Hénocii, xLvin
LE MESSIANISME ÙJJ
plusieurs reprises, des aventuriers qui trouvèrent ainsi crédit. Judas le Galiléen, qui provoqua une révolte à l'occasion du recensement de Quirinîus, déclarait qu'il était honteux et coupable de payer des impôts aux Romains, attendu que les Juifs n'avaient pas d'autre maître que Dieu.
Ce sont les axiomes de ce genre qui frappent les croyants incultes. Pendant le siège de Jérusalem par Titus, on ne se lassait pas d'attendre une manifestation du ciel pour le salut de Jérusalem et du temple. Au temps d'Adrien, Barcochba se fit reconnaître comme le Messie, et il fut salué en cette qualité par Akiba, un des plus savants rabbins de l'époque. L'idéal de Jésus n'était populaire que par la simplicité de sa conception; il ne l'était point par la pureté de son caractère moral, ni parla profondeur du sentiment religieux qui attendait de Dieu seul l'acte vengeur par lequel s'établirait l'indépendance naturelle du royaume des justes.
D'une manière générale, on peut dire que tous ceux qui parlaient alors du règne de Dieu et de son avènement, du Messie et de son règne, étaient assurés de trouver quelque créance. On n'était pas exigeant sur les preuves et les témoignages : la conclusion seule importait. Si, par impossible, quelqu'un s'était présenté pour démasquer le (bux
'JjS LA RELIGION D*ISRAËL
Daniel, en montrant qu'il ignorait Thistoire des rois deBabylone; qu'il s'était trompé en introduisant un empire mède entre l'empire chaldéen et Tempire pei'se ; qu'il ne savait même pas combien de temps ce dernier avait duré, le censeur en aurait été pour ses frais d'érudition et de critique. Le langage mystérieux des apocalypses s'est toujours prêté aux subtilités de l'exégèse et aux échappatoii*es de l'apologétique. Un peuple avide d'espérances ne chicane pas sur les garanties des promesses qu'on lui fait. Au temps d'Antiochus Épiphane, l'espérance messianique n'aboutit pas au règne de Dieu, mais à une restauration provisoire de la nationalité juive. On ne peut se dissimuler quelle recelait une grande part d'illusion, et que si elle pouvait inspirer tous les héroîsmes, elle pouvait mener par l'aveuglement du fanatisme aux pires catastrophes.
L'imagination populaire était assurément plus frapi>ée des formes sensibles dont s'enveloppait l'annonce du règne de Dieu que du fond spirituel et moral qui subsistait dans les visions apocalyptiques, comme autrefois dans la prédication des prophètes. On songeait plus à la révolution que Dieu était censé préparer, qu'aux conditions de justice qui étaient requises pour avoir part au règne des saints. L'espérance messianicjue souleva
LE MESSIANISME Ù'JQ
les Juifs contre la domination romaine, et le résultat fut tout autre qu'au temps des Machabées. Uélément intérieur de cette espérance, le sentiment de foi purement religieuse et morale, aspiration au bonheur par la vérité et par la justice, se mêlait à Tespoir d'une brillante fortune en ce monde, d un triomphe temporel d'Israël sur les nations, d'une vengeance du dieu national sur ceux qui avaient opprimé son peuple. L'Évangile de Jésus faisait prévaloir l'élément spirituel sur l'élément matériel ; mais c'est seulement le Messie crucifié qui fît évanouir chez ses fidèles ridée du triomphe terrestre, national et politique ; le christianisme sortit, pour ainsi dire, de l'équivoque à laquelle Jésus dut la mort. Et l'on peut dire aussi que le messianisme a tué le peuple qui en poursuivait l'accomplissement littéral.
Cependant le judaïsme avait acquis par luimême, bien avant la naissance du christianisme, une diffusion considérable dans le monde païen ;
aSo LA RSLIGION D'ifilUJÊL
il avait exercé autour de lui une propagande active et qui n^avait pas été sans succès ; mais ^ resta la religion des Juifs, tandis que le christianisme, secte juive par son origine, devint use religion universelle en rompant avec le judaïsme. II est certain que, depuis la captivité, la coaimunauté de Babylone était un foyer très ardent du judaïsme ; mais c'était, avec Jérusalem, son principal centre, et Ton peut à peine la considérer comme une colonie étrangère. Du reste, la propagande juive ne commence guère qu*au temps de la domination grecque. La colonie égyptienne n'a pris toute son importance que sous les Ptolémées. C'est le mouvepaent machabéen qui donne un nouvel essor au judaïsme. En Palestine, celui-ci, ayant conquis pour un temps son indépendance politique, s'étend par la force des armes. D'autre part, les Juifs se répandent partout, et les écrivains de l'antiquité classique en rendent témoignage. Ils signalent aussi leur crédit, leur influence et l'activité de leur prosélytisme. Cette difTusion des Juifs et leur action sur le monde païen sont attestées indirectement, mais de façon très significative, par l'histoire de l'apôtre saint Paul. On peut dire que partout où ce missionnaire de l'Évangile a porté la foi du Christ, il a trouvé des synagogues organisées.
