LA RELIGION POPULAIRE
Sommaire : Calendrier chinois. — Fêtes dn Nouvel an. ^ Fête de Chang-Ti. — Procession de la pluie. — Kouan-Ti, dieu de la guerre. — Fête des Lanternes. — Les Seigneurs des trois Mondes. Culte de la Terre, les Sia. — Dieu de la Littérature. — Fête de Kouan Yin. — Le saule et le pêcher. — Dieu solaire de la production . — Les exorcistes. ^ Fête de Bouddha. — Baptêmes bouddhistes. — Bateaux-Dragons. — Les Dames-Mères. —Fête des Morts. — La Tisserande et le Vacher. — Le dieu de la Cuisine.— Fêtes lunaires. — La jambe pendante. — Les cerfs-volants. — Voynge au ciel des dieux domestiques. ^ Les Seigneurs des Mui*s et des Fossés. — Conclusions.
Si quelque chose doit confirmer ce que nous croyons avoir établi quant au véritable rapport du peuple chinois avec les formes religieuses déterminées qui planent en quelque sorte sur sa tête et pénètrent plus ou moins avant dans ses sympathies, sans qu aucune d'elles puisse se vanter de posséder son adhésion exclusive, c'est une vue d'ensemble sur la religion populaire proprement dite, telle qu'elle se déploie dans les fêtes publiques, les anniversaires, les coutumes religieuses privées. On n'y retrouve exclusivement ni le confucéisme et sa correction réfrigérante, ni le taoisme systématique, ni le bouddhisme de n'importe quelle école. C'est autre chose que tout cela, inêlé à des éléments qui se rapprochent tantôt de l'un, tantôt de l'autre système; mais,
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avant tout, c'est la tradition, la vieille coutume qui s'aflirme, sans se demander si elle est d'accord avec Confucius, Lao-Tseu ou Bouddha, sans chercher non plus à les contredire. Au fond ce serait le taoisme, tel qu'il est sorti des siècles qui suivirent Lao-Tseu, qui s'arrangerait le mieux de toutes ces démonstrations de la religion populaire. Car il n'a guère fait autre chose que s'approprier tout ce qu'il a rencontré de légendes, de coutumes locales et de superstitions. Le bouddhisme, qui 1'$ imité en cela, se trouve toutefois, par quelques-uns de ses principes essentiels, dans l'impossibilité de s'associer complètement à beaucoup de fêtes mondaines autant que religieuses et marquées par des immolations sanglantes. Mais on ne voit pas qu'il condamne ceux qui y prennent part. Cette juxtaposition d'éléments, qui ailleurs qu'en Chine seraient réfractaires, voilà ce qui caractérise la religion chinoise, et on se trompera toujours quand on prendra Tune de ces formes déterminées pour son exposant complet ou pour son fondement essentiel.
Quand on veut se faire une idée d'ensemble de la religion populaire en Chine, il n'est pas de meilleure méthode que celle qui a été suivie par M. De Groot. Elle consiste à prendre le calendrier chinois et à noter dans l'ordre de leurs dates les cultes, célébrations, cérémonies de genres divers que chacune d'elles ramène (1).
(1) La revue passée en détail par M. De Qroot a pour théâtre Emoui (Amoy) et par conséquent il y aurait k signaler des différences
L'année chinoise se compose de douze mois lunaires de 29 ou 30 jours, ce qui rend nécessaire de temps & autre Tintercalation d'un mois supplémentaire, et elle commence à la nouvelle lune qui tombe entre le 21 janvier et le 19 février. Les fêtes du nouvel an chinois sont ce qu'on appelle chez nous très carillonnées. Tout le monde y prend part. C'est un nettoyage général des maisons et des corps. Les préparatifs commencent plusieurs jours . d'avance et, comme chez nous, cette époque est marquée par de nombreux cadeaux faits par les parents aux enfants, par les supérieurs h leurs subordonnés, parles amis entre eux. On ne se couche pas dans la nuit qui fait le passage du dernier jour de l'année qui s'en va au premier de la nouvelle, et avant même le lever du soleil on présente au Ciel sur une table dressée devant la porte de la maison une offrande d'encens, de cierges, de thé, d'oranges et de sucreries. L'ofliciant, qui est le chef de la famille, touche de son front au moins trois fois le sol. Puis on réitère cet hommage aux « Seigneurs des trois Mondes », San Raé-KonÇy divinités qui n'ont rien à faire avec la trinité bouddhiste (1). Ce sont des génies chinois pur-
locales si Ton se transportait dans nne autre région. Mais ce ne seraient que des variantes sans importance quant au caractère général de la religion du peuple chinois. Tous les détails réunis dans ce chapitre, & moins d'indication spéciale, sont extraits de Touvrage de M. De Qroot.
(1) Le Musée Quimet possède un beau spécimen de ce trio. C'est une question ouverte aux futurs historiens de la religion chinoise de savoir si cette triade, associée au culte du Ciel, ne correspond pas & celle de Zeus, Poséidon, Uadès, de la mythologie homérique, laquelle
sang qui ont pour déparlement spécial le ciel, la terre et Teau. La table demeure dressée jusqu'au troisième jour. Après chaque offrande les adorateurs font partir une quantité de pétards. C'est probablement pour effrayer les mauvais esprits, mais il est à présumer que, comme chez nous, les détonations bruyantes sont un signe de réjouissance et un objet d'amusement. Tous les voyageurs se plaignent du bruit assourdissant qui, en pareilles occasions, se prolonge en Chine pendant des heures entières et se répète plusieurs jours consécutifs.
De plus on fait une offrande en l'honneur des « dieux domestiques », dont les images se trouvent d'ordinaire dans une armoire ouverte en face de l'entrée principale. Il existe une certaine variété d'une maison à l'autre quant au choix de ces divinités protectrices. Mais le plus souvent on y rencontre Kouan Yin, le prince Ké (voir plus loin, p. 598), le dieu de la Richesse et Tsao-Koun-Kong, le duc-prince de la Cuisine. Le 1*^*" et le 15 de chaque mois on renouvelle l'offrande, toujours accompagnée de cierges allumés et de bâtonnets d'encens brûlés. Mais nous devons noter que depuis le 24 du mois précédent ces dieux ont quitté la maison pour faire leur rapport au Ciel sur la conduite de leurs hôtes. Ils ne reviendront que le 3** jour du nouvel an.
Enfin les ancêtres reçoivent aussi le même genre d'hommage, avec adjonction de tartes au riz fer-
semble avoir succédé aux dualités premières, Ouranos et Géa, Kronos et Rhéa,
mente, de libations de vin et de papier élamé, découpé en pièces d'argent, dont on brûle une quantité. — A ce propos et une fois pour toutes, nous signalons cette coutume chinoise de figurer en papier les objets sacrifiés, qui sans doute aux temps passés étaient offerts en nature et brûlés pour qu'ils parvinssent aux défunts. Ce n'est pas autre chose qu'une « survivance » de sacrifices qui, sous leur forme réelle, sont tombés en désuétude. On comprend aisément que, sous cette forme figurée, ils ont pu augmenter indéfiniment en nombre et en variété.
Une cérémonie singulière, spéciale au second jour, consiste à « ouvrir les puits » qu'on avait fermés la veille du nouvel an par égard pour les esprits aquatiques. On ne doit pas les déranger en puisant de Teau pendant le grand jour. La fermeture se compose d'une espèce de tamis par lequel l'esprit du puits peut passer si bon lui semble. Le second jour, on allume des cierges et on dépose des sucreries à côté du puits pour se concilier ses bonnes grâces.
Enfin beaucoup de familles exposent devant leur porte la nourriture destinée au repas du soir pour que les âmes errantes, délaissées et par conséquent afl'amées, puissent en prendre leur part. C'est une croyance très répandue dans le peuple chinois qu'il y a des « esprits afTamés », c'est-à-dire négligés par leur descendance et dont il faut redouter la voracité. La charité comme la prudence conseille de leur fournir les moyens de se rassasier.
Le troisième jour est donc celui du retour des « dieux domestiques», et, pour les recevoir avec hon-
neur, on leur envoie sous forme de papier que l'on brûle, des chevaux, des voitures, des palanquins, des porteurs, et même de Targent, toujours en papier. Sur chaque feuille on écrit le nom du dieu auquel elle est destinée. On brûle de même le salaire des porteurs, et le lendemain avant midi on offre aux dieux de retour un repas substantiel dont, chez les riches tout au moins, les « trois offrandes alimentaires x>, San-Sing, un canard, une poule, une tète de perc, font toujours partie.
Le cinquième jour se fait un grand balayage ; car les balais ont dû rester immobiles pendant cinq jours, en vertu de la légende de Ngeou Ming. Celuici, ayant reçu une jeune et belle esclave de la bienveillance d'un esprit lacustre, devint fort riche par sa protection. Mais un jour, au nouvel an, il s'emporta contre elle au point de la frapper de son fouet. Aussitôt elle disparut dans les balayures et Ming redevint pauvre. C'est pour cela qu'on no balaie pas au commencement de l'année. Mais le cinquième jour met fin à cette fête du nouvel an chinois, qui n'est fête publique que parce que tout le monde y prend part ; on aura remarqué en effet le caractère strictement privé de toutes ces cérémonies.
