LE CHRISTIANISME CHINOIS
Antérieurement aux missions catholiques dirigées avec tant d'éclat par les jésuites, il y avait eu en Chine des établissements chrétiens.
Dans le cours des vu® et viii* siècles l'Église nestorienne de Syrie et de Mésopotamie (2) lança ses
(1) Comp. Edkins, Religion in China (texte anglaifi), p. 181-183.
(2) Les Nestoriena qui habitent encore aujourd'hui au nombre d'une centaine de mille les montagnes du Kurdistan et une partie de TArménie représentent cette fraction de TEglise d'Orient qui protesta contre la condamnation de Nestorlus prononcée par le Concile d'Ephèse en 431. I^e nestorianisme consiste À se représenter la divinité de Jésus-Christ comme adhérente plutôt que comme inhérente & sa personne. Le Verbe divin est juxtaposé à son humanité, rinspire, détermine ses paroles et ses actes, m^is ne s'uni-
missionnaires à travers le monde tartare. Plusieurs pénétrèrent jusqu'en Chine et y fondèrent un certain nombre de communautés chrétiennes. C'est une histoire fort curieuse et très peu connue encore que celle du nestorianisme, à l'époque surtout où ses grandes écoles d'Édesse et de Nisibe étaient en pleine floraison. Il semble bien que le « prêtre Jean », ce mystérieux personnage qui occupa si fortement les imaginations au Moyen-Âge, n'était autre qu'un chef tartare converti par les nestoriens. C'est à eux que les Tartares doivent leur premier alphabet, et, selon M. Edkins, l'alphabet mantchou, celui de la maison impériale actuellement régnante en Chine, trahit encore son origine syriaque. Les Chinois appelaient ces chrétiens les Ta-Tsin^ du même nom qu'ils donnaient aux occidentaux en général, particulièrement aux sujets de l'empire romain. On sait encore bien peu de chose de ces anciennes communautés nestoriennes de la Chine et on peut se demander si Ton en saura jamais davantage. On a conservé le nom du prêtre Chlo-pien qui fit bâtir une église et institua un clergé de vingt prêtres. Toutefois il ne semble pas qu'après un premier temps de succès relatif, le sol de la Chine ait été favorable à ces missions. Ce qui tendrait à le démontrer, c'est qu'elles n'y jetèrent pas assez de racines pour vivre de leur propre vie. Leurs évêques et leurs prêtres devaient toujours leur être envoyés
fie pas avec sa nature humaine, de telle sorte, par exemple et ce fut cette conséquence qui perdit Nestorius, qu'on ne peut pas appeler Jésus « le Dieu-Homme », ni Marie « Mère de Dion ».
de Mésopotamie, et quand les invasions arabes et mongoles eurent à peu près anéanti TÉglise-mère des bords de TEuphrate, les communautés chinoises dépérirent et finirent par s'éteindre. On a déterré il y a environ deux siècles à Sin-gan-fou, au nordouest de la Chine, une grande pierre sur laquelle une inscription assez étendue parlait des églises chrétiennes du pays, de leur fondation, de la doctrine qu'on y enseignait, des vingt-sept livres du Nouveau-Testament, A'Elouhou (le nom syriaque de Dieu), du Messie, etc. Ce monument est de Fan 781. Il y a lieu de croire que l'expulsion des Mongols au XIV* siècle, due à une réaction vigoureuse de l'esprit chinois contre tout ce qui était étranger, fit disparaître les derniers débris de ces communautés (1).
Les grandes conquêtes mongoles ébranlèrent, on le sait, tout l'ancien monde, effrayèrent l'Europe occidentale, mais révélèrent aussi l'existence et la grandeur de ce monde oriental auquel auparavant on ne songeait guère. C'est ce qui détermina les voyages d'.exploration de Carpini, de Rubruquis et de Marco Polo (xin® siècle) . La cour de Rome s'en émut et tâcha d'organiser une mission catholique en Chine. Jean de Monte Corvino (depuis 1295), Jean de Marignolli, envoyé de Benoît XII (1342-1346), furent les plus distingués de ces missionnaires qui avaient réussi à organiser plusieurs églises et môme des
(1) Comp. Douglas, Encycl, Britann. art. China, — Featherman, Social HiHory of Races ^ 1881, pp. 70 et buIt. -^ Edkins, /ir. cit, pp. 12, 156,
évôchés. Mais on doit supposer que la môme réaction nationale qui emporta au xiv* siècle les derniers restes des communautés nestoriennes balaya aussi les communautés catholiques. Il n'en restait pas trace, pas même, dirait-on, le souvenir, à la fin du XVI* siècle, lorsque Ricci et ses compagnons débarquèrent à Canton (1).
