‹ La religion dans HomèreChapitre 45 sur 64 · W., XIX · texte numérisé non relu

W., XIX

(i) IL, XIX, 20*.

Hector, quand Jupiter lui eut accordé la gloire? » (i)

Il nous apprend que le combat se maintint avec des chances égales pour les deux partis, jusqu'à ce que Jupiter eût donné à Hector une éclatante supériorité (2).

Cependant, si le dieu favorisait ainsi Hector, c^était moins pour l'honorer que pour satisfaire le ressentiment d'Achille, en accordant la victoire aux Troyens (3).

Jupiter avait commencé par mettre son favori du moment « à l'abri, dit le poète, des traits, de la poussière, du carnage, du sang et du tumulte. » (4)

Diomède s'aperçut que les Grecs fléchissaient, et quand Ulysse lui parla de l'opprobre qui rejaillirait sur eux si Hector venait à s'emparer des vaisseaux, l'intrépide guerrier l'assura qu'il resterait à son poste, tout en avouant que Jupiter avait résolu de prêter aux Troyens une plus grande force qu'à euxmêmes (5).

Il en fut plus convaincu que jamais, lorsqu'il vit Hector briser une porte à l'aide d'une pierre que deux hommes, choisis parmi les plus vigoureux, auraient

(3) Id., XIII, U-

(4) Id., XI, 163.

(b) Ibid., 317.

eu bien de la peine à soulever, mais qu'il lança sans effort, tant le fils de Saturne la lui avait rendue légère (l).

Devenu plus audacieux que jamais, le héros poursuivait sa marche en avant, quand Polydamas l'arrêta par ces mots :

« Hector, tu es indocile aux avertissements. Parce que Dieu t'a donné d'exceller dans les combats, tu te crois supérieur aux autres en sagesse. Et pourtant, tu ne saurais avoir tout en partage. A l'un. Dieu attribue les vertus guerrières..., à l'autre, un esprit sensé qui sert à beaucoup et qui sauve les villes. » (2)

Nous le savions déjà (3).

Diomède tient à Agamemnon un langage analogue. Dieu lui avait remis le sceptre et refusé la vaillance (4). C'était dans un moment d'humeur qu'il parlait ainsi.

Hector sut comprendre le langage de son ami. Un jour, il avait lui-même dit au vaillant Ajax avec lequel il venait de se mesurer :

c< Dieu t'a octroyé la grandeur, la force et la sagesse. » (5)

(2) Id., XIII, 726.

(3) Cf. suprà, p. 218.

(5) Id., VII, 288.

Il savait le ciel distributeur des biens dont jouissent les hommes, aussi attribuait-il à Dieu tout ce qui lui arrivait de favorable.

S'étant aperçu, un jour, au fort de la mêlée, que les traits de Teucer, le meilleur archer des Grecs, manquaient leur but, il cria à ses troupes :

« Troyens, Lyciens et Dardaniens valeureux, soyez des hommes, mes amis, rappelez votre vaillance. J'ai vu de mes yeux les flèches du plus habile guerrier dispersées par Dieu ; il est aisé de reconnaître le secours prêté par Dieu aux hommes. » (i)

Ces paroles doublèrent leur courage. Ils s'élancèrent en avant. Les Grecs effrayés insistèrent auprès d'Achille pour qu'il vînt à leur secours, sinon personnellement, puisqu'il déclarait sa résolution inébranlable, du moins en leur envoyant Patrocle qu'il revêtirait de ses armes et qu'il placerait à la tête de ses Myrmidons. Achille y consentit. Patrocle entra dans la mêlée, fit reculer les assaillants et multiplia les exploits jusqu'au moment où il tomba sous les coups d'Hector, manifestement protégé par Jupiter, qui toutefois ne permit pas au vainqueur d'outrager les restes du fils de Alénélas, car il ne le haïssait pas vivant et il lui eût déplu de le voir la proie des chiens (2). II

(2) Id., XVII, 270.

couvrit le cadavre d'un épais brouillard à la faveur duquel les Grecs s'en emparèrent.

