‹ La religion d'IsraëlChapitre 9 sur 62 · I. Cf. Liv. xix-xx · texte numérisé non relu

I. Cf. Liv. xix-xx

74 L^ RELIGION d'iSRAÈL

due sacrée par le fait même et la solemûté de sa promulgation. Car les premières lois ont été, ce semble, des tabous, l'indication des choses qui ne se font pas. La sanction accompagnait Tinterdiction. Quiconque violait celle-ci était comme enveloppé de malédiction divine, excommunié à temps ou à perpétuité, suivant la nature du cas, voué aux puissances nuisibles, exterminé de sa tribu, pour laquelle il devenait un danger. La morale individuelle, domestique et sociale était ainsi une morale religieuse, et une morale aussi rudimentaire que la religion.

C'est de ce fond d'idées confuses, où Tesprit se dégage à peine de la matière, et le concept général de l'impression sensible, c'est d'un ensemble de pratiques pour nous superstitieuses et étranges, qu'émerge tout à coup la religion d'Israël, le culte exclusif d'un dieu qui a, comme les autres, un nom particulier, puisqu'il s'appelle lahvé, mais qui ne tardera pas à se distinguer des autres en les empêchant de se maintenir à côté de lui.

Les origines j^

On a jadis beaucoup disserté sur Vélohisme patriarcal. Il est moins nécessaire de s'y arrêter aujourd'hui, vu qu'bn ne parle plus de patriarches hébreux, mais de Sémites nomades, et qu'on n'essaie plus de fonder sur l'usage du mot Élohim dans la Bible toute une théorie de la religion primitive des Sémites.

Élohim est employé, en effet, pour signifier Dieu, quoique la forme plurielle du nom semble demander qu'on le traduise par « les dieux », et qu'elle ait souvent ce sens dans l'Écriture quand il s'agit des dieux étrangers. On a voulu voir là un indice de polythéisme chez les ancêtres d'Israël. Les anciens grammairiens et les apologistes de la Bible pensaient résoudre la difficulté en disant gravement que le mot Élohim s'entend du vrai Dieu comme un pluriel de majesté. Reste néanmoins à découvrir l'origine de ce pluriel majestueux. Quelques-uns ont supposé que le nombre du nom figurait la multiplicité des attributs ou perfections de Dieu ; mais l'explication est un peu

j6 tA fIBUOION D^ISRAEL

subtile et chargée de métaphysique. Une circonstance particulière vient compliquer le problème. Le singulier Éloh, qu'on trouve en d'autres langues sémitiques, ne se rencontre en hébreu que dans le langage poétique, pour signifier Dieu, tout comme Élohim, et jamais pour désigner « on dieu ». Il semblerait que le pluriel ait eu, en hébreu, la priorité sur le singulier, celui-ci étant plutôt, quant à Tusage, dérivé de celui-là, et l'emploi du singulier étant relativement récent, limité et presque artificiel.

L'emploi du pluriel n'est donc pas une preuve directe de polythéisme, comme si le mot exprimait naturellement une multiplicité d'individus ; et, d'autre part, ce pluriel ne peut pas être originairement un nom d'unité. Il aura exprimé d'abord une notion impersonnelle, quoique sans doute noTX abstraite. Il n'est pas la définition spontanée d'un concept rigoureusement monothéiste. Le sens étymologique du mot n'est pas certain; il doit être apparenté à celui de el, qui signifie « Dieu » ou « un dieu », et qui forme régulièrement son pluriel élini^ « les êtres divins ». C'est l'idée de force qui paraît être attachée primitivement à ce mot el, et il a dû avoir dès r origine une signification concrète et individuelle ; un él est un être fort» surnaturel» divin.

Mais il n'en faut pas conclure que el aurait été d'abord une sorte de nom propre, dont on aurait fait plus tard un nom commun. Kemploi de ce mot comme nom propre ou comme équivalent d'un nom propre divia n'a pas plus de conséquence que celui du mot baal, « seigneur », dans les mêmes Conditions. Et l'étymologie empruntée à l'idée de direction : « celui à qui on va par le désir », où « près de qui on va chercher protection », quand même elle serait aussi certaine qu'elle esl invraisemblable^ ne prouverait pas que El aurait été d'abord le nom propre du dieu des Sémites. Car l'étymologie n'impliquerait pas l'unité dei l'être, et il est sans doute arbitraire de supposer un moment où les aïeux de tous les peuples sémitiques auraient formé un seul groupe social, qui n'aurait adoré qu'un seul dieu.

Elohim, étant un nom de qualité, pourrait avoir eu le sens de « terreur » ou « puissance redoutable )). L'hébreu emploie volontiers le pluriel pour figurer les impressions psychologiques et les idées générales. Si l'existence des pluriels de majesté paraît fort douteuse, celle des pluriels d'intensité n'est pas contestable. Les mêmes tribus qui, de toute antiquité, se servaient du mot el pour désigner leur dieu ou tel dieu particulier, et du pluriel élim pour désigner les dieux, pou-

^8 LA RBLiaiON d'iSRAEL

vaient entendre par Élohim la puissance divine, sans égard à Tunité ou à la pluralité des êtres divins. En Israël, où la personnalité de lahvé absorba tout le pouvoir divin, on aura pris coutume d'appliquer le nom à'Êlohim comme nom d'unité à lahvé ou à un dieu quelconque, comme nom collectif ou pluriel aux dieux en général.

Les nomades ont une religion de clan. L'unité sociale et religieuse est la tribu. Le groupe y est solidaire de l'individu, et l'individu se doit au groupe. Cet esprit de solidarité, qui fait de la tribu un petit monde, étroitement lié à Tintérieur, mais sans obligation à l'égard de ce qui n'est pas lui, s'incarne, pour ainsi dire, en un génie protecteur de la tribu, qui est son père et son maître. Comme on n'a pas souci du reste de l'univers, on ne conçoit pas non plus le dieu s'occupant de tout ce qui arrive sur la terre et dans les cieux. Ciel et terre sont remplis d'êtres divins qui pourvoient à ce qui s'y passe. L'aire d'action du dieu ne dépasse pas les limites d'évolution de sa famille humaine, lia son nom propre, et il a aussi son séjour préféré : une source vive, un arbre ou un bouquet d'arbres, une pierre ou un bloc de rocher.

Le poème que le Deutéronome présente comme bénédiction de Moïse sur les tribus appelle

encore lahvé « l'habitant du buisson » 1 ; et il est évident que ce buisson, où le dieu d'Israël se fit connaître à son prophète, a été censé d'abord sa demeure ordinaire. Le buisson et le terrain d'alentour étaient un sanctuaire. C'est pourquoi Moïse est averti d'ôter sa chaussure pour y pénétrer, s'il ne veut être traité en profanateur 2.

Le sanctuaire du dieu est l'endroit indiqué pour les actes du culte. Les rites qu'on y pratique n'ont pas d'autre objet que d'entretenir les relations, la communauté de vie, pour ainsi parler, qui existe eatre le dieu et sa clientèle. Et comme c'est im lien de sang qui les unit, c'est dans le sang qu'ils communient volontiers; c'est souvent en un pacte sanglant qu'est scellée l'agrégation d'un nouveau membre à la tribu, comme aussi les alliances des tribus entre elles, s'il arrive que plusieurs se coalisent sous les auspices de leurs divinités ou du dieu d'une tribu principale. Le repas commun qui a lieu en ces occasions n'est pas qu'un symbole de fraternité ; il est compris comme une participation à la même vie sacrée qui a son principe supérieur dans le dieu.

On peut se demander d'où vient ce dieu de la

Page 1