LE BOUDDHISME CHINOIS
Doctrines^ Culte, Couvents et Divinités bouddhistes
SoMJfAiRB : Complications du bouddhisme. ^ Le Ni-Pan. — Monastères. — Temples. — Les Pousas. — Litanies. — Trinité bouddhiste. ^ 0-mi-tou-fou. -^ Le Paradis occidental. — Kouan Yin. ^ La légende de Miao Chen. — Ma-tso po. — Moines et nonnes bouddhistes. — Les pagodes. ^ Les reliques. — Influence morale du bouddhisme en Chine. — Animaux pensionnés. — L'enfer bouddhiste. — Cérémonies rédemptrices. ^ Secte des Inactifs. — Grandeur et faiblesse du bouddhisme.
L'état du bouddhisme depuis des siècles, dès le lendemain presque de son origine, est une revanche de la nature humaine sur une théorie très élevée à bien des égards, mais singulièrement subtile, abstraite et en rupture déclarée avec plusieurs aspirations invincibles de l'être humain. Par un revirement qu'on serait tenté d'appeler une ironie de la destinée, Bouddha lui-même qui ne postulait l'existence d'aucun Dieu conscient et personnel, Bouddha qui ne reconnaissait et ne pouvait reconnaître d*autre principe suprême que l'ordre moral impassible et silencieux faisant tourner éternellement pour les hommes et les dieux la roue de la vie avec ses in-
commensurables tristesses, ses illusions décevantes et ses inexorables rétributions, Bouddha qui ne ménageait une échappée sur le Nirvana qu'aux rares parfaits réussissant à en réaliser les austères conditions, — Bouddha lui-même fut divinisé par ses sectateurs. Sa divinité reçut même un cachet particulier du fait que les bouddhistes devaient forcément se demander comment on pouvait adorer un être plongé dans le Nirvana, c'est-à-dire dans l'état d'inconscience, si ce n'est d'anéantissement. De là des distinctions subtiles entre Bouddha entré dans le Nirvana, Bouddha ajournant son entrée triomphale dans le séjour de la paix absolue pour rester en communication avec l'humanité, Bouddha « nirvânisé », mais devant dans Tavenir se ranimer pour réapparaître à la vue des hommes et réassumer son ministère de rédemption, enfin Bouddha sortant à époques fixes, séparées par de longues périodes, de son état de béatitude pour annoncer aux hommes la doctrine du salut. Dans ce dernier système, le Bouddha qui avait vécu à Kapilavastu n'était qu'une de ces apparitions. Ou bien on stipulait que chaque âge ou chaque révolution du monde a son JBouddha et que le nombre des Bouddhas est infini. Comme il est juste, chacune de ces conceptions de Bouddha reçut un nom particulier, si bien que, dans les idées religieuses des populations bouddhistes, un polythéisme de la plus belle eau ne tarda pas à se dessiner sur le fond quasi-athée de la théorie primitive. Nous devons laisser à l'histoire du bouddhisme l'exposé complet et raisonné de cette théologie compliquée
où Tesprit contemplatif et spéculatif de l'Inde épuisa ses combinaisons. Disons seulement que, lorsque le bouddhisme fut importé en Chine, il avait déjà subi dans rinde même sa transformation théologique. Il avait ses dieux, son rituel, son clergé, et notamment il marquait déjà dans son pays d'origine, il marqua bien plus encore quand il s'en éloigna, sa malléabilité passive, sa propension à s'accommoder des traditions et des croyances populaires, son indulgence pour tout le merveilleux amassé avant lui. C'est ainsi qu'au Thibet et en Mongolie il devint à bien des égards l'héritier du chamanisme (1). En Chine il se plia tout aussi bien à l'animisme traditionnel, au culte des ancêtres et des esprits, il ne fit point d'opposition à la religion impériale et il s'amalgama beaucoup de légendes et de divinités locales, en se bornant à les badigeonner à sa mode. Toutefois il introduisit avec lui, grâce à ses relations continues avec le bouddhisme indou, des subtilités théologiques se traduisant dans ses formes rituelles et dans la multiplicité des formes de ses Bouddhas. Mais ces raffinements comme les controverses auxquelles ils purent donner lieu passaient pardessus la tête du peuple qui, seul ou à peu près, fournissait d'abondantes recrues au culte de Fou et qui était attiré précisément par ce qui imprimait au bouddhisme des tendances très opposées à son principe premier. Du
(1) Voir les scènes de vrai chamanisme dont le père Hac fut le témoin dans les lamaseries du Thibet lors de son prodigieux yo^age
reste Thistoire chronologique et détaillée du bouddhisme chinois, de ses évolutions et de ses doctrines spéciales est encore à faire. Nous ne pouvons indiquer que des lignes générales, suffisantes toutefois pour étayer nos conclusions.
Parmi les déflgurations du bouddhisme originel, il faut compter Topinion que les bouddhistes chinois, exception faite de quelques lettrés et de quelques penseurs, se sont faite au sujet du Nirvana. C'est pour eux tout le contraire d'une espérance. La réalité est que nous les .voyons toujours très préoc* cupés, ni plus ni moins que les taoïstes qui ont bien pu leur en emprunter l'idée, de l'enfer épouvantable qui attend les coupables et des moyens de s'assurer rentrée du « Paradis occidental >/, où Ton jouit éternellement d'une quantité de belles choses qui n'ont rien à démêler avec le Nirvana. En règle ordinaire les Chinois incultes qui ont adopté ce côté des croyances bouddhistes populaires ne voient dans le Nirvana ou le iVi-Pan, comme ils disent, qu'un état de repos complet, où Ton n'a plus qu'à se laisser vivre, bercé voluptueusement par le cours des choses, un cours très doux, très calme et déroulant toute sorte de merveilles. C'est l'idéal figuré par la fleur de lotus, ce beau nénuphar de l'Inde, un des symboles bien connus du bouddhisme, qui épanouit ses corolles à la surface des eaux dormantes sans que rien vienne troubler son immobilité. Inaclif, sans doute cet état paradisiaque l'est au suprême degré ; encore faut-il, pour en savourer l'inépuisable jouissance, -ester soi et conscient.
Les monastères et les temples bouddhistes sont très inégalement répartis sur le territoire chinois. Il y a des provinces où Ton peut voyager des journées entières sans en rencontrer un seul, tandis qu'ailleurs et surtout dans le voisinage des villes importantes on en remarque un grand nombre. Beaucoup sont situés sur des hauteurs, et le choix de leur assiette, comme celui de tant de nos couvents du moyen âge, dénote un sentiment remarquable du pittoresque. Ce sentiment est facile à comprendre chez des hommes qui renonçaient à toute distraction mondaine, mais il est déjà difficile à concilier avec ce dégoût de la nature qui est à la base même du bouddhisme.
En approchant d'un temple bouddhiste de quelque, importance, on découvre d'abord un grand arbre qui sert en quelque sorte d'enseigne (1). C'est ou plutôt ce devrait être un figuier, Ficus religiosa, né d'une bouture prise à celui dont le feuillage abritait Siddhàrta quand il reçut Tillumination qui fit de lui le Bouddha. Il parait pourtant que très souvent les figuiers qui annoncent l'approche d'un temple bouddhiste en Chine sont des figuiers ordinaires, quand ce n'est pas simplement un palmier du genre flabelliforme. Mais il y a toujours au pied de Tarbre une tablette attestant sa légitimité.
Bientôt se dessinent les toits de l'édifice, toits chinois qui rappellent toujours la tente dressée dans la steppe, mais qui sont flanqués de dragons mena-
(1) Comp., pour cette description d*ua temple bouddhiste chinois, Eitel, Three Lectures on Bitddhism, 1871, pp. 27 et suiv.
çant les mauvais esprits. On monte quelques degrés en avant desquels sont deux lions couchés qui semblent garder l'entrée du sanctuaire. Gela rentre déjà dans le symbolisme bouddhique. Un des surnoms de Bouddha est « Sàkya le Lion ». « Quand le lion « rugit B, dit un passage des écritures canoniques du bouddhisme, « tous les animaux tremblent, Télé- » phant est dompté, Toiseau s'arrête dans les airs et » le poisson dans l'eau ; de même, les paroles de » Bouddha renversent toutes les autres religions, i> domptent tous les démons, terrassent toutes les 9 hérésies et suspendent toutes les misères de la » vie. » Souvent, sous la protection de ces deux lions de pierre, on voit s'agiter toute une foule de prêtres, de mendiants couchés au soleil ou raccommodant leurs nippes, nettoyant leurs pipes, fumant, jouant, et qui se lèvent précipitamment pour demander l'aumône et offrir leurs services comme guides à l'intérieur. Aux jours de grande fêle surtout, l'affluence est énorme; des boutiques de comestibles, des étalages de droguistes, des tentes de médecins itinérants, de diseurs de bonne aventure, de directeurs de jeux de hasard, s'y succèdent en longues files, etc. C'est une véritable kermesse qui contraste étrangement, comme une assemblée de « pardon » en Bretagne, avec les principes en l'honneur desquels le sanctuaire a été érigé.
En avançant dans un corridor, on se trouve en face d'une statue représentant un guerrier armé de pied en cap. C'est celle de l'esprit gardien et protecteur du monastère. A droite et à gauche sont des niches
pour les esprits du passage et les esprits-dragons, protecteurs du sol consacré. Suit alors une première cour menant à un second corridor où sont postées quatre Ugures gigantesques dont les yeux étincellent. Ce sont les esprits-rois des quatre régions cardinales qui gardent le monde contre les mauvais esprits. La mythologie chinoise connaissait déjà les quatre grandes influences stellaires, le Dragon d'Azur à l'est, le Guerrier sombre au nord, l'Oiseau vermillon au sud et le Tigre blanc à l'ouest, en rapport par conséiiuent avec les quatre points cardinaux. Nous observons ici un premier mélange de mythologie bouddhiste indoue avec la tradition chinoise. La cosmogonie bouddhiste enseigne que le mont Mérou est au centre de quatre grandes îles ou continents qui le flanquent au nord, au sud, à l'est et à Touest. Chacun de ces continents a pour gardien Tun de ces quatre potentats qui le surveillent du poste qui lui est assigné sur le mont Mérou. Ils surveillent et protègent de même les sanctuaires bouddhistes. On attribue l'introduction de ce culte spécial dans le bouddhisme chinois à un prêtre cingalais du viii* siècle, Pou-Khoung, qui vint en Chine et y acquit une grande renommée comme thaumaturge et fabricateur de talismans (1). Les baguettes d'encens brûlent aux pieds des quatre statues, couvertes elles-mêmes de morceaux de papier où sont inscrits des vœux, des actions de grâces, des hommages ; c'est en effet un culte jouissant d'une grande popularité.
(1) Comp. Mayera, Chinese Manual, I, art. Pu ICung, H, 108, 110, 114.
