CHAPITRE I L'union dans l'Église de Leyde
Le christianisme américain est une religion coloniale. Il a reçu des premiers colons son caractère; il doit aux leçons de l'exil et aux besoins de l'action ce qu'il a de social, de positif, de tolérant.
Mais la colonisaLion, pour les Puritains, dale de leur émigration en Hollande, oii ils vécurent douie ans avant de passer en Amérique. C'est en Hollande qu'est né le christianisme américain. La première église protestante du Nouveau-Monde, celle de
Plymouth (1620) ne fut autre que TÉglise de Leyde, fondée dès 1608 aux Pays-Bas par des séparalisb anglais, sous la conduite de John Robinson. L'histoire de l'Église de Leyde, c'est déjà Thisloire des Églises d'Amérique : un effort vers plus de tolérance pour plus de solidarité.
L'action préserve des controverses et enseigne la tolérance : il y a moins d'esprit de schisme dans les pays neufs que dans les vieux, dans les colonies que dans la métropole. Les fidèles de Robinson, pourk plupart paysans ou tisserands en Angleterre, avai«il dû apprendre en Hollande les métiers des villes; ta plus faibles imprimaient ou teignaient ; la vie était si difficile que l'érudit Ainsworth fut portier d'uK boutique : il y eut, dans cette peine à vivre, quelq« chose de sain qui les garda de la scolastique. Emerson, deux siècles plus tard, reconnaîtra dans les souds matériels une garantie contre le dogmatisme et h fanatisme ; le travail est l'origine de la sagesse américaine.
Leur pasteur, qui avait été un polémiste en Anglfr terre, fut dans l'exil un conciliateur. C'était un tefl»pérament d'action, dont le milieu anglais avait faiti presque malgré lui, un dialecticien : l'exil le rendit! sa nature. Souvent une terre étrangère et une tâcW nouvelle redonnent à l'homme un peu de la rectitui de sa jeunesse. L'esprit d'action de Robinson repii le dessus quand il eut la responsabilité d'une colonie Dans l'Angleterre hiérarchisée il avait fallu l'esprit d schisme pour affranchir les individus : une fois hoï des vieux cadres, ce fut de réorganisation que 1« émigrés eurent besoin. Il leur enseigna l'indulgenc envers toutes les églises parce que la bîenveillanc
L'UNION DANS L'éOLISE DE LETDB 3
envers les autres incline à la bienveillance entre soi. L'union au dehors avait pour but l'unité au dedans. Le Traité de la communio)i rdîijieuse, de Robinson, est le premier témoignage d"un esprit nouveau : ce petit livre, paru en Hollande dès 1612, est le premier monument qu'ail laissé d'elle la religion du Nouveau- Monde. En irailanl des rapports des Séparatistes avec l'Église anglicane, il n'insiste plus, comme dans ses écrits d'Angleterre, sur les relations défendues, mais sur les relations permises; il n'argumente plus contre ceux qui font trop de concessions mais contre ceux qui en font trop peu. Il met son traité sous l'invocation de saint Paul, cet apôtre de la tolérance dont fc a 'in spireront tant de prédicateurs du Nouveau-Monde, ^^^Rdq style prend comme un parfum évangélique : ^^^^fetites les personnes pieuses, même si elles sont ^^^P^l de la vraie église visible, sont par la foi les mem- .bres unis du corps mystique de Christ : c'est de cette foi partagée et de leur union avec l'Esprit que vient cette fraternité qui les autorise à dire en commun : Notre Père, comme le faisait Cornélius avec sa faniille sainte, bien qu'elle fût hors de la vraie Église. » « La raison commune, ajoute-t-il, l'enseigne comme l'Écriture » ; c'est déjà l'appel des libéraux d'Amérique au sens commun. « Ceux, dit-il, qui ont écrit sur nos amis ce que leur bon plaisir leur inspirait pourraient lire sur eux-mêmes ou sur les leurs des choses qui leur plairaient moins; mais Dieu m'en garde : je me souviens des instructions de Christ à ses disiples, Il de prier pour qui les persécute ».
De toutes les communautés qui émigrèrent alors «l'Angleterre, l'Église de Leyde fut la seule qui dura, j>arc6 qu'elle fut la seule à se convertir au libéralisme.
sans lequel il n'y a pas de colonisation; de toutes les sectes que Tesprit de schisme avait exilées, ce fut la seule qui après Texil y substitua Tesprit de tolérance. Elle fut, entre toutes, l'Église émigrante et TÉglise colonisatrice. La Hollande fermentait de haines entre orangistes et républicains, arminiens et calvinistes: par dégoût, ou par efîroi de ces luttes, les quelques fidèles de Robinson se serrèrent entre eux; ils n'eurent plus qu'un instinct : faire bloc ; de là est né l'esprit social de la nation américaine. D'autres puritains, émigrés à Amsterdam avant eux, et restés théologieDS dans Texil, s'y cntre-déchiraient : de retrouver sur terre promise de Hollande les fureurs de Londres, «j fut, pour les compagnons de Robinson, une déception que la nausée des controverses passa d le sang de leurs descendants : du débarquement ces sages parmi les fanatiques d'Amsterdam à l'esprit américain.
