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CHAPITRE SUPPLÉMENTAIRE

Survivance de l'âme

L'eschatologie chez Homère %

On croyait cependant à la survivance de l'âme, puisque Patrocle, après sa mort, apparaît à Achille, durant son sommeil.

« Alors vint l'âme de l'infortuné Patrocle, raconte le poète ; elle lui ressemblait en tout, pour la stature, les beaux yeux et la voix, ainsi que les vêtements qu'il portait sur son corps. (Le spectre) lui dit :

« — Tu dors, tu m'as oublié, Achille; tu ne me négliges pas vivant, mais mort. Ensevelis-moi donc le plus tôt possible, que je franchisse les portes de Pluton. Elles me retiennent à distance, les (autres) âmes, images des défunts (i); elles ne me permettent pas de me mêler à elles au delà du fleuve, et j'erre au hasard, près du palais aux larges portes de

(1) Je crois pouvoir traduire ainsi l'expression xa[^.dvTtov.

Pluton. Mais donne-moi ta main, je t'en supplie avec larmes, car je ne reviendrai plus, lorsque vous m'aurez livré au bûcher. »

Achille lui promet d'accomplir ses vœux.

— « Viens plus près de moi, ajoute-t-il, que nous nous serrions un moment dans les bras l'un de l'autre, et que nous nous rassasiions de pleurs. »

Tout en parlant ainsi, il étend les bras vers son compagnon, mais il ne peut rien saisir ; l'âme s'évanouit comme une fumée et s'enfonce dans la terre avec un bruissement. Le héros s'éveille, bondit de sa couche, frappe des mains et dit en gémissant :

« Ah ! même au séjour de Pluton, il est donc quelque âme, quelque image, mais les sens ne se retrouvent plus. Toute la nuit, l'âme de l'infortuné Patrocle est restée près de moi, gémissant et pleurant ; elle m'a exprimé chacun (de ses désirs) ; elle lui ressemblait merveilleusement. » (i)

Ce spectre de Patrocle, Achille le voyait, l'entendait, mais il ne pouvait le toucher. Quand, sur son invitation même, il essaya de le faire, ses mains ne rencontrèrent qu'une légère fumée qui se dissipa aussitôt.

Bien que cette apparition eût lieu pendant son sommeil, le héros croyait cependant à sa réalité.

L* Religion éans Homère. , 21

Une ombre sans corps, mais capable néanmoins de parler, de pleurer, comme ici : telle était l'âme immédiatement après la mort. Si elle n'offrait plus de prise au toucher, elle n'en demeurait pas moins vivante, mais d'une vie désormais inorganique. Plus de corps, plus d'organes, bien que les sens de la vue, de la parole et de l'ouïe demeurassent.

U Odyssée, plus explicite que \ Iliade, nous fournira des renseignements nouveaux du plus haut intérêt (l).

Lorsqu'Ulysse va consulter Tirésias sur les épreuves qui lui sont encore réservées, il se rend, d'après les indications de Circé, au pays des Cimmériens qu'il nous dépeint sous les plus tristes aspects. Toujours enveloppé de nuées et de brumes que les rayons du soleil ne sauraient dissiper, il y règne une nuit éternelle.

Après être descendu sur le rivage, le héros fait ses préparatifs d'évocation. Il nous semble assister à une scène de magie. Ulysse creuse un trou d'une coudée en tout sens et y répand des libations pour tous les morts.

Il verse d'abord du lait et du miel, puis du vin, de l'eau, et en quatrième lieu de la fleur de farine. Cela fait, il invoque ce que le poète appelle les têtes

;i) Orf. XI : Nsyuîa

sans force des morts (i), et leur promet, à son retour dans Ithaque, chez lui, de leur immoler la plus belle de ses vaches stériles, de brûler en l'honneur de tous, sur un bûcher, des offrandes de choix. Pour Tirésias, sa part sera de plus un bélier noir, sans tache, le meilleur du troupeau.

Telles étaient les victimes qu'il était d'usage d'offrir aux morts.

Cependant, le héros égorge la brebis et le bélier noirs, préparés à cet effet, au-dessus de la fosse où leur sang coule à flots. Voilà que des eaux de l'Erèbe accourent en foule les âmes des morts. Jeunes femmes, adolescents, vieillards aux longues souffrances, vierges tendres au cœur endolori, guerriers nombreux, frappés de javelots et d'airain, tenant (à la main) leurs armes meurtrières : tous se pressent autour de la fosse avec un bruit terrible. Ulysse était vert de peur (2). Il ordonna à ses gens de brûler les victimes et d'implorer les dieux, tout spécialement

(1) Nexùwv à}/.£V'rivà xàp-^va. Ibid., 29.