De la seconde cour on entre dans le temple proprement dit. Dès rentrée on aperçoit cinq petits autels, chacun surmonté d'une image, et, si c'est rheure de Tolllce, des prêtres célébrants dont le costume et les attitudes présentent des analogies surprenantes avec ceux des prêtres européens (1). Ils
(1) (Test ce qui étonnait beaucoup le père Hue lors de son vojage & travers la Chine et le Thibet. « On ne peut s'empêcher », dit-il, « d*étre frappé de ces rapports avec le catholicisme. La crosse, la » mitre, la dalmatique, la chape, Toffice à deux chœurs, les exor- » cismes, les encensoirs soutenus par cinq chaînes et pouvant s'ou- » vrir ou se fermer à volonté, les bénédictions données par les Lamas » en étendant la main droite sur la tête des fidèles, le chapelet, le » célibat ecclésiastique, les retraites spirituelles, le culte des saints, » le jeûne, les processiono, les litanies, Teau bénite, voilÀ autant de » rapports que les bouddhistes ont avec nous. » L'efnpire chinois, (HucetOabet, H, 10.) Le père Hue aurait pu ajouter d'autres ressemblances encore, la tonsure, les reliques, la vie monastique, etc . Le courageux abbé, qui n'était pas moins intrépide dans ses théories religieuses que dans ses voyages, se tirait d'embarras par une explication caractéristique, renouvelée de Tertullien. C'était le Diable qui avait singé les formes de la vraie religion pour mieux séduire les Âmes et les retenir dans l'erreur. Ces détails et ces explications ne furent pas goûtés à Rome où le livre du père Hue fut mis à l'index. L'étonnement du bon père et la sévérité déployée contre lui sont également mal fondés. Les analogies et ressemblances en question s'expliquent très bien par le développement parallèle de principes identiques. Le symbolisme a ses lois psychologiques, ses procédés tenant & la nature même de l'esprit humain, et il n'est pas étonnant qu'il engendre des formes semblables ou voisines dans les parties du monde les plus distantes. Le christianisme catholique n'a pas plus copié le bouddhisme que le bouddhisme ne l'a imité. N'avons-nous pas vu au Mexique et au Pérou des ressemblances encore plus étonnantes, puisqu'elles se prolongent jusqu'à la cousu bstantiation de l'adorateur et du dieu adoré, et serait-il raisonnable d'en conclure que le catholicisme a emprunté ou prêté sa doctrine aux prêtres de Montezuma ou bien aux Incas du Pérou f
chantent des litanies monotones en sanscrit sans les comprendre et des répons marqués par des sons de clochettes ou d'une sorte de tambour de bois. Souvent ils font des génuflexions devant les cinq images qui sont celles de cinq Bouddhas célestes ou de Bôdhisattuas, leurs fils spirituels. Ceux-ci ont reçu une portion considérable de lumière pure, mais ne sont pas encore tout à fait Bouddhas. Du mot Bôdhisattuas les Chinois ont fait Pou-sa, et Pou-sa est devenu dans la bouche du peuple un synonyme du mot dieu. Les saints du bouddhisme passent pour plus accessibles, plus sympathiques aux misères humaines, puisqu'ils y tiennent encore par un fil, que le majestueux Bouddha qui, s'il n'a pas encore disparu dans le Ni-Pan (le Nirvana), a déjà un pied dans l'inconscient et s'y engloutira quand il le voudra (I). Ici nous nous trouvons en face d'une spéculation religieuse bouddhiste que MM. Eitel, Edkins etBeal n'exposent pas tout à fait de la même manière, diversité tenant sans doute à ce que les moines bouddhistes euxmêmes l'expliquent assez différemment.
Nous avons déjà dit que la métaphysique du bouddhisme indou, en stipulant l'existence successive de plusieurs mondes qui tournent autour de l'axe éternel, en avait conclu que chacun de ces Kalpas avait eu son Bouddhar. Celui de notre Kalpa a été Siddhârta Sàkyamouni ; avant lui, on en connaît trois ; de plus, on prévoit le cinquième qui viendra
(1) Edkins, Religion in China, trad. Millouë, Annales du Musée Guimet, IV, p. 157.
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dans le monde qui nous succédera. D'après une autre théorie qu'on pourrait à la rigueur concilier avec celle-ci, Bouddha peut être considéré dans son existence céleste, dans son existence humaine, enfin comme ayant incarné son propre reflet dans un fils spirituel engendré dans le Kalpa ou monde actuel des formes, afin de favoriser la propagation de la doctrine du salut: cela donne la trinité Dyani Baddha (Bouddha céleste), Manouchi Buddha (Bouddha humain, Sâkyamouni), Bouddha le Fils dont le nom indou est Avalohitêshvara, mais qui en Chine s'est changé en Kouan Yin dont nous parlerons bientôt avec quelque détail. Ajoutons seulement que si les Chinois ont fait de Bouddha Foutou ou simplement Fou, ils ont changé de même le nom sanscrit du Bouddha céleste, Dyani Buddha, qui est Amiiâbha, en O-mi-tou-fou ou simplement Mi- Tou (1).
Il en résulte que les cinq images devant lesquelles psalmodient les prêtres bouddhistes peuvent être les cinq Bouddhas célestes déjà indiqués, ou bien leurs cinq a reflets » ou fils engendrés spirituellement par eux, ou bien encore Bouddha sous ses trois formes flanqué de deux Bôdhisattuas ou de deux reflets. Continuons l'examen du temple avant d'envisager de plus près les personnages distincts et au fond identiques de cette divine pentalogie.
Le culte bouddhiste est devenu machinal par la
(1) Comj). Edkins, ouv, cit., p. 158. — Douglas, ouv, cit. y p. 128. — Ëitel, Three lectures, p. 28.
même raison qui a l'ai t du système un vaste mécanisme d'où la divinité suprême personnelle est absente. Les explorateurs qui nous renseignent s'accordent à dire que, tout en continuant leurs psalmodies, les moines officiants s'occupent beaucoup de leurs visiteurs, palpent Tétoffe de leurs vêtements, leur tendent la main pour recevoir une aumône, leur offrent du feu pour leurs cigares, s'interrompent deux à deux pour critiquer les traits de leur visage occidental. S'ils persistent à chanter leur office en sanscrit sans comprendre ce qu'ils chantent, c'est d'abord parce que le sanscrit est leur langue sacrée, la langue supposée de Bouddha lui-même ; ensuite et surtout, parce que les sons d'une autre langue n'auraient pas la même efficacité, le même pouvoir magique. Nous trouvons dans les Conférences de M. Eitel (1) un des versets de la litanie chantée : « Puissent tous les Bouddhas » prendre leur demeure chez moi ! Toujours m'en- » seigner, toujours m'instruire, toujours me délivrer » par la plénitude de la connaissance l Oui, par la » plénitude de la connaissance ! Délivrez, délivrez, » délivrez complètement ! Purifiez, purifiez, purifiez » complètement ! Délivrez, délivrez tous les êtres » vivants ». On reconnaît ici la tendance commune aux cultes cérémoniels qui consiste à répéter un nombre de fois indéfini le même vœu sous la même forme. L'origine de la répétition est mystique. Le cœur ému se complaît dans cette redondance de l'expression, il lui semble qu'il n'en savourera
(1) Ouv, ciUy p. 28.
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jamais trop la douceur. Mais à la longue c'est le mécanisme religieux qui s'empare de la forme mystique et la change en un cliquetis de paroles vides. C'est ce qui arrive quand on attribue aux paroles un pouvoir indépendant du sentiment qui les inspire et augmentant par leur répétition. Le chapelet ou tout autre instrument permettant de compter les prières machinales est l'exposant, dicté par la nature des choses, de cette piété d'horloge. La « roue de prière » du bouddhisme thibétain en est le suprême perfectionnement.
Au-delà des cinq petits autels, le long des parois de Tédifice, on distingue dix-huit statues de grandeur ordinaire, neuf à droite, neuf à gauche, celles des dix-huit Lo-Han (ou Arrhats), apôtres du bouddhisme dans les régions au nord de l'Inde. Ils forment le parallèle bouddhiste des Sages de l'école de Confucius et des Immortels de l'école taoïste. Mais de là les yeux se portent sur le sanctumsanctorum, dont le fond est occupé par un vaste autel couvert d'encensoirs, de vases de fleurs et d'offertoires ; au-dessus se détachent trois statues colossales, assises, richement dorées et remarquables par leur expression d'immuable placidité. Quels sont ces trois personnages? Les Chinois les appellent les San Pao ou les « Trois Précieux », et il y a lieu de supposer que la multitude ne précise pas davantage. Mais les raffinés distinguent : c'est Bouddha et deux de ses acolytes ou de ses modes ; seulement cette trilogie suprême se prête, elle aussi, à plusieurs interprétations (1).
(1) Comp. Eitel, onv, cic.^ p. 29.
Si, par exemple, le temple est dédie à Amit&bha (0-mi-tou-Fau), c'est-à-dire au Bouddha céleste, c'est Bouddha 0-mi-tou-Fou qui est au centre, Kouan-Yin, rAvalôkitèsvara chinois, son reflet, qui est à sa gauche, et Mahastama, un de ses plus illustres disciples, qui tient la droite. Mais il se peut que le temple soit consacré aux trois Bouddhas du passé, du présent et de l'avenir. Celui du passé est Fou, le Sakyâmouni de l'histoire ; celui du présent est Kouan-Yin (Avalôkitêshvara) ; celui de l'avenir est Maitrêya qui viendra comme une sorte de messie, mais qui sera, comme le précédent, un autre reflet. Enfin, il arrive le plus souvent que le temple est consacré aux « Trois refuges » et c'est en définitive la notion la plus populaire parce qu'elle est soutenue par une formule de piété bouddhiste extrêmement répandue. C'est même probablement la trilogie première qui a suggéré l'idée des autres. Les trois Refuges sont : 1** Bouddha lui-même ; 2^ Dharma, la loi ; 3** Sangha, l'église des saints (clergé et saints triomphants). Le Bouddha Sakyâmouni est toujours au centre, reconnaissable à ses cheveux frisés en petites touffes régulières et à une protubérance qu'il porte au milieu du front (1). La seconde statue est celle de Dharma, la Loi; elle a souvent quatre bras (ce qui induit les touristes à la confondre avec Khouan-Yin représentée souvent avec quatre, six ou même douze bras, forme évidemment originaire de rinde). Deux de ses bras sont croisés
(1) Voir les Bouddhas du Musée Ouimet.
dans l'attitude de la prière, la troisième main tient un chapelet et la quatrième un livre. La troisième statue est celle de Sangha, Téglise des saints. Elle a deux bras dont Tun s'appuie sur un genou, tandis que Taulre tient un fleur de lotus. Cette trinilé de Bouddha, deDharma et de Sangha, en tant qu'objet d'adoration, est tout à fait spéciale au bouddhisme du Thibet et de la Chine. La personnification d'êtres abstraits, tels que la Loi et l'Église, est inconnue du bouddhisme méridional et n'étonne pas en Chine, où l'on a des génies personnels de la littérature et de la guerre. On peut voir par ce simple aperçu combien la signification de cette trinîté bouddhiste est différente de celle de la trinité chrétienne. La ressemblance est dans la forme et aussi dans ce qu'on peut en appeler la genèse. La trinité chrétienne, si étrangère aux évangiles, est le fruit d'un long travail théologique ayant pour point de départ quelques paroles de Jésus. De même, la trinité bouddhique a germé de quelques paroles de Bouddha. Celui-ci avait dit à son Adèle disciple Ananda : « Ananda, » quand je serai parti, ne pense pas qu'il n'y ait plus » de Bouddha ; les discours que j'ai prononcés et les » préceptes que j'ai promulgués seront mes succes- » seurs et mes représentants, ils tiendront lieu de » Bouddha pour vous. » Ces discours et ces préceptes sont réunis dans Dharma, la Loi (ou la « conduite correcte »), et Dharma personnifiée est représentée par la seconde statue. De plus, parmi les sept préceptes fondamentaux de Sâkyamouni, il en est un qui ordonne aux disciples de tenir régulièrement des
assemblées ou convocations (Sangha, l'Église). Les prédications bouddhistes roulèrent donc sur ces trois thèmes principaux : Bouddha, Dharma, Sangha, qui devinrent un signe de ralliement, comme la trilogie chrétienne du Père, du Fils et du Saint-Esprit, une formula fidei pour les clercs et les laïques, et s'incrustèrent en quelque sorte dans cette triple déclaration : « Je cherche mon refuge en Bouddha ; » je cherche mon refuge en Dharma; je cherche mon » refuge en Sangha. » Dans le bouddhisme méridional Dharma et Sangha restent la Loi et l'Église impersonnelles ; mais dans le nord on fit de ces trois éléments la triratna, comme un pendant à la trU mourti brahmanique. La Loi fut personnifiée comme le « reflet » que Bouddha disparu laissait de sa personne, et rÉglise, Sangha, à strictement parler le clergé, les Lo-Han, les Bôdhisattuas, comme la collectivité vivante dans laquelle s'incorporait le reflet. On peut dire que Bouddha, Dharma et Sangha sont trois dieux qui ne font qu'un. Sans doute cette triplicité de l'être divin put être comprise de difl'érentes manières et donner lieu aux autres trilogies dont nous avons parlé en premier lieu. Mais celle de Bouddha, Dharma et Sangha est bien leur racine commune, celle qui plonge jusque dans les premières théories du bouddhisme indou (1). Quand, par l'étude comparée du Mahâjana, « le Grand Véhicule », du Tantra et des commentaires chinois, on pourra
(1) Comp. De Groot, ouv, cit., p. 310. — Eitel, Three Lecturet^ p. 30.
faire l'histoire de cette trinité bouddhiste, comme oa a pu faire celle du dogme trlni taire chrétien, on verra que sur les deux domaines la subtilité théologique et l'abstraction philosophique la plus ardue se sont également donné libre carrière sans jamais arriver à quelque chose de définitif.