Le neuvième jour est celui de la fête spéciale du Ciel, Chang-Ti, dont on célèbre « la naissance » ou plutôt la renaissance; car c'est évidemment une fête du Ciel printanier comme celles dont Tidée se retrouve chez un si grand nombre de peuples. A l'intérieur des maisons un repas de sacrifice est préparé en l'honneur du Régulateur suprême, de
« TEmpereur de Jade », c'est-à-dire d'excellence, comme il s'appelle aussi. Une tête de porc est obligatoire dans le menu et la table est posée sur quatre chaises pour qu'elle soitplus élevée. Encens, cierges, mets délicats de genres divers, confitures, tourtes, gâteaux, notamment des gâteaux obiongs passés les uns dans les autres comme les anneaux d'une chaîne et représentant les années qu'on désire recevoir de la bonté céleste, figurent sur la table. On y remarque aussi le gâteau-tortue, moulé de manière à reproduire la forme de cet animal sacré, symbole aussi de longue vie et sortant de ses cachettes au printemps. Ces gâteaux sont rouges, couleur du bonheur. C'est à l'occasion de ce repas qu'on invite souvent un prêtre taoiste qui vient prier pour la famille et brûler cérémonieusement avec gestes et mouvements rituels le papier sur lequel il a inscrit les vœux dont on lui a fait part. Cela fait, il reçoit son salaire, deux cents sapèques (environ un franc), et s'en va. Alors tous les membres de la famille viennent brûler de l'encens, se prosterner, faire des libations, brûler des papiers « votifs » et tirer des pétards. La fête se prolonge jusqu'au lendemain, et, chose à remarquer, cette fête est ordinairement rehaussée dans les familles aisées par une représentation théâtrale que Ton considère aussi comme un hommage rendu au Ciel. Des troupes d'acteurs sont louées à cet efl'et, et il y a souvent des gens qui, dans le cours de l'année, pour un motif quelconque, guérison d'un enfant, grossesse de la femme, font vœu d'ofirir au Ciel, le jour de sa fêle prochaine, ce genre de divertisse-
ment. N'est-ce pas la même idée qui a présidé dans notre antiquité à la célébration des jeux publics regardés comme plaisant aux dieux tout aussi bien qu'aux mortels ?
Du reste, la vieille suprématie du Ciel comme objet de la religion se révèle encore dans le fait que devant la plupart des maisons une lanterne de papier est suspendue en son honneur d'une manière permanente. Allumées le soir devant les boutiques, ces lanternes font aussi Toffice d'enseignes. A l'intérieur elles sont en verre. Chaque soir on brûle en l'honneur du Ciel un ou trois bâtonnets d'encens.
Mais, à côté des cérémonies privées, le jour de naissance du dieu du ciel sert de motif à un office taoiste, tsiô. Les offrandes ont été réunies au moyen d'une souscription faite dans le quartier. La liste des souscripteurs est brûlée après l'office, manière de la remettre au dieu du ciel. Deux grands mannequins de papier, assis l'un sur un tigre, l'autre sur une licorne fantastique, destinés aussi à être brûlés, veillent sur les offrandes pour empêcher les esprits mal intentionnés de s'emparer d'une part qui ne leur revient en aucune façon. Les prêtres, vêtus d'une longue robe de soie rouge brodée de fil d'or, d'une forme voisine de nos chasubles, la tresse dorsale ramenée sur la tête et coiffés d'un bonnet noir, arrivent processionnellement. Sur la route ils ont distribué des amulettes en papier aux souscripteurs et reçu les prières écrites qu'ils se chargent de transmettre au Ciel. Ceux qui les leur confient doivent avoir eu soin d'y inscrire leurs noms et prénoms, la
date de leur naissance, l'endroit où ils demeurent, pour que le dieu ne puisse faire de confusion. La première partie du service se compose de chants dans lesquels on invite le dieu à honorer le temple de sa présence. L'accompagnement usuel do musique et de gongs est de rigueur. Les prêtres exécutent aussi des marches variées tout autour de l'autel; quelques-unes sont très rapides. C'est après cela qu'on lit. en cérémonie, mais très vite, les prières des souscripteurs et des bienfaiteurs du temple. Les mets sont offerts au Ciel aux sons de la musique, puis replacés sur la table, et des heures se passent ensuite en prières et en chants jusqu'à ce que le soleil se couche, quelquefois même plus tard. Enfin, on brûle les prières, des objets en papier et même une figure de papier qui est censée transmettre le tout à son adresse. Les offrandes sont enlevées, distribuées aux chefs du temple et aux souscripteurs, les prêtres reprennent leurs habits ordinaires, rendent la liberté à leurs tresses, et on se sépare. Très souvent le soir on achève la fête en donnant la comédie dans l'avant-cour du temple, — On voit que cette célébration publique de la fête n'est que la répétition de ce qui se passe à Tintérieur des familles.
Le quartier ou la rue, que Tincendie ou l'épidémie ou tout autre fléau a visités, célèbrent aux frais des habitants une cérémonie très semblable. Parfois un porc tout entier figure parmi les offrandes, et quand on les présente au Ciel en pleine rue, Tautel est si élevé que les passants peuvent passer des-
sous. Les jours où de telles fêtes se célèbrent, les rues sont tendues d'étoffes multicolores avec figures, fleurs, inscriptions et lanternes.
C'est aussi en l'honneur du Ciel qu'ont lieu les processions pour « demander la pluie », réclamées souvent par le peuple, quand le magistrat du lieu n'en prend pas l'initiative; mais on y associe souvent le a père des Murs et des Fossés », divinité locale. Le mandarin principal et quelques inférieurs se rendent dans un temple, habillés très simplement de chanvre ou de coton, en signe d'humilité. Pendant que lefe prêtres, taoïstes ou bouddhistes, chantent leur office, les mandarins allument des bâtons d'encens et en font l'offrande avec de profondes révérences et en touchant trois fois de leur tête le sol de l'édifice. Après quoi la prière votive est brûlée. Mais ce n'est là que le prélude de la procession à laquelle prennent part de nombreux adorateurs, précédés par les plus âgés en habit de deuil. Viennent ensuite les prêtres, puis la foule. Quelques-uns ont un chapeau de bambou à très larges bords qui semble présager la pluie désirée. Deux hommes portent un seau d'eau où trempe un rameau vert servant de temps à autre à asperger les assistants qui crient alors: «Viens, pluie!» Un oiseau en papier, présage de pluie, et un nain difforme, également en papier, démon de la sécheresse, sont aussi portés dans le cortège qui marche en observant du reste un profond silence. Tout à coup le gong retentit, tous se prosternent et crient : aCiel impérial, nous te supplions de nous donner la pluie ! » Cela se répète de distance en distance.
Devant la maison des mandarins, entre deux bannières portant également l'inscription : a Nous te supplions de nous donner la pluie », une table est dressée; sur celte table est un cendrier posé entre deux cierges. Quand la procession passe, le mandarin vient allumer ses bâtonnets d'encens et les placer dans le cendrier. Il touche neuf fois du front la terre, et les processionnistes soulignent sa supplication en redoublant la leur. Le démon de la sécheresse est enfin déchiré, jeté à l'eau. Quand par malheur la pluie se fait encore attendre, le dieu des Murs et des Fossés est placé tête nue, hors du temple, au soleil, pour qu'il sente lui-même combien la chaleur est intolérable. Si cet ingénieux moyen ne réussit pas encore, les mandarins édictent l'abstention de la viandejusqu'àceque la pluie tombe. On pense en effet que la rigueur du Ciel provient de ce qu'il est irrité des transgressions qui se commettent et on impose ainsi une pénitence au peuple tout entier.
Le 13 du premier mois, on célèbre la fête de Kouan Ti, dieu de la guerre, que Ton représente ordinairement cuirassé, botté, l'armet sur la tête et tenant par la bride une monture bizarre qui tient du cheval pai* le corps et d'un animal fantastique par la tête, un museau à oreilles droites semblables à celles d'un dogue (1). Une légende très répandue fait de lui un homme divinisé. Il se serait signalé par des exploits prodigieux dans les derniers temps de la dynastie des Han. Il est probable qu'il y a dans cette divinisa-
(1) V. Musée Guimet, n« 1216.
tion un effet de quelque prédication taoiste. Un tel dieu ne saurait être bouddhiste. C'est au xii* siècle qu'il fut canonisé par Tempereur Houei Tsoung sous le titre de « Seigneur de la Fidélité et de la Générosité » ; en 1128 il reçut en outre celui de a Roi de la résistance intrépide, de la Guerre et de la Paix » ; toutefois sa divinité ne fut complète qu'à partir de 1594, sous Ghên Tsoung, des Ming, qui lui conféra le TL En 1828, à l'occasion de la défaite des Musulmans insurgés, il reçut de nouvelles distinctions. Kouan- Ti est en même temps un dieu protecteur des marchands, et comme, dans sa légende, il passe pour avoir beaucoup étudié pendant sa jeunesse, il est aussi devenu l'un des cinq dieux de la liUératuro. Quand on le représente en cette qualité, il est assis, costumé en mandarin, tenant un livre à la main (1). Ses fêtes tombent les 13 du premier et du cinquième mois. On dispose devant son image des viandes choisies et le soir on joue la comédie en son honneur. La légende taoiste ne recouvrirait-elle pas un vieux culte du ciel du printemps, d'une personnification analogue au Mars latin ? C'est ce qui nous semble probable, car cette date du 13 ne répond à rien dans sa légende elle-même. Mais pour le peuple chinois il n'est plus autre chose depuis longtemps que le héros de ce conte qui ressemble à un roman de chevalerie. En 1855, dit M. Douglas (2), lors de la révolte des Taé-Ping, Kouan-Ti combattit à côté des
(1) V. le n» 1658 du Musée Guimet.
