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sages sont mauvais, sont en Chine, comme ils ont été partout, les objets de la curiosité intéressée et par conséquent de la crédulité générale. Ici encore Tancien chamanisme s'est perpétué, mais en se modifiant et surtout en se régularisant. Il est devenu méthodique et correct. Il a perdu presque entièrement son caractère convulsif, saccadé, extatique. Ses formes quasi-épileptiques ne pouvaient rester toujours sympathiques aux Chinois cultivés, gens de sens trop rassis pour aimer les extravagances des chamans. Ils n'étaient pas plus préparés à cette épuration de la vision extatique dont ailleurs devait sortir le prophétisme. L'inspiration religieuse, poétique, passionnée, aux accents purs et puissants, n'est pas chinoise. De l'ancienne divination individufelle des chamans les Chinois ont passé à la divination fondée sur les prétendus rapports de certains phénomènes avec certains événements ou plus exactement avec le cours des événements.
On a déjà dû remarquer dans tout ce qui précède que, malgré ce qu'on a pu relever d'ingénieux et de pratique dans la civilisation chinoise, elle n'est jamais parvenue à ce que nous appelons « l'esprit scientifique », à la méthode expérimentale, et par conséquent à une application rationnelle du principe de causalité. C'est l'oubli ou plutôt la mauvaise application de ce principe qui est au fond de toute superstition. Une raison exercée se refuse à faire dépendre ses résolutions et ses actes de coïncidences ou de prétendus présages qui n'ont aucun rapport concevable avec le bonheur ou le malheur futur. Il faut,
pour qu'un incident s'élève dans notre esprit à la hauteur d'un présage, que nous puissions tout au moins soupçonner le lien qui le rattache logiquement au fait dont on nous dit qu'il est l'annonciateur. -Le passage de vols d'oiseaux venant du nord en automne peut être pour nous l'annonce de grands froids, parce que nous supposons que ces oiseaux sont chassés par une température rigoureuse qui, avec les progrès de l'hiver, s'étendra jusqu'à nous. Mais nous ne saurions accorder le même honneur à la rencontre d'une araignée le matin ou bien au fait que, sortant de chez nous pour vaquer à nos affaires, nous sommes partis du pied gauche et non du pied droit. C'est là une distinction à laquelle le Chinois, même instruit, a beaucoup de peine à s'élever (1).
Les rapports qu'on admet en Chine entre les faits successifs sont absolument arbitraires, irrationnels,
(1) Rien de plus caractéristique à cet égard que Panecdote racontée par M. Eitel {Three Lectures on Buddhism, p. 9), un des Européens modernes qui ont le mieux compris Tesprit chinois. 11 avait un ami, un gentleman chinois, aussi instruit qu'un Chinois peut Tôlre sans être sorti de son pays, confucéen zélé, plein de dédain pour les cultes bouddhistes et taoistes qu*il repoussait carrément comme indignes de Tattention d'un homme éclairé. Pourtant M. Eitel avait observé que son ami chinois lisait continuellement un traité bouddhiste et qu'il devait le eavoir par cœur, tant il l'avait souvent entre les mains. Il lui exprima un jour sa surprise, lui disant qu'il ne comprenait pas comment il pouvait consacrer tant d'heures à une lecture qui devait lui sembler aussi fastidieuse qu'inutile. — « Oh 1 » lui dit le Chinois, « ce n'est pas du tout que » j'admette un seul mot de ce qui est écrit là-dedans ; mais, voyez- » vous, il est reconnu que la lecture de ce traité est souveraine » contre les maux d'estomac, et j*ai l'estomac délabré. »
fondés sur des raisonnements qui pour nous n'en sont pas. C'est pour cela, par exemple, que le Chinois persiste à établir un lien direct entre les dispositions morales de Thomme, surtout des gouvernants, et les perturbations de Tordre physique. Quand il se passe quelque chose d'anormal ou. paraissant tel dans la nature, il en conclut que quelque chose aussi est dérangé dans la moralité publique ou dans le gouvernement. Il a un proverbe qui peint bien cet état d'esprit : « Quand la poule se met à chanter comme » le coq, la famille est perdue ». Cela ne veut pas dire comme dans notre comédie que la femme doit avoir le verbe moins haut que le mari, cela veut dire que lorsqu'il arrive quelque chose d'anormal au ciel ou sur la terre, météores, éclipses, comètes, tremblements du sol, éboulements, etc., il faut s'attendre aux plus grands malheurs.
Des vieux procédés de divination convulsionnaire du chamanisme, il resta dans la Chine ofTicielle et régularisée deux sources principales de divination, la plante Chi et la carapace de la tortue.
Il est à noter que les sinologues ne sont pas tout à fait d'accord sur la nature de la plante ChL Tandis que, d'après M. Plath, ce serait ÏAchillea miUcfolium (1), connue vulgairement sous le nom d'Herbe aux charpentiers, dont les feuilles d'un vert foncé, découpées en tous sens, ressemblent à des chenilles, M. Legge y voit plutôt une Ptarmica Sibirica, qui est aussi une Achillée, mais une herbe sternuta-
(1) Plath, Die Religion und der Cul tus der ait, Chinesen, I, p. 96.
toire (1). Quoi qu'il en soit, c'était une herbe à vertus médicinales qui devait rentrer dans les receltes connues du chamanisme primitif et qui demeura l'objet de la vénération des âges suivants. Elle est cultivée en grande quantité sur le tombeau de Confucius, et les livres canoniques en font grand état. Il y avait différentes manières de Tinterroger. Ses tiges en brûlant forment souvent des dessins de lignes entrecroisées. On peut aussi la couper en morceaux et les laisser tomber d'une certaine hauteur. Alors on examine la figure qu'ils forment, et cela rentre dans le système d'interprétation dont le Y-King nous a fourni des échantillons.
