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CHAPITRE V

Jupiter et ses fils

Iris était la messagère des dieux, mais tout spécialement celle de Jupiter, cela va sans dire. Mercure en était le messager. Jupiter l'avait eu de la nymphe Maïa. Il se montra tout d'abord un véritable virtuose et un maître fripon. L'auteur de l'hymne qui porte son nom nous le dit ;

« Né à l'aurore, il joua de la cithare, et le soir il déroba les vaches d'Apollon. » (i)

Ce dernier exploit, que le poète raconte tout au long avec les détails les plus pittoresques, lui valut de sa mère cette réprimande :

■« Va-t-en, malheureux, ton père t'a engendré pour le plus grand souci des mortels humains et des dieux immortels. » (2)

Pour Mercure, de même que pour les autres dieux.

(1) II, Hymne à Mercure, 17,

je n'ai à m'en occuper qu'autant qu'il se trouve mêlé à l'histoire même de Jupiter, puisque c'est elle, et elle seule, que je raconte d'après Homère, ou les poèmes homériques. Je me bornerai à dire ici que Mercure répondit à sa mère qu'étant immortel, il préférait à l'obscurité d'une existence passée dans la grotte maternelle, l'éclat et la fortune que lui vaudrait sans faute la fréquentation des dieux, ses frères, qu'il devait voler, et des temples qu'il saurait dépouiller par ses larcins sacrilèges (i).

Il accomplit fidèlement ce double programme.

Cependant Apollon, soupçonnant Mercure de lui avoir dérobé son bétail, le vint trouver dans son berceau où il feignait de dormir, et le somma de le lui rendre, sous peine d'être précipité dans le Tartare d'où nul ne pourrait le retirer, pas même son père^ ni sa mère (2).

Comme le rusé enfant ouvrait de grands yeux et faisait semblant de ne pas comprendre, Apollon l'enleva dans ses bras. Mercure alors fit partir de son ventre ce que le poète appelle par euphémisme un impertinent messager (3), puis il éternua. Fina-

\\.) IbUl., 17U.

(2) Ibid., 258.

(3) Ibid., 296. L'un des traducteurs d'HoMÈRE, Giguet, choqué par cette incongruité, a cru devoir ajouter ici la note suivante :

« La poésie héroïque est naïve, mais décente, cette bouffon-

lement, il lui demanda de porter la cause au tribunal de Jupiter, ce qu'Apollon accepta d'autant plus volontiers que le double éternûment lui parut un heureux présage (i).

Jupiter, devant qui s'expliquèrent le rusé et l'habile, suivant l'expression du poète (2), pesa leurs raisons dans ses balances d'or. Au fond, il savait à quoi s'en tenir et, tout en riant aux éclats, il enjoignit à l'astucieux Mercure de conduire Apollon à la grotte où il détenait ses vaches. Après divers incidents plus ou moins comiques dont je n'ai pas à m'occuper ici, les deux fils de Jupiter se reconcilièrent, à sa grande joie (3). Mercure promit à son frère de ne plus rien lui dérober et, de son côté, Apollon lui remit la baguette de la félicité et de la richesse, baguette d'or à trois feuilles, inaltérable, qui devait être sa sauvegarde dans ses démêlés avec tous les autres dieux (4).

Et comme Mercure venait de lui parler du don de prophétie que lui avait accordé Jupiter (5), Phébus ajouta :

« Si, parmi les privilèges que j'ai reçus de lui,

nevie, digne de Rabelais, ne peut lui appartenir, )- Edil. Hachclte, p. 675. — Ce n'est pas autiemenl sûr.

(1) Cf. Od., XVII, 541.

(2) Hymne à Mercure, 319.

(3) Ibid., 506.

