‹ La religion d'IsraëlChapitre 18 sur 62 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LE lAHVISME ANCIEN

Rien de plus incertain que la chronologie d'Israël antérieurement à Fépoque des rois. L'avènement de David se place aux environs de l'an looo avant Jésus-Christ. Le règne de ce prince marque l'achèvement de la conquête et la constitution de la nationalité Israélite. Mais on ne saurait mesurer avec quelque probabilité le temps écoulé depuis les premières invasions des tribus en Canaan. D'après les témoignages assyriologiques et égyptologiques précédemment cités, il est possible que ces invasions aient commencé dès la fin du xv* siècle. Les récits des Juges qui ont quelque consistance historique semblent se rapporter aux derniers temps de cet âge obscur plutôt qu'aux premiers. Moïse appa-

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raît au début de cette période comme une figure assez indécise, mais Tinstitution du iahvisme est inséparable de son nom ; Tassimilation des cultes cananéens au culte de lahvé se devine plutôt qu elle n'est formellement attestée, mais elle est la suite naturelle et inévitable de la conquête ; depuis le x' siècle jusqu'au milieu du viii% la religion israélite est un culte national dont quelques traits seulement font présager révolution qui le transformera en monothéisme à tendance universaliste.

Le dieu d'Israël avait un nom, comme le dieu de Moab et comme le dieu d'Ammon; à vrai dire, il n'aurait pu s'en passer ; il s'appelait lahvé 1. On ne sait d'où vient ce nom. Selon toute vraisemblance, il existait avant Moïse, soit

1. Il est sans doute inutile de rappeler au lecteur que le nom de Jéhooa est un barbarisme qui n'a même pas le* prÎTilège de Tantiquité.

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que lahvé fût le dieu du Sinaï, c'est-à-dire de quelques tribus habitant dans le voisinage de la montagne sacrée, par exemple la tribu des Kénites, ou de Gain, avec laquelle une ancienne tradition veut que Moïse ait eu des relations avant dé conduire les Israélites hors d' Egypte, soit qu'il fût le dieu propre du clan Israélite d'où sortit Moïse, et que son nom ait été un des vocables divins que les ancêtres des Hébreux avaient emportés de leut^ pays d'origine ou des pays qu'ils avaient traversés. Les deux hypothèses ne sont pas inconciliables. Le culte de lahvé peut avoir eu son point de départ dans la région nord-ouest de TArabie, par delà l'Idumée ; et i4 a pu être apporté au sanctuaire de Cadès, sa seconde patrie, par des tribus qui avaient vécu quelque temps au pays de Madian, entre autres la tribu de Lévi, d'où sortit Moïse, et qui paraît avoir eu, pendant de longues années, son centre dans la région de Cadès. Moïse n'aurait pu rassembler les tribus sous le patronage de lahvé si le nom de ce dieu avait été inconnu de toutes ; et il parait tout aussi certain que lahvé n'était pas, avant Moïse, le dieu commun des tribus qui ensuite l'adorèrent. On n'a pas réussi à démontrer que le nom soit d'origine cananéenne, ou égyptienne, ou assyrienne.

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L*étymologie qu'en donne la Bible est moins ancienne qne le nom lui-même, dont la signification primitive est fort douteuse; ce n'est qu'un jeu de mots, comme il y en a plusieurs dans les sources anciennes du Pentateuque, et qui ne contient pas la métaphysique profonde qu'on a voulu plus tard y trouver. D'après la source élohiste, Moïse lui-même ignore le nom du dieu qui veut l'envoyer en Egypte au secours de ses frères. « Et Moïse dit à Dieu : « Lorsque J'irai trouver les enfants d'Israël, et que je leur dirai : « Le dieu de vos pères m'a envoyé vers vous », et qu'ils me demanderont : « Quel est son nom?» que leur répondrai-je ? » Et Dieu dit à Moïse : « Je suis qui je suis. » Et il dit : « Tu diras donc aux enfants d'Israël : « Je suis m'a envoyé vers vous.» ... Ainsi veux-je être nommé toujours, et invoqué de génération en génération. » lahvé donne sa réponse en la refusant. 11 dit d'abord qu'on n'a pas besoin de savoir son nom ; et la raison du refus est la puissance même et la sainteté de ce nom sacré, qui ne doit pas être livré à l'homme pour en user à sa volonté. Mais comme, après tout, un nom est indispensable, le dieu, jouant sur l'assonance du mot éhié, « Je suis », qu'il vient d'employer en disant : « Je suis qui je puis », avec le nom même de lahvé, dit que Moïse,

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pour désigner la divinité qui l'envoie, se servira du mot prononcé, c'est-à-dire de son équivalent lahçé ^. Gela ne signifie pas que le dieu d'Israël soit l'être absolu, mais que c'est un être mystérieux, qui ne doit compte k personne de ce qu'il est. Qu'on l'appelle lahvé, sans chercher davantage. Le vieil auteur n'aura^it probablement pas été fâché de trouver une plus belle explication du nom divin; mais il parait bien n'avoir pas vu plus clair que les critiques modernes dans la signification originelle du mot. On ne saurait même dire si la forme lahu, qui se- rencontre dans les noms propres composés, n'est pas antérieure à la forme lahçé, ou si elle est abrégée de celle-ci.

Ce qui paraît historiquement vraisemblable, c'est que la sortie d'Egypte et la fédération des principales tribus qui donnèrent plus tard naissance au peuple d'Israël s'accomplirent sous la protection de ce nom' divin; que lahvé devint alors le dieu de ces tribus et leur unique patron.