L*histoire des Missions catholiques en Chine aurait besoin d'être refaite sans engouement comme sans dénigrement. Jamais plus audacieuse entreprise apostolique ne fut tentée, poursuivie avec plus de ténacité et d'habileté, dirigée dans un esprit plus mélangé de prudence sournoise, de diplomatie mondaine et de dévouement à une grande cause. C'est peut-être en Chine que le génie particulier de la célèbre Compagnie s'est déployé avec le plus d'ampleur et de franchise relative. J'entends par là que la grandeur incalculable de la fin faisait complètement illusion, à bien d'autres même qu'aux jésuites, sur le caractère plus que douteux des moyens, et que les jésuites ne se firent aucun scrupule de tout subordonner à la réussite. On sait à quelles âpres discussions donna lieu au siècle dernier la question des Missions chinoises, les uns déclarant que les prétendus chrétiens baptisés par les jésuites étaient restés païens ; ceux-ci répondant que leurs concessions aux idées et aux coutumes chinoises étaient commandées par les circonstances et ne touchaient en rien à l'essence même de la foi catholique. Nous
(1) Comp. Douglas, Bncyclqp, Britann, art. China.
ne saurions nous prononcer dans ce débat. A tous les points de vue et même en supposant que la thèse de la Compagnie fût fondée, il faudrait y voir encore une preuve de la puissance de l'esprit chinois qui va jusqu'à slmposer au catholicisme romain et à sa vigoureuse orthodoxie.
Outre les écrits relatifs à la Chine émanés des historiens de la Compagnie et beaucoup de traités de controverse du siècle dernier, je peux indiquer à ceux qui voudraient étudier cette curieuse controverse V Histoire des Missions catholiques en Chine, de Marshall, traduite de l'anglais par Louis de Waziers, Paris, 1865, et VHistoire ecclésiastique, en 12 vol., du baron Henrion, Paris, 1838. Ces deux ouvrages sont favorables aux prétentions des jésuites. Je sign&le aussi un ouvrage très peu connu, qui se trouve à la BibUothèque des Langues orientales et qui est fort rare ; car il fut condamné, supprimé, et Tédition presque entière fut détruite dans Timprimerie même. G*est le traité latin qui parut à Buda*Pesth en 1789 sous le titre Historia conlroversiarum de Ritibus sinicis ab earum origine ad finem deducta par George Pray. Ce théologien hongrois, grand partisan des jésuites, avait déjà fait paraître en 1781 un recueil, inspiré par le même intérêt, Impostures CCXVIll in Dissertatione H. P. Benedicti Ceito, clerici regularis e scholis Piis, de Sinensium imposturis detectx et conMulsx. — Accedunt EpistoUp anecdots R. P. Augustini e comiiibus Hallerstein in China scriptx, Buds, Typis regiœ universitatis, anno MDCCLXXIX. L'auteur attaque les adversaires des jésuites avec une extrême virulence, mais il défend ses amis avec plus d'ardeur que d'habileté, car
il constate la réalité de bien des choses qu'en Europe du moins les jésuites préféraient cacher ou atténuer le plus possible. Nous lui empruntons beaucoup.
François Xavier, enhardi par ses succès dans l'Inde et au Japon, conçut le projet de porter le catholicisme en Chine, mais il mourut sur une île en vue des côtes (1552). Son projet fut repris en 1577 par des moines augustins dirigés par le P. de Herrada et en 1579 par des franciscains conduits par le P. de Alfara. Ces deux missions durent se rembarquer après quelques mois de séjour sans avoir obtenu aucun résultat. Ces courageux moines ignoraient la langue, les mœurs, les préjugés du pays qu'ils voulaient évangéliser, ils avaient enseigné tout de suite, sans préparation ni réticence, le catholicisme tel qu'il est. Leur insuccès, d'avance, était certain.
Les jésuites s'y prirent tout autrement. Les PP. Pasio, Roger et Ricci débarquèrent à Canton en 1581, costumés en moines bouddhistes, parlant déjà la langue chinoise et décidés pendant les premiers mois de leur séjour à étudier sur place les habitudes, les lois et les idées régnantes. Ricci surtout était un maître homme. Il avait déjà de loin bien deviné le caractère chinois. Il savait le curieux mélange d'enfantillage et de pédantisme qui distingue les hautes classes, la classe confucéenne et gouvernante en particulier, et, conformément à la méthode de son ordre en Europe, il chercha surtout à se faufiler dans les rangs de cette classe supérieure. Outre la langue, il avait étudié toutes les rubriques
du ritualisme chinois. Il avait apporté avec lui bon nombre d'horloges à pendule et à sonnerie, meuble inconnu en Chine. Ce fut un trait de génie. Le gouverneur chinois fut émerveillé de cette intelligente machine qui indiquait l'heure « sans même qu'on le lui demandât 9. De Canton, la renonmiée de Ricci et de sa pendule parvint jusqu'à Nankin, dont le viceroi le fit appeler et le reçut avec le plus grand empressement. Là aussi la pendule fit merveille. En même temps Ricci découvrait qu'il avait trop jugé de Topinion chinoise d'après l'opinion catholique en se faisant passer pour un moine bouddhiste. Il vit, à n'en pouvoir douter, que la classe gouvernante tenait les moines en mince estime. Il jeta donc le froc bouddhiste aux orties et revêtit à Nankin le costume d'un lettré gradué. Puis il ouvrit une école de mathématiques, étant lui-même bon mathématicien et même un peu astronome. Les auditeurs affluèrent, il avait la vogue. De Nankin sa réputation gagna la capitale, et Tempereur Chen Tsoung voulut aussi le connaître. Au palais impérial ses pendules firent de nouveau sensation, chacun des membres de la famille impériale eut la sienne et pendant tout un temps le missionnaire dut passer des journées à les remonter et à les régler. Il profitait déjà de ces premières faveurs pour répandre des images du Christ et de la Madone, des crucifix, des médailles de sainteté, des reliquaires. Chen Tsoung trouvait tout cela très curieux et faisait placer ces curiosités dans ses appartements. Ricci reçut l'autorisation d'acheter une maison à Pékin et d*y ouvrir, connue il avait fait à Nankin, une école de mathématiques et d'astronomie.
