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LA LITURGIE

lorcier exploite une paissance dont il se croit d'aatant mieux investi qu'elle )t reconnue par la crédulité publique.— Dangers et bénéfices de la profession.

- Aspects divers du sacerdoce africain. — Rois-sorciers. '— Papes de Wida, 9 Fernando-Po. — Chitomé du Congo. — Clergés ambulants. — Grands rêtres polynésiens : l'excommunication ou tabou. — Exercices des Ghamans bériens. — Initiations des Ângakout esquimaux, des prêtres algonkins, irouois, etc. — Utilité du jeûne ; emploi des drogues et vapeurs enivrantes. ~- «rganisation savante du sacerdoce au Mexique, en Colombie, au Pérou. — .61e néfaste des clergés de Pantique Egypte. — Le sacerdoce chez les Sémites.

- La caste lévitique. >- Les clergés lubriques du chthonisme. — Sacerdoce imilial des Aryas. — Les Brahmanes et les Bonzes. — Théocratie tibétaine.—» >ruidisme. — Laïcité des clergés grecs et romains. — Parfaite identité da« Kcerdoce et du prêtre chrétiens avec les institutions et personnages sacrés de )us les temps et de tous les pays. — Conséquences nécessaires du parasitisme icerdotal. — Le sacerdoce est une divinité par procuration.

§i l'on excepte quelques peuplades, dont le cerveau fruste et itellect mort-né sont demeurés en deçà de révolution, il n*est ère de groupe humain que sa crédulité n*ait livré en proie à [ploitation du jongleur, du voyant, du faiseur de pluie. Parit il s^est rencontré un ou plusieurs hommes qui, par leur esse relative ou leur imbécillité, leur habileté à inventer ou à erpréter les songes, les présages et les signes du temps, par r état morbide parfois réel, parfois simulé, n'aient excita )préhension et gagné la confiance de leurs compagnons, mme les ignorants et les illettrés de nos jours s'adressent au eur de paroles, à l'avocat de village ou à l'écrivain public, on emandé secours et conseil à ces privilégiés qui connaissaient herbes, qui savaient parler aux animaux, faire des signes aux âges et aux astres, qui voyaient dans l'avenir ;oivV^^^^\v^\^^^

de correspondre avec les puissances dont Thomme est le jouet.

Le sorcier, c'est déjfi le prêtre ; ou plutôt, c'est parmi les so^ ciers que se sont recrutés les clergés.

Évidemment, la plupart des sorciers croient à leur science et à leur art, surtout lorsque Tivresse ou le jeûne, les bains de vapeur, les cris, les mouvements désordonnés, leur ont procuré des crises d'hystérie épileptiforme, et par suite l'extase hallucinée, la prostration et l'hébétement qui sont les conditions de la foi. De là cette conGance en eux-mêmes, qui n'exclut ni l'adresse, ni la vue très nette des bénéfices attachés à leur fonction. Leur état comporte des peines, des fatigues et des dangers de toute sorte ; non seulement les initiations sont parfois cruelles, les pratiques exténuantes, mais bien souYent le sorcier paye de sa vie Terreur d'un oracle, l'échec d'une conjuration, la mauvaise volonté des esprits. Mais que sont tous ces risques, au prix des richesses et du pouvoir? L'influence exercée sur les naïfâ par un miracle réussi, par une prédiction à peu près accomplie, n'a pas tardé en effet à se traduire en présents et en immunités de toute sorte. Le féticheur, rhorame-médecine s'est trouvé investi d'un caractère sacré. N'est-il pas juste que l'intermédiaire entre les dieux et les mortels participe quelque peu de la divinité ? Ces avantages ont souvent éveillé la jalousie du chef de famille ou du roi, et dans beaucoup de sociétés, même rudimentaires, l'autorité civile ou militaire s^est arrogé le sacerdoce.

Sur le haut Nil, par exemple, et en bien des régions de l'Afrique, les rois ont seuls le pouvoir, en sifflant, de faire tomber 1^ pluie bienfaisante ; mais ils sont responsables (quand ils ne sont pas les plus forts) de tous les malheurs qui peuvent fondre sur le pays. Le roi de Loango peut donner la pluie, il peut forcer le soleil à briller, il peut arrêter ou hâter la germination. H pourrait, s'il voulait, détruire l'univers entier. Dans l'Ousambara, le roi est appelé Zombi, fétiche, et Mouloungou, dieu.

Au reste, l'Afrique noire nous présente des ébauches de toutes les formes qu'a pu tôvètir, chez des races plus civi-

lisées^ Finstitution sacerdotale. Ici, la sorcellerie est une profession libre ; là elle affecte déjà une hiérarchie. Souvent^ le sorcier cumule la médecine, la prédiction des temps, l'interprétation des songes, la recherche des objets perdus, avec le culte et les pratiques sacrées. Souvent aussi, à chaque fonction correspond une classe de prêtres qui a son nom particulier et son rang dans une hiérarchie. Les uns ont affaire au tonnerre, les autres à l'eau, à la pluie, aux greniers. D'autres jettent les sorts, consultent les entrailles des poulets. Ceux-ci font retrouver les Taches égarées, protègent les chasseurs d'éléphants et de fauves, préservent les guerriers de blessures, assurent la victoire, traitent les maladies par de savants exorcismes. D*autres fabriquent et consacrent les amulettes et les gris-gris, sacrifient, évoquent les mânes, purifient les maisons hantées par quelque mort malicieux. La puberté, le mariage, la grossesse, la naissance, la mort, ont leurs féticheurs spéciaux. Tels pratiquent la circoncision des mâles, tels la défloration des filles, enfants ou nubiles, incisent les oreilles, exécutent les mutilations prescrites par un rituel barbare. Il y a les prêtres accusateurs et juges, et ceux qui préparent le poison pour les épreuves judiciaires, et ceux qui dansent, chantent, hurlent en Thonneur de quelque dieu. Notons que cette division du travail, en classant les]esprits par catégories, prépare la transition, si insensible, de Tanimisme diffus au polythéisme.

Armé de pouvoirs si terribles et si multiples, le clergé africain arrive, en certaines contrées, au plus haut degré de puissance. À Wida, le grand prêtre du serpent commande aux divers collèges, au peuple, au roi lui-même. Â Fernando-Po, le souverain pontife sacre les rois. Enfin le Chitomé du Congo réalise l'idéal de Grégoire YII. Sa demeure est sacrée, son autorité absolue. Il frappe et punit à son gré ; ni individu ni roi ne discutent ses ordres. II donne aux gouverneurs Un vestiture, et le plus grand honneur que puisse obtenir un haut personnage, c'est d'être piétiné par le Chitomé. L'univers ne subsistant que par la grâce de ce potentat, il est bien naturel qu'une dîme très

forte lui soit dévolue sur tous les biens mangeables et monnayés de la terre. C^est un dieu. Pour éviter les interrègnes, son successeur prend soin de l'étrangler à temps, ainsi qu'on l'a fait pour les Hapis, pour les prêtres de Némi.

Au-dessous de ces hauts sacerdoces, il y a les petits métiers, les collèges ambulants qui font des tournées plus ou moins fructueuses, et qui sont tout à fait analogues aux prêtres de la Bonne Déesse, si bien peints par Apulée, aux quêteurs, mendiants et montreurs de reliques, si communs en pays bouddhistes ou chrétiens. Cameron décrit ainsi (ou à peu près) des magiciens errants quMI a rencontrés dans TOuroua : « Le premier, porteur d'un ample jupon d'herbes tressées, avait au cou un énorme collier formé principalement de crânes d'oiseaux. Une large bande garnie de perles et surmontée d'un grand plumet lui décorait la tète ; il lui tombait sur les reins un volumineux trousseau de clochettes carillonnantes ; son visage^ ses bras, ses jambes étaient blanchis avec de la terre de pipe. Derrière lui, une femme portait le fétiche dans une calebasse ; une autre tenait une natte ; deux petits garçons étaient chargés d* autres accessoires. Bientôt se présente un second père, puis un autre, jusqu'à cinq, chacun dans le même attirail, chacun avec sa sacristaine et ses enfants de chœur. Quand ils furent réunis, ils allèrent en procession choisir une place convenable pour déployer leurs nattes et déposer leurs idoles. Les voilà accroupis sur une seule ligne, serrés de près par . les dévotes qui avaient toutes quitté leur hulte à l'approche du cortège. C'était plaisir de voir ces femmes battre des mains d'un air recueilli; s'incliner, pousser de petits gloussements pieux. La consultation fut ouverte par l'épouse du chef, qui bientôt s'en alla ravie. En échange de six poulets offerts au chapitre, un des révérends lui avait gracieusement craché à la figure et lui avait octroyé une boule digne d'Ezéchiel. Jugez si elle avait hâte de mettre en lieu sûr ce précieux talisman. »

Ces pratiques se répètent chez tous les peuples animistes — sans compter les autres — et nous n'insisterons, çà et

là, que sur les traits qui sortent plus ou moins de l'ordinaire.

En Polynésie, certaines îles admettaient la liberté du sacerdoce ; était sorcier qui voulait. Ailleurs, à Tahiti, en Nouvelle- Zélande^ les chefs de tribu exerçaient volontiers les fonctions sacrées ; à Tonga, un grand pontife, Toui-moui, commandait à toute la hiérarchie des Âriki, ailleurs Arii et Âréoï. Tous ces prêtres sorciers président aux sacrifices, aux funérailles, à la médication ; mais ils font usage avant tout d'une arme spirituelle tout à fait comparable à l'interdit et à Texcommuni cation. C'est le tabou, itapou chez les Carolins, iambou à Fidji, qui frappe tous les objets dont les chefs et les prêtres entendent s'arroger la jouissance exclusive. Dans ces sociétés cléricoféodales, où tout dépend de la force et de la ruse, le tabou était un merveilleux instrument fourni par la religion à la politique, commode pour la paix et pour la guerre, pour le bien et pour le mal, surtout pour tous les abus et tous les vices. L'homme l'opposait à la femme, l'aristocratie aux classes inférieures, aux esclaves et aux populations conquises. Partout, à Hawaï, à Tahiti, à Nouka-Hiva, à Tonga, en Nouvelle-Zélande^ en Australie même sous un autre nom^ il couvre et protège, fait rentrer pour un temps plus ou moins long dans le domaine d'Atoua, dieu des ténèbres^ les rois, les prêtres, les idoles, les moraïs, les pirogues, les armes, les montagnes, les forêts, les arbres, les victimes, surtout les offrandes et les aliments dont les puissants entendent se réserver l'usage, l'ému ou casoar, le kangourou, le cochon, la tortue, la bonite. Deux bâtons en croix comme dans nos conslructions, un pieu, comme dans nos chasses gardées^ un fil, comme dans nos scellés, une marque, ounou-ounou, une feuille de cocotier, signalent au profane la personne, l'objet ou le lieu taboues. Une parcelle d'Atoua sanctifie toute chose frappée du tabou ; qui la touche ou la mange touche et mange le dieu des ténèbres. Toute violation du tabou entraîne un châtiment, d^ordinaire la mort. La levée du tabou donne lieu à d'innombrables et minutieuses cérémonies expiatoires.

Parmi les clergés de l'Asie anaryenne, il n'en est cas ûa ^V\^

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curieux que la hiérarchie pastorale des Todas, cette poignée de bouviers réfugiés sur un plateau des Nilagiris. Nous ne la citons que pour mémoire, l'ayant déjà rencontrée au début même de ces études. Le Paiai ou grand laitier est une divinité qui traite d'égal à égal avec le ciel, le soleil et la lune ; il a conquis si haute dignité par quelques épreuves ascétiques et la conserve tant qu*il lui plaît, à la seule condition de s'isoler des hommes et surtout des femmes. Quand le célibat lui pèse, il est libre de renoncer à ses privilèges et au gouvernement des vaches sacrées. Le pouvoir spirituel est représenté, chez les peuplades sibériennes, par les Chamans, prêtres-sorciers indépendants et qui ne redoutent aucune comparaison. Ils excellent à faire rentrer les esprits dans les corps et à les en faire sortir, à échanger l'âme des hommes contre celle de divers animaux. Quand leurs jongleries médicales n'ont pu triompher du maléfice mortel, ils invoquent Tâme errante, tandis que, l'appelant trois fois par son nom, les parents et les amis font trois fois le tour de la hutte funéraire. Ils ne prêchent point de dogmes compliqués, mais ils n'en exploitent pas plus mal des terreurs et une ignorance qu'ils partagent ; ils constituent des familles sacerdotales fort révérées, et, pour entretenir leur pouvoir, usent de tous les moyens qui peuvent faire croire à leur influence surnaturelle. Adroits faiseurs de pluie, infatigables vendeurs de philtres, d'amulettes, de paroles, ils ne sont pas moins habiles que les fakirs de l'Inde à feindre des mutilations et des blessures, à escamoter les objets qu'on leur confie. Ils se transpercent volontiers de coups de couteau qui ne leur font aucun mal, et on peut les voir plusieurs fois de suite se trancher la langue sans qu'il en résulte pour eux aucune impossibilité de se livrer aux hurlements dont ils accompagnent leurs danses. Revêtus de longues robes chargées d'amulettes, ils agitent la queue de cheval et frappent à coups redoublés leurs tambours magiques. Ce bruit, cette excitation et Textase qui en est la suite les enlèvent au-dessus de l'humanité. La démence, d'abord artificielle et intermittente, devient leur état normal ; soit que l'éducation donnée aux jeunes Chamans

LE SACERDOCE. 4»i

dès Tenfance les prédispose à ]a névrodémonopathie, soit qu'on ait égard; dans le choix des Chamans, à la folie congénitale, ils inspirent au loin la crainte superstitieuse dont les fous sont l'objet dans les régions polaires. Comment ne croiraient-ils pas à la puissance et à la sainteté qu'on leur accorde ? Ici, prêtres et fidèles sont également convaincus. L'anthropologiste ne peut leur refuser cet avantage sur leurs congénères civilisés. C'est dans les races attardées, c'est dans les couches inférieures de l'humanité qu'il faut chercher la véritable foi, la pleine sincérité du sentiment religieux.

Les Ângakout des In nuit ou Eskimaux ne diffèrent pas des Chamans sibériens ; c'est par des exercices pareils et des initiations équivalentes qu'ils acquièrent leur savoir et leur empire. Le jeûne, les macérations, Tusage de certaines drogues enivrantes sont, dans les deux Amériques, les moyens ordinaires pour atteindre à la sainteté.

«Nous avons fait souvent remarquer, dit Tylor, que les croyances reposent, dans une grande mesure, sur le témoignage des visions et des rêves. » Depuis les premières phases de la vie intellectuelle, et dans tout le mouvement progressif de la civilisation, la religion a toujours eu des rapports étroits avec l'extase physique. Cet état est produit par divers agents qui contrarient les fonctions organiques et provoquent des troubles morbides attribués à une influence divine. Le jeûne, accompagné par d'autres privations et par une longue solitude dans le désert ou la forêt, est un des procédés les plus efficaces pour déranger les fonctions cérébrales. Les Algonkins imposent des jeûnes rigoureux de sept jours et même davantage aux garçons et aux filles, et prêtent une attention toute particulière aux songes et aux apparitions qui peuvent survenir pendant ces épreuves. Arrivé à l'âge d'homme, l'Indien se retire dans un lieu solitaire pour jeûner et méditer ; il a des visions qui s'impriment pour toujours dans son esprit et commandent sa conduite future. L'animal ou l'objet apparu devient sa médecine, son manitou protecteur. Par exemple, un Yieui guerrier avait rêvé, dans sa jeunesse, d'une cba\w^-^QMm%

pendant toute sa vie ; il se couvrit la tête d'une peau de cet animal et resta invulnérable, tout comme une chauve-souris volant au plus haut de Tair.

Mais c'est surtout le sorcier, le Méda, qui se procure, au moyen du jeûne, les qualités qui le mettent à même de remplir ses hautes fonctions. La prophétesse Ojibwa, qui a été connue plus tard sous le nom de Catherine Wabose, disait qu'à Fàge de la puberté elle jeûnait dans sa hutte solitaire jusqu'à ce qu'elle fût transportée dans les cieux et qu'elle vit le Grand Esprit à l'entrée du brillant ciel bleu ; ce fut le premier avertissement surnaturel de sa sainte vocation. Le but que se proposaient les anciens voyants était de rêver du soleil, car ils croyaient que ce rêve leur permettrait de voir tout ce qui se passe sur la terre.

Le candidat au saint ministère ou aux grandes dignités commence par exercer ses forces en secret, n'ayant auprès de lui qu'un seul confident, dont le témoignage est nécessaire en cas de réussite. Puis, tout en jeûnant, il dessine et symbolise, sur une écorce ou toute autre matière^ les ligures de ses rêves ou de ses révélations. Si ce qu'il a prédit se vérifie ; son confident s*empresse de le proclamer, et on se reporte au catalogue qu'il a dressé. Le temps ajoute à sa renommée. Enfin, il communique ses kee-kee-wins, ses apocalypses, aux vieillards de la tribu, qui se réunissent en concile pour les examiner. Et ces bonnes têtes finissent d'ordinaire par déclarer que l'impétrant est doué du don de prophétie, qu'il est plein de sagesse et tout à fait digne de la confiance populaire.

A Haïti, dans les autres Antilles, chez les Guaranis et les Abipones , les jeûnes prolongés constituaient pareillement la plus grande partie du noviciat qui mène à l'ordination. C'est par le jeûne que s'obtiennent les titres de Boyé, de Keebet, sorcier exorciste, même ceux de Manitou, d'Agotkon, d'Okki,dieu, fétiche, chez les Iroquois et Peaux-Rouges du Nord ; que les apprentis sorciers malais se rendent invulnérables ; que le docteur zulu se met en rapport avec les Amadhlozi ou fantômes.

