‹ La religion d'IsraëlChapitre 62 sur 62 · E<;cLi. XXIV, 7-H · texte numérisé non relu

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se trouvait ainsi vis-a-vis des Juifs dans un état d'infériorité notoire : c'étaient les nations que Dieu avait abandonnées à Tignorance et à Terreur, pendant qu'il se plaisait à instruire Israël. Placés en face de la civilisation païenne, les Juifs semblèrent assez disposés, pour un temps, à se l'approprier, mais en affectant d'y retrouver leur. bien. Jamais sans doute on ne vit déluge d'apocryphes et de faux littéraires pareil à celui que produisit le judaïsme .hellénistique, autant pour se faire valoir aux yeux des païens, couper court à leurs objections, les humilier en ce qu'ils croyaient être leur acquisition la plus précieuse, la science et la philosophie, que pour exercer parmi eux la propagande du monothéisme Israélite. Légendes merveilleuses autour de l'origine de la traduction grecque des Écritures, dite version des Septante, fausses citations des auteurs classiques, inventions prestigieuses touchant les héros de la Bible, fictions de toutes sortes pour la plus grande gloire d'Israël et de sa religion, rien ne fut oublié de ce qui pouvait relever les Juifs au-dessus des païens. Toutes les anciennes civilisations avaient été à l'école d'Israël et de ses ancêtres, et tous les philosophes de la Grèce tenaient de la Loi ce qu'ils avaient pu connaître de vérité. Les Juifs croyaient réelle-

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ment être la lumière du monde ; mais ils Tentendaient un peu autrement que les vieux prophètes. Si donc les esprits les plus éminents de l'antiquité n'ont pas su apprécier la valeur religieuse du judaïsme, c'est peut-être aussi un peu parce que la façon dont on le leur présentait n'était pas de nature à leur en donner une très haute idée. La littérature juive leur inspirant peu d'estime et de confiance, ils ne cherchèrent pas à résoudre l'énigme que présentait la religion juive, contradiction vivante, avec son culte national et son Dieu universel. Les petits côtés de l'institution étaient les plus apparents.

Le règne d'Hérode fut la période la plus prospère (lu judaïsme sous la domination romaine. Connaissant le peuple qu'il avait à gouverner, Hérode s'arrangea de façon à ne pas froisser ses susceptibilités religieuses, ce dont l'autorité impériale se montra incapable quand elle s'exerça directement; et par son habileté politique il sut acquérir sur tous les Juifs dispersés dans le monde romain une sorte de patronage qui consolida leur situation dans l'empire et fut très avantageux à leur propagande. Il garantissait au dehors la sécurité des Juifs, tout en contenant le fanatisme au dedans. Après lui le fanatisme déborda. Le premier acte de l'autorité romaine, après la dé-

position d'Archélaûs, tétrarque de Judée, en Tan 6, fut un recensement pour la fixation de l'impôt, qui provoqua immédiatement une révolte : il était insupportable au peuple de Dieu de se sentir si étroitement le sujet d'un peuple étranger. C'était comme le prélude des agitations qui, sous Néron et sous Adrien, devaient amener la ruine de Jérusalem et séparer le judaïsme de la terre où il avait si longtemps et si vainement attendu le règne de lahvé. Pour l'histoire religieuse, il suffit d'observer que, l'animosité contre Rome allant toujours croissant, la haine du païen détruisit le prosélytisme. Depuis la guerre qui aboutit à la destruction de Jérusalem par Titus, la propagande monothéiste devient l'œuvre du christianisme, séparé du judaïsme et repoussé par lui. Le judaïsme, désormais barricadé contre toute influence du dehors, prend en horreur la culture profane et s'absorbe dans l'étude minutieuse et la scrupuleuse observation de sa Loi.

