairement infini. Cause volontaire et consciente, il est nécessairiiment une personne, c'està-dire un être se distinguant des autres, par conséquent fini, borné par ses propres créatures. Ses attributs sont contradictoires; il faut choisir; et, le choix fait, égal sera le néant. Infini, impersonnel, dieu est adéquat à l'univers ; il fait double emploi ; volonté active et consciente, il est une personne, il n'est plus

dieu. Le prétendu être, substantif par excellence, s'évanouit en adjectifs, voire en adverbes : l'inûni, Tinconnaissable, Tinconscienl, Tau delà; le Parfait, de M. Vacherot, qui serait dieu, mais qui n'est pas ; Yldéal de M. Renan, le Biviriy qui ne se définit même plus : un je ne sais quoi qui réside dans les choses oa ailleurs, tout ce qui, dans l'eiïort de la pensée, dans l'inspiration de Fart, voire dans le spectacle de la nature, tend vers Tidéal. Or ridéal, qu'est-ce? Un comparatif élevé à l'absolu, mais indéfiniment variable selon le temps, la race et la culture.

Le déisme, vous le savez, comporte bien des degrés, depuis la croyance en une personne juste et sage, dont la providence, toujours active, gouverne avec amour les choses et les êtres, jusqu'à la conception d'une force impersonnelle, d'un faisceau de lois immuables et indifférentes qui ont présidé, une fois pour toutes, à Torganisation telle quelle de l'univers. Le plus souvent, toutes les variantes du déisme se trouvent combinées à diverses doses, selon que ses adhérents sont plus ou moins dégagés du sentiment religieux, plus ou moins ralliés aux méthodes scientifiques. A tout prendre, il est juste de reconnaître que le déisme fut, à son heure, un très puissant effort de la raison adulte pour échapper aux illusions de son enfance. Mais quelque part qu'il ait eue à l'émancipation de la pensée, il demeure encore une forme de l'anthropomorphisme, la plus subtilisée, non pas la moins tenace ; et les religions positives, qui Font toujours considéré, à juste titre, comme leur plus redoutable ennemi, trouveront quelque jour en lui leur suprême allié près des classes instruites. Plus d'une fois déjà elles ont tiré parti de sa complicité involontaire ou calculée. N'est-ce pas le déisme d'Anaxagore, de Socrate, de Platon, de Zenon, qui a peu à peu conquis au christianisme les esprits cultivés de l'antiquité? N'est-ce pas le déisme do Locke, de Voltaire, de Rousseau, de Robespierre, de Napoléon, de Cousin, des romantiques de 1830 et des naïfs de 1848, qui a favorisé cette recrudescence factice du catholicisme, défi désespéré à la science et à la société laïques, dont une timidité coupable exagère et accroît le danger?

REGARD EN ARRIÈRE ET EN AYAiNÏ. 565

Cette évidence suffirait seule à déceler la parenté qui rattache le dieu de la raison aux créations plus grossières de Tanthropisme. Les déistes eux-mêmes l'avouent sans y songer, lorsqu'ils présentent le déisme comme la religion naturelle, comme le fonds commun, comme le point de départ de toutes les religions, comme la vérité enfouie sous les erreurs de la foi ignorante, et sous les fraudes volontaires des exploiteurs de l'humaine crédulité. Ils se trompent seulement en ceci qu'ils placent au commencement ce qui est à la fin. Le déisme n'est pas le principe des mythologies, il en est le résidu. Les religions ne se sont pas formées par superfétation ; c'est le déisme qui s'est constitué par élimination progressive. 11 a épuré la superstition ; il en a extrait une quintessence, acceptable pour cette moyenne entre l'expérience et le préjugé, qu'on nomme le sens commun et, par un euphémisme trop flatteur, le bon sens.

