CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA CIVILISATION CHINOISE
SosfMATRE : La Civilisation Chinoise. — * Il n*y a plus que deux civilisations dans le monde. — Expansion de la race chinoise. — > Nos préjugés conti*e les Chinois. — La chinomanie. ~~ Le plaidoyer d*un cbinomane. ~ L'idéal chinois est dans le passé, le nôtre dans l'avenir. — Ce que la Chine a fait de la femme. — Absence d*esprit scientifique. — Absolutisme impérial. — Correction extérieure. — Ritualisme. — Manque de grandes conceptions. — La Chine a excellé dans le médiocre.
Les études que nous avons consacrées dans les précédents volumes à THistoire des religions (!) avaient pour objet des peuples et des états sociaux qui n'avaient pas encore dépassé les limbes de la civilisation. C'est tout au plus si les derniers étudiés, les indigènes du Mexique, de TAmcrique centrale et du Pérou, présentaient des titres indiscutables à leur classement parmi les peuples de culture. Leur développement tardif avait toutefois pour nous cet avantage qu'il nous permettait d'examiner un état
(1) Religions des peuples non-civilisés^ 2 vol. — Les Religions du Mexique^ de V Amérique centrale et du Pérou ^ 1 vol,
religieux en rapport étroit avec une phase intermédiaire de Tesprit humain, touchant encore de près à la barbarie, bien que déjà engagé dans un commencement très sérieux de civilisation. Mais ces peuples intéressants sont morts trop jeunes pour que nous puissions faire autre chose que des conjectures au sujet de l'avenir religieux qui leur eût été réservé.
Dans la nouvelle étude que nous abordons, nous nous trouvons, au contraire, en face d'un vieux peuple encore existant, d'un peuple immense, qui fait à lui seul un quart environ de l'humanité contemporaine, qui a été civilisé bien avant nous, qui avait déjà des cités, des écoles, des monuments, des artistes, des penseurs, quand nos ancêtres étaient encore plongés dans une sauvagerie à peine dégrossie. Ce peuple a subi de nombreuses vicissitudes. Il a été recouvert par les flots de plus d'une invasion barbare. Il a toujours émergé, il a toujours survécu, toujours semblable à lui-même. Les civilisations dont l'antiquité rivalise avec la sienne, celles de l'Egypte et de la Chaldée, sont depuis longtemps éteintes. Seule, la civilisation chinoise est restée debout, avec une vitalité, une ténacité, qui n'ont pas de parallèle dans l'histoire. C'est au point que les écrits de ses sages, antérieurs de plusieurs siècles à notre ère, sont encore aujourd'hui d'une application aussi directe qu'ils pouvaient l'être aux jours de leur première apparition.
Ajoutons ceci. On peut dire sans exagérer qu'à l'heure où nous sommes il n'y a plus que deux civilisations dans le monde, la nôtre et la chinoise. La
nôtre est le déploiement, sous des formes nouvelles, de Tancienne culture gréco-romaine. L'Amérique moderne et l'Australie ne sont, au point de vue de la civilisation, qu'une immense extension de l'Europe. La civilisation musulmane, un instant si brillante, semble frappée d'une incurable stérilité et se laisse graduellement déposséder de tous ses domaines. Quant à Plnde, elle dort, engourdie dans un rêve à la fois voluptueux et pénible, condamnée à ne se réveiller que sous les excitations de ses petits-cousins de l'occident lointain. Le Japon, qui devait à la Chine sa civilisation, est entré d'un pas décidé dans la nôtre. Reste la civilisation chinoise avec ses trois ou quatre cent millions de ressortissants, très vivante, parfaitement éveillée, et rayonnant au point de nous inspirer quelques appréhensions.
Sans doute notre race aryenne occidentale l'emporte en puissance actuelle de rayonnement et d'assimilation. Les races inférieures qu'elle envahit doivent subir son ascendant ou disparaître. Depuis trois siècles surtout son expansion tient du prodige. Sa science supérieure, la hardiesse de son génie, ses armes irrésistibles sembleraient lui assurer la domination exclusive du globe dans un avenir assez rapproché. Mais la Chine est là.