Quant à la tortue, sa longévité, ses instincts, sa force défensive, sa démarche lente, mais infatigable et sûre, avaient beaucoup frappé les vieux Chinois. Ils voyaient en elle un réceptacle vivant de sagesse et de prévision, qui s'enfonçait sous terre au commencement de l'hiver pour ne reparaître qu'avec la belle saison, comme si elle savait d'avance le temps qu'il va faire. C'étaient surtout les lignes de sa carapace qui servaient d'indices prophétiques. Les Chinois distinguèrent sur leur sol six espèces de tortues. Chacune se rapportait à une région déterminée du ciel, est, ouest, nord, sud, le zénith, et à la terre. Il y eut dans la ville impériale une maison tout entière consacrée à loger des tortues des six espèces et où chaque espèce avait sa demeure particulière. Au
(1) Religions in China, p. 15. Je constate toutefois que dans sa version du Chou-King, Sacred Bookx of the East, p. 144-145, M. Legge se prononce aussi pour VAchillea miîîefolium.
commencement de chaque printemps on les lavait avec le sang d'un animal immolé. C'était sans doute pour entretenir leur vertu divinatoire (1).
Quand on voulait procéder à une consultation, il fallait ouvrir l'animal et enlever la partie supérieure de la carapace. On conservait l'inférieure où Ton voit des lignes qui s'entrecoupent des deux côtés d'une ligne médiane partageant symétriquement la surface en cinq carrés. Cette ligne est celle de mille H ou cent lieues. Les cinq carrés se rapportent aux cinq planètes et aux cinq éléments. On établissait par leur moyen cent vingt figures qui pouvaient donner lieu à douze cents réponses. On traçait sur l'ensemble huit lignes symboliques, lesquelles, multipliées par elles-mêmes, engendraient soixante-quatre combinaisons. Sans entrer dans des détails fastidieux et dont beaucoup sont très obscurs, nous pouvons dire d'une manière générale qu'elles correspondaient respectivement à la pluie, au beau temps, à l'obscurité, à la lumière, à la dispersion, à la concentration, à la défaite, à la victoire, à la permanence, au changement. Pour obtenir avec plus de précision Toraclc cherché, après avoir au préalable enduit la carapace d'un pigment noir (2), on l'exposait au feu. Les fêlures, déterminées par la chaleur, faisaient de nouvelles lignes qui confirmaient ou modifiaient les premières figures (3). On savait par ce procédé de
(l)Plath, liv, cit.
(2) Legge, Chov^King, coU. cit. p. 45.
(3) Plath, liv, cit., I, 88-96,
quelle manière, dans quelles conditions les événements annoncés devaient se succéder.
Il faut dire ici qu'ordinairement les Chinois tenaient moins à connaître Tavenir en détail qu*à savoir si telle entreprise commencée d'une certaine façon, tel projet dont on fixait la réalisation à certain jour, aboutirait heureusement ou bien échouerait. En vertu des mêmes combinaisons dont le Y-King nous donne les textes classiques il y a en Chine des jours heureux et des jours malheureux. Il ne faut rien commencer les jours malheureux. Dans les romans chinois traduits par M. Stanislas Julien, on voit à chaque instant que, lorsque les personnages forment un projet, ils choisissent pour le inettre à exécution un jour « heureux », et quand même ils auraient des raisons pour se hâter, ils attendent la date favorable. A quoi bon d'ailleurs se dépêcher pour commencer une chose si elle doit mal finir ? Encore aujourd'hui Talmanach officiel promulgué chaque année par la cour impériale contient Tindication des jours heureux et des jours malheureux. Il y a du reste des nuances nombreuses. Le même jour peut être favorable à certaines entreprises, funeste à d'autres.
Mais nous trouvons de plus en Chine les marques d'une divination tout aussi variée que celle dont l'antiquité tout entière fut si longtemps éprise. On tirait des pronostics en examinant les phénomènes célestes ou atmosphériques. On les cherchait aussi dans les alternances d'ombre et de lumière, et il y avait un fonctionnaire préposé tout exprès à leur
observation (1). Les nuages entourant le soleil à son lever et à son coucher, le ciel couvert ou le ciel brillant, réclat plus ou moins rayonnant du soleil, la disposition symétrique des nuages, les arcs-enciel, les buées qui semblent se former parfois autour du soleil, voilà ce que cet important personnage devait noter et interpréter. L'astrologie tient aussi sa place dans la divination chinoise, bien qu'elle n'y ait pas joué, que nous sachions, un rôle aussi absorbant qu'ailleurs. Les étoiles avaient des rapports particuliers avec telle province, telle frontière. On cherchait dans la marche des planètes à travers les constellations zodiacales les indices des dangers qui pouvaient menacer l'empire ou une province déterminée. Les vents étaient aussi interrogés pour savoir si tout était en ordre dans le monde (2). Les songes ont aussi un sens prophétique. Nous
(1) Ibid. 84-85.