Excités par Ménélas qui leur rappela que l'honneur et la vaillance venaient de Dieu (i), ils repoussèrent l'ennemi à leur tour. Les Troyens auraient reculé jusque sous les remparts de leur ville, si Apollon, sous la figure du héraut Périphas, n'était venu avertir Enée.

« Jupiter désire bien plus notre succès que celui des Grecs. D'où vient cette terreur, qui vous empêche de cbmbattre ? » (2)

Enée reconnut Apollon sous son déguisement ; il se hâta d'en informer Hector et ses autres compagnons :

« Un dieu, leur dit-il, s'est présenté à moi pour m'affirmer que Jupiter, l'arbitre souverain, nous est favorable dans cette lutte. » (3)

Alors ce fut au tour des Grecs de plier. Le champ de bataille ressemblait ainsi à l'océan avec son flux et son reflux. Ménélas dont Minerve, empruntant les traits et la voix de Phénix, venait de stimuler l'ardeur, s'expliquait ce retour oft'ensif des Troyens en disant

(I) Ibid., 251.

(•2)/t/., XVII, 331.

(3) Ibid., 338.

que Jupiter donnait à Hector la gloire pour compagne {\).

Jupiter, en effet, tonnait avec fracas du haut de rida, enveloppé de nuées sillonnées d'éclairs, et il agitait son égide, accordant le triomphe aux Troyens et semant l'épouvante parmi les Grecs (2).

Ajax s'aperçut aussi que le dieu replaçait la victoire du côté des Troyens.

a Hélas ! s'écria le fils de Télamon, en reprenant, sans le savoir, le langage que nous entendions tenir à Hector, il n'y a qu'un instant, voilà que le plus insensé lui-même reconnaîtrait que Jupiter en personne secourt les Troyens. Tous leurs traits portent, qu'ils soient lancés par un brave ou par un lâche, Jupiter les dirige à leur but, tandis que les nôtres tombent à terre inutiles. » (3)

Ménélas apprit à Antiloque la mort de Patrocle en ces termes :

« Viens apprendre une funeste nouvelle... Je pense que tu vas reconnaître, pour en être le témoin, que Dieu envoie les maux aux Grecs et que la victoire est aux Troyens : il a péri, le meilleur des Grecs, Patrocle ! » (4)

(1) Ibid., 566.

(2) Ibid., S94.

(4) Ibid., 68b.

Sur le point d'engager avec Achille le duel qui lui devait être si fatal, Hector lui tenait ce langage :

« Je ne t'outragerai point, si Jupiter m'accorde le triomphe et que je t'enlève la vie ;mais je te dépouillerai de tes armes et rendrai ton cadavre aux Grecs. Fais-en autant, si c'est à toi que Dieu donne la victoire. » (i)

Le héros savait que de ce dernier dépendait l'issue de la lutte.

Lorsqu'Achille parlait de s'en retourner :

« Pars, si le cœur t'en dit, s'était écrié Agamemnon, je ne te supplierai point de rester à cause de moi. D'autres m'honoreront, et surtout Jupiter. » (2)

C'est du ciel qu'il attendait le succès de son entreprise ; il lui suffisait de l'avoir pour appui.

Achille disait à sa mère Thétis :

(( Puisque tu m'as enfanté pour une courte existence, du moins le dieu de l'Olympe, Jupiter, eût dû m'honorer ; et voici pourtant qu'il ne m'accorde pas la moindre considération. » (3)

Agamemnon venait de lui enlever sa captive et c'est à Dieu qu'il s'en prenait. Il savait que rien ne se passe sans son aveu, et que ce qu'il ne fait pas luimême, il le laisse faire ; de là ses récriminations.

Agamemnon blessé s'était éloigné du champ de bataille. Quand il s'en aperçut, Hector se réjouit en disant que Jupiter lui procurait une grande gloire (i).

Il lui permettait de promener plus librement la mort avec sa valeur dans les rangs ennemis; aussi le poète, avant d'énumérer les guerriers nombreux qui tombèrent sous ses coups, se posa-t-il la question que l'on sait :

« Oui Hector, fils de Priam, immola-t-il le premier, qui le dernier ? » (2)

Lorsqu'il l'envoya au combat à sa place, Achille multiplia ses recommandations à Patrocle. Surtout, il l'avertit de ne point se laisser entraîner par son ardeur, ni qu'il s'éloignât trop des vaisseaux, si Jupiter lui procurait de la gloire (3), c'est-à-dire s'il lui donnait de repousser les Troyens.