Ce collège fut la véritable pierre de fondation de l'Eglise chinoise. Même aux plus mauvais jours les empereurs les plus mal disposés ménagèrent cette école qui leur rendait l'insigne service de rectifier le calendrier chinois devenu tout doucement un miracle de contradiction avec le cours réel de Tannée. Des prédictions d'éclipsés, confirmées par l'événement, achevèrent de donner à l'école de Ricci la consécration du succès.
Cet habile homme, qui ne perdait nullement de vue Tapostolat qu'il avait entrepris, n'avait pas tardé à se convaincre que la classe lettrée était la classe absolument dominante et qu'elle était presque una^ nimement confucéenne. Son premier acte public de propagande fut la publication d'un livre chinois qu'il intitula Tien-chou-chUY, « la véritable notion du Seigneur du Ciel », Cœlorum Domini vera ratio. Confucius avait adoré Tien « le Ciel », dit aussi C/iang-Ti, « le Régulateur suprême ». Ricci se borna à enseigner le pur déisme en développant l'idée que le Dieu adorable n'était pas* la voûte bleue, mais l'esprit qu'elle révélait et qui lui était supérieur. Il pouvait s'appuyer sur quelques auteurs confucéens. Il n'y parlait ni de Trinité, ni d'Incarnation, ni de Rédemption. Il se réservait de s'étendre plus tard sur ces doctrines trop lourdes, disait-il, pour des estomacs encore faibles. Il se contentait d'enseigner le monothéisme et se servait sans aucun scrupule pour designer Dieu des mots chinois Tien et Chang- Ti. Mais déjà, chez lui, dans l'intimité, il s'ouvrait davantage. Il célébrait la messe, il recommandait
cerlaines pratiques pieuses du catholicisme. Il est probable que ses amis chinois ne virent en tout cela qu'un bouddhisme d'un genre spécial, qui d'ailleurs avait grand air, qui n'était pas intéressé, cupide, comme l'autre. On était habitué à bien d'autres bizarreries individuelles, etLi-ma-Tseu (nom chinois de Ricci) ne le cédait à personne en fait de vénération pour Confucius. C'est au point qu'il assistait respectueusement, comme tout bon gradué, aux fêtes et sacrifices annuellement célébrés en l'honneur du Sage de Lou.
D'autres jésuites, stylés par lui, s'étaient répandus dans les provinces et, à sa mort (1610), les choses avaient si bien marché qu'il y avait 300 chrétientés organisées dans l'empire chinois. La plupart des grandes villes en comptaient au moins une dans leurs murs. Les baptisés appartenaient à toutes les classes. Le petit peuple admirait le beau rituel. La classe supérieure, voyant que l'adhésion à ce culte nouveau n'entraînait en aucune façon la négation du confucéisme, était en général bien disposée. Il y eut même trois princes de la famille impériale qui se firent baptiser sous les noms légendaires des Trois-Rois de Cologne, Melchior, Gaspard et Balthazar (1).
Cependant une certaine opposition sourdait an sein du mandarinat qui flairait quelque chose de révolutionnaire sous ces dehors d'apparence inoff'ensive. Les compagnons d'œuvre de Ricci n'avaient
(1) Comp. MarthftU, lit>. cit., trad. Wasiers, pp. 65-66.
pas tous sa merveilleuse habileté ni sa complaisance poussée très loin pour le confucéisme (1). Des dénonciations alarmèrent la cour impériale et en 1615 les jésuites, expulsés de Pékin, furent ramenés à Macao.
Ce fut pour revenir bientôt, et triomphants. Le successeur de Ricci, le père Schaal, était aussi un très habile homme. On ne savait plus comment régler le calendrier sans le secours des pères. Ils furent rappelés, et en 1628 le père Schaal fut officiellement nommé «Président du tribunal des Mathématiques ». En 1631 rimpératrice-douairière , la favorite de l'empereur, son fils aîné se faisaient baptiser. Des dominicains et des franciscains, depuis 1630, étaient venus joindre leurs efforts à ceux des jésuites. Les progrès de la mission étaient continus. La grande révolution de 1644, qui fit passer le sceptre aux mains d'une dynastie tartare, n'arrêta que momentanément le cours de ces succès. Le père Schaal, déjà bien vu de Ghoun-Ki, premier empereur mantchou mort en 1662, fut nommé précepteur de son fils Kang-Hi, encore mineur, par le conseil de régence, et les perspectives se montrèrent plus brillantes que jamais.