(4) Ihid., 521.

l5) Ihid., 471.

tu me demandais l'art de prédire l'avenir, je ne pourrais te le transmettre, pas plus qu'à personne autre parmi les immortels, car Jupiter se l'est réservé. Quand il me le confia, je promis sur ma tête, je fis le grand serment que nul des dieux, hors moi, ne connaîtrait les secrètes pensées du fils de Saturne. Ainsi, frère au rameau d'or, ne me demande pas de te révéler ses desseins. » (i)

Il lui raconta comment les trois vierges, les Thries (2), lui enseignèrent l'art divinatoire, sur son désir, pendant qu'enfant il gardait ses bœufs, et sans que son père s'en inquiétât. Il lui apprit que les trois sœurs, lorsqu'elles sont repues de miel nouveau, entrent dans des transports prophétiques et se prêtent volontiers à révéler la vérité, mais que si elles sont privées de cette nourriture des dieux, elles essaient d'induire en erreur. Apollon les lui confia, ainsi que les troupeaux et les chiens, sans compter les lions et les sangliers. Il termina en l'invitant à servir de messager à Pluton qui, bien que pauvre, ne lui donnerait pas une récompense méprisable (3).

Dans Y Iliade ni X Odyssée on ne rencontre nulle trace de ces traditions qui peuvent fort bien cepen-

(1) Ibid., 530.

(2) C'étaient des nymphes ailées qui se servaient de cailloux pour prédire l'avenir.

(3) IbUL, 555.

dant remonter aux temps homériques et même plus haut.

Les dieux, lorsqu'Apollon faisait son entrée parmi eux, tremblaient devant son arc tendu et se levaient devant lui, comme en présence de Jupiter. Mais Latone s'empressait de lui enlever son arme pour la suspendre à un clou d'or fixé dans une colonne du palais (i).

Il en allait autrement quand il paraissait la lyre à la main. 11 les réjouissait de ses accords et de ses chants (2), à la grande satisfaction de son père et de sa mère qui se plaisaient à le voir se récréer ainsi avec leurs autres enfants (3).

Un jour que les dieux, suivant leur habitude, étaient réunis dans le palais paternel, Minerve se plaignit amèrement à Jupiter qu'Ulysse, à son retour de Troie, était indûment retenu par Calypso, dans son île, malgré son vif désir de revoir sa patrie. Aussitôt Jupiter députa Mercure près de la nymphe avec ordre de renvoyer le héros dans Ithaque et il assura Minerve, sa protectrice attitrée, qu'il reverrait sa maison et qu'il châtierait les prétendants, puisque

(1) I, Hymne à Apollon, in inilio.

(2) Ibid., 186.

(3) Ibid., 205.

non contents de dévorer ses biens, ils attentaient aux jours de Télémaque.

Mercure attacha ses taionnières et partit armé du rameau magique dont il se sert pour endormir ou réveiller les mortels. Il ne tarda pas d'arriver près de la nymphe à qui il fit part de son message, en lui disant :

« Jupiter m'envoie ici malgré moi, car qui entreprendrait de son plein gré de traverser une pareille étendue d'eau salée, où il n'y a aucune ville, ni, par suite, personne pour offrir aux dieux de saints présents et des hécatombes de choix? Mais il n'est pas possible à un dieu de transgresser la volonté de Jupiter et de la rendre vaine. » (i)

Calypso convint de cette vérité (2) et dut se résigner à congédier son hôte, surtout quand Mercure lui eut rappelé ce que pouvait lui coûter sa désobéissance (3).

Jupiter avait séduit la fille de Cadmus, Sémélé, qu'il consuma ensuite des feux de sa gloire, grâce à un artifice de Junon. L'enfant dont son amante était grosse, le dieu l'enferma dans sa cuisse. Ce fut Bacchus.

(1) Od., V, 99.

(2) Ibid., 137.

(3) Ibid., 146.

Cette légende n'est guère qu'ébauchée dans Homère où ce Bacchus, c'est-à-dire Dionysos, tient fort peu de place (i).