(2) Ibid^ p. 87. — Il est bon de rappeler ici que toute cette dÎTination est toujours associée a cette arrière-pensée bien chinoise que le cours normal de la nature est étroitement lié a la conduite correcte des hommes et spécialement des gouvernants. Si Tordre naturel est dérangé, cela indique du désordre moral. Voyez, par exemple, ce curieux passage du Chou-King [IV, 4). ^empereur Wou Wang, des Tcheou (1122-1115 av. J.-C.) interroge ainsi le sage Ki-Tseou : « 0 Ki-Tseou, le Ciel a des voies secrètes pour procurer le repos au peuple au-dessous de moi, son désir est qu'il demeure tranquille; mais je ne connais pas ces règles. » LA-dessus Ki-Tseou lui déroule ses opinions en matière de physique, de morale, de politique et de religion. Et voici ce qu'il dit au sujet des avertissements que donne le Ciel. Ces avertissements sont au nombre de six : la pluie, le beau temps, la chaleur, le froid, le vent et les saisons. Quand les cinq premiers se suivent dans leur ordre régulier, les plantes et les céréales poussent en abondance* Mais trop
avons parlé à propos de rintroduction du bouddhisme du songe de Ming-Ti. D'autres faits analogues sont rapportés par les historiens chinois. L'empereur Siouen (827-781), des Tcheou, rêve d'ours et de serpents. Il fait venir un interprète des songes. Les ours signifient qu'il aura un rejeton mâle; les serpents, qu'il aura aussi une fille. Un autre jour, il voit en rêve un berger, beaucoup de poissons et de bannières. Cela signifie une riche moisson et une famille nombreuse. L'empereur Wou-Ting (1324-1266) vit en songe un certain Fou-You qu'il n'avait jamais rencontré et l'idée lui vint d'en faire son premier ministre. Mais comme il ne savait où le trouver, il rédigea de mémoire son signalement et le fit chercher par tout l'empire. On finit par le découvrir, et il parait que Fou-You fut en effet un grand ministre.
d*abondance comme trop de rareté amène des calamités. Il faut que la bonne conduite des hommes et surtout de Tempereur règle la marche de la nature. Quand on est révérencieux, la pluie tombe au bon moment. Sous un bon gouvernement, il fait beau temps. Quand Tadministration est prudente, la chaleur vient au moment qu'il faut. Quand les juges prononcent des arrêts sages, le froid apparaît au temps voulu, et s'il existe un saint homme, le vent souffle au moment désiré. — Si, au contraire, les vices dominent, il pleut continuellement; si Ton se conduit frivolement, la sécheresse est interminable; si Ton est paresseux, il fait toujours chaud ; si Ton est trop agité, il fait toujours froid : si Ton va jusqu'À la frénésie, le vent souffle toujours. — Où ce brave Ki-Tseou avait-il vu tant de choses? On comprend que, d'un pareil point de vue, la divination n'était plus seulement une consultation de l'avenir dictée par un intérêt personnel ou privé. Elle acquiérait une importance politique de premier ordre. Les vertus ou les vices de Fempereur et de ses fonctionnaires avaient pour mesure révélatrice le temps beau ou mauvais qu'il faisait,
Encore aujourd'hui en Chine il y a une oniromancie à prétentions scientifiques. On distingue trois espèces de songes : ceux qui ont un objet déterminé, ceux qui ont rapport à des objets étrangers au dormeur, ceux enfin dans lesquels il s'est trouvé en relations avec les esprits. Ces trois espèces de songes ont dix variétés et quatre-vingt-dix combinaisons (1).
Ce n'est pourtant pas que le Chinois soit précisément fataliste. Au contraire il a le ferme espoir que, si la divination lui révèle un état de choses fâcheux provenant de ses fautes, il remettra les choses en bon ordre en changeant de conduite. Si l'avenir se montre menaçant et qu'il n'y ait pas de sa faute, il compte bien esquiver les dangers en changeant ses batteries, en disposant les choses autrement, en neutralisant les présages de mauvais augure. Du reste ce sont les petites ruses ordinaires des peuples et des temps qui ont cru à la divination. Cette croyance est fondée sur le sentiment plus ou moins obscur d'un cours fatal des choses et sur l'espoir plus ou moins raisonné que la prescience de l'avenir permet d'échapper aux maux annoncés. Celui qui croit à la divination part de l'idée que le cours général des choses se dirige vers un but inconnu qui entraînera ou son bonheur ou son malheur. Pour savoir dans quelle direction les choses marchent, il s'en rapporte aux indices que lui procurent les combinaisons ou rencontres fortuites, oîi sa volonté ni celle des autres n'entrent pour rien. Si
(1) Platb, liv, cit., pp. 97-98.
ces combinaisons ou ces rencontres signifient bonne chance, heureux présage, promesse de réussite, il est confiant et content. Delà les innombrables méthodes pour interroger l'avenir dont M. Bouché Leclercq nous a déroulé l'interminable liste dans son savant ouvrage sur la Divination dans Vantiquité. Il s*est à peu près borné à l'antiquité grecque et romaine. Le champ était déjà suffisamment vaste. Mais il n'est pas indifférent de constater que, malgré la différence des mœurs, des idées, des religions, la divination chinoise se rencontre à chaque instant avec la divination occidentale jusque dans les procédés les plus bizarres de celle-ci. Seules, les pythies et les sibylles font défaut (1).
