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II. Prélats célèbres. — III. Ecclésiastiques divers

La Religion de Saint-Simon. — La dévotion

de Louis XIV.

Le Clergé. — Les Confesseurs. — La Cour.

Saint-Simon fut toujours un fidèle chrétien. Ses origines de famille, son éducation, ses études, ses amitiés, ses sentiments particuliers le tinrent toujours étroitement attaché à la foi catholique. Il avait gardé cependant une grande indépendance d'esprit. Sa croyance ne Tempêchait pas d'exprimer, avec une entière liberté que les catholiques français ne connaissent plus, ses opinions propres sur les matières religieuses, sur le Clergé régulier ou séculier, sur les Cardinaux, les Nonces et même les Papes.

Pour comprendre les jugements de Saint-Simon et

Jes apprécier équitablement, il est nécessaire de rechercher quel était l'état de la Religion à son époque.

La dévotion de Louis XIV était étroite et peu éclairée; son ignorance des questions religieuses était presque absolue; il s'abandonnait entièrement sur ce point à rinfluence de son entourage, croissant toujours avec les années. Jaloux de ses droits de Souverain, il s'inspirait souvent, pour régler des questions purement spirituelles, de raisons tout à fait étrangères à la justice comme à la foi elle-même.

Il ne connaissait ni la tolérance des opinions contraires aux siennes, ni la liberté de conscience. Cette politique religieuse du Roi devait fatalement troubler et déchirer la France pendant de longues années et amener d'irréparables malheurs.

Les Papes pendant le règne de Louis XIV.

Pendant la longue durée du règne de Louis XIV, la France eut des rapports constants avec la Cour Pontificale : d'abord, en conflit avec elle pour résister à ses empiétements temporels ou autres; à la fin, en harmonie avec le Souverain Pontife, pour imposer à certains sujets du Roi dissidents, des règles, des opinions et des directions religieuses auxquelles tous ne voulaient pas se plier.

Les Papes rendirent, dans ces circonstances, de nombreux décrets concernant la France.

Gomme les Décrets du Pape portent divers noms

nons rappellerons le sens particulier qu'on attache à chacun d'eux.

La Constitution est un décret relatif à une loi fondamentale ecclésiastique, à une question de foi, de morale, de discipline; elle est expédiée soit en bulle, soit en bref.

La Bulle du Pape est une lettre patente du Saint- Père, avec le Sceau Pontifical et !a bulle (ou boule) de plomb portant les images de saint Pierre et de saint Paul, qu'on attachait au sceau. La bulle est désignée par les premiers mots du texte.

Le Bref est un rescrit pontifical peu étendu, écrit d'ordinaire en latin; ce sont des lettres closes qui traitent de quelque affaire spéciale; elles sont scellées en cire rouge de l'anneau du pêcheur, c'est-à-dire du cachet où saint Pierre est représenté en pêcheur et qui doit être apposé en présence du Pape.

Huit Papes occupèrent le siège de saint Pierre pendant le règne de Louis XIV. Urdain YIII, élu pape en 1623, vécut jusqu'en 1644. Sous son règne fut promulguée, en 1640, la bulle In Eminenti qui condamnait le livre de Jansénius.

Innocent X, Pape de 1644 à 1655, entretint avec la France de bonnes relations. On lui doit la bulle Cum occasione, qui condamna, en 1653, les cinq propositions extraites de l'ouvrage de Jansénius.

Alexandre F// porta la tiare de 1655 à 1667. Il condamna de nouveau, en 1656, les cinq propositions et ceux qui prétendaient qu'elles ne représentaient

pas la doctrine de Jansénius. Il envoya en France, en 16G7, un Formulaire contenant un acte de soumission qui devait être signé par le Clergé séculier et régulier. En 1661, le meurtre d'un page de Fambassadeur de France, le duc de Créquy, commis par un garde corse, amena une rupture entre ce pape et Louis XIV. Des excuses furent portées au Roi par un légat du pape en 1664; la garde corse fut expulsée, et on éleva à Rome une pyramide en souvenir de la réparation obtenue.

Clément IX occupa le Saint-Siège de 1667 à 1669. Il termina, en 1668, les querelles du Jansénisme, en obtenant, avec certaines modifications, la signature d'un Formulaire nouveau; les récalcitrants se soumirent; ce fut la Paix de Clément IX.

Le règne de l'octogénaire Clément X (1670-1676) ne fut signalé par aucun fait important, en ce qui concerne la France.

Sous Innocent XI, qui exerça l'autorité papale de 1676 à 1689, il y eut des luttes violentes entre ce souverain pontife et Louis XIV. L'objet principal en fut, d'abord, la question de la régale. La régale était le droit, pour le Roi, de percevoir les revenus des évêchés et des monastères vacants et de pourvoir, pendant la vacance du siège, aux bénéfices qui étaient à la collation de l'évoque. Ces questions se jugeaient à la Grand'Chambre du Parlement. La main-mise cessait quand le nouvel évêque avait fait enregistrer, à la Chambre des Comptes, son serment de fidélité au Roi. La principale

difficulté portait sur Textension que Louis XIV donnait à la régale, en la réclamant dans des provinces où ce droit n'avait jamais existé.

L'Assemblée du Clergé vota, le 12 mars 1682, la célèbre Déclaration des quatre articles sur les rapports de la Royauté et de la Papauté et leurs droits respectifs. Cette pièce fut rédigée par Bossuet. L'assemblée était composée de trente-cinq prélats, de trente-cinq députés du deuxième ordre et de deux agents généraux. L'enseignement de la Déclaration, sur laquelle nous reviendrons plus loin, fut ordonné dans les facultés de théologie, les séminaires, les maisons d'éducation. Innocent XI, Alexandre VIII, InnocentXII, successivement, résisté rentàcette Déclaration, cassèrent les décisions de l'assemblée de 1682 et en paralysèrent l'efficacité, par tous les moyens. Le Roi, le Parlement, une partie du Clergé, Bossuet, Arnauld, Daguesseau, le cardinal de La Luzerne approuvèrent et défendirent ce qui avait été voté, pour la défense des libertés de l'église gallicane et le maintien de la souveraineté royale.

En 1G87, Louis XIV eut encore à soutenir, contre Innocent XI, une longue lutte relativement à la question des franchises et du droit d'asile. Le Pape avait aboli, avec raison, l'extension donnée à ce privilège. Louis XIV voulait le faire reconnaître, non seulement pour l'hôtel de son ministre, mais encore pour tout le quartier où était établie l'ambassade française, ce qui était évidemment abusif.

A celte époque, le Roi était engagé dans les tristes violences qui suivirent la Révocation de l'Edit de Nantes. Innocent XI n'approuva pas les persécutions exercées contre les Protestants dans toute la France.

Sous le pontificat d'Innocent XI, le Quiétisme apparut, avec les écrits de l'espagnol Molinos. Le pape confirma le décret de l'Inquisition qui, frappait ce dernier.

Alexandre VIII succéda à Innocent XI, en 1G89. II vécut jusqu'en 1691. Louis XIV, qui, dans ses luttes avec Innocent XI, avait saisi Avignon et le Comtat Venaissin, appartenant au Pape, rendit en 1600 ces conquêtes au Saint-Siège. Le Roi reconnut l'abus des franchises. Le désaccord demeura pour les questions de la régale, et pour la Déclaration de 1682, qu'en 1690, Alexandre VIII annula à son tour par la bulle Intm multi'pïices .

Innocent XII, pape de 1691 à 1700, termina, en 1693, les difficultés qui existaient encore avec notre pays. Louis XIV dut renoncer à la Déclaration de 1682 et en désavouer les articles. Les ecclésiastiques qui avaient fait partie de l'Assemblée de 1682 et qui n'avaient pu être institués comme Evêques par le Saint-Siège, cédèrent à leur tour; ils désavouèrent ce qu'ils avaient voté et enseigné. Le Pape consentit alors à leur donner des bulles d'institution comme Évèques.

La publication des Maximes des Saints de Fénelon excita de grandes agitations et de profondes divisions à Rome comme en France. En 1699, Innocent XII pro-

nonça, contre ce livre, une condamnation qui lui fut imposée par Louis XIV.

Clément l'I, élu pape en 1700, survécut à Louis XIV et vécut jusqu'en 1721. Le lo juillet 1703, il publia la bulle Vineam Domini contre ceux qui prétendent que le silence respecUieux suffît à l'égard des Constitutions apostoliques.

Le 8 septembre 1713, Clément XI promulgua la fameuse Constitution Unigenitus qui mit le feu au Royaume, et qui troubla, pendant de longues années, la société civile comme le monde religieux. Clément XI condamnait cent une propositions extraites d'un ouvrage du Père Quesnel : les Réflexions morales sur le nouveau Testament.

Le 19 mars 1715, une autre bulle dite Ex ilïa die défendit les pratiques superstitieuses que certains missionnaires permettaient aux nouveaux Chrétiens de la Chine. Cette condamnation atteignait les Jésuites qui enseignaient que le culte de Confucius et des ancêtres était un acte purement civil et non contraire à la foi catholique.

Clément XI soutint longtemps Louis XIV et Philippe V dans la guerre de la Succession d'Espagne; il dut cependant, en 1709, reconnaître comme Roi, l'Archiduc Charles. Quand la paix fut conclue entre les belligérants, plusieurs fiefs du Saint-Siège furent perdus par lui : la Sicile, la Sardaigne, Parme, Plaisance.

Le règne de ce Pape fut également troublé par des

démêlés avec Victor-Amédée II, Roi de Sicile, au sujet de la juridiction ecclésiastique.

Ce court résumé aidera, peut-être, le lecteur à suivre l'ensemble de la politique de Louis XIV à l'égard des Papes. Nous en étudierons les détails, après avoir analysé ce que Saint-Simon dit de ses propres sentiments religieux.

Saint-Simon et la Religion.

(IX-26). — Saint-Simon nous révèle, en ces termes, ses convictions religieuses et en particulier ses sentiments sur les Jésuites : « J'étais bien de toute ma vie avec les Jésuites, quoique sans liaison qu'avec un seul à la fois, mais liaison unique jusqu'à lamortdu dernier qui survécut le feu roi (Louis XIV); ils me comptaient parmi leurs amis, comme on l'avudu P.Tellieretcomme on le verra davantage. Je l'avais été intime, de Tévêque de Chartres, Godet. C'étaient là des boucliers sûrs contre le dangereux soupçon de jansénisme. Le célèbre abbé de la Trappe a été ma boussole là-dessus, comme sur bien d'autres choses dont je désirerais infiniment avoir eu la pratique comme la théorie. Je tiens tout parti détestable dans l'Église et dans l'État. Il n'y a de parti que celui de Jésus-Christ. Je tiens aussi pour hérétiques les cinq fameuses propositions directes et indirectes, et pour tel tout livre sans exception qui les contient. Je crois aussi qu'il y a des personnes qui les tiennent bonnes et vraies, qui sont unies entre elles et

qui font un parti. Ainsi de tous les côtés, je ne suis pas janséniste. »

Saint-Simon se déclare partisan des Libertés de VÉgïise Oallkam, qui sont la pratique constante de l'Eglise universelle, que celle de France a jalousement défendue contre les usurpations de la Cour de Rome. Il tient l'Eglise de Rome pour la mère et la maîtresse de toutes les autres, magistra et non pas domina. Il repousse l'Inquisition, comme abominable. Il déplore la signature du fameux Formulaire, telle qu'elle a été imposée.

a Je suis, ajoute-t-il, fort éloigné de croire le Pape infaillible, en quelque sens qu'on le prenne; il n'est ni supérieur, ni même égal aux Conseils œcuméniques, auxquels seuls appartient de définir les articles de foi et de ne pouvoir errer sur elle. »

Suivant lui, ce que le xvn" siècle a produit de plus saint, de plus pur, de plus savant, de plus instructif, de plus pratique, est sorti de l'école de Port-Royal.

Il a connu de saints Jésuites, mais la Compagnie en renferme beaucoup d'autres. « Leur politique et leur jalousie ont causé et causent encore de grands maux ; leur piété, leur application à l'instruction de la jeunesse, l'étendue de leurs lumières et de leur savoir font aussi de grands biens. »

On remarquera que, dans ce curieux passage, Saint- Simon cherche à ménager tout le monde; il a parlé bien des fois des Jésuites, au cours de ses Mémoires, mais sur un ton en général moins bienveillant.

(VI-244). — Saint-Simon rappelle que ses parents, pour le former à la Religion, firent heureusement choix du Père Sanadon. Tl ne faut pas croire, ajoute-t-il, qu'il ne se trouve pas, par-ci par-là, parmi les Jésuites, des gens sensés et fort éclairés. Le Père Sanadon présenta à son ancien élève le PèreTellier, qui lui demanda la permission de venir le voir quelquefois et la grâce de le recevoir avec bonté. « J'eus beau m'écarter poliment, ye/'î^s violé. » L'auteur se plaint de cette liaison forcée. « Je 'pointais alors, continue-t-il, mais c'était sous cloche. » (Il est certain que les démarches du Père Tellier avaient pour cause les relations que Saint- Simon entretenait, à cette époque, avec les ducs de Beauvillier et de Chevreuse et avec le duc de Bourgogne, ce qui avait fait naître d'éphémères espérances du plus brillant avenir.)

Les Cardinaux.

(11-347). — Saint-Simon considère comme un danger l'existence de Cardinaux français, a Le Cardinal de Retz, après tout ce qu'il avait commis, força le Roi à lui faire un pont d'or. Il vaudrait mieux s'adresser à des Cardinaux italiens qui défendraient les intérêts de la France; ils n'auraient pas de famille, en France, à satisfaire; ils seraient mieux portés à connaître les brigues dans les Conclaves ; ils se contenteraient de quelques bonnes abbayes. Nos Cardinaux se croient pauvres et maltraités, à moins de trois cent mille livres de rente.

En outre, les Français, ne pouvant parvenir à la pourpre, auraient tous leurs yeux tournés vers le Roi seul. Mais, conclut Saint-Simon, voilà assez inutilement raisonner, puisque les Rois sont complices contre euxmêmes. »

(X-10). — L'auteur des Mémoires parle de la mort, en 1713, du Cardinal de Janson, évêque-comte de Reauvais, grand aumônier, qui fut l'ami de son père et le sien et qui mourut à quatre-vingt-trois ans. a C'était une sage et excellente tête, dit-il, se possédant parfaitement, point Cardinal, au-dessus de sa dignité, tout Français sur nos libertés, sur les entreprises de Rome. Il avait été longtemps chargé des affaires de la France à Rome. )^ Saint-Simon l'apprécie d'autant mieux qu'il professait, lui-même, tous les sentiments qu'il attribue au prélat.

L'Immaculée-Conception de la Vierge Marie.

Quoique fort religieux, il était tout à fait contraire aux innovations déjà projetées et depuis réalisées, relatives à l'Immaculée Conception de la Vierge et à l'infaillibilité papale. Il écrit à ce sujet (11-257) : « Castel des Rios, ambassadeur d'Espagne, pressa le Roi de faire établir en dogme V Immaculée Conception de la Sainte Vierge, et par conséquent de faire plus que l'Église qui a été plus retenue là-dessus; aussi se moqua-t-on de l'ambassadeur et de son maître avec les plus belles paroles du monde. »

Pie IX, comme ou le sait, a promulgué en 1854, le dogme (le l'Immaculée Conception de la Vierge Marie.

L'infaillibilité papale.