LE MESSIANISME a8x
qui n'avaient pas seulement leur clientèle de Juifs, mais une autre clientèle recrutée du paganisme et formée surtout de « craignant Dieu », c'est-à-dire de gens qui, sans entrer dans la communauté juive par la circoncision, admettaient le principe du monothéisme, assistaient au service synagogal et gardaient certaines observances dô la Loi. C'est dans ce monde à moitié juif que la prédication chrétienne semble aToir fait d'abord ses recrues.
Le judaïsme ancien favorisait en quelque manière la propagande auprès des Gentils. On a pu voir quelles étaient les espérances du second Isaïe. Les mêmes idées se retrouvent dans les derniers- chapitres du livre (lvi-i*xvi), qui sont d'un auteur plus récent, et dans certains psaumes. Le prophète qu'on désigne sous le nom de Malachie^dans sa critique du judaïsme contemporain, va jusqu'à mettre les païens sur le môme pied que les croyants juifs, et à dire que les nations rendent à Dieu un hommage qui lui est tout aussi agi^éable, sinon plus, que les sacrifices du temple. Le livre de Jonas a quelque chose de cet esprit.. La littérature de là Sagesse a eu d'abord une certaine inclination à concevoir la religion comme une croyance morale, plus ou moins àégSigée de la Loi. La persécution d'Antiochus
aSa LA RELIGION D* ISRAËL
Épiphane provoque un réveil de l'esprit juif, et, du moins en Palestine, une très forte réaction contre la pénétration des idées et des coutumes païennes; mais le prosélytisme ne laisse pas de s'exercer auprès des Gentils. Sur la conduite à tenir envers ces derniers, deux tendances ne tardent pas à se manifester chez les docteurs du judaïsme : une tendance plus large, facilitant les relations avec les non-Juifs, et favorable au prosélytisme, qui fut celle de Hillel et de son école; et une tendance plus étroite, méticuleuse en tout ce qui concernait le commerce avec les païens, hostile à la propagande, qui fut représentée par Schammaî et ses disciples. C'est cette dernière tendance qui l'emporte définitivement au temps de la révolte contre Rome. Les livres d'Esther et de Judith montrent que la défiance à l'égard des païens pouvait aller jusqu'à la Ihaine. Le judaïsme avait pour lui le prestige que toutes les religions orientales exerçaient alors sur le monde romain, qui iie trouvait plus dans ses cultes traditionnels de quoi satisfaire ses aspirations religieuses; il avait sur les autres l'avantage de posséder une doctrine plus haute, une vraie moralité, et une organisation plus forte et plus étendue. Toutes les synagogues -dispersées dans l'empire et même au-delà de ses
LE MESSIANISME âB3
frontières lisaient le même livre sacré ; toutes, même celles qui étaient les plus ouvertes aux païens, avaient le zèle de la Loi; toutes correspondaient avec Jérusalem par les offrandes régulières et les pèlerinages. Et un grand esprit de fraternité, à défaut de lien hiérarchique, réunissait toutes ces communautés éparses en une société religieuse puissante et vivante.
Mais le judaïsme avait contre lui ses observances, dont plusieurs étaient gênantes et singulières ; la circoncision surtout était une pratique ridicule aux yeux des païens. La Loi avait façonné le judaïsme de telle sorte que, sans être ni une nation ni une Église, à proprement parler, il était une sorte d'Église nationale où Ton ne pouvait être définitivement admis. qu'en se faisant juif; y adhérer était, pour ainsi dire, se constituer, dans son propre pays, membre d'une société étrangère. Il n'en était pas de même des autres cultes. orientaux, moins exclusifs, et qu'on pouvait adopter sans rompre avec le paganisme. Cette rupture, que le judaïsme affirmait nettement dans les formes extérieures de l'existence, était aussi fondée sur les exigences du monothéisme . Mais justement le monothéisme ainsi entendu était ce que les païens comprenaient le moins. Ce (jue les païens les plus éclairés disent du dieu
984 ^^ RBUOION D'ISRAËL
des Juifs, et de lear scandaleux mépris pour toutes les autres divinités, montre qu'ils n'étaient guère préparés à Tintelligence du mono* théisme absolu. En fait, c*est, d'une part, en tempérant le monothéisme par la gnose du dogme trinitaire, et d'autre part, en identifiant Jésus à Dieu, que le christianisme put faire accepter au monde païen la doctrine du Dieu unique.
Il semble d'ailleurs que l'hostilité contre les Juifs se soit accrue en proportion de leur diffusion, de leur influence et des succès de leur propagande. Une sorte d'antisémitisme exista dans l'antiquité gréco-romaine, fait de mépris pour une secte fermée malgré tout, suspecte pour ce motif, exigeante et bizarre dans ses pratiques, et du ressentiment provoqué par l'orgueil juif, qui traitait de haut non seulement les cultes, mais la civilisation du paganisme.
Et les Juifs, on n'en peut douter, se considéraient comme les dépositaires d'une sagesse supérieure, qui leur était venue de Dieu par un privilège spécial. L'auteur de l'Ecclésiastique montre la Sagesse à la recherche d'une habitation fixe : par les ordres du Créateur, elle établit sa tente en Jacob et sa demeure à Sion i. Le genre humain