CONSIDERATIONS FINALES
Sommaire : La religion chinoÎM, au singulier. — La Chine est religieuse à sa manière. -* Le confucëisme et la religion populaire. — La religion chinoise et la morale. — Ritualisme et superstition. -^ Impuissance finale du naturisme. — Médiocrité.
Il importe de tirer quelques conclusions générales de la masse des faits réunis dans les chapitres précédents. •
On a pu se convaincre du droit que nous réclamions d'intituler ce livre La. Religion chinoise, au lieu de suivre l'exemple de quelques spécialistes en adoptant le titre pluriel de Religions chinoises. Il est vrai qu'il y en a plusieurs, du moins à première vue. Assurément le bouddhisme chinois n'est pas la religion de TEtat, le confucéisme et le taoisme répondent à deux conceptions religieuses parfaitement opposées. Mais n'a-t-on pas été frappé du peu d'influence de ces tendances ou de ces écoles diverses sur le gros de la religion populaire? Est-ce que toutes ces fêtes publiques et privées que la multitude chinoise célèbre avec tant d'empressement sont confucéennes? Sontelles bouddhistes? Font-elles partie intégrante de la religion impériale? Évidemment non. Beaucoup sont
toutes pénétrées de cet animisme exubérant que le confucéisme tient systématiquement à distance. Un plus grand nombre encore s'associent à des croyances et à des rites que le bouddhisme, même affaibli comme il Test en Chine, ne saurait sanctionner sans renier son principe. Ce qui n'empêche pas une grande quantité de Chinois de recourir en nombre d'occasions aux bons offices du clergé bouddhiste, d'avoir Fou-Tou en grande vénération, lui, ses « reflets » etses saints, et de célébrer sa fête avec dévotion. Maiscomme ils vivent et adorent ostensiblement, sans aucun scrupule, d'une manière très peu conforme aux enseignements de Bouddha, on ne peut pas dire que ce soit là une religion nationale. On pourrait plutôt dire que la religion populaire en Chine est taoiste, parce que le taoisme, profondément oublieux du Tao de Lao-Tseu, son fondateur malgré lui, s'est donné des cadres assez élastiques pour embrasser tout ce qui est tradition, légende, culte local, régional ou national. C'est une religion à tout croire. Cependant ce serait une erreur profonde de le considérer comme la religion chinoise proprement dite. Son clergé méprisé du monde officiel et lettré tient encore moins de place que le clergé bouddhiste dans la société chinoise. La religion impériale l'ignore et se passe absolument de ses services. Il est vrai qu'on le voit plus souvent fonctionner dans les fêtes populaires, en vertu de vieilles habitudes, et nous avons signalé bien des faits qui tendent à démontrer que l'on a peut-être exagéré dans plus d'un récit européen la nullité de son influence an sein des masses pro-
fondes (1). Mais enfin il est parfaitement clair que cette influence est limitée, que ce pouvoir Scacerdotal est méconnu ou tenu à Técart par les classes les plus notables de la population de Tempire, recherché plus souvent, mais à peine respecté par les autres. Quant à la religion de rÉtal, elle est répandue et pratiquée sur toute la surface de l'empire, mais ce n'est cerlainement pas la religion populaire. En fait cette religion populaire s'incline devant la suprématie politique de sa sœur, se sent à la fois parente et distincte ; puis, elle regarde les deux clergés, taoiste et bouddhiste, comme deux appendices utiles, à certains moments même à peu près indispensables. Mais rien dans cette adhésion intermittente et lâche ne ressemble à la soumission des peuples de l'Asie occidentale et de TEurope chrétienne aux sacerdoces imposant d'autorité leurs rites sacramentels, leurs enseignements dogmatiques et pouvant compter sur la respectueuse obéissance des populations.