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Chose remarquable, le messianisme tombe aussi comme épuisé dans les dernières convulsions du nationalisme juif, au temps d*Adricn. Le sujet du Messie n'est plus qu'un thème à discussions pour les rabbins, comme tel autre chapitre de la doctrine biblique ; mais la fièvre messianique, qui a eu son accès suprême dans le soulèvement de Barcochba, ses dernières visions dans les Apocalypses apocryphes d'Esdras et de Baruch, est pour toujours calmée. Le Messie viendra sans doute, mais on ne l'attend plus. La Loi seule règne sur des âmes assouplies par de terribles épreuves, et dans une société religieuse toujours plus étroitement liée, qui trouve la paix dans son isolement. Les événements avaient enlevé à ses espérances leur point d'appui terrestre en détruisant le temple et en livrant Jéinisalem aux nations. Jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu d'amener son règne, qu'on ne songe plus à réaliser par l'initiative humaine, le judaïsme sera une Église nationale, dispersée dans tout l'univers, pendant que le

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cliristianisme, sorti de lui, devient une Église universelle.

Aux environs de Tère chrétienne, le inessia* nisme, tel que l'avaient fait la persécution d*Antiochus Épiphane et le soulèvement machabéen, la conquête romaine et les troubles qui suivirent la mort d'Hérode, devait compter chez les Juifs, surtout palestiniens, à peu près autant d'adhérents qu'il s'y trouvait de croyants sincères ; mais tous les croyants n'avaient pas le même idéal, et tous les Juifs palestiniens n'avaient pas la même sincérité de foi.

On sait que, dans le temps même où parut Jésus de Nazareth, des tendances diverses régnaient au sein du judaïsme et se faisaient équilibre de façon à maintenir le peuple dans une soumission plus ou moins complète et volontaire à Végard des Romains. Le parti que l'on pourrait appeler messianique, celui qui avait reconquis j^ar les armes l'indépendance nationale au temps des Machabées, subsistait principalement en ceux qu'on désignait sous le nom de pharisiens ^ c'està-dire les pieux et les zélés, les « séparés » du monde profane, qui tenaient à l'obsw'vation rigoureuse de la Loi, et qui y voyaient un gage de salut pour Israël. Pleins de haine et de mépris pour le paganisme, ils supportaient impatiemment

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le joug de Fétranger, en attendant que Dieu délivrât son peuple. Plusieurs d'entre eux, surtout parmi les docteui's de la Loi, qui formaient la portion la plus éclairée du parti pharisien, puisaient assez de joies intimes dans 1* étude et la pratique des préceptes sacrés pour ne pas vouloir précipiter Theure de Dieu, ni encourager des mouvements de révolte que la plus vulgaire prudence aurait déconseillés. La masse était entraînée sans réflexion par Tardeur de sa foi et par le désir immodéré d'un triomphe de Dieu, qui aurait été l'indépendance nationale reconquise sur les Gentils. L'idée de la résurrection des justes étant entrée depuis Daniel dans les croyances populaires, on se flattait que Dieu écraserait bientôt l'oppresseur étranger, qu'il enverrait son Messie, relèverait le trône de David, et que les justes défunts ressusciteraient pour prendre place parmi les élus du nouveau royaume.

Cependant les pharisiens, modérés ou zélotes, n'étaient pas officiellement les chefs religieux du peuple. Les prêtres sadducéens, descendants réels ou supposés de Sadoc, ne partageaient pas leurs espérances grandioses et périlleuses. A l'époque d'Antiochus Epiphane, plusieurs membres du haut sacerdoce s'étaient montrés favorables à l'hellénisme, et, dans les temps qui suivirent, les

