LE POSITIVISME CHRÉTIEN
« Nous allons mettre en pratique la partie positive de la Réforme. »
HiGGiNsoN, premier pasteur des Puritains.
Toutes les Églises des États-Unis, protestantes, catholiques, juives et indépendantes, ont quelque chose de commun. Elles sont plus voisines entre elles que chacune d'elles ne Test de son Église-mère d'Europe; et Tensemble de toutes les religions 'd'Amérique forme ce qu'on peut appeler la religion américaine.
La religion américaine a deux caractères qui la définissent; elle est sociale, et elle est positive : sociale, c'est-à-dire plus soucieuse de la société que des individus; positive, c'est-à-dire plus curieuse de ce qui est humain que de ce qui est surnaturel. Un
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(le ces caractères entraîne l'autre : plus l'homme a Tesprit social, plus il tend à avoir Tesprit positif; car plus il pense à rinléret commun, qui le distrait du sien propre, plus il néglige dans la religion la partie dogmatique, qui le renseigne sur sa propre destinée après la mort, pour s'attacher à la partie morale, qui règle ses rapports avec la communauté. L'esprit social est le souci de l'humanité plutôt que de soi-même, l'esprit positif est le souci de l'humanité plutôt que de l'inconnaissable : l'un et l'autre peuvent se définir le culte de l'humanité et la recherche du progrès humain; aussi se fortifient-ils l'un par l'autre, et une religion sociale tend à être une religion positive.
La religion est peut-être ce qu'il y a de plus original aux États-Unis. Elle est née de la colonisation, elle est fille du sol. Si elle est, de toutes les religions, la mieux accommodée aux besoins contemporains, c'est qu'elle s'est formée en même temps que le plus jeune des peuples; elle n'est pas moderne par ses innovations, elle l'est dans son principe et dans son essence; aussi l'est-elle sans conflits et sans contradictions, et c'est pour sentir ce que son originalité a de naturel et d'intime qu'il faut l'observer, dès sa naissance. Une étude de Vinsiincl social et de Vinstinct positif dans le
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christianisme cotowwi/estd^asjiect ud j»**u arcliaïcjut, mais le christiaDisiDe américaiu est iuh^^puruliU' de ses orig^ines; on ne sent racc<»rd j»rof<iijd et ais*'- dv cette religion avec la société qui J'**uloun'. <iij u uu goûte le charme et on n'en coinjirend la lecdu, ^w si on y reconnaît l'œuvre d'une race nouvelle Hxxr une terre neuve.
C^était tout un ordre nouveau et toute une société idéale que les premiers colons lentaieul de fonder : ils débutèrent par le coniniuiiihtne: ilt^ subordonnaient tous les intérêts àc^^lui de la bonne entente et du bon ordre; leuj* cbristiaiiiKUie était une fraternité; la piété pour eux ne fut (ju une forme du civisme; leur Dieu n'était que le jireiuier serviteur de leur cité utopique; leur reli^^rion. comme celle de la Bible^ dont elle pro^Xîde, était une religion de la tribu. Toute sociale, et par suite toute morale, elle ne fut à aucun de;L:ré Ibéologique : leur profession de foi nlujj»o8ait ]»ab de dogmes, et leur notion du surnaturel se réduisait à peu de chose; leur libéralisme était fait d'indiflerence métaphysique. Leurs persécutions furent toujours des mesures d'ordre |Ki]itique et de salut public; leur inquisition fut morale et ne fut jamais dogmatique. Le christianisme colordal fut un socialisme et uo positivisme (Livre I, Linsiinci social dans le christianisme coloniaJ; Livre II, L'instinct positif dans le christianisme colonial).
INTRODUCTION
La religion américaine, inconsciente longtemps de ses caractères, prend conscience d'elle-même au xix' siècle : elle inspire une philosophie et prend corps dans une littérature; Channing et Emerson la font connaître à l'étranger; après n'avoir été qu'un élément de l'histoire locale, elle entre dans le courant d'idées universel ; l'instinct social devient r«prit social, l'instinct positif devient tesprit positif (Livre III, L'esjmt positif dans les philosophie chrétiennes; Livre IV, L'esprit social dans les phi losophies chrétiennes).
