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Le modeste travail dont on présente maintenant au public une seconde édition avait clo écrit pour la Revue du Clergé français.
Une partie seulement, formant un premier article, a pu paraître dans ce périodique en octobre 1900; deux autres articles devaient venir ensuite. Le tout, avec une préface où Ton essayait .;d'accorder les conclusions de la critique avec les principes de la théologie catholique, fut réuni en brochure dans les premiers mois de 1901. Le tirage de trois cents exemplaires, qui a été promptement épuisé, n'a pas été mis en librairie.
Une nouvelle édition semble avoir sa raison d'être, notre littérature étant peu fournie d'études spéciales sur le sujet, et les/v;
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résultats les plus incontestables delà critique étant à peine vulgarisés dans notre pays.
Mais, d'une part, on a cru devoir retrancher certains développements, de caractère apologétique, qui étaient à leur place dans un opuscule destiné à faire connaître au clergé catholique les conclusions certaines ou probables de la science biblique, et en même temps à les concilier avec les doctrines officielles du catholicisme. La religion d'Israël faisait suite à des articles, publiés dans la même Revue, sur la religion et la révélation^ et elle devait servir d'introduction à d'autres, sur les origines et le développement du christianisme, qui ont paru, sous une forme différente, dans les écrits intitulés LÉvangile et VÉylise et Autour d'un petit livre. La préoccupation d'adapter le catholicisme à l'esprit moderne étant désormais étrangère à l'auteur, il s'abstient naturellement de considérations qui tendraient à interpréter l'enseignement de l'Église selon les exigences de la pensée contemporaine.
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D'autre part, on a jiigé indispensable de donner plus d'ampleur à 1 exposé historique.
La religion d'Israël est la source d'où est sortie la religion chrétienne. Les deux ne sont qu*une religion parmi beaucoup d'autres qui se sont partagé et qui se partagent encore rhumanitë. H ne s'agit plus, pour l'historien, de prouver que cette religion est la vraie, et que les autres sont fausses, mais de déterminer, autant que possible, sa place dans l'histoire, et ses rapports avec les cultes qui l'ont précédée, ou dont elle a pris le contact durant les siècles de son existence. A cette condition seulement l'étude du passé juif et chrétien peut être qualifiée de scientifique. Mais quand on abandonne ainsi le point de vue absolu et abstrait de la théologie traditionnelle, les questions vont se multipliant, et l'on peut dire que chaque progrès dans la connaissance de l'antiquité religieuse en suscite de nouvelles.
Vient d'abord la critique des sources. Avec l'ancienne idée du livre inspiré, la tâche de
rhistorien était fort simple, ou plutôt il n'y avait pas d'histoire possible. Dictés par Dieu d'un bout à l'autre, les livres sacrés des Juifs, devenus l'Ancien Testament do l'Église chrétienne, ne pouvaient qu'être exempts de toute erreur et remplis do toute vérité. Pendant longtemps leur témoignage fut accepté sans examen, et l'on fermait les yeux sur les contradictions, les invraisemblances, le caractère mythique ou légendaire de nombreux récits.
Dieu avait créé le monde en six jours et s'était reposé le septième, il y avait cinq ou six mille ans ; après avoir formé de ses mains le premier homme et la première femme, il avait été mécontent de leur descendance et l'avait noyée tout entière par un déluge universel, sauvant seulement dans un grand coffre la famille de Noé, avec un échantillon de toutes les espèces animales. Après avoir amené Abraham du fond de la Chaldée en Canaan, et mangé avec lui sous le chêne de Mamré, il s'intéressait à sa postérité, tirait les Hébreux d'Egypte et leur faisait traverser la mer Rouge
à pied sec, les nourrissait au désert pendant quarante ans, avec une manne qui tombait du ciel tous les matins; il avait bien pu, ensuite, faire parler Tânesse de Balaam, arrêter le soleil à la voix de Josué, garder Jonas vivant, trois jours et trois nuits, dans le ventre d'un gros poisson, où le prophète récitait un cantique à sa gloire ; préserver les trois jeunes gens dans la fournaise allumée par les ordres de Nabuchodonosor ; transporter Habacuc par les cheveux, de Judée à Babylone, avec des aliments tout préparés
pour Daniel dans la fosse aux lions
Force a été de reconnaître que la Bible n'était pas un livre composé dans des conditions extra-humaines, mais un recueil assez disparate, bien que dominé par un même esprit religieux, où, pour le profit de la foi, avaient été exploitées des données historiques, des traditions légendaires, de purs mythes, dont le disq|^rnement pouvait se faire, comme pour tout autre livre de l'antiquité, par les méthodes comniunément appliquées
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à la critique des textes. La plupart des livres de rAncien Testament ne peuvent êtçe considérés comme dos écrits homogènes, ni, dans l'ensemble, comme des témoignages contemporains des faits dont ils traitent. La tradition avait procédé par des moyens trop faciles à l'attribution des livres, donnant à Moïse le Pentateuque, parce que la Loi, qu'on disait avoir été promulguée par le vieux prophète au nom de Dieu, y était contenue ; le livre de Josué au héros dont il raconte la carrière ; les Juges à Samuel, parce qu'il était le dernier des personnage honorés de ce titre.