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prêtres de Jérusalem, riches et bien pourvus, parurent toujours plus soucieux de conserver la sécurité du présent que de travailler à F avènement du règne des saints. Le présent, en effet, leur était trop avantageux pour qu'ils ne redoutassent pas un avenir introduit par la révolution. Sous les différents pouvoirs qui s'étaient succédé, la situation des prêtres avait toujours été meilleure que celle du peuple. L'état de choses dont ils profitaient, sans avoir beaucoup à s'en plaindre, leur était bon à garder. Si l'indépendance nationale avait pu être gagnée sans que l'on courût de trop gros risques, ils auraient préféré l'indépendance à la sujétion ; lorsque le fanatisme rompit ses digues, à la fin du règne de Néron, ils suivirent le mouvement malgré eux, en s'efforçant toujours de le contenir, et après avoir fait ce qui était en eux pour l'empêcher. Gomme la Loi était l'unique règle de la vie israélite, et aussi la source de leur fortune, ils faisaient profession de respecter la Loi et de ne chercher au delà ni vérité ni espérance; ils en venaient ainsi à combattre l'idée de la résurrection, point capital dans le messianisme du temps, et, avec l'idée de la' résurrection, l'attente même du règne de Dieu. Politiques investis d'un caractère sacré, les sadducéens avaient cessé d'être une puissance reli-

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gieuse, ils n'avaient d'influence que par leur position sociale, et ils s'eflbrçaient, dans des yucb très humaines, de refroidir le sentiment religieux et national qu'attisait Tespérance messianique. Ils seront des adversaires implacables pour la personnification de cette espérance, quand elle se présentera devant eux, simple et désarmée, sous les traits de Jésus.

Tels étaient les deux grands partis en face desquels s'est trouvé le Christ, et qui l'ont rejeté tous les deux. Ce n'étaient pas deux sectes séparées dans le judaïsme, mais comme deux tendances qui le divisaient, sans produire de scission extérieure, deux groupements qui n'arrivaient pas à se constituer indépendamment l'un de l'autre; qui, mutuellement hostiles, et pour des motifs où la religion était intéressée, persévéraient dans un culte commun, et qui même étaient capables de se concerter pour une action commune. Daiis ce mélange plus ou moins hétérogène, les pharisiens représentent le judaïsme vivant,"^ avec sa foi traditionnelle, et aussi son esprit étroit, le legs du nationalisme, du ritualisme, de tout le passé qu'on veut imposer à l'avenir, les sadducéens représentent le pouvoir politique de la hiérarchie.

Les esséniens, que l'on aurait tort de mettre en parallèle avec les pharisiens et les sadducéens,

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étaient organisés en secte : sorte de judaïsme ascétique, établi en dehors de la Loi, sous des influences qui nous sont mal connues. Ils viraient en communauté, ne possédant rien en propre, et menant une vie comparable à celle d*un ordre religieux. Ils ne prenaient aucune part au culle du temple, mais ils avaient leurs rites parti- ] culiers, ablutions et bains multipliés, ayant un

^ caractère sacramentel ; leur repas commun était

I comme un autre sacrement par sa signification re-

ligieuse et sa solennité. Ils avaient en honneur le Pentateuque, mais ils possédaient aussi des livres secrets. Ils observaient le sabbat. Le mariage était réprouvé par eux; cependant Josèphe dit que quelques-uns l'autorisaient sous certaines conditions. Ils condamnaient le serment, sauf celui qui était fait pour entrer dans leur ^ ordre, après un noviciat préparatoire. L'exis-

tence d'une telle secte, dont l'origine est antérieure à la fin du second siècle avant Jésus-Christ, montre au moins que des créations singulières pouvaient se produire dans le judaïsme, nonobstant la puissance delà tradition* Les esséniens ne semblent pas avoir été condamnés mais plutôt respectés par le judaïsme orthodoxe ; on ne voit pas d'ailleurs qu'ils aient exercé sur lui \ F une action profonde, ni que le christianisme^ du

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moins à ses débuts, ait eu quelque rapport avec eux.