La Chine ne connaît guère notre humeur aventureuse et conquérante. Le Chinois ne quitte son pays que sous le coup de la plus urgente nécessité, et il n'a pas comme nous le goût de l'inconnu. Peu belliqueux de nature, il a conquis un territoire immense bien plutôt par l'action lente de l'assimilation et de
l'expansion limitrophe que par la conquête et les expéditions lointaines. Il a fait tache d'huile. Le contre-pied absolu de Tempire chinois, c'est Tempire britannique, ce gigantesque organisme dont les membres dispersés à travers le monde entier n'ont pour centre directeur que deux îles groupées sous le titre, un peu ironique en ce moment, de Royaume- Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande. Jamais pareille conception n'aurait pu entrer dans Tesprit des Chinois. C'est nous. Européens, qui avons été les trouver. Eux-mêmes, livrés à leurs seuls instincts, seraient volontiers restés dans une éternelle insouciance de ce qui pouvait bien exister dans ces régions de TExtréme Occident où pourtant on leur disait que le paradis était situé. A la lin pourtant, Texubérance de la population, le besoin de vivre, la connaissance forcée de ces étrangers qui font terriblement travailler, mais qui paient bien, ont déterminé un courant d'émigration qui n'est encore qu'à ses débuts. Déjà les possessions anglaises de Malacca, les Indes néerlandaises, l'Australie voient croître annuellement le chiffre de leurs résidents chinois. La plupart, il est vrai, n'y sont venus que dans l'espoir de retourner chez eux avec un pécule. Mais il en est qui restent et qui font souche de colonies chinoises. Le mouvement a gagné la Californie, et dans toutes ces régions le Chinois s'implante, lui et toute sa chinoiserie, avec ses habitudes laborieuses, sa sobriété, sa parcimonie, son âpreté au gain, son esprit de famille, sa désespérante indifférence pour tout ce qui nous passionne, et surtout avec
rimperméabilité qu'il oppose aux idées, aux mœurs, à la manière de vivre des populations qui Tentourent. Nous ne sommes encore qu'au commencement de cette infiltration, et déjà, aux Etats-Unis, on se demande comment la race blanche et la race jaune pourront coexister sur le même sol.
Ce n'est pas que le Chinois fasse peur par sa force physique ou sa science militaire, loin de là. Mais d'abord il y a entre lui et l'Européen ou ses congénères une profonde incompatibilité d'humeur. Le Chinois sent, pense, raisonne, autrement que nous. 11 a une très haute idée de lui-même ou du moins de sa propre civilisation. Sur ce point, il nous ressemble. Mais bien que naturellement poli et courtois, beaucoup plus humble que nous devant la force, il nous méprise profondément, et nous ne sommes à ses yeux, comme il est si souvent aux nôtres, que de grossiers barbares. Enfin, partout où l'immigration chinoise atteint un certain chifTre, les rapports du travail manuel et du salaire sont gravement modifiés. L'ouvrier chinois travaille à des conditions de labeur et de bon marché que l'ouvrier de race blanche trouve inacceptables. Les besoins comme les prétentions du Chinois sont beaucoup moindres, et le plus égalitaire de nos ouvriers démocrates est un aristocrate par comparaison. L'ouvrier chinois, par le jeu même du travail libre et de la concurrence, partout où il prend pied, refoule donc lentement le travailleur d'origine européenne, se substituant à lui par une action sourde, continue, infinitésimale, à la longue irrésistible. Ce qui complique la question,
c'est que le Chinois des classes inférieures est fort sale et que, dans son ignorance absolue des règles élémentaires de Thygiène, tout imbu d'idées superstitieuses en matière de médecine et de salubrité publique, il oppose son inertie sceptique aux mesures .dictées par la science européenne et forme ainsi, partout où il s'établit en nombre, des foyers d'épidémies très dangereux pour ses voisins. La lenteur avec laquelle l'infiltration chinoise se produit en Europe môme, nous a, jusqu'à présent, épargné tout souci immédiat. Il n'en est pas moins évident que nos descendants auront à s'en préoccuper, et que le mélange de ces deux races qui peuvent pénétrer l'une chez l'autre, mais qui ne semblent pas pouvoir se fondre, réserve à l'avenir d'étranges complications.
