APPENDICES
Séjour des Morts
Ulysse, on vient de le voir, évoque les morts dans le pays des Cimmériens. A part Tityos, Tantale et Sisyphe, tous se promènent dans la fameuse prairie d'Asphodèles.
On a essayé de situer ce pays. La plupart des interprètes entendent par Cimmériens les habitants du Bosphore cimmén'gue, au nord du Pont-Euxin. Dugas-Montbel combat cette opinion et pense avec l'historien Ephore qui vivait au iv^ siècle avant notre ère, qu'il s'agit d'une peuplade voisine du lac Averne, entre Baies et Cumes. Ulysse pouvait, de l'île deCircé, Ea, s'y rendre en un jour. On lui donna ce nom, dérivé du mot y.éixu.tpoc;, signifiant obscurité, d'après Hésychius, parce que cette contrée, plus ou moins marécageuse, était souvent enveloppée de brouillards.
D\in autre côté, nous savons que le royaume de Pluton était souterrain et qu'au-dessous, à la distance qui sépare la terre du ciel, se trouvait le gouffre du
Tartare, destiné aux grands coupables, aux réprouvés (i). Pourtant, on ne voit pas que les trois condamnés dont je viens de parler et qui, semble-t-il, avaient là leurs places marquées, y aient subi leurs châtiments, ni qu'Ulysse ait pu les apercevoir au fond de ce ténébreux abîme.
^ Maintenant, le ciel dont il s'agit ici et qui est autre que l'Olympe, séjour des immortels, est dit appuyé sur des colonnes que soutient Atlas, le père de Calypso (2).
Tout en le proclamant dieu, Homère n'indique pas la filiation d'Atlas ; aussi, je n'ai pas cru devoir le comprendre parmi les fils de Jupiter, que le plus souvent cependant on lui donne pour père.
Prêtres
Dans Vlliade et VOdyssée, les prêtres jouent un rôle très effacé surtout chez les Grecs, où ils ne paraissent pour ainsi dire pas.
Au début, de Vlliade, nous voyons Achille, en présence du fléau qui décime l'armée, donner le conseil de consulter un devin, un prêtre, un inter-
(1) Iliade, VIII, 13.
(2) Odys., I, 52.
prête des songes, afin de savoir le motif de la colère d'Apollon (i). Ce fut un devin que l'on choisit, le plus célèbre de tous, Calchas.
Ce motif, c'était le refus d'Agamemnon de rendre Chryséis à son père Chrysès, prêtre de Phébus. Le vieillard avait adressé à son dieu cette prière :
« Ecoute-moi, dieu à l'arc d'argent, toi qui entoures de ta protection Ghryse et la divine Cilla, toi qui règnes puissamment sur Ténédos, ô Sminthée ! Si j'ai orné ton beau temple, si je t'ai brûlé des cuisses grasses de taureaux et d'agneaux, accomplis mon désir. Que les Grecs expient mes larmes de tes traits. » (2)
Plus tard, quand sa fille lui est rendue, Chrysès adresse à son dieu, qui l'exauce encore, une prière toute différente, et préside au sacrifice d'une hécatombe en son honneur (3).
Au chapitre qui leur est consacré, l'on a vu comment s'accomplissaient les sacrifices. Le plus souvent, c'était sans l'intermédiaire des prêtres, qui pourtant semblaient désignés pour cette fonction. Le roi était le grand sacrificateur pour son peuple,
(1) Iliade, 1,62.
(2) Ibid., 37.
(3) Ibid., 450.
Priam, par exemple, et le général pour son armée : tel Agamemnon, roi lui aussi (i).
Les festins auxquels sont conviés les dieux qui descendent tout exprès de l'Olympe pour s'y asseoir, n'étaient pas autre chose que des sacrifices de ce genre, offerts directement et sans aucune intervention sacerdotale (2).
Nous avons parié plus haut de Théano, femme d'Anténor, qui détenait les clefs du temple de Minerve dont elle était la prêtresse. C'est à elle que les femmes troyennes confièrent le péplum qu'elle déposa sur les genoux de la déesse (3).
(2) Id , I, 423.
(3) /(/., VI, 302. Voir suprà, p. 111.
Récapitulation de la théologie d'Homère
Après une étude attentive de cet ouvrage le lecteur reconnaîtra que la théologie d'Homère, dirais-je, si ce mot n'était trop ambitieux, peut se résumer en quelques lignes.
Pour ce qui concerne la divinité prise en elle-même, le poète écarte toute notion métaphysique. Surtout il n'a pas l'idée que ce puisse être un pur esprit. Ni unité, ni spiritualité. De même que l'humanité, la divinité est répartie en un nombre infini d'individus. Ceux-ci composent une hiérarchie avec un chef suprême, dans l'obéissance duquel ils vivent bon gré, mal gré. Ne pouvant imaginer une nature différente de la nature humaine, Homère donne aux dieux un corps et une âme ; il les fait d'une autre race, sans doute, mais d'une autre race seulement, toute supérieure qu'elle soit. De plus, quand il décrit leurs rapports entre eux, ce qu'on pourrait appeler leurs rela-
tions familiales, il leur prête volontiers les passions des hommes et jusqu'à leurs petitesses, leurs ridicules.
