CHAP. IV. LES PREM. COL. — RHODE-ISLAND
Rhode-Island. — Tandis que la colonisalion du Connecticut s'avançait de la sorte, celle de Rhode-Island commençait avec des circonstances bien remarquables. Roger Williams, ce ministre puritain que nous avons déjà nommé, était arrivé àRoston l'année même qui suivit l'établissement de Winthrop et de ses associés. Il ne tarda pas à professer sur les droits de la conscience, sur la nature et les limites des pouvoirs humains, une doctrine qui déplut aux autorités civiles et religieuses de la colonie. Pour éviter toute collision, Williams alla demeurer à Plymouth ; mais, comme une église de Salem, oii il avait prêché quelque temps, l'invitait à devenir son pasteur, on voulut le contraindre de retourner en Angleterre. Au lieu de cela, Williams cherche un asile chez les Narragansetts, qui occupaient alors une grande partie du territoire actuel de Rhode-Island. Ami dévoué des Indiens et courageux défenseur de leurs droits, il se fait aimer de Canonicus leur vieux chef, et l'an 1636 il fonde la ville et la plantation de Providence. Deux ans après, Jean Clarke, W^illiam Coddington et leurs amis, ayant dû quitter la colonie de Massachusets, à raison de la part qu'ils prirent dans la controverse dite antinomienne, dont nous aurons à parler plus tard, achetèrent des Indiens la belle île appelée Rhode-Island, dans la baie de Narragansetts. Ces deux colonies de Providence et de Rhode-Island, fondées l'une et l'autre sur le principe absolu de la liberté de conscience, devinrent un lieu de refuge pour tous ceux qui se déplaisaient à la rigidité des lois et des pratiques religieuses du Massa-
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chiisols; mais plusieurs aussi, nous devons l'avouer, s'y portèrent pour écliapper aux habitudes de moralité sévùrc qui régnaient dans les autres colonies. Aussi l'Etal de Rhode-Island est-il encore à ce jour, de tous les Etats de la Nouvelle-Angleterre, celui dont la population offre le plus de mélange quant aux opinions religieuses. Je ne prétends pas assurément que la piété véritable y soit inconnue, mais elle s'y manifeste du moins sous des formes très-diverses.
New-Hampshire. — Ce fut déjà Tan 1623 que, par concession faite à Mason, il se forma de petits établissements sur les rives du Piscataqua dans le New- Hampshire; en sorte que, au point de vue chronologique, Portsmouth et Douvres, aux Etats-Unis, auraient la priorité sur Boston. La plupart des colons du New- Hampshire vinrent directement d'Angleterre; quelques-uns seulement sortirent de la colonie de Plymouth. Exeter dut son existence au révérend Wheelwrightet à ses amis, que la controverse antinomienne chassa du Massachusets.
Maine, — La première colonie permanente qui eut lieu dans le Maine date, à ce qu'il paraît, de 1626. Ce futdePlymouth que des colons y essaimèrent, apportant avec eux leurs institutions religieuses.
Dans les vingt années qui suivirent la fondation de cette ancienne colonie de Plymouth, tous les autres établissements de la Nouvelle-Angleterre reçurent d'elle leur existence et leur organisation, depuis le
fleuve Kennebec, dans le Maine, jusqu'aux rives de l'Hudson, ou à peu près. Entre ces deux lignes extrêmes, la colonie s'étendait le long des côtes et à l'intérieur du pays. De temps en temps, on voyait de petites bandes d'aventuriers qui, abandonnant leurs précédentes demeures, se lançaient à la découverte de nouvelles terres. Traînant sur des chariots tout leur avoir et poussant devant eux leurs vacbes, leurs brebis et leurs porcs, ils pénétraient dans les forêts les plus sombres, traversaient les marécages et les rivières, passaient montagnes et vallées, cherchant le lieu de leur repos au sein de ces déserts dont rien n'interrompait le morne silence; rien, si ce n'est les cris confus de leurs troupeaux et les cantiques de Sion,par lesquels nos pèlerins trompaient les fatigues du voyage. Partout la nature leur avait préparé des Bethel ; et, du pied de quelque grand chêne, leurs prières, jour et nuit, s'élevaient au trône de la grâce.