Les inventeurs de la religion naturelle ont été abusés par la tendance qui nous porte à étendre à tous les temps et à tous les hommes les opinions et les raisonnements modernes; il n'en est pas qui soit plus générale, et qui soit plus opposée au sens critique et historique. Elle a été, elle est encore, le fléau de la philosophie. Les universaux de la scolastique et les vérités nécessaires de l'éclectisme banal n'ont pas d'autre origine. Les concepts, qualités généralisées, sont préposés aux séries de faits dont l'abstraction les tire et les détache; les catégories, cadres commodes pour les classifications, deviennent des forces impérieuses, des lits de Procuste, antérieurs aux êtres qu'on y couche; les entités se proclament causes. Par une étrange logomachie, des termes généraux, être, vie, végétation, animés par le langage, sont considérés comme principes de ce qui est, vit ou végète ; le beau, le bien, le mal, idées relatives et lentement acquises, comme absolus et premiers mobiles des actes moraux et des manifestations esthétiques; enfin la divinité — qualité commune aux personnages surnaturels — comme archétype nécessaire de tous les dieux.

Ces considérations, auxquelles il serait facile d'en ajouter

beaucoup d*autres— si facile que la concision est ici des plus pénibles— prouvent du moins et avec surabondance que le déisme est le terme ultime, la lin de la mythologie. Son mérite, le secret des services qu'il a rendus h la libre pensée réside tout entier dans sa radicale inanité. Sur ce point, la haine des religions positives a été plus clairvoyante que la philosophie. Qu'est-ce qui sépare le déisme de Patbéisme? Une fausse honte de la raison. Pénélope a consacré sa vie à défaire la toile entreprise dans son enfance; mais elle en garde l'image profondément empreinte en sa mémoire. En face de l'ombre dont elle a détruit le corps, la raison ne veut pas s'avouer qu'elle a évoqué dans les ténèbres et le crépuscule un fantôme évaporé à la lumière du jour; que, depuis cinquante siècles, elle bombyne dans le vide, — bomhynat in vacuo — et n'élabore que son reflet.

Quand les derniers dévots au fétiche ou à l'entité ont recalé d'argument en argument, de cause première en cause finale, d'ordre nécessaire en consentement universel, ils se retranchent dans une satisfaction de condoléance. « Les Esprits, disent-ils, les dieux, Dieu, l'objet quelconque de la foi religieuse, peuvent bien n'avoir jamais existé, soit. Mais ils ont été les agents du progrès : ce sont eux qui ont inspiré la poésie et l'art, élevé la pensée, affermi la morale. On ne leur enlèvera pas cette gloire. » A entendre ces hommes décents et graves, on croirait vraiment que les dieux ont inventé l'alphabet ou l'imprimerie, le baromètre ou le télescope, la vapeur, le télégraphe, ou au moins la photographie.

Nous pourrions, ce semble, laisser tomber ces affirmations, ces louanges, tant de fois démenties. Nous les relevons pour deux raisons : d'abord, elles ont cours, et sont volontiers ressassées par les indifférents; ensuite, notre silence pourrait être taxé, soit d'impuissance, soit de malignité.

Placé, comme nous le sommes, en dehors et au delà du cycle religieux, émancipé du surnaturel, nous nous sentons fort à Taise pour confronter et juger, soit en elles-mêmes, soit dans leurs rapports avec la civilisation, des conceptions purement

bumaines et dont les nombreuses variantes ont évidemment répondu aux besoins intellectuels et moraux des peuples qui les ont imaginées. C'est cet accord^ plus ou moins durable^ qui, aux yeux de Fanthropologiste, constitue leur valeur relative ; car, prises en elles-mêmes^ elles sont équivalentes et marquées du même vice originel, également impuissantes à rendre compte de l'exifitenoe universelle ou de l'évolution des formes vivantes. Que, par exemple, l'hypothèse trinitaire, dualiste, ou simplement déiste se rapporte à un état plus cultivé^ plus affiné du mécanisme cérébral, c'est là un fait incontestable. Mais elle ne vaut point par elle-même; elle vaut seulement par le travail intellectuel d'où elle est sortie. Elle ne renferme ni plus ni moins d'erreur que l'animisme primordial ou le polythéisme. Le haut dédain que le monothéisme professe à l'égard de croyances sans lesquelles il n'existerait pas, et qui lui sont encore préférées par des centaines de millions d'hommes, ce dédain parait fort peu justifié. En quoi Punité divine est-elle plus conforme à la raison que la pluralité? On ne le voit guère. Elle flatte davantage la manie anthropocentrique, et rien de plus. [Jugeant au fond> nous renverrions volontiers dos à dos, hors de cour, les génies, les dieux et l'Être suprême. Gela, eût dit Kant, au nom de la « Raison pure». A la ce Raison pratique]), maintenant, d'évoquer le procès devant l'histoire.

