CHAPITRE II
Par ses racines la religion d'Israël plonge dans le fonds commun des religions sémitiques. En même temps, comme elle est, à ses débuts, une religion de nomades, elle diffère non seulement des religions à mythologie savante et à culte compliqué, qui étaient celles des royaumes de Babylone et de Ninive, mais encore de celles qui étaient en honneur chez les Phéniciens, adonnés à la navigation et au commerce, ou chez les populations agricoles et sédentaires de la Palestine ; et elle se rapproche de la religion ou des formes de religion qui avaient cours chez les Arabes avant l'Islam. Autant dire que les idées et les coutumes, tout en reflétant celles qui durent être, à des âges très reculés, en vigueur chez tous les Sémites, offrent des analogies avec les religions
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des peuples non civilisés, et doivent se rapprocher des cultes rudimentaires qui ont été ceux de Thumanité primitive.
Selon la théorie la plus en faveur dans ces dernières années, les plus anciennes religions auraient été des formes de l'animisme, le culte, des esprits, et les pratiques de ce culte auraient été analogues au fétichisme des sauvages. Puis, sous l'empire de circonstances diverses, par le mélange des tribus, les migrations, les conquêtes, les progrès de l'organisation sociale, une hiérarchie se serait établie entre les esprits ; la personnalité des dieux particuliers, dieux de tribus, de cités, de peuples, s'accusa de plus en plus, et ce fut le polythéisme. Un sentiment d'orgueil national et de fanatisme religieux put conduire certains groupes humains à l'adoration d'un seul dieu, à la monolâtrie ; et dans la subordination des dieux à un chef suprême, dans les divers systèmes de monarchie divine conçus à l'image
des royaumes terrestres, il y avait un commencement de monothéisme, De là, soit parle travail de la pensée, comme chez les philosophes grecs, soit par TefTet d'un sentiment moral très pur, comme chez les prophètes d'Israël, on serait arrivé au monothéisme absolu.
Il convient néanmoins d'observer que l'animisme représente déjà un travail de la réflexion, et conséquemment une forme de la pensée religieuse qui a pu n'être pas identique dans toutes les branches de l'humanité. On peut aussi bien imaginer l'homme inculte se voyant et se croyant entouré de forces inconnues, indéterminées, dont il pensait saisir quelques manifestations, et dont il pouvait avoir l'idée de capter, en quelque manière, l'influence. Cela encore est de la réflexion. Mais, avant toute réflexion, Ton peut dire qu'il n'y a pas d'homme, partant pas de religion, ni même' de connaissance, à proprement parler.
Toujours est-il que l'idée générale de puissances, relativement à celle d'esprits, pourrait presque passer pour une expérience naturelle, ou pour une induction nécessaire, résultant de cette expérience. L'arbitraire et la fantaisie ne commencent qu'avec les inductions qui veulent fixer la méthode à suivre pour enchaîner ou diriger ces forces mystérieuses. Chez les hommes primitifs, cette mé-
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thodeest tout simplement la magie. Mais la magie ainsi entendue est pour le moins contemporaine de la religion, si toutefois elle ne lui est pas antérieure. Et sans doute il convient de ne point poser de barrière infranchissable entre la magie et la religion, puisque la magie a subsisté et subsiste encore, sous des formes plus ou moins atténuées, en dés religions à qui nul n'oserait contester leur qualité. La magie ne serait qu'une façon plus grossière de traiter le divin. Ce serait la religion non différenciée encore des œuvres communes de Thomme, et non renfermée dans ce qifon a fort justement appelé la catégorie du sacré. La magie devient superstition dès que la religion est née, comme une forme inférieure de religion devient superstition à l'égard d'une forme supérieure. La magie peut avoir la crainte, mais non le respect, encore moins l'amour de son objet. Et pourtant elle est déjà la précaution, la règle et même l'espérance devant le mystère, on n'ose pas dire devant l'infini .
Le concept de l'évolution religieuse n'est, à le bien considérer, qu'une hypothèse, une théorie propre à encadrer les données principales que fournit l'étude des religions. A ce titre, il peut offrir des avantages pour la classification des faits observés. Mais on doit se garder de prendre
ce cadre abstrait pour la loi nécessaire et le programme infaillible de toute l'histoire religieuse, attendu que Thistoire ne montre pas une application continue de celte prétendue loi. Le fétichisme des sauvages est probablement depuis des centaines et des milliers d'années tel ou à peu près qu'on peut l'observer maintenant. Les anciennes religions polythéistes ne se sont pas transformées graduellement en religions monothéistes. Et comme des religions plus hautes ont eu incontestablement leurs périodes alternatives de progrès et de décadence, ainsi les religions inférieures ont pu connaître des temps de croissance, des élans plus ou moins conscients vers un état meilleur, puis des reculs, occasionnés par les circonstances ou par la force d'inertie qui caractérise toutes les traditions religieuses une fois constituées, et finalement une décrépitude prolongée, qui correspond à l'état d'enfance perpétuelle des peuples sans avenir.