(2) E[jt.è 0£ /^Xwpov 8É0Ç -/ipet. 43. Cf. Virgile :

Umbrse ibanl tenues simulacraque luce carentum : Quam multa in foliis avium se millia condunt, Vesper ubi aut hibernus agit de montibus imber : Matresatque viri, defunctaque corpora vita Magaanimûm heroum, pueri, innuptaeque puellœ, Impositique rogis juvenes ante ora parentum.

Georg., IV, 472.

Pluton et Proserpine. Pour lui, il s'assit devant la fosse, écartant de son épée les morts qui venaient pour boire le sang que Tirésias devait boire le premier.

Tout d'abord, lui apparut l'âme de son compagnon Elpénor, demeuré sans sépulture dans l'île d'Ea, l'île de Circé, où il venait de se tuer accidentellement, à l'insu d'Ulysse qui lui demanda étonné comment il avait pu distancer son navire et arriver avant lui, bien que voyageant à pied, au pays des Cimmériens. Elpénor lui apprit que son mauvais sort et un excès de vin avaient causé sa mort. Il adjura son chef de lui rendre les honneurs funèbres, sitôt qu'il serait de retour dans l'île d'Ea, de peur de s'attirer à son sujet la colère des dieux. Ulysse le lui promit. Ainsi se parlaient-ils, l'un et l'autre, de chaque côté de la fosse.

L'âme d'Anticlée, sa mère, se présenta ensuite. Il l'avait laissée, en partant, pleine de vie dans son palais. En dépit de sa douleur et de sa tendresse filiale, il ne lui permit pas de boire avant Tirésias qui vint à son tour. Le devin de Thèbes s'informa auprès de lui du motif qui l'amenait à visiter les morts ; puis, sans attendre sa réponse, il le pria de s'éloigner de la fosse et d'écarter son glaive pour lui permettre de boire. Ce ne fut qu'après avoir bu qu'il lui apprit les épreuves qui l'attendaient, et lui

prédit ce que les dieux lui réservaient pour l'avenir. Quand il eut fini de parler, Ulysse lui demanda comment sa mère, dont il voyait aussi le spectre, pourrait le reconnaître et s'entretenir avec lui. Tirésias lui répondit que celui des morts qu'il laisserait s'approcher de la fosse et boire le sang, lui parlerait, mais que les autres s'éloigneraient, sans pouvoir le faire. Le sang donnait à ces pâles fantômes la force de parler.

Après avoir causé à sa mère, il s'élança trois fois vers elle pour l'embrasser; chaque fois, elle lui échappa des bras comme une ombre, comme un

rêve (i).

Dans sa douleur, Ulysse demande à sa mère pourquoi elle fuyait ainsi ses embrassements, et s'il n'a affaire qu'à un spectre envoyé par Proserpine, pour accroître son chagrin.

« Hélas ! mon fils, lui répond Anticlée, toi le plus malheureux des mortels; non, Proserpine, la fille de Jupiter, ne te trompe pas ; mais c'est le sort des

(1) 202 et suiv.

Virgile n'a fait que traduire Homère, une fois de plus, quand il décrit les vains efforts d'Enée pour saisir le fantôme de Creuse, et^ plus tard, celui d'Anchise :

Ter conatus ibi collo dare brachia circum, Ter frustra comprensa manus effugit imago, Par levibus ventis volucrique similliraa somno. Enéide, II, 792 ; VI, 700. Cf. Georg., IV, 499.

humains quand ils viennent à mourir; les chairs et les os ne sont plus retenus par les nerfs ; tout cela est détruit par la flamme du bûcher. L'âme qui s'en est échappée voltige comme un songe. » (l)

Nous avons ici la description de la mort faite par un mort même.

Le héros, cependant, voulut interroger les ombres les plus célèbres, et, comme toutes se précipitaient à la fois pour boire, il les écarta de son épée, ne leur permettant d'approcher que l'une après l'autre.

Ulysse raconte brièvement leur histoire. Je ne relèverai que quelques traits qui se rapportent à mon sujet.