La question se pose ainsi : des polythéismes et des mono théismes, de ces deux groupes, considérés comme ennemis malgré leur intime parenté, lequel a rendu le plus de services ou opposé le moins d'obstacles à la civilisation ?

Il faut tenir compte avant tout de l'âge et du tempérament des races, des énergies ethniques, autrement puissantes que les doctrines, et qui modèrent ou neutralisent les religions ; il faut se garder soit de faire honneurau dogme chrétien des prodiges accomplis par l'Europe moderne, soit d*attribuer au polythéisme la grâce et la lucidité du génie grec, ou les qualités fortes du peuple romain. Ce serait, dans le premier cas, affirmer précisément le contraire de la vérité; dans l'autre, prendre une coïncidence pour

un rapport de cause à effet. Mais, en thèse générale, on peut avancer que les formes diverses du polythéisme sont demeurées, pendant de longs siècles^ en parfait accord avec le caractère, les besoins et les intérêts de races très nombreuses, très intelligentes et dans toute la vigueur de la jeunesse ou de la maturité; gue, religions nationales et rarement imposées par la force, elles ont apporté peu d'entraves et souvent concouru au développement des arts, des lettres et des sciences. Là où plusieurs dieux se partagent les hommages des croyants, les fanatisines se font contrepoids, et laissent entre eux des passages à la liberté de l'esprit ; enfin, la passion religieuse a peu de part aux guerres de Tantiquité, et si le sang coule sur les autels, les horreurs de la bataille ne sont pas souvent imputables aux dieux.

Les monothéismes, au contraire, sont exclusifs, agressifs et acharnés dans leurs vengeances. Rien n^égale la férocité d'un dieu solitaire; il verse à flots le sang de ses ennemis; c'est par millions, par dizaines de millions que se comptent les victimes du christianisme et de l'islam. Il suffit de rappeler les dévastations des Arabes et des Turcs, les massacres d'hérétiques, d'Albigeois, de Juifs, de Maures, de protestants, les bûchers de rinquisition et les horreurs de la conquête espagnole au Mexique et au Pérou. Dans sa petite sphère, Jahvé n'a pas été plus doux que le «bon dieu» et le farouche Allah. Ces pères des êtres, assurément, se sont montrés peu soucieux de la vie de leurs créatures. Ont-ils mieux traité les intelligences que les corps? Cest contre eux et malgré eux que les arts, les lettres, les sciences, les industries se sont fait jour dans le monde.

Sans rien refuser aux religions monothéistes de ce qu'elles peuvent, do près ou de loin, revendiquer dans l'histoire intellectuelle et esthétique, sans contester les beautés de la Bible juive, les élégances des mosquées et les attraits variés des cathédrales romanes et gothiques, les sublimités de Dante et de Milton, voire les emphases éloquentes d'un Bossuet, nous ne saurions fermer les yeux au désaccord qui s'accentue de jour en jour entre l'orthodoxie religieuse et la pensée moderne. Tandis

REGARD EN ARRIÈRE ET En AVANT. 509

qu'un lien tout intime et constant rattache aux polythéismes antiques les Védas^ les épopées grecques, indiennes et latines, le théâtre d'Athènes, les arts de TAssyrie, de TÉgypte, de la Grèce et de Rome, force est bien de convenir que les doctrines monothéistes ou à tendance unitaire sont restées ou devenues presque étrangères, souvent hostiles aux civilisations qu'elles prétendent diriger. Nous voyons bien tout ce qu'elles ont détruit, tout ce qu'elles ont enrayé, non ce qu'elles ont fondé.