En Europe, à Rome, on était ravi des nouvelles de Chine. Avec l'optimisme fréquent des missionnaires, les jésuites annonçaient la conversion à bref délai
(1) Ce ii*est pas le moment d^entrer dans dei détails qui ne seraient & leur place que dans une histoire complète des missions jësuitiqaes en Chine. Mais il me parait évident que Ricci et bon nombre de ses acolytes furent conquis, beaucoup plus qu^ils ne se Tayouèrent & eux-mêmes, par Tesprit et la morale ritualiste de Confucius.
de cette immense contrée. Pourtant un orage montait dans ce ciel brillant. Morales, un dominicain qui avait passé douze ans en Chine, avait dénoncé en cour de Rome les méthodes et les concessions des jésuites. Il prétendait que leurs convertis ne Tétaient qu'en apparence, qu'ils étaient restés de parfaits païens, qu'ils continuaient de sacrifier à Confucius, un réprouvé, et à leurs ancêtres, des damnés. On reconnaît là les deux principales concessions que Ricci et les siens avaient cru devoir faire aux traditions indigènes. Leur réponse, c'est que ces honneurs rendus à Confucius et aux ancêtres étaient de Tordre « civil », sans connexion avec la foi catholique, par conséquent chose indifférente. C'était une explication bien paradoxale ; mais ils ajoutaient, cette fois avec raison, que c'était à prendre ou à laisser, et que s'ils avaient combattu sur ces deux points la tradition chinoise, ils n'auraient pas fait un seul prosélyte sérieux.
L'affaire fut soumise à la congrégation des Rites qui, en 1645, rédigea un décret solennellement approuvé par le pape Innocent X. Les rites chinois étaient condamnés et interdits. Morales retourna en Chine, muni de ce décret formel et assisté du P. de Navarrette. Les jésuites ne se soumirent pas. Ils en appelèrent au pape mieux informé et députèrent un des leurs, le P. Martini, pour éclairer sa religion. Celui-ci, arrivé à Rome en 1655, obtint d'Alexandre VII un nouveau décret qui, bien que réprouvant toujours en principe les pratiques déjà condamnées, laissait au jugement individuel des missionnaires le
droit de décider ce qui était licite ou tolérable dans les circonstances où ils se trouvaient placés.
Les jésuites de Chine n'en demandaient pas davantage. Le moment était critique. Pendant la minorité de Kang-Hi, le parti hostile aux missions avait repris l'ascendant, les missionnaires étaient internés à Canton, leurs églises devaient être rasées. On les accusait de vouloir soumettre l'empire à un pouvoir étranger et de se livrer induement à des opérations lucratives. Toutefois la tempête s'apaisa vite, commn la précédente. On s'était cru forcé de maintenir i\ Pékin le « tribunal astronomique. » Schaal avait pour successeur le père Verbiest, qui le valait en habileté et le surpassait en ressources. Très influent sur l'esprit de Kang-Hi, devenu majeur, il obtint do lui le retrait de l'édit persécuteur (1692). Il inventa pour lui une artillerie légère qui rendit les plus grands services au gouvernement impérial dans une guerre contre des montagnards rebelles. En 1689 les PP. Gerbillon et Pereire furent les négociateurs du traité de paix alors conclu avec la Russie. Le règne de Kang-Hi marque l'apogée des succès des Jésuites en Chine. L'empereur, confucéen zélé, leur voulait beaucoup de bien, parce qu'ils paraissaient l'être autant que lui. Leurs convertis adoraient Tien, sacrifiaient à Confucius et à leurs ancêtres, son orthodoxie chinoise n'en demandait pas davantage, leurs autres pratiques pieuses le touchaient peu. No tolérait-il pas tout aussi bien toute sorte de dévotions excentriques, cultivées par d'innombrables disciples du Tao ou de Bouddha? La Madone ne lui paraissait
pas différer sensiblement de Kouan-Yin, la messe catholique supportait avantageusement la comparaison avec rofïïce bouddhiste, le rosaire avec le chapelet, l'absolution du confessionnal avec les recettes populaires de la réconciliation avec Ami-toufou. L'esprit chinois se rencontrait avec celui des pères dans son peu de goût pour les audaces de la pensée, et dans sa prédilection pour le ritualisme, pour Tornementation touffue et le colifichet religieux. Kang-Hi était trop politique et trop confucéen (i) pour céder aux insinuations tendant à lui inspirer le désir de recevoir, lui aussi, le baptême chrétien. Mais il entendait qu'on respectât ses bons amis les jésuites, et par son ordre on inscrivit sur la porte de l'église de Pékin ces deux mots : Kim Tien, « adorez le Ciel. » C'était comme une approbation impériale du culte chrétien.