Ce fut pour fuir les querelles en anglais de lei compatriotes et coreligionnaires qu'au bout d'un ils sacrifièrent leurs situations à Amsterdam et chèrent la paix à Leyde, où il n'y avait que des cal^ nistes et des arminiens, qui ne s'insultaient qa'< hollandais. Mais à mesure qu'ils apprirent le hol dais, la contagion de la scolastique les menaça les calvinistes circonvinrent Robinson et après sieurs refus obtinrent de lui un traité en faveur Calvin; il était alors inscrit à l'Université : il inl vint comme érudit, plus que comme pasteur de Église, et tint ses fidèles à l'écart de ces conflits; il allait être temps, pour le petit troupeau, de rOcéan,et,nepouvant plus s'isoler dans une ville cessaitd'êtreétrangère,d'allerfaire corps dans le
L'Église d'Amérique ne fut pas le seul rejeton de celle de Le^de. Henry Jacobs, disciple de Robinson, alla fonder à Londres le groupe des Indépendants, qui devint la plus libérale des sectes anglaises : ainsi la petite colonie d'émigrés faisait refluer jusque vers la mère-patrie un peu de la tolérance qu'elle avait reçue de l'exil. Vers 1615 Jacobs réintégra dans sa ' communauté une jeune tille qu'on en avait exclue pour avoir entendu des sermons anglicans; Robinson, consulté de loin, répondit nu nom de sou Église : Il Nous reconnaissons qu'il se fait dans les assemblées (anglicanes) bien des choses contre le second com- . mandement, qui défend l'idolAlrie.... mais nous nions qu'il soit selon l'esprit ckrélien ou social d'en dénoncer tous les usages comme un péché d'idolâtrie et leurs auteurs comme idolâtres. Toute colère est contre le sixième commandement : » Tu ne tueras point ii; s'ensiiit-il qu'elle fasse d'un homme un meurtrier? A ce compte, tout geste, toute parure iinmodesles sont contre le septième commandement : « Tu ne commettras pas l'adultère » ; tout tort fait par négligence, fût-ce d'un demi-sou, est contre le huitième commandement : « Tu ne voleras pas a; il n'y aurait pas d'homme bon et pieux qui ne pût être flétri comme idolâtre, meurtrier, adultère ou voleur. Car qui peut connaître ses propres erreurs et ses fautes secrètes? » C'était le large bon sens, le sens de la vérité pratique, aux prises avec les interprétations à la lettre et les subtiblés inquiètes. Pour appuyer ses 1 conseils d'indulgence, Robinson publia un traité « sur 1 la légitimité d'entendre les ministres de l'Église d'Anïïeten-e ». Il conçoit quelque chose de plus large que
pmmunion religieuse, quelque chose qui est déjà
prc.S(|uc la communauté humaine ; el à Tesprit d*excommunication, qui subordonne les relations des hommes à Tcntenle religieuse, il oppose Tidée moderne, plus analytique et plus complexe, suivant laquelle des liens de natures diverses créent entre les hommes autant d'ordres de rapports. « 11 faut, dit-il, marcher avec tous les hommes pour les œuvres communes de rhumanité, en vertu môme de ce lien universel; aYCC un parent et un ami pour les œuvres de parenté el d'amitié; avec un autre chrétien pour les œuvres communes du christianisme. » Il affranchit la parole évangélique des limites d'Église à Église, presque comme le feront plus tard les pasteurs de Boston, quand d'une secte à l'autre, ils s'inviteront à parier dans la chaire l'un de l'autre. « L'audition de la parole de Dieu n'est restreinte par aucune barrière, aucuu fossé : elle est ouverte à tous, pour le bien de tous.» « Celui qui n'est pas membre de l'Église, et n'est là qu'en spectateur, peut retirer autant de fruit, et plus de fruit, de mon discours que les fidèles mômes à qui je l'adresse. »
Ce qu'il y a d'américain déjà dans la tolérance de Robinson, c'est qu'elle est faite de bon sens et de sens prati({ue. 11 voit les choses comme elles sont, mêlées de bien et de mal. Il y a du cynisme de l'homme d'État dans sa charité d'apôtre. C'est un réaliste. Il sait que rien n'est tout pur ou tout impur. « VoycZi dit-il, Siméon et Lévi, bénis dans leur pei^sonne, maudits dans leur conduite envers les Schéchémites; ou Pierre, le disciple bien-aimé, qui dans ses conseils à Christ fut Satan. » Comme il connaît les faits en homme de gouvernement, il en comprend la fatalité en historien. « Les serviteurs de Dieu, dit-il, sont en