(2) Confucianism and Taouisniy p. 28iS. M. Douglas le range aussi parmi les divinités taoïstes.
troupes impériales et fit qu'elles purent infliger à leurs ennemis une défaite sanglante. C'est pourquoi l'empereur régnant Hien Feng rendit un décret par lequel on devait lui rendre les mêmes honneurs qu'à Confucius.
C'est encore dans le même mois, si plein de fêtes religieuses, le 15, que se célèbre la grande fête des « Lanternes », dont la renommée est parvenue jusqu'en Europe. Elle a proprement pour objet les Seigneurs des trois Mondes déjà signalés. Dans les familles la manière de la célébrer rappelle par ses détails celle que nous avons vue usitée lors de la fête en Thonneur du Ciel. Dans les temples on a déposé des gâteaux de farine en forme de tortues. Les adorateurs font tomber sur eux les blocs divinatoires pour savoir si leur vie se prolongera, en promettant pour Tannée suivante autant de pains que la divinité en exigera. On en promet d'abord deux, et si la réponse de l'oracle n'est pas favorable, on augmente d*une unité jusqu'à ce qu'on ait obtenu la prédiction désirée. Mais la partie originale do la fête est tout entière dans l'incroyable quantité de lanternes de toute forme, de toute couleur, fixes, mobiles, où la fantaisie chinoise s'est ingéniée à inventer toutes les variétés, et qui viennent le soir illuminer la ville entière. Des milliers de cierges s'allument aussi dans les temples. De plus on dresse des bûchers sur les places et on y met le feu au bruit assourdissant des cymbales et des gongs. La foule, à vrai dire le mob de la localité, saute et danse tout autour. Un prêtre taoiste, pieds nus, tenant une
image de tigre, saute à travers lailamme. La frénésie de la foule redouble. Chacun veut imiter le prêtre. Beaucoup se brûlent atrocement et dans leur exaltation sentent à peine leurs brûlures. A la fia les bûchers s'éteignent, la multitude se disperse et les femmes viennent ramasser les cendres qui ont la propriété de garantir la croissance et la bonne santé du bétail. Il va sans dire que les pétards et les feux d'artifice sont aussi de la fête. On aime surtout à faire éclater le « tigre de feu », carcasse de bambou toute remplie de pétards. Le tigre, dans le symbolisme chinois, est Temblême de la force et de la puissance. Il est plus que probable qu'il s'agit encore là d'une vieille fête naturiste du printemps, destinée à célébrer le retour de la lumière et de la chaleur.
On fait aussi à l'occasion de cette fête d'immenses processions où Ton porte les images de tous les dieux, entre autres, un immense dragon de toile et de papier tout rempli à l'intérieur de bougies et de lanternes. En avant on balance une boule ignée dont la tête du dragon suit les mouvements. C'est comme si le Dragon, dieu des eaux du ciel et de la terre, voulait l'engloutir, comme la nuée semble dévorer le soleil et la lune. Le caractère de ces processions est du reste aussi peu religieux que possible. Les masques abondent, c'est un véritable carnaval chinois et la licence s'y déploie en toute liberté.
Au fond, toutes ces fêtes de la première moitié du premier mois chinois sont des fêtes du renouveau, du printemps, et forment ensemble un seul et même faisceau.
Le deuxième jour du deuxième mois, c'est la Terre qui est rhéroinc de la fôte. C'est le moment où les pointes vertes des céréales commencent à percer le sol (entre notre 20 février et notre 20 mars). Mais, comme l'a remarqué judicieusementM. De Groot(l), le culte de la Terre n'est pas aussi distinct dans la religion populaire que dans la religion impériale. lise brise, en quelquesorte, en cultes multiples de divinités champêtres, Sta, qui personnifient un ou plusieurs attributs de la Mère universelle. Ce qui permet, selon la méthode taoiste, de ramener ces dieux terrestres à la catégorie d'hommes divinisés pour les services rendus à Tagriculture et, par elle, au bien-être de tous. Tel est le cas de Ku-Loung, seigneur de la terre, qui sous l'empereur Yao arrêta les débordements des fleuves, et celui de Tchi, ministre de l'agriculluro sous l'empereur Choun (2200 ans avant notre ère), dieu patron du (si ou millet considéré comme le meilleur des grains ; celui encore d u dieu de la Richesse (un Ops masculin), également seigneur de la terre, parce que toute richesse vient du sol, et très particulièrement populaire. Les offrandes de viande, d'encens et de papier qui lui sont adressées par toutes les classes de la population, sont sans nombre et on trouve son image dans presque toutes les maisons parmi les dieux domestiques. On l'appelle aussi « dieu du Bonheur. » On le représente comme un vieillard assis et tenant à la main une barre d'argent. Le 2 et le 16 des mois autres que le premier on lui fait des
(1) Ouv. cit. p. 149.
ollrandes alimentaires avec adjonction de vin, d'encens et de papier doré. La fête de la Terre se termine comme les autres par des pétarades et des représentations théâtrales. Détail peu connu, le peuple donne une épouse à ce dieu de la richesse, la Mère-Terre^ et prétend sur la foi d'une légende que c'est elle qui induisit son époux à répartir inégalement les biens. C'est ce qui fait qu'il y a des riches et des pauvres. Voilà pourquoi le peuple des classes inférieures ne lui fait aucune offrande (1).
Mais le 3 du même mois se célèbre la fête des dieux de la littérature, fête bien chinoise, en ce sens que la haute estime des lettres, depuis Tart pur et simple de l'écriture jusqu'aux œuvres de poésie ou de sagesse les plus raffinées, est générale en Chine depuis des siècles. C'est le fruit naturel d'une civilisation qu'on peut dire ininterrompue à partir d'une antiquité pour nous très reculée. On compte un assez grand nombre de ces dieux littéraires, mais il y en a cinq considérés comme les principaux.
Le premier est Wen Tchang, divinité stellaire qui réside dans un groupe d'étoiles voisin de la Grande- Ourse. Ses temples sont ordinairement construits à côté de ceux de ceux de Confucius. Pourquoi cette constellation chinoise a-t-elle été choisie pour personnifier le génie littéraire ? C'est un point sur lequel nos documents nous laissent dans la plus complète obscurité. Le taoisme, probablement dans un esprit d'opposition à Confucius, a beaucoup favorisé le
(1) De Groot, ouv, cit., p. 158.
culte de cette divinité et popularisé l'opinion d'après laquelle un certain nombre de savants et de littérateurs renommés n'ont été que des incarnations de Wen Tchang. — Le second est ce Kouan dont nous avons parlé à Toccasion du 13 du mois précédent. — Le troisième est le patriarche Lu, un des génies du taoïsme, l'un de ses immortels (1). — Le quatrième est Kouei-Sing, autre divinité stellaire ayant pour demeure «le Boisseau», partie de la Grande-Ourse. C'est comme un adjudant de Wen Tchang. Ses idoles sont le plus souvent monstrueuses, en sa qualité de Kouei, « fantôme ». lia sur la tête deux excroissances qui ressemblent à des cornes. De sa main droite il élève un pinceau à écrire, de la main gauche il tient un bonnet de premier lauréat d'examen. Il est debout, Tun des pieds levé en arrière, l'autre reposant sur un boisseau. C'est une divinité essentiellement taoiste, qui a aussi ses incarnations. On voit à chaque instant sa pagode près des lieux où se passent les examens ofïiciels et son image chez presque tous les lettrés, bien que ceux-ci soient très rarement taoïstes. Mais il n'est jamais prudent de se brouiller avec aucune puissance. — Le cinquième enfin est « l'Habit- Rouge », Tsou-I, patron spécial des étudiants qui craignent de manquer leur examen. C'est grâce à son intervention que le travail d'un étudiant que l'examinateur allait jeter au rebut fut l'objet d'une révision qui permit d'en découvrir le mérite. Aussi est-il de plus le patron de la chance.
Le 3 du deuxième mois est la fête spéciale de Wen Tchang, mais on fête souvent les cinq dieux ensemble. On leur ofire des friandises, des cierges, du papier doré, de Tencens. Les enfants des écoles ont congé et présentent à leurs maîtres, en frappant la terre du front, un présent en argent enveloppé de papier rouge, couleur du bonheur (1).