Mais, il ne faut pas cesser de le répéter, toutes ces théories spéculatives passent bien au-dessus de la tête des simples fidèles qui s'en soucient fort peu. Il ne reste de bien clair dans Tesprit du peuple chinois que l'existence de deux divinités en rapport plus ou moins immédiat avec Bouddha, très secourables l'une et l'autre et dont le culte est très recherché, Amitâbha et Kouan Yin. Il faut leur consacrer une étude spéciale.
Amitâbha ou plutôt 0-mi-tou-fou, par abréviation Mi-tou, est une divinité bouddhiste chinoise complètement inconnue du bouddhisme méridional. Son nom signifie a Gloire » ou « Lumière illimitée » (1). On fait remonter la première apparition de ce nom à l'an 147 de notre ère, époque à laquelle un prêtre de Cachemire apporta en Chine un Amitâbha Sutra. Puis, on le voit figurer sur une liste de nombreux Bouddhas. Mais son culte pendant longtemps fut très peu connu, si même il fut célébré quelque part, puisque les célèbres pèlerins chinois Fa-Hien
(1) Comp, Beal, Buddhism in China, p. 128. Il n'y a aucune raison de chercher avec Testimable sinologue les origines d' Amitâbha dans le mazdéisme. Il ne ressemble ni à Mithra qui est un soleil, ni À Zervan Akérène qui est un fruit tardif de la théologie parsie.
(v* siècle) et Hiouen Tsang (vu® siècle) n'en font aucune mention (1). Il y a donc lieu de croire que ce fut simplement à Torigine un nom honorifique de Bouddha, et du reste la croyance chinoise ne le sépare pas complètement de Bouddha. C'est le Bouddha céleste, et plus précisément le roi, le directeur du paradis occidental dont nous allons parler.
Disons d'abord que la dévotion bouddhiste en Chine attache une valeur extrême à la répétition continuelle de son nom. C'est alors surtout qu'il faut manier le chapelet pour calculer le nombre de ces répétitions. Il existe en Chine comme au Japon toute une école dite du Tsing Ton (du Pays pur), qui enseigne comme son dogme de prédilection que la confiance dans la vertu de ce nom est récompensée par l'assurance d'entrer dans le fameux Paradis. Il convientd'ajouter qu'elle exige que cette répétition incessante du même nom soit soutenue par la foi du cœur ; autrement, elle serait sans efficacité. Mais, à cette condition, le croyant est certain de son bonheur futur. M. Beal (2) a pu observer une représentation d'Amitàbha « à la corde » qui est très instructive. Amitàbha, assis sur une fleur de lotus, tient d'une main Técuelle de Bouddha, de l'autre une corde. Celte corde tire un navire chargé d'hommes et de femmes et portant cette indication sur un pavillon qui flotte en avant : « Celui qui tire vers l'occident. » Sur la voile on lit : « Ce seul mot MUTou est Tépée
(1) Eitel, p. 31.
(2) Chiiusc Buddhism^ p. 160.
» précieuse qui extermine le tas des opinions héré- » tiques, la méthode pour dissiper les frayeurs de » l'enfer, la lampe qui éclaire les ténèbres. Ce vais- » seau est celui de l'amour qui traverse Tocéan de la » douleur. Ce nom de Mi-Tou est la route directe » pour échapper à la roue de la transmigration, c'est » Tagréable moyen de briser la servitude des nais- » sances et des morts ultérieures, c'est le pouvoir » secret qui perfectionne le caractère des saints, c'est » Télixir divin qui procure un changement complet » de conduite. Six mots suppléent parfaitement les » 84,000 portes de la loi (1), ce sont les mots : Nan- » wouO-mi'toU'fou (louange à Amita Buddha). Ils » sont le couteau qui en un instant coupe les » 1,700 surgeons rampants (du désir, de la convoi- » tise, etc.). Le seul nom Mi-Tou suffit à lui seul » pour transporter en un clin d'œil dans le monde » occidental (le paradis). » D'après M. Beal (2), un vieux prêtre bouddhiste a dit : « Les autres méthodes » ressemblent aux progrès d'un petit insecte gravis- » sant une haute montagne et parcourant en une » heure l'espace d'un pas humain ; mais l'emploi de » la méthode du Tsing-Tou fait qu'on ressemble à un » navire courant vent arrière avec la marée et fran- » chissant mille H en un rien de temps... Peu importe » qu'on soit pauvre ou riche, sage ou ignorant, jeune
(1) On entend par léi les 84,000 paroles des Ecritures sact'ëes du bouddhisme. l\ existe aussi la formule Om-ma-ni-pat-ni^oum, imitation chinoise de l'invocation mystérieuse indoue Om mani padine'aum et comme elle répétée indéfiniment par les dévots.
(2)iJid, p. 162.
» ou vieux, homme ou femme, tous peuvent prati- » quer ce moyeu de salut... Ayez seulement la foi et » répétez cet unique mot... Si des obligations mon- » daines vous empêchent d'appliquer tout votre » esprit à cet objet, répétez le nom sacré trois mille » ou cinq mille fois par jour, vous aurez gagné un » mérite permanent. » On peut aussi faire reporter sur un autre Teffet salutaire de la répétition, soit pour que cet autre soit sauvé, soit pour qu'il obtienne la guérison d'une maladie ; bref, c'est un mot à tout faire.
Quel est donc ce « Paradis occidental » dont la mention revient si souvent et qui est toujours associé au nom d'0-mi-tou-fou ?
C'est une transformation du Nirvana incompris et, quand il est compris, très peu goûté des Chinois. L'idée d'un séjour des morts dans les profondeurs de l'occident, si fréquente chez les peuples où le culte du soleil est dominant, cette idée qu'on peut suivre à la trace de l'Inde jusqu'aux pays celtiques, qu'on retrouve en Amérique ei en Polynésie, est-elle aussi indigène en Chine? Nous l'ignorons. Il se pourrait fort bien qu'elle se rattachât simplement au fait que l'Inde était considérée par les anciens Chinois comme située à l'occident, bien qu'elle soit située au sudouest de l'empire du Milieu. Or l'Inde était une terre de promission, la terre sacrée qui attirait les pèlerins et qui de loin enthousiasmait les mystiques. L'Inde était le pays de Fou, donc le pays du Ni-Pan (Nirvana), de cet état de bonheur suprême où Ton ne connaissait plus ni chagrin ni douleur, où l'on jouis*
sait du bien-être parfait, toutes félicités que le bon sens chinois ne pouvait assimiler à Tétat inconscient (1). Le Ni-Pan est bien plutôt le a Pays pur », la région du bonheur, il est situé à l'ouest, et sur cette donnée générale l'imagination a travaillé en Chine comme partout en décrivant un paradis conforme à ce qui constituerait le bonheur idéal d'un Chinois. On y trouve en quantité de Tor, de l'argent, des pierres précieuses. Des eaux de cristal y coulent sur des sables d'or, couvertes de magnifiques fleurs de lotus et longeant des promenades ravissantes. On y entend constamment une musique délicieuse. Trois fois par jour il y tombe une pluie de fleurs. On y voit des oiseaux superbes, faisans, aras, et autres, qui toutes les quatre heures chantent en chœur les beautés delà religion et rappellent à leurs auditeurs Bouddha, Dharma et Sangha. Les arbres et les sonnettes, en ce paradis, produisent le même eff'et quand le vent les agite. Des balustrades, des filets de soie, sept sources qui possèdent les dix qualités de l'eau parfaite, c'està-dire qu'elles sont paisibles, pures, fraîches, douces, agréables, légères, suaves, calmantes, apaisant la* faim et la soif, nourrissant toutes les racines, des pavillons à deux étages construits en joyaux multicolores, telles sont quelques-unes des merveilles qui attendent ceux qui y renaissent après leur mort. 11 n'y entre ni péché, ni rien de mauvais. Il n'y a qu'un
(1) Je ne vois aucune raison solide pour rattacher Torigine du paradis occidental chinois à des rapports aree le mazdéisme ou le sabéisme, comme le suggéra M. Beal, ouv, cit.^ p. 129.
sexe, le sexe masculin; car les femmes qui ont mérité d'y renaître par leur dévotion à Amitâbha sont immédiatement changées en hommes (1). On ne saurait donc faire trop d'efforts pour devenir Thabitant de cet heureux séjour, où 0-mi-tou-fou régne avec ses élus. L'école du Tsing-Tou nous a appris la manière aussi simple qu'abrutissante de s'en assurer l'entrée. Quelques orthodoxes du bouddhisme ont senti qu'un pareil paradis était tout ce qu'on pouvait concevoir de plus contraire à la morne notion du Nirvana et ont tâché de donner un sens allégorique à ces descriptions fantaisistes. La musique signifierait l'harmonie des esprits; les fleurs épanouies, l'ouverture de l'esprit à l'intelligence ; les oiseaux, l'esprit changé et renouvelé. Mais ces interprétations subtiles demeurent étrangères à la multitude qui prend au pied de la lettre tous ces séduisants tableaux (2).
Le culte d'Omi-tou-fou est donc populaire, même chez ceux qui n'ont qu'une confiance médiocre dans la répétition indéfinie de son nom. Mais il l'est peutêtre moins encore que celui d'une étrange divinité chinoise, qui tient une très grande place dans le bouddhisme <îhinois, dieu devenu déesse, héros ou héroïne de plusieurs légendes distinctes et représentée sous les types les plus divers, depuis celui qui la figure sous les traits d'une madone aussi puro et aussi douce que les vierges-mères du catholicisme
(1) Comp. Eitel, ouv. cit., pp. 31-32. — Beal. oxiv. cit., pp. 129-131.
(2) Comp. Edkins, ouv. cit. Trad. de Milloué, p. 204.
jusqu'aux représentations monstrueuses qui en font une femme à six ou douze bras semblable à certaines déesses indoues (1). Nous voulons parler de Kouan Yln.