Saint-Simon n'est pas moins vif en ce qui concerne l'infaillibilité papale, si longtemps repoussée par l'Église gallicane. Il raconte que le duc de Béthune lui déclara que, depuis la condamnation de Fénelon, il ne croyait plus à VinfailliUlité du Pape. Il ajoute : « Nous nous mîmes à rire et à lui dire que c'était toujours beaucoup que ce jugement l'eût fait revenir de Terreur de l'infaillibilité des Papes et que l'intérêt qu'il prenait en l'affaire de M, de Cambrai eût été plus puissant à lui désiller les yeux que la créance de tous les siècles et tant et tant de puissantes raisons qui détruisaient ce nouvel et dangereux effet de l'orgueil et de l'ambition romaine et de l'intérêt de ceux qui le soutenaient jusqu'à en faire un pernicieux dogme. » (11-207.)

Au xix° siècle, le Concile œcuménique du Vatican a admis, comme un dogme, l'infaillibilité du Pape parlant ex cathedra.

La Constitution Pastor œtermis, publiée par Pie IX le 18 septembre 1870, sans que le Concile dispersé par les événements politiques de cette année terrible, ait pu achever sa tâche, porte en effet ces dispositions qui constatent l'inutilité des efforts de la France, pendant plusieurs siècles, dans un sens contraire à la décision du Concile.

a Nous enseignons et nous définissons que c'est un dogme révélé de Dieu, que, lorsqu'il parle ex catlieclra, c'est-à-dire remplissant l'office de pasteur et docteur de tous les Chrétiens, le Pontife romain, en vertu de sa suprême autorité apostolique, définissant qu'une doctrine toucliant la foi et les mœurs doit être crue par toute l'Église, jouit pleinement par l'assistance divine qui lui a été promise, en la personne du Bienheureux Pierre, de cette infaillibilité àont le divin Rédempteur a voulu que son Église fût pourvue, en définissant la doctrine touchant la foi et les mœurs; en conséquence ces définitions du Pontife romain, par elle seules, et non pas en vertu du consentement de l'Église, sont irréformables. »

Il y a là une abrogation formelle du quatrième article de la déclaration du Clergé, en 1682, qui proclamait que les définitions du Pape tiraient leur force de l'approbation de l'Église, représentée par l'Épiscopat.

Au xvu'' siècle, Louis XIV montra, dans deux périodes de sa vie, des sentiments bien différents, à l'égard de la Papauté. Il soutint d'abord, avec la plus grande fermeté, à l'aide des Assemblées du Clergé, avec le concours des Parlements et par l'intermédiaire de Ministres vigilants, les prérogatives de la Monarchie française et les libertés de l'Église gallicane.

Dans la dernière partie de son règne, Louis XIV subit, à l'excès, l'influence de son entourage; les Évéques, les Confesseurs, les Cardinaux se joignirent à

Madame de Maintenon, pour modifier absolument la conduite du Roi à Tégard de TEglise, de la Papauté et des dissidents.

Sentiments personnels et Politique de Louis XIV en ce qui concerne la Religion,

Louis XIV sollicita et obtint fréquemment Tinlervention du Saint-Père dans nos affaires religieuses, et, en retour de ces bons offices, il lui donna des marques répétées d'une soumission complète à des envahissements tant do fois combattus par ses prédécesseurs et par lui-même.

Louis XIV avait déclaré qu'il ne voulait pas de Cardinal pour premier Ministre, d'ecclésiastiques dans ses Conseils, et, en apparence, il appliqua cette résolution. Mais, en fait, il lui arriva de subir, au moins pour les affaires ecclésiastiques, l'influence prépondérante de ses Conseillers religieux devenus, peu à peu, les maîtres absolus de la conscience du Roi vieillissant. Louis XIV, mourant, le proclamait lui-même, en déclarant aux Cardinaux de Rohan et de Rissy, qu'ils étaient seuls responsables de ce qu'il avait fait, car il avait toujours suivi leurs conseils en matière de Religion.

Pratiques religieuses de Louis XIV.

Louis XIV imposa à la Cour l'apparence, sinon la réalité, de la dévotion; peu à peu, son esprit prévenu ne

vit plus que des ennemis chez ceux qui ne pratiquaient pas la Religion catholique, telle qu'il la comprenait; il les haïssait et les persécutait, non-seulement comme des sujets étrangers à ses croyances particulières, mais encore, comme des adversaires dangereux de son gouvernement. Les Protestants, les Jansénistes, les Quiétistes, les opposants à la Constitution Unigenitns lui apparaissaient comme des révoltés, des partisans d'un régime républicain, des alliés de l'étranger, au-dessous des libertins et des impies. Le Roi croyait ainsi se faire le vengeur des intérêts du Giel, suivant le mot de Molière. Cependant, il faut reconnaître que le Clergé fut souvent plus honoré par le Roi que pourvu de pouvoirs réels dans l'administration publique du culte. Les grands seigneurs furent, en général, éloignés des plus hautes fonctions de l'Église par Louis XIV, toujours jaloux de conserver une autorité absolue sur ses agents quels qu'il fussent.

Les désordres de la vie du Roi causèrent de fréquents embarras aux directeurs de sa conscience qui n'osaient ni lui donner, ni lui refuser l'absolution, notamment aux temps voisins de Pâque. Ils recoururent à des subterfuges passagers, à l'éloignement momentané des maîtresses, à des promesses du Roi, faites du bout des lèvres et aussitôt oubliées. Parfois, les titulaires des fonctions ecclésiastiques quittaient la Cour, aux époques critiques, et ils laissaient à d'autres prêtres le soin de se tirer de ces situations délicates, grâce à des accommodements que les Jésuitessavaientdécouvrir.

Le Père Annat.

L'un des premiers Confesseurs du Roi fut le Père Annat, Jésuite. Né en 1590, il mourut en 1670. Il s'appelait Canard et il substitua à ce nom qu'il jugeait un peu ridicule à la Cour, sa traduction en latin : Anas, dont on fit Annat par l'usage. Adversaire de Port-Royal, il fit condamner par la Sorbonne les propositions qui provoquèrent l'expulsion par la Faculté du grand Arnauld. Pascal lui adressa les 17° et 18° Provinciales. Il composa \m-mème\e Jiahaljoie du Jansénisme. Il sortit néanmoins meurtri de la polémique qu'il soutint contre Pascal. Louis XIV, dit-on, s'embarrassait peu de lui. Les courtisans, qui ne le ménageaient pas, répandaient contre ce prélat des vers satiriques, comme ceux-ci :

Le Père Annat est rude Et me dit fort souvent Qu'un péché d'habitude Est un crime fort grand.

De peur de lui déplaire Je change La Vallière Et prend la Montespan.

Le Père Ferrier. — Le Père de la Chaise.

Le P. Annat fit venir, en 1670, comme son coadjuteur, le Père Ferrier qui lui succéda. Ce dernier exerça ses fonctions, au temps de la faveur de La Vallière, de celle de M""" de Montespan. C'était un homme spirituel, prudent, réservé; il était l'ami de Boileau. Aux questions indiscrètes, il répondait : qu'il ne voyait rien.

Le Père Ferrier fut remplacé, en 1675, par le Père de La Chaise, dont les fonctions durèrent trente-cinq ans, jusqu'en 1709, Le Père Tellier devint alors le dernier confesseur de Louis XIV.

Faiblesse des Confesseurs.

Les membres du Clergé, si Ton en excepte Bourdaloue et 1res peu d'autres, montrèrent la plus insigne faiblesse et la plus incroyable indulgence envers les désordres du Roi. On voit, par une lettre deBossuet au maréchal de Bellefonds, qu'il n'entreprit de convertir M"® de La Vallière qu'avec le plus profond mystère. Nous cherchons, en vain, dans le Sermon prononcé par ce prélat, lors de la profession de foi de sa pénitente, un mot de reproche adressé au Prince, auteur des égarements de sa conduite, à celui qui venait, en ce moment même, de former avec M™° de Montespan la scandaleuse liaison d'un double adultère.

Jamais le Père de La Chaise n'osa interdire les sacrements à Louis XIV; quand on les défendait à M""" de Montespan, elle ne craignait pas de s'en plaindre à son amant.

M'"" de Maintenon pouvait écrire avec raison à M""^ de Saint-Géran : « Pourquoi le confesseur n'interdit-il pas au Roi l'usage des sacrements? il se contente d'une demi-conversion ; vous voyez bien qu'il y a du vrai dans les Petites lettres. » {Les Provinciales de Pascal.)

Suites de la Conversion du Roi. — Molière.

Quand le Roi fut devenu dévot, il essaya, par des conseils privés ou publics et par des faveurs nombreuses d'entraîner ses courtisans à de semblables conversions. Quelques-uns résistaient au vœu du Roi, d'autres affectèrent d'être convaincus. Molière put dire, avec vérité, dans la scène la plus forte de sa comédie de Don Juan (acte V, scène 2) : « L'hypocrisie est un vice à la mode et tous les vices à la mode passent pour des vertus. Le personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse jouer aujourd'hui et la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. »

Molière fit jouer, en 16G7, Tartuffe qui parut au milieu des querelles théologiques les plus ardentes. La Cour, en général, était favorable aux Jésuites; au contraire cette partie de la Ville qui comprenait la bonne bourgeoisie et la magistrature tenait pour les Jansénistes. Selon certains écrivains, Louis XIV autorisa la représentation de cette pièce, parce qu'elle jouait les Jansénistes; d'autres y virent la satire vivante des mœurs de la Compagnie de Jésus. Nous serions disposé à croire que Molière n'a voulu peindre que le faux dévot ou l'imposteur, sans en faire d'application particulière à une société religieuse de son temps.

Persécutions et vexations diverses pour cause de Religion.

Chamfort, dans ses Caractères et Portraits, critique avec vivacité la politique religieuse de Louis XIV :

« De toutes les violences exercées à la fin du règne de Louis XIV, on ne se souvient guère que des dragonnades et des persécutions contre les Huguenots, qu'on tourmentait en France et qu'on y retenait par force, des lettres de cachet prodiguées contre Port-Royal, les Jansénistes, les Molinisles et le Quiétisme. C'est bien assez; maison oublie l'inquisition secrète et quelquefois déclarée, que la bigoterie de Louis XIV exerça contre ceux qui faisaient gras les jours maigres, les recherches à Paris et dans les provinces que faisaient les Évêques et les Intendants, sur les hommes et les femmes qui étaient soupçonnés de vivre ensemble, recherches qui firent déclarer plusieurs mariages secrets. On aimait mieux s'exposer aux inconvénients d'un mariage déclaré avant le temps, qu'aux effets de la persécution du Pvoi et des prêtres. N'était-ce pas une ruse de M™° de Maintenon qui voulait faire deviner, par là, qu'elle était Reine? »

Chamfort nous donne un exemple bien frappant des idées du Roi sur Dieu. Le duc de Brancas rapporta à Voltaire ce mot extraordinaire de Louis XIV, après la défaite de Ramillies : « Dieu a donc oublié ce que j'ai fait pour lui ! » Cette réflexion caractérise bien l'étroite conception du Prince sur la Divinité. Si le Roi observait les prescriptions de la Religion pour le culle et les pratiques extérieures avec la plus grande régularité, sa piété ne semblait pas aller plus loin. Le 31 janvier 1700, M""" de Maintenon écrivait à l'Archevêque de Paris, de Noailles : « Le Roi a de la

peine sur les trois jours gras que vous voulez retrancher aux mascarades et aux bals, mais il finit toujours par dire qu'il doit être soumis et vous laisser faire. Je crois qu'il faut accepter cette soumission, afin de l'accoutumer au bien, malgré qu'il en ait. Je lui dis que ces trois jours-là retrancheraient bien des péchés. La Religion est peu connue à la Cour, on veut l'accommoder à soi et non s'accommoder à elle. On en veut toutes les pratiques extérieures et non l'esprit. Le Roi ne manquera pas à une station ni à unealstinence, mais il ne comprend pas qu'il faille s'humilier et prendre l'esprit d'une vraie pénitence. »

De son côté, le Clergé semblait montrer moins de respect pour les choses de la Religion que pour le Prince lui-même. Cela nous semble bien résulter d'une lettre écrite par M"'^ de Sévigné, en 1674, oii l'on trouve ce passage significatif (T. lll-p. 380) : « L'abbé de Valbelle (Aumônier du Roi) m'a conté qu'hier Sa Majesté, à la messe, leur donna un imprimé qu'en riant un inconnu a répandue Saint-Germain, où la Noblesse prie le Roi de réformer l'immodestie de son Clergé, qui, devant qu'il entre à la Chapelle, cause et parle haut et ne regarde pas l'autel, qu'il leur ordonne d'être, au moins, quand il n'y a que Dieu dans la Chapelle, comme quand le Roi y est entré. Cette requête est extrêmement bien faite : les prélats en sont en furie, surtout quelques-uns qui prenaient ce temps pour parler de bas en haut aux musiciens, au grand scandale de l'Eglise gallicane. »

Le Roi et le Catholicisme.

Scherer (Etudes sur la littérature contemporaine, T. VIII-p. 97) montre, de la façon la plus claire, la nature des sentiments religieux du Roi et leur portée exacte, en rappelant ce fait qu'en 1680, Chavigny, catholique ardent, ambassadeur du Roi à Genève, ayant eu des difficultés sur le Culte catholique avec les Genevois, fut blâmé et rappelé par Louis XIV. Le Roi voulait être le maître absolu dans son Royaume, mais il respectait la liberté de ses voisins en matière religieuse. Les droits du pouvoir royal préoccupaient plus Louis XIV que le danger de l'hérésie, même en France. Scherer ajoute : « Les Protestants français lui étaient moins odieux comme rebelles à la vérité chrétienne que comme relelles à son autorité. Ils étaient ses sujets, pensait-il, et, par conséquent, devaient être de la même religion que lui. Persévérer dans leur erreur, après avoir été avertis de la volonté de leur Souverain, c'était un acte de désobéissance, de révolte. La preuve que telle devait être en effet la manière de voir de Louis XIV, nous est fournie par sa conduite à l'égard des catholiques d'Angleterre. Le Pape lui ayant exprimé le désir qu'il intervînt auprès de Charles II, pour faire lever la défense de célébrer la messe, le Roi s'en excusa, déclarant qu'il était très fâché de ne pouvoir rien en faveur des sujets du Roi de la Grande-Rretagne, auxquels ce Prince est maître d'imposer les lois qu'il lui plaît. » On trouve dans la Vie de Malherbe^ par Racan,

une pensée tout à fait identique : « il échappait quelque fois à Mallierbe de dire que la Religion des honnêtes gens était celle de leurs Princes. »

Louis XIV étendait à tous les Souverains le principe qu'il suivait lui-même, lorsqu'il écrivait au duc d'Estrées en lG8b, qu'il se tenait « pour le maître absolu de tous ses sujets tant ecclésiastiques que laïques et que personne, sans distinction, n'avait le droit de se mêler de ce qu'il jugeait à propos de leur ordonner. » Mais ce qui n'est pas moins remarquable, c'est que la forme du gouvernement n'entrait pour rien dans les vues du Roi à cet égard. Ce qui sert à Louis XIV de règle de conduite, c'est le respect de la souveraineté Royale ou Républicaine, peu importe, qui, pour lui, était un principe placé au-dessus de tout, y compris les prétentions de son Église. C'est parce qu'il voulait être maître absolu chez lui, qu'il se refusait à empêcher les autres de l'être aussi chez eux.

H-^nneurs et richesses des dignitaires de l'Eglise.

Louis XIV, à l'intérieur de son Royaume, appliquait aux gens d'Église comme aux autres, la sujétion des /Souverains auxquels l'Évangile même leur enjoint d*être soumis, comme il le déclare lui-même dans ses Mémoires.

Mais, en échange de cette soumission, il leur distribuait les faveurs, les honneurs et les richesses; nous en citerons quelques exemples.

Le Cardinal de La Trémoïlle était chargé des affaires du Roi à Rome; outre les rétributions attachées à cet emploi, il avait l'archevêché de Cambrai et cinq abbayes, dont deux fort grosses : Saint-Amand et Saint- Etienne de Caen.