L'âme dolente d'Agamemnon se présenta escortée de celles de ses compagnons, mis à mort avec lui, dans son propre palais, par Egisthe. Quand il eut goûté le sang noir, l'Atride reconnut Ulysse. Il se prit à fondre en larmes, et tendant vers lui ses bras, il voulut l'embrasser. Il oubliait que ses membres, désormais sans force et sans vigueur, n'étaient plus qu'une ombre. Après avoir raconté sa triste histoire, Agamemnon s'enquit de son fils Oreste.

On le voit, les morts n'oublient pas les vivants. Anticlée avait donné à Ulysse des nouvelles de

Laërte, de Pénélope et de Télémaque. Ici, Agamemnon en demande de son fils, de même qu'Achille, aussitôt après lui, en demandera du sien et de son père.

Ulysse félicitait celui-ci de son bonheur, car il le voyait dominer les morts, comme autrefois il régnait sur les vivants qui le regardaient comme un dieu. Certes, il n'avait pas à se plaindre.

« Ah ! ne me console pas de la mort, noble Ulysse, répondit le héros ; j'aimerais mieux labourer la terre, au service d'un homme sans fortune, ayant à peine de quoi vivre, que de régner sur tous les morts (i). Parle-moi de mon fils. Est-il venu combattre au premier rang, oui ou non ? Donne-moi aussi des nouvelles de Pelée, si tu en as. » (2)

Oh ! comme il voudrait pouvoir revenir, ne fût-ce qu'un instant, près du vieillard, pour écarter de lui tout outrage !

Ulysse lui répondit qu'il ne savait rien de Pelée, mais, en revanche, il lui apprit les exploits de Néopto-

(1) Virgile dit, en parlant de ceux qui se sont suicidés par dégoût de la vie :

.... Quam vellent sethere in alto

Nunc et pauperiem et dures perferre labores !

Fas obstat...

^n., VI, 436.

(2) Od,, XI, 488.

lème, accomplis sous ses yeux, son courage indomptable, son sang-froid en présence du danger, les ennemis qu'il immola, son départ de Troie, chargé de butin, sans la moindre blessure, après avoir ainsi couru les plus grands hasards.

L'âme d'Achille, cependant, arpentait à grands pas la prairie d'Asphodèles, joyeuse d'apprendre que son fils était un héros, digne de lui.

Ulysse aperçut ensuite Ajax, fils de Télamon, qui se tenait à l'écart ; il ne lui pardonnait pas d'avoir obtenu les armes d'Achille à sa place. Il lui adressa la parole, pour lui dire son regret de cette fatale dispute. Mais, sans lui répondre, Ajax s'empressa de rejoindre les autres âmes dans l'Erèbe.

Après avoir vu Minos, qui rendait la justice aux morts, assis sur son trône, pendant que ceux-ci s'asseyaient eux-mêmes ou se levaient pour plaider leur cause, il remarqua le géant Orion, ou plutôt son ombre, poursuivant par la prairie les ombres des fauves qu'il avait tués autrefois à la chasse.

Puis, ce fut Tityos, étendu sur le sol, les entrailles et le foie incessamment rongés par deux vautours, en punition de l'outrage dont il s'était rendu coupable à l'égard de Latone; ensuite Tantale et Sisyphe, dont notre héros dépeignait ainsi les tourments :

« Je vis Tantale qui endurait de terribles souffrances, debout dans le lac où il était plongé jus-

qu'au menton. Tourmenté par la soif, il ne pouvait boire, car toutes les fois que le vieillard se baissait pour se désaltérer, l'eau disparaissait soudain ; il n'y avait plus à ses pieds qu'une boue noire, desséchée par la divinité (i). Des arbres aux larges feuilles laissaient pendre leurs fruits : poires, grenades, pommes merveilleuses, figues succulentes, vertes olives. Il se haussait pour les cueillir avec la main; aussitôt, le vent les enlevait jusqu'aux nuées sombres.

« Je vis encore Sisyphe et son cruel supplice qui consistait à soulever de ses deux mains une roche énorme. S'aidant de ses bras et de ses pieds, il s'efforçait de la hisser jusqu'au sommet d'une colline; mais, au moment où il atteignait son but, Krataïs le repoussait, et la pierre malencontreuse roulait jusque dans la plaine. Il recommençait de nouveau ses efforts, la sueur ruisselait de ses membres et la poussière volait sur sa tête. » (2)

Notons que ces malheureux n'étaient que des ombres, non plus que les autres morts, mais des ombres dont les sens n'étaient pas éteints et qui enduraient tous les tourments que ces âmes eussent endurés dans leurs membres, du temps qu'elles étaient revêtues de leurs corps.