Observations générales. — Il faut attribuer en majeure partie aux troubles politiques de la Grande- Bretagne le rapide accroissement des colonies de la Nouvelle-Angleterre durant ces vingt premièresannées. Les maximes despotiques du roi Charles P% et plus encore peut-être l'intolérance de l'archevêque Laud et de son parti, si malheureusement soutenu par le monarque, chassèrent des miUiers d'individus vers les colonies, tout en précipitant la révolution qui éclata bientôt. Il est vrai que ce gouvernement arbitraire et bigot menaçait de convulsions pareilles la
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Nouvclle-Anf^ltîterre; mais, à l'épociue même où les colonies allaient se trouver en contlit avec la couronne, celle-ci eut à lutter, dans la mère-patrie, contre de telles difficultés, que l'Amérique se vit par grand bonlieur oubliée.
Sa prospérité d'ailleurs avait marché de front, durant ces vingt années, avec l'extension des colonies. Les huttes étaient remplacées par de bonnes habitalions. Le commerce faisait de rapides progrès. On avait acquis une telle habileté dans la construction des navires, qu'on lançait à la mer des vaisseaux de 400 tonneaux. L'industrie manufacturière commençait aussi de s'introduire.
On calcule qu'avant la convocation du long parlement il arriva dans les seules colonies de la Nouvelle- Angleterre vingt et un mille colons. Cent quatre-vingtdix-huit vaisseaux les avaient transportés au travers de l'Atlantique, et le coût total des plantations fut de 1,000,000 de dollars; émigration et dépense considérables pour ces temps-là; car, dans l'été de 1832, le port de Québec a vu débarquer plus de cinquante mille personnes apportant avec elles un capital surpassant 3,000,000 de dollars.*
Les vingt années suivantes présentent un spectacle bien différent. Ce fut l'époque de la guerre parlementaire et du protectorat de Cromv^ell. Non-seulement il y eut peu de nouveaux arrivants dans les colonies, mais encore on vit quelques hommes ardents
* Bancroft's Hist. of Unil. st. 1, 415.
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retourner en Angleterre pour y prendre part à la lutte; en sorte que, de 1640 à 1660, la population des provinces transatlantiques diminua plutôt que de s'accroître.
Mais ce qui est particulièrement digne d'observation, c'est la prospérité spirituelle des colonies durant cette première période de leur existence. En 1647, la Nouvelle-Angleterre comptait quarante-trois églises unies dans une même communion. L'an 1650, le nombre des églises était de cinquante-huit, et celui des communiants de sept mille sept cent cinquante. En 1674, il y avait plus de quatre-vingls congrégations, dont les membres épars faisaient tous une profession fidèle de la foi. On comptait douze ou treize églises dans la colonie de Plymouth, quarante-sept dans le Massachusels et le New-Hampshire, dix-neuf dans le Connecticut, trois à Long-Island et une à Martha- Vineyard.* C'est donc avec raison qu'un de nos pieux historiens s'exprime en ces termes : c< La Nouvelle- Angleterre ne doit jamais oublier qu'elle est une colonie religieuse et non une colonie de commerce. Elle porte écrite sur son front la profession d'une doctrine pure, d'un culte spirituel et d'une discipline évangélique.^ »
S'il est vrai que les colons de la Nouvelle-Angleterrre ont été « la portion la plus pauvre du peuple
> Prince' s Christian Hislory; Emmerson's Hislory of Ihe Firsl Church.
^ Prince, Christ, hist., p. 66.
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de Dieu dans le inonde enlier, » cl (ju'ils ont eu en partage le moins riche territoire des États-Unis, il n'en est que plus frappant de voir comment leur industrie et leurs mâles vertus multiplièrent leurs ressources et métamorphosèrent ces ingrates collines en un délicieux jardin. Malgré les obstacles que leur opposa la jalousie de la Métropole, leur commerce et leurs manufactures firent de continuels progrès, et leur population a fini par couvrir une grande partie des vastes territoires compris dans la charte de leur fondation.