Il est vrai que, grâce à la bonne idée que nous avons de nous-mêmes, il nous est difficile d'admettre que notre société occidentale ait jamais rien à craindre d'une civilisation dont la plupart d'entre nous n'aperçoivent que les côtés ridicules, et qui, comme puissance agressive, belliqueuse, même quand elle imite nos procédés, se montre fort peu redoutable. Pour le grand nombre parmi nous, un Chinois n'est jamais qu'un demi-barbare, souvent vêtu de soie, mais toujours plus ou moins grotesque. On sait généralement que la Chine est un grand pays qui produit et qui boit beaucoup de thé, où les hommes portent une longue tresse pendant le long du dos et des éventails, où les femmes élégantes ont les pieds déformés d'une manière qui nous semble
hideuse, et où l'on fabrique de belle porcelaine ainsi qu'une quantité de petits meubles très bien travaillés. Mais le Chinois garde toujours à nos yeux quelque chose du magot et nous avons toutes les peines du monde à le prendre au sérieux. Ce qu'on sait moins, c'est que nous lui faisons absolument le même effet, et que c'est nous, à ses yeux, qui sommes les magots. Nos habits étriqués et changeant toujours, nos mouvements hâtifs, anguleux, désordonnés, nos barbes bizarrement taillées, la taille de nos femmes rétrécie artificiellement et parfois douloureusement par le corset, nos coiffures, tout en nous leur paraît baroque et risible. Il suffit, pour s'en rendre compte, do causer quelque temps avec les Européens qui ont pu vivre dans l'intimité de quelques familles chinoises ou, mieux encore, avec les quelques Chinois instruits que les événements politiques ont amenés dans notre Europe et qui ont appris chez nous à comparer, puis à raisonner leurs comparaisons.
Ainsi, quand elles se rencontrent et qu'elles ne se battent pas, les deux civilisations rient l'une de l'autre et se dédaignent réciproquement. On pourrait même afïïrmer que la plus dédaigneuse des deux n'est pas la nôtre, parce que nous avons jusqu'à un certain point le sens et le goût de l'original, de l'étrange, et que le Chinois en est absolument dépourvu. Il y a plus. Il ne manque pas d'Européens cultivés, connaissant bien les deux civilisations, et qui n'admettent en aucune façon Tinfériorité de la chinoise. A la condition, bien entendu, d'un certain tour d'esprit qui le rapproche du Chinois, quand il
est positif, sans idées très élevées, de sentiments prosaïques et vulgaires, l'Européen est plus facilement amenable à ce que j'appellerai Tidéal chinois que le Chinois à Tidéal européen (1). Les Jésuites qui vinrent en Chine comme missionnaires furent plus ou moins conquis moralement par le point de vue chinois, au point de constituer en plein Empire Céleste un christianisme particulier qu'on aurait dû appeler le « christianisme chinois », de même quïl y a un bouddhisme chinois et un islamisme chinois. De nos jours, il n'est pas très rare de rencontrer des Européens littéralement épris de cette civilisation de TExtréme Orient et très disposés à donner raison à Tamour -propre chinois. Les arguments spécieux ne leur manquent pas.
Vous prétendez, disent-ils, que les Chinois nous sont inférieurs. Mais sur quoi fondez-vous votre jugement? Les Chinois pourraient vous rendre la pareille avec avantage sur la plupart des points. Ils vous diraient, par exemple, qu'ils ont cinq mille ans de civilisation ininterrompue, et que la vôtre est d'hier; — que les inventions dont vous faites dater les progrès qui vous enorgueillissent, le papier, la boussole, les poudres explosives, l'imprimerie, le gaz d'éclairage, ils les avaient faites longtemps avant qu'il en fût question chez vous; — que si leur civilisation a subi plus d'une fois l'assaut victorieux des
(1) n va de soi que des jugements généraux de cette sorte sont sans aucune application personnelle. J'ai eu, j'ai toujours d'excellents rapports avec des Chinois dont Tinstruction, la distinction, le caractère sont du meilleur aloi.
invasions barbares, elle s'est régulièremenl assimilé ses vainqueurs avec une rapidité prodigieuse, il n'y a pas eu de Moyen-Age en Chine; — que TEtat chinois est le seul peut-être au monde où règne Tégalité absolue sous le sceptre du Fils du Ciel et où les fonctions publiques ne sont dévolues de haut en bas qu'à ceux qui ont fourni des preuves de savoir et de compétence; — que tous les Chinois, presque sans exception, savent lire et écrire depuis des siècles, et que TEurope est encore loin d'en être là; — que, protégées par l'autorité impériale, les communes chinoises s'administrent librement sous la direction de chefs élus par elles ; — que le Chinois a le bon sens de se défier des révolutions et de s'occuper de ses affaires privées sans se mêler à la politique, laissant les questions de ce dernier genre à ceux qui en font leur profession, qui sont nommés et payés pour cela, et préférant de beaucoup sa tranquillité à cette fièvre de changements, à ces passions turbulentes, qui lui font Teffet d'une maladie particulière aux peuples d'Occident.