Mars, blessé par Diomède dont Minerve avait dirigé le trait, s'enfuit du champ de bataille, et tout sanglant vint avec des gémissements trouver son père dans l'Olympe. Il récrimina contre sa sœur et reprocha à Jupiter une indulgence excessive à son égard. Il lui passait tout, parce qu'il lui avait donné naissance à lui seul. Fort de l'appui de Minerve, Diomède avait frappé Vénus d'abord ; quant à lui, s'il ne s'était hâté de prendre la fuite, il n'en aurait certainement pas été quitte pour sa blessure au flanc.

Jupiter avec un regard courroucé lui reprocha sa versatilité (2), son amour des querelles, le caractère intraitable qu'il tenait, disait-il, de sa mère dont il avait suivi le conseil dans le cas présent, ce qui lui avait valu sa mésaventure. Il finit par le renvoyer à Péan qui le guérit (3).

Au sortir des mains de Péan, Mars fut baigné par Hébé, la déesse de la jeunesse, qui ne fait qu'une courte apparition. Vêtu de riches habits, il revint,

(1) Cf.//., VI, 1Î2; XIV, 325; OJ., XI, 325, et les fragments d'hymnes qui lui sont consacrés, VI, XXV, XXVI.

(2) Il l'appelle d'un mot pittoresque : àXXoTrpdcixXXe, celui qui va de l'un à l'autre.

(3) //., V, 866 et suiv.

brillant de gloire, s'asseoir près de son père (i). Loin désormais du champ de bataille d'oij le tenait écarté, ainsi d'ailleurs que les autres dieux, la volonté de Jupiter, il ne s'aperçut pas que son fils Ascalaphe venait de succomber sous les coups de Déiphobe (2).

U Odyssée, dans un passage connu, nous révèle un Mars amoureux et non plus guerrier. Le Soleil, qui joue ici le rôle de témoin et de dénonciateur que lui avait dévolu déjà l'Inde védique (3), l'aperçut, un jour, en conversation criminelle avec Vénus, sa propre sœur (4), et s'empressa de le dénoncer à Vulcain, le mari trompé.

Celui-ci enlaça les deux amoureux dans les mailles d'un filet qu'ils ne purent rompre, puis il s'en alla trouver Jupiter qu'il invita avec tout l'Olympe à venir constater le flagrant délit. Parce qu'il était né difforme, sa volage épouse le méprisait pour accorder ses faveurs au beau Mars. Il jura qu'il ne les délivrerait que lorsque Jupiter lui aurait rendu les

(2) ;/., XIII, b2i.

['.-i) Surveillant des actes de l'homme, il dénonce à Mitra et à Varuna, pour qu'ils les punissent, ceux qui sont peccamineux. (4) Od., VIII, 270.

gages qu'il lui avait donnés afin d'épouser sa fille au regard de chien (i).

Cependant tous les dieux, les déesses étant retenues par la pudeur, accoururent avec de grands éclats de rire jouir de la confusion des deux coupables et se permirent des plaisanteries qui, pour être de circonstance, n'en étaient pas plus convenables. Quand tout le monde se fut suffisamment égayé à leurs dépens, Neptune invita Vulcain à les délivrer, ce à quoi il consentit enfin, mais à la condition que Mars lui payât une amende et que Neptune se portât caution (2).

Le rôle de témoin et de dénonciateur, on voit le Soleil le remplir, une fois encore, dans le même poème, mais cette fois pour son compte. Ce fut lors du massacre de ses bœufs par les compagnons d'Ulysse, dans l'île de Thrinacie. En apercevant ses troupeaux égorgés, Hélios demanda vengeance au ciel.

« Père Jupiter, s'écria-t-il, et vous autres fortunés dieux qui vivez toujours, punissez les compagnons du fils de Laërte, Ulysse, qui ont tué mes bœufs dans leur audace. Ils me réjouissaient (de leur vue), soit quand je montais dans le ciel étoile, soit

(1) xuvcÔttiSo; e'ivsxa xoup-/jç.