Le Cardinal de Bouillon, grand Aumônier, touchait, en dehors de son traitement, les revenus des abbayes de Cluny, Saint-Ouen de Rouen, Saint-Waast d'Arras, Saint-Claude en Franche-Comté, Saint-Germain-des- Prés.

L'abbé de Soubise avait, à quarante ans, l'archevêché de Strasbourg et quatre cent mille livres de rente.

Le Cardinal de Furstenberg avait sept cent mille livres de rente. Il mourut ruiné par la femme de son neveu, la comtesse de La Marck, qui le menait à la baguette.

L'Assemblée de 16S2.

Plusieurs fois, Louis XIV trouva, dans le Clergé, l'appui qu'il réclamait contre les entreprises du Saint- Siège. Les difficultés avec Innocent XI, à l'époque de la Régale, amenèrent la réunion d'une Assemblée générale du Clergé qui vota, le 4G mars 1682, la célèbre Déclaration des quatre articles, dont l'enseignement fut ordonné dans les écoles. Un des buts de l'Assemblée était d^avancer l'œuvre de réunion des Protestants ù la foi catholique. Les quatre articles étaient une réponse aux attaques répandues contre le Saint-Siège. L'As-

— assemblée voulait, également, détromper les Gouvernements étrangers, prévenus contre iiome. Nous rapportons textuellement, à cause de son importance, cette Déclaration. Elle reconnaît et proclame :

1° Que saint Pierre et ses successeurs, vicaires de Jésus-Christ, et que toute TEglise même, n'orît reçu puissance de Dieu ([ue sur les choses spirituelles et qui concernent le salut et non point sur les choses temporelles et civiles, Jésus-Christ nous apprenant, lui-même, que son Royaume n'est point de ce monde et, en un autre endroit, qu'il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ; qu'aussi, ce précepte de l'apôtre saint Paul ne peut en rien être altéré ou ébranlé : « que toute personne soit soumise aux Puissances supérieures, car il n'y a point de Puissance qui ne vienne de Dieu et c'est lui qui ordonne celles qui sont sur la terre; celui donc qui s'oppose aux Puissances résiste à l'ordre de Dieu ». — Que les Rois et les Souverains ne sont soumis à aucune puissance ecclésiastique, par l'ordre de Dieu, dans les choses temporelles, qu'ils ne peuvent être déposés, ni directement, ni indirectement, par l'autorité du chef de l'Eglise, que leurs sujets ne peuvent être dispensés de la soumission et de l'obéissance qu'ils leur doivent, ou absous du serment de fidélité, et que cette doctrine nécessaire pour la tranquillité publique et non moins avantageuse à l'Eglise qu'à l'État, doit être inviolablement suivie comme conforme à la parole de Dieu, à la tradition des saints Pères et à l'exemple des Saints.

» 2° Que la plénitude de puissance que le Saint- Siège apostolique et les successeurs de Saint Pierre, vicaires de Jésus-Christ, ont sur les choses spirituelles est telle que les Décrets du Saint Concile œcuménique de Constance, dans les sessions IV et V, approuvés par le Saint-Siège apostolique, confirmés par la pratique de toute l'Eglise et des Pontifes romains et observés religieusement dans tous les temps par l'Eglise Gallicane, demeurent dans toute leur force et vertu, et que l'Eglise de France n'approuve pas l'opinion de ceux qui donnent atteinte à ces Décrets ou qui les affaiblissent, en disant que leur autorité n'est pas bien établie, qu'ils ne sont point affranchis, ou qu'ils ne regardent que les temps de schisme.

» 3° Qu'ainsi l'usage de la Puissance apostolique doit être réglé, suivant les Canons faits par l'esprit de Dieu, et consacrés par le respect général; que les règles, les nouvelles Constitutions reçues dans le Royaume doivent être maintenues et les bornes, posées par nos pères, demeurer inébranlables; qu'il est même de la grandeur du Saint-Siège apostolique que les lois et coutumes établies du consentement de ce Siège respectable et des Eglises subsistent invariablement.

» 4° Que, quoique le Pape ait la principale part dans les questions de foi et que ses Décrets regardent toutes les Eglises et chaque Eglise en particulier, son jugement n'est cependant pas irréformable, à moins que le consentement de l'Eglise n'intervienne.

Nous avons arrêté d'envoyer à toutes les Eglises de

France et aux Evêques qui y président par Tautorité du Saint-Esprit, ces maximes que nous avons reçues de nos pères, afin que nous disions tous la même chose, que nous soyons tous dans les mêmes sentiments et que nous suivions tous la même doctrine. »

Cette Déclaration fut suivie d'un édit du Roi portant ce qui suit :

« Le Roi entend, par cet édit, soumettre le Clergé à la déclaration des quatre articles. Il exige qu'elle soit désormais enseignée partout dans les collèges et dans les séminaires. Les noms des professeurs chargés de cet enseignement, avec l'indication des cours qu'ils professent, seront soumis, tous les ans, aux Procureurs généraux. Nul ne pourra être reçu licencié ni docteur en théologie, s'il n'a soutenu cette doctrine dans l'une de ses thèses. »

Du jour où parut la Déclaration des quatre articles, Innocent XI refusa systématiquement l'institution catholique à tous les membres du Clergé qui avaient pris part à cette manifestation. L'affaire des franchises, en 1687, accrut l'irritation des esprits, et faillit provoquer une rupture définitive avec Rome.

Ale.xandre VIII persista à refuser les bulles. Par sa Constitution Inter miiïtiplices, il déclara nuls tous les actes du Clergé de France et ses articles sur la puissance ecclésiastique.

Soumission de Louis XIV.

Innocent XII exigea la rétractation des Evoques et du Roi, qui écrivit^ le 14 septembre 1693, au Pape ce qui suit :

« Très Saint-Père, j'ai toujours espéré de l'exaltation de Votre Sainteté au Pontificat pour des avantages de notre Religion. J'en éprouve maintenant les effets avec bien de la joie, de ce que Votre Béatitude fait de grand et d'avantageux pour le bien de l'un et de l'autre. Cela redouble mon respect filial envers Votre Sainteté, et, comme je cherche à le lui faire connaître par les plus fortes preuves que j'en puis donner, je suis bien aise aussi de faire savoir à Votre Sainteté que j'ai donné les ordres nécessaires, afin que les choses contenues dans mon Edit du 22 mars 1682, touchant les déclarations faites par le Clergé de France, à quoi les conjonctures passées m'avaient obligé, ne soient pas observées, désirant seulement que Votre Sainteté ait confiance dans mes sentiments, mais aussi que tout le monde connaisse, par une marque particulière, la vénération que j'ai pour vos grandes et saintes qualités. Je ne doute pas que Votre Béatitude n'y réponde par toutes les preuves et démonstrations envers moi de son affection paternelle et je prie Dieu qu'il conserve Voire Sainteté plusieurs années et aussi heureuses que le souhaite. Très Saint-Père, votre dévot fils. — Louis. »

Cette lettre constatait la défaite de Louis XIV; d'ailleurs aucune prescription de ce Souverain n'avait été plus mal exécutée que l'édit ordonnant d'enseigner les quatre articles.

Voltaire, en parlant de l'Assemblée de 1682, écrit : « L'Assemblée déclare au Pape qu'il vaut mieux sacrifier quelque chose de ses droits que de troubler la paix. Le Roi, l'Eglise gallicane, les Parlements furent contents. Le Pape fut inflexible. A la mort d'Innocent XI, en 1689, il y avait, en France, dix-neuf diocèses dépourvus d'évêques. Ces prélats n'en touchaient pas moins leurs revenus, mais ils n'osaient se faire sacrer. L'idée de créer un Patriarche se renouvela.

» Les Libertés de l'Église gallicane, ajoute Voltaire, sont mal nommées. Ce mot de liberté suppose l'assujettissement; des libertés, des privilèges sont des exemptions de la servitude générale. Il fallait dire : les droits et non les libertés; ces droits sont ceux de toutes les anciennes Eglises. »

Les Confesseurs.

Voltaire dit que les Jésuites étaient en possession de donner un confesseur au Roi, comme à presque tous les Princes catholiques. Cette prérogative était le fait de leur Institut pour lequel ils renonçaient aux dignités ecclésiastiques. Ce que leur fondateur établit par humilité devint un principe de grandeur.

Saint-Simon, à son tour, donne sur les Confesseurs des Princes et de la Cour les détails les plus intéressants.

(IV-232) (1705). — Rien ne pouvait distraire M"'° de Maintenon de la maladie anti-janséniste. Sa nièce, M""" de Caylus, retournée à Dieu, se met entre les mains du Père de La Tour, de l'Oratoire, qui passait pour un Janséniste haï de Saint-Sulpice et des Jésuites...; elle est forcée de quitter ce confesseur et d'en prendre un au gré de M""" de Maintenon et du Roi ; elle redevint ce qu'elle avait été; elle renoua, avec le duc de Villeroy, les relations anciennes, qui l'avaient fait autrefois élois-ner de la Cour.

(IV-258). — Saint-Simon relève la cruelle gêne imposée par le Roi, pour le choix des Confesseurs. Monseigneur (le grand Dauphin) avait le même confesseur que le Roi ; ses enfants ne pouvaient en avoir d'autres que des Jésuites. Il fallait communier en public cinq fois par an, comme le Roi. Après avoir choisi d'abord un religieux d'un autre Ordre, la duchesse de Bourgogne se vit forcée d'accepter pour confesseur le Père de La Rue, un des plus gros bonnets des Jésuites.

Puissance des Jésuites.

(VI-238). — Maréchal, le chirurgien du Roi, nous a raconté, écrit Saint-Simon, que le Roi avait reçu du

Père de La Chaise, l'avis suivant, souvent répété par Louis XIV, après la mort de son confesseur : « Que son attachement à la personne et à la conservation du Roi l'engageait à le conjurer de lui accorder ce qu'il demandait : prendre un autre jésuite pour confesseur ; que c'était une Compagnie très étendue, composée de bien des sortes de génies et d'esprits dont on ne pouvait répondre, qu'il ne fallait 'point mettre au désespoir et se mettre aussi dans 2m hasard dont lui-même ne pouvait répondre, et qu'un mauvais coup était bientôt fait et n'était pas sans exemple. »

Cette considération avait fait rappeler les Jésuites par Henri IV; Louis XIV voulait vivre et vivre en sûreté; il chargea les ducs de Beauvillier et de Chevreuse de lui chercher un confesseur Jésuite.

Résistance des Princes.

(X-132) (1714). — A leurs derniers moments, les Princesses ne conservaient pas toujours pour confesseur le Jésuite qu'on leur avait imposé. La duchesse de Bourgogne avait refusé le sien. Quand sa sœur, la Reine d'Espagne, mourut, elle fit comme elle; lorsqu'il fut question des derniers sacrements et de penser tout de bon à la mort, elle remercia son confesseur Jésuite et prit un Dominicain.

La dévotion de Madame de Maintenon.

(XlI-138). — Saint-Simon nous apprend que M"* de Maintenon vit, avec peine, le Père de La Chaise indé-

pendant d'elle. Elle fut dirigée d'abord par Godet, évêque de Chartres, puis par La Chétardie, curé de Saint-Sulpice. Elle fit épouser au roi sa querelle contre Fénelon....

Bissy (XII-146), qui l'excita dans ses desseins contre les adversaires de la Bulle Unigenitus, eut toute sa faveur. Elle se crut la prophétesse qui sauvait le peuple de Dieu de l'erreur, de la révolte, de l'impiété. Le Père Tellier et Bissy comptaient avec elle pour la distribution des bénéfices. Elle voulait gouverner l'Église, comme elle gouvernait l'État depuis si longtemps.

Abaissement du Clergé. — Pénitence du Roi.

Saint-Simon rappelle les lettres de cachet, les persécutions dirigées contre ceux qui refusaient d'accepter la Coiistitutioii Unigenitus. « C'était le renouvellement delà conduite barbare tenue avec les Huguenots. InépidsaUe -pot au noir pour barbouiller qui on voulait. Ce fut la perte de l'Episcopat, rempli par Godet de cuistres de séminaires et achevé par le Père Tellier, qui le vendit à découvert, pour ses desseins. L'Église de France était abattue sous le joug de l'Empire romain, lequel par différentes routes avait déjà écrasé toutes les autres. »

(XII-165). — Saint-Simon dit que le Roi faisait pénitence aux dépens d'autrui, qu'il n'avait qu'un attache-

ment pharisaïque à l'extérieur de la loi et à Técorce de la Religion.

(VII-137) (1709). — Le Roi ne sachant pas la Religion, s'était flatté, toute sa vie, de faire 'pénitence sur le dos d'autnd et se repaissait de le faire sur celui des huguenots et des jansénistes, qu'il croyait peu différents et presque également hérétiques.

Le Clergé avait été détruit de longue main et en dernier lieu par Godet, évoque de Chartres, qui avait farci l'épiscopat d'ignorants, de gens inconnus et de bas lieu qui tenaient h Pape une Divinité ei qui avaient horreur des maximes de l'Eglise Gallicane.

Communion du Roi.

(V-324) (1707). — Ce n'étaient pas les bals, les entrées, les chasses, et autres actes de la vie du Roi qui excitaient seuls l'ambition des courtisans; il en était de même des cérémonies religieuses et en particulier de la communion du Roi. M. le Duc se vit seul à la communion du Roi sans qu'aucun duc fut averti. Saint-Simon l'apprit à Forges; il se plaignit, mais )a mollesse et la misère des ducs n'osa branler. Saint-Simon écrivit à ce sujet au duc d'Orléans qui était alors en Espagne. Ce Prince en parla, à son retour, au Roi, qui s'excusa en disant que les ducs ne s'étaient pas présentés. Piqué, Saint-Simon se retira à La Ferlé. Sa femme le décida à aller à Fontainebleau; Louis XIV lui fit une

Jionnêteté, mais Saint-Simon n'alla plus à la communion du Roi.

Ce passage est significatif en ce qui concerne la vanité des grands seigneurs; elle s'appliquait même aux cérémonies les plus saintes de la Religion.

Prélats célèbres.

Nous allons retracer sommairement la vie et les opinions des principaux prélats peints par Saint-Simon. Nous rapprocherons de ses Mémoires ce que d'autres auteurs nous ont rapporté des personnages les plus connus de l'Église, au xvii® siècle.

Bossuet.

Bossuet est le premier de tous par sa science théologique, par l'élévation de sa pensée, par l'éclat incomparable de son éloquence, par le nombre et la valeur des ouvrages religieux qu'il nous a laissés. L'admiration que son génie a imposée à ses contemporains, comme à nous-mêmes, n'a fait que s'accroître.

Jugement de Doudan sur Bossuet.

Le judicieux et délicat Doudan l'apprécie dans ces termes : « Je me figure que peu de gens entendent Bossuet. On s'attache au fond des idées, mais elles importent peu en comparaison de cette imagination qui

laisse derrière tous les poètes pour la gravité et l'éclat surnaturel. C'est la plus grande voix que vous ayez entendue, depuis qu'il y a des hommes, une voix qui s'entendait au milieu des forêts et qui faisait rêver aux choses éternelles. On dit que le lion fait un effet de ce genre quand, se promenant lentement, il rugit dans la nuit et que les Arabes en tremblent sous leurs tentes à dix lieues à la ronde. »

Opinion de Saint-Evremond.

Saint-Evremond, esprit fort indépendant, rendait également justice à l'orateur chrétien. En 1681, il écrivait à Justel, célèbre canoniste protestant : « La religion catholique vous sera montrée par Tévêque de Condom, dégagée des inspirations étrangères, réglée avec autant de sagesse que de piété par nos lois, maintenue avec fermeté par les Parlements. Si vous craignez la puissance du Pape, les Libertés de l'Eglise gallicane vous mettront à couvert. Le Pape ne sera ni infaillible ni arbitre souverain de votre foi, il ne disposera pas des Etats des Princes. »

Il faut remarquer que cette lettre était envoyée à la veille de l'assemblée du Clergé de 1682, dont elle indique bien l'esprit et les intentions.