Ces diacres et acolytes jeûnent jusqu'à Tévanouissement. a Le corps que Ton emplit constamment, disent les Zulus^ ne saurait apercevoir les choses secrètes. » Ils n'ont aucune confiance dans un prophète gras, a Les résultats que les tribus sauvages cherchent ainsi à obtenir par le jeûne continuent à être fort apprécié», dit Tylor , au milieu d'une civilisation plus avancée. » Que sera-ce, si Ton ajoute au jeûne les drogues enivrantes ? Christophe Colomb a vu les indigènes des Antilles priser sur la tête d'une idole, à l'aide d'un tuyau double, de la poudre de cohoba. Au chevet des malades, l'homme-médecine prise aussi cette poudre, qui l'enivre au point de lui faire débiter mille folies, instructions dictées par les esprits. Chez les Omaguas de l'Amazone, même poudre {curupa), même roseau en Y, mêmes résultats. Chez les Mundurucous, au Brésil, des potions narcotiques sont administrées au magicien qui veut voir en songe un meurtrier. En Californie, on opère sur les enfants, qui, dans le délire prophétique, découvrent les ennemis de la tribu. Dans risthme de Darien, c'est Tivresse du datura sanguinea qui révèle aux enfants les trésors cachés. Les prêtres du Pérou, pour converser avec les génies, prenaient un breuvage appelé tonca, préparé avec rherbe aux fétiches, huacacacha» Ceux du Mexique employaient, aux mêmes fins, une pommade ou potion d'o^oliukqui. Sur tout le continent, le tabac, l'herbe sainte, jouait le même rôle. Â force de fumer en avalant la fumée, les sorciers brésiliens tombaient en convulsions sous le souffle des esprits. Lors des fêtes célébrées en l'honneur du feu et de ses douze manitous, les Delaw^ares enfermaient dans une hutte close douze hommes avec douze poignées de tabac allumé; ces fidèles en sortaient évanouis, mais purifiés et divinisés par la vapeur suffocante. Cette coutume est d'autant plus remarquable qu'Hérodote la signale chez les anciens Scythes. Des pierres chauffées au rouge et des graines de chanvre étaient jetées dans une auge pleine d'eau placée sous une tente hermétiquement close ; les gens enfermés dans cette étuve hurlaient de bonheur, dit l'historien. C'est le haschisch, que le Vieux de la Montagne faisait

prendre à ses disciples visionnaires» les drogues dont on se servait pour évoquer Hécate, les fumigations réglementaires des magiciens des Mille et une nuits, l'encens brûlé sur tous les autels de l'Orient et de l'Occident.

À côté des clergés déjà fort puissants, et souvent héréditaires, des tribus sauvages ou barbares, l'Amérique a connu des organisations sacerdotales vraiment achevées, avec officiants, sacrificateurs, confréries séculières et régulières concourant à des cérémonies pompeuses. Au Mexique, les grands prêtres sacraient les empereurs. Les ruines immenses des temples montrent assez quelle place tenaient dans le monde aztèque, Maya et Quiciié, les ministres de Tezcatlipoca, d'Huitzilipochtli, de QuetzalcottI, de Tonatiuh et de Tialoc. Il y avait des nonnes à Izamal, dans ITucatan, et des vestales à Cuzco, vierges saintes réservées au divin époux, c'est-à-dire au soleil ou à son incarnation terrestre, l'empereur, chef absolu de la hiérarchie religieuse, militaire et civile. Les prêtres péruviens fabriquaient, avec des graines d'aroaranthe et du sang, avec des herbes sacrées, certaines p&tes et certaines liqueurs dûment bénites, destinées à la communion des fidèles adorateurs d*Inti et Viracocha. Au Gundinamarca, les Muyscas avaient réalisé une de ces combinaisons saugrenues auxquelles a excellé notre moyen âge européen : ils avaient partagé l'autorité entre un pape, deux rois temporels et quatre électeurs. Les rois, le Zaqué et le Zippa, qui siégeaient à Tuuja et à Bogota, exerçaient, comme les Shiogoun japonais, le pouvoir effectif; mais ils reconnaissaient l'autorité suprême du souverain pontife établi dans la ville sainte d'Iraca.

Les peuples qui ont une histoire ont connu et connaissent encore toutes les formes, tous les procédés que nous venons de passer en revue. Dans l'Asie aryo-sémitique, aux bords du Nil; en Europe, le sorcier, le devin, le prêtre, le médecin, le savant, ont commencé par être confondus dans la même personne; et, si ennemies ou distinctes que soient devenues la magie et la science, la liturgie et la médecine, il est toujours resté au sa* cerdoce quelque trace indéniable de ses fonctions premières.

Soit que le pouToir spirituel fût identifié au pouvoir civil, soit qu'il lui fût subordonné, ou allié, ou étranger, partout et toujours il a réclamé pour lui-même et la direction sociale et tous les bénéfices de la puissance absolue. Ses luttes, ses complots, ses triomphes déplorableis, sauf peut-être dans la Grèce et Tltalie antiques, remplissent le monde de querelles, de persécutions et de sang.

En Egypte, les dieux innombrables^ auxquels venaient s'ajouter les rois divinisés, réclamaient tout un peuple de hauts^ moyens et petits serviteurs. Plusieurs cultes dans chaque ville, plusieurs dieux dans chaque temple exigeaient le concours d'une foule de clergés rivaux, jaloux de leurs prérogatives, tous nourris aux frais du pauvre, tous exempts du service militaire et de l'impôt» tous soustraits au pouvoir civil, sauf à l'autorité royale, qui avait eu soin de garder ou de s'attribuer un caractère divin. La pensée de la mort et le soin des morts dominaient toute la vie égyptienne et entraînaient une foule d'observances et de cérémonies, source inépuisable de profits pour les prêtres qui veillaient à Tembaumement des corps, à la décoration des cercueils^ des tombeaux, des chambres funéraires, et aux sacrifices et repas mensuels ou annuels réclamés par les défunts.

Tous les nomes étaient sous la main des collèges sacrés. C'est pour échapper au joug des pontifes d'Osiris que Mena s'enfuit de Téni et transporta la royauté à Memphis, où ses successeurs furent aux prises avec les prêtres de Phtah et de Hapi. La lutte entre les rois et le clergé recommença de plus belle à Thèbes, entre le dix -septième et le douzième siècle avant notre ère, pendant la brillante période du Nouvel £mpire. Par deux fois au moins en cinq cents ans^ le cléricalisme ébranla et mit en pièces le vaste édifice élevé par la monarchie thébaine. Bien que fils et vicaires d'Ammon, les rois avaient à subir la pesante alliance des prophètes d'Ammon. Lorsque, pour s'affranchir de cette tutelle, un des derniers pharaons de la dix-huitième dynastie, Amenhotep IV, essaya de supprimer ou de simplifier la vieille mythologie, les prêtres déchaî-

nèrent une guerre civile qui dura trente-deux ans. Sous la vingtième dynastie, ils avaient successivement envahi toutes les hautes fonctions, étaient devenus généraux, magistrats, gouverneurs,'princes de Kouch, — titre réservé aux fils des rois. Le chef des prêtres d'Âmmon, véritable maire du palais, finit par déposséder le Ramsès régnant et ceignit le diadème. Deux ou trois usurpateurs de ce genre ruinèrent le peu de force qui restait à FÉgypte. Le pays, replongé dans le chaos féodal, fut livré aux conquérants et aux usurpateurs de Syrie, d'Assyrie, d'Ethiopie et, après une dernière renaissance, aux Perses, aux Grecs et aux Romains. Qu'importait? Au milieu de ces vicissitudes, les clergés florissaient, gardaient leurs honneurs et leurs richesses. Cambyse put bien percer de son épée l'innocent Apis; les prêtres en étaient quittes pour remplacer un dieu. Hérodote les a trouvés, au cinquième siècle, toujours maîtres des dociles et insouciants fellahs, toujours conducteurs vénérés des pompes et des processions. Leurs privilèges ne furent pas touchés par les Ptolémées. Non contents de l'Egypte, ils envahirent Rome et l'Italie; ils résistèrent quatre et cinq siècles à Tinvasion chrétienne, et C6 ne fut pas trop pour les anéantir de la brutalité des ascètes de la Thébaïde, de l'avidité des évêques et des fureurs stupides du grand Théodose.

L'assyriologie est une science trop nouvelle encore pour que nous nous hasardions à résumer la carrière des clergés chaldéens. Il semble que, absorbés dans la sorcellerie, l'astronomie et le calcul des temps réels et fabuleux, ils aient moins empiété sur le pouvoir civil et militaire, ou du moins que leur autorité se soit confondue avec celle des princes. Quant aux monarques assyriens, c'étaient de terribles sires, dieux et rois tout ensemble, et qui n'auraient pas souffert aisément la rivalité de leurs serviteurs sacrés. Mais l'autorité des prêtres s'épanouissait largement à Torabre de la majesté royale; tous les monuments nous les montrent à côté du maître, l'assistant à l'autel, présidant avec lui aux cérémonies et aux processions triomphales.

Dans la tribu sémitique, le sacerdoce était familial ; le pa-

triarche portait avec lui les fétiches ou la divinité principale de sa smala et, dans les haltes plus ou moins longues de la horde, rendait lui-même quelques honneurs à cette sorte de palladium. Les trois cent soixante idoles de la Mecque n'étaient autres que les fétiches nationaux d'autant de tribus fixées dans le Hedjaz. Les prêtres ambulants qui se consacraient spécialement au métier prophétique, se rencontraient parfois avec les tribus errantes, témoin Melchissédech et l'âne de Balaam. Chez les Israélites, comme on sait, une famille tout entière s'était vouée aux fonctions pieuses; les Lévites, serviteurs du dieu Jahvé, réussirent peu à peu, non sans peine, à Télever au-dessus des autres Baalim et, grâce à lui, s'assurèrent une place à part, au moins dans le sud de la Judée. Les grands prêtres avaient mis fin à la période anarchique des juges, lorsqu'ils furent obligés d'accepter, en rongeant leur frein, la prééminence des rois ; mais la faiblesse des successeurs de David et de Salomon, la concentration de la liturgie à Jérusalem, rendirent au chef du clergé l'autorité réelle et durable. Plus que jamais, après la captivité, le grand prêtre demeure en droit, souvent en fait, le premier personnage de la nation juive. Nous nous plaisons à reconnaître, chez les familles sacrées des Hébreux, une tenue et une décence qui faisaient absolument défaut aux confréries religieuses de la Syrie, de la Cappadoce, de la Phrygie, etc. ; à ces bandes de mutilés, d'eunuques, de forcenés qui se vautraient dans la fange et dans le sang en Thonneur des grandes déesses chthoniennes, et célébraient par des hurlements de douleur ou par de dégoûtantes orgies la mort et la résurrection des Sabazios, des Adonis, des Àtys ou des Zagreus.

Si haut qu'on remonte dans le passé indo-européen, il est vrai que ce passé est bien rapproché de nous, on trouve le culte constitué dans la famille et dans la tribu, et desservi par un véritable clergé. Le père ou le roi offre le sacrifice, divers prêtres )rononcent les stances de l'hymne sacré, composé par eux ou par les bardes libres, les Ribhous, dont on croit retrouver le nom lans celui d*Orpheus, chef d'une famille ou d'uivô ^tcA^ ^^^^\-

LA RELIGION, ^t

dotale de la Thrace ou de la Thessalie ; Tun pile le soma, Tautre verso le beurre, l'autre fait tourner le pieu dans Taranî d'où va jaillir le feu sacré. Un office aussi compliqué devait exiger des études particulières et la formation d'une caste, qui apparaît déjà dans quelque shymnes védiques. L'importance attribuée au sacrifice et à la prière, qui évoquent et créent, pour ainsi dire, le dieu lumineux — où se résument tous les autres — en hâtant le passage du naturalisme védique au panthéisme mystique du brahmanisme, assure à la caste cléricale une puissance, une supériorité écrasante ; c'est bien le mot : l'Inde en fut écrasée. Le brahmane, l'ascète, impeccable, inattaquable, s'établit au-dessus de toute loi et de toute rivalité ; les guerriers et le roi Iiii doivent la déférence; quant aux commerçants, aux vils laboureurs et esclaves, ils ne sont pas devant lui, sauf pour le nourrir, l'enrichir et lui lécher les pieds.

Lorsque Bouddha, dégoûté de ces prêtres et de leurs dieux, déclara que le sage est au-dessus de tous les êtres de la terre et du ciel, que la science est le chemin du salut, il s'adressait à des populations complètement avachies. Sa réforme avorta en énervenient mystique, et ses prêtres, bonzes, talapoins, lamas, mendiants et moines, très inférieurs aux brahmanes en intelligence, n'ont guère été moins funestes, malgré leur douceur et leur innocuité personnelle, aux races orientales de l'Indo-Chine, de la Chine et de la Mongolie. Qui eût cru que le libre Bouddha compterait parmi ses successeurs le chef d'une des théocraties les plus absolues et les plus stériles que l'on connaisse, le grand lama du Tibet, un dieu vivant, et à reliques encore !

La pureté morale de la religion mazdéenne s'est réfléchie dans les mœurs et l'attitude du prêtre ; il est préoccupé avant tout d'éviter toute souillure, d'enseigner la vie droite et laborieuse, sans ascétisme et sans jeûne, ce qui est un trait unique, à notre connaissance; il n'en a pas moins gardé l'un des attributs les plus anciens du sacerdoce : il chasse les démons. Lui seul sait et dit les trois formules qui arrachent l'âme du mourant aux mauvais anges. Le clergé a occupé, chez les Perses, un rang fort

élevé. Les mages ont tenté de s'emparer du trône après Gambyse. Partout l'ambition, la soif du pouvoir sont la vie du pontificat.

 l'autre bout du monde indo-européen, le druide fait pendant au brahmane et au mage. Les druides, rapporte César, sont dispensés du service militaire et exempts de toute autre charge. Ils président aux choses du culte, interprètent les traditions religieuses, instruisent les jeunes gens, qui leur sont envoyés de toutes parts. Us décident de presque tous les différends publics ou privés ; s'il y a quelque assassinat, s'il y a débat en matière d'héritage ou de bornage, ils décident encore et fixent les indemnités et les peines. Ils excommunient les désobéissants, peuplade ou individu. Ceux qui sont sous le coup de cette sentence se voient abandonnés, évités de tous ; leur contact porte malheur. Au-dessus de tous les druides, il en est un qui a sur eux pleine autorité. Lui mort, si l'un des survivants l'emporte en dignité, il lui succède ) s'il y en a plusieurs égaux, ils se disputent la primauté, et c'est le suffrage des druides qui décide, quelquefois même la force des armes. Us n'écrivent point, parce qu'ils ne veulent pas que leur science se répande dans le peuple. Strabon mentionne trois classes dans la hiérarchie sacrée : les druides, les ovates ou cubages, et les bardes; les druidesses et leur faucille d'or sont assez connues. En somme, le druidisme était une institution fort analogue à l'Église du moyen âge. Rien de plus semblable au pape que le grand druide, aux évêques, curés et desservants que les druides locaux et secondaires. Us tenaient la jeunesse riche par l'éducation, la plèbe par l'ignorance; au nom des dieux, ils avaient mis la main sur la justice, et leur pouvoir spirituel tendait à englober la direction de la vie privée et des affaires publiques.

L^histoire du sacerdoce en Grèce et en Italie est infiniment compliquée. Nulle part la vie religieuse n'a été plus intense, nulle part les prêtres n'ont été plus nombreux, chargés de fonctions plus diverses, mêlés de plus près aux choses de la politique 4&t aux relations internationales. Et cependant, malgré leur in-

fluence constante, leur concours perpétuel, il n'est pas de contrée où la vie civile se soit plus librement développée, où Tidée théocratique ait eu moins d'empire. D'où vient cette contradiction? Tout d'abord de la multitude des cultes et des dieux, puis du morcellement des territoires, par tribus, par dèmes,par cités, par colonies, par petites fédérations; morcellement qui a fait la fécondité intellectuelle de la Grèce et sa faiblesse politique, morcellement qui a permis à une seule ville, à Rome, de conquérir pied ù pied l'Italie, puis l'Hellade, puis l'Asie Mineure et l'univers connu. Tels ont été les principaux obstacles à la constitution d'un pouvoir spirituel prépondérant. Ajoutez-y la laïcité du clergé lui-même. Très souvent, le prêtre ne cessait jamais d'être un citoyen, capable des divers emplois de la guerre et de la paix; souvent aussi, hors du temple et son office rempli, il reprenait sa place dans la société civile. Beaucoup de fonctions sacerdotales étaient intermittentes et temporaires.

Chez les Hellènes, tout homme est prêtre dans sa maison ; tout chef de famille, de tribu, de cité, de colonie, tout roi exerce un sacerdoce, assume le culte des ancêtres, héros et patrons de son groupe social. Ce culte, éminemment religieux, n'est point clérical, et les confréries, phratries, thiases, etc., qui s'y rattachent, ne comprennent que des citoyens unis par quelque religion commune. Les devins, tels que Calchas, Amphiaraûs, Tirésias, Trophonius, ont quelque chose du sorcier sauvage, du prophète indépendant, et aussi du chapelain attaché à un roi, à une tribu, à une armée. Ce sont de ces conseillers plus ou moins révérés que l'on rencontre auprès des chefs germains, bretons ou irlandais, même auprès d'Attila. Us ne sont pas revêtus d'un caractère plus sacré que les rhapsodes Phémios ouDémodocos, ou que ces mortels égaux aux dieux, Thésée, Agamemnon, Ulysse et Nestor. A la même classe appartiennent les Pythies et les fabricants d'oracles, qui prophétisent sur un trépied, au-dessus d'un gouffre, au seuil d'un antre, sous les chênes ou derrière quelque statue parlante, à Delphes, à Déios, à Dodone, chez les Teimessiens, chez les Branchides de Milet^ dans les sanctuaires d'Apol-

Ion isménien, de Junon argienne, de Diane d'Éphèse, dans cent autres lieux, et chacun au nom d'une divinité locale. 11 y a bien là des clergés^ comme à Samothrace ou à Eleusis, autour des fameux mystères des Cabires ou de Démèter, mais des clergés distincts et qu'aucun lien ne rattache entre eux.

On peut citer cependant^ comme un essai de druidisme et de théocratie, l'institution amphictyonique, dont l'origine est antérieure à l'histoire, et dont l'existence s'est prolongée jusqu'au temps d'Adrien. On entend par amphictyonie une assemblée religieuse et politique formée par des tribus limitrophes et chargée de certaines décisions relatives au culte et aux alliances. 11 y en eut d'abord autant que de petites fédérations helléniques, en Béotie, en Ârgolide^ en Êlide, en Eubée, à Délos, et, sous un autre nom, dans Tlonie et laDoride asiatiques. La plus célèbre, celle qui absorba toutes les autres^ représentait douze peuples de THellade; elle finit par siéger à Delphes. Ses attributions furent locales et fédérales; elle exerçait ou prétendait exercer une juridiction souveraine sur les cités alliées, sur les cérémonies et fêtes communes, sur les traités publics; mais avant tout, elle avait à maintenir Tintégrité du territoire sacré de Delphes. Son autorité religieuse fut généralement acceptée. Les Aniphictyons purent croire qu'ils régnaient sur la Grèce et faire frapper une fort belle monnaie d'argent. Mais l'invasion macédonienne coupa court à leurs ambitions. Ce fut une querelle suscitée par eux qui permit à Philippe d'entrer en protecteur sur le territoire d'Apollon. Us n'empêchèrent point Sylla de piller le trésor de Delphes. Enûn, ce synode malencontreux traîna sa vieillesse piteuse et honorée sous la domination romaine, et s'éteignit après les Antonins.