Dans leurs relations avec les hommes, ces mêmes passions se manifestent souvent, surtout la plus basse de toutes, celle qui rapproche le plus de la bête, l'impudicité. Et ce ne sont pas les divinités inférieures à qui l'on prête le plus volontiers les aventures galantes, mais bien les plus grandes, et Jupiter, le plus grand de tous, est de tous les dieux le plus impudique. Notons qu'il choisit les victimes de sa lubricité de préférence parmi les femmes mariées, non pour leur permettre d'éviter le scandale en voilant les fautes dont elles sont les complices plus ou moins volontaires, car ces infamies divines sont étalées au grand jour, le plus souvent sans la moindre vergogne, comme si chacun était convaincu, principalement les plus intéressés, avec Amphitryon, l'un d'eux, qu'au demeurant
Un partage avec Jupiter N'a rien du tout qui déshonore.
Si Jupiter se joue ainsi de l'hcnneur des hommes, ce n'est pas pour respecter leurs autres biens qui, d'ailleurs, viennent de lui et dont il peut toujours se considérer comme le maître absolu, avec le droit d'en disposer à sa fantaisie, les donnant et les reprenant comme il lui plaît. Les deux fameux tonneaux
en sont la preuve. J'accorde cependant que, le plus souvent, il n'y puise qu'avec discernement et non pas à l'aveuglette, toutes les fois du moins que sa passion n'est pas enjeu, non plus que sa tendresse paternelle, car assez ordinairement il épouse sans autre motif les affections ou les ressentiments de sa famille à l'égard des mortels. Régis ad exemplar. Ce que fait le Dieu suprême, les divinités secondaires le font; il ne peut leur en savoir mauvais gré.
Telle est en résumé l'attitude des dieux à l'égard des hommes. Un mot de celle des hommes à l'égard des dieux.
Généralement parlant, elle est plus correcte et rentre davantage dans l'ordre des choses. Les héros
d'Homère sont persuadés, non sans raison, qu'ils vivent dans la complète dépendance des dieux; qu'ils leur appartiennent corps et âme. De fait, nous voyons qu'ils ne sont que des instruments entre leurs mains et que la divinité dispose jusque de leur volonté. Les fautes qu'ils commettent sont attribuées par eux à la Nécessité qui n'est autre que la divinité même. Quelques-uns, comme Œdipe, sont parricides et incestueux sans le savoir, par conséquent sans le vouloir. Lorsqu'ils viennent à l'apprendre, ils se font horreur à euxmêmes et se punissent de crimes que le Destin, la Fatalité, c'est-à-dire Dieu, quel que soit le nom qu'on
lui donne, leur a fait commettre, ou plus exactement a commis par eux (i).
Cette persuasion où sont les hommes, chez Homère, de leur dépendance totale, irrésistible, est le mobile de leur religion. Ils mettent tout ce qu'ils ont, tout ce qu'ils sont et tout ce qu'ils font sous la protection du ciel ; mais qu'on y prenne garde, le dieu qu'ils implorent est rarement un dieu tendre, affectueux et paternel, si bienfaisant même qu'on le suppose et qu'il se montre en réalité : telle, par exemple, Minerve à l'égard d'Ulysse sans parler de Jupiter lui-même envers certains héros. Aussi, leurs prières manquent essentiellement d'épanchement. Qu'on relise les plus belles, on n'y saisira aucun accent venant du cœur, rien qui ressemble aux effusions de l'âme chrétienne et qui la porte à s'écrier, dans un élan d'amour : Mon Dieu et mon tout !
Du reste, l'objet de ces prières interdit de telles effusions, de pareils accents, puisqu'il ne se rapporte, nous l'avons observé, qu'à la terre et aux choses de la terre. Beaucoup de gloire, d'honneurs, de richesses : voilà ce qu'on demande, mais un cœur pur, une âme éprise d'idéal, de l'idéal divin, on n'y songe pas, on n'en a pas même la moindre idée (2).
(1) Cf. Od., XI, 271, etc.
(2) Dans le touchant épisode des adieux d'Hector et d'Andromaque,
Et pourtant, il est un point par lequel le poète se rapproche de l'Evangile, c'est en ce qui concerne les devoirs de l'hospitalité envers les étrangers et les pauvres qu'il donne pour les envoyés de Jupiter, que Jupiter lui-même accompagne, l^es pauvres ! On s'en occupe, on s'en occupa toujours bien peu en dehors du Christianisme. L'Orient lui-même, qu'il s'agisse de l'Orient musulman, hindou et bouddhiste, tout hospitalier qu'il soit, parut toujours oublier les pauvres. Homère s'en est souvenu, à son éternel honneur. Bien petite, sans doute, est la place qu'il leur réserve ! Mais enfin ils en ont une et cela suffit pour nous réconcilier un peu avec son Jupiter, d'ailleurs si dur, si égoïste, si rarement accessible à la pitié, quoique ce sentiment ne lui soit pas inconnu.