Laissons le petit coin de Judée où Jéhova s*est diverti aux malheurs de son peuple, et aussi le trompe-l'œil de la civilisation arabe, qui dut tout son éclat aux Persans, aux Syriens et aux Espagnols — et n'envisageons que ce monde, si injustement nommé chrétien^ qui a travaillé durant cinq cents ans à rendre le christianisme raisonnable, et depuis un siècle à l'éliminer. Religion de la mort et du désespoir, le christianisme a bien pu précipiter la décadence du monde ancien ; amené par l'ironie du sort à gouverner une société dont il annonçait la lin, il a bien pu, par une habile et impérieuse complicité, imposer quelque . frein aux chefs de hordes sauvages, asservir à sa doucereuse cruauté la brutale complaisance du bras séculier, appliquer aux peuples sucés jusqu'à la moelle sa doctrine funeste de résignation, d'humilité et d'obéissance, établir enfin à son profit une apparence d'ordre dans le chaos du moyen âge. Mais dès que l'énergie des races nouvelles eut commencé à secouer son joug étouffant, quand la pensée manifesta quelques signes de réveil, il ne sut que donner la mort à qui demandait la vie. Il se montra, il se sentit lui-même incompatible avec la civilisation et la science. A qui donc s'adressèrent les affamés de liberté et de justice, les précurseurs, Abélard et Bacon, les érudils et les philosophes? A l'antiquité. Oui, la chrétienté rebelle, par-dessus la sombre et furieuse théologie, tendit la main au lumineux passé d'Athènes et de Rome. La Renaissance fut la bienfaisante revanche du polythéisme. Les dieux morts,les panthéons écroulés ont plus fait pour ranimer le monde que la légende évangélique et l'autorité violente du bon dieu persécuteur. Et ce n'est môme

pas du pseudo-monothéisme chrétien que procèdent les variétés du déisme métaphysique; c'est d*Aristote, de Zenon et d'Ëpicure, des philosophes qui, bien avant les Paul, les Athanase et les Augustin, avaient relégué dans l'art et dans la poésie les dieux vivants et indulgents de la Grèce.

Mais qu'ils demeurent dans leurs musées, ces olympes radieux ! Ce n*est pas pour leur rendre le eielj le tonnerre et les météores, que les astronomes et les physiciens ont arraché cet empire et ces armes aux Jahvé,aux triples Géryons de la mythologie sacrée. Les siècles ne se remontent pas.

Concluons :

La religion est l'illusion qui prête aux choses, aux êtres, et aux phénomènes de la nature, aux visions, aux actes, aux facultés et aux concepts de Thomme, des intentions, des volontés et des personnes.

Cette formule est à la fois large et précise. Toutes les définitions y rentrent; elle domine et embrasse les manifestations les plus diverses du sentiment religieux, les croyances et les mythes, les pratiques et les doctrines. Elle donne la clef de tous les panthéons, depuis l'informe et confus amas des superstitions animistes, jusqu'aux édifices les plus ingénieux et les plus imposants embellis par l'art et la poésie, tous bâtis sur le vide avec les porte-ù-faux d'une logique délirante. Elle a cet avantage de présider, pour ainsi dire, à l'évolution tout entière, de raccompagner dans toutes ses étapes et tous ses écarts, d'en caractériser également toutes les phases, les circonstances, les causes et les effets, le commencement et la fin.

La distance paraît grande entre les concepts abstraits, types, catégories, universaux — qui hantent encore la raison moderne — et les esprits-fantômes évoqués par l'imagination primitive. Lorsque, après avoir recueilli dans nos campagnes ou dans les collections de contes populaires ces innombrables histoires de revenants, de loups-garous, de fées, d'ondines, de présages, de sorciers, transmises de père en fils chez tous les peuples de la

terre^ nous assistons, dans quelque Sorbonne, à quelque disser^ tation scolastique sur TimmatériaUté de l'âme, sur l'essence du beau, sur les monades ou le noumène, ^ il ne nous vient guère à l'idée qu'une parenté secrète relie deux produits si divers du travail cérébi^l. Ce sont là pourtant deux chaînons d'une môme série, le point de départ et le terme d'un môme cycle : dans les couches profondes de l'ignorance puérile, les végétations tenaces de l'animisme diffus; dans l'air moins épais où la raison s'affine, les froides quintessences de l'animisme condensé. Différences de degré, non d'ordre. Tout se tient. Nulle rupture, nulle solution de continuité dans cet enchaînement. Des esprits aux dieux, des dieux aux entités, court le fil d'une descendance ininterrompue. Ils se succèdent sans se détruire et ne se reconnaissent plus; ils se renient tour à tour. Entendez-les se jeter Tanathème: —Superstitions viles, hérésies, préjugés, qu'y a-t-îl de commun entre vous et moi, moi la religion, moi la vérité, moi la raison! — Mais que, preuves en main, la critique vienne leur mettre sous les yeux leurs titres de famille ; que la science, dos à dos et pèlemôle, les jette hors de cour, vous les verrez bon gré mal gré faire cause commune et face à l'ennemi. Par une curieuse et probante évolution régressive, vous verrez la métaphysique aux abois se replier vers le déisme, le déisme invoquer l'antiquité et l'universalité du sentiment religieux, la religion la plus fière de sa pureté se cramponner aux superstitions les plus infimes, se faire un bouclier de fétiches ineptes, reliques, vieux os, vieilles loques, vieilles fioles, cœurs sanguinolents, faire appel aux fantômes, battre monnaie avec des litanies et des génuflexions, se retremper enfin dans le culte des fontaines, comme un fleuve qui révélerait sa source en remontant vers elle.