Kouan Yin, d'après M. Beal (2), est une contraction de Kouan-c/iaé-Yin, c'est-à-dire « l'Etre qui entend les cris des hommes ». C'est la déesse de merci ou de miséricorde. Evidemment elle est étrangère au bouddhisme primitif. Bouddha n'était pas d'une tendresse particulière pour la moitié féminine de l'humanité. C'est avec hésitation, non sans résistance, qu'il trouva moyen de lui faire une place dans son système de rédemption, et cette place resta inférieure. On ne connaît pas non plus Kouan Yin dans le bouddhisme de l'Inde septentrionale. La divini lé qui lui correspond dans ce bouddhisme indou, celle, pour mieux dire, dont Kouan Yin est sortie dans le bouddhisme chinois, c'est Avalokitèshvara dont le nom veut dire: « le prince ou dieu qui regarde en bas. » Le Lotus de 2a vraie Loi, Tun des neuf livres canoniques du Népaul et qu'on peut faire remonterau m* siècle de notre ère, lui consacre un de ses chapitres, et ce chapitre détaché de l'ensemble est devenu le document
(1) Le Musée Guimet contient un assez grand nombre de Kouan Yin fort curieuses. Plusieurs sont d*un fini et d'une élégance très remarquables. La n» 5,363 est une Kouan Yin & douze bras. Le n« 112, où elle est représentée assise, tenant un enfant sur les genoux, ressemble & s*y méprendre a une madone. On comprend que les Chinois ignorants confondent aisément les deux saintesvierges.
(2) Bî*ddhism in China, p. 119.
sacré par excellence des adorateurs de Kouan Yin (1). C'est, comme nous l'avons dit plus haut, le « reflet » miséricordieux, compatissant, de Bouddha qui est Avalokilêshvara, qui, du haut de sa grandeur, « regarde en bas», prêtant l'oreille aux supplications des hommes. Dans le Mah&yana ou Grand Véhicule nous voyons Avalokitêshvara identifié, comme personnification de la grâce, avec Mandjoushvara qui a mille bras pour saisir les hommes et les attirer à lui, mille écuelles à aumônes pour exciter à la bienfaisance illimitée. On le représente avec Irois visages ou même avec onze, symbolisme évidemment emprunté à Tindouisme (2). Ces formes symboliques ont passé souvent à Avalokitêshvara qui se montre plus apte que les autres personnages du panthéon bouddhiste à se confondre selon les temps et les régions avec d'autres divinités naturistes ou abstraites (3). Est-il, comme on le croit, une vieille divinité de la montagne, comme le sens de son nom permet de le supposer? C'est possible, bien que non prouvé. Ce qui est certain, c'est qu'il personnifie le regard miséricordieux de Bouddha et qu'il s'est en quelque sorte détaché de lui pour demeurer en rapport de bienfaisance active avec les hommes, tandis que Bouddha
(1)M. Beal, ouv, ct'r., pp. 119 et suiy , croit pouvoir rattacher son culte et celui d^Ayalokitêshvara & des influences sabéennes, sudarabiques, propagées par le commerce des Arabes sur les côtes indiennes. Ses preuves sont vagues et ne suffisent pas à expliquer la grande popularité chinoise du culte de Kouan Yin. Nous préférons beaucoup Texplication proposée par M. De Groot.
(2) Eitel, Handbooh ofChinese Buddhism^ p. 18 et suiv.
(3) De Groot, ouv. cit., p. 186.
lui-môme disparaissait dans les profondeurs du Nirvana.
11 n'est donc pas étonnant qu'il ait pris en Chine des traits assez différents de ceux que lui prêtait la mythologie du bouddhisme indou. Mais la difficulté est de savoir comment il a pu changer de sexe, de dieu devenir déesse, d'Avalokitêshvara, celui qui regarde d'en haut, Kouan Yin, celle qui prête l'oreille aux cris des hommes. La transformation est certaine; car en Chine même on lui attribue encore quelquefois des épithètes et des formes masculines (1). M. De Groot pense que les missionnaires bouddhistes ont cherché dans les traditions chinoises un point d'attache pour le culte d'Avalokitêshvara, qu'ils l'ont trouvé dans le culte d'une déesse indigène, dont la légende était populaire, qu'habitués comme ils Tétaient déjà au nord de l'Inde à ouvrir les portes de l'olympe bouddhiste à des dieux mythologiques, ils ne se sont fait aucun scrupule de reconnaître leur dieu mystérieux dans une déesse de miséricorde, et que pour expliquer la différence des sexes, ils ont eu recours à la doctrine des transmigrations qui permet à chaque divinité de s'incarner sous n'importe quelle forme (2).
(1) De Groot, ibid, — Edkins« Religion in China, trad. deMilloué, pp. 146-158.
(2) Kœppeti a bien vu cette disposition du bouddhisme & se reconnaître dans les éléments analogues des antres religions et a se les approprier tout en maintenant sa propre prééminence. « Le boud- » dhisme », dit-il {Die Religion des Buddha, p. 249), « aurait fait » une place aussi au christianisme, s*il avait été en relation suivie
En effet la légende de Kouan Yin, dont le culte a son foyer le plus célèbre dans Tîle de Pou-Tou, est celle aussi de Mîao Chen, héroïne de toute une épopée légendaire qui n'existe plus que saturée d'éléments bouddhiques, mais qui semble bien par ses lignes premières remonter à une époque précédant de beaucoup celle de Tintroduction du bouddhisme dans Tempire chinois. Car le taoisme s'y montre aussi.
Il y avait dans la onzième année de Tépoque du Ciel d'Or, c'est-à-dire en 2,587 avant Jésus-Christ, un roi Miao Tchoang (le Majestueux admirable) et une reine Tao Peh (la Vertu précieuse), qui se désolaient de n'avoir pas d'enfants et qui enfin, après avoir fait un pèlerinage au mont des Fleurs en occident où se trouvait Timage d'une divinité bienfaisante, eurent trois filles, Miao Tsing (la belle Pureté), Miao Yin (le beau Son) et Miao Chen (la belle Vertu). Les deux premières furent mariées à de hauts fonctionnaires, mais Miao Chen déclara mainte et mainte foisqu'elle voulait rester dans le célibat. Le roi son père courroucé de cette obstination lui infligea les traitements les plus sévères, mais elle persista et se rendit dans un monastère pour y vivre plus saintement. Le roi le lui permit parce qu'il espérait qu'elle serait bientôt fatiguée de cette existence pénible. On lui imposa même par son ordre les travaux les plus rebutants.
» avec lui dans les premiers siècles. Le Christ serait devenu un » saint du bouddhisme, un Bôdhisattua, si ce n'est une autre incar- » nation de Sâkjiamouni. »
Mais les esprits, même des tigres et des oiseaux, Tassislèrent et elle persévéra dans sa résolution. Le roi furieux fit mettre le feu au couvent par ses soldats. Mais Miao Ghen, grâce à l'appui de son patron, le dieu des Monts, n'eut qu'à se piquer la gorge et à cracher vers le ciel une goutte de son sang pour qu'aussitôt des nuages s'amoncelassent et fissent tomber des torrents de pluie qui éteignirent le feu.
Le roi la fit alors revenir de force et, ne réussissant pas mieux à la faire changer d'avis en donnant des fêtes splendides qu'il n'y était parvenu par ses rigueurs, il ordonna qu'elle fût décapitée. Mais le bourreau vit son sabre, puis sa lance se briser entre ses mains; alors il Tétrangla. Aussitôt le dieu de la forêt sous la forme d'un tigre bondit sur le lieu de l'exécution et emporta dans les montagnes le corps de la jeune fille. Le roi crut que cet enlèvement était un châtiment de sa désobéissance et n'y pensa plus.
Miao Ghen se réveilla toute surprise dans un lieu inconnu et vit venir à elle un jeune homme tout revêtu d'azur et resplendissant de lumière. Il avait l'ordre du dieu des enfers de la mener dans son royaume pour y être témoin des tortures des réprouvés. Mais partout où elle passa, les souff'rances cessèrent et même elle obtint que toutes les âmes tourmentées pussent revenir sur la terre. Le dieu des enfers, craignant pour son empire, la fit immédiatement reconduire elle-même au séjour des vivants.
Alors Sâkyamouni vint à elle sur un nuage et lui
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proposa de se rendre sur la montagne de Pou-Tou (1), très éloignée du lieu où elle se trouvait. Il lui donna une pêche céleste qui préservait de la faim et de la soif et, de plus, conférait Timmorlalité. Enfin, pour lui épargner la fatigue, le dieu de Ttlese transforma en tigre et la porta sur son dos à Pou-Tou.
Là elle passa neuf années dans la méditation solitaire et parvint au grade le plus élevé parmi les bodhisattuas, au point que toute l'armée des dieux et des déesses vinrent lui présenter leurs hommages. On jugea nécessaire de lui donner un tout jeune disciple-assistant, qui fut Hoan ChenTsaé qu'elle accepta après ravoir mis à Tépreuve. Elle eut de plus une assistante, petite-fille du Roi-Dragôn des mers, qui a aussi sa légende.
I.e roi Miao Tchoang, qui s'était montré si barbare pour sa fille, fut enflti puni par le Ciel qui lui envoya une maladie purulente. Torturé par les souffrances, il convoqua tous les médecins de son royaume et parmi eux se glissa Miao Ghen en personne, qui de son île lointaine avait suivi du regard tout ce qui arrivait à son père. Sous les traits d'un vieux prêtre, elle déclara au roi que le seul remède efficace serait la main et l'œil de Tun de ses proches qui se trouvait dans l'île de Pou-Tou. Il faudrait les appliquer sur le malade avec certaines plantes. Les deux gendres du roi, qui voulaient qu'il mourût, tentèrent de Tem-
(1) Llle de Pou-Tou fait partie de Tarchipel de Chusan en face de Ning-Po. Diaprés Hue et Oabet, VEmpire chinois, ch, XVI, on y compterait aujourd'hui cinq mille moinei.
poîsonner, lui et le soi-disant vieux prêtre; mais leurs projets criminels furent déjoués par Chen Tsaé qui avait suivi sa maltresse sous des habits d'esclave. Les deux gendres, pour éviter le châtiment, s'empoisonnèrent et leurs deux épouses, complices de leur forfait, furent condamnées à la réclusion. Alore elles se repentirent et résolurent de se vouer à la sainteté, si bien qu'au bout de quelque temps Miao Chen et Chen Tsaé, sous la forme d'un tigre bleu et d'un éléphant blanc, les emportèrent dans des régions oii elles seraient à Tabri de toutes les tentations mondaines.
Les envoyés du roi arrivèrent à Pou-Tou. Miao Chen leur remit immédiatement son œil gauche et sa main gauche. Grande fut Témotion de la reine qui, à un signe empreint sur la chair de la main, crut reconnaître la main de sa fille disparue. Mais un côté du malade résistait à la vertu du remède, et le roi envoya une nouvelle ambassade pour demander rœil droit et la main droite. Émotion redoublée de la mère qui retrouve un autre signe dénonçant la main de Miao Chen. Les récits des envoyés achèvent de la convaincre, le roi guérit complètement, et, pénétré de reconnaissance, le couple royal s'achemina vers nie de Pou-Tou pour exprimer à leur divine fille leur reconnaissance et leurs regrets.
Leur voyage fut traversé par mille incidents soulevés par les mauvais esprits, mais grâce à l'invisible protection de Miao Chen ils vinrent à bout de toutes les difficultés et se présentèrent devant leur fille, assise sur son trône, sans yeux et sans
mains. Cela ne l'empêcha pas de reconnaître ses parents et d'être témoin de leur profond repentir. Aussitôt les yeux et les mains dont Miao Chen avait fait si généreusement le sacrifice lui revinrent, et tant de merveilles décidèrent le roi et la reine à se convertir et à embrasser la vie ascétique. Leur royaume devint ce qu'il put; du moins, notre légende se tait sur ce point (1).