Les philosophies du xix^ siècle, inspirées des vieilles tendances nationales, les fortifient à leur tour, et contribuent avec elles à former les mœurs actuelles. Aussi les traditions et les doctrines concourent-elles à développer, dans le christianisme contemporain, Vesprit positif et Vesprit social. On néglige le surnaturel ; dans les sectes qui ont hérité de dogmes européens, ils ne sont plus qu'un poids mort. La religion n'est plus de droit divin et se justifie par ses services; presque déconsacrée, il lui faut rivaliser, avec les œuvres laïques, d'utilité sociale. Elle s'occupe moins du futur et plus du
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présent; elle lente de sauver tout l'homme sur la terre, corps et âme; elle n'enseigne plus à mourir mais à vivre; elle est une école d'énergie pratique. Le culte lies Américains va à leur race plus qu'à leur Dieu, qui est le serviteur de son peuple. Chez eux ce n'est pas l'homme qui se sacrifie à Dieu, c'est Dieu qui se dévoue à l'homme : les rôles sont renversés. Jeunes comme les Grecs, ils ont à un égal degré la fierté d'eux-mêmes; la religion des Grecs était l'apothéose de leur propre beauté, celle des Américains est l'apothéose de leur propre vertu : l'anthropomorphisme, qui est le signe des races fortes, est chez eux moins physique et plus moral; les Grecs divinisaient l'individu, les Américains divinisent l'humanité. Leur religion est un positivisme en face des théologies d'Europe comme
■ celle des Grecs en était un en face des théogonies de l'Orient (Livre V, L'esprit positif dans Je christianisme contemporain).
Ij'esprit positif et l'esprit social se développent l'un par l'autre ; car les intérêts terrestres sont des hitérëts sociaux, et si le salut de l'àme après la mort peut être individuel, le progrès de tout l'homme sur la terre ne peut être que collectif. La religion se soucie de moins en moins de sauver les individus et de plus en plus de sauver la société. Au lieu du paradis elle offre en récompense le per-
BSbidîonnement social. Le christianisme devient une i
INTHODOCTION
^^B mutualilé et se n^duit à une fraternité.
^^K paroisses sont des institutions de solidarité, ^^B coopératives et des clubs; les pasteurs sont it ^^Bfiociologfucs, gens d'alTaires (Livre VI, L'esprit social
Le résultat important du positivisme chrétien, ■c'est la paix religieuse, et d'abord la paix entre la religion et la science. Le christianisme américain, divinisant l'homme, a le respect de la raison humaine. Le surnaturel y a peu de place, et moins occupé de ce qui échappe à la science il a moins coutume de la négliger. Dans l'ordre de l'inconnaissable, qui se joue de nos recherches, le dédain
le nos facultés peut être le commencement de la foi; mais, dans l'ordre positif ou social, les ifaits sont trop présents pour ne pas modifier les |«royancos, et une religion civique et morale ne peut, comme une religion dogmatique, tenir la
icience à l'écart ou la raison en défiance. Les prédicateurs américains ont accueilli sans colère la
ritique biblique et en acceptent les conclusions; ils ne cherchent plus à tirer du détail de chaque Terset des dogmes précis ou des vérités particulières : la Bible leur paraît, comme la Nature, un
ut dont la ruswi éw jetenmier i-eufteinliir : ^ln ^t pour eux. «Dumart àt JHdXnvt ^kiu! ÏiHkitsoi. ac inspiratrict d-cttcrsH;. î -«b: m. jtni^ïrati*! tatt4- 3riqoe dont ThnicruvètaidaL w&h lii»rt . un* ÛM^r^line qui imss/t YaààtavHSÈXÉMàOt. 1«l iiii»*^ t^s: t^. ae fut le sîsik Ât k -ctutl àali^ it iiniuiltv^ slîse : UD ncpe <k ! loiil^ cbreitfotut e: uii ihsi feciaL C«5l aoœi nfi iMii uaiioita^ ^' uii vytnnot^ ^ rmiîié amênitauut : ôau.^ l-OBivri: ck iiutraiit^ ù* race juirt- J«^ Américaiu^ t^ouiuiaisMsn: h* it^u? . s ont îbH et Y^aKàcgi T4»6iaiiKsii: ul Evau^tt Ktional. Tontie ki BiUf n^ee: puu! «ux qu un*- ius ratiau nifirafe.