Le monothéisme des philosophes grecs n'est pas un fruit de la religion hellénique; autant vaudrait dire que la philosophie spiritualiste de Victor Cousin et de Jules Simon est un fruit du christianisme. Ces produits de la spéculation rationnelle peuvent dépendre, en quelque façon, des doctrines religieuses qui existaient aupara-
vant ; ils ne leur font pas suite, étant tout à fait en dehors de la religion vivante. Ce sont peutêtre des débris de croyances, mais qu'on a voulu changer en morceaux de science; qui n'ont rien d'une réforme ou d'un progrès religieux, et qui n'appartiennent que peu ou point à l'histoire de la religion. Le paganisme gréco-romain a subi, au cours de son existence, bien das altérations et des changements; il est resté jusqu'à la fin une religion polythéiste ; il a cédé la place au monothéisme chrétien, n'ayant pu ni l'absorber en le transformant, ni s'y assimiler, au moins directement, en se transformant lui-même.
D'autre part, la religion israéjite, telle que nous la connaissons par la Bible, est un monothéisme dont on peut assurément discerner les progrès, mais qui n'apparaît pas comme résultant de l'évolution naturelle et logique d'un polythéisme antérieur. Le culte exclusif de lahvé, principe fondamental de la religion israélite depuis Moïse, ne procède pas d'un culte polythéiste, par élimination de dieux qui auraient été conçus d'abord comme les égaux du dieu d'Israël, puis comme ses inférieurs, et honorés en sa compagnie, lahvé, dans l'Écriture, ne veut pas qu'on lui associe de divinités étrangères, mais il ne se souvient pas d'avoir eu à chasser des dieux qui
auraient été avec lui les patrons traditionnels et légitimes de son peuple.
C'est un fait constaté que le sauvage ignorant n'a guère d'autre religion que l'animisme et le fétichisme. Il est certain aussi que les'peuples civilisés de l'antiquité nationalisaient les dieux et se faisaient du monde divin une conception hiérarchique où le dieu de la cité maîtresse, du peuple conquérant, tenait la première place. Et il est avéré, d'autre part, que des esprits lucides, dans un milieu polythéiste mais déjà cultivé, ont reconnu ou pressenti que l'équilibre de l'univers devait être maintenu par un seul principe ou par un seul Maître souverain. Seulement tous ces faits, relevés par l'historien des religions, ne constituent pas une série rectiligne, dont chaque degré sortirait de celui qui le précède, et produirait celui qui le suit] dans la description logique du système évolutionniste. L'évolution sans doute est réelle, mais elle ne suit pas une progression constante, et la variété de ses manifestations déborde toutes les théories où l'on essaie de la définir.
Tous les cultes polythéistes ont été plus ou moins fétichistes, ce qui ne les empêche pas d'accuser une certaine tendance vers le monothéisme, par la subordination hiérarchique des dieux par-
iiculiers à un chef suprême, roi des autres dieux. La plupart des cultes connus sont formés d'éléments assez divers, qui proviennent du mélange des tribus et des peuples, et les éléments inférieurs que Ton rencontre dans une religion ne sont pas nécessairement les plus anciens dans cette religion. Ils peuvent s'y être introduits par l'influence d*un culte antérieur et par une sorte 4e survivance qui semble souvent en contradiction avec les principes de la religion où elle se produit. Car les religions supérieures ne naissent pas spontanément des religions inférieures; et bien que les réformateurs cherchent d'ordinaire un appui dans la tradition du passé, bien que, pour réussir, ils aient besoin d'être soutenus par les aspirations et les tendances de leur temps, leur action personnelle, leur inspiration, leurs expériences sont à compter au premier rang des causes qui suscitent les religions nouvelles. Mais comme il n'y a jamais d'innovation absolue, il n'y a pas non plus de progrès continu vers l'idéal conçu par les fondateurs de religion. Les cultes antérieurs ne laissent pas de se perpétuer malgi'é tout dans les religions nouvelles et supérieures. Le polythéisme tend à se survivre dans le monothéisme, etil n'est pas jusqu'au fétichisme, même à la magie, qui n'arrivent plus ou moins à s'insi-
nuer dans des cultes qui se réclament théoriquement du monothéisme et qui ont été fondés sur ce principe.