Un Français, d'humeur intransigen^e, vint troubler tout. Charles Maigrot, docteur en Sorbonne, élève des Missions de Paris, arriva en Chine en 1684 avec le titre de vicaire apostolique de la province de Fou-Kien (en face de l'île de Formose). C'était un gallican de la vieille roche, peu traitable quand il s'agissait de la pureté du dogme et du culte* Il fut épouvanté de trouver des chrétientés où Ton adorait Tien, et non le Créateur de Tien, Confucius et d'autres réprouvés. Ces altérations déjà si graves de l'orthodoxie catholique ouvraient naturellement la porte à d'autres compromissions avec les supersti-
(1) V. p. 359 861 instractions officielles.
lions polythéistes. Il s'aperçut que les jésuites avaient trompé le pape quand ils lui avaient dit que ces hommages rendus à un grand sage et à des ancêtres n'avaient qu'un caractère civil, indifférent à la foi. Il voulut que ces ouailles renonçassent à ces coutumes diaboliques. De là une violente émotion. Les jésuites alarmés le combattirent avec acharnement. Ses propres fidèles s'ameutèrent et pénétrèrent dans sa demeure, la menace à la bouche. L'archevêque portugais de Goa, dévoué aux jésuites, préposa de son chef le jésuite Montiero à la province de Fou- Kien. Maigrot ne vit de remède à la situation qu'en envoyant son procureur Charmot porter ses doléances aux pieds du Saint-Père.
Clément XI adopta un moyen dilatoire. Il envoya en Chine un commissaire et visitateur apostolique, avec les pouvoirs d'un légat a latere, pour examiner les choses sur les lieux mêmes. Ce commissaire apostolique fut le cardinal de Tournon, né à Turin en 1668. Différentes causes retardèrent son arrivée en Chine, où il ne put atterrir qu'en 1705.
Les jésuites chinois avaient prévu le danger qui les menaçait. Ils eurent l'idée assez originale de soumettre à l'empereur Kang-Hi un document dans lequel ils expliquaient, en termes dont un lecteur chinois devait avoir quelque peine à discerner Tambiguité, la raison des hommages qu'on rendait h Tien, à Confucius, aux ancêtres, de manière pourtant que des Européens, peu au courant des idées chinoises, pussent penser qu'il ne s'agissait en effet que d'hommages inoffensifs pour la foi chrétienne.
Et ils demandèrent à leur impérial protecteur de le contresigner (1). Celui-ci s'exécuta de la manière la plus gracieuse, approuva chaleureusement tout ce que Ton disait sur la convenance d'honorer le Ciel, d'obéir aux princes et aux parents, de respecter les maîtres et les supérieurs, et décida qu'il ne fallait rien changer ni corriger dans cette excellente déclaration. En même temps les Jésuites envoyaient à Rome îieux d'entre eux, les PP. Noël et Gastner, munis du document approuvé, pour bien montrer au Saint-Père qu'on les avait calomniés.
Le cardinal de Tournon trouva donc en arrivant une situation déjà préparée contre lui. Il eut grand'peine à obtenir une audience du Fils du Ciel. Quand il l'eut enfin obtenue, ce fut à la condition qu'il ferait le voyage costumé en mandarin. Il mécontenta l'empereur en ayant l'air de croire qu'on avait abusé de sa bonne foi. Kang-Hi avait une très haute idée de ses lumières. Se défiant lui-même des siennes, Tou- Lou (nom chinois du cardinal de Tournon) demanda l'autorisation de faire venir Maigrot. Celui-ci donna dans un piège dont on peut deviner les inventeurs. Admis en présence de l'empereur et quoique possédant assez bien le chinois, il ne put expliquer un des caractères inscrits sur les murs de la salle de réception, ce qui donna à Kang-Hi la plus médiocre idée de son savoir. Finalement l'empereur fit tenir au cardinal qu' « il ne reconnaissait pour ses
(1) Ce document, qui parut aussi en latin, est reproduit tout an long dans le traité cité de G. Pray, pp. 117-118. U parut en 1700 en chinois dans la Gazette impériale.
» sujets que ceux qui rendaient un culte auCiel,àGon- » fucius et aux morts, que c'étaient là des lois impé- » riales, et que si les missionnaires poussaient leurs » disciples à les transgresser, il avait des lois pénales » etn'hésiteraitpasà s'en servir.» En d'autres termes, ce que les jésuites présentaient à l'Europe comme l'accessoire, Kang-Hi le tenait pour l'essentiel . Il y avait donc au fond de tout cela un malentendu remontant jusqu'à Ricci et que le temps seul devait éclaircir.
Nous ne décrirons pas plus longtemps les incidents multiples de cette mission du cardinal qui, en 1706, dut quitter la Chine sans avoir obtenu le moindre résultat. Les jésuites lui refusaient l'obéissance, tout en protestant de leur respect. Un édit impérial parut d'après lequel tout Européen professant la religion chrétienne devait s'engager à se fixer pour toujours en Chine et « à suivre la pratique de Ricci; » tout missionnaire devait être muni de l'autorisation impériale. On devine encore aisément quels furent les inspirateurs de cet édit qui fermait les portes de la Chine aux visiteurs importuns et aux brouillons tels que Maigrot. Le cardinal était encore à Canton lorsqu'il en eut connaissance. Irrité et en vertu des pouvoirs qu'il tenait du Saint-Siège, il lança un décret De Ritibus qui condamnait expressément et absolument les rites chinois autorisés par les jésuites.