Ainsi M. De Groot nous apprend (2) que Tune des méthodes grecques les plus bizarres de divination, la clédonomancie ou divination par le bruit, la rumeur, la parole fortuite, est aussi pratiquée en Chine. Dans l'ancienne Grèce, celui qui avait recours à cette méthode, après avoir sacrifié en Thonneur d'une divinité propice à ce genre de consultation, devait sortir du sanctuaire et observer attentivement les premières paroles qu'il entendrait prononcer dans la rue. De môme, en Chine, lors de la fête lunaire
(1) Autant du moins que nous pouvons le savoir. L'histoire de la divination chinoise ne pourra être faite avec détail que lorsque les annales et les œuvres littéraires de la Chine auront été soumises dans leur entier a la critique européenne. C'est un immense travail qui n'est encore qu'ébauché.
(2) Fêtes annuelles éCSmoui^ Annales du Musée Quimet, XII, p. 511.
qu'on célèbre le 15 du huitième mois, les femmes qui ont brûlé des bâtons d*encens devant le dieu ou la déesse domestique, font connaître à cette divinité les questions dont elles désirent la solution et dans quelle direction elles s'avanceront dans la rue pour obtenir les réponses. Si à certains signes elles croient que leur intention est approuvée, elles sortent et prêtent l'oreille à ce que disent les passants qu'elles rencontrent ; ou bien elles restent derrière la porte entr'ouverte pour saisir aux passages quelques paroles. Ce sont des mots fatidiques dont elles doivent ensuite faire Tapplication à leur destinée.
Le grand moyen populaire de divination en Chine, celui qui est à la portée de tout le monde et dont il est fait un usage continuel, c'est le jet des « blocs divinatoires » consultés en présence d'une image divine avec accompagnement d'encens et de cierges. Ces blocs sont on racine de bambou, et cette racine est très dure. On en taille d'abord un morceau en forme de lentille bi-convexe s'allongeant en ovale, que Ton fend ensuite longitudinalement de manière à former deux morceaux semblables comme les deux moitiés d'une amande. Chacun des deux morceaux a donc une face plane et une face convexe. On les prend de manière à faire coïncider les deux faces planes et on les fait tourner ainsi réunis dans la vapeur de l'encens. Puis on les laisse tomber. S'ils présentent alors à la vue leurs deux faces planes ou leurs deux faces convexes, c'est mauvais signe ; si au contraire l'un des blocs repose sur sa face plane, et l'autre sur sa face convexe, le présage est heu-
reux (1). Cette interprétation repose sur la grande règle du Feng-Shuî dont nous allons parler, en vertu de laquelle les bonnes influences sont attachées ,«5 un mélange convenable de lignes droites et courbes, masculines et féminines. Mais le vulgaire ne cherche pas si loin. C'est un mode de divination facile et peu coûteux, sanctionné par une très ancienne tradition et qui, dans notre Occident, n'a guère d'autre parallèle que la superstition de ceux qui se décident après avoir joué à pile ou face.
Nous avons parlé suffisamment (2) des moyens mis en usage par les exorcistes pour deviner le remède qui convient à un malade. Les blocs divinatoires y jouent aussi leur rôle comme dans la plupart des autres procédés de divination, parce qu'ils indiquent si la divinité invoquée est consentante ou si elle refuse son concours. Mais si tous ces moyens d'interroger l'avenir sont le plus souvent mis en œuvre par la multitude ignorante, il en est autrement de la prétendue science dans laquelle s'est finalement condensée toute la superstition chinoise en matière dedivination.
Il s'agit du Feng-Shui, double mot qui signifie simplement vent et eau, parce qu'il représente tout un ordre de recherches et de calculs dont la pronostication du beau temps et de la pluie était le but principal (3). Cette dénomination montre bien l'in-
(1) De Oroot, ouv.cit.^ p. 56.
(3) Le meilleur livre à conseiller & ceux qui yeulent sMnitier au Feng-Shui est celui de M. Eitel, Feng-Shui, Eletnents ofnatural Sciences in China, Hong-Kong, 1873.
térét prépondérant qui poussait une population essentiellement agricole à s'enquérir avant tout des variations de l'atmosphère. Par la suite, cette pronostication s'est étendue à tout ce qui pouvait intéresser la vie et le bonheur. Elle résume toute la physique, la météorologie, la chimie et la science de la « bonne aventure )» chez les Chinois. La grande chose est de savoir ce qui porte bonheur et ce qui porte malheur, si Tendroit où Ton construit sa demeure, celui où l'on fait creuser sa tombe, la configuration du sol où Ton doit séjourner, si tout celaest conforme aux règles qui déterminent la prospérité ou l'infortune. Les confucéens, si sceptiques à tant d'égards, se soumettent pour la plupart aux règles du Feng-Shui, et c'est un de ces éléments communs à la Chine entière qui dominent toutes les diversités religieuses et rituelles. Les missionnaires catholiques eux-mêmes, nous affirment des Chinois émancipés sur ce point des superstitions indigènes, se sont vus forcés d'autoriser leurs convertis à l'observation des règles du Feng-Shui.
