‹ La religion au temps du duc de Saint-Simon d'après ses écrits. Rapprochés de documents anciens ou récents avec un commentaire et des notesChapitre 1 sur 12 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

L'ouvrage que nous publions est un nouveau fragment d'une Histoire de la vie, des œuvres et du temps du duc de Saint-Simon, que nous avons entreprise.

Il traite des questions religieuses au temps de Louis XIV et de la Régence, matière délicate et encore brûlante de nos jours, depuis que notre Législation a proclamé la Séparation de l'Église et de l'État.

Notre but a été de rassembler et do mettre en relief, dans un ordre nouveau, ce que le duc de Saint-Simon a écrit sur les personnes et les choses de la Religion, à son époque. Nous avons, sur beaucoup de points, complété son œuvre à l'aide de documents anciens ou récents.

Les éloges mérités que l'Histoire accorde à l'ensemble du règne de Louis XIV, doivent faire place à une critique sévère, quand on étudie la politique religieuse de la dernière partie de la vie du grand Roi. La Révocation de l'Édit de Nantes, les persécutions contre les Protestants, les sanglantes répressions des Camisards, les violences exercées contre les Jansénistes, contre les Solitaires et les Religieuses de Port-Royal, contre les adversaires de la Rulle Unigenitus, toutes ces mesures, qu'une foi mal éclairée et un entourage déplorable inspirèrent à Louis XIV ont entaché la gloire de

ce Prince. Cette politique coupable a appauvri la France, enrichi l'étranger de nos pertes, é?jranlé la Monarchie, préparé sa décadence et mérité la juste condamnation de la postérité.

En son temps, Louis XIV trouva cependant peu d'opposition à ses desseins; la voix des trop rares contradicteurs de sa politique ne fut jamais entendue. Saint-Simon, forcé par les circonstances de s'en tenir alors à la rage du silence, s'est fait, dans ses écrits, l'interprète des sentiments qui durent animer plus d'une âme généreuse, parmi ses contemporains. L'auteur des Mémoires est un chrétien sincèrement attaché à la foi de ses pères, mais c'est aussi un esprit indépendant. Il n'hésite pas, en matière religieuse, à condamner hautement ce qui lui paraît blâmable dans les actes du Roi, des ministres du culte, des cardinaux et même du Pape. Il est attaché aux principes de l'Eglise gallicane et c'est avec regret qu'il a vu Louis XIV les abandonner, après les avoir soutenus d'abord. Dans le monde de la Cour, Saint-Simon a rencontré des prélats contre lesquels il a épuisé les traits d'une satire cruelle; mais, souvent aussi, il a rendu hommage à des membres éminents du clergé, tels que Bossuet, l'abbé de Rancé, Fénelon, le cardinal Gualterio, et même le Père do La Chaise. Il était lié de la plus étroite amitié avec le petit troupeau de Fénelon, entre autres avec les ducs de Beauvillier et de Chevreuse, pieux et ardents dans leurs croyances. Il a donc pu, soit par lui-même, soit par ses relations, voir et juger le monde ecclésiastique de son temps. Il se montre, en général, assez juste à son égard. On remarquera en outre que, plus d'une fois, l'auteur, après une critique amère, s'adoucit pour

rendre justice à certaines qualités des modèles qu'il aime le moins. Il n'a jamais été mieux inspiré que dans cette partie de ses Mémoires.

Le mérite des peintures, que nous devons à l'admirable génie de l'écrivain, s'accroît encore par la fidélité des observations qu'il relève sur les caractères des hommes et les mœurs de son siècle. N'est-ce pas à Saint-Simon, composant son œuvre à la fin de sa vie, qu'on peut appliquer cette belle pensée de La Bruyère : « Un vieillard qui a vécu à la Cour, qui a un grand sens et une mémoire fidèle, est un trésor inestimable »?

Notre ouvrage comprend plusieurs divisions. La première partie traite de la Religion à la fin du règne de Louis XIV.

Dans un premier chapitre, nous étudions les personnages ecclésiastiques les plus importants de cette période, d'après les portraits que Saint-Simon a tracés d'eux.

Dans un second chapitre, nous exposons les matières ecclésiastiques de la même époque, principalement le rôle des Jésuites, le Quiétisme, la vie et les idées de Fénelon, la politique de Louis XIV contre les Solitaires et Religieux de Port-Royal, contre les partisans du P. Quesnel, contre les adversaires de la Bulle Unigenitus.

Un troisième chapitre retrace les cruelles épreuves que subit en France le Protestantisme au xvn° siècle : Révocation de l'Édit de Nantes, Persécutions contre les membres de la Religion réformée. Luttes contre les Camisards.

La seconde partie de notre travail est consacrée à la Religion, à Tépoque de la Régence. Elle résume d'abord les vies et les idées des principaux personnages de ce temps, à l'exception de Tabbé Dubois, sur lequel nous nous réservons de publier ultérieurement une étude particulière. Nous exposons ensuite les matières ecclésiastiques pendant le gouvernement du duc d'Orléans et les variations qui se produisirent dans ses sentiments et dans sa conduite, sous des influences diverses.

Notre guide a toujours été le duc de Saint-Simon. Ses récits et ses tableaux offrent ici d'autant plus d'intérêt, qu'à l'époque de la Régence, devenu membre du Conseil du Roi, demeuré l'ami intime et le familier du duc d'Orléans, il a pu bien connaître les hommes et les choses de la Religion, qu'il a traité avec le Régent plus d'une question de cet ordre et participé souvent aux résolutions prises par ce Prince.

Notre étude, qui ne contient qu'un petit nombre de documents inédits, s'adresse moins aux érudits qu'aux gens du monde, amateurs des choses historiques que touche surtout la peinture des caractères et des mœurs des hommes d'autrefois. Un écrivain comme Saint- Simon est propre à les satisfaire, car ses Mémoires brillent surtout par sa pénétration de l'àme de ses modèles et la vie qui anime ses portraits. Si l'auteur a commis quelquefois des erreurs de jugement ou de fait, nous nous sommes efforcé de les redresser avec des documents pris à d'autres sources, en y joignant de brèves observations personnelles. Nous pensons que

Tensemble de noire travail peut offrir quelque intérêt au lecteur qui se placera au point de vue spécial que nous avons choisi. Pour nous, nous avons voulu appliquer, une fois de plus, cette belle pensée de Fustol de Coulanges qui nous a toujours frappé : « L'histoire n'étudie pas seulement les faits matériels et les institutions; son véritable objet d'étude est la vie humaine. Elle doit aspirer à connaître ce que cette ame a cru, a pensé, a senti, aux différents âges de l'humanité. »

Est-il besoin d'ajouter que nous avons voulu composer un simple essai historique, respectueux de la foi et des convictions d'autrui, absolument étranger aux passions et aux polémiques des partis? Nous avons recherché avec impartialité la vérité, nous avons essayé de la présenter au lecteur, telle qu'elle nous est apparue. Plus d'une réflexion spontanée viendra souvent à son esprit, quand il verra l'ensemble de la politique religieuse d'autrefois et qu'il comparera le passé au présent. Pouvons-nous espérer que les leçons que l'Histoire nous donne ne seront pas perdues?

En vertu de l'autorisation spéciale qui nous a été accordée gracieusement par MM. Hachette et G'°, nous donnons les Extraits des Mémoires du duc de Saint- Simon, d'après l'édition en vingt et un volumes, publiée en 1873 par la maison Ilachotle, sous la direction de MM. Chéruel et Régnier fils. Le premier chiffre des citations, en caractères romains, indique le tome, le second, écrit en caractères arabes, s'applique à la page des Mémoires.

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