Le 19 de ce deuxième mois est la fête de Kouan Yin, la déesse si populaire de la miséricorde, dont nous avons parlé tout au long dans le chapitre précédent. On la fête, aussi le 19 du sixième et du neuvième mois. Les offrandes qu'on lui présente sont exclusivement de nature végétale, parce que Kouan Yin est devenue déesse bouddhiste. Les femmes sont particulièrement dévotes à cette protectrice des épouses stériles et des mères, et beaucoup s'imposent en son honneur des abstinences plus ou moins sévères. Mais il faut ajouter que, probablement à cause de sa réputation d'indulgence, elle est aussi la déesse favorite des prostituées qui vont Tadorer dans ses temples.
Il faut noter ici que, jusqu'au v siècle de notre ère, l'usage d'éteindre tous les feux au moment de l'équinoxe du printemps pour les renouveler cérémoniellement fut très répandu dans une grande partie de la Chine. L'empereur Wou Ti, des Wei, abolit cette coutume comme funeste à la santé publique, et il n'en reste que Tusage de manger à cette époque du « manger froid », des œufs durs coloriés comme
(1) Voir au Musée Guimet le n» 5,347 Wen-Tchang, le n» 5,348 Kouei-Sing, et le n» 1,388 l'Habit rouge.
nos œufs de Pâques. Cette coutume devait rentrer dans le culte du feu, dont la pureté s'alfaiblit par le contact prolongé avec les souillures humaines. C'est du moins ce que suggère l'analogie avec beaucoup d'autres traditions analogues.
De nos jours le même moment de l'année est marqué par les honneurs exceptionnels que l'on rend aux morts. On dresse devant leurs tablettes à Tintérieur des maisons des tables chargées de mets substantiels. Le dieu domestique de la Richesse, qui est un dieu-ierre, protecteur des tombeaux, reçoit aussi sa part d'offrandes. Après quoi, les membres mâles de la famille vont visiter les tombeaux pour y porter des aliments, des friandises, de l'encens, des objets en papier. Les endroits où les tombes sont nombreuses sont ce jour-là envahis par la foule. Les veuves, les mères sans enfant vont à part, et comme la beauté de la saison attire aussi hors des villes beaucoup de personnes n'ayant qu'un intérêt éloigné ou même nul pour les défunts que l'on va visiter, cette promenade est un singulier mélange de scènes joyeuses et de lamentations. De petites feuilles de papier dentelé, maintenues par des pierres, attestent jusqu'à la prochaine année le soin que la famille prend de ses tombeaux. Une part des offrandes est réservée au dieu tutélaire de la contrée dont un petit autel se trouve sur un grand nombre de ces tertres funèbres. On brûle du papier d'or et d'argent, on tire des pétards pour écarter les esprits affamés, et on remporte les aliments offerts pour les consommer au logis, ou, sous forme de pique-nique, sur
un champ voisin. En rentrant on se charge de verdure et de fleurs des chanoips et on en décore les maisons. Il est à remarquer ici que le saule joue un grand rôle dans le symbolisme, l'art et la poésie de la Chine. Son caractère graphique en fait « Tarbre du Soleil », ce qui provient probablement de la rapidité avec laquelle son feuillage éclot aux premiers rayons du soleil printanier et de la longévité qui le distingue. C'est Tarbre favori des taoïstes qui représentent leurs saints cherchant Télixir de longue vie sous son ombrage. Le saule est donc un symbole de vie et d'immortalité. Il faut sans doute ajouter que sa verdure blafarde, qui ne plaît aux Européens que mêlée à des verdures plus vigoureuses et qui en a fait pour nous, surtout sous sa variété « pleureuse », un emblème de regret et de deuil, plaît tout particulièrement au goût chinois, chose qui échappe à la discussion. Le fait est que les poètes chinois, anciens et modernes, font du saule un usage qui nous paraît immodéré. Dans la Chine méridionale où le saule est rare, on lui substitue le figuier; dans le nord, c'est le pin et le cyprès qui très souvent le remplacent comme expression de vie éternelle (1).
(1) Le pécher est aussi un arbre favori des légendes et des poésies, n est surtout un épouvantail des mauvais esprits. Son bois est précieux pour la confection d*amulettes ou de jfîgurines qu*on suspend aux portes pour les éloigner. On en fait également des planchettes qu'on fixe aux portes à, ménie intention, ou bien qu'on remplace par des bandes de papier « rouge de pécher ». La précocité et la beauté de sa floraison, les vires couleurs et Texcellence de la pêche ont sans doute valu à cet arbre Thonneur d'être aussi rattaché tout particulièrement au soleil et en général à la puissance bienfaisante de
Lé 23 du troisième mois, les marins et tous ceux qui sont intéressés à la navigation célèbrent la fête de Ma-tso-Po, cette Kouan Yin taoiste dont nous avons parlé précédemment (1). Ses temples sont ce jour-là le théâtre de grandes cérémonies, mais qui ne présentent rien de bien différent de tout ce que nous avons vu. Il en est autrement de la fête qui se célèbre dans une grande partie de la Chine en l'honneur du dieu de la Production, Po-Sing-taé-Ti, qui doit être un ancien dieu solaire et guérisseur, ramené par le taoisme aux proportions d'un prêtre-médecin que ses mérites professionnels ont divinisé. C'est donc une sorte d'Esculape chinois. Sa fêle coïncide avec le moment de la grande exubérance printanière. C'est une des plus contraires au point de vue correct et froid du confucéisme, une de celles où les reliquats du vieux chamanisme se montrent encore à Tœil nu. Un grand bûcher allumé, des garçons nupieds (ce détail est rituel et semble attester la haute
la nature. — Les cordes faites avec des plantes aquatiques et surtout des figures de tig-re sont aussii les objets de Teffroi des fantômes ou des esprits malins. La propriété reconnue aux premières ne se fonde que sur une légende, celle de Tou Yu et de You Loui qui, du temps de Tempereur Hoang Ti, savaient lier avec des cordes de ce genre les fantômes et les démons pour les jeter <»n pftture aux tigres. Quant au tigre lui-même, si souvent figuré en papier^ en bois, en pierre, pour épouvante!* les esprits malfaisants, il est probable qu'il fut dans la haute antiquité un animal solaire. Le soleil était le « Tigre céleste. » Encore aujourd'hui la médecine chinoise fabrique avec la chair, le poil, les dents, les griffes du tigre un tas de remèdes dont l'efficacité prétendue repose uniquement sur les vertus surnaturelles attribuées à ce terrible animal.
antiquité de ce culte) et servant d'assistants aux exorcistes à naoitié nus eux-mêmes; ceux-ci faisant tinter leurs anneaux et chantant des conjurations au milieu d'un bruit assourdissant de gongs et d'instruments criards ; bientôt les exorcistes se frappant eux-mêmes lesjouesetlesbrasdecoupsdecouteauqui font ruisseler le sang, une agitation frénétique s'em parant de la foule à la vue de ces énergumènes sanglants qui traversen t la flamme en portan t des idoles, — tel est le prélude de la grande procession qui s'organise et où figurent de nouveau les enfants pieds-nus, les exorcistes balafrés; puis, des enfants achevai, des chariots ornés de branchages et de fleurs, chargés de jeunes filles en robe bleue, etc. Les exorcistes en défilant se frappent encore mutuellement le dos avec des sabres courts. Nous renvoyons à la page 152 où se trouve déjà la description de ces insanités. Des scènes grotesques ou bizarres suivent les démonstrations fanatiques. Vient en serre-file le principal prêtre taoïste, en grand costume, distribuant à droite et à gauche ses saints, ses sourires et ses friandises. Une série de dieux suit, portés en palanquin par des coulies. De temps en temps ceux-ci* s'arrêtent, laissent un vide se former dans la procession, puis regagnent leur place en courant et en hurlant pour mieux effrayer les esprits. Tout cela visiblement rappelle le chamanisme. La fête a lieu en l'honneur d'une vieille divinité naturiste, le Soleil producteur. La terre, parée de ses dons, produira en abondance tout ce que l'homme désire, à moins que les esprits méchants ne s'en mêlent.. Il faut donc, en rendant hommage à la
divinité bienfaisante, chasser par tous les moyens ces démons nuisibles. C*est le résultat qui, dans toutes les sorcelleries, s'obtient par la conjuration ; celle-ci à son tour devenant plus forte par le supplice volontaire du sorcier ou du chaman qui en s'offrant, lui et son sang, à la divinité, devient un amulette vivant, capable de distribuer les amulettes impersonnels mis en contact avec sa personne divinisée. Mais ces relations logiques échappent à la foule toute entière à ses impressions de terreur mystique et superstitieuse. Du Soleil producteur et bienfaiteur sort aisément le Soleil purifiant et guérisseur. Les exorcistes à leur tour sont invoqués comme instruments passifs de leur dieu pour désigner les remèdes qui conviennent à un malade. C'est du taoisme pur. Quelquefois le prêtre taoiste fait passer l'âme du dieu de son temple dans une petite image qui, mise sur une litière, est portée auprès du malade, afin de se rendre un compte clair de son état. C'est après cette visite que les exorcistes sont menés par leur dieu chez un apothicaire et rapportent la drogue que ce dieu leur indique. D'autres fois les exorcistes, tout pleins de leur dieu, viennent directement auprès du malade, gesticulent, se démènent, tombent en convulsions, se relèvent, courent du haut en bas de la maison une baguette de pêcher ou de saule à la main, reviennent, et avec cette baguette tracent des caractères dont le déchiffrement indiquera la nature du remède qu'il faut employer. Nous omettons quantité de détails de ces cérémonies tristement burlesques oii s'étale toute la superstition du peuple chinois. Il convient d'ajouter que toutes
ces absurdités sont dédaignées par la classe lettrée qui méprise les exorcistes et leur métier.