1. Ex. m, 13-15. La reprise : « Je suis in*a envoyé », est obscure et inexacte. Car lahvé serait : i7 est, et non « je suis >:, si rétyraolpgie est admise. On peut croire que éhié a pris en cet endroit la place de lahué, quand on cessa de prononcer le nom divin en lisant TÉcriture, parce qu'on ne pouvait y substituer ici Adonaî ou Élohim, comme on fait d'ordinaire. Kautzsch, pie heilige Schrift des Alten Testaments (3« éd.), 91^

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Moïse accomplit la délÎTraBce d'Israël en invoqaant la puissance et rantoiité de lahvé ; il fonda simaltanément la religion et la nationalité israélites en associant les tribns dans le calte de lahvé . culte exclusif, d'une divinité qui ne semble pas avoir jamais été représentée sous une forme humaine. On ne fabriquait pas de statues dans le désert. lahvé est le dieu d'Israël; Israël est le peuple de lahvé et ne doit adorer que lui : tels ont été les principes de la religion mosaïque. Ils ne sont pas appuyés sur des raisonnements philosophiques ni sur la notion métaphysique de Tunité divine, mais sur un sentiment religieux très vif et sur la conception très spéciale que Moïse lui-même a dû se faire de lahvé, de sa nature et de son caractère moral.

La religion de Moïse était loin d'être un monothéisme rigoureux. Pour retrouver ce monothéisme dans les vieux textes, il faut Fy introduire de force. Mais les gens qui se figuraient lahvé en esprit de la nuit, se battant avec Jacob* et avec Moïse lui-même, arrêtant Tânesse de Balaara, ou bien voyageant dans l'arche, à moins que ce ne fût dans le serpent d'airain, ayant un nom, comme les dieux voisins, et, comme ceux-ci, un peuple à gaixier, le concevaient évidemment comme im dieu particulier, très puis-

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sant dans sa sphère d^action, et travaillant à merveille dans l'intérêt de ses fidèles, mais dieu parmi les autres dieux, quoique sans doute le pluà fort, le plus grand, peut-être déjà le. meilleur. Il est donc superflu de faire appel à l'espèce de monothéisme auquel seraient arrivés de bonne heure les sacerdoces d'Egypte et de Chaldée, doctrine relativement savante, tendant au panthéisme, nullement populaire, et gui n'a visiblement aucun rapport avec le culte du dieu de barbares, très personnel et très capricieux, qu'était l'ancien lahvé.

lahvé est originairement un dieu de montagne. Le rapport du mot Sinaï avec Sin, le dieu-lune des Ghaldéens, ne suffit pas vraiment ^our qu'on fasse du patron d'Israël une divinité lunaire. On a observé que le Sinaï de Madian était une région volcanique, et que cette circonstance expliquerait pourquoi lalivé était un dieu igné, un dieu de lorage, dont il était facile de faire aussi un dieu de la guerre. Son exclusivisme pourrait provenir de la même cause. Cet esprit redoutable, adoré par des tribus sans culture, ne s'était pas mué en chef de famille divine, comme les dieux des nations. Use suffisait à lui-même, et il ne supportait pas le voisinage d'autres dieux. Ce trait est attesté d'une façon qui ne laisse point de

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place au doute. Ce n'est pas seulement la tradition d'Israël qui en rend témoignage. La tribu des Kénites, qui avait pénétré en Canaan à la suite d'Israël, mais sans se confondre avec lui jusqu'au temps de la captivité, adorait lahvé. Or, on trouve, vers le milieu du ix" siècle, un kénite, Jonadab, chef du clan de Rékab, auprès de Jébu quand il s'agit d'extirper le culte de Baal i. Les rékabites étaient des iahvistes fanatiques et intransigeants ; ils gardaient les habitudes du désert, et continuaient à vivre sous la tente. L'esprit de cette vieille tribu est un indice important sur le caractère du iahvisme primitif. Le clan de Rékab ne doit rien aux prophètes de la grande époque, et il mène le genre de vie qui est resté l'idéal de ceux-ci; comme les prophètes, il ne veut connaître que lahvé. Sa fidélité obstinée au culte traditionnel aide l'historien à comprendre comment l'idée d'un culte excluant tout autre dieu que le dieu national a pu exister dès l'origine et se maintenir en Israël ; elle explique l'attitude et les réclamations des prophètes.

Le dieu d'Israël s'oppose aux dieux de l'étranger ; il reconnaît par là même leur existence, et ne se présente pas comme le dieu unique, en dehors

;. II Rois, x. 15-27.

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duquel nul autre ne pourrait exister. Il est défendu aux Israélites d'adorer les dieux de leurs voisins ; mais ces dieux reçoivent légitimement l'hommage de leurs peuples. Jephté ne craint pas de dire au roi de Moab : « N'es-tu pas maître de ce que ton dieu Camos t'a donné en propriété? Et nous ne serions pas maîtres de ce que lahvé notre dieu nous a attribué i ! » En pays étranger^ Ton est loin de sa présence et forcé de reconnaître d'autres dieux. La sainteté de lahvé consiste dans son inviolabilité, dans son inaccessibilité, dans le pouvoir qu'il a de faire respecter sa volonté, non dans la perfection morale de sa nature. Son caractère, a-t-on dit, a des traits moraux, mais il n'est pas précisément moral 2. Sa puissance, sa science, sa bonté surtout ont des limites. Le dieu qui est censé tuer net les gens qui regardent son arche, ou qui y portent la main pour l'empêcher de tomber, n'est pas un juge qui proportionne le châtiment au péché, mais un être terrible qu'on irrite en l'approchant plus qu'il ne lui convient. La plus légère infraction à sa volonté, la plus légère atteinte à la majesté de son nom le mettent parfois en fureur, mais il punit les offenses, ou

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