Ils ajouteraient que, sous leur régime traditionnel, sanctionné par cinquante siècles d'expérience, les Chinois ont réalisé les conditions d'un grand bienêtre. Leur sol, soigneusement cultivé, leur fournit tout ce qu'ils peuvent désirer. Ils jouissent beaucoup des productions de leurs lettrés, de leurs sages, do leurs savants, de leurs artistes, et si leurs arts et leur liltérature ne sont pas de notre goût, les nôtres ne sont pas du leur. Ils vivaient fort bien sans nous; il paraît que nous n'en pouvons pas dire autant.
puisque nous sommes venus les trouver et enfoncer des portes qu'ils eussent préféré tenir fermées. Il est vrai que nous possédions certaines connaissances astronomiques, mécaniques, militaires, qui leur manquaient. Mais cela ne fait pas tout dans la vie d'un peuple. A d'autres égards, ils avaient mieux que nous. Les ouvriers chinois sont d'une habileté de main supérieure à celle de nos ouvriers. C'est en vain que nous voudrions les dépasser dans plus d'un genre de fabrication.
Continuerons-nous la comparaison sur des points d'un ordre plus élevé ? Prenons la question de moralité. Les exemples fournis par les établissements européens ne sont pas de nature à inspirer aux Chinois le sentiment que la moralité soit plus grande chez les Européens que chez eux. La « guerre de l'opium » ne nous a pas grandis dans leur estime. Ceux d'entre eux qui ont habité quelque temps Paris, Londres, Berlin, savent ce qu'il faut penser de l'état moral des grandes villes de l'Europe. Quant à la religion, de quoi serions-nous si fiers? Ils ont une classe instruite, lettrée, qui la réduit à son minimum et qui se renferme habituellement dans un scepticisme prudent ; au-dessous, des masses très entichées des superstitions séculaires. Mais ils ont entendu dire qu'il se passait en Europe quelque chose de très semblable, et quant aux éléments pratiques, sensés, respectables, des religions qu'on leur apporte d'Occident, leurs anciens sages les leur avaient déjà enseignés. En tout cas, ils n'ont pas connu le fléau des guerres religieuses allumées par cette intolé-
rance dogmatique dont ils ne peuvent même pas comprendre le principe. Voilà des siècles qu'ils laissent pleine liberté aux cultes divers pratiqués parmi eux, à la seule condition qu'ils respectent Tordre civil, les coutumes antiques de la nation et l'autorité impériale. S'ils se sont départis de cette règle vis-àvis des chrétiens auxquels d'abord ils avaient fait bon accueil, c'est qu'ils ont découvert que leur propagande visait à soumettre l'empire chinois aux décisions d'un pontife étranger. Eux qui entendent rester indépendants du Grand-Lama thibétain que pourtant ils protègent ! Que feraient les nations européennes devant une entreprise qui aurait pour but de les assujettir à la puissance de ce Grand-Lama ou bien à celle du grand-prêtre taoïste?
Cette esquisse des arguments qu'un Chinois ou un chinomane peut faire valoir à l'appui de ses prétentions suffit à l'intention qui nous l'a dictée. J'estime cependant que, tout hommage rendu à ce qu'il y a de très remarquable dans cette civilisation chinoise, il y a des raisons objectives qui établissent la supériorité de la nôtre. On peut lui opposer cet argument péremptoire: La civilisation chinoise appartient au passé et on peut prédire désormais qu'elle devra, ou se condamner à une infériorité toujours plus accusée, ou bien se transformer à l'image de la nôtre, de telle sorte qu'elle ne sera plus elle-même. Ce sera, avec moins d'empressement, la même histoire qu'au Japon.
La première chose qui frappe l'observateur, c'est le caractère étroitement, systématiquement, on pourrait
dire fanatiquement conservateur, de la civilisation chinoise, quand on la compare à l'esprit progressiste, novateur, réformateur, de TOccident. Nous parlons ici, qu'on nous entende bien, des grands traits caractéristiques. L'Europe a aussi ses attardés, ses routiniers, et la Chine, de son côté, n'a pas été aussi réfractaire qu'elle aime à le croire à la loi du progrès. Il n'en est pas moins constant que Tidéal du Chinois est tout entier dans le passé, que le nôtre est dans l'avenir. En règle ordinaire, quand le Chinois est mécontent du présent, sa seule ambition est de revenir à l'ancien état de choses quMl se figure avoir été de tous points parfait. L'idéal chinois est un souvenir, le nôtre est une espérance. C'est une différence radicale, tout entière en notre faveur. La civilisation chinoise l'emporte sur la nôtre par son antiquité ; mais notre civilisation plus jeune l'a déjà dépassée en mécanique, en science, en étendue d'esprit, en connaissance du monde, en justice sociale, et notre vie collective, avec ses aspirations continues vers la. perfection, est infiniment plus colorée, plus ample, plus intense, que la vie recroquevillée du Chinois toujours prosterné devant ses sages d'il y a vingt ou vingt-cinq siècles. Sa civilisation a donné tout ce qu'elle pouvait contenir en germe, elle semble épuisée. Si la nôtre a les inconvénients de la jeunesse, elle en a aussi tous les avantages. Elle n'est encore en réalité qu'à ses débuts.