En Italie, le sacerdoce débuta comme en Grèce par le culte privé des mânes, des lares, des pénates et des génies. Chaque tribu, chaque fédération latine ou sabine, avait aussi son culte public. Sous les rois, et particulièrement sous Numa, l'organisation sacerdotale, en dehors des cultes familiaux, comprenait quatre groupes distincts : le groupe curial, où trente fLauvvw^^ws.

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curions, sous la surveillance d'un curio maximus, célébraient respectivement les rites particuliers à trente curies patriciennes; le groupe des clergés attachés aux dieux de l'État, Janus, Jupiter, Junon, Mars, Vesta, Quirinus, sous la direction du roi et de la reine, suppléés par le pontifex maximus; chaque dieu avait ses flamines, réunis en conseil, en collège de pontifes, auquel ressortissaient les nominations aux dignités religieuses^ le droit pontifical^ le calendrier, les actes sacrés, les annales. Un troisième groupe est formé par le collège des augures, et plus tard par celui des haruspices — importation étrusque. Les augures interprétaient les signes de la volonté des dieux, notamment le vol des oiseaux, les éclipses, les éclairs. Leur rôle officiel dans les consécrations de temples, sanctuaires, bois, limites^ champs, vergers, dans toutes les investitures, dans toutes les entreprises militaires et civiles, nous a légué nos mots inauguration^ auspice, acceptet un augure. Enfin un qua- .trième groupe, et des plus antiques, est celui des corporations, Luperques, Saliens, Titiens, Arvales, dont les danses et les chants jetaient tant de variété dans la vie des Romains; ces confréries étaient complètement étrangères au gouvernement. Tant que les patriciens conservèrent entre leurs mains les fonctions sacrées de flamines et de souverain pontife, ils exercèrent sur la plèbe superstitieuse une autorité sans borne; mais l'accession du peuple aux dignités religieuses diminua sensiblement rinfluence politique de la religion, ou plutôt en fit un instrument politique. Le souverain pontificat passa de main en main parmi les puissants; de César et du triumvir Lépide, il fut transmis au principat avec la puissance tribunitienne et le titre d'imperator. Au temps des guerres puniques, les dieux grecs commencèrent à s'installer dans Rome, puis les Égyptiens et les Asiatiques, tous réclamant de nombreux clergés. Rome était devenue le rendez-vous de tous les cultes. Auguste essaya de restaurer les divers éléments de la liturgie nationale, et, audessus du chaos sacerdotal et divin, constitua une sorte de religion sans croyances, l'apothéose de Rome et du génie impérial.

Son idée était ingénieuse; mais elle eut de bien étranges résultats; en établissant dans chaque ville un clergé augustal, Auguste avait préparé des cadres à la hiérarchie catholique. La redoutable unité d'une orthodoxie fanatique put aisément se substituer partout au culte emblématique de Tunité nationale, unité d'ailleurs impossible à réaliser dans ce chaos de l'empire romain.

Nous n'avons pas l'intention d'aborder l'histoire du sacerdoce chrétien, non pas qu'elle ne relève pleinement de nos études; mais elle déborderait le cadre de ce chapitre. Si nous ne relevions que les vices de cette institution, que le désordre épuiivantable jeté dans le monde du moyen âge et dans le monde moderne par les rivalités et la rapacité des ordres religieux, par les aveugles fureurs des guerres de religion, par le massacre des Albigeois, Mexicains, Péruviens, par les férocités de l'Inquisition, par le célibat ecclésiastique, par les subtilités morales des loyolistes, par la confession, par l'enseignement de l'obéissance passive, enfin par les ambitions théocratiques de la cour romaine, on nous accuserait de méconnaître les services relatifs rendus aux faibles et aux opprimés, les consolations apportées aux malades et aux affligés, les vertus individuelles qui n'ont pas été rares, les grands talents politiques et littéraires auxquels tant de peuples, et en particulier la France, doivent une juste reconnaissance. 11 sufûra de marquer les traits qui rattachent le clergé chrétien à la série sacerdotale que nous venons de passer en revue. Le prêtre chrétien, autant que le féticheur africain, interprète la volonté d'êtres surnaturels, parle et commande au nom des dieux; comme le prêtre péruvien, il consacre des pâtes et des liqueurs ; comme le mage perse, il fait descendre la divinité sur l'autel et l'incarne dans l'offrande; il est sorcier, et, ce qu'il y a de plus curieux, il est forcé de croire à la sorcellerie, sous peine d'hérésie; combien n'a-t-il pas sacrifié de pauvres diables, inspirés par Satan, à la magie orthodoxe qui vient de Dieu ! Or, Dieu et Satan ont la même valeur aux yeux du mythologue. Le prêtre croit aux

talismans^ aux amulettes, aux génuflexions, aux gestes sacrés. Il conjure les esprits. L'exorcisme n'est pasi^ne arme si rouillée qu'on pourrait le penser. Un passage d'une lettre d'évêque missionnaire (M^^' Anouilh), écrite en 1862, fera voir à quel point la bêtise est compatible avec la sainteté :

« Le croiriez -vous? Dix villages se sont convertis. Le diable est furieux et fait les cent coups. Il y a eu^ pendant les quinze jours que je viens de prêcher, cinq ou six possessions. Nos catéchumènes, avec l'eau bénite, chassent les diables, guérissent les malades. J'ai vu des choses merveilleuses. Le diable m'est d'un grand secours pour convertir les païens. Comme au temps de Notre-Seigneur, quoique père du mensonge, il ne peut s'empêcher de dire la vérité. Voyez ce pauvre possédé, faisant mille contorsions et disant à grands cris : a Pourquoi prêches-tu la « vraie religion ? Je ne puis souffrir que tu m'enlèves mes discia pies. — Gomment t'appelles-tu ? » lui demanda le catéchiste. Après quelques refus : a Je suis l'envoyé de Lucifer. — Combien «êtes-vous? — Nous sommes vingt-deux. » L'eau bénite et le signe de la croix ont délivré ce possédé. »

Les Iroquois, s'il en reste, et les Makololos, ne seraient-ils pas charmés de ce pieux récit? Concluons.

Le sacerdoce constitue au sein de l'humanité un vaste embranchement où se succèdent et coexistent des classes, des espèces, des genres et des variétés sans nombre, toutes reliées par un caractère commun : la prétention de servir d'intermédiaires entre l'homme et les puissances surnaturelles. C'est là le trait capital, le fonds nécessaire et suffisant d'où procèdent tous les actes sacerdotaux, et qui persiste à travers toutes les différences de climat, de temps, de régime social et politique, de culture intellectuelle et morale. Tantôt le sacerdoce est spontané et anarchique ; est prêtre qui veut et qui sait se faire accepter pour tel. Tantôt il est conféré à la suite d'épreuves plus ou moins compliquées, décerné par une élection, ou imposé par l'arbitraire d'un chef. Ici, il est exercé par le père, le magistrat, le roi ; là par des collèges indépendants, ailleurs par des hiérar-

chies savamment organisées. Il peut être accidentel, intermittent ou durable, et attaché aux personnes, aux familles, aux castes qui en sont une fois investies; compatible avec les diverses occupations et fonctions naturelles et sociales, ou bien exclusif de tout autre travail ou service. Il peut être, à la fois ou séparément, privé et public, domestique et national ; associé ou hostile au gouvernement civil; détenteur des deux pouvoirs, le spirituel et le temporel ; placé à côté, au-dessus, ou sous la dépendance, plus ou moins étroite, souvent nominale, de l'autorité séculière ; enfin, mais bien rarement, abandonné à ses propres forces, à la fois libre et exclu de toute ingérence, officiellement étranger ù tout ce qui relève de Tordre légal et laïque. Mais partout il demeure semblable à lui-même, en ceci qu'il parle, agit, enseigne, commande, traite, condamne, absout, promet et surtout reçoit — au nom des dieux.

Quelles qu'aient pu être la bonne foi, la science et les vertus incontestables de tel ou tel ministre d'un culte ancien ou moderne^ ces accidents individuels ne suppriment ni le caractère inhérent à l'institution, ni les vices qui en découlent. Le sacerdoce est le parasite par excellence, il ne vit et ne peut vivre que d'autrui et sur autrui. Il est obligé d'exploiter les plus mauvais sentiments et les plus tristes défaillances des puissants et des faibles. Chez ceux-ci, Tignorance, Ja crainte et la douleur; chez ceux-là, par surcroît, l'infatuation, la ruse et la rapacité. Un seul principe le dirige : l'instinct de la conservation; tout son art consiste à se rendre nécessaire au petit comme au fort; il impose à l'un son appui, à l'autre son concours et partage avec lui les dépouilles du preinier quand il ne peut se les adjuger tout entières. Il donne des paroles, des gestes; en dernière analyse, rien. Il offre ce qu'il n'a pas, et, sincèrement ou non, transmute ce néant en valeurs réelles, honneurs, privilèges, temples et maisons, victuailles abondantes, vêtements somptueux, revenus immenses et capitaux sonnants. Rien ne lui coûtera pour acquérir ou conserver de tels biens. Restrictions mentales, résistance fanatique et

répression violente jusqu'à la férocité, à rencontre des tendances, des opinions, des découvertes qui menacent à un degré quelconque une autorité aussi exorbitante qu'elle est artificielle: tels sont les moyens d'action, les procédés inévitables impliqués par Texistence même du sacerdoce — considéré en dehors des personnes et des doctrines.

A toutes les apologies légitimes, à tous les amendements acceptables et qu'il faut admettre dans une très large mesure, l'histoire répond par deux questions : Pourquoi tant de millions de créatures humaines ont-elles versé leur sang sur les autels, expiré dans les geôles et les tortures, péri dans les massacres et les guerres d'extermination? Pourquoi les progrès des sciences, des mœurs^ de la raison^ ont-ils été tant de fois enrayés pour des siècles? A qui incombe la responsabilité ? Aux dieux, à Tardeur et à la rivalité des croyances? Sans doute, en échange de quelques avantages momentanés, et de bienfaits souvent contestables, les religions ont apporté à l'humanité la plupart des maux qui ont troublé la vie collective et individuelle. Mais leur vertu nocive réside moins encore dans leur fonds spirituel que dans leur forme temporelle. Si elles ont déchaîné tant de discordes, si elles ont inondé la terre de sang et de larmes, ce n'est certes pas pour avoir résumé tour à leur les illusions dont elles sont nées, et rattaché tant bien que mal à leurs dogmes les usages et la morale des temps qui les ont vues naître; non, c'est parce qu'elles ont prétendu survivre à leur milieu natal.

Or, cette obstination dans l'anachronisme n'est pas le fait du sentiment religieux; elle est tout entière imputable au sacerdoce. Sans lui, l'évolution religieuse aurait été inoffensive. D'âge en âge,une crédulité moins obtuse eût écarté les croyances usées; une erreur moindre aurait pris la place d'une absurdité plus grossière, frayant la route à la raison vers la vérité. Et ce qui le prouve, c'est que les choses se sont accomplies ainsi. Mais à quel prix? Qu» de misères subies, que de stagnations et de reculs, parce qu'une variété ou un sous-groupe sacer-

dotal s'est cramponné à ses autels, à sa puissance acquise et menacée.

Le sacerdoce est une divinité par procuration, par une procuration d^autant plus irrévocable que le mandant ne parle que par la bouche du mandataire. Les ministres et les chefs d'un culte en sont les dieux réels; ils font part de leurs droits et de leurs honneurs divins à qui les reconnaît et les appuie. Bien plus, vivants ou morts, ils s'insinuent dans les mythologies, par voie d'apothéose légendaire ou officielle ; et non contents d'être dieux sur la terre, ils le sont au ciel encore. C'est donc à bon droit que nous considérerons le sacerdoce comme un des éléments mythiques les plus actifs, comme un des principaux facteurs de la religion.

Le sacrifice est le prix, anticipé ou subséquent, d'une faveur demandée ou obtenue ; il engage la divinité et dégage le fidèle. — Rôle et mobiles divers du croyant, du dieu et du prêtre. — Le progrès moral ennoblit le sacrifice sans en changer la nature. — L'offrande est, avant tout, l'aliment du dieu et du prêtre.— Consommation directe des offrandes appropriées, liquides ou solides, par les divinités animales, végétales, minérales, par l'eau, par le feu, par les m&nes, par la terre, par l'air, le vent, les astres. — Partage entre le dieu et rofficiant.— A celui-ci la partie matérielle de l'aliment divin ; à celui-là le sang, la graisse, la fumée etl'àme, ou fantôme de la victime. — Nombreux exemples.

— Sacrifices humains. — Le sacrifice économique et symbolique. — Les ex-voto.

— Loffrando enrichit la divinité. — Expiation et rédemption. — L'offrande considérée comme un hommage. — Austérités, souffrances physiques et morales offertes en sacrifice. — Immolation de l'animal sacré, du dieu lui-même; le fils supplicié en l'honneur du père. — Toutes les données du sacrifice sont résumées dans l'Eucharistie. — Lustrations et sacrements.

Le sacrifice est le corollaire de tous les cultes. En multipliant la somme des objets et êtres quelconques, naturels et fabriqués, par le nombre des personnages sacrés, on exprimerait à grand'peine la diversité des formes qu'il a revêtues. Quant à son essence et à son but, ils demeurent invariables à travers les siècles. Le sacrifice est le prix anticipé ou le payement d'une grâce et d'une protection. C'est avant tout un échange proposé

par l'homme à des puissances qu'il a douées d'appétits et de volontés, de sens et de raisonnement humains; c'est ensuite la reconnaissance promise ou sous-entendue d'un service demandé. «Je te donne ceci à telles et telles conditions ; si tu les remplis, je te donnerai encore cela; j'avance la moitié ou le quart delà somme; le reste sera versé après l'exécution loyale du contrat.» Telle est la formule toute nue du sacrifice; nous la retrouverons, à peine voilée de draperies décentes^ dans les prières de tous les peuples.

Il est naturel^ quand on achète, de s'en tirer au meilleur compte possible; il est habile, sinon licite, de faire accepter des valeurs médiocres ou douteuses, même fictives; et, de fort bonne heure, l'intérêt a suggéré ces subterfuges ; nous verrons Je dévot offrir la partie pour le tout, l'image pour le corps, des fumées^ des paroles et des gestes pour des présents substantiels. Sans doute, certaines idées morales, l'adoucissement des instincts, une conception moins grossière de la divinité, la nécessité d'admettre le pauvre aux mérites et aux bienfaits des oblations pieuses, ont contribué à cette atténuation progressive du sacrifice. Mais la question d'économie a joué son rôle, et un rôle prépondérant, dans le commerce entre l'homme et les dieux.

D'autres mobiles ont agi dans un sens contraire, et jeté le fidèle dans la voie de la prodigalité, motifs qui ne procèdent pas moins de l'intérêt, mais de l'intérêt aiguillonné par la crainte et par la vanité. Qui donne plus reçoit davantage. Les dieux ne sont pas dupes ; et quelle que soit leur indulgence pour l'indigent qui offre un verre d'eau, ils sauront toujours réserver leurs faveurs les plus hautes au riche et au puissant qui les gorgent et les enivrent de mets succulents, de breuvages délicieux, qui les rassasient de dons et d'honneurs. Enfin richesse oblige. Ceci est la part de l'intérêt et de la vanité; celle de la crainte est plus grande encore. Ne dit-on pas que la crainte des dieux est le commencement de la sagesse ? En tout cas, elle est le principe de toute religion.

L'homme ne traite pas avec les dieux d'égal à égal. En les

créant, il s*est donné des maîtres redoutables et malveillants, susceptibles, qu'il est aisé d'ofîenser. Il est devant eux comme le vassal et Je serf devant les barons féodaux^ comme le sujet devant le tyran capricieux et absolu. Il n'a pas seulement à négocier avec eux les bienfaits qu'il leur demande; mais aussi l'allégement de leur joug, des charges qu'ils lui imposent, des calamités qu'ils tiennent suspendues sur sa tête^ fléaux, intempéries^ maladie, famine, désastres privés et publics; et encore la remise^ plus ou moins onéreuse, des fautes qu'il a pu commettre à leur égard. Le sacrifice reste un marché, un contrat exprès ou sousentendu; mais il revêt un caractère obligatoire; il est un tribut et un rachat, un hommage forcé autant que volontaire, un moyen chanceux d'expiation et de rédemption. Avec quel enthousiasme les clergés se sont rués sur cette définition du sacrifice^ avec quel zèle et quelle persévérance ils s'y sont attachés, quels bénéfices ils en ont su tirer, pas n'est besoin d'y insister longuement. S'ils avaient déjà tourné à leur avantage le calcul qui, diminuant la part des dieux, accroissait celle du prêtre, quelle source inépuisable de profits, d*honneurs et de puissance ne leur ouvraient pas la vanité, la crainte, le remords, le scrupule, également généreux^ du troupeau de Panurge. Mais laissons-les aiguisant et repassant leurs cisailles pour la tonte universelle.

Il faut donc donner, toujours donner, pour soi et pour les siens. £t le fidèle doit mesurer l'offrande, non seulement à son intérêt, mais au bon plaisir et au rang de la divinité. Or, ce qui plaît aux dieux, c'est nécessairement ce que l'homme a de plus précieux, ce dont la perte lui coûte le plus : les captifs, les femmes, les grasses viandes, toutes les choses belles et bonnes, les col-* liers, les vases d'or, les lingots; mais plus encore la vie de l'adorateur, celle de ses enfants premiers nés, surtout le sang, essence de la vie; puis, par un raffinement mystique dont les conséquences ont été singulières, le dévot s'est avisé que le comble du sacrifice serait d'offrir aux dieux ce qu'eux-mêmes ont de plus précieux : leur représentation animale ou humaine^ leur image, leur frère ou leur fils. Cette fantaisie a enfanté des rites

cruels^ des mythes saugrenus et jusqu'à des religions fameuses.

Enfin, dans une période, sinon plus sensée, au moins plus soih cieuse de la dignité divine et de la morale humaine, sous prétexte d'offrir aux puissances suprêmes, à titre de sacrifice, des actes méritoires et des preuves de solide vertu, on en vint à leur faire hommage des travaux, des efforts, des épreuves et des douleurs physiques et morales. Si bien qu'à force de respect, on a fini par faire, de dieux proclamés justes et bons, des dilettanti cruels qui savourent les austérités ridicules du brahmane, du moine et du fakir, les sottes rigueurs des ascètes mâles ou femelles, les jeûnes, macérations et autres inepties ; qui se réjouissent des infortunes et des maux de leurs adorateurs ; qui estiment au moins autant les larmes et le sang que les éclatants services rendus à Thumanité.