C'est dans le même ordre de superstitions qu'il faut ranger « l'échelle de couteaux », formée de montants en bambou réunis par des couteaux ou des sabres le tranchant en haut ; et « le pont de couteaux » qui n*est qu'une échelle du même genre posée horizontalement. Les exorcistes qui grimpent sur la première ou qui parcourent le second se présentent le corps couvert de papiers qui sont ensuite distribués comme autant d'amulettes. 11 y a aussi, surtout dans le midi, des femmes médiums dont rame peut sortir de leur corps pour aller s'entretenir avec les morts et les génies. Elles sont souvent consultées par les femmes désireuses de s'enquérir de l'état où se trouvent les parents qu'elles ont perdus. Il est singulier d'avoir à noter que parmi les livres qu'il faut éloigner du lieu où la consultation se donne, parce que leur présence ferait tout manquer» on compte le Ta jffio, la « Grande Doctrine », de Gonfucius (1).
Nous passons enfin à l'été où nous trouvons pour la première fois, le premier jour du quatrième mois, une fête vraiment bouddhiste, celle du « Jour de naissance des vénérables Bouddhas des trois mondes. » C'est une sorte de Toussaint bouddhiste. Dans les couvents de cet ordre, on expose une image de Bouddha à moitié plongée dans un grand vase d'eau en avant de la grande triade. Chacun, laïque ou prêtre,
(1) Le livre XXXIX du Li-Ki, trad. Le^ge.
peut s'avancer el arroser la lête de Bouddha avec Teau du vase ; mais auparavant Tadorateur a dû faire tomber quelques pièces de monnaie sur son vénérable crâne. C'est un baptême, d'eau et de métal. C'est ce qu'on appelle en Chine « laver le crâne ». On opère une cérémonie toute semblable sur la tête de ceux qui désirent être admis comme adeptes déclarés du bouddhisme. Il y a même des prêtres de Bouddha qui baptisent les petits enfants en posant sur une table une image de Bouddha et en aspergeant la tête avec l'eau placée sous l'influence de cette image. Le passage de ces prêtres baptiseurs est annoncé aux gens du quartier par le bruit d'un gong ou d'un bassin de métal, et leur ministère est fréquemment invoqué par les mères, non que celles-ci méditent d'affilier leurs enfants à la secte, mais parce que cela leur portera bonheur.
Le 5 du cinquième mois revient une grande fête naturiste, la fête de Tété ou fête des Bateaux-Dragons. Comme plusieurs de ces vieilles fêtes chinoises que nous avons déjà décrites, elle se célèbre à la fois dans les maisons et en public, et elle se prolonge plus ou moins pendant tout le cours du mois. A domicile on fait des offrandes abondantes aux ancêtres, aux dieux domestiques, particulièrement au dieu de la Richesse. Il s'agit surtout d'obtenir une bonne récolte des grains encore sur pied. Aussi les offrandes de riz et de millet sont-elles copieuses. Du reste ce mois est redouté. Dans la plus grande partie de la Chine les chaleurs excessives de la saison déterminent cle nombreuses maladies. Ce qui veut
dire en chinors que Taction des esprits malfaisants bat son plein. Il faut donc redoubler d'incantations, d'amulettes et d'exorcismes. Les lettrés recourent ordinairement à la tempérance et à la tranquillité pour se préserver; mais le petit peuple se rassure plus volontiers en buvant de la poudre de « pierre rouge », minéral que l'on croit doué de vertus médicales et préservatrices, ou bien en portant des sachets parfumés, de formes très variées, mais où le rouge domine, et qu'on a exposés pendant quelque temps sur la table des dieux. Ce dernier usage est suivi aussi parles lettrés qui pour la plupart portent une breloque quelconque on guise d'amulette. Il existe une grande quantité de ces amulettes portatifs où le saule joue aussi un grand rôle etijui affectent ou la forme d'un sabre, ou celle d'une calebasse (correspondant à notre corne d'abondance), ou toute autre figure symbolique. Enfin, dans beaucoup de maisons, on fabrique des poupées de papier dont chacune représente un membre de la famille. On les met dans une corbeille avec des aliments. Chacune des poupées est ensuite agitée de haut en bas près de celui qu'elle représente, pendant qu'on la conjure pour qu'elle prenne les mauvaises influences qui pourraient menacer son homonyme. Après quoi, tout est brûlé, les cendres sont dispersées, et le bonheur de la famille est garanti.
Pour revenir aux bateaux-dragons, le matin du grand jour de la fête d'été, toutes les portes et fenêtres sont décorées de feuillage, mais on y ajoute spécialement des touffes d'acore, d'armoise et d'ail,
plantes à parfum pénétrant qui écartent les esprits malins. L'acore, outre son odeur, a des feuilles en forme de sabre qui ont le même effet. On en fait aussi une décoction dont on s'humecte le buste avec un linge. On colle sur la porte des bandes de papier rouge où sont écrites des formules de bon augure. Enfin la fête publique commence, les boutiques sont feri;nées et toute la population se rend au bord de l'eau.
C'est alors qu'a lieu le jeu des Bateaux-Dragons, préparé d'avance au moyen de souscriptions et le plus souvent par les soins des administrateurs des temples. C'est une sorte de joute nautique où des prix sont décernés aux vainqueurs. Souvent les canots, dont quelques-uns sont fort longs, mais toujours très légers, et qui sont mus au moyen de pagayes, ont la forme d'un dragon, gueule béante, dents coniques monstrueuses, queue écaillée et tortueuse. Des tambours et des gongs placés au milieu de l'équipage entretiennent son ardeur. C'est le bateau revenu le premier au point de départ qui est le vainqueur. C'est à peine, dira-t-on, si cette fête est religieuse. En effet elle est plus divertissante qu'autre chose. Cependant il faut noter que les Bateaux-Dragons sont portés processionnellement par lés rues et llnalement brûlés sur l'eau avec un équipage en papier. Ils sont censés emporter avec eux les mauvaises influences des quartiers qu'ils ont i)arcourus. Si nous nous rappelons ce que nous avons dit du Dragon chinois, cette personnification de la pluie et des cours d'eau, il est fort probable que la fête publique eut primiti*
vement, comme la solennité domestique, le caractère d'une grande conjuration collective. Le retour de la saison pluvieuse et le grossissement des fleuves balaient les miasmes et les détritus, l'état sanitaire s'améliore, et le retour des. Bateaux-Dragons représente celui des nuées dont on attend ce bienfait.
Le 13 du sixième mois est signalé par « l'Ouverture des Portes du Ciel ». C'est un acte de reconnaissance envers le Seigneur du Ciel pour la moisson qui tient ses promesses. On prétend que ce jour-là, en contemplant le ciel reflété dans un baquet neuf rempli d'eau, on voit ses portes ouvertes et un vieillard à barbe blanche, vêtu de rouge, couronné, assis devant une grande table couverte d'un tapis rouge. Le 6, surtout dans les campagnes, ce même acte se célèbre en l'honneur de la Terre, représentée par les dieux de la Richesse et des Grains.
Le 15 de ce sixième mois est le jour du milieu de Tannée. On le célèbre par des ofl'randes aux dieux domestiques et aux ancêtres. C'est aussi le jour où les jeunes garçons et les jeunes filles rendent un culte spécial à leurs esprits gardiens, idée taoiste qui toutefois pourrait remonter plus haut que Lao-Tseu. Car elle a dû venir de bonne heure chez un peuple aussi animiste que les Chinois. Ces esprits gardiens sont plus exactement des « gardiennes », car ce sont des esprits féminins que les gens du peuple appellent « Mères» ou « Dames-Mères ». Ce jour-là, le lit sert d'autel aux offrandes qui leur sont destinées. On brûle particulièrement en leur honneur une quantité de papiers argentés où sont représentés des vête-"
ments divers. C'est pour habiller leurs innombrables pupilles. A la tête des gardiens est une déesse qui ressemble fort à Ma-Tso-Po. Son image est extrêmement répandue. C'est elle qui détermine le destin futur des enfants.
Le 19, second jour de fête de Kouan-Yin, rien de particulier.