Ainsi Tœuvre de Moïse et des prophètes avait atteint son point de maturité, si même elle ne Tavait dépassé : tout progrès devenait impossible sous le joug de la Loi, et la religion tendait à se perdre, d'un côté dans l'extravagance, de l'autre dans la mondanité. Pour grandir encore» elle avait besoin de rompre son enveloppe traditionnelle, comme le germe qui vent croître fait éclater le grain qui le contient. G* est par le christianisme que la religion d'Israël a conquis le monde romain. Mais, indépendamment de ce succès, qui n'est pas tout à fait le sien, sonhistoire propre est déjà extraordinaire, et la rénovation morale du iahvisme ancien par les prophètes est un cas des plus instructifs pour l'historien des religions. Peut-être n'en est-il pas d'autre qui montre mieux comment le phénomène religieux n'est pas réductible à une autre forme de l'activité humaine, ni explicable par les seules raisons d'ordre social, mais exprime, dans ses plus pures manifestations, un effort pour atteindre, au-delà du réel tangible, un idéal, ou un réel transcendant, conçu comme principe et terme de la vie morale.

II est presque inutile de se demander si le

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judaïsme n'aurait pas pu accomplir par luimême l'œuvre du christianisme. Ce que le judaïsme pouvait faire par lui-même, il Ta fait. Une société religieuse aussi fortement constituée n'était pas vraiment libre de se transformer en une autre société qui aurait eu le même symbole de foi, les mêmes principes de morale, sans les mêmes pratiques surannées et sans le même esprit particulariste. On n'imagine pas les autorités du judaïsme, prêtres et docteurs, se décidant à sacrifier la lettre de la Loi, à supprimer les observances traditionnelles, et à se transformer en Église universelle, qui recevrait les païens sans leur imposer la marque juive de la circoncision. Une telle métamorphose aurait paru équivalente au suicide de l'ancienne religion. Un groupe social ne peut guère vouloir ni effectuer un suicide de ce genre, quand même ce serait une condition indispensable et certaine de résurrection. Les individus ne peuvent tous voir à temps, ni suffisamment, la nécessité d'une transformation ; la masse des croyants ne comprend pas cette nécessité ; ceux qui conduisent n'osent ni ne veulent la discuter. Rien ne peut faire qu'une forme de religion qui satisfait encore la plupart de ses adhérents, tout en courant le risque prochain de les perdre, devienne subitement autre chose que ce qu'elle est.

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Le christianisme dut son succès à sa séparation d'avec le judaïsme, qui le traitait en hérésie. Si, par impossible, tous les Juifs avaient reconnu Jésus pour Messie quand il vint prêcher à Jérusalem, la guerre d'extermination qui se termina par la catastrophe de Tan ^o aurait éclaté quarante ans plus tôt, et il n*y aurait pas eu de christianisme. Jésus ne pouvait être ainsi accepté, parce que les circonstances et les conditions de son apparition ne soutenaient pas son message. Tan nonce du règne de Dieu : il ne voulait pas entraîner le peuple dans une révolte contre Rome, et il ne pouvait pas faire reconnaître par les prêtres et par les scribes une mission que rien ne garantissait, si ce n'est le témoignage de celui qui s'en déclarait investi. Mais, quand cette mission fut devenue par sa mort un objet dé foi pour ses disciples persévérants, et l'objet d'une foi repoussée par le judaïsme, l'idée d'un monothéisme qui ne serait pas juif put naître et se réaliser. Beaucoup de païens qui craignaient Dieu, et qui ne pouvaient se faire complètement juifs, vinrent aux premiers prédicateurs de Jésus ressuscité. Un génie ardent se trouva pour découvrir la voie de l'avenir, quand la question fut posée de savoir si les observances légales étaient une condition de salut pour les

convertis. Sans s'en apercevoir, on était déjà presque sorti du judaïsme. Paul comprit qu'on n'y devait pas faire entrer les nouveaux fidèles, et, sans le vouloir lui-même, consomma la rupture. Le judaïsme restait avec sa Loi, qui le conservait en l'empêchant de s'étendre, et le christianisme, dégagé delà Loi, s'en allait vers les destinées qui convenaient à un culte jeune, susceptible de s'adapter à la mentalité et au tempérament religieux de ceux qu'il voulait gagner.

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