Sentiment de Voltaire.

Voltaire, parlant de Bossuet, nous assure qu'on a prétendu que ce grand homme avait des sentiments philo"

sophiqiies différents de sa théologie, à peu près comme un savant magistrat qui, jugeant suivant la lettre de la loi, s'élèverait quelquefois au-dessus d'elle par son génie.

Nous avons de la peine à le croire. Bossuet était de son temps; il n'a jamais cessé de proclamer le droit divin des Rois et de poursuivre, dans ses conséquences les plus regrettables, à notre avis, l'application de ce principe.

Approbation par Bossuet de la contrainte contre les hérétiques.

Il écrivait, en 1700, à M. deBasville, l'implacable intendant du Languedoc : « Je déclare que j'ai toujours été et que je suis encore du sentiment que les Princes peuvent contraindre, par la. loi péiialc, tous les hérétiques à se conformer à la profession et aux pratiques de l'Eglise catholique; que cette pratique doit passer pour constante dans l'P^glise qui, non seulement a suivi, mais encore (lemandé de semUahles ordonnances des Princes... Assurément je pousse au plus loin la doctrine des contraintes, sauf à se régler, dans l'exécution, dans des tempéraments de prudence. »

Bossuet et Madame de Montespan.

Si Bossuet essaya de détourner le Roi de ses relations adultères avec M*"** de Montespan, il faut reconnaître que ses tentatives ne furent ni habiles, ni cou-

ronnées d'un prompt succès. M"" de Maintenon, ellemême, écrivait à ce sujet, en lG7o, à la comtesse de Saint-Géran : « ]\Ionseigneur de Condom a beaucoup d'esprit, il est regrettable qu'il n'ait pas Tesprit de la Cour. » Elle le représente comme ayant joué un rôle de dupe dans l'affaire de M'"" de Montespan ; ce prélat, en effet, raccommoda, malgré lui, Louis XIV et sa maîtresse, au lieu de les séparer, comme il le voulait.

M""" de Sévigné, le 3 juin 1673, égaie sa fille sur la conformité si plaisante entre les conseils de M. de Condom et ceux des affidés de M""" do Montespan, et sur cet accord étrange des intérêts de la politique de M""® de Montespan avec le Christianisme.

Bossuet et les Jansénistes.

Bossuet combattit surtout les partisans du Quiétisme et les Protestants; il n'eut pas pour les Jansénistes ces haines féroces que montrèrent tant de ses contemporains. Il avait conservé, d'autre part, de la sympathie pour Port-Royal et quelques-uns de ses Solitaires; il paraît n'avoir jamais beaucoup aimé les Jésuites. Il était en rapports suivis avec l'abbé de la Trappe, Rancé, et quand ce Religieux eut achevé un traité JDe la Sainteté et des devoirs de la vie monastique, Bossuet, après l'avoir lu, écrivit, le 8 juillet 1682, à son auteur: « J'avoue qu'en sortant des relâchements honteux et des ordures des casuistes^ il me fallait consoler par les idées célestes de la vie des solitaires et des cénobites. »

Arnauld. «

On sait que les Solitaires de Port-Royal, Nicole surtout, combattirent énergiquement les Protestants. Sainte-Beuve (Port-Royal, IV-459), dit que c'est, dans le cours de cette controverse, que se formèrent de vrais liens de compagnons d'armes entre Bossuet et les principaux chefs Jansénistes. En réservant toujours le point dç la grâce, et en se gardant de rien céder à cet endroit, Bossuet professa, jusqu'au bout, la plus haute estime pour Arnauld et la plus grande considération pour Nicole.

Bossuet jugé par Spanheim.

Ezechiel Spanheim, envoyé extraordinaire de Brandebourg en France, nous a laissé une très intéressante Relation de la Cour en 1G90, publiée en 1882 par M. Scheffer. Spanheim était mal disposé contre Bossuet, à raison des attaques de ce Prélat contre les Protestants et son rôle dans les persécutions. Il reconnaît, cependant, que Bossuet s'était rendu recommandable à la Cour, « par le don de la prédication, par la régularité de sa vie et de ses mœurs, et par l'ardeur d'un zèle, qu'il faisait paraître, à reprendre hardiment les vices de la Cour et des courtisans, sans distinction des personnes. Il ne se contenta pas de continuer à plaider ou à publier la doctrine de l'Église

romaine par ses écrits, mais il eut, même, la complaisance ou la hassesse d'y nier ou déguiser hautement des faits aussi notoires et palpables que ceux des traitements cruels et des larbaries qu'on employa pour opérer des conversions. Il prétend au chapeau de Cardinal, ajoute Spanheim; comme il a paru indépendant des Jésuites, plus attachée l'archevêque de Reims qu'à celui de Paris, dans la prévention même de n'être ^Jas ennemi des Jansénistes, on ne peut pas répondre si ces considérations n'apporteront pas quelque obstacle à sa promotion ou ne contribueront pas au moins à la retarder. On ne peut lui refuser l'éloge d'une vie et d'une conduite plus réglées et plus ecclésiastiques, et aussi, d'une réputation plus établie du côté des mœurs que celles de quelques archevêques et Cardinaux. »

On sait que Bossuet ne fut pas nommé Cardinal, sans doute à cause de son rôle en 1682. « Quel besoin a Trophime d'être Cardinal? » écrivait, à ce propos, La Bruyère. En 1702, Bossuet manqua l'ordre du Saint- Esprit.

Il avait été d'ailleurs comblé des faveurs royales ; il n'avait pas moins de quatre-vingt mille francs de rente.

Saint-Simon et Bossuet.

Saint-Simon (1-276) dit que Bossuet était, en 1695, le dictateur de l'épiscopat et de la doctrine. Il en parle toujours avec respect. Quand il annonce la mort de l'illustre prélat, en 1704 (IV-73), il écrit « qu'il est tou-

jours à regretter et qu'il le fut universellement; ses grands travaux faisaient encore honte, dans cette vieillesse si avancée, à Tàge moyen et robuste des Évoques, des docteurs et des savants les plus instruits et les plus laborieux. »

Nous citerons deux passages des Mémoires de Saint- Simon, où revient encore le nom de Bossuet :

Xll-li2. — Louis XIV consulta le célèbre Bossuet et Fénelon, qui dissuadèrent le Boi de déclarer son mariage avec M""® de Maintenon et firent manquer le coup pour toujours. Bossuet échappa à la disgrâce, que M"'" de Maintenon n'entreprit même pas, pour plusieurs raisons. Godet, qui la possédait absolument, avait besoin de la plume et du grand nom de Bossuet, pour pousser Fénelon à bout. Bossuet tenait au Boi par l'habitude et l'estime et pour être entré, en évèquo des premiers temps, dans la confiance la plus intime du Boi et la plus secrète, dans le temps de ses désordres. C'était un homme dont l'honneur, la vertu, la droiture était aussi inséparable que la science et la vaste érudition. Sa place de précepteur de Monseigneur l'avait familiarisé avec le Boi, qui s'était adressé plusieurs fois à lui, dans les scrupules de sa vie. Bossuet lui avait souvent parlé là-dessus, avec une liberté digne des premiers siècles et des premiers évoques de l'Église. Il avait interrompu le cours du désordre plus d'une fois : il avait osé poursuivre le Boi, qui lui avait échappé. Il fit, à la fin, cesser tout mauvais commerce, et il acheva de couronner cette grande œuvre par les derniers coups

qui chassèrent pour toujours M*"" de Montespan de la Cour.

(1-412) (1697). — Le Cardinal de Bouillon était intimement lié avec Fénelon; s'il dédaignait Tévêque de Chartres, Godet, et le regardait comme un cuistre violet, malgré le crédit qu'il commençait à prendre sur Louis XIV, il n'aimait guère plus Bossuet. « Le savoir éminent de M. de Meaux, dit Saint-Simon, l'autorité qu'il avait acquise sur tout le Clergé et dans toutes les écoles, sesprivances avec le Roi, sa considération, son estime et sa réputation au dedans et au dehors, tout cela piquait l'émulation et l'orgueil du Cardinal et lui donnait un désir extrême de lui voir tomber une flétrissure (dans l'affaire de Fénelon, à Rome). »

Les Jésuites haïssaient M, de Meaux, parce qu'il ne favorisait ni leurs doctrines, ni leur morale, que son crédit les contenait et que son savoir et sa réputation les accablaient.

Le Cardinal de Bouillon.

Le Cardinal de Bouillon a été peint par Saint-Simon sous les couleurs les plus noires; il porta le poids de toute l'aversion que le duc et pair ressentit toujours pour la maison de Bouillon.

Sa vie.

Emmanuel-Théodore de La Tour d'Auvergne, depuis Cardinal de Bouillon, vécut de 1644 à 1715. Il prit

d'abord le titre d'Abbé-Duc d'Albret; il fut élu Chanoine de Liège en 16u8 et Cardinal à vingt-cinq ans. Il devint Aumônier du Roi, Commandeur de l'Ordre du Saint-Esprit. Il était le neveu de Turenne. Son père, Frédéric-Maurice duc de Bouillon, qui avait pour oncle le Prince d'Orange, combattit tantôt sous nos drapeaux, tantôt avec les Espagnols^ nos ennemis; il fut mêlé aux troubles de la Fronie; il avait été compromis dans la conspiration de Cinq-Mars; enfin, il finit par faire sa paix avec le Roi. Né dans la religion protestante, il avait abjuré le Calvinisme en 1644. Il avait cédé au Roi la principauté de Sedan et Raucourt en 1651, et il avait reçu en échange le Duché-pairie d'Albret, le Duché-pairie de Château-Thierry, les comtés d'Evreux, d'Auvergne, etc. Il conservait le duché de Bouillon,

Le Cardinal de Bouillon, son fils, avait un orgueil excessif; quoique comblé d'honneurs et de richesses, il ne connaissait aucune borne à son ambition pour accroître sa fortune et agrandir encore sa maison.

Il possédait un grand nombre d'abbayes, notamment, depuis 1683, la fameuse abbaye de Cluny. Il acheta de Monsieur, frère de Louis XIV, le Dauphiné d'Auvergne, pour que son neveu pût porter le titre de Dauphin d'Auvergne, mais celte demande, si singulière, fut repoussée par Louis XIV. Le Cardinal en témoigna une grande irritation; il osa brusquer, dans cette occasion, Louis XIV et Louvois qui ne le lui pardonnèrent pas. Le Cardinal eut Timprudenco d'écrire une lettre,

contenant une satire violente du gouvernement; cette pièce, tombée entre les mains de Louvois, fut communiquée au Roi et son auteur tomba en disgrâce.

En 1698, il fut envoyé à Rome, comme ambassadeur; il avait reçu de Louis XIV des instructions formelles pour obtenir la condamnation des Maximes des Saints, de Fénelon. Le cardinal de Rouillon, lié d'amitié avec l'archevêque de Cambrai, n'obéit pas aux ordres qui lui avaient été donnés; il souleva toutes sortes de difficultés et de retards, et, enfin, il prit nettement la défense de son ami, malgré la volonté royale. Rappelé en France, il refusa de quitter Rome; il y demeura, pour devenir d'abord doyen du Sacré Collège, puis pour prendre part à l'élection d'un pape nouveau : Clément XL

Louis XIV avait voulu faire nommer, en 1700, un coadjuteur, avec succession future, au cardinal de Furstenberg, évèque de Strasbourg. Le cardinal de Bouillon avait été chargé de solliciter un Bref d'éligibilité pour l'abbé de Soubise, mais lui-même désirait faire donner ce poste à son neveu, l'abbé d'Auvergne; il fit retarder le choix du coadjuteur, agit contrairement aux ordres de Louis XIV, sans réussir d'ailleurs dans son dessein. Il continua à demeurer à Rome, malgré un nouvel ordre de retour en France. 11 lui fut enjoint de donner sa démission de Grand Aumônier, de quitter le cordon bleu, de faire effacer de son palais les armes de France ; la confiscation de ses biens fut ordonnée, son temporel fut saisi. Malgré ces injonctions,

le Cardinal de Bouillon, se qualifiant encore de Grand Aumônier, ouvrit, en 1700, la Porte sainte de l'Église à Rome pendant le Jubilé de cette année. Enfin, il revint en France; il fut exilé de la Cour, et vécut dans ses abbayes, à Cluny, à Tournon, à Rouen. 11 erra ainsi, pendant huit ans, en France, sans pouvoir retrouver la faveur du Roi. Dans son fol orgueil, il avait fait composer par Baluze, en 1708, une histoire généalogique de la maison d'Auvergne, qui contenait sur ses aïeux et sur lui-même les inventions les plus fausses.

Pendant la guerre de la Succession d'Espagne, il ne craignit pas d'entretenir des correspondances secrètes avec nos ennemis : Marlborough, Galloway et d'autres. Son neveu, le prince d'Auvergne, avait déserté le drapeau français ; il combattait en Hollande dans les rangs des adversaires de Louis XIV. En 1710, le Cardinal de Bouillon suivit l'exemple de cette trahison, il passa à l'ennemi; il fut reçu avec éclat par le prince Eugène et par Marlborough; il osa officier à Tournai au Te Deum chanté pour la prise de Tournai sur les Français.

Il adressa au Rei une lettre pleine d'une hauteur méprisante et de sanglants reproches. Le Roi, indigné, lui fit intenter par le Parlement un procès en félonie. En 1710, les biens du Cardinal furent séquestrés; ses revenus, ses bénéfices furent saisis. Le Parlement le déclara de prise de corps. On le traita comme un sujet rebelle, issu de la maison de La Tour, originaire d'Auvergne, sans autre titre. La qualité de prince, indu-

ment prise par le cardinal, fut effacée sur tous les registres; les armoiries de la principauté de Bouillon furent détruites, à Saint-Denis, dans la chapelle de Turenne ; le mausolée que le rebelle avait fait élever dans son abbaye de Cluny, avec des inscriptions fastueuses et des armoiries composées à sa gloire et à celle des siens, fut, en vertu d'un arrêt du Parlement de Paris de 1711, dépouillé de tous ces ornements fictifs; les emblèmes furent anéantis, les titres effacés, le manteau d'hermine, les cordons et la houppe du chapeau de Cardinal, la Croix du Saint-Esprit, les écussons glorieux, tout ce qui portait les armes de Bouillon et d'Auvergne fut enlevé, avec les formes de la justice de cette époque.

Le neveu du Cardinal, le prince d'Auvergne, âgé de quarante ans, alors, mourut dans le camp ennemi, au moment où son oncle se flattait de le faire nommer stathoiider.

Le Cardinal de Bouillon succomba lui-même le 2 mars 1715, à Rome, où il s'était retiré.

Jugement de la Duchesse d'Orléans sur le Cardinal de Bouillon.

M"*® la duchesse d'Orléans écrit de lui, dans cette circonstance : « Le Cardinal de Bouillon est mort à Rome la semaine dernière. Ce n'est pas une grande perte, car il était faux comme le diable, foncièrement méchant et horriblement débauché; en un mot, il ne valait rien et c'est la meilleure oraison funèbre qu'on puisse en faire. »

Opinion de Spanheim.