Le septième mois de Tanùée chinoise coïncide avec le commencement de l'automne. Ce mois est marqué par de nombreuses cérémonies à l'intention des morts, et là nous pouvons signaler des influences positivement bouddhistes. Jusqu'à présent nous n'avions pu les constater qu'une fois dans les coutumes religieuses du grand nombre. Cependant il y a des preuves du fait qu'antérieurement à l'importation du bouddhisme en Chine, ce septième mois était déjà le moment de grands sacrifices célébrés pour « réconforter » les défunts. Sur ce point comme sur tant d'autres le bouddhisme chinois a construit sur un fondement qu'il a trouvé tout fait. C'est lui surtout qui a répandu dans le peuple les idées de rétribution posthume, de paradis et d'enfer. En même temps, le clergé bouddhiste se vantait de posséder les moyens d'adoucir le sort des morts plongés dans les enfers. De là se forma aisément l'idée chez ceux-là même qui restaient étrangers au bouddhisme que, la convenance ordonnant de tout faire pour être agréable aux parents trépassés, elle faisait aussi un devoir de leur assurer le bénéfice éventuel des cérémonies bouddhiques. C'est surtout depuis le temps d'Amôgha, prêtre bouddhiste parvenu aux plus hautes positions
dans le cours du viii* siècle, que les coutumes funéraires du septième mois revêtirent la teinte bouddhiste qu'elles ont conservée.
On admet d'abord que le premier jour du septième mois l'enfer ouvre ses portes et que les âmes en sortent en foule pour se repaître pendant tout le mois des aliments qu'on va leur fournir en abondance. Aux portes de toutes les maisons on peut voir des tables chargées d'offrandes. Des bougies sont allumées, des bâtonnets d'encens répandent leur fumée, des quantités d'argent en papier sont brûlées. On brûle aussi des vêtements en papier de toute sorte pour que ces pauvres âmes puissent se vêtir. Une lanterne carrée suspendue devant la maison doit leur servir de fanal. En outre les jours du mois sont répartis entre les quartiers de la ville pour que chacun d'eux à son tour puisse vaquer à la délivrance des âmes par l'intermédiaire du clergé bouddhisle. Ce qui n'empêche pas qu'on leur offre des repas copieux où il entre beaucoup de viande malgré tous les préceptes de Bouddha. Le clergé bouddhiste s'avance processionnellement et s'arrête devant chaque table dressée sur son passage pour inviter les esprits et prononcer une formule magique dont l'effet est de multiplier indéliniment les mets offerts. Car on ne sait jamais s'ils seront en quantité sufQsantc pour rassasier tous les esprits allâmes qui voudront s'en nourrir. Quand le prêtre est parti, après avoir laissé aux âmes le temps nécessaire pour prendre toutce qu'elles peuvent désirer,on retire les offrandes à l'intérieur et on en fait un re|Jas auquel le plus
souvent on invite des amis à charge de revanche. Ce qui fait que ce mois est par excellence celui des dîners et ce qui égaie sensiblement le caractère lugubre de ces cérémonies. Ce n'est pas tout. Près du temple bouddhique du quartier les habitants offrent par souscription un grand repas aux esprits délaissés. On dresse devant Tédiflce une table très grande et très haute, ornée de drapeaux, de banderolles, de lanternes et portant des pyramides de victuailles. Une poupée en papier placée au milieu des plats d'offrande est chargée de maintenir Tordre parmi les esprits affamés qui vont accourir. C'est le Taé-Sou-Ya, « le Grand-Maître », qui, de même que Kouan-Yin, peut tirer les âmes de l'enfer. Quelquefois on le fait si grand qu'il n'est pas sur la table, mais à côté, et que malgré l'élévation de cette table qui atteint le faîte des maisons, il la dépassé de la tête. Ses prunelles sont fabriquées de telle façon que les courants d'air les font tourner dans tous les sens, pour que rien n'échappe à leur surveillance. Souvent une guérite posée latéralement contient les images du dieu des enfers et de ses deux acolytes, chacun tenant un livre et un pinceau pour prendre note des bonnes et des mauvaises actions. Les trois idoles sont l'objet de nombreux hommages. Dans le cours de la soirée on donne dans le voisinage du temple des représentations dramatiques, réjouissant également les hommes et les dieux. Le temple est illuminé. Les visiteurs vont se prosterner devant l'image du Bouddha auquel ce temple est consacré. Chacun d'eux est suivi d'un prêtre qui, à deux pas en arrière,
répète ses révérences et ses prosternements. Ils vont ensuite planter ensemble des bâtons d'encens et inviter les esprits au grand repas qui leur est destiné. Chaque fois qu'un dévot allume son encens, un coup de gong retentit.
Les prêtres, qui ont achevé d'officier devant les tables privées, accomplissent les cérémonies rituelles dans leur temple; puis, se rendent en procession devant la grande table précitée à l'endroit où une table spéciale leur a été préparée à eux-mêmes. Tout cela se fait aux sons de la musique et au bruit de la foule entassée. Les prêtres continuent de chanter leurs tantras magiques pour multiplier à rinlini les mets et les objets de papier. Leurs prières à Kouan Yin et à tous les bodhisattuas doivent aussi libérer des quantités d'âmes. Un des prêtres jette en l'air une poignée de sapèques, censément multipliées par les paroles magiques et qui sont destinées aux esprits. En fait elles sont ramassées par une tourbe d'enfants et de mendiants. Un autre, muni d'un rameau vert, fait dos aspersions dans l'air pour rafraîchir les âmes. Enfin le retentissement des gongs annonce que le repas des esprits est terminé.
Aussitôt on allume au milieu d'un tapage indescriptible un véritable incendie avec tous les papiers d'oH'rande, qui représentent tout au monde, maisons, jardins, palanquins, bateaux. On brûle aussi le gardien gigantesque. Alors les chefs du temple jettent dans le feu une longue bande de papier rouge portant les noms des souscripteurs. Enfin la foule se jette sur les mets exposés en prenant d'assaut la
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haute table. C'est une cohue sans nom où les accidents sont fréquents, et la foule ne se disperse que lorsqu'il n'y a plus rien à ramasser.
Le dernier jour du mois est celui de la fermeture des portes de Tenfer. On offre aux âmes un repas d'adieu et, quoique sur une moindre échelle, les scènes qui ont signalé « l'ouverture » se répètent une dernière fois.
Le 7 du même mois les femmes rendent un culte spécial à la Tisserande, Tsit-Lou, divinité stellaire ayant pour résidence trois étoiles de la Lyre «, s et ç, considérée comme lepouse du Vacher («, Petrde TAigle) et comme s'unissant le soir de ce jour à son scintillant époux. La table d'offrandes dressée à son intention près de la porte présente à côté des mets une aiguière, un miroir, un peigne, des ciseaux, du fard même, pour que l'épouse céleste se présente avec tous ses atours devant son mari. Il s'y mêle beaucoup de petites dévotions féminines, le vœu pour trouver un bon mari ; ou bien, si l'on est mariée, pour avoir de beaux enfants; ou bien la consécration sur la table de la Tisserande d'amulettes destinés à assurer aux enfants la protection de la déesse; ou bien encore une prière spéciale pour lui demander l'habileté dans les ouvrages domains. Les femmes essaient alors d'enfiler des aiguilles à la seule clarté de la lune ou des bâtons d'encens qui brûlent. Quans elles réussissent, elle se croient l'objet d'une bienveillance particulière.
Le 15 de ce septième mois on célèbre pour la seconde fois de l'année les Seigneurs des trois Mondes.
Ce n'est qu'une répétition de la fête semblable célébrée au commencement de Tannée. On a soin aussi de régaler à domicile ses propres ancêtres, ce qui se comprend dans un mois oii Ton offre tant de festins aux morts en général.
Nous passons au huitième mois, et nous avons à signaler le 3 la fête du dieu de la cuisine, Tsao- Koun, un des dieux domestiques les plus adorés. C'est au fond une vieille divinité du feu et particulièrement du feu du foyer. On le représente comme un bel adolescent imberbe, ce qui fait allusion sans doute à l'éternelle jeunesse du feu. C'est lui qui, d'après un récit populaire, note chaque 30 du mois les bonnes et les mauvaises actions de la famille pour en faire rapport au juge céleste. Ce qui explique pourquoi on le regarde souvent comme le directeur du destin individuel des membres qui la composent.
Le 15 du huitième mois a lieu la grande fête de Tautomne, et cette fête est un hommage à la Terre bienfaisante. Toutes les récoltes sont rentrées et les campagnes célèbrent cette date avec plus de ferveur encore que les villes. Dans les maisons c'est au dieu de la Richesse, qui est le représentant de la Terre, que les offrandes sont présentées. On joue alors beaucoup de pièces dramatiques pour lui témoigner sa gratitude.
Mais à la même date arrive une fête religieuse très ancienne, celle de la Lune, représentée sous les traits d'une femme levant en l'air un disque (1). Ce
(1) V. le no 5345 du Musée Guimet.