Pour son malheur, l'infortuné ne suivit pas ce conseil.

Cependant, observe le poète, le vaillant Ajax qui, depuis quelque temps, soutenait le poids de la lutte, sentait les forces l'abandonner. « Il était dompté par la volonté de Jupiter et les traits des Troyens. » (4)

(•2j ILid.. 299. Cf. suprà, p. 232.

(4) IbUl., 103.

Ainsi la multitude des assaillants n'aurait pas suffi à faire reculer le héros, sans l'aveu du ciel.

Ailleurs, c'est Enée qui, sur le point d'attaquer Diomède avec l'aide de Pandaros, déclare à celui-ci que si Jupiter se décide pour le héros grec, ils n'auront plus qu'à se sauver de toute la vitesse de leurs chevaux (1).

Agénor, poussé par Apollon à se mesurer avec Achille, s'encourageait lui-même en se disant :

« A lui aussi la chair peut être entamée par l'airain aigu; il n'a qu'une âme et on le dit mortel; mais Jupiter lui accorde la gloire. » (2)

Cette fois-ci encore, Dieu eût honoré le héros du triomphe, si Apollon n'avait dérobé son protégé à une mort certaine, en l'enlevant.

« Je le pansai, Dieu le guérit », disait le grand Ambroise Paré. Il traduisait ainsi la pensée que Fénelon rendra plus tard en ces termes : « L'homme s'agite et Dieu le mène. » (3) Pour les guerriers d'Homère, <* l'homme combat, et Dieu donne la victoire ». C'est la même idée.

Lors de la lutte suprême entre Ulysse et les prétendants, Agéléos, l'un de ceux-ci, dit à ses compagnons :

« Allez, que six d'abord lancent leurs traits ; si

(1) Cf. //., V, 225.

(2) M., XXI, o69.

(3) Sermon pour la fête de l'Epiphanie.

Jupiter leur donne de blesser Ulysse et de gagner de la gloire, nous n'aurons pas à nous inquiéter des autres, pourvu que celui-ci tombe, » (i)

De même que la gloire et les autres biens de ce monde, la force vient de Jupiter. Il renouvelle le courage des Troyens, et leur permet de repousser l'assaut des Grecs (2).

Achille se vantait de sa vaillance : « Si tu es puissant, lui dit Agamemnon, c'est par la grâce de Dieu. » (3)

Polydamas, que nous avons déjà vu donner de si sages conseils à son ami Hector, avait soin d'ajouter, après lui avoir soumis un plan de combat: «Pourvu que Dieu nous prête la force. » (4)

ïl s'agit de cette force victorieuse qui leur vaudra d'assaillir les Grecs sur leurs navires, au lieu de reculer devant eux.

Prœtos était de beaucoup le plus puissant des Argiens, d'après Glaucos, et il en fournissait la preuve ; c'est que Dieu les avait soumis à son joug (5).

(1) Od., XXII, 252.

(3) Id., I, 178.

(4) Id., XIII, 743.

(5) Id., VI, 159. Ici se place l'épisode de Bellérophon, accusé par Antée, l'épouse de Prœtos, d'avoir attenté à son honneur, quand au contraire il avait repoussé ses avances criminelles. C'est l'histoire de

Joseph.

Alcinoos, voulant fêter Ulysse, commanda : « Appelez le divin aède, Démodocos, que Dieu a, plus que tous, doué de l'art du chant, afin qu'il nous réjouisse quand son cœur l'incitera à se faire entendre. » (i)

^Tous les biens, tous les talents viennent de Jupiter et non pas seulement le courage guerrier ni la puissance ; mais parfois, comme ici, le ciel mêle le bien et le mal : Démodocos était aveugle (2).

Le poète nous raconte qu'Echépolos, fils d'Ancliise (un autre que le père d'Enée),céda au roi Agamemnon la cavale Ethée pour qu'il le dispensât de le suivre dans son expédition d'outre-mer, « car Jupiter l'avait pourvu de grands biens » (3).