Par bonheur, plus nous allons et plus les mérites spéciaux de la dévotion deviennent indifférents ou même odieux à la conscience publique. Le langage, oubliant l'origine égoïste du sacrifice, atténuant et résumant à la fois les inventions aberrantes où cet acte et ce terme ont poussé la métaphysique et le mysticisme, le langage, disons-nous, a donné au mot le sens abusif de désintéressement absolu. Une si flagrante contradiction aurait de quoi surprendre, si l'on ne savait que l'intérêt demeure le fond de toute action, puisqu'il n'y a point d'action sans mobile et sans but, et que tout le travail et le résultat du dressage moral ont consisté dans la lente substitution d'un intérêt plus pur à un intérêt plus grossier. Le prêtre et le dévot sacrifient aux dieux, pour acheter le pardon, la grâce, le salut pour euxmêmes et pour leurs amis morts ou vivants; l'homme suffisamment cultivé sacrifie à sa dignité, à sa conception acquise du droit et du devoir, à sa conscience, pour obtenir l'estime des autres et la sienne, estime qui, pour lui, est devenue l'intérêt suprême, le mobile décisif. Et c'est par un enchaînement logique, par des affinités profondes, que les expressions les plus nobles de notre langage moderne se rattachent et nous reportent aux pîas vaines erreurs, avxx ^Ivis stuçides pratiques de nos

)intains ancêtres et de leurs contemporains fossiles, attardés armi nous.

Éclairons maintenant, et complétons par des exemples cette léorie sommaire du sacriiice.

Le principal souci des anciens hommes étant la nourriture^ les très surnaturels se seraient bien gardés de ne point le partager. es premiers sacriûces se composèrent donc d'aliments, de reuvages et liqueurs ou parfums accessoires, peut-être aussi e loques et d'épouvantails destinés à écarter, au moins pour un îinps, des divinités fort incommodes, telle que tigres, jaguars^ ampires et serpents. Nous avons quelque peine à admettre que is dieux aient jamais mangé les quartiers d'homme ou de bœuf, is poignées de riz, les gâteaux, mis à leur disposition; et cepenant ils les ont si bien consommés, ils ont dévoré et absorbé si )ngtemps les mets et les liqueurs consacrés^ que Thomme n'a u douter de leur appétit et de leurs facultés digestives. Partout n a cru que les dieux mangeaient et buvaient l'offrande^ cru i fortement que des traces de cette croyance ont persisté dans 38 campagnes de l'Europe civilisée, et dans le symbolisme hrétien.

Les adorateurs tremblants de l'animal féroce établi dans eur voisinage ne pouvaient se tromper sur ce point; ils voyaient le dieu manger, du moins, ils entendaient craquer les >s de la victime. Le culte direct des animaux et des hommes étiches est encore pratiqué dans l'Afrique occidentale ; là, chaque OUF, les serpents achantis se nourrissent de Toffrande ; l'alligator iccourt d'un kilomètre à Tappel du prêtre qui lui montre un )Oulet blanc; le requin de Bonny vient au bord de la rivière chercher la victime humaine déposée pour son repas quotidien, [^'antiquité classique nous a conservé le souvenir des jeunes îUes, des Hésione, des Andromède solennellement conduites au monstre marin, des vierges d'Athènes livrées tous les ans au iVlinotaure. Lorsque les animaux jadis adorés ne sont plus que les représentants de divinités anthropomorphes, ils continuent de manger l'offrande au nom du dieu qu'ils suçgléeat^ û^w&

l'ancienne Egypte, la gueule du crocodile sacré est la bouche de Sévek-Râ. Sous la forme d'Apis, Osiris et Phtha ruminent leur pro- Yende ; la chatte Bubastis lèche sa pâtée sous Tœil bienveillant de son chapelain. On peut citer dans Tlnde moderne les Taches saintes respectueusement pourvues d'herbe fraîche, les alligators entretenus dans les bassins des temples, les chacals de Durga pour qui Ton place des viandes sur certaines pierres. Les Apalâches de la Floride préparaient, pour les oiseaux de Tonatzuli (le soleil), des graines et du maïs écrasé. Les divinités polynésiennes, incarnées aussi en oiseaux, ne laissaient rien des morceaux de chair et des victimes humaines servies à leur intention sur les échafauds qui tenaient lieu d'autelâ. N'oublions pas ces jattes de lait qu'on voit, dans les contes populaires, dégustées par des fées changées en couleuvres.

Les divinités végétales et minérales, pourvu qu'on leur présentât des aliments appropriés, savaient y faire honneur. Les arbres et les rochers, à larigueur, ne mangentpas, mais ils boivent. On versait à leur pied de l'eau, du lait, des liqueurs fermentées; on les arrosait de sang, de graisse et de beurre. Quant aux mets plus solides, aux lanières de viande attachées aux rameaux ou insinuées dans les fentes de l'écorce ou de la pierre, les bêtes de la plaine et de la forêt, les oiseaux affamés en faisaient prompte justice. L'offrande avait disparu, le sacrifice était agréé. Que pouvait exiger de plus l'imagination complaisante de nos aïeux? Le paysan franconien qui entre dans une forêt dépose encore sur une pierre du pain et des fruits.

S'adressait-on à l'eau, à la terre, au feu, aux vents? L'illusion était plus complète encore.

Charlevoix rapporte que les Indiens de l'Amérique du Nord, assaillis par une tempête sur les grands lacs, lient les pattes d'un chien et le jettent par-dessus bord. Les Hurons font de pareils sacrifices aux rapides et aux cataractes. Tous les fleuves, toutes les sources, sur la terre entière, ont reçu des offrandes de toute sorte, et les ont dévorées. Xerxès qui lance une coupe d'or et une épée dans l'Hellespont après l'avoir battu de verges et chargé de

[^haines; Ânnibal qui jette des animaux dans la mer pour apaiser ^Jeptune ; rEsthonien ou le Finnois, ou le Sibérien qui font homnage à la rivière ou à Fétang d'un pain, d'un cierge ou d'une poignée d'herbes; le pèlerin à demi crédule qui laisse tomber dans a fontaine de la peur, de la fièvre, une médaille, une monnaie ou ine épingle ; les Russes qui, lors des inondations printanières, mvoient à la déesse Volga, avec deux pierres au cou, un cheval i la crinière enrubannée, à la tête enduite de miel : tous sont au liveau de Tlroquois et du nègre. Nous avons cité déjà le sacrifice )ffert à l'océan sur la côte de Guinée, en 4693 (Tylor, t. II, p. 486). Depuis trois jours,une tempête des plus violentes empêchait le dé- 9arquement des cargaisons européennes. Les chefs se plaignirent lu roi. Celui-ci affirma que, dès le lendemain, il calmerait les /agues. En conséquence, il chargea son prêtre d'offrir à la mer iin vase plein d'huile de palme, un sac de riz et de blé, une bou- :eille d'eau-de-vie, une pièce de cotonnade et plusieurs autres )bjets. Sur la plage, le prêtre adressa un discours à la mer, l'assurant que le roi était son ami et aimait les hommes blancs, tionnêtes marins qui apportaient au roi ce dont il avait besoin. Il la priait donc de ne pas retenir plus longtemps leurs marchanlises. La mer, ajouta-t-il, désirait peut-être de l'huile de palme, le roi lui en envoyait; et en prononçant ces paroles, il jeta le vase. Qdême cérémonie pour le riz, le blé, Teau-de-vie, les étoffes. Et la mer calmée engloutit l'ofirande.

La terre ne reçoit pas moins directement les sacrifices liquides ou solides. Nulle divinité n'a été plus largement abreuvée. Encore aujourd'hui, en divers pays, on ne commence à manger qu'après avoir jeté par terre une cuillerée de soupe ou de lait. En Allemagne^ à la Saint-Jean, on fait un trou en terre et on y verse de la bouillie. A Rome, en Grèce, on sacrifiait à l'abîme et on enterrait vivants des hommes et des animaux. Un des exemples les plus connus d'offrandes faites à la terre est le sacrifice des Khonds de l'Orissa (Tylor, t. II, p. 447) ; ils déchirent une femme ou un enfant et arrachent la chair de ses os; le prêtre enfouit, sans se retourner, dans une fosse pratiquée derrièî^

514 LA RBLI6I0N.

lui, une moitié de la Tictime ; puis chacun des assistants s'empare d'un lambeau pantelant et va l'enterrer, en obsenrant le même rite, dans son champ favori. Cet engrais réjouit la vieille Tari-Pennu. Tylor cite une légende sioux moins répugnante. « L'esprit de la terre exige, paraît-il^ une offrande de ceux gui accomplissent un acte extraordinaire; le héros du conte vmt la prairie s*ouvrir devant lui, à la suite d'un tremblement de terre; il jette une perdrix dans l'abîme et le franchit d'un bond. »

L'air et le vent, quand il leur plaît, savent consommer l'of* fraude. A Madagascar, ils absorbent l'arrack qu'on leur présente dans une coupe formée d'une feuille. En Scandinavie, ils assèchent la graisse versée dans le creux d'un autel rustique par les mères d'enfants malades. En Allemagne, ils lèchent la bouillie déposée sur quelques feuilles au sommet des cheminées. Le paysan de la Garintbie s'assure la protection du vent en plaçant des aliments sur un arbre devant sa maison. Les Néo- Zélandais lui adressent cette invocation : « Écoute-moi ! et que cette offrande d*aliments te fasse descendre du ciel l » Ce que le vent ne mange pas sur place, il l'emporte. Témoin Orythie enlevée par Borée, et les nymphes ravies par Zéphjrre. Lors des sacrifices d'hommes et de bestiaux en Thonneur du fétiche local, les Fantis croient bonnement qu'un tourbillon vient saisir les victimes déposées au milieu d'un cercle formé par les prêtres et les prêtresses. Le soleil, qui aspire toutes les vapeurs, n*est pas moins disposé que le vent à humer les boissons répandues en son honneur. Les anciens Péruviens en étaient convaincus; l'astre dieu, père des incas,leur rendait leurs libations en pluies fécondes. Les gens de Cuzco étaient moins naïfs que les habitants d'Andrieux en Dauphiné; ceux-ci, récemment encore (Monnier, Trad. pop., p. 187,666), avaient coutume, lors du solstice d'été, de se rendre au point du jour sur le pont de leur ville pour offrir au soleil une omelette.

S'il est un dieu qui mange, qui dévore, c'est bien le feu. L'Algonkin lui jette le premier morceau du premier plat; le boulanger franconien lance un petit pain blanc dans la gueule du

ÛHir; en Garuthie» le paysan fait une libation au foyer domestique; ainsi faisaient tous les peuples anciens. Mais le feu n'a pas lon^mps gardé son caractère primitif d'animal dieu; considéfé eemme intermédiaire entre les hommes et les êtres surnttiurds^ tl cesse de manger pour son propre compte ; qu'on le nomme messager de la terre au ciel, ou bouche des dieux, c'est lui qu'on charge d'agréer le sacrifice et de transmettre l'offrande à qui de droit. Aussi» le ? oyons-nous être partout le principal agent des liturgies; partout le sacrifice consiste en aliments consumés par le feu. L'Américain du Nord offre aux esprits la graisse qu'il verse dans les flammes; avant de s'asseoir aux banquets, les MandanSy en guise: d'offrande au Manitou^ font brûler de* grains de maïs et dansent autour du feu. Les Péruviens coasMraient à Yiracocha, à Inti, à la lune, des lamas brûlés •B céffémonie. En Sibérie, les Toungouses et les Bouriates flarn*bent le museau des bêles tuées à la chasse; ils jettent dans le feu des morct aux de graisse et de chair. Les Chinois brûlent pareillement les animaux, la soie, les pierres précieuses qu'ils offrent au soleil, à la lune, aux étoiles et aux constellations. Les juifs grillent des montages de chair sur d'immenses autels; les Grecs et les Romains n'avaient rien à leur envier. Les Aryas de rinde» qui avaient sans doute l'odorat plus sensible, sacrifiaient assez rarement des animaux; mais, plus que toute autre nation, ils honoraient dans le feu, dans Agni, le messager, Tintennédiaire divin, Tessence divine elle-mlme, consumant la simple offrande de beurre et de soma.

11 existe encore un autre suppléant de la divinité, toujours prêt, celui-ci, et difficile à rassasier i c'est le prêtre ; c'est le sorcier fidjien, s'emparant des tortues et des gâteaux destinés au serpent de pierre; c'est le féticheur guinéen qui se charge de faire parvenir des aliments aux esprits de la forêt, du fleuve et de la montagne; c'est le brahmane qui, bénévolement, reçoit, au nom des divins ancêtres, des pitris, l'offrande de quiconque ne possède pas de feu sacré pour la consumer;, car Manou a dit (III, Si 2] : <( H n'y a pas de diffé-

516 Lk RELIGION.

rence entre le feu, entre Agnî, et un Brahmanej tel est le jugement porté par ceux qui connaissent les Védas. i»

En insistant plus longtemps sur cet appétit direct ou médiat des puissances surnaturelles pour les aliments et les breuvages humains, je craindrais vraiment de sembler prêter à Thomme plus de sottise que n'en comporte sa première enfance. Et cependant, il n'est pas d'illusion qu'il ait eu plus de peine à rejeter ; il n*est pas de croyance à laquelle il revienne avec plus d'obstination, qu'il exprime plus volontiers par des simulations et des emblèmes. L'anthropomorphisme, en prêtant aux êtres divins un corps^ une bouche, un nez^ est venu la renforcer, au moment même où, comme nous Talions voir, l'animisme seul se préparait à la détruire. Moins que jamais, lorsqu'il eut vu, touché, baisé ses dieux décidément bâtis en hommes et en femmes, moins que jamais le peuple put comprendre qu'ils n'eussent pas les besoins, les plaisirs, aussi bien que les facultés de Thomme. Les Olympiens, d'ailleurs, n'avaient-ils pas là-haut leurs banquets, leur ambroisie et leur nectar ?

Mais, si les dieux ont un contour, même une chair — Ares et Gypris, dans la guerre de Troie, sont blessés et saignent — on peut admettre que leur substance est plus délicate que les faisceaux musculaires et l'ossature des mortels. Leur nature doit être identique à celle des doubles, fantômes, esprits des choses et des morts, lesquels ressemblent à des fumées, à des brouillards figurés. S'il faut renoncer, bien à regret, à les nourrir avec de grosses viandes, on peut espérer du moins, on peut croire qu'ils en dégusteront les éléments essentiels, d'abord le sang qui renferme le principe vital, puis le parfum, la fumée, Tâme enfin.

En conséquence, on offre du sang aux dieux, parce qu'on les en suppose friands. Ulysse, à l'entrée des Enfers, immole audessus d'une fosse des victimes noires; aussitôt les pâles ombres s'empressent comme des mouches autour du sang, et aucune ne peut parler avant d'en avoir bu. En Virginie, les indigènes sacrifiaient des enfants, et le démon, ou oki, venait se

poser sur le flanc gauche des corps pour sucer le sang. A Bornéo, la prise de possession d'une nouvelle case était célébrée par un sacrifice humain. Encore en 1847, dans une de ces occasions, une jeune Malaise fut saignée à blanc, et tandis que le corps était jeté à Teau, on arrosa de sang les piliers et les fondements de la maison. Les nègres de Bénin offrent à l'esprit le sang d'un coq et gardent la chair pour eux-mêmes. Dans le Yoruba, pour chasser la maladie, on asperge de sang les murs de la maison et le front du malade. Dans le Dekkan et dans le nord du Bengale, c'est également le sang qu'on offre aux dieux; la chair est mangée par les fidèles. Les anciens juifs répandaient le sang devant le sanctuaire, en teignaient les cornes de l'autel, en arrosaient l'assistance. Le Lévitique a beau dire : « Je n'offrirai pas leurs libations de sang. » On ne voit guère où gît la différence entre une libation et une effusion sacrée. Les proches parents des Hébreux, Syriens et Cananéens n'employaient pas sans doute exactement le même rite. Rappelons que les sacrificateurs américains, présentant à leurs dieux le cœur de la victime, barbouillaient de sang la bouche des idoles, et que du sang était mêlé aux pâtes saintes distribuées entre les fidèles du Pérou ou du Mexique.

Beaucoup de peuples pensent que des êtres vaporeux — comme sont les divinités — doivent paurticulièrement goûter la fumée et l'odeur du sacrifice. Les écritures juives, parlant d'holocaustes agréables au Seigneur, ont soin d'ajouter que la fumée des chairs brûlées est une douce saveur pour les narines de Jahvé. Homère, en termes équivalents, affirme que la senteur de Poiïrande montait jusqu'au ciel dans les spirales de la fumée. « Porphyre (cinquième siècle), prétend que les démous désireux d'être dieux aiment la fumée des sacrifices, qui accroît leur substance spirituelle et corporelle, car les vapeurs du sang et de la chair les engraissent et les fortifient. » Manco-Capac, immolant le plus beau de ses fils, fait jaillir le sang sur le feu, afin que la fumée puisse parvenir jusqu'au créateur du ciel et de la terre. Les Siamois font à la divinité prolôcUv^i^ ^^ N^^^x.

518 LJL RBLIOIOir.

maison des offrandes moins barbares mais aussi significatives, qui consistent en arrack et en riz fumant; c'est la vapeur odorante qui nourrit le dieu. Nous arrivons ainsi tout naturellement aux parfums brûlés sur Tautel^ ou du moins en Tbonnew des êtres invoqués.

Sur le double continent américain^ le tabac est la plante sacrée par excellence (Tylor, possim). Les Osages, avant d'entreprendre quoi que ce soit, allument une pipe en prononçant cette prière : « Grand Esprit, viens fumer avec moi comme an ami ! Feu et terre, fumez avec moi et aidez-moi à vaincre mes ennemis! » « Fume, 9 disaient au soleil les Sioux en lui présentant le calumet. Au lever du jour, le chef natchez tirait une bouffée d'abord, en l'honneur de rOrient, puis adressait les suivantes aux autres points cardinaux. Le Caraïbe qui évoque un démon lanœ en l'air de grandes volutes de fumée ; il sait que nul parfum n'attire mieux les esprits. Les sorciers brésiliens soufflent la fumée de leur pipe sur tous les assistants et sur les malades que possède le mauvais génie. Les résines odorantes étaient aussi fort employées, notamment dans les temples du Mexique. Parmi les restes antiques les plus communs dans ce pays, on trouve les vases en terre où brûlaient le copal et le bitume. Les Zulus mêlent de l'encens à la graisse des péritoines qu'ils brûlent en l'honneur des esprits. Les Chinois allument dans les temples et sur les autels domestiques des bougies de gomme et de bois odoriférants ; ils encensent les mânes des ancêtres, les sages immortels et le grand couple du ciel et de la terre. Après s'être contentés longtemps de fumigations opérées avec des herbes et des bois de bonne odeur, les dieux de Rome et de la Grèce ont réclamé des parfums plus précieux; ils ont été gorgés d'encens, de cannelle et de myrrhe. Partout, sur les murs des temples égyptiens, on voit l'encensoir fumer devant les images des dieux. Plutarque nous apprend que le soleil, Horus ou Rà, recevait À son lever de la résine, de la myrrhe à son zénith» du kuphi àsea coucher. Les Babyloniens, dit Hérodote, à la fête annuelle 4e Bel, brûlaient pour mille talents d'encens sur le grand autel du

us SACRIFICE. B19

temple. La Bible nous a transmis la recette de Tencens. Les prêtres juifs remettaient un encensoir à chaque assistant; sur Tautel des parfums, autel revêtu d*or et placé devant le miir du tabernacle, l'encens et les aromates brûlaient constamment en l'honneur d'Adonaï.