Ce qui ressort de notre exposé, c'est aussi qu'on nous donne une fausse idée de la Chine quand on nous la dépeint comme étrangère à la vie et aux préoccupations religieuses. Une pareille exagération ne peut s'expliquer que par une confiance excessive accordée aux déclarations, déjà suspectes en ellesmêmes, des confucéens avec lesquels les Européens sont le plus souvent en relations. Les confucéens
(1) Le fait que le patriarche doit être confirme par Tempereur et que ses décrets doivent Tétre par le bureau des rites n'implique pas plus que la Chine est taoiste que la confirmation de Télection des pasteurs par TÉtat français ne fait de la France un état protestant.
modernes sont ordinairement très sceptiques et ne sauraient puiser dans leur scepticisme une vive sympathie pour les choses religieuses dont leur école, même aux jours de son orthodoxie, était médiocrement éprise. Chez eux, comme chez les Européens qui n'ont pas appris à distinguer la religion en soi des formes historiques dont elle a été simultanément ou successivement revêtue, la connaissance progressive des religions diverses qui se partagent rhumanité n'a pu que renforcer l'indifFérence déjà grande pour la religion de leurs compatriotes. Et avec ce penchant de toutes les aristocraties à se considérer comme représentant seules la société qu'elles dominent, les confucéens se plaisent à oublier qu'il existe en Chine d'autres tendances et d'autres besoins que les leurs. Tous les observateurs de quelque compétence sont frappés du vague ou, pour mieux dire, de la nullité des connaissances religieuses des Chinois instruits quand on s'informe auprès d'eux du passé religieux de leur pay%. Dans les classes inférieures on rencontre aussi très souvent le même genre de répugnance à s'expliquer sur les croyances ou les pratiques religieuses que l'on a si souvent signalé chez les non-civilisés (1). De là plus d'un genre de méprise. Mais quand on se rappelle l'opulence religieuse du calendrier chinois, ces fêtes auxquelles prennent part d'innombrables multitudes, ces pèlerinages, ces couvents, ces pagodes, ces temples de tout nom, ces offrandes de toute
(1) Religions des peuples non-civilisés, 1, 15.
espèce, ces superstitions divinatoires, ces cérémonies pompeuses présidées par l'empereur en personne, ces cultes privés, ces dieux domestiques trônant dans chaque demeure à côté des tablettes ancestrales, en vérité, c'est infliger à la réalité concrète un démenti par trop violent que de refuser à la Chine la qualiftcation de nation religieuse. Elle Test à sa manière, mais certainement elle Test.
Ce qui est vrai, c'est que sa religion est comme sa civilisation. Elle s'arrête vile, elle tourne courL En un sens on pourrait penser qu'elle est demeurée inférieure à cette civilisation avec laquelle pourtant elle s'est développée. La Chine a été plus précoce, plus ingénieuse au temporel qu'au spirituel. Profondément utilitaire, défiante à l'égard de ce qui n'était pas immédiatement avantageux, par conséquent à l'égard des hautes ascensions de Tesprit, elle a manque de génie inventif dans le domaine de l'invisible. Confucius n'a exercé au point de vue religieux qu'une action négative. Lao-Tseu, qui aurait eu, non le caractère, mais Tétoffe d'un grand réformateur et d'un prophète, est resté isolé, tant à cause de sa misanthropie maussade que parce que sa pensée incomprise a tourné en caricature. Nous avons tâché de montrer l'antagonisme qui opposait l'une à l'autre la civilisation chinoise commençante et la religion apportée selon toute apparence de la steppe sur les bords du Hoang-Ho. Tandis que cette civilisation, dès ses débuts, s'affermissait dans l'amour de la règle collective, de la ponctualité, des formes minutieusement ordonnées, la religion était désordonnée.