(2) Ihid., 306.

lorsque, de nouveau, je descendais du ciel sur la terre ; si les (meurtriers) ne me paient pas une rançon convenable pour mes bœufs, je pénétrerai chez Pluton où je (ne) brillerai (plus que) pour les Morts. » (i)

Jupiter, effrayé sans doute de cette menace, lui répondit : « Hélios, éclaire toujours les immortels et sur la terre fertile les frêles humains. J'aurai bientôt fait de frapper le navire de ma foudre embrasée et de l'abîmer au sein des flots. » (2)

Le poète nous apprend qu'Agamemnon tenait de son père Atrée un sceptre fabriqué jadis par Vulcain, pour le compte de Jupiter qui le donna à Mercure; celui-ci en fit présent à ce monarque (3).

Vulcain avait aussi forgé, pour être la terreur des humains, l'égide redoutable qu'il remit également à son père. A un moment donné on la vit aux mains d'Apollon, quand ce dieu se plaça à la tête des bataillons troyens (4).

C'est Minerve qui en était armée habituellement. Dans son duel avec son frère Mars, lorsque les dieux

(2) Ihid., 385.

(4) IL, XV, 310. Pour la description de l'égide, voir //., V, 738..

se mêlèrent à la lutte des Troyens et des Grecs, celuici, oubliant que l'égide ne pouvait être entamée, pas même par la foudre paternelle, la frappa d'un trait nécessairement impuissant. La déesse ne fit qu'en rire et ramassant dans la plaine une pierre qui servait de borne entre deux champs, elle la lança contre Mars, Atteint à la gorge, il tomba. Vénus l'ayant relevé, Minerve, sur l'invite de Junon, les terrassa tous les deux d'un coup de poing (i). C'est peut-être du jour oÏJL Vénus avait essayé de secourir son frère que naquit entre les deux cet amour doublement illicite, puisqu'incestueux et adultérin, dont nous avons vu le dénouement comique (2).

D'après l'hymne qui leur est consacré, Castor et Pollux sont tous deux fils de Jupiter et de Léda. Dompteurs de coursiers, ils étaient aussi patrons des matelots qu'ils sauvaient du naufrage (3).

Dans Vlliade, Hélène s'étonne de ne point voir, parmi les généraux grecs, ses deux frères utérins. Elle ignorait, observe le poète, qu'ils étaient morts et enterrés à Lacédémone, leur patrie (4).

V Odyssée les dit tous les deux fils de Lena et de Tyndare. Ils vivaient alternativement sur la

(1) ic/., XXI, 400.

(2) Cf. p. 46.

(3) Hymne XXXIII. Cf. La Religion védique, 105.

terre et dans les enfers où ils participaient aux honneurs divins (i).

On donne Castor seul comme dompteur de chevaux. La spécialité de Pollux était le pugilat.

Le Xanthe, fleuve qui coulait non loin de Troie, était fils de Jupiter (2).

Lorsque les dieux descendirent dans l'arène pour combattre, chacun suivant ses préférences, dans les rangs des Grecs et des Troj'ens, Vulcain fut tout désigné pour lutter contre Xanthe, le feu contre l'eaUi et ici, à l'opposé de ce qui se fait généralement, ce fut le premier de ces éléments qui eut raison du second. Xanthe, furieux de voir son cours entravé par les cadavres qu'y jetait Achille, gonfla ses ondes et menaça d'engloutir le héros. Junon, effrayée du péril qu'il courait, appela Vulcain à son aide. Bientôt le fleuve, presque desséché par les ardeurs de son rival, cria grâce et implora la pitié de la déesse qui dit à son fils :

« Vulcain, arrête, mon enfant, il ne sied pas, à cause des humains, de tourmenter ainsi un dieu immortel. » (3)

(1) Oc/., XI, 298.

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