A force de se subtiliser^ la nourriture des dieux se réduisait au minimum, à Tinfinitésimal. S'ils ne mangent plus la chair, s'ils ne boivent plus le sang, s'ils n'aspirent plus les vapeurs, que leur restera-t-il donc? «Que mangent les Amadlozi? demande un Zulu ; car, le matin, nous retrouvons intactes les viandes que nous leur avons offertes la veille. » Les vieillards nous répondent: ce Les Amatongos les lèchent, i» Or, nous ne pouvons les contredire, ils sont plus âgés que nous, ils nous disent toutes choses et nous écoutons; et nous croyons tout, sans savoir exactement si ce qu'on nous dit est vrai ou non. » Du temps de Colomb, les indigènes d'Uispaniola amassaient, dans la maison des Gémis, force poisson, viande et autres aliments; le lendemain, ils remportaient le tout et faisaient bombance. Un siècle et demi plus tard, les Caraïbes entendaient pendant la nuit les esprits remuer et mâcher les mets préparés à leur intention, sans pouvoir, le lendemain, constater le moindre dérangement; les viandes ainsi touchées par les esprits étaient regardées comme sacrées^ etréservées aux vieillards et autres personnages. Dans l'Inde, les tribus de Garo placent la tête et le sang des victimes sous une toile blanche ; le dieu vient prendre ce qu'il veut ; et au bout de quelque temps, ou enlève les morceaux pour les faire cuire avec le reste de l'animal. Quand les Bouriates ont sacrifié un mouton, ils l'exposent, tout bouilli, sur un échafaud, afin que les dieux puissent se servir; puis le chaman entonne un hymne, et les Bouriates mangent le mouton. Grimm rapporte qu'au moyen âge une fée. Domina Abundia, pénétrait dans les maisons avec son cortège ; ces visiteuses, qui portaient bonheur, mangeaient et buvaient tout ce qu'elles trouvaient dans les vases laissés découverts à leur intention ; et, cependant, on ne s'apercevait pas que rien eût disparu.

5t0 Lk RELIGION.

L'animisme ne voyait là rien d'étrange. Le corps des esprits, et des dieux leurs successeurs, est fait d'autre matière que celui des vivants ; il se nourrit de l'âme des objets et des êtres sacri- Gés. De même que les fantômes des morts emportent avec eux les fantômes des esclaves, des femmes, des chevaux, des armes et des ustensiles immolés, brisés ou brûlés sur leur sépulture, de même les génies de toute provenance se repaissent d'essences réelles, mais insensibles. Les dieux fidjiens sont de grands mangeurs, et on les bourre de viande humaine et animale ; les fidèles qui s'en repaissent après eux sont convaincus que la divinité s'est appropriée l'âme des victimes et leur en a laissé la chair. D'autres Polynésiens pensent que le prêtre peut envoyer aux dieux des commissions par Tentremise d'une victime humaine. Les Algonkins, les Hurons ne doutent pas que les offrandes, abandonnées ou consommées par le fidèle, ne parviennent sous une forme spirituelle à leur destinataire divin. Ce sont de véritables métaphysiciens; et le plus étrange, c'est qu'ils croient fermement se comprendre eux-mêmes. De pareilles idées sont répandues par toute la terre; aussi nous bornerons-nous à emprunter à Tylor deux ou trois légendes caratéristiques, où le goût des dieux pour les aliments est combiné avec leur parfaite abstinence. Wassamo visite, au fond du lac Supérieur, son beau-père l'esprit des dunes de sable, a Mon gendre, lui dit l'esprit, j'ai besoin de tabac. Quand on m'en offre, il me parvient immédiatement; et tenez! ajouta-t-il en étendant la main hors de la hutte, en voici quelques morceaux qu'on vient de me jeter pour obtenir une heureuse traversée. » Wassamo vit aussi des femmes saisir quelque chose qu'elles se partagèrent: c'étaient des offrandes d'aliments faites sur la terre par les hommes. Mais lorsqu'il essaya d'en manger, il ne put y parvenir. Sa femme étendit la main, ramena un poisson matériel et le fit cuire pour lui.

Autre légende Ottawa : Un jeune Gliippeway a suivi la lune jusqu'au ciel, et l'a épousée. Le soleil, son beau-frère, lui dit un jour : « Je vais vous montrer comment je me procure à dîner.

LE SACRIFICE. 5«t

Yoyez-yous, tout juste au-dessous de nous, ces deux sorciers qui chantent? Hé ! là-bas, envoyez-moi un chien blanc!»— Il parait que les sorciers avaient l'oreille ouverte. Les voici qui convient tout le voisinage^ qui tuent, accommodent et rôtissent un chien blanc. Les convives s'étaient déjà partagé Tanimai, lorsque le prêtre s'écria: «Nous t'envoyons ce chien^ô grand Manitou !» Aussitôt le chien dont on se régalait sur la terre s'éleva, tout cuit, à travers l'espace, et le soleil en fit son repas.

Pendant que les dieux, comme les mânes, acceptent, sans trop se plaindre, ces dîners de Barmécide, offerts de très bonne foi, les fidèles privilégiés, les chefs, les prêtres, se livrent à de copieux banquets sacrés. On en pourrait citer des milliers d'exemples, empruntés à tous les stades de la barbarie et de la civilisation. Chez les aborigènes de l'Inde, chez les Aztèques, dans l'ancien Pérou, dans l'Egypte pharaonique, en Grèce et à Rome, aussi bien que chez les Hurons et les Cafres, l'idée de sacrifice et celle de banquet se confondent absolument; et la raison en est simple. Les aliments viennent des dieux, et c'est rendre hommage aux dieux que de consommer les dons qu'on leur a demandés, et que, d'ailleurs, on partage avec eux. Rien de plus sérieux qu'un banquet zulu. Les Zulus, lorsqu'ils désirent de la pluie, ont coutume de sacrifier au dieu du ciel des bestiaux noirs. Et voici comme ils procèdent : les chefs du village choisissent les victimes et en immolent une, se contentant d'énumérer les autres; on se réunit ensuite pour manger le bœuf sacrifié* Mais, en signe de soumission, le plus profond silence est observé. On brûle les ossements hors du village, et après le banquet on chante une mélopée sans paroles.

Vous aurez remarqué la restriction. Les Zulus, gens économes, promettent plusieurs victimes ; ils en sacrifient une qui suffit à leurs besoins. C'est la conséquence d'un raisonnement instinctif, qui a rencontré plus ou moins de faveur par toute la terre. Sans cesser de croire à l'appétit des dieux, à l'avidité effective des animaux sacrés, de la terre, de l'eau, du feu, comme, en fait, les dieux, surtout les plus grands, ne mangent guère^ il est

lit hk RBLIGIOH.

inutile de tomber poar eax dans une prodigalité désastreuse. Ils ne consomment que l'àme. L*âme réside aussi bien dans un individu que dans un troupeau, dans le petit que dans le grand, dans l'image que dans l'objet. De là, dans le sacrifice et Toffrande, atténuation, substitution et symbolisme. Tantôt la partie est donnée pour le tout, la tète, les entrailles, le cœur ou quelques poils de la victime ; c'est ce qui se pratique à Madagascar, en Guinée, en Sibérie, chez les Parsis. Dans l'Inde védique, une partie seulement des animaux sacrifiés à Âgnisthoma était transmise aux dieux par le feu. En Grèce, les victimes étaient jadis entièrement brûlées; mais on ne tarda pas à faire au feu sa part Hésiode nous a conservé le souvenir de cette innovation. Il nous montre le rusé Prométhée faisant d'un bœuf deux portions : d'un côté la chair dissimulée sous la peau, de l'autre les os recouverts d'une belle graisse blanche. Zeus, prié de choisir, prend b graisse et laisse la viande aux hommes.

Tantôt, quand la vieille coutume exigeait une victime humaine, un membre suffisait à payer la dette du corps. L'ablation d'un doigt, d'une phalange, est pratiquée à Nicobar, à Tonga, chez les Mandans, dans l'Inde si vaïste. Quelques gouttes desaog peuvent suffire. Encore aujourd'hui^ un adorateur de Vichnou qui aura tué par mégarde un singe, un garuda ou un cobra, se rachètera par une blessure insignifiante ; en Europe même, en Esthonie, une piqûre à l'index représente un ancien sacrifice humain ; on dit, en secouant le doigt : <i 0 tout-puissant, je t'implore avec mon sang, je me joins à toi avec mon sang, je t'indique avec mon sang ce que tu dois bénir chez moi, mes écuries, mes étables, mes poulaillers, etc. » Les mèches de cheveux que les Néo-Zélandais suspendent autour des moraïs remplacent autant de serviteurs et de femmes, jadis sacrifiés aux mânes. Ainsi des chevelures que les Bérénice et autres veuves de l'antiquité déposaient sur la tombe de leurs époux.

Une substitution plus complète, mais plus barbare, est celle d'une personne à unc'autre. L'inca ou le grand seigneur péruvien qui tombaient malades, se hâtaient de sacrifier un de ses fils,

;pérant que le dieu se contenterait de cette victime. Les Grecs, >argQant les iiommes libres, n'offraient plus aux dieux que des iptifs et des criminels. Les Carthaginois, comme les autres îmites, devaient à Moloch ou Kronos tous leurs premiers aés* Ais ils s'étaient relâchés de la rigueur primitive et ne jetaient l'idole brûlante que des enfants achetés pour le sacriQee. Ces ictimes de rebut semblaient agréées; mais quand les victoires *Agathoclès avertirent Car thage du méconteptement deMoloch, ne offrande monstrueuse de deux cents enfants, choisis parmi is plus nobles et les plus beaux, parut seule capable d'apaiser i colère divine.

D'autres divinités moins farouches ont accepté un animal pour n homme. Jahvé lui-même, qui avait jeté les yeux sur Isaac, se ontenta d'un bouc. Artéinis, à Âuiis et à Laodicée, reçoit une iche au lieu d'une jeune ûlle ; Dionysos, à Potnies, un chevreau our un petit garçon. Mélicerte, à Ténédos (c'est le dieu phéniiea Melkarth), avait droit à un nouveau-né; on lui amenait un etit veau chaussé de brodequins. Les Khonds, adorateurs du ieu lumineux, racontent que jadis régnait sur le monde la déesse 'erre, affamée de victimes humaines ; un jour qu'un homme li^t être sacrifié, le dieu de la lumière vainquit et enchaîna la anguinaire déesse: « Mettez l'homme en liberté, s'écria-t-il, et acrifiez le bœuf. ï> A Ceyian, le démon de certaines maladies, srcé de révéler son nom à l'exorciste, refuse de quitter le patient i on ne lui promet une victime humaine. On promet donc. Le naïade guérit et sacrifie un poulet.

Le sacrifice par effigie est la forme la plus accréditée du sacriice par substitution. Nous avons vu, au Cundinamarca, jeter daits m lac sacré de petites statuettes d'hommes et de lemmes. Au lexique, durant les grandes fêtes du dieu de Teau et des Tiaoes, tandis que le sang des hommes coulait dans les temples, haque famille se partageait les membres de figurines en pàte^ •avortes et décapitées à l'instar des victimes. £n Egypte, en l^rèce, à Rome, on offrait des statues de dieux, d'hommes ou i'aoimaux, en bronze, en terre cuite, en émail, en farine^ eai

5S4 Là RELIGION.

cire. Le brahmane sacriGe aussi des modèles en pâte^ en beurre. Les Suédois font encore à Noël un gâteau en forme de sanglier; et les étudiants d'Oxford portent une tête de sanglier à Queen's Collège. Cet animal était autrefois sacrifié à Freyr. Au Caire, on précipitait jadis une jeune fille dans le fleuYe pour obtenir une abondante inondation ; aujourd'hui, le Nil se contente d*Qn pilier conique en terre, nommé Ârûseh, la fiancée, que le flot enlève en montant. Les Chinois modernes expédient aux morts, pour les servir dans l'autre monde, de nombreux compagnons, animaox et ustensiles en papier. Ils sacrifient au dieu de Tannée, pour obtenir la guérison d'un malade, une grossière découpure d'homme en carton, entourée de monnaie en papier. Le prêtre, après avoir soufflé de l'eau avec la bouche sur le malade et sur l'offrande fictive, met le feu aux paperasses, puis il se hâte d'aller manger ayec les parents les mets préparés en l'honneur du dieu de l'année.

Les ex-voto se rattachent plus ou moins au sacrifice par substitution ; l'image du membre malade offerte avant la guérison est un don fait au dieu qu'on implore ; après la guérison, c'est un hommage symbolique. On peut citer des exemples dans l'un et l'autre sens. Grimm rapporte qu'eu Allemagne, au temps de la prédication chrétienne, il était d'usage de suspendre devant l'idole, pour en obtenir secours, le modèle en bois du membre invalide. Dans l'Inde moderne, le pèlerin affligé d'un mal dépose dans le temple la figure du membre malade^ en or, en argent ou en cuivre. D'autre part, les bras et les oreilles dédiés dans les temples égyptiens, les modèles en métal de visages, de poitrines, de mains, trouvés en Béotie sont considérés comme des témoignages de gratitude. Le christianisme ût mine un moment de répudier l'usage des ex-voto; mais, dès le cinquième siècle, les saints accueillaient gracieusement les yeux, les pieds, les mains, les jambes, les cuisses de métal ou de cire, même les petites poupées, Siyillaria, Oscilla, qui faisaient sourire au seizième siècle l'érudit Polydore Virgile, enfin jusqu'à des modèles de bœufs guéris des tranchées, de chevaux et de

LE SACRIFICE. ftS5

moutons sauvés du farcin ou du tournis. Aujourd'hui, les ex-voto sont une des plus riches mines exploitées par le clergé.

Nous disions, au début de cette étude, qu'aux raisons qui motivaient l'atténuation progressive du sacrifice, la crainte, la piété; la vanité; le remords, avaient opposé des mobiles précisément contraires. Ces sentiments se sont diversement traduits; soit par la combustion ou l'abandon complet de l'objet offert : ainsi les Assiniboines ne reprendraient pour rien au monde les couvertures, étoffes, vases de cuivre qu'ils offrent aux esprits de la forêt ; les musulmans ne toucheraient sous aucun prétexte aux moutons, aux chevaux et aux dromadaires qu'ils sacrifient dans la vallée de Muna, à leur retour de la Mecque ; soit par la perte des êtres les plus précieux, les plus chers — rappelons le fils d*ldoménée, la fille d'Agamemnon, celle de Jephté, le sacrifice cananéen des premiers-nés ; soit par de riches présents, des fondations de temples^ d'églises^ des dotations de collèges sacrés et de monastères^ des donations de revenus, de capitaux et de domaines sans nombre. Tous les clergés sont d'accord sur le mérite supérieur des sacrifices de ce genre.

Dans les temps où s'est développé le sentiment moral, où des prophètes, où des philosophes demi-hallucinés, les Pythagore, les EmpédoclO; ont idéalisé dans la personne des dieux les plus hautes facultés de l'homme, on a plus ou moins admis que rhommage le plus agréable aux puissances célestes c'est une vie pure, c'est la générosité et la vertu, et l'effort vers le bien. Déjà le dieu des prophètes, si bien compris par Racine^ s'écrie :

Qu'ai-je besoin du sang des boucs et des génisses... Rompez, rompez tout pacte avec Timpiété, Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes.

De cette donnée du sacrifice moral, qui paraît au moins inoffensive, le mysticisme a tiré les conséquences les plus étranges, les plus funestes ; plaçant la vertu dans l'étouffement des facultés naturelles, dans la suppression de Tamour, de la volonté et de l'intelligence ; mesurant le mérite à la souffrance ; il en est presque revenu aux mutilations physiques, aux ridicules initiations

des anciens cnftes ; il a offert à sea ènmMê les eruellea bariMK ries du Yogi, du fakir, lea cilices et lea disdpKnes, la meDdicité, l'abjection des bonzes, des santona et des ascètes, bien plus les lamentations, les désespoirs, toutes lea douleurs ; il a fait de difli un être méchant qui se réjouit des maux et des calamités. Il i fanssé la destinée de Thomme ; il a éteint l'énergie, atrophié kl affections^ énervé les âmes. La résignation passive et stérile n pied des autels et sons le joug des puissances est devenue l'instnment inepte d'un salut imaginaire.

Une dernière aberration manquait à la théorie du sacriiee: c'était d'offrir à la divinité, non plus seulement les peines éi l'homme, mais, pour ainsi dire, les souffrances des dieaz. On aval sacrifié des victimes humaines, des enfants chéris, des riehess» infiniment précieuses. Que serait-ce si l'on offrait en holecausli des dieux, des fils de dieux, des victimes égales aux diem eamêmes ? Sans avoir été nettement formulée, œtte idée biiam couvait en divers pays. Quand on sacrifiait à chaque dieu l'animal qui était devenu son emblème et son attribut, ne lui immolait-on pas déjà un autre lui-même? Qu'était-ce que ces victimes humaines, nourries et adorées pendant plusieurs rocHS ou plusieurs années et que les Aztèques et les Colombiens sacrifiaient solennellement à Tezcatlipoca et à Botchica ? N'étaient-ce pas les images, les doubles de ces dieux solaires? Un des dieux Gabires était égorgé par ses frères ; dans les rites orphiques, Dionysos Zagreus était mis en pièces, et son sang, le vin, devenait le signe de la communion entre l'homme et les dieux. Dans l'Inde védique, le dieu Soma — la liqueur sainte — était immolé, par l'entremise d'Agni, aux puissances célestes. Notez que tous ces dieux, plus ou moins allégoriques, pouvaient être sacrifiés sans offense et sans crainte, puisque leur mort simulée n'enlevait rien à leur immortalité.