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fiévreuse, individuelle, toujours agitée. Le même esprit qui poussait à la codification de la vie sociale devait également transformer cette religion de quasi-sauvages en un rituel compassé. C'est aussi ce qui arriva. Gonfucius enfant était déjà passionnément rilualiste, et les documents de Tantiquité dont il réédita les textes prouvent combien cette tendance ritualiste était ancienne dans sa patrie. Son prestige extraordinaire lient tout entier à ce que sa sagesse, pour nous passablement étriquée, fait depuis des siècles à ses compatriotes Teffet d'une perfection achevée. Ses continuateurs restèrent dans le sillon qu'il avait creusé. Sur le domaine religieux ils firent preuve de la même impuissance. Gomme lui, ils aimèrent ce qui était codifié, régulier, sans excès d'aucun genre; ils simplifièrent, mais ne réformèrent ni ne vivifièrent la religion traditionnelle. Pas une seule grande idée, pas une seule de ces intuitions inspirées qui changent le cours de Thistoire, qui déchirent comme un coin du ciel pour laisser passer un nouveau rayon du soleil invisible, pas un seul de ces soulèvements de conscience qui font les grandes révolutions morales, rien de tout cela ne sortit de leurs écoles ni do leurs livres. Ici encore nous devons faire observer que si la continuité merveilleuse de la civilisation chinoise dépose en faveur de sa vitalité, cette supériorité ne plaide pas toujours pour elle. Plus elle remporte par la durée, plus elle fait preuve d'impuissance en laissant passer les siècles sans rien ajouter à l'idéal légué par les ancêtres. La vieille religion chinoise était
naturiste et animiste. La religion simplifiée par Tesprit confucéen, avant et après Gonfucius, ne fut qu'un naturisme émasculé et un animisme assagi, mais rien de plus.
Le peuple, habitué à la suprématie des lettrés, mais abandonné à lui-môme, demeura beaucoup plus près de la vieille religion. Le taoisme lui fournit quelque chose comme une théologie embryonnaire dont le trait le plus remarquable est la substitution des hommes divinisés à de vieilles divinités dont ils prirent la place. Mais surtout, autant que le lui permit Tétat social codifié par les lettrés, le peuple conserva Tancien animisme avec ses sorciers, ses exorcistes, ses amulettes et ses fétiches. Le taoisme l'encouragea dHns cette tendance superstitieuse, bien loin de l'en détourner, et il fallut que des missionnaires étrangers, en dépit do Torgueil national, vinssent ouvrir aux Chinois des horizons confus, mal définis sans doute, mais enfin plus vastes, plus attirants, plus religieux, que ceux de ses docteurs indigènes. Toutefois Tcsprit national prit sa revanche en pétrissant à sa guise le bouddhisme déjà défiguré qu'on lui apportait de rindo septentrionale. Il n'en prit en somme que ce qui lui plaisait, et ce qui lui plaisait fit du bouddhisme chinois quelque chose qui se distingue à peine du taoisme le plus superstitieux.
Il est cependant un élément de la vie supérieure qui a pénétré assez avant dans la religion chinoise et qu'Userait injuste de méconnaître. Je veux parler de l'élément moral.
Je crois avoir montré ailleurs (1) que la religion et la morale sont indépendantes par leurs origines, qu'elles se développent parallèlement sans se confondre, mais en se louchant continuellement, et qu'il vient toujours un moment où elles cherchent à se pénétrer, la morale appelant la religion à son aide pour se fortifier et la religion s'épurant, s'élevant, en s'ouvrant aux influences du point de vue moral. C'est même dans celte action réciproque et harmonique de la religion sur la morale et de la morale sur la religion que Ton peut fonder son jugement, comme sur un critère de première sûreté, pour établir la valeur relative des religions historiques. « La reli- » gion », disions-nous, «qui aspire à donnera Thomme » la synthèse harmonique de sa vie personnelle avec » l'univers dont il occupe un point, se trouve par » cela môme en relation étroite avec les détermîna- » lions supérieures de la vie humaine qui se ramè- » nent à la triple catégorie du vrai, du bien et du » beau ». Et plus loin : « La religion finit par attirer » la morale dans sa sphère, et la morale par recher- » cher la religion et la rectifier. »
A ce point de vue il est inconlestable que la religion en Chine a cherché de diflerentes manières et sous toutes ses formes à s'unir à la morale pour la vivifier et la sanctionner. Cette tendance remonte même très haut, puisque les plus anciens documents, en nous parlant des empereurs civilisateurs, nous montrent leur action civilisatrice associée à une
(1) Prolégoinénes, pp. 275 et suiv.