On a constaté sans peine que les livres dits historiques étaient originairement des compilations anonymes, fondées sur des sources antérieures, de provenance et de valeur très diverses, qui avaient été fort librement arrangées et combinées par les hagiographes d'Israël; que le tiers seulement du livre d'Isaïe avait été écrR par ce prophète; que Daniel était un apocryphe composé durant la persécution d'Antiochus Épiphane ;
que les Psaumes dits de David avaient été rédigés pour la plupart, sinon tous, après la captivité de Babylone ; que les écrits qui se recommandaient de Salomon étaient du même temps que les Psaumes ; et ainsi du reste.
Ce renversement des idées reçues touchant l'origine des livres eut naturellement pour conséquence une révolution dans la manière d'entendre l'histoire d'Israël et de sa religion. Au lieu de commencer par des renseignements clairs et positifs sur les-premiers temps du genre humain et sur la naissance du peuple hébreu, l'histoire sainte ne présentait do données tout à fait consistantes que depuis l'institution de la royauté en Israël. Moïse, Débora, Gédéon, Samuel même se dégagaient à peine de la légende. Abraham, Isaac, Jacob et ses fils, à plus forte raison Adam et Eve, Gain et Abel, Noé avec ses enfants, la création et le déluge, la tour de Babel rentraient dans la mythologie. La Loi pro-^ clamée par Dieu sur le Sinaï ou au désert de ^Joab avait été élaborée c|ai>s les derniers
temps de la monarchie et depuis la captivité ; la révélation mosaïque n'était plus qu'une fiction de théologiens. Au lieu que les prophètes fussent venus après la Loi, c'étaient eux qui l'avaient inspirée.
La religion d'Israël n'en'restait pas moins une très grande et étonnante chose, soit en elle-même, soit à raison de sa fortune ultérieure dans le christianisme. Mais, loin d'être la première par l'antiquité, elle apparaissait plusieurs milliers d'années après les vieux cultes de l'Egypte et de la Chaldée. Elle cessait d'être le type absolu dont toutes les autres religions n'auraient été que des caricatures produites par l'ignorance et les passions des hommes, à moins "que ce ne fût par les suggestions du démon. C'était elle-même, au contraire, qui tenait à ce passé mythologique et païen; elle en était sortie par une lente | évolution, sans jamais (et comment l'aurait-elle pu?)s'en détacher entièrement. Et comme elle se rapprochait des autres religions, qu'elle était l'une cj'entre elles, qu'elle n'avait plus droit à
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une place à part et au-dessus de toutes les autres, son histoire aussi devait tôt ou tard rentrer dans le cadre général de l'histoire des religions, pour en former seulement un chapitre, non toutefois le moins curieux ni le moins important.
C'est ainsi qu'une épopée divine, sans mystère, tant qu'on s'inclinait avec le respect de la foi devant ses merveilles, est devenue un morceau d'histoire humaine, nécessairement complexe, obscur en beaucoup de ses parties, et foisonnant en problèmes sans fin Car, à présent, puisque cette religion n'est pas tombée du ciel toute faite, et qu'elle ne s'est pas maintenue à coups de miracles, il s'agit de savoir d'où proviennent les pratiques de son culte et ses croyances, et dans quelles conditions elle s'est transformée au cours des temps.