Les éléments du Feng-Shui remontent très haut. Ils se ramifient avec les vieilles croyances en matière de bonne et de maie chance. Mais c'est la doctrine philosophique de Chou-Hi qui vivait sous les Soung (1130-1200) qui a fourni à cette prétendue science une théorie et des règles d'application.
On se rappelle (1) que Chou-Hi dérivait toutes les existences du mouvement et du repos alternatif du
« grand Faite » ou principe premier de l'être. Le mouvement de ce principe premier, c'est le Yawgf, principe mâle ; son repos, c'est le principe femelle, Yin, ou, comme dirait la langue philosophique de l'occident, le principe actif et le principe passif. La vie de l'univers est donc comparable à un mouvement de va-et-vient. Comme résultante de ces innombrables mouvements, ily eut séparation des éléments actifs et des éléments passifs. Ce qui était en haut constitua le ciel, ce qui était en bas fut la terre . Tout ce qui est entre deux participe en quelque manière aux deux principes. De là une série de permutations, d'échanges, de combinaisons, en proportions variées, entre le principe mâle, Yang, et le principe femelle, Yin, qui produisirent les hommes, les animaux, les végétaux et les minéraux. C'est pourquoi cette métaphysique trouve son expression figurée dans les fameux diagrammes attribués à Fou-Hi et dont le commentaire est contenu dans le Y-King. Nous savons que ces diagrammes se composent de
lignes mascu/mes ou continues, , et de lignes
/dminmes ou interrompues, . Leurs combinaisons représentent tout ce qui existe et peut exister comme résultant de l'action combinée du principe mâle ou actif, du principe femelle ou passif. En résumé nous ne pouvons voir dans cette métaphysique à prétentions savantes qu'une traduction de la vieille dualité suprême du Ciel et de la Terre qui fait le fond de la religion que nous tâchons d'exposer.
Sur cette base le Feng-Shui construit des théories très compliquées. Il s'occupe successivement de
Ténergie ou souffle vital de la nature, Hi ; de l'ordre normal résultant de son action régulière, Li; de ses effets matériels, Ki ; des règles mathématiques servant à les calculer, Sou; de la manière de les appliquer aux formes apparentes des êtres, Ying. Telles sont les cinq parties fondamentales du Feng-Shui, savoir Hi, Li, Ki, Sou et Ying.
Tous les êtres sont donc le résultat de la double action, à doses variées, de Yang et de Yin. Le soleil est le principe moteur de tout ce qui est mâle sur la terre; la lune, de tout ce qui est femelle. Les cinq planètes, Jupiter, Mars, Vénus, Mercure et Saturne (1) président aux cinq éléments primordiaux, Teau, le feu, le bois, le métal, la terre. Le ciel étoile se reproduit sur terre dans les montagnes, la voie lactée dans les fleuves et les mers. Les destinées des nations et des individus sont inscrites en hiéroglyphes célestes que les docteurs en Feng-Shui savent déchiffrer. Mais l'homme a le pouvoir de combiner les éléments et leur proportion de manière à écarter les malheurs dont il est menacé. D'innombrables et ennuyeux détails roulent sur les effets que peut amener le passage du soleil ou de la lune à travers les vingt-huit constellations. C'est ce chapitre surtout qui permet de déterminer les joui's favorables et les jours funestes (2).
On attache aussi dans cette théorie une grande importance au fait que les cinq éléments dépendant
(1) Mayers, Manual, II, 127 et 162 .
(2) Comp. Eitel, liv. cit.
des cinq planètes se produisent ou se détruisent réciproquement. Ainsi le bois produit le feu ; le feu produit la terre (les cendres sont de la terre) ; la terre produit le métal, comme on le voit dans les mines; le métal produit l'eau, puisqu'il peut devenir liquide ; l'eau produit le bois, puisque la végétation apparaît partout avec Thumidité. Mais le métal détruit le bois, qui détruit ou absorbe la terre, qui détruit l'eau, qui détruit le feu, qui détruit le métal. On met cette belle physique en rapport avec les cinq parties constituantes du corps humain, les muscles, les os, les veines, la peau et les cheveux; avec les cinq viscères, le cœur, le foie, l'estomac, les poumons et les reins ; avec les cinq couleurs, le blanc, le noir, le rouge, le bleu et le jaune; avec les cinq bonheurs, richesse, honneurs, longévité, enfants, mort paisible; avec les cinq relations sociales, prince et ministre, père et enfant, mari et femme, aîné et cadet, amis entre eux. A quoi se joint l'idée de Tinfluence des esprits défunts sur le sort de leurs descendants et de l'importance des règles à suivre pour que l'orientation de Içur sépulture soit bien choisie. Il faut en effet qu'ils puissent combattre avec avantage les esprits malfaisants qui pourraient contrarier leurs bonnes intentions. Ce serait d'ailleurs les indisposer que de donner à leurs tombeaux une orientation condamnée par le Feng-Shui. C'est en suivant les mômes règles que l'on choisit convenablement l'endroit où l'on établit sa demeure. Les lignes et les ondulations du terrain, celles de Thorizon, la conjonction dans une proportion normale de
l'élément-eau, de rélcment-bois, de rélément-terre, de ce qui se rattache au principe mâle et de ce qui se ramène au principe femelle, tels sont les termes principaux du calcul. Un terrain tout à fait plat ne serait pas de bon augure ; mais des escarpements trop abruptes ne vaudraient pas mieux. Le Feng- Shui suppute qu'un bon terrain à bâtir doit présenter trois cinquièmes de caractères mâles et deux cinquièmes de caractères femelles. Très souvent on modifie le terrain pour réaliser cette proportion, et c'est par obéissance aux règles du Feng-Shui que tant de maisons chinoises s'élèvent en avant d'un rideau d'arbres et en arrière d'une petite mare. Il importe que les maisons habitées par les mandarins soient plus hautes que celles des simples sujets, que les tuyaux d'égoût soient posés correctement, que les portes donnant accès dans les chambres ne se se suivent pas en ligne droite, et que les fenêtres soient percées dans les façades propices. Le principal bâtiment d'une grande maison chinoise doit regarder le sud. Les autres bâtiments, plus petits, doivent faire face à l'est et à l'ouest. Il est prudent aussi d'examiner les toits des voisins de peur que leur influence ne contrecarre les effets obtenus par le Feng-Shui de la maison soumise à ses règlements (1). Tout cela constitue une science très compliquée.