Quand on veut mesurer le niveau social atteint par une race ou une nation, l'un des meilleurs moyens d'appréciation consiste à se demander ce
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qu'elle a fait d'une moitié, qui n'est pas la moins intéressante, de sa population totale; je veux dire ce qu'elle a fait des femmes. Ici, n'exagérons rien. En Europe, et en France particulièrement, nous avons, à cette heure, les oreilles un peu rebattues de revendications hautaines qui gâtent, par leur exagération, une thèse juste en elle-même. Quelques rêveurs, un peu plus de rêveuses voudraient que, dans la vie sociale, la femme fût de tous points assimilée à l'homme. Ce serait bien dommage, nous y perdrions tous et la femme plus encore que l'homme.
Ne nous alarmons pas de ces prédications u topiques. Certaine invincible puissance empêchera toujours cette assimilation d'être absolue. Notre Dame Nature n'y consent pas, elle oppose son veto, et l'on pourrait tout aussi bien décréter une loi interdisant à la mer le flux et le reflux dont elle a depuis si longtemps l'habitude. Mais, exagérations et chimères mises de côté, nous pouvons nous associer à ceux qui voudraient que des réformes légales achevassent Tœuvre plus que commencée de la libération de la femme, allégeassent les servitudes que plusieurs de nos lois font encore injustement peser sur elle, lui ouvrissent plus largement les moyens d'instruction et de développement, afin de la mieux armer dans le combat de la vie. Ce n'est donc pas au nom d'une béate admiration de la situation que notre société assure à la femme que je demande â la civilisation chinoise ce qu'elle a fait d'elle depuis ses quarante ou cinquante siècles possibles d'existence. C'est en Chine qu'il faudrait
envoyer d'éloquentes prophétesses pour leur apprendre à moins maudire notre société européenne et à mesurer la longueur du chemin parcouru sur ce point qui leur tient à cœur par notre civilisation chrétienne occidentale. Là, en Chine, elles verraient ce qu'on fait de la femme dans les plus hautes comme dans les plus basses classes de la population. Cloîtrée dès son enfance, quand elle est riche ; vouée aux travaux les plus rudes, quand elle est pauvre ; mariée par ses parents sans avoir môme vu son fiancé — qui ne l'a pas vue davantage ; —depuis lors, absolument assujettie à son seigneur et maître, sans aucun droit contre lui s'il la maltraite, devant souffrir qu'il partage son affection sous le mémo toit avec d'autres épouses ou des concubines subalternes, la femme chinoise est restée jusqu'à nos jours dans un état d'abaissement qui exhale un véritable relent de barbarie primitive. Il est vrai qu'elle y est habituée et ne songe pas à s'en plaindre. Elle se console d'ailleurs assez souvent par l'idée que, si elle parvient par ses mérites au « paradis occidental » — nous verrons plus loin ce qu'il faut entendre par là, — elle sera transmuée en homme. Sans doute aussi, là comme partout, le sentiment poétique et l'amour ont jeté leurs guirlandes sur les réalités mesquines et les abus révoltants des institutions. Cela ne saurait les cacher aux yeux attentifs. Qu'on lise, par exemple, le roman chinois intitulé les Deux CousineSj si agréablement traduit par Stanislas Julien. C'est un récit passablement monotone et filandreux, intéressant toutefois parce qu'il nous transporte au
milieu des mœurs, des idées, des manières de vivre de la classe lettrée dans Tempire du Milieu. Il est du XIV* siècle de notre ère, mais en Chine c'est comme s'il était d'hier. Le héros du roman est amoureux à la fois de deux demoiselles, que pourtant il n'a jamais vues. Je me trompe, il en a vu une, mais il l'a prise pour un jeune homme, parce que, pour le rencontrer, elle avait revêtu des habits masculins. Les deux jeunes filles ne sont pas moins éprises de lui que lui d'elles. Et comment se termine le roman? Sans aucune tragédie. Après bien des vicissitudes, notre amoureux épouse ses deux amoureuses, le même jour, de leur plein gré, elles sont enchantées, lui aussi, et le romancier chinois nous présente cette conclusion comme la chose la plus simple et la plus naturelle du monde.