Je viens de parler d'Enée. Il osa, un jour, se mesurer avec Achille qui autrefois l'avait mis en fuite, comme le héros le lui rappelait, en lui faisant remarquer d'ailleurs que Jupiter et les autres dieux l'avaient tiré de ses mains (4). Cette fois encore le ciel le sauva.

Ménélas avait, en le congédiant, dit à Télémaque :

« Puisque tu désires t'en aller, que Jupiter t'accorde

un heureux retour ! » (3) C'est ce qui eut lieu, grâce

]1) Od., VIII, 43.

, (2) Ihid., 63.

(5) Od., XV, Hl.

précisément au vent favorable que Dieu lui envoya (i).

Ulysse venait de châtier l'insolence du mendiant Iros, à la grande joie des prétendants qui le félicitèrent de sa facile victoire et souhaitèrent voir Jupiter et les autres dieux accomplir tous ses désirs, ce qui devait avoir lieu à leur plus grand dam, comme on sait (2).

L'un d'eux, Amphinome, lui offrit même deux pains en désirant, lui aussi, la fin de ses maux. Ulysse le remercia en ces termes :

« Que le démon te reconduise chez toi, et puissestu ne pas te trouver en face d'Ulysse, quand il sera de retour dans sa patrie ! » (3)

Amphinome devait tomber sous les coups de Télémaque (4).

Le père d'Eurynome, l'un des prétendants, le vieillard Eg}'^ptios, ignorant que c'était Télémaque qui avait convoqué l'assemblée où il se rendait, exprimait le désir que Jupiter accomplît ce que méditait dans son cœur l'auteur de la réunion, quel qu'il fût (5).

Or, ce que voulait Télémaque, c'était de voir cesser

(Ij Ibid., 297.

(2) Oc/., XVIII, H2. —Cf. suprà, p. 249.

(4) Id., XXII, 92.

(5) Id., II, 33.

les insolences des prétendants. I ndirectement Egy ptios, sans qu'il s'en doutât le moins du monde, demandait la mort de ceux-ci, comme ils la demandaient eux-mêmes involontairement, en formulant le vœu ci-dessus.

Une œuvre que Dieu vous confie, ne différez jamais de l'accomplir : c'est le conseil que donnait le sage Nestor à Agamemnon (i). Le tout, c'est de bien connaître la volonté divine.

Il ne la connaissait pas, Antinoos, quand il parlait, au sujet du duel d'Ulysse et d'Iros, de la joie sans pareille que Dieu leur envoyait, à ses compagnons et à lui (2). Ce plaisir devait être de courte durée.

De son côté, Ulysse se méfiait bien à tort de la Providence, lorsqu'il disait, au sortir de son naufrage, en vue de l'île des Phéaciens :

« Hélas ! quand Jupiter m'a donné de voir la terre contre toute espérance, je ne trouve pas d'endroit où je puisse aborder ! » (3)

On sait l'accueil empressé que lui fit, tout d'abord, Nausicaa, la fille d'Alcinoos. Dans sa reconnaissance, il lui dit :

« Que Jupiter me donne de retourner chez moi, afin que là je puisse t'invoquer, tous les jours, comme

(2) OJ., XVIII, 36

(3) Id., V, 408.

une divinité, toi qui m'as sauvé la vie, jeune fille!» (i)

Tous les événements sont subordonnés à la volonté" divine.

Si les travaux d'un serviteur sont prospères, c'est à Dieu qu'il faut l'attribuer (2). Le bonheur de ce monde dépend de Jupiter (3). Les bons desseins viennent également de lui (4). Le bon renom, c'est sa voix même (5).

Les générations humaines lui sont soumises. Télémaque disait à son père qu'il ne reconnaissait pas, et qui savait à quoi s'en tenir sur ce point :

« Jupiter ne fit naître qu'un fils, à chaque génération, dans notre famille (6).

Dieu veille sur chaque créature et répand ses bienfaits même sur les plus humbles ; c'est ainsi qu'il gratifia les grenouilles du privilège de pouvoir également vivre sur la terre et sur l'eau (7).

On associait parfois Jupiter et Minerve, née de son cerveau, personnification dès lors de sa pensée, de sa sagesse (8).

(1) Od., VIII, 465.

Page 1