Kang-Hi l'apprit et, dans sa colère, il ordonna le bannissement de tous ceux qui se conformeraient au décret de Tou-Lou. Tournon fut embarqué et livré au gouverneur portugais de Macao qui l'accusait
d'avoir contrecarré des projets de politique commerciale qu'il poursuivait avec ardeur. Le pauvre cardinal fut soumis à une dure captivité, sa santé s'altéra et il mourut en 1710, sans qu'il soit besoin d^ajouter quelque créance au bruit qui courut de son empoisonnement.
Vers le même temps, c'est-à-dire vers 1706, arrivait en Chine un nouveau décret de la congrégation des Rites, approuvé par Clément XI (1704) et qui ne pouvait que confirmer les défenses édictées par le cardinal. Après un minutieux examen des pièces du procès, la congrégation autorisait l'expression de Tien C/iou, « Seigneur du Ciel » pour désigner Dieu en chinois, mais interdisait les mois Tien seul et Chang-Ti (1). Elle condamnait de même l'assistance et la participation des chrétiens aux offrandes équinoxiales en Thonneur de Confucius et des ancêtres, aux cérémonies qui se célèbrent dans les temples du Sage aux nouvelles et aux pleines lunes, aux sacrifices enfin que l'on offre aux morts.
Les jésuites chinois n'obéirent pas plus à ce décret pontifical qu'aux précédents. Us sentaient bien que leur œuvre tout entière allait crouler s'ils s'y conformaient. Mais la sentence de Rome était formelle. En vain le P. Provana vint de Chine en Europe en 1709 pour en demander la suspension ou la modification. En 1710, apprenant qu'elle n'était pas
(1) Si enim illis vocibus apud prsecipuam Sinarum sectam qu» littoratorum nuncupatur, non nisi cœlum corporeum etTisibile vel quaedam cœli yirtus eidem cœlo insita designatur, Gomp. Praj, liv, cit,^ pp. 186-189.
écoutée, la cour de Rome lança un nouveau décret, confirmatif du précédent, et réitéra l'expression de sa volonté en 1715, en enjoignant à tout missionnaire de s'engager par serment à se conformer à ses arrêtés. Kang-Hi riposta en interdisant la publication du document pontifical dans toute l'étendue de ses Etats et en déclarant de nouveau qu'il fallait suivre la coutume de Ricci ou bien quitter la Chine. C'était porter un tel coup aux espérances qu'on avait trop facilement conçues que, sur de nouvelles représentations, la cour de Rome se crut obligée d'envoyer en Chine un nouveau légat qui fut cette fois le cardinal Mezzabarba (1720).
Lui aussi voulut voir l'empereur. Il le trouva encore moins bien disposé que lors de la visite du cardinal de Tournon. Le Fils du Ciel commençait à trouver très étrange qu'un pontife étranger s'arrogeât la prétention d'intervenir souverainement dans les affaires chinoises. Cela donnait une confirmation grave aux accusations que le vieux parti confucéen dirigeait contre les missions catholiques, mais dont les réticences, les habiletés de Ricci et de ses successeurs avaient réussi à écarter le danger. « Que » dirait-on de moi, » s'écriait Kang-Hi, « si jem'avi- » sais de prononcer des autorisations ou des dé- » fenses en Europe et à propos des rites euro- » péens ! » N'eut-il pas la singulière idée de prendre l'Europe elle-même à témoin par une déclaration qu'il chargerait son bon ami le tzar de faire parvenir à son adresse ! (1). Les jésuites et Mezzabarba eurent
(1) Pray, liv. cit., pp. S28-230.
beaucoup de peine à le dissuader de s'adresser, comme il en avait l'intention, à un souverain schismatique. Mezzabarba, du reste, était moins hostile à la Compagnie que Tournon. Il fut ébranlé par tout ce qu'il avait vu et entendu. Il résolut de retournera Rome, de faire son rapport au saint Père et, avant de quitter la Chine, il publia une lettre pastorale où il rendait aux missionnaires, en attendant une décision suprême, des libertés qui annulaient dans la pratique les décisions du décret émané de la Congrégation des Rites. Les jésuites étaient de nouveau triomphants.