(1) C'est une des raisons qui poussent les Chinois de Pékin & fuir autant que possible le voisinage des maisons occupées par les étrangers. Ceur-ci en effet construisent des cheminées sans aucun respect des lois du Feng-Shui, et cela peut causer d'affreux malheurs (Thomson, Land and Peopleof China, p. 211.).
Elle a ses adeptes et ses professeurs. Elle est reconnue par la législation.
L'almanach impérial, publié annuellement par le gouvernement, contient des tables, des références, des diagrammes, pouvant servir de Vade mecum à ceux qui tiennent à éviter tout ce qui est condamné par le Feng-Shui. La justice chinoise condamne à des dommages-intérêts ceux qui construisent des maisons neuves dont la disposition altère le Feng- Shui des maisons préexistantes (1).
Il est difficile à un Européen de se faire une idée claire de l'espèce de grimoire dont se servent les professeurs de Feng-Shui pour faire leurs opérations. On se souvient peut-être des huit diagrammes découverts par Fou-Hi (2) sur la base des signes mâle
et femelle, et — —, trois fois répétés et
qui, dans leurs combinaisons successives, sont censés embrasser l'universalité des êtres. En les rangeant
(1) Eitel, Feng-Shui, pp. 79-80. — On prétend même que, dans leurs nég-ociations avec les diplomates européens, quand il s'agit de concessions de terrain, les commissaires chinois tâchent toujours de faire accepter des positions qui, d'aprôs toutes les règles du Feng-Shui, doivent attirer toutes les calamités possibles sur leurs possesseurs. C'est dans ces conditions qu'on aurait cédé aux Européens, & proximité de Canton, un terrain d'alluvion, désert, où personne n'avait osé bâtir. La manière dont les Européens ont utilisé le terrain maudit, qu'ils ont couvert de belles constructions, de promenades et de magasins, a dû ébranler dans leur conflauce un certain nombre de croyants au Feng-Shui. Mais la majorité, paralt-il, en a simplement conclu que sur certains points les Barbares devaient posséder un Feng-Shui supérieur, sans que cela tirât autrement â conséquence, et tout a été dit (Eitel, fiv. cit., 80-81.)
en cercle et en rapport avec les huit régions du ciel, on obtient la figure que voici (1) :
Nord
Sud
On peut voir que Télément mâle est absolument prépondérant au sud, où le ciel déploie toute sa puissance, et l'élément femelle au nord, région d'obscurité, de passivité et de stérilité. Les choses partent donc du sud en se combinant en proportions toujours plus grandes avec l'élément femelle à mesure qu'elles se rapprochent du nord. En fait, la prédominance exclusive du sud n'est pas en soi plus féconde que celle du nord. Nous dirions que c'est la force abstraite sans matière, de même que l'élément femelle réduit à lui-même ne serait que de la matière sans force. Il faut un mélange quelconque des deux éléments pour produire une réalité féconde. C'est
(1) Comp, Mayers, Manual, H, 241.
ce qui explique pourquoi les blocs divinatoires (1) ne fournissent qu'une réponse négative lorsque, dans leur chute, ils présentent leurs deux faces planes ou convexes, tandis que leurs réponses sont favorables quand ils sont tombés Tun sur sa face convexe l'autre sur sa face plane. Gela signifie le mélange fécond des deux éléments. C'est probablement sous l'empire de cette réflexion que Ton adopta plus lard l'arrangement qui prévaut aujourd'hui (2) :
Nord
Sad
Ici, c'est le nord-ouest et le sud-ouest qui représentent les deux principes mâle et femelle dans leur caractère absolu, par conséquent l'abstraction pure ou le néant, toutefois avec la tendance à l'être.