Spanheim dépeint le Cardinal de Bouillon comme il suit : « Glorieux, ambitieux, peu estimé, fat. On attribue sa disgrâce à deux raisons : Tune trop de hauteur à trancher d'un air de Souverain dans ses discours et ses manières qui déplurent au Roi, l'autre la réputation d'être atteint d'un vice infâme, qui prenait pied parmi la première jeunesse de la Cour... Il a des qualités recommandables, soit du côté de l'esprit qu'il a assez vif et brillant, soit du côté du savoir, qui n'est pas commun dans les matières de théologie, qu'il a étudiées àjâ Sorbonne. »

Nous nous demandons si le Cardinal ne peut être justifié en partie de certains reproches qu'on lui a adressés. Ses actes politiques n'ont-ils pas eu vraiment quelque excuse, comme sa défense de Fénelon, sa résistance au choix de Soubise, son culte pour ses ancêtres, et même son départ de la PVance après les persécutions sans trêve dont il a été la victime par la volonté de Louis XIV, trop favorable pour lui au début de sa carrière, trop impitoyablement dur à son endroit, dans la dernière période de sa vie?

Portraits du Cardinal.

Le cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale possède un certain nombre de portraits du Cardinal de Bouillon. Il fut peint par Rigaud, en grand cos-

tume, ouvrant à Rome la Porte sainte, comme doyen du Sacré Collège. L'hôpital de Cluny montre encore un portrait du Cardinal, peint à un âge moins avancé. Les traits du modèle sont délicats, les yeux vifs, la physionomie agréable; on n'y aperçoit rien de la hauteur altière et orgueilleuse qu'on lui prête.

Le Cardinal de Bouillon d'après Saint-Simon.

Nous arrivons, à présent, à ce que Saint-Simon a dit de ce prélat.

(XI-9o). — L^éclat de M. de Turenne mit fort en avant M. de Bouillon dans la faveur du Roi. Saint- Simon rappelle la majesté des obsèques de Turenne où néanmoins le Roi défendit tout titre et toute qualité de Prince.

Le Cardinal de Bouillon croyait reculer quand il n'avançait pas. On a vu le personnage qu'il fit dans l'affaire et dans la condamnation du livre de Fénelon, qui commença sa disgrâce et la fureur avec laquelle il se conduisit en 1700, sur la coadjntorerie de Strasbourg qui l'acheva.

(VIII-55) (1710). — Il languissait d'ennui et de rage, dans son exil. Il eut un procès avec les moines réformés de Cluny, sur lesquels il voulait étendre sa juridiction et le perdit. Il s'enfuit à l'étranger, il fut bien reçu par le prince Eugène et par Marlborough.

Il écrivit alors à Louis XIV une lettre que Saint-Simon qualifie de folle. Le prélat se plaignait des souffrances inouies et injustes qui lui avaient été infligées, pendant plus de dix ans. Il envoyait au roi sa démission de sa charge de grand aumônier et de commandeur de Tordre du Saint-Esprit; il déclarait reprendre la liberté que sa naissance de prince étranger et sa dignité de cardinal-évèque, doyen du sacré collège, évêque d'Ostie, lui donnaient naturellement. Il signait sa lettre : « Votre très humble et très obéissant serviteur. »

Saint-Simon critique, justement, cette lettre insolente; il reproche au Cardinal, après avoir prêté serment au Roi, de Tavoir trahi à Rome. Il l'accuse, pour ajouter toute espèce d'insulte à sa lettre, d'y avoir joint un vieux cordon bleu sale avec sa croix du Saint-Esprit. L'auteur des Mémoires déclare enfin qu'en abdiquant la qualité de sujet du Roi, M. de Bouillon commettait le crime de lèse-majesté.

Il demeurait, quoiqu'il eût dit, gentilhomme Français de la province d'Auvergne, sous le nom de La Tour.

Il n'avait reçu, ainsi que sa famille, que des bienfaits du Roi, suivant Saint-Simon, qui fait remarquer que le Cardinal, en parlant dans sa lettre de son respect pour la majesté royale, avertissait ainsi le Roi de ne pas prendre ce respect pour sa personne.

Le temporel du Cardinal de Bouillon fut saisi, à la suite de cette lettre; Louis XIV ordonna au Parlement de lui faire un procès de félonie.

Le Roi écrivit au Cardinal de La TrémoïUe, chargé de ses affaires à Rome, afin qu'il rendît compte au Pape de ces événements. Le Roi rappela qu'il avait laissé à M. de Bouillon la jouissance de ses revenus, qu'il lui avait permis de changer de séjour et d'aller où il voudrait, excepté à Paris. Le Cardinal s'était rendu cependant à l'armée des ennemis de la France. Louis XIV annonçait les poursuites commencées contre le prélat, et il défendait à tous ses représentants d'avoir à Rome aucun commerce avec un sujet rebelle et se glorifiant de son crime.

Saint-Simon juge les termes de celte lettre trop faibles. Le Cardinal de Bouillon répondit au président de Maisons; il invoqua Timm^unité des Cardinaux; peu à peu, le 'procès tomha en faiblesse et s'exhala par une insensible transpiration.

(XI-94). Saint-Simon annonce la mort du Cardinal de Bouillon à Rome, en 1715, à l'âge de soixante et onze ans. Il était né en 1644, écrit-il; il porta les noms de Emmanuel-Théodore de La Tour-d'Auvergne; il fat d'abord abbé et duc d'Albret, puis chanoine de Liège; il devint Cardinal en 1669, et, deux ans après. Grand Aumônier. Neveu de Turenne, il fut pourvu de riches abbayes. Il réclama en vain, pour son neveu, le titre de Dauphin d'Auvergne; il écrivit contre le Roi une lettre satirique que Louvois découvrit et qui le fit disgracier. En 1698, il fut envoyé à Rome, comme ambassadeur de France; il devint le doyen du Sacré Col-

lège; il retarda par ses démarches, contraires aux ordres royaux, la condamnation des Maximes des saints de Fénelon; il fut rappelé en France, il refusa d'obéir. Ses biens furent saisis, il dut se retirer à l'abbaye de Tournon. Il fit publier, par Baluze, une histoire généalogique de la maison d'Auvergne, écrite en son honneur mais remplie de faussetés. En 1710, il quitta le Royaume, après s'être entendu avec l'étranger. Ses biens furent séquestrés, il fut condamné par contumace. Il finit par se retirer à Rome où il finit ses jours. La mort de son neveu, déserteur en Hollande, le dégoût de ses hauteurs, l'orgueilleux dérangement de ses manières tournèrent bientôt en mépris le grand accueil qu'il avait reçu aux Pays-Bas. A Rome, où il arriva en 1712, le Pape Clément XI ne put lui refuser des égards, pour la part qu'il avait eue à son exaltation et pour avoir été sacré de sa main.

On remarquera que cette nomination fut, en effet, en grande partie, l'œuvre du Cardinal de Bouillon. On peut la considérer comme une sorte de vengeance contre Louis XIV, car Clément XI fut souvent hostile à la France.

Saint-Simon (XI-98) prétend que le Cardinal de Bouillon imagina de garder sa calotte, en parlant au Pape; qu'il proposa aux Cardinaux cette innovation qu'ils désavouèrent et qu'il en mourut de rage, à la suite d'une scène publique.

Le Cardinal paraît avoir été trop maltraité par l'auteur des Mémoires. C'était un homme d'esprit, peu fait

pour rétat religieux, de mœurs relâchées, mais qui avait de brillantes qualités.

Saint-Simon le peint comme il suit : (Xl-lOi). — « C'était un homme fort maigre, brun, de grandeur ordinaire, de taille aisée et bien prise... La loiicherie de ses yeux^ qui était continuelle, faisait peur et lui donnait une physionomie hideuse... Il avait de l'esprit, mais confus, savait peu, il avait fort l'air elles manières du grand monde... On n'était 'pas moins importuné de son infatigalJe attention au rang qu'il prétendait jusqu'à la minutie (quelle réflexion plaisante dans la bouche de Saint-Simon!). Vendu corps et âme aux Jésuites..., son luxe fut continuel et prodigieux, en tout. Ses mœurs étaient infâmes et il ne s'en cachait pas; le Roi qui abhorra toujours ce vice, jusque dans son propre frère, le souffrit dans M. de Vendôme et dans le Cardinal de Bouillon, non seulement sans peine, mais il en fit longtemps ses favoris... Sa fabrication du Cartulaire de Brioude, pour se faire descendre des ducs d'Aquitaine, fut juridiquement prouvée...

« On peut dire de lui qu'il ne peut être surpassé en orgueil ({wo, par Lucifer auquel il sacrifia tout comme à sa seule divinité. »

Le Cardinal Gualterio. — Sa vie.

Le cardinal Gualterio (Philippe-Antoine), prélat italien, vécut de 1660 à 1728. Après avoir été vice-légat

d'Avignon, il fut chargé, en 1700, par Innocent XII de la nonciature de France. Il fut bien accueilli par Louis XIV el il se fit, par la distinction de son esprit et la modération de ses idées, de nombreux amis. Le pays était agité par les péripéties de la guerre de succession d'Espagne et par les luttes religieuses. Gualterio, sut tenir, au milieu de toutes ces difficultés, une conduite sage et habile qui lui créa, en France, une grande situation personnelle. En 1701, Clément XI lui donna l'évèché d'Imola, la légation a latere de Ravenne, des abbayes; en 1706 il fut créé Cardinal. Il ne quitta pas la France sans regret; il s'était lié avec ses savants, ses hommes de lettres, avec les hommes principaux de la Cour. Il emportait, avec lui, une riche collection de livres, de manuscrits, de médailles, d'objets d'art et d'instruments^ qui périrent en nier. De nouveaux trésors, qu'il avait réunis à Ravenne, furent détruits ou pillés par les Impériaux, dans les guerres qui suivirent son retour en Italie. A Rome, il fut du parti du Roi de France, dont il défendit toujours les intérêts. Plus tard il se décida à revenir en France; Louis XIV lui donna l'abbaye de Saint-Rémi de Reims. Il fut élu membre de l'Académie des Sciences et de celle des Inscriptions. Sous la Régence, il reçut l'abbaye de Saint-Victor de Paris, une des plus riches de France. Louis XV, devenu mnjour, lui donna le cordon de Commandeur du Saint-Esprit.

Amitié de Saint-Simon et de Gualterio.

Il se lia d'une grande amitié avec Saint-Simon, qui le visitait souvent quand il était en France, et qui ne cessait de correspondre avec lui, après son éloignement de notre pays. L'illustre écrivain en parle^, à diverses reprises, toujours avec éloge.

Portrait de Gualterio par Saint-Simon.

(11-288) (1700). — « Gualterio, homme de beaucoup d'esprit, s'était gouverné dans sa vice-légation d'Avignon de manière à se rendre agréable au Roi, dans la vue de la Nonciature, dont on ne sort point qu'avec le chapeau. Une liaison se fit entre Gualterio et moi et se tourna depuis en véritable estime et amitié de part et d'autre. »

(IV-300). « Il avait un esprit réglé, sensé, sage, prudent, mais gai et souple. Ce qu^il avait de plus recommandable, mais de 'plus singuliep pour un homme de son état, c'était la probité, la vérité, la fidélité et la candeur. » Saint-Simon l'accueillit, dans son intimité, sur la recommandation de M. de Mailly, archevêque d'Arles. Après son départ de France, Gualterio continua à entretenir avec Saint-Simon un commerce de lettres, toutes les semaines et toujours en chiffres. Il y avait plus de mille lettres de Saint-Simon que ce dernier fit brûler, à la mort de son correspondant; quelques-unes ont échappé à cette regrettable destruction.

Le Père de la Chaise. — Sa carrière.

Le Père François d'Aix de La Chaise, Jésuite, confesseur du Roi pendant plus de trente-quatre ans, naquit en 1624 au château d'Aix en Forez; il mourut en 1709. Docteur des collèges de Lyon, il devint principal de rOrdre des Jésuites. Il fut choisi comme confesseur du Roi, en 1674. Il fut mêlé, jusqu'à sa mort, à toutes les affaires ecclésiastiques du royaume. Son influence était considérable; elle dominait Tâme du Roi, pour les questions religieuses, à l'exclusion presque de toute autre. Le Roi le chargea de diverses négociations avec la Papauté, notamment de celle qui concernait la Régale. Le prélat ne paraît pas avoir essayé de mettre un terme aux désordres de la vie du Roi par des prescriptions rigoureuses, que sa robe aurait dû lui inspirer. Il combattait prudemment la puissance de M""* de Montespan; il fut au début moins défavorable à l'action de M™°de Maintenon sur le Roi. Il paraît, toutefois, qu'il fut opposé d'abord au mariage que le Roi contracta avec elle, et qu'il ne l'approuva qu'à la condition qu'il serait tenu secret. Cette réserve serait des plus blâmables, chez un ministre du culte, si elle a réellement été exprimée. Le Père de La Chaise apportait, dans la direction de la conscience du Roi, ces ménagements et ces tempéraments moraux qu'on a toujours attribués à la Compagnie de Jésus. Le Roi s'abandonnait à lui pour la distribution des feuilles des bénéfices que certains dignitaires de l'Église voyaient, avec re-

gret, placées dans ses mains. Le Père de La Chaise avait excité, à la Cour, des jalousies de toute sorte, chez les laïques comme chez les gens d'Église.

Madame de Maintenon et le Père de la Chaise.

M""" de Maintenon n'aimait pas le Père de La Chaise. Le31 janvier 1700, elle écrivait au Cardinal deNoailles : « Je vis Dimanche le Père Bourdaloue qui me témoigna la peine de la Compagnie (des Jésuites) sur ce que je paraissais ne pas Taimer, par l'éloignement qui est entre le Père de La Chaise et moi. Je répondis que ce n'était pas ma faute et que j'étais prête à faire toutes les avances avec lui. Je dois être dans ces sentiments et j'y suis, grâce à Dieu, mais je n'espère rien de ce cù té-là. »

M"° d'Aumale, de son côté, écrit dans ses Mémoires (T. I-p.250, édition Hanotaux) : « Le luxe du confesseur du Roi faisait ombrage à M"'" de Maintenon. Elle trouvait, dit-on, que son équipage et la vie douce et aisée qu'il menait, ne convenaient pas à la modestie d'un Religieux. On m'a ajouté que l'Archevêque et elle trouvaient qu'il ne conduisait pas le Roi, comme il le devait, qu'ils en gémissaient l'un avec l'autre et qu'ils tentèrent d'inspirer au Roi de prendre un autre confesseur. »

Goûts et habitudes du Père de la Chaise.

Le Père de La Chaise avait des goûts éclairés : il aimait les lettres, les arts ; il était amateur de médailles ;

en qualité de numismate, il avait été élu membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

Souvent, il se retirait dans la maison de plaisance des Jésuites, au nord-est de Paris, sur le mont Louis. Il fit embellir cette résidence; il y fit établir des collines, tracer des jardins. En 1808, TÉtat fit ouvrir dans l'ancienne propriété du Père do La Chaise le cimetière si connu, qui porte encore son nom.

Jugement de Spanheim.

Spanheim, malgré la différence de Religion, apprécie judicieusement le rôle du Père de La Chaise : « Il est Lyonnais de bonne et ancienne famille. Jusqu'à ce qu'il eût été élevé au poste de Confesseur du Roi, il avait fait paraître un esprit doux, traitable et modéré. On peut même dire que c'était là son caractère naturel, et dont son air et son extérieur pouvaient même donner quelque préjugé. Il n'avait ni le génie ni l'esprit fort élevés, ni beaucoup de science, ni le don de la prédication, ni enfin aucun talent éminent, qui lui attirât une considération particulière dans son Ordre... Il entra, sans peine, dans les engagements du Roi à détruire la Religion réformée dans son Royaume, d'autant plus qu'il pouvait mieux juger que tout autre de la forte prévention que Sa Majesté s'en était faite. »

Spanheim indique les engagements que le Père de La Chaise faisait prendre par ceux qui usaient de son crédit, sa correspondance dans le Royaume, ses dis-

tributions de récompenses et de dons, pour amener des conversions. Il lui impute une grande partie des violences exercées contre les Protestants. Il l'en juge d'autant plus responsable, qu'il avait plus de moyens en mains pour détourner ou adoucir les solutions ou les effets funestes de la volonté d'un Roi, qui n'était naturellement ni tyran, ni cruel, ni injuste. « La bonté apparente ou la douceur même du naturel n'est pas à l'épreuve de la prévention de l'esprit, des nîaxiaies de la Société des Jésuites, en particulier de sa haine et de sa malignité contre la Religion réformée et ceux qui en font profession, de son intérêt à les détruire et à en profiter, et enfin de la complaisance et des ménagements d'un confesseur jésuite et courtisan. »

Spanheim rappelle que, pour la collation des bénéfices, le Roi s'en rapportait souvent au P. de La Chaise et que ce privilège attirait chez lui une foule de clients ; qu'il leur donnait audience deux fois la semaine, dans la maison professe des Jésuites....