religion déterminée et à la préoccupation continue de Tordre moral qu'il s'agit d'établir et de consolider. C'est ce double intérêt qui conduisit à l'épuration du vieux chamanisme, dont les éléments naturistes furent mis au premier plan, tandis que son animisme fut Tohjet de restrictions systématiques (!). Le confucéisme, en tant que religion, n'est pas autre chose que la continuation de cet assagissement des croyances et des pratiques religieuses. Il ne marque de ferveur que pour le culte animiste des ancêtres, parce qu'il y voit l'expression la plus fidèle, la garantie la plus sûre de cette piété filiale, qui est un sentiment moral, mais qui de plus lui paraît avec raison la clef de voûte de la famille et, par là, de la société chinoise. Le dogme fondamental du confucéisme, c'est que les lois morales dérivent du Ciel souverain tout aussi bien que les autres lois ou conditions d'existence qui règlent le cours des choses visibles, jours, nuits, saisons, productions du sol, etc. En vertu de son libre arbitre, l'homme peut transgresser les lois morales ; mais alors le dérangement qu'il introduit dans un des rouages du grand mécanisme fausse la marche régulière de tous les autres, et il en est la première victime. Cette manière de concevoir l'ordre universel est bien authentiquement chinoise et n'est reniée par aucune des écoles repoussées par le confucéisme. Nous savons l'importance qu'il faut lui attribuer dans l'opinion que le peuple chinois se fait de son gouvernement. Car le dogme
(1) V. plushaut, p. 363.
confucéen — nous pouvons bien lui donner ce nom — s'applique à tous, mais d'autant plus directement que celui qui est destiné à en subir les conséquences occupe une position plus élevée, plus rapprochée du Ciel. C'est pourquoi, à l'exemple de son fondateur, l'école confucéenne s'est surtout occupée de morale pratique, ne faisant guère intervenir d'autre principe religieux à l'appui de ses préceptes que la volonté du Ciel souverain. Cette volonté est immuable comme le cours de la nature ; donc, la loi morale est immuable aussi. Son caractère absolu ne fait qu'un avec celui de son Auteur. C'est ce qui nous a permis de dire que si le confucéisme avait été moins ignorant en physique, il marchait droit à la négation du miracle ou du surnalurel.
En somme, le confucéisme fut surtout préoccupé de morale, sinon très élevée, du moins toujours très pratique. Et la preuve qu'en suivant cette ligne, il était d'accord avec la pensée nationale, c'est que le taoisme lui-même, bien que plus exorciste et magicien que moraliste, crut aussi de son devoir de travailler à la moralisation du peuple. On se rappelle ce qui a été dit des traités de morale populaire dont il fut l'éditeur et le zélé propagateur.
Nous n'avons pas ici à parler du bouddhisme qui arriva en Chine armé d'une morale systématisée et très humaine. C'est môme par sa morale particulière qu'il se recommanda le plus puissamment aux Chinois indécis sur l'accueil qui devait lui être fait.
L'esprit très utilitaire de la nation chinoise se révèle dans la direction adoptée par ces trois ten-
dances religieuses. Le Chinois en présence de n'importe quelle religion se demande beaucoup moins si elle est vraie que si elle sert à quelque chose et à quoi elle sert. Quand ^n peut lui démontrer qu'elle est bonne à développer la moralité, qu'elle sanctionne les devoirs de la vie collective et de la vie privée, il ne lui refuse pas son estime. La difficulté pour obtenir son adhésion sera de lui prouver que ses anciens sages n'ont pas déjà enseigné les mêmes belles choses. D'avance, il est persuadé qu'ils l'ont fait.
Cette persuasion elle-même dénote que, tout superstitieux qu'il soit d'ordinaire, il est disposé à considérer la religion comme une source de moralité et à mesurer la valeur de chaque religion à son enseignement moral.
C'est certainement là un progrès marqué sur le vieux chamanisme. Mais ici encore le progrès tourne court et va s'enlizer dans les sables d'une leligion incapable de le suivre jusqu'au bout. Dans le confucéisme la morale se change en rituel ; dans le taoisme et le bouddhisme chinois, elle est viciée par la superstition magique.