Non seulement le pauvre et le voyageur sont les envoyés des dieux et doivent être accueillis en cette qualité, mais les dieux parfois prennent leur aspect et descendent ainsi sur la terre, afin de s'assurer par eux-mêmes si l'on y observe les lois de l'hospitalité.
le héros prend son jeune fils des bras de son épouse et s'écrie, après l'avoir baisé :
« Jupiter et vous tous, ô dieux, donnez à mon enfant que voici d'être, comme moi, le premier des Troyens par la valeur et de régner glorieusement sur llion ; que chacun dise un jour : Celui-ci est bien meilleur que son père, en le voyant revenir du combat, chargé des dépouilles sanglantes de l'ennemi tombé sous ses coups, et qu'il lasse ainsi la joie de sa mère ! » (//., VI, 476.)
Ainsi arriva-t-il à Philémon et Baucis dont je rappelle volontiers la légende, l'une des plus belles que nous ait léguées l'antiquité, bien qu'elle n'appartienne pas, semble-t-il, au cycle homérique.
^^ Toutefois, jamais poète profane n'eut l'idée de prêter à Jupiter, non plus qu'à aucune autre divinité, la sublime parole du Christ-Roi, au sujet des indigents, des malheureux : « En vérité, je vous le dis, ce que vous faites au plus petit de ces infortunés qui sont mes frères, c'est à moi que vous le faites. » (i)
Le bon Maître ajoute que chaque fois qu'on refuse de les soulager, c'est lui-même que l'on repousse, s'identifiant ainsi complètement avec l'humanité souffrante.
La distance entre les deux doctrines est celle de la terre au ciel.
Enfin, si nous comparons le sort réservé aux héros d'Homère à celui que l'Evangile destine aux élus, la différence entre les deux religions paraîtra plus grande encore.
Remarquons d'abord que le séjour des dieux est interdit aux premiers. Leur paradis, ce sont les Champs-Elysées, lieux souterrains oui ils retrouvent à peu près, mais à un degré plus intense, les plaisirs et, comme nous dirions aujourd'hui, les attractions.
(1) Cf. Math., XXV 40.
les sports qui leur furent familiers sur la terre. La description qu'en fait Homère nous donne l'impression que de tels plaisirs doivent finir par être fatigants, à force d'être monotones. Achille eût préféré à sa prééminence chez les morts la condition de valet de ferme (i); aussi, nous ne sommes que médiocrement surpris, à l'encontre d'Enée, de voir ces héros, dans Virgile qui reprend à son compte les traditions homériques, pressés de revenir sur la terre et d'échanger leur béatitude, devenue fastidieuse, contre les aventures et les hasards d'une vie nouvelle, en ce monde (2).
D'ailleurs, nulle trace de vision béatifique, ni d'aucune chose qui lui ressemble.
Ce n'est vraiment pas assez.
Le Brahmanisme, comme on sait, promet à chacun, au bout d'un nombre incalculable d'existences, de rejoindre l'Ame suprême, pour s'y perdre, s'y abîmer, de telle façon qu'il en fasse partie intégrante ; mais parce qu'il enlève à ces âmes individuelles la conscience d'elles-mêmes et qu'elles s'ignorent au point de ne plus sentir qu'elles existent, ce qu'il propose ainsi
(1) Cf., p. 327.
(2) Le héros demande à Anchise :
O pater, anne aliquas ad cœlum hinc ire putandum est Sublimes animas, iterumque in tarda reverti Corpora ? Quse lucis miseris tam dira cupido !
comme prix, non seulement d'une existence, mais d'une interminable série d'existences vertueuses, est, à la fois, trop et trop peu.
Pour le Bouddhisme, il ne met rien à la disposition de ses sectateurs que le nirvana, le néant qui n'est pas autre chose.
Le Christianisme écarte ces chimères et ces inanités. La vision béatifique, sans élever l'homme jusqu'à Dieu, ce qui est impossible, puisque, d'aucune façon, le fini ne saurait atteindre l'infini, lui permet de jouir, aussi pleinement qu'il est donné à une nature limitée, de la vue de Dieu et de son amour. Sans jamais perdre conscience de sa personnalité, mais avec une pleine connaissance de soi et des autres, l'élu fait du bonheur et de la vie de Dieu son bonheur et sa vie.
Je ne m'arrêterai pas aux relations de la divinité avec le monde physique, chez Homère qui le lui subordonne avec raison, non pourtant sans le confondre avec elle parfois, comme, par exemple, quand il divinise, en les personnifiant, l'aurore et le soleil, sans parler de la nuit ni d'autres phénomènes de la nature. Le lecteur se souvient, peut-être, qu'un jour même, cet astre menaça Jupiter de se retirer chez les Morts, s'il ne lui accordait pas satisfaction en punissant les meurtriers de ses bœufs, et que Jupiter effrayé fît ce qu'il voulut (l).
(l)Cf. p. 4S.
Cette synthèse sommaire suffira, je l'espère, à édifier le lecteur sur la valeur absolue des idées religieuses renfermées dans les poèmes homériques, et, s'il lui plaît de les comparer à d'autres, sur leur valeur relative.