Comme le confesseur du Roi était curieux de médailles antiques et qu'il faisait profession de belles lettres, Spanheim le vit plusieurs fois pour cet objet ; il eut toujours à se louer de ses manières et de son honnêteté.

Saint-Simon. — Son portrait du Père de la Ciiaise.

Saint-Simon a tracé du Père de La Chaise le portrait suivant :

(VI-234). — François d'Aix de La Chaise mourut le

20 janvier 1709. Il était né en 1624, au château d'Aix en Forez; il étnit le petit-neveu du Père Colton, jésuite comme lui, et confesseur de Henri IV. Il devint le confesseur du Roi, en 1675. La fête dePâque lui causa plus d'wiefois des maladies de politique, pendant l'attachement du Roi pour M"^ de Montespan, une entre autres où il lui envoya le Père Deschamps en sa place, qui, bravement, refusa l'absolution au souverain.

Il était d'un esprit médiocre, mais d'un bon caractère, juste, droit, sensé, doux, mesuré.... Il avait de l'honneur, de la probité, de la bonté. Il était désintéressé en tout genre, quoique fort attaché à sa famille et se piquait de noblesse et il la favorisa en tout ce qu'il put... bonhomme et fort religieux, fort jésuite mais sans rage et sans servitude. Il ne voulut jamais pousser à la destruction de Port-Royal ni entrer en rien contre le Cardinal de Noailles... Il favorisa, tant qu'il put, l'archevêque de Cambrai et fut toujours fidèlement ami du Cardinal de Bouillon. Son indépendance de M™® de Maintenon fut toujours entière et sans commerce avec elle ; aussi le haïssait-elle, tant pour cette raison que pour son opposition à la déclaration de son mariage, mais sans jainais oser montrer les dents... Les infirmités et la décrépitude ne purent le délivrer do son poste, suivant son désir. Saint-Simon dit que, jusqu'à la fin, le Roi se fit aj^porter le cadavre et dépêcha avec lui les affaires accoutumées. Il était si bon, disait le Roi, que je le lui reprochais quelquefois et il me répondait : Ce n'est pas moi qui suis bon, c'est vous

qui êtes dur. Il avait toujours sur sa table le livre du Nouveau testament du Père QuesneJ, et, quand on s'étonnait, il répondait qu'il aimait le bon et le bien partout 011 il le rencontrait....

Saint-Simon se montre, on le voit, favorable au Père de La Chaise. Ce confesseur doit cependant être jugé plus sévèrement, si on tient compte de sa participation certaine à la Révocation de l'Editde Nantes et aux violences exercées contre les Quiétistes, les Jansénistes et les Protestants.

Le Cardinal de Noailles. — Sa vie.

Louis-Antoine de Noailles vécut de 1651 à 1729. 11 fut d'abord évêque de Châlons; en 1693 il devint archevêque de Paris, en 1700 Cardinal. Sainte-Beuve (V-284, Port-Royal) loue sa piété sincère et douce, la pureté de ses mœurs, ses manières dignes d'un homme de sa naissance. Il voulut être impartial, il mécontenta tout le monde. L'abbé d'Etemare, Janséniste du xviii° siècle, disait que c'était un homme opiniâtre, point faible comme on le disait, mais un homme ferme dans un parti faible. Les Jansénistes mirent un instant leurs espérances en lui, mais ils furent peu à peu détrompés. Fénelon disait qu'il avait le cœur faible et mou.

Le Cardinal, accusé plus d'une fois de Jansénisme, se défendit d'être le fauteur de cette doctrine et déclara qu'il avait un grand éloignement pour elle. Il voulut, en vain, se placer en médiateur entre Bossuet et Fénelon, dans leurs querelles religieuses. Il finit par écrire

contre Fcnelon. Il approuva, puis il finit par condamner les propositions contenues dans Les Réflexmis morales du Père Quesnel. C'était un prélat libéral : il faisait des dons nombreux aux pauvres; il fit fondre, en 1709, toute son argenterie pour les soulager dans la misère générale.

On lui doit des embellissements importants à TEglise de Notre-Dame de Paris.

Après bien des discussions et des luttes, il finit par signer, en 1728, Tapprobalion de la bulle UnigeniUis, si longtemps repoussée par lui-même.

Sa nomination comme archevêque de Paris avait été bien accueillie à l'origine.

Le Père Quesnel, dont M. de Noailles, alors évêque de Châlons, avait approuvé à cette époque le livre sur les Réflexions morales, écrivait, le 26 août 1695, à du Vaucel : « L'évêque de Chàlons-sur-Marne est nommé archevêque de Paris, le Roi Ta fait motu proprio et l'on croit que le père confesseur ne Ta su que le coup fait... Le prélat n'a pas demandé, encore moins brigué cet archevêché. Il refusa trois fois ce poste au Roi, qui lui dit qu'il ne se rendait point et ne se lasserait point de le lui offrir, qu'il le préférait à tous les autres, parce qu'il le croyait le plus homme de bien. Je ne voudrais point qu'on le vantât tant. » Le 16 septembre 169u, le Père Quesnel écrivait encore au même personnage : « Vous savez le successeur de M. de Paris, on ne pouvait pas, ce me semble, mieux tomber pour la piété et la droiture. De dire s'il aura part aux affaires gêné-

raies de l'Eglise, ni s'il aura toutes les qualités de tête nécessaires pour les reprendre par le fondement et les remettre sur un bon pied, c'est ce que je ne sais pas. »

Le nouvel archevêque se trouva aux prises avec les plus grandes difficultés, soit à l'intérieur du Royaume, soit dans ses rapports avec le Saint-Siège. Nous nous bornerons ici à indiquer les faits les plus caractéristiques de la vie du Cardinal de Noailles.

Quand le Pape eut publié la Bulle Vmeam domini, l'Assemblée du Clergé, en 1705, opposa certaines restrictions à l'enregistrement de cette Bulle en France. Le cardinal Fabroni, auteur de la Bulle, déclara qu'on trouverait, dans les Réflexions morales du Père Quesneï, de quoi punir le cardinal de Noailles de cette résistance. La condamnation de cet ouvrage, qui fut prononcée plus tard, parut être une vengeance contre ce prélat.

Quand elle eut lieu, en 1708, le cardinal de Noailles s'en plaignit au Roi ; il déclara que c'était un affront qu'on lui faisait et qu'on flétrissait son approbation, pour le punir de ce qu'il avait soutenu les intérêts de Sa Majesté, en renouvelant les quatre articles de l'Église Gallicane à l'Assemblée du clergé.

Le cardinal écrivait au Roi : « Quand ceux qui me tourmentent depuis si longtemps (les Jésuites) voudront me laisser en repos et se tenir à leur place, tout ira bien. »

Il ne craignit pas de proclamer que la conscience du

Roi n'était pas en bonnes mains, que les Jésuites faisaient mauvais usage de leur crédit. Il ajoutait : « Il faut se livrer absolument à eux pour être à l'abri de leurs mauvais offices et l'on peut dire, sans exagération, qu'il y a chez eux une boutique ouverte de simonie. » (V. la Correspondance du Père Quesnel publiée par M""" Albert Leroy, Perrin, 1900.)

Fénelon attaqua, à plusieurs reprises, l'archevêque de Paris. Celui-ci ne l'aimait pas, et quand l'archevêque de Cambrai eut composé un mandement pour demander l'acceptation de la bulle Unigenitus, ie Cardinal de Noailles le jugea en ces termes : « Cela lui ressemble parfaitement : il y a du roman dans tous ses ouvrages, l'illusion et le sophisme y régnent partout. »

A la fin, le Cardinal de Noailles, par la faiblesse de son caractère et les variations de ses opinions et de ses actes, avait déconcerté même ses amis.

Reproches formulés contre le Cardinal de Noailles.

On l'appelait notre reculante Eminence. Grécourt (poésie sur la Constitution Unigenitus), publia ces vers satiriques contre lui :

Et Noailles jusqu'au bout

Sera semblable à la pendule

Qui vient, qui revient, qui recule.

Le cardinal de Janson disait : « M. de Noailles sera un chef de parti, mais ce sera sans le vouloir ni le savoir. »

L'abbé Legendre, ancien secrétaire de Tarchevêque Harlay de Chanvalon et adversaire ardent de son successeur, traite encore plus mal, dans ses Mémoires, le cardinal de Noailles : « C'était un petit esprit, inégal, tracassier, pointillant et barguignant en tout, aimant à ruser, disant oui et non, sottement orgueilleux, puérilement vindicatif. Il se présentait mal; son air béat et indolent, ses cheveux plats, son ton de voix languissant et niais ne donnaient pas de lui une grande idée, en l'abordant. Ayant été évêque à cause du nom qu'il portait, un des plus petits troupeaux était tout ce qu'il lui fallait. »

Le luxe du Cardinal, ses façons de grand seigneur, sa hauteur, dit M. Albert Leroy dans son livre (Le Gallicanisme au xvn'^ siècle), lui avaient fait beaucoup d'ennemis dans le clergé. A la Ville, le Cardinal était populaire. On savait qu'il avait écrit à un Ministre, pour condamner la fréquence et la cherté des voyages de Marly, où tant de femmes inutiles faisaient bonne chère aux dépens du Roi, pendant que tant de pauvres mouraient de faim. La résistance du Cardinal aux volontés du Roi, dans les questions théologiques, avait exaspéré Louis XIV, et, dans son irritation, le Prince dit un jour devant la Cour : « Sans être théologien, je vois, par tout ce qu'on m'a dit, que le Cardinal de Noailles est un hérétique et, cela étant, il doit s'attendre que j'userai de toute mon autorité pour le pousser à bout.

Un projet de Coup d'État fut étudié, pour Tenlèvement du Cardinal de Noailles et sa translation à Rome, pour être jugé. Les Jésuites poussaient à sa décardinalisation. Le Pape résistait à un parti aussi violent.

Le Cardinal était prêt au sacrifice de la pourpre : « On reçoit cet habit avec joie, disait-il, mais on le quitte sans chagrin, quand c'est pour son devoir. »

Il fut, aussi, question de Tarrêter, d'obtenir un ordre du Parlement en ce sens et de le transférer à Pierre- Encise dans une prison.

La mort de Louis XIV empêcha l'accomplissement de toutes ces mesures extraordinaires. On sait que le Roi ne put recevoir la visite de son archevêque à son lit de mort. Les conseillers du mourant ne voulurent la permettre que, si préalablement, le Cardinal acceptait la bulle Unigenitus qu'il avait toujours repoussée. Le Cardinal refusa, disant qu'il pouvait tout sacrifier, excepté sa conscience, qu'il conserverait jusqu'au dernier soupir de sa vie tous les sentiments qu'il devait au Roi, lesquels ne le céderaient qu'à ceux qu'il devait à Dieu.

Ce fut seulement, après la mort de Louis XIV, que le Cardinal put venir à Versailles rendre ses devoirs à sa dépouille mortelle.

Saint-Simon, dans ses Mémoires, se montre, en général, favorable au cardinal de Noailles.

Portrait du Cardinal de Noaiiles par Saint-Simon,

(XII-139). — Il avait été d'abord évoque de Châlons, comte et pair de France. Il y brilla avec les mœurs d'un ange, par une résidence continuelle, une sollicitude pastorale, douce... A Paris, il réussit également; il plut au Roi et à M""' de Maintenon. Il fut nommé Cardinal en 1700. Il avait une audience du Roi par semaine. M""" de Maintenon maria sa nièce au neveu de l'archevêque. Les Jésuites et le Père Tellier détestaient le cardinal de Noaiiles. Ils l'embarrassèrent dans leurs toiles, comme une araignée fait à une mouche, profitèrent de sa candeur, en firent l'auteur de la destruction de Port-Royal. La Constitution Unigenitus dimem. la perte du Cardinal avec le Roi.

(1-280) (169o). — M. de Noaiiles, depuis archevêque de Paris, nommé à Gahors en 1680, était passé six mois après à Châlons-sur-Marne (1-290). Cette translation lui donna du scrupule, il la refusa et ne s'y soumit que par un ordre exprès d'Innocent XI. Il y porta son innocence baptismale et y garda une résidence exacte uniquement appliqué aux visites, au gouvernement de son diocèse et à toutes sortes de bonnes œuvres. Il craignit, de loin, d'être choisi pour Paris et il se hâta de joindre son approbation à celle de tant d'autres Evêques au livre de Ré flexions morales du Père Quesnel, pour s'en donner l'exclusion certaine par les Jésuites. Le Père de La Chaise ne fut pas consulté.

M""" de Maintenon osa en faire son affaire. Il fut nommé à son insu. Le camouflet était violent, aussi les Jésuites ne Vont jamais pardonné à ce 'prélat.

Les Jésuites et le Cardinal de Noaiiles d'après Saint-Simon. — Attaques diverses.

(VIII-214) (1711).— Sainl-Simon parle du commencement de l'affaire qui a produit, en 1713, la Bulle Unigenitus, ouverture de la boîte de Pandore. Le Père Tellier voulait sauver les Jésuites de Topprobre où leur condamnation sur la Chine les livrait et abattre le cardinal de Noaiiles.

Les Jésuites, dans cette affaire, menèrent Saint-Sulpice. Les Réflexions morales sur le Nouveau Testament du Père Quesnel avaient été approuvées par beaucoup de prélats et par le cardinal de Noaiiles.

Les évèques de Luçon et de la Rochelle, dans leurs mandements, attaquèrent le livre et le Cardinal, dans sa colère, fit expulser de Saint-Sulpice leurs deux neveux. Il commit la faute capitale d'imiter le chien qui mord la pierre qu'on lui jette et qui laisse le bras qui Ta ruée. Les deux Évêques, ces animaux mitres, s'adressèrent au Roi; ils mirent en cause le Cardinal qui se plaignit au Roi à son tour. Louis XIV, dirigé par le Père Tellier, refusa d'intervenir. Le Cardinal de Noaiiles fut également l'objet d'une attaque analogue dirigée par l'évêque de Gap.

En étudiant, un peu plus loin, les controverses théologiques et les luttes religieuses du xvn* siècle, nous aurons encore l'occasion de parler du Cardinal et de compléter ce qui peut manquer ici.

Amitié du Cardinal pour Boileau.

On sait que le Cardinal était un ami de Boileau; le poète lui communiqua, comme il le raconte dans sa préface, sa dernière satire sur TEquivoque; il ne nous cache pas quMl reçut, à cette occasion, du prélat de grands éloges, auxquels la postérité ne s'est pas associée cette fois.

Le Cardinal de Bissy. — Sa vie.