Le sacrifice chrétien pouvait naître, résidu idéalisé d'une foule d'éléments antérieurs. Offrande d'une victime humaine, d'un dieu fils à un dieu père, des principaux aliments de Thumaniké civilisée, expiation souveraine, gage de rédemption, Teucha-

Mi« féimmê no ulto toiiUm lit» il0nn4«» i^rnnàtin on pttlUn, •fflfMiM (Ml fiilfiNt, toutff» iih#fr«ftUiM #i iftniHnHf mt \Mf\m\l$m # »ofii fofirl4M tdun Im ffiiltiM. N(»MN im lui itmiênîêronn ettrUtn iti l'iMmiiimf rf'ifuir mlM Hn, ilift»tin«i nmnblff punk du mofirU laMMf iux ^riMwlAfMN ni titwtWM prAtl/fun» 4m rAtlf(i«mft iiid^in* !•## ToMUfofa», il «ut bon An \n tWfn, li »iili«titniir>n d'un* ticlim* MiM II tant An vioiimM 4« ntmir i M ïmpiinmpn p\nn offid^lU |IMi r4«ll«« Uf»rfNiMMiofMd'bAf4ilquif(»i luit «iitodiifétf il« rifiqitlMitoOf nnnn pnrtnr Ant itnfifiinM» bHf^iUtmktft qiid mi pay» pirfoi» «IMrr« lu f»«iirr<»-Mlfttii AutorIM, oatU 44«mmi Ann inmpn nnn» M, Mfifit Mf« NMiifilMft, Jii )Nm«if, «NX lNMicb«ri«M ftner^t» du fiilqui» ifidinfi ni 4u l)ibomi»y«

Ru rf4fMit«fii An fiti^fn m\nm \n Al, imirunt Mnu, ffui mil» isirt nWnn \nn n\nmfk^ \nfk httmnnt \nn nriniïnm «i Un (ton«4« \mfi$H An MU^riHim, noui» iv^iid né^Wiié t^nnUfnnn'nnnn Ann éfémmiUm r|ut Vnanmnpnannni ni dont rinfluone» i été «on»l- MfftbiA fiur 1 4¥oh4tiofi don dootrlfto« tn\\n\nutm, IKMofviiot Ion >liK» tmporUfiton (tour on iiuiro (ihup\ifn, non» no rotiondron^^ ^r lo momonti qno oo (\\A oonoornu roxpioilon ot 1» rMnmp^ loti pnt l'oou, ot inotdomnfont por lo fou.

Lnn luntriitionii no proo^dont pnn du ftooriltoo i oIIom dérivont ueulto npéi^M An Tintn «t du tmi, Ann éiémnnin bnmldo ot l^né, lft«0roi ofunt d'Àiro mllitlonNo, lonr orl^tno oNt-ollo puromont )f|fl4nl(|uo \ ot l'on pont diro r|no o'ont lo roliffion (fui lour o mt «ut nn\ê^é (so oMmol^ro futurol ot utilo. Lo proprotA ont uno liiroot lo pnroM lUur^btuo on ont unonutro, nnaynni tr*« oppo^éo lo promt*ro. Iio tout tontpM, Ann olroonutunooii JonmdllAroii ou ^niMloi ont nilooiiMtt4 Ian nblutionM ou Ion fufnlfioltbinM. Mn Nitlluro» do lu oboii»o« dit In itiiorro, du trAnll, Iom mnUdlo» ou i4topo«itlonii pértndli|uoi», rAoooMoliitmont, lo UMUfionooi ont Mntné V\mnn An l'oou. U IinIu totol ou p^rtiot n'ont dovonu u iioto nooré quo Iommiuo Ion pr^tron ot Ion dloux ouront nnnumé

itirootlon do toun Ion mouvofnontn, do loun Ion tnoldontn do lo #, « U prouro lo plun 4vidonto do lo nlffuillootbin prnlliiuo IfiiUIfo do oortolnon nMumiinn tronnfonndon on nymbolon.

dit très justement E.-B. Tylor, est que les lustrations symboliques 80 rattachent encore aujourd'hui à des époques de la vie ou une puriQcation réelle est nécessaire, d

Les insulaires de Kichtak lavent Tenfant après sa naissance et lui donnent un nom, mais sans attacher une idée religieuse à l'un ou à l'autre de ces actes. De môme, dans la presqulle de Malacca, certaines tribus portent le nouveau-né au cours d'eau le plus voisin, et le passent à plusieurs reprises au-dessus d'un feu où l'on a jeté un bois odoriférant. Mais' déjà, en Nouvelle- Zélande, à Madagascar, en Guinée, le baptême apparaît. C'est le prêtre qui asperge l'enfant, le trempe dans une eau consacrée, lui crache au visage, l'expose à la fumigation, lui donne un nom et;lui souhaite santé et richesse. La purilication des accouchées, chez les Basutos et les Hottentots, n'a rien à voir avec la religion ; mais chez les Iroquois et les Sioux, en Mongolie, en Sibérie, chez les aborigènes de l'Inde et de Malacca, elle commence à revêtir un caractère nettement religieux.

Les Dacotahs emploient le bain de vapeur, non seulement comme un remède, mais aussi pour effacer les souillures qui résultent d'un meurtre ou d'un cadavre. Chez les Navajos, celui qui porte un mort est souillé jusqu'à ce qu'il se soit lavé avec soin dans une eau consacrée au moyen de certaines cérémonies. A Madagascar, en Californie, la présence à des funérailles exige aussi de nombreuses ablutions. Les Basutos, sous peine d'être poursuivis par les ombres de leurs victimes, doivent se purifier au retour de la bataille. Les guerriers se rendent en procession au bord d'une rivière, et tandis qu'ils se baignent et lavent leurs armes, le sorcier jette dans l'eau des herbes magiques, qui lui servent à fabriquer l'eau bénite dont il asperge le peuple avec une queue d'animal. Ici l'on voit poindre l'intention morale et symbolique que nous allons voir se développer partout, aussi bien au Japon et en Chine que chez les peuples ouralo-altaïques païens ou bouddhistes, aussi bien chez les Israélites que chez les chrétiens. Non seulement, la naissance, la puberté, le mariage, les relevailles, les funérailles, mais le retour des saisons, mais

les calamités et les fêtes publiques donnent lieu à des purifications par Teau et par le feu. Les libations font partie intégrante des sacrifices.

L'eau ne lave plus seulement les corps, elle lave les consciences, elle efface les crimes et les péchés. Après avoir confessé ses fautes, rinca se plongeait dans le fleuve voisin en récitant cette formule : a 0 fleuve, reçois les péchés dont je me suis aujourd'hui confessé au soleil ; emporte-les à la mer, et qu'ils ne reparaissent plus. » Au Pérou comme au Mexique, le bain était le préliminaire obligé de toutes les grandes cérémonies. L'eau purifiait la mort de l'Aztèque, comme elle avait consacré sa naissance. Elle n'est pas moins nécessaire à l'Hindou et au Persan, bien qu'elle soit souvent suppléée par l'urine et la bouse de vache. « Eau divine, dit le brahmane, emporte tout ce qu'il peut y avoir de mal en moi, tout ce que j'ai pu faire par violence, toutes les malédictions que j'ai pu prononcer, tous les mensonges dont j'ai pu me rendre coupable. » Les prescriptions musulmanes n'ont fait que confirmer les lois du brahmanisme et du mazdéisme.

Les rituels grecs et romains, pendant tous les âges classiques, ordonnaient de se laver avant d'accomplir aucun acte religieux. L'eau bénite mélangée de sel, le bénitier à la porte des temples, le goupillon destiné à asperger les fidèles sont des objets qui appartiennent tous à l'antiquité polythéiste. L'homicide nécessitait une cérémonie lustrale. Hector, couvert de sang, ne peut offrir à Zeus la libation de vin rouge ; Ënée ne peut toucher à ses dieux lares, avant d'avoir effacé dans le fleuve les souillures du combat. Un vase plein d'eau était placé à l'entrée de la maison mortuaire. Chez les Romains, au retour des funérailles, les assistants s'aspergeaient d'eau et passaient par le feu. La purification par Teau et les purifications odoriférantes s'appliquaient aux troupeaux, aux champs, aux maisons, aux villes aussi bien qu'aux individus. Les tables eugubines, précieux restes de la langue ombrienne, nous ont conservé quatre ou cinq formules de lustration publique. Quand le prêtre a tracé le carré ou temple augu-

rai, qu'il a observé le vol et le chant des oiseaux favorables, la procession se met en marche et procède à la lustratioa expiatoire du peuple iguvien et de la colline où la ville est située. Â chaque porte de la cité, on range les vases qu'il est d'usage d^exposer dans la cérémonie expiatoire. Après les purifications par l'eau et par le feu, le prêtre sacriQe trois bœufs ou des porcs et des moutons à Jovis Grabovius. Voilé, il prononce la formule : « Je t'ai invoqué Je t'invoque, dieu Grabovius, pour la montagne, pour la cité, pour leur nom. Puissant, je t'ai invoqué, je t'o&e ce bœuf lustral promené autour des champs, pour la montagne et la cité d'Iguvium. »

Ainsi, litanies et répétitions interminables, lustrations, eau bénite, baptême, idées morales attachées à l'eau et au feu, données du sacrifice, depuis les plus simples jusqu'aux plus subtiles et aux plus bizarres, le christianisme a tout emprunté, tout conservé, et souvent aggravé, en appliquant au culte d'un seul dieu les pratiques, les liturgies que pouvaient du moins motiver l'animisme et le polythéisme.

Ce n'est pas tout que de nourrir, d'encenser, de fumiger et de purifier les dieux ; il faut maintenant spécifier ce qu'on leur demande et ce qu'ils donnent. La prière, l'hymne, sont les compléments ou mieux les causes de toute cette liturgie ; l'étude de la prière nous réserve d'assez curieuses découvertes ; nous la verrons, de complicité avec le prêtre, animer jusqu'aux vases et aux instruments du sacrifice, créer des dieux nouveaux, mots fétiches, entités incarnées dans quelques grandes divinités célestes ou solaires, assez vivantes encore pour présider à une religion, assez efiacées pour se prêter aux fictions rationnellôs du monothéisme métaphysique.

réJiminaire oa conclasion du contrat dont le sacrifice est le signe, la prière se résume en trois mots : do ut des. — Efficacité apparente de la prière. — Puissance évocatrice de la parole, et du prêtre qui sait la formule souyeraine. — Brève ou délayée, bornée aux besoins physiques ou étendue aux intérêts moraux de l'individu, de la tribu, de la nation, de l'humanité tout entière, qu'elle s* adresse aux objets, aux esprits, aux ancêtres, aux dieux cosmiques oa suprêmes, la prière ne change ni de nature ni de valeur. — Exemples empruntés à toutes les races et à tous les temps : demande vaine à des êtres illusoires. — Magie des oraisons récitées ou écrites ; versets, moulins et chapelets. — L'hymne du matin coïacide avec Tapparitlon des dieux lumineux invoqués €K>ntre les démons des ténèbres ; il révèle, il crée chaque jour les dieux et le monde. — L'hymne medtre des dieux. — Théorie brahmanique des dieux de l'autel ; le sacrifice, la prière, le prêtre. — > Les dieux sont des brahmanes célestes ; les brahmanes sont dieux. — La divinité réside dans l'hymne, dans la parole : Brahman, Brahma, Yak. — Le Logos des Grecs ; le Yerbum des chrétiens gnostiques. — Vérité naïve de la doctrine du Verbe, — Aveu involontaire : numina, nomina, — Le Logos^ créateur des dieux, implique la raison, qui les détruit

En définissant le sacrifice, nous avons défini la prière, puisque e sacrifice est la prière en acte, puisque le mobile et le but de a prière sont identiques à ceux du sacrifice. La prière^ demande m remerciement, est le préliminaire poli ou la conclusion cour- ;oise du contrat dont le sacrifice est le signe matériel et grossier. Elle implique la conviction, expresse ou tacite, que les lieux sont obligés par Toffrande et l'hommage des mortels. Virale a exprimé ce sentiment avec une concision et une justesse parfaites. <c Toi aussi, dit-il à Auguste divinisé, tu seras coniamné, tu seras lié par les vœux, par les prières de tes adorateurs, damnabere votis, » Ces deux mots, qu'il ne faut pas oublier^ résument par avance et commandent, pour ainsi dire, toute révolution de la prière, considérée comme élément mythique. Si, d'humble intermédiaire entre l'homme et la divinité, la prière s'est élevée au rang suprême, c'est parce qu'elle engage les dieux. Prononcée à l'heure favorable, avec les gestes appropriés^ selon les rites prescrits, eHe les évoque, elle les nia.ltt\&^.

532 LA RBLIOION.

elle les crée. Ils n'existent que par elle; et le prêtre qui la dicte s'est fait de sa puissance un monopole; patelle, le prêtre qui sait et enseigne les formules sacrées s'empare de la direction de la terre et du ciel, il domine les dieux eux-mêmes et les fait descendre à son gré sur Tautel, les incarnant dans un fétiche solide ou liquide, en bois, en pierre, en métal ou en farine; il les tient à sa merci et parle en leur nom, Qui dit prêtre, dit sorcier. Quand les ministres d'un culte établi proscrivent la sorcellerie, ils défendent une puissance qu'ils ne veulent point partager; c'est la rivalité qui exaspère leur haine. Détenteurs des paroles efficaces et de la divinité vraie, ils lancent l'anathème et le bras séculier sur l'exorciste indépendant, suppôt du diable. Mais qu'importe? La magie de l'hymne, la vertu de l'incantation sont également exploitées par le prêtre marron et par le sorcier orthodoxe.

A l'influence sacerdotale, à l'ignorance, soigneusement entretenue et prolongée, des lois de la nature, l'expérience ellemême est venue apporter l'appui de son témoignage. En effet, la prière est souvent exaucée, parce qu'elle demande aux dieux ce que l'homme veut et peut se procurer lui-même. Quand l'événement désiré ne se produit pas, c'est que le dieu était absent, ou inattentif, ou irrité, c'est que quelque chose manque à la piété ou au mérite de l'impétrant. Un échec, même répété, ne porte donc aucune atteinte à l'efficacité, tant de fois reconnue, de la prière. 11 n'est qu'un aiguillon utile à la ferveur dévote, une invitation à de nouveaux appels, mieux motivés et peut-être mieux entendus.

Enfin, la prière a bénéficié de l'admiration profonde excitée par le langage. Nous avons vu quel enthousiasme ont provoqué la découverte et l'usage du feu, quelles conséquences en ont découlé, pour la famille et la cité, pour l'industrie et l'art, pour les religions et les philosophies. Or, le langage n'est-il pas un trésor cent fois plus précieux encore? Quand, après mille siècles d'efforts, la première articulation sortit du bégaiement animal, quand deux ou trois consonnes distinctes soutinrent et

fixèrent dans la mémoire les intonations monotones du plaisir et de la douleur ; quand, à chaque objets à chaque sentiment, à chaque action, s'attacha un mot, geste vocal répété et compris par les membres de la horde sauvage, une lumière inconnue pénétra le cerveau, inonda l'univers, dévoilant à Thonime tout ensemble son individualité et Tinfinie diversité des choses. Ce fut une révélation, une création véritable. Evocateur du monde, forme sonore ou sous-entendue de la pensée et de la raison croissante^ le langage apparut comme l'intermédiaire et l'intercesseur universel. Il mettait Thomme en communication avec ses semblables et avec les êtres conçus à son image. Le guerrier et son compagnon, le maître et l'esclave, Tancètre et son descendant, le dieu et le mortel, se trouvèrent unis par la parole, et chacun répondit à l'appel de son nom.

Le Zulu n*a qu'à dire : « Ancêtres de notre tribu » ; et les Âmadlozi, les Amatongos, les Unkulukulu, qui entendent à demi-mot, savent ce qui leur est demandé. L'éternuement met l'homme en rapport immédiat avec les esprits, qui lui chatouillent le nez du dedans pour sortir^ ou du dehors pour entrer; eh bien, lorsqu'un Gafre élernue, il n'a qu'à exprimer un souhait : € Une vache î — du butin I — des enfants ! » Celte prière suffit pour informer les génies de son désir. Mais on dit aussi : f Ancêtres de notre famille, des bestiaux 1 Ancêtres, prospérité et bonne santé ! Ancêtres, des enfants ! y> Lors du sacrifice en l'honneur des ancêtres, la prière se délaye en harangue, sans gagner en éloquence ; à l'issue du banquet, le chef, au milieu d'un profond silence, prononce les paroles suivantes : a Oui, oui, je vous implore, vous, nos ancêtres, qui avez accompli tant de nobles actions. Après vous avoir sacrifié ce taureau qui vous appartient, je vous implore pour vous demander toutes sortes de prospérités. Je ne peux vous refuser des aliments, car vous m'avez donné tous les bestiaux qui sont ici, et si vous me demandez les aliments que vous m'avez donnés, n'est-il pas juste que je vous les rende ? Donnez-nous assez de bestiaux pour remplir cette étable. Donnez-nous assez de grains pour que

beaucoup de gens puissent venir habiter ce village qui est à vous, pour qu'ils y fassent du bruit en vous glorifiant ! Donneznous aussi de nombreux enfants pour que ce village ait une grande population et que votre nom ne s'éteigne jamais, i Les gens du Nyassa se bornent à crier, en jetant une poignée de riz : c Écoute, dieu, et envoie la pluie ; écoute, envoie la pluie ! » Et toujours ainsi, en chantant et en battant doucement des mains.