Nous devons renvoyer aux chapitres où il est traité du confucéisme et de sa doctrine pour qu'on se rende compte du penchant en quelque sorte fatal qui fait du confucéen un formaliste, attachant bien plus d'importance à l'observation minutieuse des formes prescrites qu'à la réalité des sentiments ou des croyances qu'elles sont censées exprimer. C'est en vainque l'honnête Confucius, aussi sincère que peut l'être un ritualiste, a blâmé . l'hypocrisie qui
consiste à singer des émotions, des douleurs ou des joies qu'on n'éprouve pas réellement. Il condamnait rafïectation, mais lui-même, par fidélité à ses propres principes, était trop systématiquement affecté pour réagir efficacement contre les conséquences, d'ailleurs inévitables, de son enseignement. Quand on érige en vertu de premier ordre l'observation ponctuelle des rites, quand on élève à la hauteur du rite ce qui ne serait partout ailleurs que forme accessoire, négligeable en soi, simple convenance, sans valeur interne, il est impossible de ne pas accorder bientôt à la forme la prééminence sur le fond. Ceci est bien prouvé par l'expérience, une expérience fournie par bien d'autres tendances que le confucéisme. On a pu voir cette tendance formaliste s'étaler dans le pharisaïsme juif, dans le jésuitisme, dans le mazdéisme, chez les initiés aux mystères de l'ancienne Grèce, et même dans les sociétés religieuses où la correction de la confession dogmatique primait toutes les autres conditions du salut. Il y a en effet un formalisme de l'intelligence tout aussi bien qu'un formalisme du geste et du maintien. Mais nulle part cette primauté de la forme n'a été reconnue généralement, naïvement professée, théoriquement admise, comme en Chine et dans Técole qui peut à bon droit revendiquer la première place dans la longue évolution de l'empire chinois. Il faut bien comprendre que là où la forme, le rite, le symbole peuvent tenir lieu de la réalité qu'ils prétendent exprimer, ils passent dans la catégorie des moyens magiques. On entend par moyens magiques les actes qui sont supposés pro-
duire certains effets ex opère operato, sans aucune connexion logique avec les effets qui leur sont attribués.
C'est ce qui rapproche beaucoup le ritualisme confucéen de cette magie taoiste et bouddhiste qui en Chine, avec la coopération de l'ignorance, arrête si souvent dans leur développement les germes de moralité que les deux clergés semblent semer avec zèle au sein des populations. Quand on peut croire aux moyens de longue vie et d'immortalité préconisés par le taoisme, quand on peut voir une recette expiatoire dans la répétition indéfinie d'une formule ou d'un mot, quand on se soumet avec foi aux conditions purement mécaniques de salut proposées à l'envi les uns des autres par les moines du Tao et par ceux de Bouddha, il est clair que la religion, bien loin d'être un stimulant de la morale, en devient le linceul.
Si donc les Chinois des diverses écoles ont eu le mérite de comprendre de bonne heure et de reconnaître toujours le lien qui doit unir la religion et la morale, la religion n'a jamais été chez eux ce qu'elle doit être pour que la fusion entre elle et la morale soit intime et poussée jusqu'au bout. Voilà ce qui, sur le domaine de l'histoire religieuse, appelle notre plus sérieuse attention.
Le naturisme et l'animisme, le premier portant l'autre, sont les principes essentiels des religions primitives. Ces deux formes premières de religion sont susceptibles de grands développements. Toutes les mythologies célèbres en proviennent. La morale
et l'art ont collaboré plus tard à leurs manifestations les plus remarquables. La Chaldée et l'Egypte, la Grèce antique et l'Italie, Tlnde et l'Iran, le Mexique et le Pérou, sans parler des mythologies déjà si poétiques et si colorées des Polynésiens et des Finnois, ont vu, sur un môme fond d'impressions et d'intuitions, s'épanouir la flore variée et multicolore de leurs religions polythéistes. La question est de savoir comment, sans rupture avec le principe originel, avec le culte de la nature visible, ces religions pouvaient atteindre le point où la conscience morale et la conscience religieuse se pénètrent et même se confondent. Nous avons vu, en étudiant les religions des civilisations indigènes du Mexique, de l'Amérique centrale et du Pérou, religions naturistes et animistes déjà soumises à une certaine coordination et au travail de la réflexion, ce que ce double principe pouvait devenir au sein de populations déjà sorties des horizons restreints delà vie sauvage. L'intérêt qu'elles nous inspiraient provenait surtout de ce qu'elles reproduisaient presque sous nos yeux une phase de l'histoire religieuse que nous pouvons deviner, mais pour laquelle les documents directs nous manquent lorsqu'il s'agit des civilisations de l'ancien monde. Mais leur brusque et violente extirpation ne nous permettait pas de savoir ce qu'elles seraient devenues, si elles avaient pu prolonger leur existence. Tout au plus pouvions-nous discerner quelques indices d'un développement possible qui les aurait, avec le temps, élevées au-dessus du niveau encore si barbare où la conquête espagnole les arrêta pet. Ce temps leur fut refusé,