La paix reliç'ieiise réunie âaus k;s qiH^sliuus yraqnes eomnK* dans kss qu«sLiou^ é<cHîûlilic|ut*s. "espiît positif a rendu Ici tuorait' iuik^^H^udanU' 3 dosmie. iDdiCTérenis aux doclriu^s. Uss premiers jlon£i attendaient k* salut eomtouc d^ la rigueur fcs mœurs et non de l'oiiliodoxie des formules: î5 Améncains ne croient pas que de la fa^on de oncevoir le surnaturel dépende la façon df e conduire; ils séparent l'ordre spéculatif et ordre pratique : ils sentent que la vertu seule Qsei^i;ne la vertu, et que l'action seule est MÎtrefise d'action; que dans la nature. <\ui uv
XIV INTRODUCTION
procède pas par sauts, le semblable produit son semblable, et qu^attendre la moralité de la spéculation, c'est compter sur une sorte de miracle, comme si on espérait qu'une espèce en engendre une autre. Le sentiment que les dogmes ne changent pas la morale est le seul fondement ferme de la tolérance : car si les opinions théologiqaes restent sans eflet sur la conduite publique et privée, elles ne sont à aucun degré affaires d'Etat; i aucun titre une partie des citoy^ens ne peut avoir le droit ou le désir d'imposer ses dogmes à l'autre. Au fond de tous les fanatismes européens se cach l'arrière-pensée, venue du moyen âge, qu'il y a del métaphysiques funestes ou propices aux sociétés] l'esprit positif des Américains ne mêle jamais i questions surnaturelles aux questions sociales. B n'ont cessé de penser ce qu'écrivait dès 1700 o de leurs philosophes en se moquant de ceux (JD attendent le salut d'un dogme : c Est-ce que ces mes sieurs comptent servir les colonies comme de pi« fonds artistes en médecine servent le monde? j parle de ceux qui emportent dans la tombe I secret de quelque grand catholicon inappréciable Engagez chaque homme et chaque société employer leur temps sagement, à ne pas quitU leur poste, et à apprendre honnêtement à mené leurs propres affaires, celles que Dieu, la loi et le institutions leur ont confiées; et nous pouvoD
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XVI INTRODUCTION
pas moins seni à la paix religieuse. Il a fait de
toutes les Eglises des agents au senrice de h société américaine, et toutes ont pour but commun le progrès public, toutes se justiGent à leurs propres yeux et aux yeux des autres par leur rôle social, par la part qu'elles prennent à FéducatioD et à la civilisation nationales : à force de servir U même cause elles apparaissent les unes aux autres comme des collaboratrices et non comme des rivales (Livre VII, La Paix religieuse par le posilivisme chrétien).
Ainsi s*est formée, et continue à se constituer, de plus en plus consciente d'elle-même, une religion américaine, qui embrasse toutes les formes, orthodoxes ou indépendantes, ecclésiastiques ou laïques, de l'esprit évangélique. Toute nation est soucieuse de son unité morale, et le peuple souverain des Etats-Unis n'est pas moins jaloux de la sienne que Louis XIV ne l'était de celle de la France quand il révoqua l'Édit de Nantes : mais comme le dogme n'a jamais semblé aux Américains ce qu'il y a de vital dans la religion, l'accord sur le dogme ne leur a jamais paru la condition de l'unité morale; ils pensent qu'on peut avoir la même patrie sans avoir la même théologie. Ils
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font de la fraternité, dont la forme actuelle est la solidarité sociale, l'essence du christianisme : l'unité morale, qu'ils poursuivent sous le nom d'unité chrétienne, n'est que le concours de tous pour établir plus de fraternité et de solidarité. Au-dessus des sectes, dont la diversité leur semble indifTérente, ils organisent une religion qui pénètre la société tout entière et tend à n'être que l'esprit social lui-même dans ce qu'il a de plus évangélîque. Du temps des Puritains, c'était une religion de la race, comme c'avait été chez les Hébreux une religion de la tribu : à mesure que le concept de race s'élargit, jusqu'à s'étendre à toute la race tmmaine, elle devient une religion de l'humanité. Tous les groupes, de tous les points de la pensée, 86 rencontrent dans le culte de la vertu humaine et du progrès humain; le posilt'visme a consommé l'unité morale de la nation.