La religion est ce qu'on nomme aujourd'hui une survivance, caput mortuum; elle est demeurée fidèle à son principe vital, à sa substance élémentaire. Sa condition première est l'ignorance; sa condition dernière est la négation, ou pis encore, l'adultération de la science.

Partout oïl l'esprit s'éclaire et dans la mesure même où la raison

progresse, décroît la puissance des facteurs mythiques, s'efface et se subtilise réicmeut religieux ; partout où la raison se trouble, où s'épaissit l'ignorance, dans le même temps, dans le même pays, on Toit persister et revenir les plus grossiers mobiles de la crédulité. Ce sont deux lois — comme on dit — san^ exception, et non sans portée. Est-il besoin d'en tirer les conséquences? Les superstitions sont les religions d'un régime mental antérieur et inférieur. Les religions sont les résidus épurés des superstitions. Le sentiment religieux s'amoindrit quand la religion se simplifie. La valeur d'une civilisation est en raison inverse de la ferveur religieuse. Tout progrès intellectuel correspond à une diminution du surnaturel dans le monde.

Comment la religion a survécu à tout ce qui devait et doit Tanéantir; comment elle a faussé et détourné à son usage, à son profit, toutes les armes inconscientes ou volontaires dirigées contre elle ; comment, vaincue à chaque pas de Thomme vers la connaissance objective, elle a combattu — par la sincérité et par le mensonge, par la dialectique aussi bien que par le fer et le feu — les progrès de Texpérience et de la raison : c'est ce que nous avons, je crois, mis en suffisante lumière.

L'homme a été, douze mille ans, un ^'animal religieux. Douze mille ans! Période si longue dans l'histoire des choses humaines, si courte en face de l'immense durée des âges sidéraux, solaires et géologiques. Songez qu'il n'est pas une des couches enfouies sous le sol que nous foulons, dont la minée épaisseur ne représente vingt et trente centaines de siècles. Que de religions ont passé déjà, recouvrant de leurs dépôts fossiles les germes étiolés de religions moindres. Les mythologies de l'Egypte, de la Chaldée ont vécu cinq mille ans; la carrière du polythéisme gréco-romain, du parsisme, du brahmanisme, du bouddhisme, ont été plus courtes du tiers ou de la moitié. Combien d'années de grâce sont promises encore aux diverses variantes chrétiennes? Est-ce que leur décrépitude n'apparaît pas sous les recrudescences factices encouragées par le scepticisme aveugle de ceux qu'elles menacent? Qu'ont affaire avec la pensée moderne, avec les

besoins et les problèmes sociaux^ ces dogmes ensevelis dans les poudreuses catacombes des bibliothèques, ces vides grandiloquences de la chaire, ces pratiques enfantines dont rougit même la fausse honte des dévots? Le monde est laïque.

Les fantômes du rêve s'évaporent. Les dieux s'en vont. L'homme, armé de l'expérience, se retrouve seul, mais éveillé, devant la nature impassible, devant la réalité sans voile. Assez longtemps il a imaginé l'univers; il le voit; il l'étudié; il le perce à jour; et sa marche hardie refoule, fait reculer ïinconnu, brume où se réfugient l'ignorance et la terreur héréditaires.

L'empire de la religion décroît d'autant.

Le passé lui appartient, le présent lui résiste, l'avenir la récuse.

L'avenir est à la science.

Page 1