Voilà un trait qui peint mieux que bien des dissertations la situation réelle de la femme en Chine. Elle s'estime trop peu elle-même devant son mari pour être accessible à ce sentiment de jalousie qui a causé tant de drames dans notre Occident, mais qui est inséparable de la conscience que la femme occidentale possède de sa dignité, de son droit personnel et de sa valeur. Il ne s'agit pas ici de savoir, qu'on le remarque bien, si la Chinoise est plus ou moins heureuse que l'Européenne. Les questions de bonheur sont éminemment subjectives. Ce qui ne Test pas, c'est la question de niveau social et de liberté. Il est permis d'affirmer qu'une civilisation qui a poussé la manie conservatrice jusqu'à laisser la moitié du genre humain dans un état d'abaissement que la
brutalité naïve des époques barbares peut seule faire excuser, est inférieure, en principe, à celle qui n'a cessé de travailler à Tamélioration de la condition sociale des femmes. Plus cette civilitation est ancienne, plus elle est coupable de ce déni prolongé de justice, et cette prodigieuse antiquité dont elle est si fîère devient ici un chef d'accusation. Examinons maintenant les autres arguments qu'on nous oppose d'un ton si assuré.
Nous reconnaissons qu'une simple supériorité industrielle et militaire, compensée à d'autres égards, ne suffit pas pour établir la suprématie de la société qui la possède. Les Grecs sont restés au-dessous des Phéniciens comme navigateurs et marchands, audessous des Romains comme politiques et soldats. Ils n'en ont pas moins été les grands civilisateurs de l'antiquité et des temps modernes. Mais pénétrons sous la surface. A quoi tiennent, en définitive, la supériorité industrielle et mécanique, la connaissance plus étendue de la terre et du monde, la force plus redoutable dans les moyens d'attaque et de défense de l'Européen comparé au Chinois? Uniquement à ceci, que le véritable esprit scientifique est jusqu'à présent demeuré étranger à ce dernier. Son conser vatisme opiniâtre Ta trahi. En astronomie, en physique, en chimie, la nation chinoise, prise en masse, est encore ce que nous étions au Moyen-Age. Elle n'a donc pu appliquer à ses industries et à son armement ces perfe^ionnements qui nous ont rendus si forts vis-à-vis d'elle malgré sa prépondérance numérique. Elle commence seulement à s'en apercevoir
dans la personne de ses fils les plus intelligents ; mais ses imitations sont gauches, se bornent le plus souvent à la forme, l'esprit fait défaut. Quand le Chinois apprit à. connaître nos pendules et nos montres, il en fut émerveillé. Il s'appliqua à les imiter et, grâce à son étonnante habileté de main, il y réussit de manière k faire complètement illusion à Tœil. Seulement ces montres et ces pendules . ne marchaient pas. Il n'avait jamais pu parvenir à faire de bons ressorts.
C'est ce quelque chose de court, de vite arrêté, qui diminue sensiblement l'admiration que nous pourrions professer à première vue pour l'ingéniosité de leurs découvertes si antérieures aux nôtres. Avant nous ils eurent l'écriture et l'imprimerie, il s'en servirent et s'en servent toujours beaucoup. Mais leur alphabet, ou plutôt la masse de petits signes enchevêtrés qui en tient lieu, est resté, comme leur langue, au bas bout de l'échelle. Ils connurent et employèrent la boussole plusieurs siècles avant nous. Elle les aida à se diriger sur terre, vers le sud, à travers de grands espaces déserts, où les caravanes égarées périssaient misérablement; mais cela ne fit pas arriver une seule jonque sur les côtes du monde occidental. Le gaz d'éclairage est resté une curiosité locale et son usage, pas plus que sa fabrication, ne se sont répandus. Il est évident que le Chinois n'a pas, au même degré que nous, la curiosité de l'inconnu. Il peut aimer à le rêver, il ne sait pas se donner de la peine pour le chercher.