D'ailleurs, la multiplicité, la variété, même rapj)arente grossièreté des symboles ne répugnent pas, autant qu'on pourrait le croire, à la simplicité de la foi et à la pureté du sentiment religieux. Que rhomme primitif, ou l'homme parvenu au premier degré de la religion, ait conçu la divinité comme l'agent direct des phénomènes naturels, et en même temps comme un esprit, une sorte de génie subtil, qui se mouvrait librement dans l'espace; qu'il ait pensé se mettre en rapport avec elle par le moyen d'un objet quelconque, par un fétiche, on peut le supposer avec quelque vraisemblance, puisque, sans parler des mythologies païennes, l'orage est encore une théophanie dans les anciens textes bibliques; puisque le dieu des patriarches a des pierres sacrées pour symbole et pour sanctuaire. Mais, si l'on néglige ces formes encore matérielles de la pensée religieuse, on entrevoit dans l'agent naturel la notion rudimentaire du Dieu tout puissant, dans l'esprit anthropomorphe le germe du Dieu père.
Il est arrivé souvent que la paternité du dieu a été conçue comme réelle et physique, non seule-
ment comme un rapport moral; le dieu protecteur d'une tribu était censé son premier ancêtre. Cependant ridée morale existait en quelque façon sous cette représentation enfantine, et la paternité physique n'en était que l'expression matérielle. Le fétichisme est un signe sensible de la présence divine. Quoi qu'on fasse, il n'y a pas de religion sans images. La pensée la plus haute que l'homme puisse avoir de Dieu est encore une idole, au sens premier du mot, où il essaye de loger l'infini. Il a besoin de sentir Dieu à sa portée, et tant qu'il ne sait pas le concevoir présent à lui-même et à sa conscience, il se le figure à côté de lui et veut le posséder sous sa main. Il veut aussi l'avoir pour lui, et généralement, dans la pratique, il ne partagera pas son culte entre plusieurs êtres surnaturels qu'il supposerait parfaitement égaux et pareillement intéressés à ses affaires ; il a un esprit ou un dieu qui est son protecteur spécial, celui de sa famille, de sa tribu, de son peuple, si le cadre des relations s'élargit. Ce dieu est vx'aiment Dieu pour lui, et le polythéisme existe plutôt dans l'esprit de l'adorateur que dans sa religion.
Un culte relativement pur a donc pu exister de bonne heure et chez des tribus fort éloignées de la civilisation, sous des formes rituelles et avec
LES ORIGINES jt
des idées pour nous trop naïves ou même choquantes, et qui étaient proportionnées à l'état d'esprit, aux conditions d'existence de ceux qui y trouvaient Dieu et la reli^^ion. Une sorte de tradition monothéiste a pu s'établir ainsi chez des tribus restées à l'écart des mêlées qui produisirent les premiers peuples, les premières civilisations et aussi les premiers systèmes durables de religions polythéistes. Le monde sans doute fourmillait d'esprits; mais le génie protecteur de la famille ou de la tribu était, au point de vue religieux, le seul qui existât pour elle, qui eût relativement à elle une personnalité bien définie et une action permanente ; c'est avec lui que s'établissait le rapport mystique, la communion perpétuelle qui constitue la religion ; c'est lui qui était le maître et le père, le vrai chef et l'ancêtre surnaturel. Le monothéisme conscient et réfléchi sortira bien plus facilement d'un de ces cultes de tribu que d'un polythéisme savant et compliqué, né de circonstances politiques et tourné en culte national, identifié à l'histoire du peuple qui le conserve, la reflétant plus ou moins dans ses mythes, et se maintenant par des institutions d'autant plus réfractaires au progrès religieux qu'elles sont plus étroitement liées à l'organisation particulière d'une société bien réglée.
ja LA RELIGION D ISRAËL
La notion du devoir a connu les mêmes vicissitudes que la notion de Dieu. Une religion ne va pas sans une certaine morale religieuse. Le dieuesprit provoque le sentiment d'une obligation personnelle envers lui. L'homme le conçoit à son imagée, comme ayant une volonté propre, des désirs, même des caprices, qu'il faut satisfaire pour gagner sa protection et la rémunérer convenablement. En tant qu'esprit, le dieu est à honorer comme exorable «t éventuellement bienfaisant ; en tant que force, il est à respecter comme intangible et saint. Mais ni sa bonté ni sa sainteté ne sont conçues par manière d'attributs absolus ; ce sont des qualités et des mouvements, des propriétés]' physiques autant que morales, el dont les aspects multiples ne soi?it pas nettement distincts. Dans les religions polythéistes, les dieux de la lumière sont des dieux de justice, et, jusque dans Job *, le soleil délivre la terre des méchants. C'est que la clarté physique et la pureté morale ont été d'abord associées dans l'esprit des hommes, et que le dieu lumineux, ennemi des ténèbres et de la confusion, qui dissipe par ses rayons le chaos de la nuit, le dieu immaculé, dont la nature semble répugner à toute corruption,