Peu de temps après, Kang-Hi mourut (1723). Son fils et successeur Young Tchên n'aimait pas les chrétiens et prétait à leurs accusateurs une oreille complaisante. Par un édit formel il fit déporter tous les missionnaires à Macao, raser 300 églises et ne garda que les membres, toujours indispensables, du a bureau des Mathématiques ». Ce fut un coup terrible. Les personnages de la cour, ceux même des membres de la famille impériale qui sympathisaient avec les doctrines catholiques, furent l'objet de mesures rigoureuses, et depuis lors tout ce que les missionnaires avaient gagné auprès de cette classe confucéenne et lettrée que Ricci et les continuateurs de sa politique religieuse avaient surtout cherché à convertir, put être considéré comme perdu. La plupart des lettrés et des fonctionnaires qui s'étaient fait baptiser revinrent au confucéisme pur, et les nouveaux adhérents au culte catholique ne se recrutèrent plus désormais (jue dans les rangs inférieurs de la population. L'ar-
rivée de deux légats, en 1725, ne put que fortifier Young Tchên dans sa résolution de ne souffrir aucune immixtion étrangère dans les affaires de l'empire. 11 faut dire toutefois que si le catholicisme chinois avait perdu les avantages de la protection officielle dont il jouissait sous Kang-Hi, s'il devait vivre d'une vie dissimulée et secrète, exposée aux inquisitions et au mauvais vouloir des mandarins, tout espoir n'était pas encore perdu. Le Bureau du Tribunal des Mathématiques trouvait moyen de protéger les missionnaires déguisés qui persévéraient courageusement dans leur ministère. Son président, le P. Kogler, était personnellement bien vu à la cour. Les tristesses de la situation faisaient que Ton redoublait de zèle pour bien persuader l'empereur que ses sujets chrétiens ne le cédaient pas aux autres dans leur observation soumise des rites nationaux. En 1733 Kogler obtint même de notables adoucissements à rétat de choses établi par le décret impérial. Mais, sur le chapitre des relations avec le Saint Siège, Young Tchên fut intraitable. « Que diriez- vous », déclarait-il* aux jésuites de Pékin, « si j'envoyais » dans votre pays une troupe de bonzes pour y prê- » cher leur loi? Gomment les recevriez-vous?... Si » tous les Chinois devenaient chrétiens, nous devien- » drions les sujets de votre souverain. Car les chré- » tiens que vous faites ne connaissent plus que vous, » n'écoutent plus que vous, et vous en faites ce que » vous voulez (1). »
(l) Baron Henrion, Bût» eccU*» X, 209«
Ce fut donc pour la politique missionnaire des jésuites un autre coup terrible que le décret pontifical de 1735 qui annulait la Lettre pastorale de Mezzabarba et renouvelait toutes les injonctions du décret de 1704. Young Tchên mourut en 1736. Son successeur.Khien Loung, que Ton croyait mieux disposé, déclara au contraire qu'il entendait maintenir les édits de son père. C'était la continuation de cet état fâcheux de proscription extérieure, de tolérance sans garantie, qu'interrompaient trop souvent, selon les dispositions individuelles des mandarins, des scènes de persécution atroce où les bourreaux chinois épuisaient leur art consommé de tortionnaires. On comprend que plus que jamais les jésuites redoublassent d'indulgence pour ceux de leurs convertis qui cachaient leur christianisme sous une conformité étroite aux rites condamnés à Rome. Cela compli. quait la situation en ce sens qu'il y avait après tout un certain nombre de missionnaires et de fidèles qui se croyaient tenus d'obéir littéralement aux ordres du pape et qui se dénonçaient en quelque sorte euxmêmes par une intransigence qui scandalisait les Chinois. D'autre part, les plaintes continuaient de parvenir à Rome sur ce qu'on appelait l'apostasie des chrétiens chinois. Le Saint-Siège voyait son autorité bravée, méconnue par l'ordre lui-même qui se glorifiait d'en être partout le plus ferme soutien. C'est ce qui provoqua en 1742 la bulle de Benoit XIV, Ex quo singularù Cette bulle condamnait les rites chinois en termes si péremptoires, si absolus, sous la menace de si rudes anathèmes, qu'il n'y eût plus moyen de
les pratiquer et de se dire encore catholique. Qui faut-il croire de ceux qui aflfjrment que les jésuites de Chine se soumirent ou de ceux qui prétendent que leur soumission ne fut qu'apparente ?