Il en est de même de son gouvernement. De très
bonne heure les Chinois arrivèrent à une organisation sociale, militaire, civile, qui fait le plus grand honneur à leur sagacité. En définitive, ils ne sont pas sortis d'une espèce de théocratie qui fait du Fils du Ciel un monarque absolu et qui, sauf pour les petites affaires administratives de la commune, réduit les « cent peuples » à l'aplatissement le plus complet devant le pouvoir impérial. On peut appeler « patriarchal » ce genre de gouvernement, Tépithèle ne change rien à la réalité des choses. Comme Tempire est immense, les communications difficiles, le gouvernement central est forcé de laisser une grande indépendance aux mandarins gouverneurs des provinces. Ceux-ci en profitent pour faire à peu près à leur tête. Il n'y a pas d'opinion publique, chez ce peuple si indifTérent à la politique, pour les guider ou les contenir. Quand les malversations ont dépassé toute mesure, les mauvais fonctionnaires peuvent être rudement châtiés par le gouvernement central. Mais auparavant il ont fait longtemps et impunément beaucoup de mal. D'autre part, si le régime auquel l'empire est soumis par son souverain donne lieu à des plaintes universelles et devient intolérable, le peuple se révolte contre le Fils du Ciel, et un aventurier hardi, secondé par le succès, peut faire souche d'une dynastie nouvelle. S'il est vaincu, c'est que le Ciel n'approuvait pas son entreprise, et il meurt chargé de toufes les malédictions. Mais à quoi reconnaît-on la légitimité de la révolte ? C'est un point sur lequel la théorie chinoise de gouvernement n'a jamais su s'expliquer claire-
ment. Assurément on voit ailleurs des phénomènes très semblables; mais enfin nos peuples d'Europe s'ingénient à tirer de leurs institutions le plus de garanties possible contre l'arbitraire ou l'iniquité des gouvernants. De pareilles idées n'entrent pas dans un cerveau chinois. L'antiquité elle-même de la civilisation chinoise ne peut que rendre plus sensible encore cette impuissance des Célestes en matière de réformes. Voilà des siècles que la vénalité des fonctionnaires chinois confond toutes nos idées occidentales. Sous la correction officielle se dissimulent à peine les abus les plus criants et, sans décerner à nos administrateurs européens des prix de vertu, on peut constater le fait avéré que les douanes n'ont fourni de revenus sérieux au trésor public de la Chine qu'à la condition d'être confiées à des barbares d'Occident.
Nous parlons de correction officielle. Nulle part on n'a poussé aussi loin qu'en Chine l'art de voiler la réalité sous les dehors du mensonge administratif. Les derniers temps de l'empire romain présentent seuls quelque chose d'approchant. Notre xviii® siècle fut très souvent la dupe de ces faux-semblants de sagesse et de justice. C'est peut-être le fruit fatal d'une civilisation très vieille, quand l'indifférence du peuple, sa parfaite insouciance en matière politique le détournent de toute critique des agissements de ses supérieurs. N'avons- nous pas à chaque instant besoin de lire, nous aussi, à travers les lignes du style gouvernemental et officiel ? Mais enfin notre opinion, toujours en éveil, réagit contre les complai-
santés formules des gouvernements embarrassés et cherchant à donner le change. Rien de semblable en Chine où, depuis des siècles, les plus grands désastres sont régulièrement annoncés comme autant de succès.
Cette observation nous amène à una autre plus générale. Il faut, sans contredit, admirer dans l'esprit chinois cette précocité qui lui a permis de fonder une civilisation aussi ancienne et aussi tenace. Mais on serait tenté de plaindre les Chinois d'avoir grandi si vite. Il leur est arrivé comme à ces enfants trop précoces qui distancent d'abord tous ceux de leur âge, mais qui s'arrêtent court à partir d'un certain moment, finissent par être dépassés parleurs compagnons et portent promptement les signes d'une vieillesse prématurée. Non pas que Tesprit chinois ait été stérile. La Chine a eu ses grands hommes, ses héros, ses sages. Toutefois les génies de grande envergure ont été très rares, si même il y en a eu qui méritent tout à fait ce nom, et dans les productions les plus remarquables de l'esprit chinois sur le terrain philosophique et religieux, on observe toujours je ne sais quoi de vieillot et d'enfantin tout à la fois, qui tantôt égaie et tantôt impatiente. Le bon Confucius luimême, ce Chinois des Chinois, cet homme après tout extraordinaire puisque, depuis plus de deux mille ans, il domine de haut ses compatriotes les plus instruits et les plus respectables, peut avoir de ces préoccupations puériles, de ces subtilités de vieux procureur, de ces petites vanités qui ne permettront jamais à quiconque n'est pas affligé de chinomanie
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de s'extasier sans réserve, comme on le fait quelquefois, devant sa grandeur morale, comme si elle avait quelque chose de surhumain (1).