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sont surtout les femmes qui pratiquent cette dévotion en lui offrant le repas rituel à une heure avancée de la soirée. Parmi les mets qui lui sont présentés à cette occasion il faut noter les gâteaux ronds et plats que Ton pétrit pour la circonstance et qui imitent visiblement le disque lunaire. Ils sont d'un blanc gris et portent des dessins en rapport avec quelqu'une des nombreuses légendes dont la lune est l'objet. Car avec sa ductilité ordinaire l'imagination a peuplé la lune d'êtres divers dont nous avons déjà plus haut mentionné quelques-uns. Il y a d'abord « le Vieux de la Lune, » Yueh-Lao, qui préside aux mariages (1). Puis il y a la Femme dans la lune (2). Cette femme est souvent un crapaud ou une grenouille. Elle a été changée en batracien en punition d'une faute grave qu'elle avait commise. On peut penser que c'est la lune assimilée elle-même à un animal aquatique, nageant dans les nuées, qui a fourni le germe de cette bizarre légende. Il se pourrait que l'idée du crapaud ait été suggérée par l'extrême longévité que la croyance populaire en Chine attribue à cet animal, ce qui serait en rapport avec le vol de l'élixir d'immortalité commis par Houng-Ngo au détriment de son mari. Mais on y voit aussi un lièvre. Peut-être cette image vient-elle
(1) V. p. 154. Ce Vieux de la lune doit être identique à Wou Vanp, un adepte des sciences surnaturelles du temps des Thang, lequel, ayant offense les puissances célestes, fut banni dans la lune et condamné à abattre un canneliier (ou un cassier) qui repousse toujours (Maj'ers, Mamtal, 864),
de rinde où l'un des noms de la lune signifie qu'elle porte un lièvre. Peut-être aussi dans les deux contrées a-t-elle été inspirée par Tapparence sautillante de l'astre quand il semble bondir d'un nuage sur l'autre comme un lièvre qui bondit dans la plaine.
Les taoistes disent que ce lièvre prépare pour les géniesTélixir d'immortalité. Cela supposequ'il pousse des plantes à la surface de la lune. Et en effet il est aussi question d'arbres dans. la lune et les bouddhistes ont corroboré cette croyance. On a même spécifié que l'arbre lunaire était le cassier qui fournit un des remèdes les plus vantés en Chine, ou bien le cannellier, dont l'écorce sert aussi d'ingrédient médicinal.
On remarquera facilement combien toutes ces légendes lunaires sont taoistes d'esprit. Nous faisons observer aussi que c'est la lune en Chine qui fait Teffet de Tastre coupable, condamné par cela même à un travail rebutant et sans lin, cette notion suggérée par la répétition continuelle des mêmes errements, des mêmes mouvements, et qui engendra dans la mythologie grecque les soleils punis, les Ixion, les Tantale, les Apollon réduits à l'esclavage, et même les Héraclès serviteurs des Eurysthées. Il est bien clair que la femme-grenouille ou crapaud, le lièvre, le bûcheron, qui sont dans la lune, ont été originairement la lune elle-même.
Le 22 du huitième mois on fête particulièrement le quatrième des dieux domestiques, Ké-Sing-Ong, singulière divinité qu'on représente toujours une jambe croisée sur la cuisse de Taulre qui est pendante. Il a
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une légende d'après laquelle, jeune berger d'une grande bravoure, il aurait été trouvé mort sur la montagne, une jambe pendante avec une cruche vide à ses côtés. Depuis lors, il revient comme un génie protecteur de la région sous la forme d'un cavalier blanc montant un cheval blanc. On lui attribue des miracles, des interventions nombreuses, et même des inclinations galantes. Il aurait un jour enlevé une jeune fille dont il était épris pendant qu'on la transportait en palanquin chez le fiancé qu'elle allait épouser. Il a une grande renommée comme dieu de divination. Les blocs divinatoires jetés devant son image donnent des réponses que les consultants mettent à profit pour s'élever à une grande prospérité. Aussi son temple est-il le centre de nombreux pèlerinages. Il est dieu domestique d'un très grand nombre de familles et tous les six mois on lui fait des offrandes spéciales. Quelle est l'origine de ce dieu à jambe pendante? Serait-ce une divinité stellaire? On serait tenté de le croire. Mais en Tabsence de toute preuve il vaut mieux ne rien affirmer.
Le 9 du neuvième mois est marqué par une réjouissance essentiellement chinoise, en rapport étroit avec ce goût des Chinois de tout âge pour les cerfs-volants qui étonne toujours les voyageurs européens. On offre ce jour-là aux dieux domestiques des gâteaux de riz aux marrons avec l'idée que cette offrande fortifie la vue du donateur. On en présente aussi dans les écoles aux dieux des lettres. La journée est ensuite consacrée à des excursions dans la campagne, où quantité de familles vont manger en
plein air et lancent ensuite des cerfs-volants. On prétend que plus « le milan de papier » s'élève, plus son propriétaire montera de degrés dans la hiérarchie littéraire ou le service de l'État. Il est admis aussi qu'il est dangereux de rester chez soi. Dans une hypothèse ingénieuse, M. De Groot énonce ridée qu'en ce moment de Tannée, dans Tancienne Chine toujours aux aguets des tribus pillardes au milieu desquelles elle devait s'établir, la fin des travaux des champs ramenait la période des agressions et des combats. On envoyait des détachements surveiller les frontières en les munissant de vivres. 11 était utile d'avoir de bons yeux pour discerner de loin rapproche de l'ennemi. Peut-être même le cerfvolant, comme cela eut lieu plus d'une fois dans l'histoire militaire de la Chine, servait-il de signal entre les postes disséminés. Un fâcheux renom pesait sur ceux qui par indolence ou lâcheté restaient chez eux. Ainsi s'expliquerait cette singulière coutume du neuvième mois.
Le 19 du même mois a lieu la troisième fête annuelle de Kouan Yin.
Le 15 du dixième mois on fête pour la troisième fois les Seigneurs des trois Mondes. Il nous faut renvoyer à la première célébration de ce nom, celle dont nous parlons en ce moment ne différant de Tautre par rien d'essentiel.
Le solstice d'hiver qui tombe dans le onzième mois est aussi célébré religieusement. 'On fait aux dieux domestiques et aux ancêtres des offrandes, parmi lesquelles on distingue de petites boules de
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riz groupées autour d'une boule plus volumineuse et des morceaux de pâte imitant la forme d'un lingot d'argent. C'est une offrande de reconnaissance pour les aliments dont on a pu disposer pendant Tannée qui approche de son terme. On pétrit également beaucoup de poules, de chiens, de porcs, en pâte pour les offrir dans la môme intention. C'est aussi le moment de Tannée où Ton se rend aux temples ancestraux dont nous avons parlé dans un chapitre précédent (1) pour offrir un repas solennel aux ancêtres. On avertit la veille leurs esprits en exposant devant leurs tablettes des confitures, des sucreries et du thé; après quoi, avec des salutations révérencieuses, on leur annonce le festin projeté. Le lendemain les tables sont dressées dans le temple et se couvrent de mets de tout nom. Le chef de la famille, c'est-à-dire Taîné de la branche aînée, prend place devant une table supportant deux cierges et un encensoir. A son ordre et à son exemple tous s'agenouillent en frappant du front le sol à plusieurs reprises. C'est pour inviter les âmes à prendre place à table. Après quoi les tablettes sont déposées avec respect sur les tables ou les sièges. On lit une prière écrite, on fait une triple libation, tout cela dans le plus profond recueillement. Mais un coup de gong délie les langues et les conversations s'échangent comme en temps ordinaire. Bientôt les vivants s'attablent et se partagent le repas des morts, ou bien emportent chez eux les mets qui leur ont été servis et dont les morts sont
censés avoir pris ce qui leur convenait. Les femmes n'ont point de part à ce repas ancestral ; mais ordinairement on offre une partie des aliments au dieu du Sol, protecteur des tombeaux, et si la famille est lettrée, au dieu stellaire de la littérature, Kouei-Sing. On comprend du reste Tassociation d'idées qui a fixé cette cérémonie en Thonneur des ancêtres au beau milieu de Thiver, de la saison qui est celle de la mort de la nature. C'est en vertu de la même association que la coutume chinoise est de renvoyer autant que possible à la saison d'hiver Tcxécution des condamnés à mort. On craindrait, en les faisant mourir dans les saisons où la vie de la nature est en pleine activité, de faire violence à son caractère.
Le 16 du douzième mois est le dernier jour de fête en rhonneur de la Terre et des dieux du Sol. Mais la iln de l'année chinoise approche. Le 24 de ce mois les dieux domestiques vont quitter la maison pour aller faire leur rapport au Ciel. On se croit donc tenu de leur offrir un repas abondant au moment où ils vont se mettre en voyage, comme nous avons vu qu'on leur en offrait un le lendemain de leur retour. On brûle force chevaux, palanquins et porteurs en papier, on fait partir des pétards à la porte pour effrayer les esprits qui pourraient molester à leur départ les dieux-rapporteurs, et pendant leur absence on nettoie, repeint, rafraîchit la niche qui leur sert d'habitacle tout le reste de l'année. Ce qui est assez original, c'est qu'on s*imagine que des esprits célestes viennent les remplacer temporairement, qu'on se croit tenu à des égards redoublés pour ces
hôtes momentanés et qu'on se garde de faire du bruit de peur de les incommoder.
Enfin, le 29 ou le 30, clôture de l'année, après avoir fait des offrandes aux ancêtres, on envoie des cadeaux d'aliments, viandes, gâteaux, pâtisseries de toute sorte à ses amis, on distribue des aumônes et on règle ses comptes avec ses créanciers. Les débiteurs insolvables quittent leurs demeures pour se rendre devant le temple du dieu urbain, patron de la ville, seigneur des Murs et des Fossés. Là on n'a pas le droit d'exiger d'eux qu'ils s'acquittent.