Telle est l'histoire de Miao Chen qui, selon l'opinion chinoise, est la même que Kouan Yin. Ainsi s'explique pourquoi près des statues de Kouan Yin on voit souvent Chen Tsaé élevant vers elle ses mains jointes ou un rouleau de prières et Loung-Nu, « la fille du Dragon », tenant une perle d'où jaillit la lumière. Miao Chen avait reçu cette perle du père de Loung-Nu en reconnaissance du service éminent que lui avait rendu la déesse. Pris sous forme de poisson, il allait être vendu au marché, lorsque Miao Chen opéra sa délivrance (2), On figure aussi très souvent à côté d'elle un oiseau en souvenir de l'aide que les oiseaux lui prêtèrent lors de son séjour au couvent, et un vase contenant le breuvage d'immortalité. C'est un indice de plus à côté de ceux qui, dans la légende que nous venons de reproduire sous sa forme bouddhiste, dénotent une origine taoiste ou du
(1) De Groot, trad. Chavannes, Annales du Musée Guimet^Xl^ 188 suIt. Nous avons abrégé, mais reproduit essentieUement la longue et curieuse légende racontée par M. De Groot diaprés un traité chinois intitulé Trctditions complètes sur la Kouan Yin de la mer méridionale,
(2) V. le n« lie3 du Muée Guimet.
moins composée de ces éléments que le taoisme a recueillis et conservés. Cette recherche de l'immortalité, cette rupture avec le monde, cette intervention continuelle de dieux métamorphosés et de génies, tout cela est taoiste plus encore que bouddhiste. A l'origine la légende de Miao Chen a dû être celle d'une Immortelle taoiste, analogue aux légendes des deux Immortelles du même sexe que nous avons mentionnées plus haut, p. 452. La date, bien antérieure à l'introduction du bouddhisme en Chine, à laquelle notre légende nous reporte, quand même avec quelques commentateurs chinois on devrait reconnaître dans le roi Miao Tchoang un empereur Tcheou du vi* siècle avant notre ère (1), est également favorable à notre supposition.
Il y a d'ailleurs en Chine une autre divinité féminine très populaire parmi les marins et ceux qui naviguent sur les eaux intérieures. C'est Ma-Tso-Po, qui a aussi sa lé-gende, laquelle présente plus d'une analogie avec celle de Miao Chen ou Kouan Yin. Dès son enfance elle faisait preuve d'une dévotion extraordinaire. C'est Kouan Yin qui, en donnant dans un rêve à sa mère une fleur de lotus à manger, avait déterminé la grossesse de celle-ci. A cinq ans, Ma-Tso-Po savait par cœur les livres sacrés composés en Thonneur de Kouan Yin. Mythologiquement cela suggère Tidée d'un dédoublement. Comme sapatronneellerefusadese marier; comme elleaussi,
(1) De Groot, ouv. cit, ihid, p. 197,
bien qu'avec moins de dureté, elle fut contrariée et méconnue par ses parents. Elle mourut jeune, ou du moins disparut; car elle avait acquis Timmortalité. Depuis lors elle a manifesté sa bienveillance particulière pour les marins par de nombreuses et puissantes interventions. En effet, ses frères étaient des gens de mer et elle les avait sauvés de dangers imminents. Comme Kouan Yin, elle est aussi secourable aux femmes en couche et aux époux qui désirent avoir des enfants. Gomme elle, Ma-Tso-Po, la a vénérable Fille des Vagues», a deux acolytes, mais en rapport avec son ministère nautique, et dont les noms signifient « Œil de mille Milles » et «Oreille de bon Vent». Les empereurs l'ont canonisée, l'ont intitulée «Reine du Ciel », « Protectrice de l'Empire », « Gardienne du Peuple». Elle est extrêmement bienveillante à ceux qui l'invoquent, on trouve son image sur presque tous les bateaux dans un petit tabernacle, on lui fait des offrandes à bord, le jour de sa fête les navires chinois sont pavoises. Les négociants recourent aussi à son patronage pour la protection de leurs marchandises transportées par mer ou sur les fleuves. Les émigrants interrogent l'avenir en faisant tomber les blocs divinatoires devant son image et se suspendent au cou, en guise d'amulette, un sachet contenant des cendres de l'encens brûlé devant elle. On la représente d'ordinaire debout sur les flots ou sur les nuages, la tête ceinte d'une couronne en tant que Reine du ciel ; ce qui lui donne une grande ressemblance avec les Dames de Bon Secours, ou de la
Garde, ou de Grâce, sous les traits desquelles nos marins d'Europe vénèrent si volontiers la mère du Christ (1). En un mot, le type de la Madone est commun à Kouan Yin et à Ma-Tso-Po, avec cette différence que Ma-Tso-Po a les eaux navigables pour domaine spécial, ce qui amène quelques variétés dans leurs attributions. Quant à Kouan Yin, qui ressemble surtout à notre Madone quand elle tient un enfant sur ses genoux, on explique la présence de cet enfant, soit en y voyant son jeune et dévoué disciple Chen Tsaé qu'elle accueillit si affectueusement, soit, et cela parait plus probable, par sa qualité de déesse secourable aux femmes privées du bonheur d'être mères. Ses statues monstrueuses à douze bras sont plutôt en rapport avec les miracles stupéfiants dont elle passe pour être l'auteur, de môme que la protubérance frontale, qu'on peut remarquer sur toutes ses statues et qui manque à Ma-Tso-Po (2), est le signe de sa perfection bouddhique.
Ainsi, dans la religion chinoise, si froide chez les confucéens, souvent si sombre et si grossière chez les taoïstes, si ridiculement superstitieuse dans le culte de Mi-Tou, Kouan Yin et Ma-Tso-Po représentent la catégorie de la grâce, de la miséricorde et de la tendresse. Elles proviennent d'une même notion originelle, antérieure au bouddhisme. Avalokitêshvara s'est assimilé la forme de Kouan Yin,
(1) De Qroot, oup. «t., p. 261 et suiv.
(2) V. le no 1411 du Musée Guimet,
plus généralement connue, laissant Ma-Tso-Po aux gens de mer. Le bouddhisme, dans les siècles qui suivirent son apparition en Chine, était assez changé pour ne plus se scandaliser à Tidée d'introduire un être féminin dans son panthéon.
M. Beal, pendant son séjour en Chine, aété témoin de l'office de Kouan Yin. Le 7, le 14 ou le 15, le 21 et le 28 du mois, les prêtres procèdent avec chants, eau bénite et encens à la délimitation de Tenceinte, intérieure au temple, où les adorateurs devront réciter les paroles sacrées. On allume des lampes, on déroule des bannières, on apporte les éléments d'un sacrifice alimentaire, strictement végétal. Un cordon de soie composé de lils de cinq couleurs marque remplacement ainsi purifié. Les fidèles doivent revêtir leur habits les plus propres, concentrer leur esprit une heure avant et une heure après Tofflce sur les dix commandements (voir plus loin), et s'ils s'acquittent scrupuleusement de ces devoirs préliminaires, ils obtiendront les objets de leurs désirs. En entrant dans l'enceinte réservée, ils doivent s'incliner et prononcer la formule ; « Gloire à la grande » compatissante Kouan-Yin, Bodhisattua. » Puis, ils méditent sur l'identité de leur être avec celui de tous les Bouddhas, alln d'écarter la cause de toute illusion, la différence entre le soi et le non-soi. Suit alors r « hymne de l'encens », dont le nuage est considéré comme symbole de l'universalité de Bodhi, ou la sagesse, la lumière intellectuelle. On adore Bouddha comme présent dans sa Loi, et on répète trois fois : « Gloire au nuage d'encens, dais du Bodhisattua!»
Mais le prêtre officiant dit : « Respect et attention! »
Sur quoi l'assemblée chante la grande confession bouddhiste, en s'inclinant après chaque déclaration :
« De tout mon cœur j'adore les éternels Bouddhas » des dix régions (de Tunivers) » (i).
« De tout mon cœur j'adore la Loi (Dharma) éter- » nelle des dix régions. »
a De tout mon cœur j'adore la communauté éter- » nelle (Sangha) des dix régions. »
Alors les fidèles s'agenouillent, présentent de l'encens, des fleurs odorantes et chantent un cantique approprié, tout plein de mysticisme bouddhiste, et après plusieurs actes liturgiques analogues en l'honneur de Bouddha, puis d'Amitâbha, arrive enfin la partie de Toffice consacrée spécialement à Kouan Yin dont on invoque la présence, pour qu'elle écarte les trois « obstacles », pensée, parole et action impures. On lit un sûtra et l'assemblée chante ce cantique dont l'analogie avec certains psaumes bibliques n'échappera à personne :
« Salut à toi, grande miséricordieuse Konan Yin ! »
« Quand même je serais jeté sur la montagne des » couteaux, »
a Ils ne me blesseraient pas ! »
« Quand même je serais jeté dans Tctang de feu, »
a II ne me consumerait pas ! »
(1) Les « dix régions » désignent l\iniTers, parce qu^eUes correspondent aux quatre points cardinaux, aux quatre points intermémédiaires et aux deux régions « d*en bas » et « d*en haut. » Gomp. Mayers, ouv, cU,^ 294,
viv^jfr ■fc!^*"' ■,*»7" y^.^ . ■ '^^ . \f TM*!-?
« Quand même je serais plongé dans Tenfer,
« Il ne me garderait pas ! »
« Quand môme je serais entouré d-esprits afftlmés,
« Ils ne me toucheraient pas ! >
« Quand même je serais exposé au pouvoir des » démons,
« Us ne m'atteindraient pas ! »
« Quand même je serais changé en animal,
« Je monterais pourtant au ciel ! »
« Salut à toi, grande miséricordieuse Kouan Yiïi ! »
Suivent alors dix invocations à Kouan Yin et dix autres à Amitâbha, une lecture des livres racontant le vœu de Kouan Yin pour la délivrance de tous les êtres vivants, une répétition de « mots sacrés » en sanscrit, que ni les prêtres ni les fidèles ne comprennent, mais qui ont une efficacité que n'auraient pas les mots d'une autre langue, différentes prières, une procession autour de Tautel, une dernière glorification ; enfin rassemblée se sépare (1).
Ce rituel est un singulier mélange de notions bouddhistes poussées jusqu'au raffinement, de religiosité confiante et mystique et de superstition pué* rile. La métaphysique panthéiste du bouddhisme, les accents d'une foi ardente, les idées chinoises vulgaires sur la valeur thaumaturgique de certains mots ou plutôt de certains sons, tout cela s'y trouve mêlé à doses variées. L'intention de ceux qui ont composé cette liturgie a été visiblement d'inculquer aux adorateurs de Kouan Yin les principes bouddhistes et
(1) Beal, Buddhism in China, pp. 147-153.
même une métaphysique très hardie fondée sur ces principes; les bonnes gens y voient surtout un acte magique dont le bénéfice s'obtient moyennant une célébration ponctuelle et attentive ; mais Tesprit général de la célébration est bien celui qui doit inspirer le culte d'une déesse de Miséricorde.
