CHAPITRE VI
Jupiter et ses filles
J'ai dû parler déjà de Minerve à l'occasion de Junon (i), je complète ici sa biographie homérique.
Jupiter seul enfanta Minerve qui sortit tout armée de sa tête, au grand effroi du ciel et de la terre (2). Homère ignore le coup de hache dont Vulcain aurait fendu le crâne de son père, afin de lui faciliter une parturition laborieuse. Cette invention grotesque lui est sans doute postérieure.
Cependant Junon, furieuse de ce que son mari se fût passé de son concours dans la circonstance, s'en plaignit amèrement devant les dieux et, pour se venger, voulut elle aussi avoir un enfant sans Jupiter. Elle l'eut : ce fut Typhon, qui devint le fléau des humains (3).
(1) Voir ci-dessus, p. 30 et suiv,
(2) Hymne XXVIIl.
(3) Hymne à Apollon, 307.
Cette légende de Typhon, avec tous ses détails, n'appartient peut-être ni à Homère, ni aux temps homériques.
Minerve devint l'enfant de prédilection de son père. La jeune déesse engageait Mars à ne point se mêler aux querelles des hommes, de peur d'attirer le courroux paternel (i).
Mars ne l'écouta pas et prit ouvertement parti pour les Troyens. Junon, voyant son ardeur à poursuivre les Grecs, alla trouver Jupiter et lui demanda la permission de le mettre hors de combat. Jupiter lui conseilla de charger Minerve de ce soin, sous prétexte qu'elle était habituée à lui infliger de rudes corrections. Minerve avertie par Junon décida Diomède à combattre Mars en le couvrant de son égide. Le guerrier blessa au flanc d'un coup de javeline son divin antagoniste qui poussa un cri terrible et s'en alla, en gémissant, montrer sa plaie saignante à son père. Celui-ci le semonça sévèrement, puis, ému de pitié, l'adressa à Pœan qui le guérit aussitôt (2).
Quand elle allait au combat, Minerve empruntait non seulement l'égide, mais aussi la tunique de son
(2) Ibid., 753. Cf. supra 45.
père (i) qui avait un faible pour sa fille bien-aimée. On se souvient, peut-être, qu'ayant adressé à tout l'Olympe une réprimande sévère, accompagnée de menaces, il avait dit à Minerve que ce langage avait douloureusement surprise :
« Rassure-toi, Tritogénie (2), ma chère enfant, non certes, mon langage n'est pas bienveillant, mais je veux être bon pour toi. » (3)
Il avait aussi pour elle la plus grande confiance. Il lui donna certaines missions spéciales, comme, par exemple, lorsqu'il l'envoya au secours d'Hercule, persécuté par Eurysthée qui lui imposa les douze travaux auxquels, au demeurant, le héros dut sa gloire (4).
Diane, dans le conflit des dieux, ne craignit point de s'attaquer à Junon, en cela moins sage que son frère Apollon qui refusait de relever le gant que lui jetait Neptune, et à qui elle reprochait amèrement sa couardise. Outrée de son outrecuidance, Junon l'interpella en ces termes :
« Comment oses-tu, chienne impudente, te planter
(2) Ainsi nommée par allusion à sa naissance exceptionnelle.
ainsi devant moi ? Il te serait malaisé de me résister, malgré ton arc. Jupiter, il est vrai, fa établie comme un lion parrni les femmes et t'a donné d'immoler celles qu'il te plaît (i). Certes, il vaudrait mieux pour toi chasser, dans les forêts, les fauves, les biches sauvages, que de t'attaquer à de plus puissants. Tu veux, sans doute, tenter le combat afin de connaître ma supériorité, puisque tu opposes ta (vaillance) à ma vaillance. » (2)
Ce disant, elle désarma Diane en se jouant. Latone ramassa l'arc et les flèches de sa fille qui, tout en pleurs, alla se plaindre de son épouse à Jupiter. Celui-ci l'assit sur ses genoux et s'efforça de la consoler par ses caresses paternelles (3).
il est trois femmes que Vénus n'a pu dompter; ce sont trois déesses: Minerve, Diane et Vesta. Minerve dédaigne ses plaisirs pour les travaux de la guerre, ceux de Mars, et pour les beaux-arts dont elle est, pour ainsi dire, la patronne officielle; Diane sacrifie toutes les autres passions à celle de la chasse. Il paraît bien que Vénus n'ait jamais essayé
(1) Les femmes qui mouraient prématurément étaient dites frappées des traits de Diane.
(3) Ibid., 507. Cf. p. 37.
de les séduire, sans doute parce qu'elle le jugeait impossible. Pour Vesta, qui fut le premier enfant de Saturne, Jupiter voulut aussi qu'elle en fût le plus honoré. Neptune et Apollon recherchèrentsonalliance; ce fut en vain. Elle fit vœu de virginité, en prêtant le grand serment (i) et en touchant la tête de Jupiter. En récompense de ce vœu unique en son genre, puisque Minerve et Diane ne semblent pas l'avoir prêté, tout en restant célibataires, le chef des dieux lui donna la bonne part dans les sacrifices et les honneurs rendus aux immortels par les hommes.