Celte unité morale est bien une imité religieuse et une unité chrétienne; le positivisme est bien un positivisme chrétien. L'humanisme américain a j reçu du christianisme tous les éléments tradition. ' oels, sentimentaux et poétiques qui distinguent ' une religion d'une philosophie. Le positivisme ' américain nest qu'un christianisme qui a évolué.
INTRODUCTION
Comme les premiers colons, dans le zèle de leur établissement, avaient fait de Dieu le serviteur de leur société naissante, et mis la religion au service de rhumanité idéale qu'ils croyaient organiser, h philosophie humanitaire contemporaine n*a rien rencontré, dans les Églises des États-Unis, quild fût contraire; elle s*est servie d'elles comme de cadres tout prêts où elle pouvait prendre corps, la religion américaine peut s'appeler un positivisme; chrétien ou un christianisme positif. Elle a reçu do { passé l'esprit traditionnel et l'esprit évangélique: traditionnelle, elle préserve les noms et les formes des Églises même quand elle en change les mœurs et elle les développe par le dedans ; évangélique, elle tient la flgure du Christ présente à tous, même| quand elle ne reconnaît pas sa divinité. Le positivisme américain, si voisin de celui d'Augustel Comte, que Channing, après 1830, attendait de la France la religion de l'avenir, s'en distingue par son caractère chrétien; il est conciliateur et nofl| combatif; en tolérant tout le passé, d'où ils dégagent l'avenir, les Américains sont d'un degré plus] positivistes que Comte, puisqu'ils négligent noo seulement de discuter les métaphysiques mais de les détruire. Tandis que les disciples de Comte n'ont pu créer qu'une parodie de la religion, le positivisme américain a ses temples, son clergé, ses fidèles, qui ne sont autres que ceux des Églises
chrétiennes; on peut concevoir un positivisme avec un dieu, comme on conçoit une république avec un roi : il suffit que le roi soit le serviteur du peuple, et le dieu, celui de l'immanité; il suftit que la souveraineté, par-dessus la tête du roi, soit dans le peuple, et que la dévotion, par delà Dieu, aille à l'humanité. Par une évolution à demi inconsciente, le culte de l'humanité s'installe en Amérique sans déplacer le culte de Dieu, a peu près comme, il y a seize siècles, les images chrétiennes se sont superposées insensiblement aux idoles païennes des autels rustiques.
I C eal U pi
i par excellence un phénomène d'évolution. C'est parce que le positivisme américain est chrétien et né du christianisme qu'il est une réalité sociale et un fait historique. C'est une religion qui réconcilie le passé et l'avenir; elle est créatrice et non destructive; elle ne nie pas; par là encore elle est positive : elle n'est pas négative parce qu'elle n'est pas négatrice. C'était aussi le rêve de Comte d'édifier au lieu de renverser, mais le passé l'enserrait : en pays neuf la religion américaine a pu n'être que constructive.
XX INTRODUCTION
Aussi n*est-elle pas un protestantisme. Elle ne proteste contre rien, parce qu'elle est née d'un sol où il n'y avait rien avant elle. Le nom de protestantisme rappelle trop de controverses pour loi convenir. Il lui faudrait un titre que les poléini-| ques d'Europe n'aient pas défloré. Celui de christia-! nisme est le seul qui reste assez lai^e pour lai désigner; encore faut-il le prendre dans son sens! évangélique. Le libéralisme américain a ses causes dans l'histoire américaine plus que dans la Réforme de Luther; c'est la religion de la colonisation, il a| fleuri dans le Maryland catholique ou la Virginie! anglicane comme dans les provinces puritaines; il 1 est aussi intime aux Églises juives ou à l'Église romaine qu'aux Églises réformées; c'est un produit du sol. La religion américaine est vivante et féconde parce qu'elle est nationale. Elle est née de trois siècles d'eflbrts pour organiser une société el créer une civilisation sur une terre nue. Elle a pour but le progrès humain, parce qu'elle a pour origine le travail humain. C'est une religion de l'humanité, greffée sur le christianisme.
dans la société
aux Etats-Unis