Sur la c6te d'Or, le nègre lève les yeux au ciel et dit : « 0 dieu, donne-moi aujourd'hui du riz, des patates et de Tor; donne-moi des esclaves, des richesses et une bonne santé; fais que je sois fort et rapide. » Le sorcier prie en ces termes: « 0 ciel protège-moi, de sorte que j'aie quelque chose à manger aujourd'hui; » ou encore, s'il administre un remède, un charme: « Père Ciel (Ata Nyongomo), veuille bénir cette médecine que je vais donner. » — < Dieu, qui es au ciel, protège-moi contre la maladie et la mort! 0 dieu, accorde-moi le bonheur et la sagesse ! i»

Nous allons trouver partout, dans le monde sauvage ou barbare, les mêmes raisonnements déraisonnables et presque les mêmes termes : v 0 grand'mère, implore le Karen de Birmanie, veille sur mon champ et mes plantations; si des étrangers osaient entrer dans mon champ, attache-les avec celte corde que je dépose dans ta cabane, et ne les laisse pas s'enfuir; » et, lors du battage du riz : « Secoue-toi, grand'mère, secoue-toi ! Que mon tas devienne aussi gros qu'une colline, aussi gros qu'une montagne. Secoue-toi ! »

Les Khonds se livrent à de longs palabres : < 0 Boura Pennn, ô Tari Pennu ! et vous, tous les autres dieux ! 0 Boura Pennul vous nous avez créés et vous nous avez donné l'appétit ; le blé nous est nécessaire, et il nous faut aussi des champs qui nous le produisent. Vous nous avez donné des graines et vous nous avez ordonné d'employer les bœufs, de fabriquer des charrues et de labourer nos champs. Si vous ne nous aviez enseigné cet art, nous aurions pu sans doute subsister en mangeant les fruits

naturels de la forêt et de la plaine; mais dans notre misère nous n'aurions pu accomplir les cérémonies de votre culte. Rappelez-voHS les rapports qui existent entre nos richesses et les honneurs qui vous sont rendus, et exaucez, en conséquence, les prières que nous vous faisons à présent. Nous nous levons le matin avant Taurore pour nous rendre à notre travail, emportant nos graines. Préservez-nous des tigres, des serpents et des faux pas! Faites que les oiseaux voraces prennent la semence pour de la terre et que les animaux rongeurs la confondent avec les pierres ! Faites que la semence germe soudain comme un torrent desséché qui se gonfle en une seule nuit. Faites que la terre cède devant nos charrues comme la cire fond au contact d'un fer chaud. Faites que les mottes de terre durcies par le soleil se brisent comme des grêlons ! Faites que nos charrues creusent le sillon avec une force comparable à celle d'un arbre courbé qui se relève. Faites que nos semences produisent du grain en si grande quantité, qu'il en tombe tant dans les champs lors de la moisson, qu'il en tombe tant sur les routes, que l'année prochaine, quand nous retournerons aux semailles, les champs et les chemins paraissent un jeune champ de blé. Dès le principe nous avons vécu grâce à vos faveurs, continuezles-nous. Rappelez-vous que votre culte augmente et diminue avec nos richesses !» — « 0 déesse Terre, faites que nos troupeaux soient si nombreux que nous n'ayons plus d'étable pour les abriter, que les enfants soient si abondants que les parents n'aient plus le temps d'en prendre soin (ce que l'on verra par les brûlures qu'ils porteront aux mains) ; que notre tète frappe toujours contre les innombrables vases en cuivre, suspendus dans nos huttes, que les rats fassent leurs nids avec des débris de drap et de soie écarlate, que tous les vautours de notre pays s'assemblent dans les arbres de notre village, attirés par les débris des animaux qu'on y tue tous les jours. Nous ne savons ce qu'il vaut mieux demander. Vous savez ce qui nous convient. Donnez-le-nous. »

Dans l'ile de Tanna^ le chef joue le rôle de grand prêtre.

516 LA RELIOION.

C'est lui qui, en présence de la tribu silencieuse, offre aux esprits les prémices de la récolte : « Père compatissant, dit~il, voici des aliments pour toi; mange-les; sois bienveillant pour nous, en retour de ce que nous t'avons donné ! » Puis toute rassemblée pousse des cris pour attirer Fattention des dieux. Dans Tarchipel des Navigateurs, au repas du soir, le chef de famille fait une libation et prononce le bénédicité : a Voici de Vava pour vous, ô dieux ! Tournez vos regards bienveillants vers cette famille; accordez-lui d'augmenter et de prospérer. Gardez-nous tous en bonne santé. Faites que nos plantations soient productives. Faites que les aliments croissent rapidement. Faites que nous soyons au milieu de l'abondance, nous, vos créatures. Voici de l'ava pour vous, ô dieux do la guerre! Faites qu*il y ait dans cette région un peuple fort et nombreux pour obéir à vos ordres. Voici de l'ava pour vous, ô dieux de la navigation. Ne débarquez pas en cet endroit^ mais veuillez poursuivre votre route sur l'Océan, jusqu'à ce que vous arriviez dans un autre pays. »

Les Sioux, dans l'Amérique du Nord, demandent pareillement ce dont ils ont besoin, beau temps, bonne chasse. L'Osage, au point du jour, d'un ton aigu et pleurard — c'est déjà le Ion de nez si cher au dévot — invoque Wakondah, le maître de la vie; <i Wakondah, je suis très pauvre, aie pitié de moi, donne-moi ce dont j'ai besoin. Donne-moi le succès contre mes ennemis, afin que je puisse venger la mort de mes amis; accorde-moi ton secours pour que je puisse prendre des chevaux et des chevelures ! » Brinton a recueilli la prière du guerrier Noolka ; k 0 grand Quahootze ! accorde-moi de vivre, de ne pas tomber malade, de rencontrer mes ennemis, de ne pas les craindre, de les trouver endormis et d'en tuer beaucoup. » Le chant de guerre du Delaware est seulement un peu plus emphatique : u 0 grand Esprit qui habites au-dessus de nous, aie pitié de mes enfants et de ma femme ! Fais qu'ils ne portent pas mon deuil ! Accorde-moi le succès de mon entreprise; fais que je puisse tuer mon ennemi et rapporter les preuves de la victoire à ma chère

famille et à mes amis, aûn que nous puissions nous réjouir ensemble... Aie pitié de moi et protège-moi, et je te rapporterai une offrande ! »

De toutes ces formules, abrégées ou traînantes, que nous avons eu soin d'emprunter à des religions dites inférieures, il n*en est pas une qui ne pût figurer avec avantage dans tous les rituels civilisés, qu'on n'y retrouve à peu près mot pour mot. Chaque hymne, chaque distique du Rig Véda se termine par une invocation aux diverses divinités; souvent à toutes ensemble : et Ciel et Terre, voyez ce que je suis ! Indra, Va rouna, Agni, etc., donnez des troupeaux de vaches^ des richesses, la santé, préservez-nous de la maison de terre. Frappez le Rakchasa, frappez le Da^you. 0 Indra, délivre-nous de tous maux ! Puissions-nous, par la vertu des hymnes sacrées, confondre ceux qui ne les connaissent pas. 0 Indra, établis une distinction entre les Aryas et les Dasyous; châtie ceux qui n'observent aucune cérémonie sacrée, soumets-les à ceux qui t'adorent. O Indra, soumets les impies aux hommes pieux et donne à tes adorateurs la puissance nécessaire pour anéantir les infidèles ! Apporte-nous des deux mains tout ce dont nous avons besoin. » Les poèmes d'Homère, la Bible, les fragments recueillis au Mexique et au Pérou après la conquête espagnole, la liturgie latine, nous montrent partout le double caractère de la prière : mendicité personnelle ou nationale, appel aux dieux contre l'étranger, contre l'ennemi. Nulle part, peut-être, ces sentiments ne sont- pas plus vivement traduits que dans la prière récitée encore aujourd'hui dans les écoles du Caire : « J'implore le secours d'Allah, contre Cheïtan le maudit. Au nom d'Allah le compatissant, le miséricordieux ! 0 Seigneur de toutes les créatures ! 0 Allah ! anéantis les infidèles et les païens, tes ennemis, les ennemis de la religion ! 0 Allah I rends leurs enfants orphelins et souille leurs demeures; anéantis-les; qu'eux et leurs familles, et leurs maisons, et leurs femmes, et leurs parents par mariage, et leurs frères et leurs amis, et leurs biens et leurs serviteurs, et leurs trésors et leurs terres devie.^-

538 LA RBLIOION.

nent la proie des musulmans ! 0 Seigneur de toutes les créatures !» « De même, écrit Tylor^ les rituels de la religion chrétienne contiennent une foule de prières qui n*ont subi^ en principe tout au moins, aucune modiGcation depuis les temps sauvages, pour demander à Dieu telle ou telle température con- Tenabie à nos besoins locaux, pour lui demander de vaincre tous nos ennemis, pour lui demander individuellement la santé, la richesse, la vie surtout, ou tout au moins le salut éternel, i

Et que dire de ces surates du Coran, cousues dans les vêtements, cachées dans de petits sacs de cuir, de ces bandes de parchemin ornées du ôm manipadme hum^ que les Bouddhistes enroulent autour de leurs moulins appropriés, de ces gestes accompagnés de paroles machinales ou saugrenues, de ces litanies, de ces dizaines marmottées tout le jour par des milliers d'hommes et de femmes qui égrènent des petites boules assem* blées en colliers? Que dire de tout ce fatras inscrit sur les cachets de la Ghaldée et sur les scarabées ou Ogurines d'Egypte, de ces ahracadabra des sorciers, sorcières, de tous les temps, de tous les pays î EnOn, de ces oraisons encore récitées jusque dans Paris, ridicules grimoires qui arrêtent les brûlures, le charbon, le chancre et le tournis, l'incendie, la grêle et le mal de dents? (J'en ai reçu encore tout un lot 11 y a quelques jours.)

Eh bleu, ces inepties — qu'elles soient adoptées par des religions officielles ou qu'elles relèvent des superstitions (qui constituent le fonds religieux universel et permanent) — ces prières écrites, récitées ou mimées, ont leur prix aux yeux du mythologue. Ce sont les témoignages puérils mais manifestes de cette foi invétérée que je signalais au début de ce chapitre, de cette confiance dans la vertu de la parole, qui évoque les dieux et commande à l'univers.

Cette esquisse d'une monographie de la prière serait trop incomplète si, à côté des suggestions mesquines de Tégoïsme, nous n'indiquions des inspirations plus élevées et plus larges. Tous les régimes intellectuels se sont reflétés tour à tour dans

les religions ; oa s'étonnerait à bon droit que le progrès de la morale^ en amendant les dieux, n'eût pas quelque peu modifié sinon le fond, au moins la forme de la prière. A mesure que se formaient les conceptions de probité, de vertu, de justice, nUusion mythique s'en emparait pour en faire honneur aux dieux; les dieux devenaient les dispensateurs et les arbitres des instincts et des actes moraux, les juges des infractions aux lois écrites ou tacites qui, peu à peu, se dégagent des frottements compliqués entre les intérêts humains. L'homme s'est donc vu amené à implorer des dieux les qualités morales aussi bien que les satisfactions physiques ; distraction assez innocente après tout, si le prêtre n'eût fait croire au dévot que les dieux s'offensaient des crimes, des fautes, des péchés, commis sur la terre, et pouvaient, à leur gré, les punir ou les effacer; lo fidèle s'habitua donc à demander aux dieux et à leurs interprètes des pardons, des absolutions complètes qui lui permissent de recommencer indéfiniment des actes, répréhensibles il est vrai, mais assurés en somme d'une rémission plus ou moins onéreuse. Aussi rintroduction des scrupules moraux et du repentir dans la prière a bien moins servi au perfectionnement de l'individu qu'à l'accroissement de l'autorité sacerdotale.

Une autre cause a contribué à élargir l'horizon de la pensée, et par conséquent de la religion: c'est l'extension graduelle des relations entre les groupes humains. Lorsque les échanges industriels et surtout les violentes fusions de la guerre et de la conquête eurent répandu de proche en proche une civilisation désormais commune à mille familles, à cent cités, à huit ou dix nations jadis ignorées ou détestées les unes des autres, des esprits plus ouverts, s'adressant à des dieux plus généraux, purent s'intéresser à autre chose que le repas du jour — panem quotidianum — et le salut personnel. On pria, et on prie encore pour les amis, même pour les ennemis, pour les malheureux, pour les morts, pour la patrie, pour l'humanité, pour l'accomplissement des volontés divines, que sais-je encore? Mais avant d'apprécier ce dernier épanouissement de la prière, nous cite-

rons quelques exemples anciens et modernes. Car il ne faut pas croire que ces améliorations, si vaines d'ailleurs, et si contestabiesy proviennent du christianisme ; bien loin de là. Le Livre des Morts, vingt siècles avant notre ère, les Védas, le rituel d'Eleusis (tel qu'on peut le reconstituer), YAvesta, etc., contiennent des invocations morales tout aussi caractérisées, souvent plus éloquentes, que Teucologe ou le paroissien anglican {Common prayers).

Voici la prière des Aztèques au sacre d'un empereur : « Qu'il soit, seigneur, votre propre image ; ne lui permettez pas d'être fier et hautain sur votre trône et dans votre cour ; accordez-lui, seigneur, de gouverner avec calme et avec soin le peuple qui lui est conûé, et ne lui permettez pas, seigneur, de tyranniser ses sujets ou de causer quelque dommage à Tun d'eux, sans raison et sans justice. Ne tolérez pas, seigneur, qu'il entache votre trône et votre cour d'injustice et de mal. »

Les anciens Aryas sollicitaient ainsi le pardon de Varouna : « 0 dieu fort et brillant! les forces m'ont manqué et j'ai fait le mal; aie pitié de moi, ô dieu tout-puissant, ô Varouna ! Chaque fois que nous autres hommes nous commettons une offense contre tes lois, chaque fois que, par indifférence ou par oubli, nous violons tes commandements, montre-toi miséricordieux pour nous, ô dieu tout-puissant ! » Les Iraniens sont plus explicites encore : « Je me repens de tous les péchés que j'ai commis envers le souverain dieu Ormuzd, envers les hommes et envers les différentes races d'hommes. Je me repens d'avoir menti, d'avoir méprisé mon semblable, d'avoir adoré les idoles. Je me repens, en un mot, de tous mes péchés. 0 dieu ! je confesse mes péchés et je me repens ; pardonne-moi donc, seigneur, tous les péchés que les hommes ont commis à cause de moi ou que j'ai commis à cause d'eux, d

Enfin, j'emprunte au farouche et fanatique Islam, une chaleureuse profession d'amour envers l'hunianité. « 0 Allah ! fais tomber les fers des captifs, fais disparaître les dettes des débiteurs; donne à celle nyVV^, ^ws^\ biea c^ii'à toutes les villes

habitées par des musulmans, la sécurité, la richesse et l'abondance. 0 souverain maître de tout ce qui a été créé ! donne la sécurité et la santé à nous et à tous les voyageurs, à tous les pèlerins, à tous les guerriers, à tous ceux qui errent sur ta terre et sur ta mer ! )> Il est vrai qu'il ne s'agit ici que des fidèles, mais aucune religion ne voit au delà — sincèrement du moins — sauf les religions qui n'en sont pas, et les philosophies indépendantes^ celles d'Euripide, de Ménandre, de Térence et de Cicéron.

Au reste^ il ne faut pas forcer le cercle de la prière, sous peine de Télargir jusqu'au vague, au contradictoire, à l'absurde. Aucun dévot ne la comprendrait plus ; et la seule qui soit sérieusement acceptée est celle qui demande une faveur spéciale et déterminée. Ce genre rafflné d'oraisons sans objet précis, accessible seulement aux esprits les plus convaincus de Tinuti* lité radicale de la prière, ne répond en rien à la conception du dévot et passe bien au delà du but que poursuit le fidèle. Mais ce but? Gomment est-il possible que la prière le vise encore? Il faut que, jusqu'ici, rien n'ait pu triompher d'une certaine croyance invétérée à la puissance du hasard. Les plus convaincus du rigoureux enchaînement des faits se laissent aller à supposer qu'il existe dans la trame universelle des trous par où l'on échappe à l'ordre des choses, certains nœuds que Ton tourne ou que l'on tranche, une certaine latitude dans la direction générale, je ne sais quelle déclinaison des atomes dont on peut mettre à profit les écarts et les caprices. L'animisme et le polythéisme se prêtent évidemment à une pareille conception. Il est très naturel de demander une faveur spéciale à un esprit, à un dieu préféré, indépendant des autres esprits et des autres dieux, à un être à peine supérieur à l'homme, et qui raisonne, se décide et agit à la façon de l'homme.

Le christianisme, si profondément animiste et païen, admettant la grâce, le miracle, Tintercession de la Vierge, des saints, des anges et les volontés distinctes d'au moins trois personnes divines^ peut reconnaître également l'efficacité des prières et

54t LA RBLIOION.

des offrandes. Déjà cependant, la théologie, sans y songer, met Dieu hors de la portée des oremm. Toute prière échoue sur un être infaillible^ omniscient et immuable. Dieu a tout ordonné dès le principe, tout prévu. L'induire à changer, c'est lui faire outrage. Qu'est-ce qu*un infaillible qui se dément? Le prend-on pour une girouette? Gomment accorder sa suprême justice avec des partialités passagères ? Ce n'est pas au pur déiste que je le demande ; celui-là n'a rien à répondre. Mais un monothéiste, même chrétien, même bibliste, s'il a quelque teinture, je ne dis pas de la science la plus rudimentaire, mais de ses propres déûnitions, ne peut implorer sans ridicule « un cercle dont la circonférence est partout et le centre nulle part », une personne inûnie, sans yeux et sans oreilles, mince détail, mais capital — ; pour répondre, il faut entendre. Admettons, par transaction, que le dieu unique soit aussi cousu d'oreilles que la Renommée de Virgile : pour entendre, il faut compren(ke. Jupiter, du moins, ou Âstarté, ou Isis, savaient les langues de leurs adorateurs ; à la rigueur, quatre ou cinq idiomes leur suffisaient : un peu de grec, de latin, de copte et de syriaque. Et encore, ils étaient bien souvent assourdis par les vœux des mortels. Quel polyglotte ne devrait pas être le seul vrai dieu, pour se reconnaître dans la clameur sans fm et sans objet de quinze cent millions d'hommes parlant trente-six mille langues distinctes ou patois !

Les brahmanes ont coupé court à ces difficultés — qui, d'ailleurs, ne les préoccupaient guère — en déifiant la prière ellemême, en substituant la puissance de l'hymne .divinisé aux puissances diverses de tous les dieux. Dès lors en effet, c'est à la prière, ou mieux au prêtre, qui la dicte et la comprend, qu'est dévolue, sans conteste et sans contrôle, la direction des choses divines et humaines. Comment s'est accomplie cette curieuse mystification, c'est ce que nous allons voir en traitant des dieux de r autel. Eugène Véron, s'aidant des travaux du regretté professeur Abel Bergaigne, a parfaitement élucidé le sujet dans son Histoire naturelle des religions.