Avec la Chine il en est autrement. Nous avons affaire à une civilisation encore pleine de vie — nous ne disons pas d'avenir — et qui remonte à peu près sans interruption jusqu'à l'antiquité reculée. Rien, si ce n'est peut-être le génie lui-même de la race, ne lui a manqué pour tirer du principe même de sa religion tout ce qu'il pouvait donner en fait de croyance, de morale efd'art. En ce qui concerne la croyance, son élite intellectuelle Ta simplifiée du mieux qu'elle a pu; mais, ne sachant ou ne voulant rompre avec son principe naturiste, elle est demeurée hésitante entre le scepticisme et la superstition. Uarl, comme la religion, est resté confiné dans les étroites limites du pompeux, du joli, de Tingénieux ; il est demeuré étranger aux grandes perspectives, aux beautés sublimes, et dans la pratique religieuse il a plutôt encouragé que combattu le goût singulier de ce peuple pour ce qui est grotesque, épouvantable ou simplement monstrueux. En morale, nous venons de dire que la Chine fait des efforts louables pour l'associer à la religion, mais que cette religion, sous ses diverses formes, annule par le ritualisme ou par ses pratiques de sorciers les influences moralisantes qu'on lui attribue. Cela ne tiendrait-il pas au principe originel de cette religion, ce principe naturiste auquel, à travers ses variations, elle demeure toujours attachée ?
Pour nous, la réponse à cette question n'est pas douteuse. Le naturisme peut s'annexer une certaine morale; en principe, il n'est ni plus ni moins moral que son objet, la nature, et quoiqu'on fasse, le
moment vient toujours où principe et objet sont revêches au caractère moral qu'on leur veut assigner. Le Ciel est le dieu suprême du confucéen. J'admets volontiers que par le Ciel il entend l'être conscient dont la voûte bleue est la révélation ou le revêtement. Encore est-il qu'il n'entend pas séparer Tien ou Ghang-Ti de son corjis d'azur. C'est ce corps qui le manifeste et sert d'organe à ses volontés souveraines. Ces volontés à leur tour se traduisent ordinairement par les phénomènes atmosphériques. Ces phénomènes obéissent-ils aux lois morales? Ne dénotent-ils pas au contraire une parfaite indifférence pour les faits de Tordre moral ? Le soleil ne dessèche-t-il pas le champ de l'homme de bien, de même que la pluie fertilisante vient féconder le champ du pervers? La tempête épargne-t-elle le vaisseau qui porte Thonnête marchand, tandis qu'elle brise celui qui porte le pirate? Une religion monothéiste, qui élève son Dieu conscient et toutpuissant au-dessus de la nature, a des explications plus ou moins plausibles de la manière dont agit sa providence. Elle peut dire que ce qui est la punition de l'un est Tépreuve de l'autre, jusqu'à ce qu'elle s'élève au point de vue philosophique d'après lequel les lois générales qui gouvernent l'univers sont en effet indifférentes aux destinées individuelles, mais qu'il appartient à chacun de les faire servir, s'il le peut, à son avantage, ou, s'il ne le peut, de se courber religieusement devant l'inévitable avec une confiance filiale dans la Volonté suprême. Le monde physique dans une telle théorie n est plus
qu'une face subordonnée de la puissance infinie ; audessus, au-delà de cette face, il est des réalités inconnues qui doivent compléter, expliquer, justifier les contradictions du monde inférieur. Il en est tout autrement lorsque le monde physique ou sa plus haute réalité apparente, le Ciel visible, occupe le rang suprême de rètre. Si le sentiment religieux du Chinois s'est nourri surtout de la majestueuse immutabilité du firmament, de sa manière d'être impassible, correcte, non pas inactive, mais semblable à celle d'un mécanisme grandiose, Te Chinois n'a pu en tirer autre chose que ceci, c'est-à'-dire que ce qu'il avait de mieux à faire, c'était d'imiter la perfection divine en devenant lui- môme un mécanisme parfaitement réglé. Dès lors. son prodigieux ritualisme se justifiait à ses yeux, il devenait lui-même correct comme le Ciel. N'oublions jamais que la religion pratique consiste partout dans le sentiment qu'on est d'accord, qu'on est un avec la divinité adorée et dans les efforts que Ton fait pour réaliser cette communion. Là où le Dieu adoré est avant tout volonté sainte, ordre moral vivant, la religion est ou peut être essentiellement morale ; en tous cas, elle doit l'être. Là où ce Dieu est nature, la religion ne peut être absolument morale. Le ritualisme confucéen procède d'une excellente intention, son principe rentre dans le point de vue moral; mais il tombe dans l'absurde et même dans l'immoral, parce qu'il a pourpoint de départ le culte d'une divinité qui ne peut pas être \)lus morale que la nature elle-même. Il doit se contenter de l'idéal incomplet dont elle est la révélation.