Une des marques de cette vieillesse sociale, qui date déjà de si loin, c'est l'incroyable importance que l'esprit chinois attache, en toute circonstance, à la forme, au cérémonial, au rite. Sans doute on observe quelque chose d'analogue au sein de toutes les civilisations quelque peu raffinées. Nous avons, nous aussi, notre hypocrisie de la forme et des usages. Mais qu'est-ce que cela à côté du formalisme chinois? Nulle part les relations sociales ne sont entortillées dans un rituel aussi pointilleux, aussi compliqué. L'exacte connaissance de ce rituel passe pour la première des vertus. Ces livres vénérables, ces documents de haute antiquité où Ton aime à saisir sur le vif et sous leur forme primesautière les impressions naïves, les tendances originelles, l'esprit en un mot, de la race ou du peuple qu'on étudie, sont en Chine pour la plus grande partie des manuels de ritualisme, et les sages chinois ne tarissent pas en dissertations assommantes sur la vertu, l'excellence, l'importance incalculable des rites, les conséquences fatales de leur négligence, les bénédictions sans nombre résultant de leur observation ponctuelle. Comme l'expérience démontre que, là comme ailleurs, la ponctualité extérieure est loin de coïncider toujours avec le sentiment ou la volonté réelle,
(1) Voir un exemple de cette admiration presque naïve dans les notes de Pauthier, Livres sacrés de V Orient^ Paris, 1841.
on peut voir dans cette faiblesse de l'esprit chinois l'indice de ce qui, au fond, explique et maintient cette espèce de pharisaïsme héréditaire. Le Chinois a très rarement connu notre passion, notre soif de vérité. Voilà pourquoi la science a fait chez lui si peu de progrès, malgré les milliers d'années de civilisation ininterrompue dont il se vante. C'est pour la même raison que la pensée chinoise n*a touché que très exceptionnellement les hauteurs de la spéculation métaphysique, se renfermant toujours dans rhorizon borné du fini et de la pratique terre-à-terre. Il en est de même de la poésie chinoise, que peutêtre nous jugeons mal parce que nous ne la connaissons qu'à travers des traductions qui la déflorent. Nous ne pouvons toutefois nous soustraire à cette impression qu'à part quelques sentiments délicats et finement touchés se rattachant à la vie de famille, nous ne la voyons guère dépasser les bornes de ce qui s'appelle chez nous la poésie légère. Les conceptions vigoureuses de l'épopée et du drame, les grandes envolées du lyrisme lui-même font défaut. Cette limitation de Thorizon mental explique bien des choses, bonnes et mauvaises. Sachons regarder les choses de haut. Il faut, en histoire, savoir se résigner aux crimes et aux aberrations que les races doivent trop souvent à leurs qualités ellesmêmes. Il y a quelque chose à rabattre de la prétention que la Chine n'aurait jamais connu le fléau de l'intolérance religieuse. Nous aurons lieu de nous en convaincre. Le fait que les persécutions, dirigées de temps à autre contre certaines croyances
et poussées alors avec une extrême cruauté (cet autre trait enfantin et sénile du caractère national chinois) n'auraient jamais eu d'autre mobile que l'intérêt politique, prouve simplement qu'on ne tient pas grand compte des droits sacrés de la conscience religieuse. Mais il importe ici de rappeler ce que nous avons dit, il y a quelques années, que les crimes affreux commis au nom de l'intolérance religieuse ont eu pour cause et pour résultat une passion intense du vrai, une passion qui s'est trop souvent égarée, mais dont la science, qui ne vit que de la recherche intrépide, infatigable, exclusive, de la vérité, a plus tard largement profité (1).
Nous nous sommes étendus assez longuement sur cette critique de la civilisation chinoise et de l'esprit chinois. Il le fallait pour nous prémunir d'avance contre des dénigrements et des engouements aussi peu justifiés les uns que les autres. Je résumerais volontiers mon jugement en disant que « la Chine a excellé dans le médiocre ». Car il y a chez elle des choses excellentes, d'autres très ingénieuses et très fines. Seulement, en dehors du temps parcouru et de l'espace occupé, le grand, en Chine, est très rare ou mêlé de puérilités qui le rapetissent. Il n'en reste pas moins que nous ne devons pas négliger, au point de vue de notre tâche spéciale, l'histoire religieuse de cette fraction si originale et si nombreuse de notre espèce humaine. Là aussi, sur ce domaine religieux, la sublimité est rare. Le Chinois est ou bien
(1) Prolégomènes de VEUtoire des Religions^ p. 314.
rationaliste ou bien superstitieux, souvent Tun et l'autre. Mais son rationalisme est vulgaire et plat, et sa superstition ordinairement très prosaïque. Le goût de l'inlini, le charme du mystère, la fraîcheur de rimagination lui manquent. Pourtant il a son mot à dire, son témoignage à rendre dans le grand procès que nous instruisons.
Mais il faut esquisser rapidement son histoire et en connaître au moins les grandes lignes pour comprendre son développement religieux.