Le progrès ultérieur de l'histoire des religions, spécialement en ce qui concerne les anciens cultes orientaux, éclaircira sans doute plusieurs des questions qui se posent
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encore à propos de la religion d'Israël. Pour le moment, beaucoup de ces questions, surtout parmi celles qui ont rapport aux origines, demeurent indécises. Ce qui est certain, c*est que la religion israélito est née à une époque relativement récente et dans un milieu spécial ; que son évolution a été conditionnée par l'histoire même du peuple où elle a pris naissance et où elle a grandi ; que le merveilleux de sa légende est, comme celui de tous les autres cultes, un produit de Timagination croyante ; que* ce qui la caractérise parmi les autres n'est pas une série de prodiges plus ou moins étranges, comme le changement des eaux du Nil en sang, ou la main mystérieuse qui écrivait sur la muraille le sort de Babylone, au festin de Balthasar, mais la puissance du sentiment moral qui tira du culte de lahvé, dieu particulier d'Israël, la conception d'un Dieu unique, et un idéal de parfaite justice ; qui fît de la religion un devoir, et du devoir une religion ; qui opéra ou prépara la métamorphose d'une religion
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nationale et exclusive en une religion universelle et d'ardent prosélytisme.
L'on 8*est donc efforcé, dans cette nouvelle édition, de présenter la religion d'Israël comme elle apparait maintenant à. rhistorien^ soit en elle-même et dans son développement propre, soit dans ses rapports avec les autres religions de l'antiquité, et dans l'histoire générale de la religion. Le lecteur voudra bien admettre qu'un exposé aussi succinct que celui-ci ne comportait pas de discussions, ni de démonstrations particulières, pas même de citations autres que celles des sources.
On s'est proposé de marquer autant que possible la mesure de certitude ou de probabilité qui appartient aux différentes conclusions.
Beaucoup de celles-ci ne peuvent être qu'hypothétiques. Ceux qui s'en étonneraient, et qui trouveraient que l'on déserte une tradition solide pour y substituer des conjectures, montreraient seulement qu'ils ont encore à comprendre la véritable nature de la trc^dition qu'ils célèbrent^ et des témoignages
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que riiistorien doit interpréter. Une conjecture plausible vaut toujours mieux qu'une assertion fausse, même traditionnelle. Et ce qui importe en pareille matière est la vérité générale de la perspective, nonobstant le flottement inévitable des détails.
Il est naturel qu'un essai de ce genre semble extraordinairement téméraire aux personnes qui prennent comme lettre d'histoire tous les récits de l'Écriture, et qui en sont demeurées, touchant les origines de la religion, au point de vue de Bossuet dans son Discours sur Vhistoire universelle. La foi ne se réfute pas, et l'on n'a pas l'intention de réfuter Bossuet ni ses modernes disciples. Mais, à ne regarder que la probabilité des opinions, l'on tiendrait cette réfutation pour superflue, car elle est faite depuis longtemps, et la répéter serait inutile.
D'autres jugeront peut-être qu'on est ici passablement rétrograde, ou du moins trop prudent, puisqu'on n'abonde pas dans le sens du panbabylonisme cjui a été mis en vogue
par de savants assyriologucs, ou bien dans celui de tel ou tel système de philosophie religieuse, bien nouveau et sans doute plein de promesses.
La vie de la religion Israélite n'a pas consisté en une série d'emprunts aux cultes voisins; et, bien que les influences de l'étranger ne soient pas à nier, le caractère fondamental du iahvisme est à chercher ailleurs que dans sa faculté d'assimilation. La question des emprunts est donc secondaire; elle ne peut d'ailleurs se résoudre que sur des témoignages directs, des rapports certains, des analogies très particulières, non sur des concordances qui peuvent être fortuites, ou sur des rencontres superficielles. Un assyriologue de grand mérite a pu soutenir que le poème babylonien de Gilgamès avait inspiré toute l'histoire biblique, y compris rÉvangile, et jusqu'à la mythologie grecque : des preuves ont été alléguées, mais la preuve du système n'est pas faite, et tout porte à croire qu'on l'attendra longtemps. Un autre assyriologue non moins
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considérable a voulu expliquer les légendes patriarcales et mosaïques, même Thistoire des Juges et celle de David, et toutes les mytholpgies, par les mythes astrologiques de Babylone : la Chaldée paraît être, en effet, la patrie de Tastrologie, et aussi celle de l'astronomie ; mais la filiation des traditions bibliques à l'égard des mythes babyloniens n'a pas été clairement établie, sauf pour la plupart de celles que résument les onze premiers chapitres de la Genèse. Laissons donc les années éprouver le système de M. H. Winckler. La vérité de l'histoire n'habite pas d'ordinaire en des conclusions si vastes et si absolues.