Ajoutons à ce péché originel que la même impuissance qui a condamné l'esprit chinois à ne pouvoir s'élever en religion au-dessus de la nature physique, sauf chez un très petit nombre de penseurs sans action sur la religion nationale, Ta rendu incapable d'étudier scientifiquement la nature, et cela malgré la longue suite de siècles de civilisation dont il a pu disposer, malgré la prépondérance continue d'une classe relativement instruite et lettrée. C'est l'ignorance de la nature quia maintenu le grossier polythéisme encore général dans la masse chinoise. C'est rignorance qui prolonge indéfiniment dans son sein le prestige de la divination, do la sorcellerie, de la magie, de tout l'attirail de l'animisme primitif. C'est elle qui assure encore aujourd'hui la pouvoir de ce ridicule Feng-Shui dont nous avons décrit les prétentions et les procédés. C'est dans Tordre. Le culte de la nature ou de ses principaux phénomènes met l'homme en face de forces mystérieuses dont il ignore absolument les modes d'action, les lois et les efl'ets rationnels. Il a seulement le vague sentiment que tout cela se tient. Mais il n'a pas l'ombre d'un motif pour discerner les rapports réels de cause et d'efi*et qui relient entre eux les phénomènes et les distinguer de leurs rapports apparents ou fantaisistes. La simple succession, imaginaire ou réelle, lui su(ïlt pour croire que tel phénomène est nécessairement rattaché à tel autre, lors môme qu'il n'y a pas la moindre connexité entre l'antécédent et son prétendu conséquent. De là, ces mille et mille préjugés que nous classons sous le nom générique de supereti-
lions; de là, tous ces porte-bonheur et porte-malheur dont. la liste est indéfinie; de là, toutes ces divinations étranges qui ont joué un si grand rôle dans la vie de l'humanité. Un oiseau qui vole à droite ou à gauche, un son fortuit, un morceau de bois qui tombe sur sa face convexe ou sa face plane, des baguettes qui forment des polygones entremêlés, quelques syllabes répétées indéfinimenf, il n'en faut pas davantage pour que Timagination superstitieuse y rattache des conséquences à perte de vue, de première importance, intéressant de la façon la plus grave la vie actuelle et la vie future. Seule, la science expérimentale de la nature habitue l'homme à chasser ces fantômes nés de Tignorance et lui permet de substituer la prévision raisonnée de l'avenir probable à ces presciences que rien ne justifie devant l'intelligence cultivée. Mais c'est là précisément que se révèle Tinfluence du point de vue religieux fondamental.