Nous ne saurions nous prononcer. D'ailleurs les beaux jours delà Compagnie étaient comptés. Elle avait des ennemis partout, et le moment approchait où la papauté elle-même allait briser d'un coup d'autorité la société qui, depuis le xvi* siècle, lui avait rendu tant de services éminents. Parmi les tronçons de ce grand corps qui survécurent au fameux décret de 1773, il faut ranger les Mathématiciens de Pékin dont la cour chinoise ne croyait pas pouvoir se passer. Kia Khing succéda à Khien-Loung en 1796, Tao Kouang en 1821, Hien Fang en 1851. Pendant toute cette période la politique chinoise à l'égard du catholicisme resta la même. En 1747, en 1805, en 1815, en 1832, il y eut des recrudescences de persécution sanglante. En 1825 l'empereur Tao Kouang congédia les jésuites qui remplissaient encore officiellement les fonctions de mathématiciens et d'astronomes de Tempire à Pékin. On prétend que ces derniers représentants de rinstitution fondée par Ricci étaient fort au-dessous de leurs prédécesseurs sous le double rapport de la capacité et du savoir-faire. A la fin, des lettrés chinois, plus laborieux que d'autres, s'étaient rendus mal très de leurs procédés et de leurs calculs. Ils avaient eu le tort de persévérer dans le vieux système astronomique antérieur à Copernic et à Galilée. Des lettrés, mis au fait par leurs relations avec les Européens de la révolution scientifique accomplie
en Europe, leur reprochèrent cette persistance comme injurieuse pour l'empire du Milieu. Mais au fond la vraie raison de ces persécutions prolongées, contraires, il faut bien le dire, à l'esprit séculaire de la Chine, fut toujours la conviction que la liberté rendue aux chrétiens catholiques ferait brèche à l'autorité exclusive de l'empereur. « Les chrétiens, » est-il déclaré dans redit de persécution de 1832, « ne sont » coupables d'aucun crime; mais ils sont inexcu- » sables pour le mépris que tous, môme une vieille » femme aveugle, professent pour notre autorité im- » périale, et cela pour obéir à des Européens (1). »
Il serait injuste de ne pas rendre hommage au courage héroïque dont firent preuve dans ces moments critiques de nobles martyrs, prêtres et simples fidèles, qui moururent dans les tourments avec une constance digne des plus beaux jours de TEglise. Le reste, au prix de nombreuses concessions, plia sous les coups des orages, mais persista. On peut voir dans les livres du P. Hue par quels moyens adroits les missionnaires réussirent à déjouer pendant des années la police soupçonneuse des mandarins avec la connivence des communautés, et parfois des fonctionnaires euxmêmes. Bon nombre de ceux-ci ne demandaient qu'à laisser dormir les édits de persécution, pourvu que la surface des choses demeurât correcte. Depuis, les guerres avec les puissances européennes el les traités qui en ont été la conséquence ont amélioré la con-
(1) Missions catholiques en Chine, par Marshall, trad. de Wasiéra, p. 99.
dition légale des catholiques en Chine, mais en éveillant aussi contre eux le sentiment national chinois qui ne saurait leur être favorable. On évalue le nombre de ces chrétiens catholiques à près d'un million, ce qui est beaucoup si Ton tient compte des circonstances, ce qui est insignifiant en rapport avec l'énorme population de l'empire. Les missionnaires protestants prétendent que la plupart de ces chrétiens, conformément, il faut le reconnaître, à la tendance imprimée dès les premiers jours aux chrétientés chinoises par Ricci et ses compagnons d'œuvre, distinguent mal les symboles et les sacrements catholiques des symboles et des rites analogues du bouddhisme et du taoisme. C'est une question que nous n'avons pas à éclaircir. Il doit y avoir à cet égard de nombreuses dilDférences individuelles. Ce qui parait certain toutefois, c'est que leurs directeurs spirituels n'ont pas encore pu les détacher du Feng-Shui.
Nous nous sommes étendus assez longuement sur l'histoire de cette première rencontre de l'esprit occidental et de l'esprit chinois. Elle a pour nous cet intérêt de nous montrer combien l'esprit chinois est fortement armé pour la résistance, combien il est peu malléable. Il est clair que ce n'était pas de galté de cœur que les jésuites concédaient à leurs convertis la faculté de pactiser ainsi avec leurs anciennes croyances et leurs rites païens. Us eussent prévenu de grandes difficultés en Europe et à Rome en se montrant moins indulgents. D'autre part, leurs adversaires catholiques n'étaient-ils pas dans le vrai
quand ils disaient que le christianisme chinois n'était ni chrétien ni catholique par son mélange avec des croyances et des pratiques passant aux yeux des Chinois pour essentielles, fondamentales, et qui juraient si complètement avec le dogme et la piété catholiques? C'était le conflit d'une théorie impérieuse et d'une réalité on ne peut plus revêche. Les jésuites avaient le droit de riposter que le retrait des concessions qu'ils avaient cru devoir faire serait la mort du grand œuvre qu'ils avaient entrepris. La question est peut-être insoluble.
Depuis trois quarts de siècle il y a aussi en Chine des missions protestantes, qui ne comptent guère plus de vingt à trente mille convertis, ce qui est encore absolument sans importance dans un empire de plus de trois cents millions d'habitants. Leur principale utilité, jusqu'à présent, a été de fournir à l'ethnologie chinoise et comparée des pionniers plus savants, d'esprit plus large, plus familier avec Tensemble de nos connaissances européennes, et qui ont grandement contribué à nous faire mieux connaître la Chine, son histoire et son état présent. Des noms tels que ceux de GUtzlaff, Ëitel, Edkins, Legge, etc., suffisent pour justifier cette appréciation. On peut se demander si Torthodoxie anglaise prêchée par ces laborieux missionnaires aura plus de prise sur l'esprit chinois que le catholicisme affaibli des jésuites. Les confucéens opposent leur scepticisme invétéré aux doctrines principales qui la constituent; le peuple doit trouver cette religion puritaine trop peu ritualiste, trop étrangère aux
besoins que nourrit la superstition. Peut-être seraitr il permis de penser que leur action consistera plutôt à répandre dans le milieu chinois des germes dldées et de croyances qui, après un temps plus ou moins long d'incubation, reviendront à la surface, mais avec des revêtements ou des formes sous lesquelles un Européen aura de la peine à les reconnaître. C'est ce qu'on peut conjecturer en voyant ce qu'ont été et ce qu'ont fait les Taé-Ping.