Qu'on tourne en ridicule , tant qu'on voudra, les «pères de la Nouvelle- Angleterre, j> les rires de l'ignorance et des préjugés n'ôtent à personne ses vrais mérites. Je ne prétends pas que leurs actes aient tous été marqués au coin d'une parfaite sagesse. Ils mirent à quelques-unes de leurs lois une rigidité déraisonnable et injuste; ils en eurent même de ridicules, j'en conviens.* Ils fondèrent certains usages sur des vues erronnées de la propriété. L'on n'essaiera pas non plus de nier qu'ils n'aient été intolérants en-
Ml y a beaucoup de personnes qui , dans leur ignorance ou par de tristes préventions, ont publié sur les puritains delà Nouvelle- Angleterre bien des mensonges, ou pour le moins bien des exagérations. C'est ainsi qu'on a vu des voyageurs européens transcrire dans leur journal certains échantillons de ce qu'ils appellent «le Code bleu du Connccticut, » extraits que de candides lecteurs ont tenus comme parfaitement authentiques. Or, il se trouve que la plupart de ces lois prétendues n'ont jamais existé. C'est une fabrication manifeste, comme l'a démontré le professeur Kinsby, dans un discours de Jubilé prononcé à New-Haven il y a peu d'années.
ver.f ceux qui ne parlageaient pas leurs convictions religieuses. Ils persécutaient les quakers, les baptistes, et ils avaient en horreur les catholiques romains. Mais tout ceci résultait des erreurs alors presque universelles sur les droils de la conscience et sur ceux du gouvernement civil en matière religieuse. Cependant, il nous est permis de dire que, sur ce point même, la Nouvelle-Angleterre fut en avant de la plupart des autres peuples.
Pour ce qui est du traitement qu'ils firent aux tribus indigènes, il faut avouer aussi qu'en voulant mal à propos leur appliquer la législation de Moïse , ils prirent à leur égard des mesures cruelles et iniques. C'est ainsi, par exemple, qu'ils réduisaient en esclavage les Indiens que la guerre faisait tomber entre leurs mains; sans parler des torts graves dont quelques individus se rendirent coupables envers eux. Je ne pense pas, néanmoins, que, depuis le commencement du monde, aucune nation civilisée ait colonisé des contrées barbares en traitant moins mal leurs habitants. En général, partout où nos colons trouvèrent des Indiens, ils achetèrent d'eux la portion de territoire qu'ils voulaient occuper. Il n'y a d'exception que pour les conquêtes fruit de la guerre, et ce furent des cas assez rares. On ne saurait dire non plus qu'ils soient demeurés indifférents aux intérêts spirituels de ces pauvres peuples. Je montrerai plus tard qu'ils firent, à cet égard, beaucoup plus que les autres colonies américaines, et j'expliquerai d'où vient qu'ils ne firent pas davantage.
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Rapprochons, en lerminanl, les Irails généraux du caractère religieux des fondateurs de la Nouvelle-Angleterre. Plus tard nous ferons connaître en détail leur économie ecclésiastique.
Remarquons d'abord qu'ils étaient animés d'un grand amour pour la Bible, ou plutôt que la Bible était leur tout. Non contents d'y puiser leurs principes religieux, ils en déduisaient leurs lois civiles. En toutes choses, ils se référaient « à la loi et au témoignage. » S'ils n'entendirent pas toujours les Ecritures le mieux possible, il n'en est pas moins vrai que nul peuple ne les respecta davantage et n'en fil l'étude avec plus de soin. C'est à eux que le mot célèbre de Chillingworth s'applique dans toute sa vérité : La Bible est la religion des protestants.
En conséquence, la foi des fondateurs de la Nouvelle-Angleterre était amie des lumières : ils mettaient un très-haut prix à l'instruction. Beaucoup de leurs pasteurs surtout furent des hommes d'un esprit fort cultivé. Ils avaient fait leurs études aux universités d'Oxford et de Cambridge, et quelques-uns apportèrent avec eux une réputation européenne. Parmi ces hommes d'élite, je citerai, outre Cotton , Wilson et Hooker dont j'ai déjà parlé, un Dunsteret un Chauncey qui furent l'un et l'autre présidents ou directeurs du collège de Cambridge, et je ne saurais oublier les Thatcher, les Whiting, les Sherman , les Elliot. Tous entendaient à fond la théologie, lisant également bien l'hébreu, le grec et le latin. Quelques-uns étaient versés dans les mathématiques, tels que Sherman etWa-
lerlown. Ils s'honoraient de l'amitié de Baxter, de Howe, de Selden, de l'illustre Milton, ces flambeaux du puritanisme en Angleterre, et ils entretenaient avec eux une correspondance suivie. Us prouvèrent d'ailleurs l'intérêt qu'ils portaient à l'instruction, en établissant des écoles et des académies. Huit ans après la fondation de la colonie du Massachusets, ils érigèrent à grands frais l'université de Harward, à Cambridge, près de Boston. Ce fut là que, durant soixante ans, les hommes les plus éminents de la Nouvelle- Angleterre firent leurs études.