Henri de Thiard, Cardinal de Bissy, né en 1657, mourut en 1737. Il fut, d'abord, nommé évêque deToul en 1687, mais, par suite des difficultés qui existaient alors entre la France et Rome, il n'obtint ses bulles qu'en 1692. Il eut des désaccords nombreux avec le duc de Lorraine, à raison du rituel et de certains édits administratifs. Après avoir refusé l'archevêché de Bordeaux, trop éloigné de la Cour, il reçut, en 1704, l'évêché de Meaux et, peu après, l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés. En 1715, il fut nommé Cardinal. Il avait la confiance de M'"°de Maintenon et de Louis XIV; c'était le théologien de la Cour. En 1724, sous la Régence, il reçut le cordon bleu. II publia de nombreux écrits

théologiques. 11 Jéfendit toujours les prérogatives de Rome, il combattit le Jansénisme, il soutint avec ardeur la bulle Unigenitus. Il se fit, de la sorte, des amis puissants et des adversaires acharnés. C'était un uUramontain exalté. Après sa mort, ses ouvrages sur la Bulle et ses papiers furent mis sous le scellé et déposés à la Bibliothèque du Roi, comme contraires aux lois de l'Etat. Paris lui doit rétablissement, en 1727, du marché Saint-Germain pour la construction duquel il dépensa plus de cinq cent mille livres, dit-on.

Caractère de Bissy dépeint par Saint-Simon.

Saint-Simon n'aimait guère ce prélat, comme on peut le voir dans les passages suivants de ses Mémoires :

(VII-127) (1709).— La mort de M. de Chartres (Godet) onit deux hommes sur le cJiandeUer, qu'il avait fort recommandés à M™® de Main tenon : Bissy, évêque de Meaux, auparavant de Toul, bientôt après Cardinal, qui succéda à toute sa confiance dans les affaires de l'Église, dont il avait su faire sa fortune et iien pis, et La Chétardie, curé de Saint-Sulpice...

(VllI-217) (1711). — Bissy avait succédé, auprès de M""® de Maintenon, à l'évèque de Chartres, qui le lui avait donné comme son Elisée, qu'elle avait adopté sur le môme pied et qui, sans qu'elle s'en aperçût, était

à vendre et à dévendre corps et âme, pour sa fortune aux Jésuites, et plus particulièrement au Père Tellier. C'était une suite de ses menées secrètes, à Rome, pour la pourpre... Il n'était pas moins ardent à la ruine du cardinal de Noailles que le Père Tellier même.

Bissy et les Réflexions morales du Père QuesneF.

(VIII-216) (1711). — Bissy, évoque de Tout, qu'on va voir faire tant de figure et de fortune, aux dépens du Père Quesnel, avait proposé ses Réflexions morales sur le Nouveau Testament à tout son diocèse et, par un mandement public et fait exprès, avait recommandé à tous ses curés d'en avoir chacun un exemplaire en les assurant que, dans l'impossibilité où leur peu de moyens les mettait d'avoir plusieurs livres, celui-là seul leur suffirait, pour trouver pour eux et pour l'instruction de leurs peuples toute la doctrine et toute la piété qui leur étaient nécessaires.

Bissy et les Jésuites.

(X-21) (1713). — Bissy, dont l'âme était forcenée d'ambition, sous le fharisalque extérieur d'un 'plat séminariste de Saint-Sulpice, était de tout temps abandonné aux Jésuites, comme à ceux dont il attendait tout pour sa fortune et sans lesquels il sentait qu'il ne pouvait rien se promettre... Il était trop initié, pour ignorer l'aversion de M"" de iMaintenon et

même de Saint-Sulpice pour les Jésuites ; il était, aussi, trop habile pour se refroidir avec des amis immortels et d'une puissance permanente, pour épouser la fantaisie d'une femme qui, à son âge, pourrait mancjuer à tous moments et d'une troupe de barbes sales qui, sans elle, n'avaient point de consistance et que les Jésuites, après elle, crosseraient avec le pied. Il cacha donc à M""^ de Maintenon. qui, pour la mécanique de ses journées, ne voyait le jour que par le trou d'une bouteille, et qui était la plus grande dupe du monde de ceux pour qui elle se prévenait, il lui cacha, dis-je, son union ancienne et la plus intime avec les Jésuites comme tels, et ne lui laissa voir la liaison entre lui et le Père Tellier, que pour la bonne cause, pour l'Église, pour la pureté de la doctrine, c'est-à-dire contre le cardinal de Noailles.

Bissy et la Constitution « Unigenitus ».

(X-93) (1713). — Bissy, lui-même, protesta contre la Constitution Unigenitus... Le Père Tellier tint ferme, fronça le sourcil sur Bissy, comme sur un homme dans sa dépendance, qui ne tenait pas encore son chapeau et à qui, en disant un mot, et ici et à Rome, il le pouvait faire manquer... il finit par le ranger à sa volonté.

(X-357) (1714). — Bissy, évêque de Meaux, nommé par le Roi au Cardinalat, eut l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés et le gratis entier, comme si déjà il

avait été Cardinal. Ce morceau avait toujours été pour des Cardinaux et des Princes. Cette fortune d'un si mince sujet était bien due à la Constitution.

Le Nonce Bentivoglio. — Sa carrière.

Le nonce Bentivoglio, qui vécut de 1668 à 1732, fut sous Clément XI, prélat domestique, archevêque de Carthage, enfin Nonce en France. Il y déploya un zèle excessif pour la Constitution Unigenitus. Il fut comblé de faveurs par Louis XIV. Il fut moins bien traité par le Régent, il dut retourner à Rome, fut nommé Cardinal légat a ïatere en Romagne, puis Nonce en Espagne. C'était un homme ami des lettres et des sciences, théologien distingué et même écrivain de mérite à ses heures.

Saint-Simon témoigne contre ce prélat d'une haine implacable.

Son portrait par Saint-Simon.

(XI-144) (1715). — A la nonciature de France, il s'était fait abhorrer comme le plus dangereux fou, le plus séditieux et le plus débauché prêtre, et le plus cJiien enragé qui soit venu d'Italie, peut-être même pendant la Ligue.

(XI-262) (1715). — Il fallait éconduire le ministre de Rome (Bentivoglio), qui était un fou et un furieux par

ambition, sans religion ni iionneur, qui entretenait publiquement une fille d'opéra, dont il avait déjà un enfant qui n'était pas ignoré...

(XV-266) (1718). — Le caractère de ce Nonce impétueux, violent, sans érudition, uniquement occupé du désir effréné de parvenir au Cardinalat, se montrait, dans toute sa conduite, persuadé que le moyen le plus sûr, le plus prompt, le plus aisé d'obtenir cette dignité, était d'irriter le Pape et de mettre le feu dans l'Eglise de France. Il n'oubliait rien pour arriver à son but.

Sa nonciature.

(XVI-372) (1719). — « Bentivoglio avait quitté un régiment de cavalerie, qu^il commandait, au service de l'Empereur, pour entrer en prélature. Sa naissance lui valut, en moins de rien, la Nonciature de France, où il se signala par toute la débauche, les emportements dont on a parlé. Il ne les signala pas moins, à l'unique Conclave oii il se trouva et, assez peu de temps après, il mourut d'un emportement de colère qui l'étouffa et en délivra le monde... »

Le comte du Charmel. — Sa vie.

Louis de Ligny, comte du Charmel, vécut de 1C87 à 1714. Après avoir été capitaine des Cent gentilshommes au bec de Corbin, il quitta la Cour pour se livrer

à la piété, suivant les règles de l'Oratoire. Il avait été lié d'une étroite amitié avec le duc de Saint-Simon.

M"" d'Aumale, dans ses Mémoires (Édition Hanotaux, Tome II, page 131), raconte que la dernière des galanteries de la comtesse de Gramont fut du Gharmel, gentilhomme lorrain, fort riche et à la mode par le gros jeu qu'il jouait à la Cour. Il plut à M™° de Gramont ; ils vécurent quelque temps ensemble, fort contents l'un de l'autre; mais, tout à coup, il s'imagina avoir une vision, dont il fut si frappé qu'il quitta sa maîtresse pour se retirer à l'Institution de l'Oratoire.

Portrait de M. du Charmel par Saint-Simon.

Saint-Simon fait de ce personnage un portrait vivant :

(IV-372) (1706). — Ce fut un homme à cilice, à pointe de fer, à toutes sortes d'instruments de continuelle pénitence, jeiineur extrême... il passait les carêmes à la Trappe, il ne savait rien que ce que les lectures de piété lui avaient appris; comme il était naturellement tourné à la dureté de l'austérité âpre, il fut aisément du côté janséniste. Il fut l'ami intime de M. Nicole... Le Charmel, qui voyait souvent le Cardinal de Noailles, cessa avec éclat de le voir... Le Roi dit que Troisville et Le Charmel mettaient toute leur dévotion à ne le point voir lui-même. Harcour t prit la défense de du Gharmel honnêtement. Le Roi, à quinze jours de là, reparla encore de du Gharmel à Gavoye. Saint-Simon alla voir son ami, il

le prit par la religion; M. du Charmel écrivit une lettre, mais il refusa d'aller à la Cour. On persuada à Louis XIV qu'il était en correspondance avec le Père Quesnel, exilé à Bruxelles. Le Roi donna une lettre pour l'exiler à sa maison du Charmel, auprès de Château-Thierry, avec défense d'en sortir. Il est difficile de comprendre avec combien d'humilité et de douceur cet homme, naturellement impétueux, reçut sa lettre de cachet. Il demeura en exil le reste de sa vie.

L'abbé de Rancé. — Sa vie.

Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé, né à Paris en 1626, mort en 1700, était le filleul de Richelieu. Il acquit l'abbaye de la Trappe, par héritage d'un frère aîné qui en était abbé coinmendataire. Ordonné prêtre en 1651, il vivait au sein des plaisirs, mais il se jeta, à l'âge de trente-deux ans, dans la pénitence, distribua ses biens aux pauvres et ne garda que son abbaye de la Trappe. Il s'y retira en 1662; en 1671 il publia les Constitutions de réforme de cette abbaye. Il composa divers ouvrages religieux; en 169o il donna, à cause de ses infirmités, sa démission de Supérieur; il resta néanmoins dans la maison, comme un simple religieux, et mourut sur la paille, à soixante-quinze ans. Il fut accusé de Jansénisme parce qu'il estimait les partisans de cette doctrine. Quand on les taxait d'hérésie, il répondait : « Comment, hérétiques, des hommes qui sont la lumière de l'Eglise! » Sa conversion, dit Sainte-Beuve, fut un

signe de la grâce pure. Il demeura, en général, neutre dans les querelles religieuses de son temps. Il ne signa pas la censure d'Arnauld. En 1678, il écrivit, au maréchal de Bonnefonds, qu'il avait signé le Formulaire sans restriction, et il lui témoigna sa douleur de fils de rÉglise, de voir le sein et les entrailles de cette mère déchirés par ses enfants. Les Jansénistes s'offensèrent de ce langage. Ils se plaignirent également de la façon froide dont de Rancé parla de la mort d'Arnauld , dans une lettre écrite par lui, en 1694, à l'abbé Nicaise. Cette lettre contenait ces mots : « Enfin, voilà M. Arnauld mort! Après avoir poussé sa carrière le plus loin qu'il a pu, il a fallu qu'elle se soit terminée. Quoiqu'on dise, voilà bien des questions finies. Son érudition et son autorité étaient d'un grand poids pour le parti, heureux qui n'en a pas d'autres que celui de Jésus-Christ! »

On sait la tendresse affectueuse que Saint-Simon portait à M. de Rancé. On pourra en juger par les extraits ci-après de ses Mémoires :

Rapports de Saint-Simon avec l'abbé de Rancé.

(1-121).— « Mon père avait fort connu M. de La Trappe dans le monde; il y était son ami particulier et cette liaison se resserra de plus en plus depuis sa retraite, si voisine de chez mon père, qui l'y allait voir plusieurs jours, tous les ans. Il m'y avait mené. Quoique enfant, M. de La Trappe eut, pour moi, des charmes qui m'attachèrent à lui et la sainteté du lieu m'enchanta. Je

désirai toujours d'y retourner et je me satisfis, toutes les années et souvent plusieurs fois, souvent des huitaines de suite; je ne pouvais me lasser d'un spectacle si grand et si touchant et d'admirer tout ce que je remarquais dans celui qui Tavait dressé pour la gloire de Dieu et pour sa propre sanctification et celle de tant d'autres. Il vit avec bonté ces sentiments dans le fils de son ami, et il m'aima comme son propre enfant et je le respectai, avec la même tendresse que si je l'eusse été. »

Madame de Montbazon et l'abbé de Rancé.

(11-89). — On a fait ce conte de M'"° de Montbazon, que l'abbé de Rancé, depuis le célèbre abbé de la Trappe, en était fort amoureux et bien traité; qu'il la quitta, à Paris, se portant fort bien, pour aller faire un tour à la campagne, que, bientôt après, y ayant appris qu'elle était tombée malade, il était accouru et qu'étant entré brusquement dans son appartement, le premier objet qui y était tombé sous ses yeux avait été sa tète que les chirurgiens en l'ouvrant, avaient séparée; qu'il n'avait appris sa mort que par là et que la surprise et l'horreur de ce spectacle, joint à la douleur d'un homme passionné et heureux, l'avait converti, jeté dans la retraite et de là dans l'Ordre de Saint-Bernard et dans sa Réforme. Il n'y a rien devrai en cela. Je l'ai demandé à M. de la Trappe. M""* de Montbazon mourut de la rougeole, en fort peu de

jours. M. de Rancé était auprès d'elle et ne la quitta point, lui vit recevoir les sacrements et fut présent à sa mort. La vérité est que, déjà touché et tenaillé entre Dieu et Je monde, méditant déjà depuis quelques temps une retraite, les réflexions que cette mort si prompte firent faire à son cœur et à son esprit achevèrent de le déterminer...

Mort de de Rancé.

(1-364) (1700).— Saint-Simon en mentionnant la mort de l'abbé de Rancé, dit que ses Mémoires sont trop profanes, pour rapporter rien d'une vie si sublimement sainte et d'une mort aussi grande et aussi précieuse devant Dieu. Le Roi fit son éloge en public, il voulut voir des relations de sa mort et en parla plusieurs fois aux Princes ses petits-fils, en forme d'instruction. En mourant, l'abbé de Rancé chargea son successeur de mandera Saint-Simon, de sa part, que, conmie il était bien sur de son affection pour lui, il comptait bien qu'il ne doutait pas de toute sa tendresse.

Le Père Le Tel lier. — Sa vie.

Le Père Michel Le Tellier, Jésuite, dernier des confesseurs de Louis XIV, naquit en 1643, et mourut en 1719. Il publia divers écrits Ihéologiques, notamment un livre sur les cérémonies chinoises de Gonfucius, que les Jésuites considéraient comme

étant purement civiles et qu'ils avaient maintenues et respectées, dans leurs missions. Il rédigea, contre les Jansénistes plusieurs ouvrages violents. C'était un homme de mœurs pures, d'un caractère inflexible, d'une nature flegmatique en apparence^ violente au fond. On ne peut contester la profondeur de ses vues, l'exécution décisive mais brutale de ses résolutions et l'unité de la direction générale qu'il imprima à la politique religieuse de son époque. Il acquit sur Louis XIV, peu à peu, une grande autorité; ce fut lui qui obtint l'ordre de détruire la maison de Port-Royal. En 1710, le Roi conçut des scrupules quand il fut question d'établir un nouvel impôt du dixième sur le peuple déjà accablé de charges. Le Père Le Tellier ne manqua pas de le rassurer; il lui dit qu'il avait consulté les casuistes de la Compagnie, qu'il pensait comme eux que le Roi était le maître de tous les hiens de ses sujets. Louis XIV répondit : « Vous me soulagez beaucoup, me voilà tranquille. » L'édit du dixième fut publié. La Révocation del'Édit de Nantes était antérieure de vingt-cinq ans à l'arrivée du Père Le Tellier à Versailles, mais les prescriptions de l'Édit étaient appliquées, suivant les époques, avec plus ou moins de rigueur. Le Père Le Tellier fit reprendre sans interruption les violences contre les Prolestants. Il flattait les idées de Louis XIV et de son entourage, estimant qu'il ne devait plus y avoir en France de partisans de la Réforme. Grâce aux efforts du Père Le Tellier, et suivant le vœu du Roi, on arracha au Pape contre le livre

des Réflexions morales du P. Qiœsnel, la Constitution Unigenitus. Pour vaincre la résistance que cette mesure excita, en France, dans la société civile comme dans le Clergé, le Père Le Tellier n'hésita pas, dit-on, à conseiller au Pvoi les mesures les plus extrêmes : la tenue d'un lit de justice, l'arrestation de Daguesseau, l'emprisonnement et le procès du Cardinal de Noailles. Le Père Le Tellier fut mêlé aux cabales de la Cour, qui, dans ses dernières années, inspirèrent à Louis XIV tant de dispositions déplorables en faveur du duc du Maine et des Princes légitimés.