On a dû également se montrer sobre de conjectures sur le culte des Hébreux dans les temps préhistoriques, sur la religion primitive des Sémites, sur les origines mêmes de la religion dans rhumanité. Des savants éminents ont présenté la religion de certaines peuplades de l'Amérique et de l'Australie, non civilisées, comme ayant dû être la première étape de
toute religion, en sorte que le totémisme ^ serait à la^base de la religion israélite comme de toutes les autres. Il paraît bien que ce qui est à la base de toutes les religions est quelque chose d'aussi humble que le totémisme, et que partout la préoccupation des forces naturelles, le culte des esprits, celui des animaux, des sources, des pierres, a précédé le culte des dieux et surtout celui de Dieu. Il ne paraît pas moins certain que la religion est un fait primordial de la société humaine, et qu'elle a été vraiment le lien sacré des premiers groupes, familles et tribus, où l'humanité a commencé de prendre conscience d'ellemême. Et les lois de ces sociétés étaient des règles, selon n0us,plus ou moins arbitraires et superstitieuses, qui ressemblaient fort aux tabous des sauvages, prescriptions à la fois religieuses, morales et sociales dans leur rude et grossière simplicité. Mais il convient
1. Religion d'une tribu portant le nom et placée sous le patronage d'une plante ou plus souvent d'un animal, censés doués de facultés divines et ancêtres de leurs fidèles.
sans doute, jusqu'à ce que les témoignage^,!
surtout les témoignages anciens, diaque joun plus complets et mieux étudiés, aient éclairé le sujet, de ne pas supposer une trop grand* uniformité dans l'évolution religieuse des peuples primitifs. Il est vrai que des conditions analogues d'existence créent des institutions analogues. Cependant qui dit analogie ne dit pas identité. L*esprit humain n*a-t-il pas des ressources infinies pour varier les idoles de son imagination et de sa pensée, même les principes de la conduite et les formes des relations sociales? Étudions donc l'histoire des religions d'après la méthode de l'histoire et sur les témoignages historiques, persuadés que, si toutes les autres sciences peuvent, à l'occasion et d'une certaine, façon, venir en aide à la critique historique, comme celle-ci peut, dans le même sens, leur servir d'auxiliaire, aucune autre science ne peut suppléer au défaut de ce qui est matière d'histoire, à savoir les témoignages et les faits attestés.
Une bibliographie complète du sujet qui est ici traité remplirait des volumes. Il suffît d'indiquer les ouvrages récents qui pourront être consultés avec le plus d'avantage, et qui ont été plus particulièrement utilisés pour la présente publication i. On n'a pas la prétention de le's remplacer. On ne croit pas davantage les avoir suivis aveuglément ou contredits sans motifs. L'originalité la meilleure, en de semblables cas, serait peut-être d'éviter tout système et de se tenir le plus près possible des sources, en sorte que le contrôle réciproque des documents anciens et de leur interprétation moderne s'opère comme de luimême sous les yeux du lecteur.
i. LagIiangë, Etudes sur les religions sémitiques {2«» édition) 1905). Smend, Lehrhuch der alttestamentlicheii Religionsgeschichte (2« édition, 1899). Stade, Biblische Théologie des Alten Testaments^ I (1905). E. Meyer, Die Israeliten und ihre Nachbarstœmme (1906). Bousset, Die Religion des Judentums im neutestamentlichen Zeitalter (I9(>3). ScuuERER,Gesc/tic/i/e des jûdischen Volkes im Zeitalter Jesu Christi (3* édition, 1898, 1901). VoLz, Jûdische Eschatologie von Daniel bis Akiba (1903).