A une époque qu'il est impossible de déterminer, mais qui, dit notre auteur, remonte à une très haute antiquité, a les Aryas avaient pris l'habitude d'aller tous les matins, un peu avant le lever du jour, allumer le feu et offrir des sacrifices sur des tertres naturels ou artificiels, probablement dans le même sentiment qui faisait que les clients à Rome assistaient au lever de leur patron, et, en France, les courtisans à celui du roi. C'était un hommage qu'on rendait au soleil levant, pour mériter sa faveur, d Un bâton pointu rapidement tourné dans une fossette creusée sur une pièce de bois faisait jaillir une flamme recueillie avec soin au moyen de feuilles et d'herbes sèches, activée par Je souffle, par Vayou, dieu du vent, et arrosée d'une liqueur fermentée, le soma, que l'on additionnait de beurre fondu. Pendant ce temps, le prêtre chantait Thymne qui appelait la lumière au secours des mortels livrés aux obsessions des ennemis nocturnes. Or les divers actes liturgiques étaient calculés de manière que le jour ne manquât jamais de paraître avant la fin de la cérémonie. De cette coïncidence inévitable est née la déification des instruments sacrés, du feu, de la liqueur, de l'hymne et du prêtre. On n'y vit d'abord qu'une preuve de la bonté des dieux lumineux^ Dyaus, Varuna, Mitra, Indra, vainqueurs des démons de la nuit. £t sur cette donnée, se développa le naturalisme où toutes les races indo-européennes ont puisé les éléments communs de leurs mythologies. Mais, après bien des siècles, après la séparation des idiomes, la pensée indienne, livrée à elle-même, travailla sur le rapport constant qu'elle observait chaque jour entre l'apparition des dieux et les incidents du sacrifice. La métaphore jouait son rôle ordinaire, assimilant, eonfondant des événements distincts mais parallèles ; Yarani^ le briquet sacré, devint la mère de l'aurore ; le feu terrestre, Agniy fut appelé double, frère et père du soleil, époux de l'aurore, messager, évocateur et maître des puissances célestes ; le soma, nourriture et substance des dieux; Thymne enfin, créateur de la lumière, qui elle-même révèle, c'est-à-dire crée, tous les jours le monde. De tels artifices de langage ne trommaieiit

assurément personne, au moment où quelque chantre védique les inventa pour colorer sa poésie. Mais Thabitude et surtout l'intérêt sacerdotal les transformèrent peu à peu en dogmes, en vérités fondamentales. Nous avons déjà conté l'histoire mythique du rédempteur Agni ; elle n'est pas sans grandeur, et nous la tenons pour le plus noble effort intellectuel des religions. L'identité de la lumière, de la chaleur, de Tintelligence et de la vie est la seule intuition qu'elles puissent opposer, comparer pour mieux dire, aux conclusions démontrées de la science. Quant à la transOguration liturgique du soma, c'est une des pires rêveries du mysticisme.

Le soma, le haoma des Perses, ou encore Tamrita, l'ambroisie, la liqueur immortelle, est l'extrait fermenté d'une plante que l'on dit être VAsclepias acida. Il a pour proches parents, mais à des degrés divers, le vin des mystères dionysiaques et éleusiniens, et le vin de Teucharistie. Comme eux il est devenu le sacrement, le dieu de l'autel. L'Ârya, qui voyait le soleil paraître à l'orient à l'heure même où le soma versé sur l'aranî faisait jaillir la flamme du sacrifice, finit par attribuer à cette onction sainte une puissance supérieure à laquelle devaient obéir les dieux du ciel. Cédons, pour un moment, la parole à Eugène Véron, ou plutôt au Rig-Véda :

« Soma, dans le sacrifice du matin, crée le monde par la lumière ; il étaye le ciel et le sépare de la terre ; il fait briller les deux mondes ; il conquiert la lumière, il la fait resplendir, il la donne aux hommes, il chasse et il brûle l'obscurité, il fait briller les aurores, moins brillantes que lui-même. Il sauve le monde des puissances ténébreuses, tantôt par les forces qu'il communique à Indra, tantôt en montant lui-même au ciel pour mettre en mouvement le soleil, mais souvent il est représenté comme étant lui-même le soleil ou le dieu du soleil, et c'est lui qui directement éclaire les trois mondes. » Soma, Sourya et Savitri (noms du soleil) se rattachent également à la racine Su engendrer.

a Voilà le point de départ. Le rôle de Soma dans le sacrifice

terrestre l'élève ainsi au rang des dieux. Car si parfois les Dévas descendent du ciel pour goûter la liqueur fortiûante, le plus souvent, c'est Soma lui-même qui s'élance de la terre au ciel. »

Soma est l'ivresse sacrée, l'enthousiasme et l'extase, que les religions et les théurgies ont confondus avec la sagesse, la science et la raison. Quand Indra l'a bu, il ne craint plus les Ahis, les Panis ; il se rit de Vritra et engage la lutte avec joie. Soma possède toute sagesse et toute science ; il est le maître de l'inspiration, le cocher de Tintelligence, le directeur de l'esprit, le gardien de la prière, le sage du ciel, le Richi divin, le plus éloquent des poètes, le chantre sacré. C'est lui qui, au commencement des temps, a inventé le sacrifice et qui Ta appris aux fils de Manou ; car s'il est l'offrande par excellence, il est avant tout « le prêtre souverain ». Et c'est au ciel qu'il est né, au milieu des eaux célestes, où il représente le feu liquide, feu de l'éclair et des orages pluvieux, n. feu caché dans les plantes qui le communiquent à l'homme, essence immortelle de la végétation, de la vie». — Vous voyez qu'il a complètement usurpé les fonctions d'Agni. — a Oiseau aquatique — dit le Véda — habitant un séjour brillant, dieu habitant l'atmosphère, sacrificateur habitant sur l'autel ! n

Les Richis ne manquent jamais de transporter au ciel les faits religieux de la vie terrestre. Et par une interversion singulière, c'est toujours la scène imaginaire qui devient le modèle et la cause de la scène réelle. C'est le procédé métaphysique par excellence. Ainsi l'origine du sacrifice est dans le ciel. L'apparition de l'aurore, le lever du soleil, la brise qui l'accompagne, tout cela constitue les diverses phases du sacrifice céleste et correspond à l'éclosion de la flamme, à la projection du soma, au chant des prêtres. De cette manière le sacrifice quotidien, après avoir été comme la cause des phénomènes célestes, finit par être l'imitation humaine d'un sacrifice divin, célébré dans l'étendue, depuis le premier des jours.

La déification de la prière et du prêtre a suivi la même marche ;

546 LA RELIOION.

mais la matière est trop importante pour que nous reculions devant quelques répétitions.

Autant que tout autre peuple, les Aryas de l'Inde croyaient au pouvoir surnaturel de la parole, Vak (le latin Vox), dont ils avaient fait une déesse. L'un des Védas {VAtharva) est rempli de formules magiques applicables à toutes les circonstances de la vie. Mais Bergaignc en a relevé déjà un bon nombre dans le recueil le plus ancien — le Rig-Véda, « Remarquons, dit-il, qu'en dehors des cérémonies régulières du culte, le Rig fait plus d'une fois allusion à des pratiques qui sont de véritables incantations. On peut citer dans cet ordre d'idées l'bymne X, 97, presque entier, dans lequel un médecin combine la vertu des simples avec la puissance des formules ; l'hymne X, 445, incantation dirigée par une femme contre une épouse de son mari ; des malédictions contre un adversaire, contre l'oiseau de roaavais augure, contre la fièvre, contre les maladies de femme, contre Tinsomnie, les insectes nuisibles, la laideur, le poison et même contre le péché. » L'auteur de Thyrane X, 168, demande au maître de la parole, Vatchaspati, de faire prévaloir ses incantations sur celles de ses rivaux. Ailleurs on lit : <c la malédiction des impies a trois pointes, mais la mantra^ la formule du sage en a quatre. » — « Les formules droites triomphent seules des ennemis. » — « Les pitris, par des formules efficaces, ont engendré l'Aurore. »

Si la parole du médecin, du guerrier, du sorcier, de l'ancêtre est déjà douée d'une telle puissance, quelle ne doit pas être sa vertu quand elle accompagne le sacrifice, quand elle passe par la bouche du prêtre? L'hymne est la parole par excellence, le fils des dieux. Celui qu'on prononce sur la terre est un écho des Védas célestes, dictés par les dieux avant la naissance du monde. La prière des mortels est comme une flèche que les suppliants donnent au dieu pour qu'il la lance contre leurs ennemis. Tantôt elle est l'arme des dieux, tantôt leur monture, leur char, leur cocher. Indra vainc ses ennemis en chantant; iJ triomphe par le .chaut (Vl, 45). C'est la prière qui ouvre la

montagne où l'aurore est captive ; c'est elle qui conquiert la lumière et fait tomber la pluie; elle révèle, elle enfante le ciel, elle supporte le ciel et la terre ; elle est la reine des dieux. Les dieux sont des roues que Thymne fait tourner.

Enfin, rhymne, Brahman, prend corps dans une divinité nou- Telle^Brahmanaspati (ou Brihaspati), qui symbolise l'action magique des formules sacrées. Brahmanaspati, maître, roi, père de toutes les prières, prononce lui-même Thymne qui plaît aux dieux, qui les évoque et qui les crée ; aussi est-il appelé « le dieu qui embrasse tout^ le plus dieu des dieux, le père des dieux, qu'il a forgés comme un forgeron forge le fer ». Vous avez déjà reconnu dans ce personnage le futur chef de la trimourti (ou trinité hindoue), Brahnia, Brahmâ, Têtre unique de la philosophie Védantay Tâme du monde, le point initial qui dit : « Bakou syam, Que je sois beaucoup ! » et dont l'expansion forme l'univers. Brahmanaspati met l'hymne sur les lèvres du prêtre, descend et s'incarne dans le brahmane; le brahmane participe donc de l'essence divine ; les dieux sont ses frères, des brahmanes d'en haut; et ce titre, en effet, est donné fréquemment dans le Rig à Indra, à Âgni, à Soma. Les dieux sont des ascètes qui, par la force de leur piété, « ont rapporté le soleil caché dans la mer (X, 72). C'est en pratiquant l'ascétisme qu'Indra a conquis le ciel, que les Angiras ont repris les vaches au démon, qu'ils ont créé les vaches » c'est-à-dire les nuages et la pluie. Pareillement, les austérités, le sacrifice^ la prière, déifient le prêtre. « Exaltés par l'ascétisme, s'écrie un Richi, nous nous sommes élevés sur les vents. 0 mortels, vous ne voyez ici que nos corps ! » (X, 136). Aussi comme ils parlent aux dieux familièrement ! « Tu es à nous, et nous sommes à toi... Quand tu m'auras donné ma part, ô Indra, alors accomplis avec moi tes exploits... Tiens-toi en ami à ma droite, et alors, à nous deux, tuons beaucoup d'ennemis. » Le prêtre va plus loin : puisque l'homme peut, par le sacrifice, par l'hymne, s'élever au rang d'Indra et même au-dessus, c'est donc que le sacrifice «a forgé les dieux comme on forg,^ kfei ^\ ^''^'î^. ^^

le sacrificateur, le brahmane possesseur des formules puissantes crée tous les jours les dieux et le monde. « Quel est le ciel suprême de la parole? » se demande un Richî; et il se répond: a Le prêtre n (F, 164). Il n'est pas seulement le représentant des dieux sur la terre, il est le dieu suprême. C'est JVIanou^ le père des hommes et le premier sacrificateur, qui a engendré la race divine (X, 53] ; et sa puissance s'est transmise à tous ses successeurs ; sans eux^ non seulement les dieux ne pourraient rien, mais ils n'existeraient même pas.

£st-il apothéose plus complète? Et cependant, elle ne suffît pas encore aux brahmanes. Non contents de sortir de la tête de Brahma, leur propre symbole, de se placer au-dessus des dieux, de mettre au rang des crimes toute offense à leur majesté inviolable^ au rang des plus hauts mérites toute dévotion à leur personne, ils n'ont pas craint de proclamer, comme principe de tous les biens, la dakshinâ, c'est à peu près la bonne main, le salaire payé par les fidèles au sacrificateur. Sans monnaie, point de sacrifice, point de dieux. Sur le salaire du prêtre reposent les destinées de l'univers. Nos brahmanes, remarque Eug. Véron, n'ont pas eu tant de franchise.

Ainsi donc, si la métaphysique panthéiste du brahmanisme a étouffé, ou plutôt défiguré dans l'Inde le naturalisme poétique des anciens Aryas, si le sacerdoce, créateur des dieux de l'autel, a déterminé pour des siècles l'organisation sociale et politique d'un vaste pays, si l'élévation du prêtre, du savant, au-dessus des dieux, a peut-être suggéré à Bouddha le point fondamental de sa doctrine (l'ascension du sage vers le néant, par delà tous les mondes et tous les cieux) ; c'est parce que tous les matins le soleil venait à l'appel de la flamme et de la prière, à la voix d'Agni, de Soma et de Brahmanaspati. Que de choses dans un menuet, dans une métaphore savamment interprétée par l'ambition théocratique ! Et ce qu'il y a de piquant, c'est que jamais série de déductions plus illusoires n'a côtoyé de plus près la vérité. Oui, les dieux sont nés de la métaphore; oui, le sacrifice les a nourris, la prière les a perpétués et le sacerdoce les entretient. Us

Lk PRIÈRE. 549

brahmanes n'ont rien dit de plus, rien de moins. S'en sont-ils quelquefois doutés ?

L'histoire du Verbe chrétien va nous démontrer qu'en Occident comme en Orient la pensée a évolué dans le même sens, et que, sans la finesse du génie grec, sans la forte vitalité de l'esprit moderne, la foi dans la magie du langage et dans la puissance du sacrifice aurait livré l'Europe à une théocratie aussi dépressive que le brahmanisme indien.

Il n'est pas que vous n'ayez été frappés, comme d'une singulière disparate, des premières lignes du quatrième évangile. Le livre, fort curieux, mais trop vanté, attribué à l'apôtre Jean, parait avoir été rédigé tardivement, dans la seconde moitié du deuiîème siècle. Aussi tranche-t-il singulièrement par le mysticisme obscur de ses longs discours sur la naïveté, parfois agréable, de Marc, de Mathieu et de Luc. Il débute ainsi : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. C'est lui qui, au commencement, était en Dieu; toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n'a été fait de ce qui a été fait. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes; et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas comprise... Et le Verbe a été fait chair et il a habité parmi nous... » In principio erat Verhum. Peu de formules paraissent plus vides. L'affirmation est déraisonnable. Nous savons, en effet, que la parole est venue tard, qu'elle implique la préexistence et l'exercice prolongé d'un organisme fort complexe, lèvres, dents, langue, larynx, circonvolutions temporales; et rien de tout cela n'était au commencement. Eh bien, ces quatre mots, que l'auteur du quatrième évangile a ramassés à l'étourdie parmi les bribes de la Gnose, pour les plaquer au frontispice de sa légende, ce non-sens résume le travail mental d'innombrables générations. 11 est le fruit — plein de cendres et de néant — où s'est concentré tout le suc de la sagesse, ou plutôt de la logique religieuse. Mais il faut le dégager d'abord de son enveloppe latine et chrétienne. Verbum n'est qu'une transcription insuffisante du grec de Plalciw ^\. ^^

Philon le juif. Sous sa forme originelle, raphorisme mystique de Jean restera illusoire, mais il cessera d'être absurde.

Les Grecs, par un heureux emploi de la racine leg (ramasser, cueillir, choisir, distinguer), ont réussi à exprimer d'un mot le développement parallèle du langage et de la raison. Logos a les deux sens : la parole raisonnée et la raison parlante. C'est ce LogoSy discours et raison, assimilé par Platon au Nous d'Anaxagore, ordonnateur du monde, intermédiaire entre le père et les créatures, et considéré poétiquement comme fils du créateur, comme seconde personne d'une triade métaphysique, c'est ce terme — si riche en significations spécieuses — que le latin a platement rendu par Verhum^ le mot, la parole, et que les chrétiens frottés de philosophie ont incarné dans la seconde et principale personne de leur trinité.

Ainsi, un ascète juif, un réformateur, qui avait vécu et qui était mort à des dates plus ou moins certaines, s'est trouvé transformé en un principe abstrait, en un concept antérieur aux facultés humaines dont il procède. Et réciproquement, la raison divine, ou plutôt l'ordre verbal par lequel dieu le père avait tiré le monde du chaos s'est revêtu de chair, d'une personnalité à la fois humaine et éternelle. Par suite, le christianisme, qui a mis au moins quatre siècles à se constituer, devient antérieur au judaïsme dont il est issu, à toutes les religions dont il s'est incorporé les débris; fils du temps, il a précédé tous les temps; la révélation évangélique nous vient en droite ligne, comme les Védas, de l'éternité. Les autres religions n'en sont que des échos infidèles. Le prêtre qui l'enseigne, qui possède la vérité, qui par le sacrifice et la prière fait descendre sur l'autel le fils, coéternel au père qui l'a engendré par délégation; le prêtre qui crée tous les jours Dieu par ce môme Verbe qu'il invoque, est l'arbitre et le maître du monde !

Laissant de côté ce qu'a d'ingénieux et de funeste cette prestidigitation théologique, nous noterons seulement l'anthropomorphisme profond de l'idée universelle dont Platon s'est fait J'interprète. Quel est, en effet, le principe de toutes les concep-

lions religieuses, depuis l'animisme jusqu'au monothéisme métaphysique? L'attribution à tous les dieux, quels qu'ils soient, de toutes les facultés physiques et morales, et finalement, des deux plus caractéristiques : la raison et le langage. N'est-ce pas là, pour ceux qui ne seraient pas convaincus encore de l'origine purement humaine et de la nature illusoire des dieux, n'est-ce pas là un fait aussi notoire que probant? Parmi tous ces êtres surnaturels, fantômes, fétiches, génies, divinités de tout ordre, il n'en est pas un qui ne raisonne plus ou moins; pas un qui ne parle. Harpocrate lui-même, le dieu du silence, pose un doigt sur sa bouche: il se tait, il ne veut pas parler, mais il fait signe qu'il le pourrait.

Une des occupations les plus ordinaires et les plus lucratives des dieux, c'est de s'entretenir avec les hommes, d'échanger des oracles contre des offrandes. Et tous ont bien soin de n'employer que la langue de leurs adorateurs. C'est en vieil hébreu, je pense, qu'Élohim tendait ses pièges à Adam et Eve; c'est en patois de Bigorre que l'Immaculée Conception se faisait naguère écouter de Bernadette Soubirous. Dans la voix de ses dieux, chaque peuple a entendu sa propre voix : Vox populi, vox Dei. Tous les livres saints ont été recueillis de la bouche des dieux. Le mystique, le gnostique rédacteur du quatrième évangile a exprimé sans le savoir une grande vérité; il nous a livré le secret des mythologies: in principio verburriy avant tout le langage; c'est-à-dire le langage a créé tous les dieux. Mais il ne se doutait guère qu'il enfermait le loup dans la bergerie; que dans le Logos, Platon avait inséré la raison. Et la raison s'est révoltée; elle a fait éclater les théologies, les théodicées. Elle s'est rangée du côté de la science, pour combattre le bon combat.

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