Quand Louis XIV eut succombé, le Régent exila le Père Le Tellier, d'abord à Amiens, puis à La Flèche où il mourut.

Jugement de Sainte-Beuve sur le Père Le Tellier.

Sainte-Beuve écrit (III-285, Port-Royal) : « L'art du casuiste ne vise qu'à dominer; il amena le violent après le doucereux, le Père Tellier, après le Père de La Chaise; l'un prépara la voie à l'autre. »

« C'était un homme de sacristie, ajoute le même auteur (ÏV-257), sombre, violent et grossier, qui ruina de fond en comble le monastère de Port-Royal et le saccagea comme une ville prise d'assaut. »

Sainte-Beuve rapporte ce trait bien caractéristique, dans notre histoire littéraire (V-517). « Les Jésuites obtinrent un ordre du Roi, pour empêcher la publication de la dernière satire de Boileau sur VÉqvÂmque, que

le Cardinal de Noailles avait approuvée. On n'avait plus affaire au Père de La Chaise, fin, double, accessible et poli, mais au sombre, violent et grossier Père Le Tellier. »

Portrait du Père Le Tellier par Voltaire.

Voltaire, souvent favorable aux Jésuites, ses anciens maîtres, a peint, dans le Suclede Louis XIV, le Père Le Tellier comme un homme sombre, ardent, inflexible, cachant ses violences sous un flegme imperturbable. « Il fit tout le mal qu'il pouvait faire, dans cette place, où il est trop aisé d'inspirer ce qu'on veut et de perdre ce qu'on hait. Il avait à venger ses injures particulières. Les Jansénistes avaient fait condamner à Rome un de ses livres sur les cérémonies chinoises; il était mal avec le Cardinal de Noailles, il ne savait rien ménager. Il remua toute l'Église de France. »

Opinion de l'abbé Legendre.

L'abbé Legendre, dans ses Mémoires, parle, à diverses reprises, du Père Le Tellier : « S'il avait plus d'esprit que son prédécesseur (le Père de La Chaise), il avait beaucoup moins de modération. Plein du désir de se venger, et de venger sa Compagnie, il se hâta de se satisfaire. Fils d'un forgeron de basse Normandie, il avait les inclinations d'un Cyclope. L'usage du monde adoucit peu sa férocité naturelle, parce qu'il ne fré-

quenta, tant qu'il demeura particulier, que des gens du pays latin, nation brusque et précipitée, et que, parmi ses confrères, il vivait en demi-Ioicp-garou . Ces manières sauvages, tant il est vrai qu'il y a de la fatalité dans la nature des hommes, ne laissaient pas de contribuer à la fortune du Père Le Tellier... Il ne devint Confesseur du Roi que parce qu'il était peu abordable; le Roi, sur ce qu'on lui en dit, le jugea propre à réparer ce que le Père de La Chaise avait gâté par trop de facilité. » Selon l'abbé Legendre, on avait promis au Père Le Tellier de le faire Cardinal, s'il réussissait à amener les choses de France où. on les souhailait à Rome et à accoutumer la nation à avoir pour le Souverain Pontife une obéissance absolue. Ce manège du Père Le Tellier, pour avoir été secret, n'en a pas moins été réel. On parla devant le Père Le Tellier de ce projet, il répondit qu'il eût été de la justice et de la gloire du Roi de penser au Père de La Chaise pour ce poste, que, pour lui, il n'était pas assez vain pour porter ses idées si haut. Cela fut dit d'un ton faussement modeste qui faisait plus voir les désirs du Père que son humilité.

Sentiment de Michelet

C'est tout à fait à la manière noire, qu'avec sa puissante imagination, Michelet a peint le Père Le Tellier (XVI-267) : « Un vieux cuistre, durci, recuit, dont l'acre fiel jaunissait les yeux louches ; s'il ne les eCit

baissés on n'eût pu supporter son regard de travers, faux, menteur, et pourtant d'un fou furieux... Il était fou de haine et de vengeance; il empoigna cet énorme pouvoir que les ducs de Chevreuse et de Beauvillier lui mettaient dans les mains, comme une massue pour écraser, comme un cruel fouet de pédant, un knout, un martinet de fer... 11 vivait dans une seule idée, la grandeur des Jésuites, sans voir rien autre, ni ciel, ni terre. Il était clos dans cette monomanie comme une bête dans une cage de fer. Ses confrères en avaient horreur. A peine cinq ou six de sa troupe hasardaient à s'approcher du monstre. »

Portrait du Père Le Tellier par Saint-Simon.

Saint-Simon, quoiqu'il ait été, en qualité de duc et pair et d'ami intime des ducs de Beauvillier et de Chevreuse, recherché souvent par le Père Le Tellier, consulté et honoré par lui d'attentions diverses, avait pour le Confesseur du Roi une profonde antipathie, qui a inspiré tout ce qu'il en dit dans ses Mémoires.

(VI-240) (1709). — Le Père Tellier, Provincial des Jésuites de Paris, fut choisi pour être le Confesseur de Louis XIV, par l'Évèque de Chartres, le curé de Saint-Sulpice, les ducs de Beauvillier et de Chevreuse. Il était inconnu du Roi... Il avait écrit, pour défendre le culte de Confucius et les Cérémonies chinoises, un livre qui fut mis à l'Index. Il était ardent sur le Moli-

nisme et sur le renversement de toute autre Ecole. . . Son esprit était dur, entêté, appliqué sans relâche, ennemi de toute dissipation, de tout amusement. Sa vie était dure par goût, par habitude... Sa têto, sa santé étaient de fer, sa conduite en était aussi, son naturel cruel et farouche... Il était profondément faux, trompeur, caché sous mille plis et replis... C'était un homme terrible, qui n'allait à rien moins qu'à destruction tant à couvert qu'à découvert. Le prodigieux de cette fureur, jamais interrompue d'un seul instant par rien, c'est qu'il ne pro'posa jamais rien pour lui-même, qu'il n'avait ni parents ni amis, qu'il était né malfaisant sans être touché d'aucun plaisir d'obliger, qu'il était de la lie du pewple et qu'il ne s'en cacliait pas, violent jusqu'à faire peur aux Jésuites les plus sages. Son extérieur ne promettait rien moins et tint exactement parole; il eût fait peur au coin d'unhois. Sa physionomie était ténébreuse, fausse, terrible, les yeux ardents, méchants, extrêmement de travers ; on était frappé en le voyant. Insolent, impudent, impétueux, ne connaissant ni monde, ni mesure, ni degrés, ni ménagement, ni quoi que ce fût et à qui tous les moyens étaient bons pour arriver à ses fins. Le Roi lui demanda s'il était parent de MM. Le Tellier, le Père s'anéantit : « Moi! sire, répondit-il, parent de MM. Le Tellier, je suis bien loin do cela, je suis un pauvre paysan de basse Normandie et mon père était fermier. »

A la lecture de ce portrait, il nous semble impossible de ne pas faire quelques réserves sur l'opinion de l'au-

leur et sur certaines accusations que le grand seigneur porte contre le Jésuite et qui nous sembleraient plutôt devoir être relevées à son éloge : Thumilité de son origine, son désintéressement personnel, sa forte application au travail; ces restrictions ne sauraient empêcher d'ailleurs de juger sévèrement sa conduite politique et religieuse.

Grande autorité du Père Le Tellier, d'après Saint-Simon.

(XVI-20o). — Le Père Tellier avait maltraité jusqu'aux Jésuites. Aucun d'eux n'approchait de lui qu'en tremblant, du temps qu'il était Confesseur; encore n'y avait-il que quelques gros bonnets et en petit nombre. Les premiers Supérieurs, qu'il gouvernait à la baguette, éprouvaient ses duretés et tous sa domination, sans la moindre ouverture. Le Général, même, fut réduit à ployer devant ce despotisme absolu qu'il exerçait sur toute la Compagnie et sur tous les Jésuites en particulier. Tous, et ils me l'ont dit, dans ces temps-là, bien des fois, désapprouvaient la violence de sa conduite et en étaient fort alarmés pour la Société; tous le haïssaient comme on déteste un maître grossier, dur, inaccessible, plein de soi-même, qui se plaît à faire sentir son pouvoir et son mépris.

(VlII-98) (1710).— Le Père Tellier faisait donner les bénéfices; il exclut, autant qu'il lui fut possible, tout homme connu et de nom et ne voulut que des va-nupiedf; et des valets à tout faire.

Menées contre le Cardinal de Noailles et les partisans du Père Quesnei.

(X-18) (1713). — Saint-Simon retrace les menées sourdes du Père Tellier et de Bissy, évèque de Meaux, contre le Cardinal de Noailles et les défenseurs du livre des Réflexions morales du Père Quesnei.

« Le Père Tellier avait affaire à un Prince, qui, de son aveu même, était de la plus profonde ignorance. Il avait été élevé par la Reine, sa mère, dans Topinion que ce qu'on appelait Jansénisme était un parti républicain dansTÉglise et dans l'État. Il avait été accoutumé par les idées ultramontaines de la Reine, sa mère, et du Cardinal Mazarin à tout céder à la Cour de Rome. Par des manèges obscurs, le Père Tellier et Bissy conduisirent, où ils voulurent, un Roi enfermé à cet égard sous leur clef. Les Jésuites voulurent se venger du Cardinal de Noailles. Louis XIV lui arracha son consentement à la destruction de Port-Royal; les Jésuites le brouillèrent avec M""® de Maintenon sur les Réflexions morales du Père Quesnei. »

Le Cardinal de Noailles interdit, dans le diocèse de Paris, la chaire et les confessions aux Jésuites; il n'excepta que le Confesseur du Roi et pour lui seul. Le Père Tellier voulut porter à Rome l'affaire du Père Quesnei, qui aurait dû, suivant Saint-Simon, être jugée sur les lieux par un Concile. Il chercha à obtenir du Pape, par une Constitution, une condamnation in gldbo.

Le Roi la demanda expressément et l'obtint. Le Père Tellier proposa la condamnation d'une foule de propositions extraites du livre. A Rome, le père d'Aubanton, Jésuite renvoyé d'Espagne, et le Cardinal Fabroni, qui n'était pas pour rien vendu aux Jésuites, agirent en conséquence.

Le Père Tellier engagea le Cardinal de Rohan non seulement à bien faire mais encore à tout faire pour écraser le parti séditieux qui troublait l'Eglise. Il lui présentait la paix ou la guerre, le pressant de se déclarer pour la bonne cause. Il le gagna à ses idées.

Le Cardinal de Rohan. — Sa vie.

Armand Gaston de Rohan, était le cinquième fils du premier Prince de Soubise, de la maison de Rohan Guéméné. Il fut d'abord le Coadjuteur du Cardinal de Furslenberg, puis en 1704, Evêque de Strasbourg, en 1712 Cardinal, en 1713 Grand Aumônier. Ce fut lui qui, plus tard, sacra Dubois, Archevêque de Cambrai. En 1704, il fut élu à l'Académie française. En 1722 il entra au Conseil de Régence. Les titres de Cardinal et d'Evèque de Strasbourg ne sortirent plus de sa famille, après lui.

Le Cardinal de Rohan jugé par le marquis d'Argenson.

Le marquis d'Argenson, dans ses Mémoires, a représenté le Cardinal de Rohan comme le plus parfait modèle d'un grand seigneur aimable... Rajoute : « C'était

un esprit médiocre, de peu d'érudition et de lecture. C'était le pins beau prélat du monde, et, quand il était jeune, un charmant abbé de qualité. Sa politique a toujours été très simple : il s'est accommodé aux temps, aux lieux, aux règnes, aux circonstances. On Ta fait entrer au Conseil de Régence, pour assurer au Cardinal Dubois le môme rang que les cardinaux Richelieu et Mazarin avaient pris dans le Conseil. On sentait bien que Dubois n'était pas fait pour passer une pareille planche, après

quatre-vingt ans d'interruption Il est galant, mais

il trouve assez d'occasions de satisfaire son goût pour le plaisir, avec les grandes princesses, les belles dames et les chanoinesses à grandes preuves, pour ne pas encanailler sa galanterie et n'être pas du moins accusé de crapule. Le Cardinal, en parlant quelquefois de luimême, laisse entendre, avec une sorte de modestie, qu'il diit avoir quelque ressemllance avec Louis XIV, tant dans la figure que dans le caractère. En effet, M""" la princesse Soubise, sa mère, était très belle; on sait que Louis XIV en fut amoureux et que l'époque de ce penchant se rapproche de l'année 1674, qui est celle de la naissance du Cardinal de Rohan. S'il y a quelque vérité dans cette anecdote, on peut ajouter que né d'un très grand pnnce, il est possible que de très grands princes lui doivent aussi le jour. »

Sacre du Cardinal de Rohan.

Le Cardinal de Rohan porta d'abord le titre d'abbé de Soubise, mais il avait, dès ses débuts dans la vie,

gagné toute la faveur de la Cour et il en savait profiter. Gela apparut, dès 1701. Saint-Simon (III-oO, 1701) nous le fait voir on ces termes : « Le 26 juin, l'abbé de Soubise, Coadjuteur de Metz, fut sacré à Sainl-Germaindes-Prés. Les plus belles dames et les plus parées y firent cortège à l'amour qui ordonait la fête avec les grâces, les jeux et les ris. »

En 1706, Saint-Simon (V-72, 1706) nous montre le Coadjuteur de Metz se promenant par la galerie du cabinet du Roi, avec un grand air de confiance et de supériorité, en fils de la fortune et de V amour dans la maison.

Son portrait par Saint-Simon.

(X-28). — Saint-Simon dit que c'était un honnête homme et un homme d'honneur. Il était assez grand, un peu trop gros, avec le visage du fils de Vamour, l'heureux fils de la belle Soubise, aimée de Louis XIV. Le Cardinal de Noailles avait fait de Soubise, comme de son neveu. L'abbé de Soubise, prince avec sa maison, par la grâce du Roi et la beauté de sa mère, fut, avant quarante ans, Évêque de Strasbourg et Cardinal, avec plus de quatre cent mille livres de rente. Un Cardinal, ajoute Saint-Simon, est en droit de passer sa vie au jeu, à la bonne chère et avec les dames les plus jeunes et les plus jolies, d'avoir sa maison pleine de monde, pour le rendez-vous et la commodité des autres... d'y donner des bals et des fêtes et d'y étaler

tout le luxe et la splendeur en tout genre qui peut flatter, surtout de n'entendre plus parler de livres, d'études, de rien d'ecclésiastique..., d'aller régner dans son diocèse sans s'en mêler. Le Roi, si volontiers austère pour les autres, était accoutumé à trouver tout bon des Cardinaux. Tallart entraîna les Rohan au Père Tellier, leur montrant d'un côté les Enfers ouverts sous leurs pas, de l'autre les Cieux qui les appelaient dans leur gloire. Il leur fit peur par l'exemple du Cardinal de Bouillon et de Fénelon. Ce marché fut grossièrement conclu; M. de Soubise devint l'esclave du Père Tellier et Grand Aumônier de France.

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