(1) Le 8at[j.u)v

(2) Ibid., 582. Virgile ignore Tantale et Sisyphe.

C'est la théorie exposée par Lucien dans ses Dialogues des Morts.

Elus et damnés semblaient vivre pêle-mêle dans les champs Cimmériens, malgré leur destinée différente. De plus, quelques-uns se dédoublaient ; et, tandis que leur spectre errait par la prairie d'Asphodèles, eux-mêmes étaient ailleurs. Tel fut, du moins, le sort d'Hercule, au dire d'Ulysse qui continue son récit en ces termes :

« Je reconnus ensuite le puissant Hercule, c'est-àdire son fantôme, car lui-même se réjouit dans les festins avec les dieux immortels, près d'Hébé aux beaux talons, fille du grand Jupiter et de Junon à la chaussure d'or. Autour de lui les morts, tels des oiseaux effarouchés, poussaient des clameurs en fuyant de toutes parts. Mais lui, pareil à la nuit ténébreuse, tenait son arc tendu, une flèche sur la corde, promenant des regards terribles et semblant toujours sur le point de décocher son trait. Il portait sur la poitrine un merveilleux baudrier d'or, où l'on voyait d'admirables ornements (qui représentaient) des ours, des sangliers sauvages, des lions au fier regard, des mêlées, des combats, des scènes de carnage. » (i)

Le double d'Hercule, si l'on me permet l'expres-

sion, gardait ainsi tous ses goûts belliqueux d'autrefois, pendant que Vautre ne songeait, au ciel, qu'à se réjouir dans la compagnie des dieux et d'Hébé.

Hercule, cependant, adressant la parole à Ulysse, lui rappela sa propre descente aux enfers, lorsque son cousin, l'impérieux Eurysthée, le contraignit à lui amener Cerbère. Puis, sans s'arrêter davantage, il reprit sa course.

Ulysse attendait qu'un autre personnage de marque se présentât, par exemple Thésée ou Pirithoos ; mais la foule des morts devint si tumultueuse, le bruit qu'ils faisaient si horrible, qu'il devint derechef vert de peur. Il tremblait surtout que Proserpine ne lui envoyât la tête de la Gorgone dont la vue l'eût pétrifié. Il se hâta de rejoindre ses compagnons et de s'éloigner à force de rames de ce séjour redoutable.

Dans ces pages, nous avons une peinture de l'enfer ou, plus exactement, de l'empire des morts, tel que se le représentaient les Anciens aux temps homériques. Le poète la complète au début du XXIV^ chant, lorsqu'il nous décrit le voyage posthume des prétendants qu'Ulysse vient de détruire. A peine avaient-ils succombé, avant même qu'ils eussent reçu les honneurs funèbres, puisque leurs cadavres ensanglantés gisaient entassés sous le portique de la cour, voilà que Mercure, sa verge à la

main, cette verge d'or dont le dieu de Cyllène se sert pour endormir ou réveiller les hommes, convoque leurs âmes (i) et se met à leur tête. Elles le suivent en bruissant « comme bruissent, dans leur vol, les chauves-souris ». Il les conduit, lui qui ne fait pas de mal (2), par des sentiers ténébreux. Après avoir côtoyé les bords de l'Océan, le rocher de Leucade, franchi les portes du Soleil et traversé le peuple des Songes, elles arrivèrent enfin à la prairie d'Asphodèles, séjour des âmes, images de ceux qui ne sont plus.

Là, elles rencontrèrent les ombres d'Achille, de Patrocle, d'Antiloque, fils de Nestor, et d'Ajax, fils de Télamon. Tous ces spectres s'empressaient autour d'Achille, quand survint l'âme dolente (3) d'Agamemnon, escortée de celles des autres victimes d'Egisthe, comme nous le voyions plus haut. Achille adressa ses condoléances à l'infortuné. Il eût mieux voulu le voir périr sous les murs de Troie ; sa mort eût été glo-

(1) Cf. le passage de Virgile où Mercure joue le même rôle de psychopompe :

Tum virgara capit : hac animas ille evocat Orco

Pallentes, alias sub tristia Tartara railtil ;

Dat somnos adimitque, et lumina morte résignât, ^n., IV, 242.

(2) àxixYjTa : cette épithète était propre à Mercure et à Prométhée.

