CHAPITRE XII
Pitié divine
Jupiter, chez Homère du moins, nous l'avons vu, n'est pas toujours le dieu armé de la foudre qui, du froncement de ses sourcils, fait trembler d'épouvante la terre et les cieux. Il est accessible à des sentiments plus doux, j'allais dire plus humains. En voici de nouvelles preuves.
Hector venait d'être terrassé par Ajax, fils de Télamon, quand Jupiter l'aperçut, en sortant du sommeil où l'avait plongé sa perfide épouse. Le père des hommes et des dieux en eut pitié, tout en jetant un regard courroucé sur Junon (i).
Il aimait le héros qui, dans sa piété, n'était jamais passé près de ses autels sans lui faire quelque offrande. Il ne songeait cependant pas à le soustraire au sort qui l'attendait.
Après avoir tué Patrocle, Hector l'avait dépouillé, pour s'en revêtir, de son armure qui n'était autre que celle d'Achille. A cette vue, Jupiter ne put se défendre d'un nouveau sentiment de compassion ; il secoua la tête.
« Infortuné, s'exclama-t-il, tu ne penses pas à la mort qui cependant est proche! » (i)
Il voulut, comme dernière faveur, lui accorder au moins une fin glorieuse, et tout d'abord il permit, d'un signe de ses sourcils, que cette armure s'adaptât parfaitement à ses membres.
Jupiter cependant, pour favoriser la victoire des Troyens, avait répandu d'épaisses ténèbres sur le champ de bataille. Ajax aurait voulu, n'ayant pu sauver Patrocle, sauver au moins son cadavre, mais il ne pouvait rien apercevoir. Il supplia Jupiter de dissiper le brouillard, et le dieu, touché de ses larmes, rétablit la sérénité de l'air (2).
Quand il apprit la mort de son compagnon, Achille, dans l'excès de la douleur, s'était livré au plus violent désespoir. Mais ce fut surtout en la présence du corps inanimé de Patrocle qu'il exhala ses lamentations. Il refusa de prendre aucune nourriture, malgré les instances de ses guerriers qui mêlaient
(i) IL, XVII, 201.
(2) Cf. Ici., XVII, 648.
leurs larmes aux siennes. Jupiter en eut compassion. Il manda Minerve et lui dit :
« Mon enfant, tu négliges cet homme d'élite. Ne t'inquiètes-tu plus, dans ton âme, d'Achille ? Le voici devant ses vaisseaux, qui se tient assis, pleurant son compagnon ; et pendant que les autres prennent leur repas, il reste à jeun, malgré sa faim. Mais va, fais couler dans sa poitrine le nectar et l'ambroisie savoureuse, de peur qu'il ne succombe à l'inanition. » (i)
Ces paroles, ajoute le poète, stimulèrent Minerve déjà bien disposée.
Plus tard, lorsque le héros, multipliant les victimes, fut poursuivi par le Xanthe qui menaçait de l'engloutir :
« Jupiter, mon père, s'écria le héros effrayé, aucun dieu ne veut donc, dans sa pitié pour moi, me sauver de ce fleuve ! » (2)
Sa prière fut entendue. Neptune et Minerve accoururent à son aide.
Priam, accompagné du fidèle Idéos, se rendait au camp d'Achille, pour traiter de la rançon du cadavre d'Hector. Jupiter aperçut les deux vieillards seuls dans la nuit, errant par la plaine de Troie. Il en eut