Qu'on se figure maintenant une tablette circulaire dont la circonférence est occupée par ces huit diagrammes dans Tordre indiqué. Au milieu est fixée
(2) Mayen, ibid.
une aiguille aimantée qui tourne sur un pivot. Audessous de chaque diagramme sont des cases correspondantes qui vont en diminuant de surface à mesure qu'elles se rapprochent du centre et indiquant les influences planétaires, élémentaires, stellaires, animistes, fâcheuses ou favorables, qui se rapportent au diagramme dénominateur. Quand on veut être encore plus précis, on marque sur la circonférence les soixante-quatre diagrammes du Y- King, mais c'est toujours la même méthode. Le professeur de Feng-Shui arrive sur les lieux muni de son instrument, Toriente et calcule les indications qu'il lui fournit. Si, par exemple, sa tablette révèle que le lieu où il se trouve est soumis à Tinflaence de la planète Mars, Télément terrestre correspondant est le feu. Mais s'il se trouve du bois à gauche et de l'eau à droite, c'est d'un très mauvais augure; car Teau détruit le feu et le feu détruit le bois. En revanche, si l'élément terre est à gauche de l'élément feu et que l'élément bois soit à sa droite, c'est (rès bon signe, puisque le bois produit le feu et que le feu produit la terre. Il est inutile de pousser plus loin dans cet épineux fourré de subtilités et d'idées creuses. Il y a dix-huit cercles concentriques de cases à comparer et à combiner pour avoir la réponse définitive à la question posée il).
(1) Eitel, liv. cit., pp. 35-43. — On découvre toute une météorologie fantasque dans cette théorie du Feng-Shui. Par exemple, le Kiy souffle ou respiration de la nature, est produit par les deax principes mâle et femelle, le Yang aspire et le Yin expire. H se montre sous six formes, le froid, le chaud, le sec, Thumide, le
Mais c'est surtout quand il s'agit de déterminer remplacement des cimetières ou des tombeaux privés que le Feng-Shui exerce une domination tyrannique. Il faut indiquer conformément à ses règles le lieu où la fosse devra être creusée, dans quelle direction le cadavre devra être orienté, comment on disposera le terrain du sacrifice, quel jour et à quelle heure il faudra procéder à ces opérations. Ici la personne du défunt, les dates de sa naissance et de sa mort, les particularités de ceux qui lui survivent doivent aussi entrer en ligne de compte, ce qui complique singulièrement la supputation. SU faut transporter ailleurs les restes mortels, c'est encore bien plus compliqué. Un tombeau temporaire n'est pas soumis aux mêmes régies qu'un tombeau définitif. Il arrive parfois que le génie de Tannée courante s'oppose à ce que Ton fasse la translation. C'est ce qui rend si difficile en Chine l'exécution de grands travaux publics, lorsqu'elle exige le dérangement des cimetières ou des tombeaux privés qui sont en si
yent, le fen, qn^on appelle souvent les six soiiffles de la nature. Sous rinfluence des cinq planètes et des cinq éléments correspondants ces six souffles en forment vingt-quatre qui sont vingt-quatre soussouffles. Combiné avec rélémenl-bois et sous la direction de la planète de Jupiter, le Ki produit de la pluie; avec Télément-métal et sous la direction de Vénus, il produit le beau temps; avec Télémentfeu et sous les ordres de Mars, il fait de la chaleur; avec Télémenteau et Mercure, il fait du froid ; avec Télément-terre et Saturne, il fait du vent(J6td., pp. 47-48). Le Dragon d'azur et le Tigre blanc commandent respectivement le souffle vital de la région est (mâlo) et de la région ouest (femelle). On reconnaît leurs traces aux élévations du sol qui sont m&les et aux dépressions qui sont femelles (Ibid.^ p. 49).
grand nombre. Cependant ce sont souvent les familles elles-mêmes qui désirent la translation. Quand elles se voient poursuivies par le malheur, elles appellent un docteur en Feng-Shui qui doit leur dire si peut-être la position du cimetière où reposent leurs ancêtres n'est pas d'une influence funeste sur la destinée de leurs descendants. S'il estime que cette position est condamnée par les règles de son art, on fait choix d'un autre emplacement. Sa réputation professionnelle grandit beaucoup, quand il arrive qu'après avoir suivi ses conseils la famille voit revenir les jours de bonheur et de prospérité. S'il en est autrement, on accuse, non le Feng-Shui luimême, mais son interprète, et on invoque les lumières d'up autre docteur. Comme toutes ces insanités se paient cher, il n'y a guère que les familles riches qui se permettent ce genre de luxe (1). Mais la perplexité qui les assiège doit s'augmenter du fait que la science du Feng-Shui n'est pas appliquée de la même manière par tous ceux qui s'y adonnent. On distingue en effet deux écoles, les Tsoung Miao ou du « Temple ancestral », qui sont de première force sur Li ou l'ordre de la nature, et sur Sou, ses proportions numériques, et les Kouang-Si qui sont plutôt passés maîtres en Ki, le souffle universel, et en Ying, formes, contours et couleurs (2).
Une tombe creusée près d'une éminence boisée procure à la famille du mort honneur et félicité (3).
(1) Thomson, Hv. cit., p. 212-214.
(2) Eitel, liv, cit.^ p. 77.
(3) Ibid. p. 52.
Mais on peut corriger artificiellement les mauvaises dispositions naturelles des lieux. La forme des collines ou des montagnes en fer à cheval est la plus propice, parce qu'elle combine en bonne proportion le Dragon d'azur (est) et le Tigre blanc (ouest). Cette heureuse combinaison ne se rencontre que localement, mais en élevant un monticule sur un plateau, les mauvaises influences d'une plaine trop unie sont conjurées. On fait aussi des plantations d'arbres dans la même intention (1).