(3) à/vu[X£V/) semble l'épithète obligée de l'âme d'Agaraemnon. XXIV, 21 Cf. XI, 388.

rieuse, tandis que le destin ne l'avait ramené dans son palais que pour lui faire subir un trépas déplorable.

Précédemment, Ulysse avait interrogé le même Agamemnon qui semblait habiter les champs Cimmériens, depuis quelque temps déjà, tandis qu'ici le poète insinue qu'il venait d'y descendre, puisque c'était sa première rencontre avec Achille qu'il -dut souhaiter voir avant tout autre.

D'autre part, Achille, si bien informé du genre de trépas d'Agamemnon, sinon même des circonstances qui l'accompagnèrent, ignorait ce qui suivit le sien ; aussi l'Atride lui raconte-t-il en détail ses propres funérailles, le soin que les Grecs prirent de son corps qui gisait sur le champ de bataille, le bûcher sur lequel ils le déposèrent, après l'avoir lavé et oint d'aromates, les lamentations maternelles de Thétis, accourue avec les Néréides du fond de l'Océan, pour contempler ses traits une dernière fois, l'épouvante des Grecs à cette apparition, le discours de Nestor pour les rassurer.

Les filles de Nérée couvrirent en pleurant son corps de vêtements incorruptibles, pendant que les neuf Muses entonnaient, chacune à son tour, des chants funèbres. Durant dix-sept jours et dixsept nuits, hommes et dieux le pleurèrent sans relâche. Lorsque se leva la dix-huitième aurore.

après qu'on eut immolé un grand nombre de bœufs et de brebis, le corps, enduit de miel et d'huile odorante, fut livré aux flammes avec ses habits divins, tandis que les guerriers en armes : fantassins, chars et cavaliers, tournaient autour du bûcher avec des cris. Le lendemain, dès l'aube, le feu éteint, on recueillit ses ossements qu'on lava avec des parfums et du vin sans mélange, pour les déposer ensuite, avec ceux de Patrocle, suivant qu'il en avait donné l'ordre à la mort de son ami, dans une urne d'or offerte par sa mère qui la tenait de Bacchus; c'était l'œuvre de Vulcain. Sur cette urne, enfouie dans la terre, à quelque distance de celle qui renfermait les restes d'Antiloque, un autre de ses amis, le plus cher après Patrocle, les Grecs avaient élevé un monument au sommet d'un promontoire, sur les bords de l'Hellespont, de façon à être aperçu de tous les navigateurs présents et futurs.

Agamemnon parla ensuite au héros des jeux funéraires organisés en son honneur. Il n'y en avait jamais eu de semblables, non plus que des prix aussi beaux que ceux apportés par Thétis à l'intention des vainqueurs. Il conclut :

« C'est que tu étais cher aux dieux. Ainsi, même dans la mort, tu n'as pas vu périr ta renommée ; mais sans cesse tous les hommes célébreront ta gloire, ô Achille! Et moi, quel profit ai-je retiré de

la guerre, moi à qui, au retour, Jupiter ménageait un trépas déplorable par les mains d'Egisthe et d'une perverse épouse! » (i)

Pendant qu'Agamemnon racontait ainsi à Achille ce que celui-ci aurait dû savoir, semble-t-il, tant ces détails personnels devaient l'intéresser, Mercure approchait avec le bataillon des prétendants. L'Atride reconnut Amphimédon qui lui apprit sa fin lamentable, ainsi que celle de ses compagnons; et, comme il vantait l'amour conjugal de Pénélope, Agamemnon avec un triste retour sur lui-même se plaignit de nouveau de la perfide Clytemnestre :

« Combien ils étaient vertueux, s'écria-t-il, les sentiments de Pénélope, la fille d'Icare ! Comme elle garda le souvenir d'Ulysse, l'époux de sa jeunesse ! Le renom de sa vertu ne périra jamais ; les dieux composeront pour les mortels des chants gracieux en l'honneur de Pénélope.

« Il en sera tout autrement de la fille de Tyndare qui, dans sa scélératesse, machina la mort de celui qu'elle avait épousé jeune. Des couplets odieux flétriront sa mémoire et vaudront une fâcheuse renommée à toutes les femmes, même à celles qui auront été irréprochables. » (2)

(1) Od., XXIV, 92.

Dans les pages qui précèdent, Homère nous décrit la vie des morts, s'il m'est permis de parler ainsi, telle qu'on se l'imaginait de son temps, car on peut le considérer comme l'écho fidèle des traditions qui avaient cours à son époque, dans le monde hellénique.

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