On étudie librement la nature quand on la tient pour ce qu'elle est, pour impersonnelle dans ses phénomènes oudansses lois. Que l'on méconnaisse ou que l'on stipule l'existence d'un principe supérieur dont elle est l'œuvre ou la manifestation partielle, il n'importe guère au point de vue scientifique, du moment que l'expérience se porte sur des objets inconscients, dont elle peut s'emparer en toute indépendance et qu'elle peut soumettre en toute liberté à ses m(3sures, à ses pesées, à ses moyennes et à ses instruments. Mais si les phénomènes sont autant de personnes vivantes — ce qui est le fond du natu-
risme; — si, par exemple, la voûte céleste est quelqu'un, et non quelque chose; si le vent, et la pluie, et la végétation fleurie, et la montagne, et le fleuve, etc., etc., sont autant d'êtres personnels, puissants, redoutables, qu'il faut craindre d'irriter, qui n'aiment pas que Ton sonde curieusement leurs secrets et leurs corps ; si, en un mot, toute étude expérimentale et sérieuse de la nature frise l'impiété, comment la science pourra-t-elle avancer? Comment osera-t-on l'élaborer en pleine sécurité morale? Comment, en d'autres termes, l'esprit scientifique se formera-t-il dans une population dominée héréditairement par le naturisme religieux? La dissection des corps divins lui fera toujours Teffet d'une profanation.
C'est pourquoi le confucéen d'intelligence cultivée est ordinairement moins superstitieux que la foule ; mais, faute d'esprit scientifique, il retombe très souvent dans les superstitions les plus enfantines. D'autre part, Tinstruction que reçoit le peuple chinois ne lui fournit rien qui soit de nature à le détacher des innombrables préjugés qu'alimentent ses traditions religieuses. Son naturisme les sanctionne. Il en est aussi imbu aujourd'hui qu'il pouvait l'être il y a quatre ou cinq mille ans, et tant qu'il restera sous l'influence unique de ses traditions et de ses instructeurs actuels, il n'y a pas de raison pour qu'il en soit autrement.
Maintenant la superstition, fille du naturisme, telle que nous venons de la caractériser, n'est pas plus morale que la nature qu'elle interprète à sa guise.
Là où ses prétentions passent pour fondées, elle a au contraire mille recettes pour encourager le mal au lieu de le refouler. Les moyens magiques sont à la disposition de tous, bons et méchants. Toutes les intentions peuvent s'en servir. En régie générale, on peut poser en fait que plus une religion est morale, plus elle répugne à la magie et à tout ce qui y ressemble.
La conclusion fournie par cette longue histoire est donc qu'avec le développement de la conscience morale le naturisme religieux devient une impasse oit celle-ci parvient bien à pénétrer, mais dont elle ne sait comment se dégager. Cela prouverait, ou bien que la religion doit rester emprisonnée dans une fausse notion de la nature et tomber avec elle, ou bien percer la carapace et s'épanouir dans un monde moins- matériel. Nous espérons être en état de montrer un jour que si le christianisme n'était pas venu ouvrir à l'occident des horizons religieux nouveaux et supérieurs, le monde gréco-romain tombait peu à peu dans un état d'esprit très semblable à celui dans lequel s'est lige le Céleste empire. Il est étonnant de voir comme on devient chinois à la cour des Sévères et dans le cercle brillant qui se réunit au troisième siècle autour des femmes distinguées de cette impériale maison. C'est un même syncrétisme superficiel, une même préoccupation de l'étiquette et du rite, une même faiblesse superstitieuse associée à de belles maximes abstraites sur la vertu, la pureté, la justice et la régularité dans le gouvernement des hommes. Pythagore passe presque à Tétat de
Bouddha occidental. Le pérégrinant Apollonius de Thyane est un immortel taoiste de grande distinction (1). Mais n'anticipons pas sur des études qui doivent venir dans leur ordre historique et logique. D'ailleurs on doit aussi se demander si, dévelof>pés au sein d'une race plus richement douée que la race chinoise au double point de vue philosophique et religieux, les mêmes principes n'auraient pas dégagé des conséquences bien différentes. C'est ,ce que nous aurons à rechercher dans les histoires de religion qui suivront celle-ci. En attendant, nous pouvons résumer noire jugement sur l'ensemble de la religion chinoise en disant que, malgré ce qu'elle offre d'ingénieux, souvent de pittoresque, souvent aussi de bien intentionné, cette religion n'est pas sortie delà médiocrité.
(l)Comp. pour apprécier la justesse de ce rapprochement La Religion d Rome sous les Sévères , par Jean Réville. Paris, 1885.