Tous ces détails confirment l'opinion des sinologues qui pensent que le Feng-Shui actuel n'est que l'application à la vie tout entière de règles et d'observances qui furent d'abord appliquées spécialement au culte des ancêtres. C'est sous les Han que tous* ces procédés superstitieux auxquels Gonfucius et son école n'avaient accordé que très peu d'attention, furent systématisés dans un ouvrage intitulé Tsé- King, « livre canonique des Demeures », que l'on fit remonter jusqu'au légendaire Hoang-Ti. Le taoïsme et le bouddhisme furent d'accord pour sanctionner l'observation de ces régies qui étendaient aux maisons les observances qui auparavant n'avaient eu pour objet que les tombeaux (2).
(1) Ibid. pp. 55-60.
(2) n parait pourtant que le scepticisme chinois fut plus d'une fois mis en éveil par les démentis que Texpérience infligeait & la théorie du Feng-Shui. On cite, par exemple, une réflexion piquante de Houen-Ti, le premier empereur de la dynastie des Soui (589-619). Quand il 8*insurgea contre son prédécesseur Tsing-Ti, les tombes de ses ancAtres furent profanées par les partisans de ce dernier pour attirer sur sa personne toutes les malédictions possibles.
Sous les Tang (618-905), la littérature du Feng-Shui devint très riche. Il y eut des livres sur la correction des funérailles, sur les innombrables influences des cinq planètes, sur l'art de dresser les diagrammes, etc. Mais, comme nous l'avons dit plus haut, c'est surtout sous les Soung et en se fortifiant des théories métaphysiques de Chou-Hi, que la systématisation du Feng-Shui fut achevée.
A l'heure présente, au dire unanime de tous ceux qui ont étudié de près les idées et les mœurs des Chinois, le Feng-Shui est encore en Chine une puissance de premier ordre, enracinée dans les habitudes et les croyances séculaires de toute la population. Il est vrai que la réaction contre la scolastique de Chou- Hi a ébranlé la confiance d'un grand nombre de confucéens. Mais il en est parmi eux qui ne croient guère qu'au Feng-Shui. On aura pu remarquer ceci : cette espèce de géomancie raffinée fait au premier abord l'effet de substituer partout des forces occultes et impersonnelles à l'action volontaire des divinités et des génies. Par là elle est assez conforme à la
Cela ne fempêcha pas de triompher, mais il avait perdu son frère, tué dans un combat. La-dessas il posa cette double question : Si la profanation des tombes de mes ancêtres devait être pour leurs descendants une cause de malheurs, comment suis-je monte sur le trône ? Et si elle ne devait pas Têtre, pourquoi mon frère a-t-il péri ? C'est probablement pour répondre à ce genre embarrassant de questions que les docteurs en Feng-Shui élaborèrent des explications tendant à montrer que le même tombeau, la même maison pouvaient attirer le bonheur sur un membre de la même famille et le malheur sur un autre Cela dépendait de circonstances personnelles de naissance, de caractère ou de conduite qui modifiaient les applications du Feng-Shui (Eitel, liv, cit, pp. 73-74).
tournure d'esprit des confucéens qui, en réduisant ou à peu près toute religion au culte du Ciel et de la Terre figés Tun et l'autre dans une immuable correction d'attitude et de majesté, semblent adorer plutôt deux principes physiques suprêmes que deux dieux conscients et voulant. Mais il ne faut pas oublier que dans Tesprit de la multitude chinoise le mode impersonnel d'agir n'exclut nullement l'action d'une divinité ou d'un génie personnel. Ces « influences », ces forces mystérieuses, ces actions favorables ou funestes qui se combinent, s'entrecroisent et se combattent, ne sont autre chose que le jeu des esprits supérieurs. L'animisme retrouve donc son compte au milieu même de cette apparente impersonnalité de la nature. 11 n'en est pas moins singulièrement instructif d'avoir à constater le ftiit qu'au travers et au-dessus de toutes les diversités religieuses de la Chine, c'est ce genre de divination désossée et desséchée qui a conquis et qui garde la première place. Le confucéen, qui doute en son for intérieur de la validité des règles du Feng-Shui, n'ose pas s'y soustraire ostensiblement et surtout il se garderait bien de les violer dans les honneurs qu'il rend à ses parents morts. Quand une insurrection éclate, le premier soin du gouvernement est d'envoyer des afiidés à la recherche des tombeaux appartenant aux chefs insurgés pour les ouvrir et en disperser les ossements, ce qui, pour un Chinois, est le comble de la profanation. C'est parce qu'ils savent combien les Barbares sont ignorants en matière de Feng-Shui que tant de Chinois expatriés se font
reporter après leur mort dans leur pays d'origine où du moins leurs restes reposeront à Tabri de ses règles tutélaires. Le Feng-Shui, trop ignoré des Européens, se glisse à chaque instant comme un obstacle formidable dans les négociations publiques et privées. C'est au fond le dernier mot de la religion chinoise, achevant de démontrer que si, dans ses origines et ses variations, Tanimisme joue un rôle dont on ne saurait contester l'importance, elle n'en est pas moins naturiste dans son essence. Le Feng-Shui, si l'on y pense bien, n'est autre chose qu'une physique mythologique, tille de rignorance, décrivant comment se comportent l'un vis-à-vis de l'autre le Ciel et la Terre, les deux grands dieux du panthéon chinois.