C'est toute une petite mythologie dans la grande que celle des Seigneurs des Murs et des Fossés qui ont chacun son temple dans la ville dont ils sont les suzerains et surtout les surveillants. Le taoisme a beaucoup fait pour régulariser ces vieux cultes locaux qui ont dû s'adresser dans l'origine à des divinités de la nature locale, comme nous le voyons dans le polythéisme occidental. 11 a réussi à faire de chaque dieu urbain un génie divinisé. C'est l'âme du premier ou du plus célèbre^ des magistrats qui ont administré la ville. Et ce qui est tout à fait particulier à ce culte chinois, c'est que le pontife taoiste change de temps en temps, par un motu proprio inspiré, dit-il, par le Ciel, le nom du dieu-patron d'une ville déterminée, le destitue et en nomme un autre à sa place. Il est vrai que ces destitutions et ces nominations doivent être sanctionnées par le ministère des rites à Pékin; mais il ne paraît pas que celui-ci fasse de grandes difficultés. Chaque dieu des Murs et Fossés occupe dans cette hiérarchie divine
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le rang correspondant à celui du premier magistrat de la ville de son obédience. Celui de Pékin est comme Tempereur de ces dieux locaux. G*est pourquoi chacun de ces dieux porte sur ses images le môme costume que le magistrat dont le rang est le môme que le sien.
Ce Dieu urbain observe et marque tout, propose les bons aux récompenses célestes et dénonce les pervers au Dieu des enfers. Il est donc Tespion de ce dieu souterrain. Dans la cour intérieure de son temple sont représentées les horreurs de Tenfer taoïste. On vient y faire des actes de pénitence en brûlant do Tencens et des cierges. On y achète aussi la connaissance de l'avenir à des devins assis en nombre devant de petites tables. Le dieu a un adjudant, une idole très haute et très maigre, vêtu d'une longue robe blanche et portant sur la tête le haut bonnet des agents de police. Les yeux lui sortent de la tôle et la langue de la bouche. D'une main il tient un éventail; de Tautre, une planchette où il inscrit ses notes; d'où son surnom de «père à la planchette ». Croirait-on que parfois des mandarins, embarrassés pour juger une affaire épineuse, vont passer la nuit dans ce temple afin de recevoir en rôve les directions de ces divinités grotesques?
A côté de Tadjudant se trouve le commissaire, « le fantôme-nain », un fantoche de trois pieds, très gros, la figure noire, la langue rouge et pendante, vôtu de noir et tenant des chaînes à la main; puis, deux secrétaires qui flanquent ordinairement le dieu à droite et à gauche et tiennent un livret avec un
pinceau. C'est souvent devant eux que se font les serments et les conventions, qu'ils doivent enregistrer. Deux satellites, Tun civil, Tautre militaire, examinateurs et juges des délits, complètent le personnel de cet étrange bureau de police. Toutefois il ne faut pas oublier Tesprit qui a pour fonction d'entretenir la communication entre le dieu et Tenfer. C'est le fonctionnaire des ténèbres et de la lumière ; aussi a-t-il une moitié du visage rouge, Tautre noire. Même il paraît que dans un certain nombre de ces temples il y a encore un bon nombre d'autres gardes, suppôts, auxiliaires, et en particulier deux sbires placés aux deux côtés de la porte du temple, tenant par la bride deux coursiers qui se cabrent, dans l'attitude de gens n'attendant qu'un signe pour monter à cheval.
La veillée du nouvel an est célébrée par des repas de famille et une illumination de l'autel des dieux domestiques, suivie de pétarades exécutées devant la porte de la maison. On devine le temps qu'il fera le long de la nouvelle année en examinant les pieds de bambou des vieilles lampes, qu'on a remplacés par de nouvelles tiges et qu'on a jetés dans le feu. On en retire douze avant que la combustion soit complète, chacun représentant un mois, et on observe quels sont ceux qui s'éteignent vite, quels sont ceux qui restent plus ou moins longtemps ignés. Ces dernies présagent des mois de beau temps, les premiers annoncent des mois pluvieux. Cela suppose que le feu allumé et l'illumination sont en rapport symbolique avec le soleil qui reprend*sa force au commen-
cernent de Tannée. Tout cela fait, le cycle annuel recommence comme nous l'avons décrit.
Parvenus à la fin de ce rituel populaire de la religion chinoise (1), nous voyons se vérifier ce que nous avons dit de l'erreur dans laquelle on tombe quand sur la foi des apparences on se figure la nation chinoise confucéenne ou bouddhiste ou même, et cela arrive assez souvent, étrangère à toute religion parce qu'elle manque de sentiment religieux. Ce qui répond à la réalité, c*est un état de choses où le confucéisme correct, rationaliste de tendance, facilement et fréquemment sceptique, occupe les hauteurs de la situation politique du monde officiel; où le taoisme, très peu estimé comme pouvoir sacerdotal, se maintient à la faveur des épaisses superstitions populaires qu'il a sanctionnées et qu'il développe bien loin de songer à les restreindre ; où le bouddhisme enfin, profitant- des insuffisances des deux écoles nationales, se superpose dans l'esprit d'un très grand nombre de Chinois ou plutôt s'ajoute,
(1) Nous rappelons que, sauf indication spéciale et en exceptant les remarques suggérées par les faits, toutes les données de ce chapitre sont empruntées â Touvrage fréquemment cité de M- DeOroot, Les Fêtes annueUes cCEmoui (Ann. du Musée Guimet, XI et Xll), le plus complet sans contredit des répertoires concernant les coutumes et les traditions religieuses du peuple chinois. Le-» digressions, souvent contestables, de Fauteur sur le champ des religions comparées, diminuent la valeur scientifique de son ouvrage, mais ne sauraient lui ôter son utilité de premier ordre comme document d'une réalité religieuse trop souvent perdue de vue par ceux qui ne s'occupent que des sommités confucéennes, bouddhistes et même taoistes de la religion des Chinois.
comme un complément dont on tire parti à l'occasion, aux formes indigènes sans les supprimer d'aucune façon. Le fait est que dans ces fêtes populaires ou privées que nous avons décrites, ces fêtes qui perpétuent la vieille religion chinoise, l'action directe du bouddhisme est très peu visible. Il est presque en dehors du calendrier. C'est tout au plus s'il peut revendiquer une ou deux dates. Le taoisme, au contraire, peut se les approprier presque toutes, et son influence se fait sentir surtout dans le nombre considérable de dieux-nature qui passent aujourd'hui pour des hommes divinisés. Cette influence atteint son maximum dans le culte absolument grotesque des dieux urbains, seigneurs des Murs et des Fossés, et des hideux pantins qui leur servent de suppôts.
On remarquera aussi combien toute cette religion populaire, malgré son antiquité, est peu systématisée, peu cohérente. Il est facile de voir qu'il n'y a pas eu de corps sacerdotal en possession d'une autorité généralement reconnue pour ramener à l'unité cet amas confus de croyances, de légendes et de coutumes séculaires. C'est un salmigondis religieux d'où ne se détache qu'un seul élément bien clair, l'élément naturiste qui persiste à se fîiire valoir au travers des surcharges animistes. Le calendrier religieux chinois suit ponctuellement le cours physique de l'année, la marche du Ciel, de la Terre et de leurs productions. C'est par là que la religion populaire se ramifle avec la religion impériale ou otticielle, qui est essentiellement un culte de la nature où le Ciel et la Terre jouent le rôle de puissances
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souveraines. Le culte des ancêtres, pieusement maintenu par toutes les classes de la population malgré les objections que devraient lui opposer les enfers taoïstes et bouddhistes (1), est, d'autre part, un lien commun à toutes les nuances de la religion chinoise. Ce sont les deux faits qui, joints, non pas à l'irréligion congénitale du Chinois, irréligion que tout dément, mais à son manque de goût et de capacité pour les discussions et définitions dogmatiques, dominent et relient jusqu'à un certain point la colossale juxtaposition d'éléments de toute origine qui constitue l'état religieux de l'empire du Milieu.
Mais il est un quatrième élément plus général encore, un élément partout répandu, partout reconnu, sauf par quelques très rares Chinois qui ont ressenti l'influence de la science occidentale, un élément qui peut être considéré comme la résultante de la manière chinoise de concevoir l'univers et ses forces dirigeantes et sans la connaissance duquel un Européen ne comprendra jamais rien au tour d'esprit, à la vie publique et privée, aux confiances et aux défiances du peuple chinois. Il rentre dans la divination, mais il la condense sous une forme d'apparence scientifique, avec ses principes et ses règles. C'est ce qu'on appelle le Feng-Shui et ce dont nous allons traiter au chapitre suivant.
(1) Comment en efifet les repas continuellement offerts aux parents morts se concilient-ils avec Tidée que ces parents sont retenus probablement dans des prisons infernales d où ils ne peuvent sortir pour venir animer leurs tablettes? Ce fut, c^est toujours une des grandes dillicultés rencontrées par les missionnaires catholiques et protestants.