C'est la première fois que dans le cours de nos études religieuses nous nous trouvons en présence d'une divinité de ce genre. C'est une face de la religion en soi qui n'avait pas encore trouvé d'expression, quand même dans les religions naturistes on connaissait des dieux dont la bienveillance était grande. Aucun ne personnifiait au même degré la compassion pour les pauvres mortels. Philosophiquement, l'existence d'un Être suprême, centre et directeur de l'univers, jointe à la légitimité du sentiment religieux, partie intégran'e de la nature humaine, justifie la confiance filiale de la créature en son Créateur. Cette foi représente le plus haut sommet connu de la vie religieuse. Il y a donc attrait invincible, intérieur, plus fort que tout au monde, exercé par la Puissance infinie sur l'àme humaine. Quand cet attrait est ressenti, sans que la raison soit encore assez développée pour le rapporter à sa cause unique, le sentiment religieux en tire aisément une hypostase séparée, une personne à part. Le culte de Marie, si profondément ignoré des premiers siècles chrétiens, n'a pas d'autre origine. Il est né et il a grandi à partir du moment où le Christ a disparu pour la conscience populaire dans le nimbe métaphysique de la Trinité. Que l'on examine les grandes
mosaïques de Ravenne, de Florence, de Saint-Paulhors-les-Murs h Rome, où le Fils de THomme est devenu un juge terrible, dont l'aspect fait trembler l'homme pécheur, et Ton comprendra comment le principe de la divine miséricorde, si essentiel à rÉvangile, a dû, pour se maintenir dans TÈglise chrétienne, se créer une patronne céleste, un type, un « reflet », selon l'expression bouddhiste, de la compassion pour les misères humaines. Une telle conception n'a rien de commun avec les déesses de l'indulgence, plus que motivée, pour nos faiblesses, telles qu'Aphrodite, Ishtar, ou cette Si-Wang-Mou chinoise si hospitalière aux empereurs qui venaient lui rendre hommage. Car ces déesses de la compassion sont d'une pureté virginale et on n'en approche qu'à la condition d'être pur soi-même ou purifié. Le culte de Kouan Yin, bien que rabaissé par le prosaïsme chinois au niveau de l'utilitarisme incurable de la race, bien qu'entaché de superstitions ridicules, n'en dénote pas moins en principe un essor nouveau du sentiment religieux. Il est naturel que, sur ce terrain mythologique, la forme attribuée à ce rayon détaché de la perfection divine soit la forme féminine. C'est celle de la tendresse, de l'exquise bonté maternelle, et il n'y a rien que de normal dans tout ce qui nous est raconté de l'extrême popularité du culte de Kouan Yin dans l'empire du Milieu.
On en découvre les germes à une époque antérieure aux progrès du bouddhisme en Chine, mais il est naturel que le bouddhisme chinois se soit approprié cette religion spéciale de la miséricorde.
Le bouddhisme originel ne connaît pas la compassion divine, mais il est tout pénétré de compassion humaine. C'est un des traits essentiels de Bouddha, mais un trait qui, selon la théorie du système, tend à s'effacer à mesure que Bouddha lui-même disparait dans la morne indifférence du Nirvana.
Il nous reste à parler de l'ordre monastique bouddhiste tel qu'il existe en Chine. C'est lui proprement qui constitue le Sangha.
Dès V&ge de huit ans, mais avec la permission de ses parents, un enfant de l'un ou l'autre sexe peut être admis comme novice. Il doit alors prononcer les dix vœux suivants, correspondant aux dix grands commandements : 1** Ne tuer aucun être vivant; 29 ne pas dérober; 3* ne pas commettre d'oeuvre de chair ; 4® ne pas mentir ; 5® ne pas boire de breuvage fermenté ; 6* n'user ni de parfums ni de guirlandes de fleurs; ?• s'abstenir de la danse et du théâtre; 8^ ne pas s'asseoir sur des sièges élevés et moelleux ; 9*» ne manger qu'à des heures régulières; 10° ne posséder ni bétail, ni or, ni argent, ni pierres précieuses {!).
A vingt ans le novice, s'il le désire, reçoit les ordres compléta. Le Hoshang ou supérieur le présente à la communauté, l'interroge sur son âge, la permission de ses parents, sa santé, lui demande s'il a des dettes, lui montre son habit monastique, son écuelle et lui fait renouveler les dix vœux. Si ses réponses sont jugées satisfaisantes, il e*st tonsuré et revêt l'habit de l'ordre. Mais il peut choisir le cou- Ci) Beal, ouv, cit., p. 212.
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vent dans lequel il veut résider, et, selon Técole bouddhiste h laquelle ce couvent se rattache, la vie qu'il y mènera sera différente. Ainsi il y a une école bouddhiste essentiellement contemplative, répandue surtout dans la Chine méridionale. Le fondateur de cette école, Bodhidarma, vint de llnde en Chine au VI* siècle de notre ère. C'était un ennemi des livres et en général du travail. Il ne voulait que la méditation mystique pour acquérir la « nature » de Bouddha. Les confucéens reprochent à cette école de ne former que des abrutis et des paresseux (t). L'école de Tien-Taé, fondée vers la môme époque par Chi- Khaé, veut au contraire qu'on ajoute la science, ou ce qu'elle décore de ce nom, à la méditation, le Chi au Kouan. Une troisième école, celle desKiaou-men, dédaigne la contemplation et recommande avant tout l'étude des livres bouddhiques. Elle se distingue de plus par les nombreuses prescriptions qui doivent remplir la journée du moine bouddhiste. Le matin quand il se lève, toutes les fois qu'il entend la cloche du couvent appeler à la prière, en passant ses vêtements, il y a des sentences pieuses qu'il doit répéter. On lui apprend comment il doit s'incliner devant un objet sacré, comment il doit lire les Sûtras, comment il doit marcher en mendiant par les rues, etc. L'esprit ritualiste du confucéisme a évidemment passé parla (2).
De nombreux traités bouddhistes, anciens et
(1) Ibid,, p. 215.
(2) Ibid., p. 217 et sniv.
modernes, sont répandus par les soins de ces moines, de ceux surtout qui n'excluent pas « le livre » des moyens d'édification et de progrès vers la perfection (1). Ces traités sont quelquefois consacrés à Texposition des points de vue particuliers aux écoles distinctes que nous venons de mentionner, plus souvent ce sont de simples recueils de légendes et de moralités bouddhistes, souvent enfin des formulaires magiques, toujours bien accueillis du peuple chinois. C'est à l'histoire, à peine ébauchée, des développements de la doctrine métaphysique du bouddhisme septentrional qu'il faut renvoyer l'étude des ouvrages de la première catégorie. La plupart des moines, comme le peuple chinois, s'en occupent très peu.
Un point qui reste obscur malgré l'abondance des renseignements sur l'organisation des monastères chinois, c'est celui qui concerne les rapports des bonzes ou moines bouddhistes chinois avec le Grand- Lama, le chef temporel et spirituel du Thibet. Reconnaissent-ils son autorité, sa prétention d'être l'incarnation permanente de l'âme de Bouddha, d'incorporer son reflet « terrestre » ? Nos sources sont muettes là-dessus. On ne voit pas quMls soient hostiles à sa dignité pontificale, on ne voit pas non plus qu'ils lui rendent hommage. Ce qui est certain, c'est qu'il n'exerce sur les communautés chinoises aucune espèce de juridiction. Les bonzes chinois restent très distincts des Zamas thibétains et mongols. Ceux-ci
(1) Ëitel, ouv, cit., p: 34.
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possèdent à Pékin et en d*autres lieux de grands monastères entretenus aux frais du trésor impérial, la dynastie tartare actuelle ayant encouragé l'immigration de ces moines qui lui sont dévoués. Les moines chinois proprement dits habitent des couvents élevés aux frais des dévots et vivent surtout d'aumônes, conformément à leur règle (1), c'est-àdire en Bihchou (mendiants). Ils sont censés ne posséder que trois pièces de vêtements, une ceinture, un rasoir, une écuelle pour mendier, un pot à eau et une aiguille. Leur manière de mendier doit être réservée, exempte d'importunités, mais ils doivent frapper h toutes les portes, excepté à celles des veuves, des femmes non mariées, des rois, des hauts fonctionnaires et des maisons de débauche. Ils reçoivent une quantité de petites aumônes, bien que le peuple ne soit pas précisément bouddhiste. Mais on recourt souvent à leur ministère pour les exorcismes, les cérémonies funèbres, la célébration de certaines fêtes publiques, et le vague effroi de l'enfer bouddhiste, ridée répandue que ces petites marques de munificence peuvent en atténuer les rigueurs ou soulager les morts contribuent à multiplier le nombre des donateurs. De temps à autre une dévotion individuelle se signale par un don considérable, et le fait est que, si chaque moine pris à part est et reste pauvre, il est des monastères très riches où tous les biens terrestres, or, argent, bétail, même des esclaves, sont accumulés en abondance. C'est comme dans
(1) ThomBon, Land and Peopîe of China^ p. 200.
notre Occident. Chaque moine doit rester pauvre, mais la communauté doit être riche. Par dérogation à la règle primitive, les communautés cultivent avec soin les terres qui leur appartiennent. On peut rencontrer parfois des bandes de trente à quarante bonzes qui parcourent les villes et les campagnes en chantant leurs prières, en répétant indéflniment les noms de Fou et d'0-mi-tou-fou (Bouddha et Amitâbhaj et recevant une telle quantité de dons en nature ou en argent qu'ils doivent se faire suivre de coulies, porteurs de ces pieuses oblalions (1). Il est à craindre qu*avec le temps ces procédés n'aient, comme ailleurs, attiré beaucoup de paresseux qui prenaient volontiers leur elTroi du travail pour une divine vocation. Leur costume de ville est une robe de bure grisâtre, ils marchent nu-téte, leur écuelle à la main et leur chapelet passé autour du cou. Mais quand ils officient, ils sont revêtus d'une sorte de soutane jaune à manches très larges.
Il y a aussi des couvents de nonnes bouddhistes, qui portent le même costume, ou à peu près, que les moines, et qui parcourent les rues, Pécuelle des aumônes à la main. Elles sont soumises à des règles semblables, mais elles sont moins voyageuses et s'écartent peu de leurs couvents (2).
Dans tous ces couvents le supérieur exerce une autorité à peu près absolue, sans que nous sachions très bien quelles en scmt les limites ni comment il
(1) Comp. De Groot, trad. Chavannea, ouv, cit,, pp. 729-731.
(2) De Groot, ibid., p. 732.
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est lui-même promu à sa dignité.. Le ministère des Rites à Pékin tient sous sa surveillance le clergé bouddhiste comme tout ce qui concerne les choses religieuses dans Tempire chinois, mais il ne parait pas s'immiscer souvent dans les affaires des communautés. Il y a probablement beaucoup de dédain confucéen dans cette réserve, de même que dans les relations officielles de l'empereur avec le Grand- Lama deLha-Sa qui, de fait, est son vassal.' Dans un couvent bouddhiste chaque moine a sa cellule à part où il doit se retirer pour méditer. Le supérieur a seul un appartement tout entier qui contraste par son confort et son luxe relatif avec les cellules de ses subordonnés. C'est là, paraît-il, que les étrangers admis en sa présence trouvent nombre d^objets d'origine européenne, montres, pendules, stéréoscopes, etc. Les monastères chinois sont hospitaliers. On peut s'y procurer le logement et la nourriture à d'honnêtes conditions. Il arrive souvent que des personnages riches ou titrés viennent s'y reposer, s'y rafraîchir le corps et l'esprit en faisant du couvent où ils prennent leur quartier le centre d'excursions hygiéniques dans des régions vantées pour leur beauté ou présentant des curiosités intéressantes. Car, nous le rappelons, ces couvents sont très souvent situés sur des points élevés, pittoresques et d'où la vue s'étend sur de grands horizons. Le seul désagrément, outre le bruit perpétuel des cloches et des gongs, est que ces couvents attirent beaucoup de mendiants, plus importuns et plus sales que les moines, vivant aux dépens des touristes. Ce qui est
plus sérieux, c'est que sous la surveillance directe du supérieur se trouve une imprimerie à caractères mobiles, et c'est de ces officines que sortent les nombreux traités dont nous avons parlé, qui trouvent un débit considérable dans la population de l'empire chinois (1).
