CHAPITRE XIII Le solidarisme de Channing
« Non, mon père ne croit pas à ce qu'on a dit. »
Channing.
Avec Channing, de 1820 à 1830, la tendance américaine à faire de la religion une morale sociale prit conscience de soi. D'une tactique instinctive elle devint un système philosophique. Ce fut l'unitarisme, dont le seul dogme fut celui de TindiiTérence aux dogmes.
Channing est un exemple du lien qu'il y a entre Tcsprit positif et Tesprit social. Sa philosophie lui vint d'un tour d'esprit de son enfance : celui de n'accueillir jamais une idée sans imaginer quelque acte pour la réaliser. Étant gamin il fut fort ému d'un sermon, qui représentait la terre sous la malédiction de Dieu ; il ne doutait pas que les assistants allassent tout quitter pour leur salut. « Saine doctrine, » dit son père en sortant; le long du chemin il n'osait ouvrir la bouche, il attendait que son père l'entretînt du péril urgent de leurs âmes : son père se mit à siffler; à la maison, au lieu d'assembler la famille, | son père mit ses pieds sur la grille du foyer et lut son i journal comme d'habitude. La pensée de l'enfant ne i fit qu'un tour. « Non, se dit-il, mon père ne croit pas à ce qu'on a dit; personne n'y croit; cela n'est pas vrai. »
Il accueille toutes ses idées par un besoin secret de son tempérament actif. « Les idées, dit-il, ne relèvent-elles pas de la volonté? Ne découlent-elles pas des principes qui nous font agir? Toutes mes opinions môme secrètes expriment par quelque côté mon caractère. » L'oplimisme et le pessimisme n'ont de valeur pour lui que comme deux stimulants à l'action, dont il faut se servir à tour de rôle, à des doses calculées : ce qui légitime l'oplimisme, c'est qu'il nous perfectionne; « l'esprit tourne spontanément son attention vers les beautés de la nature et les mérites de l'homme : un esprit ainsi occupé est en progrès constant. » Mais le pessimisme a sa place dans notre j vie, parce qu'il a sa part dans notre amélioration : , « n'est-il pas possible de ne laisser les objets déplaisants devant notre esprit qu'aussi longtemps que nous
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en pouvons tirer bénéfice? Ne pouvons-nous contrôler nous-méjnes les sou/frances de noire srnsiliililè pour ne les faire servir qit'à notre discipline'! » Comme la pensée est au service de ia conduite, le rclâcliemenl de la conduite n'est jamais permis sous prétexte de profondeur de pensée. Il parle dans ^es notes intimes d'un sujet qui Ta retenu dans sa chambre : « Il m'a, dit-il, fait négliger mes gens et ma famille; il faut que je me modère, n u Mes spéculations sur l'origine des senlimcnis moraux ne peuvent justifier que je néglige de les pratiquer. « « C'est à mes plus pénibles, à mes plus humbles devoirs que je veux m'appliquer d'abord et avec le plus d'attention. » « Je ne veux pas perdre le jour en méditations sur moi-même, mais t'tre énergique en vue de quelque but, et le soir seulement descendre profondément en mon cœur. »
Ses instincts le préparaient donc à être l'apÔtre d'une religion sans dogmes. Il définit l'unitarisme comme une religion qui refuse do se définir, « Nous n'avons pas, écrit-il, l'audace de préciser au delà de ce qui est écrit, nous nous arrêtons oii l'Ecriture s'arrête; la religion a été déformée par les hardiesses des théologiens, qui l'ont guindée dans une précision systématique. » Quand il fonde en 1813 le « Disciple Chrétien » il rédige ainsi son programme : « Les fondateurs ne sont pas d'accord sur la personnalité ou le rang du Christ. Ils feront ressortir les rcIalioQB et les fonctions du Christ que tous les Chrétiens eaÀ général admettent. Noire désir est de préserver noM frères chrétiens des eftorls systématiques et infatigôfl bles qui tendent à faire peser sur eux une croya^H d'invention humaine. » Et plus tard ; « Nous n'aYOsH suivi qu'un système : exclure la controverse. La con-
ception de la Trinité dépasse nos facultés; c'est elle qui a causé les persécutions du moyen âge. » « La grande vérité, dit-il encore, celle qui dans Tâge primitif, suffisait à conférer le titre de disciple, c'est que Jésus est le Christ, TOint de Dieu, pour être la Lumière et le Sauveur du monde. » Sans dogmatisme pas de prosélytisme. « Il n'y a pas sur terre, dit-il de ses amis, de groupe d'hommes moins adonné à l'esprit de propagande. Habitués à rencontrer une piété naturelle dans toutes les classes de chrétiens, Trinitaires et Unitaires, Calvinistes, Arméniens, Méthodistes, Baptistes ou Crongrégationnalistes, et charmés de cette vertu partout où elle apparaît, nous sommes peu soucieux d'attirer les hommes à nos opinions personnelles. Le Docteur Campbell a prouvé que l'hérésie, selon l'emploi du mot dans l'Écriture, n'est pas l'adoption d'une erreur, mais Tesprit de dissension, de faction, de turbulence, et que l'hérétique est l'homme qui veut se faire appeler Rabbi