Excepté donc ces trois divinités, tous les êtres ont subi le joug de Vénus, Jupiter le premier.
« Autant de fois qu'elle le voulut, remarque le poète, elle trompa cet esprit avisé et l'unit sans peine à des femmes mortelles, à l'insu de Junon, sa sœur et son épouse. » (2)
Nous savons que, de son côté, Jupiter se piqua au jeu et ne voulut pas que Vénus pût se railler de ses victimes, ni se vanter de pouvoir unir à sa guise les dieux et les hommes, tout en se gardant ellemême de ces mésalliances. Il la fit s'éprendre d'Anchise, à qui elle donna un fils, Enée.
Dans tout ceci, c'est l'homme qui fait le dieu à son image et à sa ressemblance.
(1) III, Hymne à Vénus, 26.
(2) Ihid., 38.
On retrouvera plus loin cet épisode plus curieux qu'édifiant.
Chaque fois que le poète nous dit les rapports de Jupiter avec une divinité quelconque, il nous révèle quelque nouvel incident de la vie de ce dieu dont l'histoire, ce qui n'est point pour nous surprendre, est ainsi mêlée à celle non seulement de l'Olympe, mais du monde entier.
Voici Thétis qui nous apparaît dès les premières pages de \lliade, pour ne plus guère revenir sur la scène que vers la fin du poème. XJOdyssée l'ignore quasi complètement (i), avec beaucoup d'autres personnages de celui-ci. Achille, à qui Agamemnon venait d'arracher Briséis, se promenait le long du rivage en pleurant de colère et de douleur, et se plaignait à sa mère que si Jupiter ne lui avait concédé qu'une vie courte, il aurait dû au moins la lui rendre honorable. Il la pria d'aller le trouver afin d'obtenir de lui qu'il le vengeât d'Agamemnon et des Grecs, en accordant la victoire aux Troyens.
Elle lui rappellerait le service qu'elle lui avait rendu le jour où elle fit appel au Titan, nommé Briarée par les dieux, et par les hommes Egéon,
(1) Cf. Od,^ XXIV, 92, seul passage où se trouve son nom.
pour le défendre contre Jiinon, Neptune et Minerve, qui se disposaient à le charger de chaînes (i).
Thétis lui apprit que Jupiter se trouvait présentement chez les Ethiopiens qui l'avaient convoqué avec tous les siens à un banquet. Il ne devait rentrer dans l'Olympe que douze jours plus tard. Elle attendrait ce moment pour l'aller trouver, se jeter à ses genoux et lui présenter sa requête qu'elle espérait bien lui faire agréer (2).
C'est ce qui eut lieu, en effet. Nous savons que Jupiter dut confirmer sa promesse d'un signe de tête et qu'il eut à cette occasion avec Junon une querelle de ménage à laquelle Vulcain mit fin d'une façon burlesque, à la grande hilarité de tout l'Olympe. Mon sujet m'a précédemment amené à signaler cet incident.
A la mort de Patrocle qui avait revêtu les armes d'Achille pour combattre Hector, Thétis, pour les remplacer, car le vainqueur s'en était emparé, se rendit près du même Vulcain, afin qu'il en fabriquât de nouvelles. C'était la première fois qu'elle entrait dans sa forge, comme il lui en fit la remarque. Elle lui conta ses peines et lui dit que, seule des Néréides, elle avait été contrainte par Jupiter d'épouser un mortel. Pelée, maintenant vieux et infirme. Elle en avait
(2) Ibid., 423.
eu un fils, cet Achille qui devait si peu survivre à sa vengeance (i).
Cette vengeance, le fils de Thétis l'exerça sans noblesse, puisqu'après avoir tué Hector, il outragea son cadavre. Il ne cessait de pleurer Patrocle. Les dieux étaient indignés de le voir insulter ainsi au héros mort pour sa patrie. Jupiter manda près de lui Thétis qui s'efforçait inutilement de consoler son fils. A son arrivée dans l'Olympe, Minerve lui céda son siège et Junon lui présenta une coupe d'or, afin de ranimer son courage. Thétis y trempa ses lèvres et la rendit à la déesse. Jupiter lui dit la colère des dieux contre Achille qui, depuis neuf jours, s'acharnait contre un cadavre, en le traînant dans la poussière, attaché à son char. Il enverrait Priam auprès du vainqueur réclamer le corps de son fils moyennant une rançon convenable qu'il devra accepter. Thétis retourna près du héros et lui transmit l'ordre de Jupiter auquel il se conforma (2).
" Le rôle de la déesse Aurore consiste, chaque matin, à monter vers le grand Olympe annoncer la lumière à Jupiter et aux autres immortels (3).