Toutes nos idées européennes sont facilement confondues par un état religieux pareil à celui que présente la Chine. Nous répétons que le nombre des Chinois bouddhistes de profession est très restreint. A vrai dire, il n'y a guère que les moines qui soient vraiment bouddhistes déclarés. Ce qui n'empêche pas les particuliers de recourir à chaque instant, par superstition, calcul ou simplement dévotion momentanée, aux services de ce clergé monastique, vivant au milieu d'eux, de leurs aumônes, médiocrement estimé, à la fois reconnu et vilipendé par le gouvernement, ayant toutours conservé, quoiqu'il ait fait pour s'en dégager, l'empreinte étrangère de ses origines. Il n'est pas jusqu'aux confucéens, portant souvent leur dédain du bouddhisme jusqu'au mépris insultant, qui ne condescendent par moments à se servir des moines bouddhistes pour rehausser l'éclat des funérailles ou d'autres cérémonies. Comme les moines bouddhistes sont bien dressés à l'observation ponctuelle des rites les plus compliqués, on peut penser que cette vertu, si chère aux confucéens, n'est pas sans plaider parfois les circonstances atté-
(1) V., pour ces divers détails, Eitel, ouv. cit.y pp. 34, 35. — Thomson, ouv, dt.^ p. 203. — Ëdkins,. Religion in Chinât pp. 42-43.
nuantes en faveur des bikchous. D'autre part, ces moines, par cela même qu'ils prennent part aux cérémonies du culte des ancêtres, à des fêtes où l'immolation d'êtres vivants fait partie du rituel, paraissent sanctîonnerpar leur présence active des croyances et des cérémonies qui sont en opposition radicale avec les principes de Bouddha. Tout cela ne peut s'expliquer que par la malléabilité de la pensée religieuse chinoise, toujours plus disposée à amalgamer les sacra de tout nom,, de toute forme, de toute origine, qu'à les séparer pour les discuter et faire un. choix raisonné. Le côté moral des croyances est le seul qui préoccupe les esprits sérieux, leurs conséquences politiques intéressent seules le gouvernement, et le sentiment qu'il y a peut-être danger d'offenser par une opposition déclarée un pouvoir mystérieux, surhumain, quelque avantage à user des recettes utiles aux corps ou aux âmes que les moines taoïstes et bouddhistes recommandent, en un mot le levain superstitieux suffit pour maintenir le clergé bouddhiste dans cette position médiocrement flatteuse, mais très lucrative, qui consiste à être peu estimé, mais très recherché.
Par conséquent, les choses étant sur ce pied depuis si longtemps, il serait intéressant de savoir jusqu'à quel point des siècles de bouddhisme toléré et reconnu ont amené des changements dans les idées et la morale généralement acceptée de la nation chinoise. Malheureusement là aussi les documents sûrs nous font défaut. Des Chinois seuls, familiarisés avec les procédés historiques dé l'Europe, pourraient
nous éclairer à cet égard. Nous ne pouvons qu'esquisser des aperçus très généraux.
L'un des signes auxquels on s'aperçoit de Tinfluence du bouddhisme sur la physionomie générale de l'empire chinois, c'est Tétonnante quantité de pagodes ou châsses monumentales, dont non seulement les monastères, mais aussi les routes, les bords des fleuves, les abords des villes, les jardins des particuliers sont semés. Les pagodes sont les stupas des Indous et ne paraissent pas avoir joué un grand .rôle dans le bouddhisme méridional ; il en fut autrement dans la branche septentrionale, surtout après le temps d'Açoka qui en avait fait élever un grand nombre dans Fintérèlde sa propagande (1). Ce sont, d'une manière générale, de petits édifices afTeclant la forme pyramidale, élancée, avec des jours et des ornements nombreux. Les pagodes chinoises rappellent ordinairement par leur style architectural leur origine indienne. Toutefois il y aurait lieu de croire qu'elles se sont, pour ainsi dire, greffées sur les tours d'observation qui étaient affectées en Chine au service de surveillance, soit des fleuves dont on craignait les débordements, soit des frontières exposées aux incursions des ennemis (2). S'il en est ainsi, il est plus que probable que, dès l'antiquité, les Chinois aimaient à placer dans ces observatoires des préservatifs magiques, des amulettes, des formules contre le mauvais sort. Le bouddhisme
(1) Beal, Buddhism in China^ p. 27 et 115.
(2) Thomson, Land and People ofChina^ p. 200.
réussit donc sans peine à y loger ses reliques. Il n'était pas nécessaire de faire profession déclarée de bouddhisme pour respecter ces objets d'une crainte superstitieuse, il suffisait de leur attribuer une vertu de préservation au sens le plus général. Par la même raison il fut facile au clergé bouddhiste de multiplier les pagodes en les construisant à sa guise. Les propriétaires des maisons et des jardins se plaisent à les voir dans leur voisinage. Car elles passent pour chasser les influences pernicieuses et les esprits du mal.
Le bouddhisme n'a fait ici que développer à son profit la tendance invétérée en Chine qui fait croire aux amulettes et aux charmes, celte tendance si visible déjà dans le taoisme. Mais il lui a imprimé un caractère particulier en lui donnant pour objet les reliques de Bouddha et de ses saints. En l'absence d'un Dieu vivant supérieur à la nature et à Bouddha, celui-ci disparaissant insensiblement dans les brumes du Nirvana, le besoin d'une divinité plus concrète, qui se fait jour dans l'adoration d'Amithâbha, de Kouan Yin et d'autres reflets de Bouddha, s'est également emparé des objets matériels qui ont eu un rapport, un contact quelconque avec les personnes sacrées. Nous savons combien est répandu dans toutes les religions à sorciers l'idée que tout ce qui fait partie du corps du sorcier, tout ce qui l'a touché est doué par cela même d'une vertu particulière. Son esprit a imprégné tout objet venant de lui.
Celte croyance animiste, remontant au chamanisme, coïncidait trop bien avec le désir desboud-
dhistes de conserver les influences sanctifiantes inhérentes aux restes matériels de leurs saints divinisés, pour que le bouddhisme chinois n'attachât pas une valeur extrême aux reliques et pour que les Chinois en général ne se sentissent pas animés d'une crainte superstitieuse pour ces réceptacles de vertus surhumaines. Les pagodes sont les châsses où sont renfermées ces reliques sacrés. Les reliques bouddhistes sont en nombre incalculable. Les plus renommées sont un cheveu de Bouddha, ou des grains de poussière détachés de ses pieds, ou bien des parcelles de ses vêtements (1). Viennent ensuite des reliques tout aussi intéressantes provenant de ses amis et des héros de la foi bouddhiste. Une des p!us vénérées, que M. De Groot a pu contempler au monastère de la Fontaine qui sourd dans la province de Fou-Kien, est une dent de Bouddha qu'on lui montra au fond d'un tabernacle grillé. C'est une dent molaire à moitié rongée qui n'a pu, dans l'opinion de l'observateur hollandais, appartenir qu'à un éléphant (2). Ces reliques sont l'objet d'un véritable culte. On leur adresse des prières, on allume des cierges devant elles, on leur fait hommage de fleurs et d'encens, et il est inutile d'ajouter qu'elles font des miracles à foison.
Le goût et le culte des reliques semblent donc avoir été naturalisés en Chine par le bouddhisme.
(1) Eitel, ouv, cit,, p. 31.
(2) De Groot, ouv. cit., p. 179. Nous ne devons pas oublier quVn fait d^insanités du môme genre l'Europe n'a rien À reprocher à TAsie.
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Nous n'en voyons pas trace dans les anciens documents ni dans Técole confucéenne malgré son extrême vénération pour son maître et ses plus illustres disciples. Le taoisme lui-même, bien que si riche en formules magiques, en charmes, en amulettes, n'a pas eu la passion des reliquaires. C'est donc bien au bouddhisme que Thonneur en revient.
A d'autres égards son influence a été plus heureuse. Il serait inimaginable qu'une prédication inspirée malgré toutes ses petitesses par l'amour de l'homme, et spécialement du faible, du petit, du soufl*rant, n'eût pas agi sur la moralité générale et incliné les cœurs vers des maximes plus douces, plus humaines, que celles qui prévalaient auparavant. Cette action ne s'est guère fait sentir sur la législation, précisément parce que la classe lettrée qui détient le pouvoir est demeurée confucéenne. Les supplices infligés aux criminels en Chine sont demeurés empreints d'une cruauté odieuse. Mais beaucoup d'établissements et d'actes charitables ont été et sont encore à chaque instant inspirés par le lioble souci du soulagement des misères. Quelque chose de tendre s'est mêlé à la stricte et froide justice de la morale confucéenne et au grossier utilitarisme de Técole du Tao. Cette préoccupation de la diminution des soufl'rances s'est étendue à l'animal que la morale bouddhiste défend de maltraiter et de tuer. Il est vrai que c'est en vertu d'un principe métaphysique dont la vérité est fort contestable et dont les conséquences ne tardent pas à devenir ridicules
et absurdes. La croyance en la transmigration des âmes poussa les premiers bouddhistes à condamner Tusage de la nourriture animale. Le vrai bouddhiste est végétarien et ne songe pas à se demander si les plantes, elles aussi, ne sont pas des âmes réduites par la loi de justice à l'état inférieur de la végétation. Il y a des dévots qui se font un devoir d'acheter au marché les oiseaux et les poissons mis en vente, s'ils vivent encore, pour leur rendre la liberté. II y a même des associations organisées dans ce but spécial. D'autres entretiennent quelque animal domestique jusqu'à sa mort naturelle ou bien s'abstiennent pendant un laps de temps déterminé de nourriture animale. C'est un vœu que Ton fait en cas de danger, de maladie, ou pour réussir dans la poursuite d'une fin désirée. Le Chinois tourne tout en porte-bonheur ou en conjuration. Enfin c'est une œuvre pie que de mettre des animaux en pension dans un couvent bouddhique (1).
En effet les couvents de celte catégorie ont le plus souvent des enceintes réservées aux animaux qu'on leur confie pour les mettre à l'abri de tout mauvais traitement. Il y a des étables pour les quadrupèdes, des viviers pour les poissons. Ce sont surtout les cochons qui sont l'objet de ces intentions pieuses. Les jours de fête un nombre considérable de dévots viennent visiter le local qui leur est attribué pour leur jeter des aliments, et c'est ce singulier spécimen de la dévotion bouddhiste qui a fait croire à quelques
(l) De Oroot, ouv, cit., p. 728.
Européens que l'espèce porcine était honorée d'un culle spécial par les Chinois (!)• Au-dessus de Tendroit où vivent ces pensionnaires du couvent, on lit le grand commandement bouddhique : Epargnez la viet A côté est la boîte destinée à recevoir les aumônes. La même bonne œuvre se répète au bord des viviers remplis de poissons dont beaucoup atteignent d'énormes dimensions (2).
Mais là encore se retrouve cette manière chinoise de ne se servir du bouddisme que momentanément, par accès, et sanâ se croire tenu pour cela d'en faire profession. Les mêmes dévots qui rendent hommage au principe bouddhiste du caractère sacré de toute vie animale ou humaine mangent régulièrement de la viande, mangent en particulier beaucoup de chair de porc, et, quand ils peuvent s'y adonner, se livrent passionnément aux plaisirs de la chasse et de la pêche. Je doute que leurs libéralités envers les animaux nourris dans les couvents soient dictées, ainsi que le pense M. Eitel, par une idée de compensation (3), comme s'ils croyaient racheter de cette manière leur violation quotidienne du principe bouddhiste. Aucun autre observateur ne confirme cette explication. J'incline bien plutôt à croire que, venus au monastère dans un but d'utilité, pour obtenir de
(1) Ost probablement aussi rorigine du conte bleu, si étrangement eiploité il y a quelques années, d'après lequel le peuple chinois aurait pour coutume de livrer des enfants k la voracité des porcs.