ou Maître. » L'instinct religieux est donc chez lui le contraire de l'instinct sectaire, et par haine des conflits il fait du christianisme une fraternité : sa religion est une philanthropie; il ramène les sciences religieuses aux sciences sociales; il veut qu'on enflamme les jeunes ministres non par des discours métaphysiques mais parla vue d'un vaste champ d'action. « Il faut les tenir alertes par la croyance qu'un grand changement dans le monde est possible. » Étudiant, il s'était déjà défié i des « spéculations abstraites » qui « ne feraient que perdre son temps » et qui w ne naissent que des extravagances de la fantaisie et des prétentions de l'orgueil. » « Le christianisme, dit-il, est un état d'humeur plus qu'une doctrine... Je veux faire un usage pratique
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de lonles les parties de la Bible. » Il rédame que le chrisLianisme soit enseigné comme le droit et la nit^Jecine: par l'expérience; il se demande « comment une école de religion pourrait procurer à ses élèves l'avantage qu'ontles étudiants en droit ou en médecine, d'observer l'application des principes à la réalité. » Aussi l'étude de la religion lui semble-t-elle un effort de toute ia vie : comme les mœurs se forment moins vite que les idées, la piété active s'acquiert lentement; elle implique unehabitude de toutes les facultés et de tous les organes; elle intéresse l'homme entier, elle lui est intime et se développe avec lui. " L'amour de Dieu, dit Channîng, est un sentiment graduel, progressif; il faut qu'il croisse comme nous croissons et se fortifie par une discipline do chaque jour. »
Il fait, du perfectionnement de l'homme par le perfeoUonnemenl de la société, l'objet même du christianisme, et sa religion est un positivisme qui s'achève en une philanthropie. Il admire en l'Église catholique cette chanté qui confond les classes et les races; parmi les nations catholiques, il aime surtout la France, pour ses efforts vers le progrès; et dans l'Église de France il aime surtout l'homme, doux aux pauvres, qui a conçu la religion comme une fraternité évangélique : Fénelon. " Sa vertu, dit-il, est assez grande pour défendre toute son Église. Il est temps que justice soit faite ci cette antique communauté, qui compte plus d'âmes que tout l'ensemble des autres communions chrélienncs. A entendre le ton J de mépris dont on en parle parfois, qui soupçonne^ fait que Charlemagne, Alfred, Michel-Ange, Raph9fl| le Tasse, Bossuet, Pascal, Descaries étaient àS^ catholiques? " N'est-ce pas l'esprit rcr
Fénelon que goûte Channingdans les doctrines à demi iiumanitaires, à demi évangéliques de la France d'après 1830, quand il dit qu*il attend d'elle la religion de ravenir ? Il s'étonne de la froideur des Américains devant les agitations de 1830 : « Eh bien, monsieuri dit-il un soir à un ami, ôtes-vous aussi, comme nos jeunes gens du collège, trop vieux, trop sage, pour avoir quelque enthousiasme en faveur des héros de rÉcole polytechnique? — Monsieur, répond son ami, vous me semblez être le seul jeune homme que ja connaisse. — Toujours jeune pour la liberté ! » s'écrie* t-il : son fils a conté le trait, et Renan Ta cité. 11 se réjouit de ce que les sectes anglaises ne fassent pas de progrès en France. « Leurs missionnaires, dît-il, feraient reculer les Français de trois siècles ». « Je crois, écrit-il à Sismondi, que quand la religioa reparaîtra parmi vous elle se montrera sous une forme plus divine; je crois que la France, après tant d'efforts vers le progrès, ne reprendra pas la théologie vermoulue.... Un moyen d'y restaurer le christianisme est d'en montrer l'harmonie avec l'esprit de liberté, de philanthropie, de progrès, et de faire voir que ces principes exigent, pour leur entier développement, l'aide du christianisme.... L'œuvre sefera-t-elle par une action silencieuse, ou par de grandes con* vulsions? »
La rehgion de Channing est une mutualité, pour la poursuite commune de perfectionnements individuels. Son solidarisme est un individualisme. De même que le Dieu américain n'a jamais été une idole avide de sacrifices, la Cité américaine n'est pas non plus utt fétiche auquel on s'immole par une superstition nou voile. De môme que les Puritains concevaient un Dieu
us. SOUDABISIIE DE GHANNING ISb
MTice des fidèles, leurs desceodanls conroivont Société faite pour les iDdividus. Leur esprit c(»n> o'aperçoit la communauté qu'en la personne i\v lembres; il se rappelle sans cesse que les sa crique font les âmes vivauLes à la Société abstraite . de raison d'être qu'autant que l'équivalent en etour à d'autres âmes particulières, c C'est une h évidente, dit Channing, que ce qu'il y a de plus 1 dans la cité, c'est Thomme lui-même. » Son irisme se résume dans un traité <• de l'éducation ^nnelle ou de la culture de soi-même ». 11 ouvre ie au socialisme individualise de ses disciples.