Ils sentaient après cela que le christianisme est le plus grand bien dont l'humanité puisse jouir. Entrevoyant, semble-t-il, l'aurore du règne universel du Messie, ils gagnèrent le Nouveau-Monde avec la double espérance d'étendre le royaume de Christ par la conversion des tribus païennes et de fonder pour leurs enfants un empire où l'Evangile exercerait son glorieux pouvoir. Convaincus par leur expérience que, dans l'ancien monde, la vérité était en quelque sorte à la chaîne, ils soupirèrent après des contrées oh ils pussent servir Dieu selon sa Parole. A cet effet ils se dévouèrent aux fatigues et aux souffrances du désert. Pauvres si l'on veut, quand on les compare à d'autres, ils appartenaient la plupart toutefois à de bonnes familles auprès desquelles ils eussent pu vivre à l'aise. Ainsi, dévouement à Dieu, esprit de renoncement et de sacrifice, c'est encore ce qui caractérisait leur religion.
La foi des colons s'associait d'ailleurs à un noble
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patriotisme. Qucl(iucs-uns d'entre eux avaient 6l6 longtemps bannis d'Angleterre; d'autres n'avaient eu, dans la mère-patrie, qu'une marâtre. L'Angleterre ne cessa néanmoins d'ôtre pour eux une terre chérie. Leur cri de départ ne fut point : Adieu Babylone ! adieu Rome! mais, Adieu chère Angleterre ! * Bien que traités avec mépris par Jacques I" et par son fils, ils ne parlaient que de leur désir d'étendre les domaines de Leurs Majestés. Les colons de Plymouth, on s'en souvient, quittèrent la Hollande de peur que leurs enfants ne cessassent d'être aHglais. Malgré tout ce que leur avait fait souffrir le haut clergé de l'Eglise établie, rien ne put éteindre l'amour qu'ils portaient k cette Eglise et au grand nombre d'enfants de Dieu qui demeuraient dans sa communion.
Enfin, et nonobstant les apparences contraires, l'on doit admettre que leur religion ne pouvait qu'être favorable à la liberté de conscience. Par défaut de lumières, ils ne surent pas d'entrée mettre leurs lois et leurs institutions en rapport avec les principes; mais l'esprit de leur religion, qui les avait pour ainsi dire constitués en Angleterre les défenseurs des droits du peuple contre la domination cumulée du trône et de l'autel, devait les amener tôt ou tard à reconnaître dans toute leur étendue les droits de la conscience.
Non, les pères de la Nouvelle- Angleterre ne furent pas des individus sans valeur, soit que nous les consi-
' Voyez Mather's Magnalia, b. III, c. i, s. 12.
dérions eux-mêmes ou que nous nous rappelions les noms des serviteurs de Dieu avec lesquels ils firent cause commune en Angleterre. Car, à ceux que nous avons cités, on pourrait ajouter les Lighlfoot, les Gale, les Bunyan, les Baie, les Charnock, les Flavel, et tant d'autres moins connus qui se trouvèrent parmi les deux mille que la restauration priva de leurs chaires dans l'Eglise nationale.
Tels furent les hommes qui fondèrent les colonies de la Nouvelle-Angleterre, et dont, à la sixième génération, l'esprit survit en bonne mesure dans leurs descendants. A l'exception de quelques milliers d'Irlandais et d'Allemands arrivés naguère à Boston et autres villes du littoral , à l'exception encore des fils des huguenots qui s'établirent jadis dans ces provinces, elles sont entièrement occupées par les descendants des puritains anglais qui en furent les premiers colons. Mais, pour avoir le chiffre total de leur postérité en Amérique, il faut sortir de ces limites. Outre les deux millions et un quart d'individus qui, en 1840, composaient la population des six Etals de la Nouvelle- Angleterre, on estime au moins à pareil nombre ceux qui, en divers temps, passèrent à New-York, puis dans les parties septenti'ionales de TOhio, de Tlndiana, de rillinois et sur tous les poinls du Michigan et du Wisconsin, sans parler de ceux qui vivent épars dans le reste de l'Union. Or, partout, les fils des puritains portent avec eux la religion de leurs pères, et partout leur présence est un bienfait.
Qu'elle fut donc belle la mission des fondateurs de
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la Nouvelle-Angleterre ! comme ils l'ont glorieusement remplie ! et de quels riches résultats le Seigneur ne l'a-l-il pas couronnée !