(2) Eitel, ouv, cit., pp. 34-35. — De Groot, ouv. cit,, pp. 728-729.
(3) Ibid.
la puissance adorée dans ce saint lieu secours, guérison, protection ou simplement une garantie contre les périls d'outre-tombe, ils se conforment à la règle spéciale du culte qu'ils désirent utiliser. C'est bien là ridée payenne du rite particulier qu'il faut observer quand on vient adorer une divinité particulière. Les Grecs et les Romains ne comprenaient pas les choses autrement et s'astreignaient, quand ils faisaient leurs dévotions dans un sanctuaire quelconque, à l'observation des conditions rituelles exigées par le sacerdoce ou la divinité du lieu.
Enfin, Tun des résultats les plus clairs de la prédication bouddhiste en Chine est d'avoir répandu, sur l'état des âmes après la mort, des idées beaucoup plus concrètes que celles dont la vieille tradition chinoise, le confucéisme son simplificateur, le taoisme lui-même, qui semble sur ce domaine d'outre-tombe avoir beaucoup emprunté au bouddhisme, auraient encouragé la propagation. Nous avons vu sous quelles couleurs brillantes elle décrit le Paradis occidental où règne Amitâbha; elle a peut-être dépensé plus encore d'imagination dans la description des tourments réservés aux transgresseurs des lois morales ou passant pour telles à ses yeux. Ainsi les monastères bouddhistes en Chine contiennent ordinairement une série de petites cellules où sont représentées sous de grosses couleurs les scènes qui remplissent les a dix-huit enfers » (!) de lamentations et de cris de douleur. Car il y a sous terre huit enfers
(1) Mayers, Chinese Reader s Manual, H, 310.
où la chaleur est intolérable et dix autres où le froid n'est pas moins atroce. Chacun de ces grands enfers est flanqué d'une quantité d'annexés, si bien qu'il y a plus de cent mille lieux de torture dans ce monde souterrain. 11 en est un spécialement réservé aux femmes. Il se compose d'un immense marais de sang brûlant où les infortunées doivent bouillir sans espoir de rémission. Dans les autres, ce ne sont que membres déchiquetés, entrailles brûlées, crânes défoncés, corps broyés de mille manières. On nous en épargnera la description. Mais il faut ajouter que les bonnes œuvres faites à l'intention des damnés les cérémonies que l'on demande en leur faveur au clergé bouddhiste, les formules mystérieuses qu'on peut acheter à la même oilicine ont pour résultat d'adoucir le sort de ces malheureux et même de leur ouvrir la porte de leur prison. Il y a en effet tout un rituel de prières extrêmement compliquées, visant tous les cas particuliers, soit pour obtenir la purification des pécheurs vivants, soit pour les soulager, s'ils sont morts, soit pour les tirer de l'enfer où ils p&lissent pour les faire renaître dans le Paradis occidental. Des traités apocryphes font sans vergogne remonter jusqu'à Sâkyamouni lui-même des enseignements relatifs à cette espèce de rédemption. Ce rituel est tout cousu de formules sanscrites que nul ne comprend. Il est d'ailleurs d'un maniement très difficile pour celui qui n'est pas habitué à le célébrer. Un laïque en serait incapable, le prêtre seul possède la clef du grimoire. Alors, le prix de la cérémonie étant versé d'après un tarif qui s'élève selon
la longueur qu'elle doit avoir et refficacité qu'on entend lui donner, le prêtre bouddhiste, tenant à la main le sceptre magique dont il se sert pour conjurer et exorciser, dessinant des cercles et des diagrammes mystiques, aspergeant par intervalles d'eau bénite l'autel couvert de fleurs, se plongeante . plusieurs reprises dans une méditation extatique, faisant ensuite des gestes bizarres, ce prêtre célèbre la cérémonie rédemptrice. De ses doigts disposés de manière à imiter la forme de la lettre sanscrite hri partent, assure-t-il, des rayons de lumière rouge qui détruisent l'enfer (1).
Ce monceau de superstitions mêlées à des calculs évidents nous montre le clergé bouddhiste sous un jour très peu favorable et nous porte à admettre le bien fondé des assertions à peu près unanimes dès voyageurs qui nous le représentent comnje tout à fait déchu de la ferveur austère qui distinguait les premiers missionnaires de la bonne Loi . Cependant il faut toujours prendre garde d'envelopper tout un nombreux corps dans les accusations méritées par un trop grand nombre de ses membres. Il en doit être en Chine comme il en fut dans notre occident lors des périodes de corruption par lesquelles passèrent aussi nos ordres monastiques. Même aux plus mauvais jours il y eut des moines sincères et purs qui continuaient la tradition de renoncement complet au monde des premiers fondateurs. M. Ed-
(1) Comp. Eitel, ouv. cit, pp. 37-38. — De Qroot, oiiv. cit. pp. 410,
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kins, Tun des missionnaires anglais qui ont pénétré le plus avant dans Tinlérieur de la Chine et qui a visité beaucoup de monastères bouddhistes, affirme qu'il y a rencontré plus d'un ascète vivant, en toute bonne foi comme en toute pureté d'intention, de méditations, d'épreuves volontaires et de prières (t). En Chine comme ailleurs il y a de ces déceptions, de ces dégoûts, de ces amères douleurs qui, dans un certain état de croyance et d'esprit, poussent irrésistiblement les âmes religieuses dans le sépulcre anticipé du cloître. On y savoure comme un avant-goût du Nirvana.
Il faut ajouter que le bouddhisme chinois compte dans son sein plusieurs tendances dont quelquesunes méritent mieux que le jugement sévère motivé par les spéculations dont nous venons de parler. II y a par exemple une association bouddhiste qui s'est constituée il y a trois siècles et qu'on dit assez répandue dans les provinces de Test, bien qu'elle ait eu à subir des persécutions de la part de l'autorité impériale, excitée, dit-on, sous main par le clergé regardé comme orthodoxe. Plusieurs de ses membres auraient même été crucifiés, probablement parce qu'ils refusaient de prendre part comme les autres à tous les actes de la vie publique. C'est l'association dite des Won-Wei-Kiao, c'est-à-dire inactifs (2), ce qui indique en Chine une tendance mystique. Ils sont bouddhistes de profession, mais en réaction
(1) Edkins, ouv. cit. trad. de Milloué, pp. 108-109.
(2) D'après EdkîAS, ouv. cit., trad.de Millouë, p. 234.
contre ridol4trle et le ritualisme qui ont envahi le bouddhisme chinois. Ils ont conservé du bouddhisme primitif la répugnance pour tout aliment animal. Cette répugnance, d'abord fondée sur le dogme de la transmigration, a fini par devenir héréditaire, et plusieurs d'entre eux ne se sont faits chrétiens qu'après avoir reçu l'assurance qu'ils pourraient continuer, si bon leur semblait, à ne se nourrir que de végétaux. Ils ne cfoient pas à Tefficacité des prières sacerdotales. Pour eux Bouddha est devenu le Dieu de l'univers et ils refusent de rendre un culte à ses statues et à ses images, les déclarant indignes de sa majesté. Ils ne veulent pas même avoir de temples et, dans un sentiment exalté de poésie religieuse, ils font de l'univers lui-même le seul vrai temple de Bouddha. « Le parfum des fleurs, » disent-ils, « est » l'encens que la nature lui offre; le chant des » oiseaux, le concert qu'elle lui fait entendre ; les » murmures du vent et la mélopée des vagues* sont » les accents de prière qu'elle fait monter vers sa di- D vinité. Le ciel et la terre sont l'image de Bouddha, » présent toujours, présent partout. » Ils se réunissent dans des galeries où Ton ne voit qu'une tablette dédiée au Ciel, à la Terre, aux parents et aux maîtres enseignants. Ceci semble bien rentrer dans le genre confucéen. Mais devant la tablette sont posées simplement quelques tranches de pain, du riz et des tasses de thé. C'est pourquoi le peuple désigne cette religion sous le nom de « religion du thé » ou de a religion du pain ». Il parait toutefois qu'il se mêle à leurs exercices religieux des scènes d*extase qui, par la répé-
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lilion, deviennent exécutables à volonté et oii les adeptes croient trouver la preuve que Tâmede l'extatique peut sortir de son corps et y rentrer quand il lui plalt. Il faut noter aussi qu'ils ne se séparent pas de la société, qu'ils se marient, exercent différentes professions et que par conséquent leur bouddhisme est plus nominal que réel. On serait tenté de les ap«* peler les quakers du bouddhisme chinois (1),
Comme les quelques moines sincères dont M. Edkins a constaté l'existence dans les monastères qu'il a visités, les Wou-Wey-Kiao no sont que des exceptions dans ce grand corps bouddhiste qui, comme un vieux saule, ne vit plus que par son écorce. La vie spirituelle s'en est presque complètement retirée. La règle monastique est devenue un métier, et ce n'est pas en prêchant les idées contestables, mais grandes et austères, du bouddhisme originel, c'est en fournissant des aliments aux deux faiblesses du peuple chinois, le ritualisme et la superstition, que le clergé bouddhiste se maintient. Le bouddhisme, tout hommage rendu à sa vitalité première, contenait-il en lui les éléments d'une réforme sérieuse, une fois que, pareil à tous les grands mouvements religieux, il se serait altéré et vicié en se communiquant à des multitudes incapables de le saisir dans sa pureté ? Il est permis d'en douter. Cette religion de la mort, qui l'est d'autant plus qu'on se rapproche de sa source, n'inspire pas cet amour du progrès, de l'amélioration de l'état de choses où Ton vit, qui est le principe in-
(1) Edkins, ibid,, 234-1^38.
dispensable à toute réforme digne de son nom. La ligure vénérable de Bouddha apparaît de loin avec son placide sourire, p&lissant de plus en plus dans le silence d'un crépuscule sans lendemain. Elle peut attirer des contemplateurs, elle ne suscite pas de réformateurs. S'il était permis d'employer une expression théologique d'occident, nous dirions d'elle que c'est un Christ à qui manque le Saint-Esprit.
On a quelquefois dit du bouddhisme, bien à tort selon nous, qu'il était la négation radicale des religions de la nature. Bouddha n'a nullement nié les dieux-nature ni la nature elle-même. Il a déclaré celle-ci menteuse et douloureuse, ceux-là finis et impuissants, ne pouvant donner plus que la nature ellemême dont ils sont inséparables. La grandeur de sa pensée religieuse consiste en ceci qu'il a clairement vu la nécessité de les dépasser pour échapper à leur puissance. Mais, au-dessus de la nature visible, il n'a pas reconnu l'esprit de vie qui la domine et la pénètre, son regard s'est voilé, et il n'a pu concevoir que cet état indéfinissable du Nirvana, suprême degré de l'être, dont ses disciples se demandent s'il est l'inconscience ou le néant. Il n'est pas étonnant que les masses bouddhistes aient simplement superposé Bouddha, en Chine et partout, aux dieux-nature qu'elles adoraient avant lui et dont il ne contestait ni l'existence ni le pouvoir relatif. On passe insensiblement d'eux à lui. Le bouddhisme, bien loin d'être la négation du naturisme polythéiste, en est au contraire le dernier mot. Ce mot est obscur, mais terrible, il est ou le non-être ou ce qui y ressemble tellement qu'on ne Ten distingue plus.