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CHAPITRE XIV

Socialisme individualiste.

« Le fouriérisme n'est pa? «ne - Ame ; c'est nn corps. Un corps mer* | vcilleux, mais rien qu'un corps.» î (Journal The Dm/.)

Entre 1830 et 1810 se forme le groupe des Transcen- ; danlalistes. De Channing, tous ont reçu ce libéralisme conciliateur qui tend à réduire le christianisme à l'esprit évangélique; et comme lui ils imaginent par-dessus les sectes une fraternité chrétienne, faite de ce qu'il y a d'universel en l'homme. Alcott, l'Ame du groupe, va Tentendre le dimanche; après un sermon où Channing a dit que les mères, les pères et les maîtres sont autant de prédicateurs, que tous les hommes sont des pasteurs les uns pour les autres, et qu'un ministre n'est qu'un maître d'école sur de grands sujets, Alcott écrit : « J'aime la moralité du docleui Channing : elle est intelligente, libérale, pratique; elli permet à tout homme d'être maître, ministre, prêtre Elle confie le salut aux efforts personnels de tous. EU fait de chaque homme l'élève de tout autre espri C'est le système de Christ pour l'éducation chrétienn

du monde. » Il écrit dans son journal : « Il y a une ville au monde où le soleil de la justice s'est levé,... C'est Boston.... Channing est son maître de movale; son système d'éducation est celui de Christ... Son école n'est que celle de Christ, adaptée au stage actuel du progrès social ", •< Nous sommes de la même école : une union du christianisme et du platonisme. 11 esl le plus grand homme de son temps.... U a plus de sympathie pour sa race que n'en a d'ordinaire le génie philosophique... Un autre âge le comprendra et l'adoptera. Ainsi la place des Transcendanlalistes est à cûlé des Unitaires; mais un peu en avant d'eux, car ils se détachent comme Émeraon de l'Église unitaire ou restent en dehors d'elle, sans sortir pourtant du christianisme, Ussonl peu, mais ils font beaucoup; toute la pensée américaine après eux portera leur marque.

Leur physionomie est faite d'un individualisme qui prend la forme du solidarisme. Ils font beaucoup pour l'esprit individualiste et beaucoup pour l'esprit social : ils n'ont pas à concilier les deux tendances, parce que personne en Amérique n'a songé à les opposer. Toules deux caractérisent l'Américain. Toutes deux remontent peut-être aux premières émigrations. Sur un bateau, sur unepIantaLion,dansune petite colonie, on a plus besoin do soi-même et plflH besoin des autres. Ou est plus forcé de se sufGre,^H plufi forcé de s'occuper de la cominunaulé. Chae^| voit que ce qu'ilfaitserlà touselque ce que tous fc^H lui sert. L'individu, là, ne vit pas aux dépens du group^f tous deux vivent sur un tiers, qui est la nature, i^M le citoyen n'est pas l'antagoniste de la cité; le colon BfWt pas 1b paraBJte de la colonie. Ceat aussi le ti/^

(les nations colonisalriçes et commerciales, où Tindividu ne vit pas sur le reste du peuple, mais où Tindividu et le peuple vivent sur le reste du monde. Individualisme et solidarisme ne s'opposent pas.

Les Transcendantalistes, sûrs que Dieu se révèle à chaque homme en particulier, ont le respect des personnalités; ils mettent au-dessus de tout la liberté, non la liberté métaphysique, mais la liberté d'action, et « Self-reliance » d'Émerson, écrit quand il est devenu Tûnie du groupe, est ce qu'il y a de plus beau sur la foi en soi de l'homme qui se suffit. Mais cher eux la vie intérieure, individuelle, est inspiratrice d^action sociale; ils sentent qu'on ne se développe soi-même que hors de soi-même; leur culte de soi n'a ' pour rites (jue des actes au profit des autres; ils professent que charité commence par soi-même mais ils font de la charité envers autrui la vraie forme de la charité envers soi; Emerson veut que le « réveil intérieur » et la « régénération intime » se fassent « |>ar le ministère de la famille, du voisinage, de la fraternité », et que toute promesse de réforme, au lieu de rester une déclaration, devienne une vie. La personnalité sans la société serait une force sans point d'application.

Individualisme et socialisme : les chercheurs de contradictions ont trouvé la même chez Rousseau; et c'est un peu de Rousseau que les Transcendantalistes procèdent, en philosophie à travers Kant, en pédagogie à travers Pcstalozzi, en sociologie à travers Fourier. Mais ils vivent plus que lui selon leur morale : ils sonl^ ce qu'aurait pu être un Rousseau resté à Genève, dans une Genève énjigrée au Nouveau-Monde. Dansl'atmosphère unitaire, encore à demi puritaine, la

cuUu

i de soi çéLait que la culture du

irai.

EmersoD est un disciple de (jœthe qui est un apôtre

de Chrisl : il a une fagou olympienne d'êlre évangé-

lique. La cullure de soi était le moyen, l'emploi de

soi élail le but. Quand les Transcendanlalislcs lîrent

campa(i;iie pour les droits de la femme, c'était à la

fois par individualisme, pour l'afl'ranchir, et par esprit

public, pour faire d'elle une force sociale. « J'ai

entendu, écrit Alcott, Miss Angelina Grimke parler

sur l'abolition de l'esclavage. Elle réalise ma eoncep-

lion do la l'emine : une intelligence d'un genre noble,

de la grâce dans la parole, do l'élégance dans les

fagoDS, de la beauté, du goût dans la toilette, et une

piété profonde, divine.... C'est là un gage du pouvoir

que la femme pourra exercer quand elle sera libre.

Angelina! nom bienfait pour son sexe tel que Dieu Ta

façonné. » Les Transcendantalistes ne séparent pas

la liberté iudividuellc de la liberté civique. Leur

f his torien Frolhingliani, qui fut l'un d'enlrc eux, voit

^^bsTesprit delà Révolution américaiuelacause locale

^^Heur philosophie : ils étaient, dit-il, « naïvement

^^^inscients de tout précédent; leur point de départ

P fut la foi de la nation dans le droit des hommes à

I faire eux-môraes leurs constitutions, leurs lois, leurs

I religions; toute philosophie trop soucieuse des cîr-^fl

^^^^nees, des traditions, des usages, déplaisait Jfl

^^Kfieuple émancipé de la veille, plein de conSancfl

^^Kson pouvoir d'organiser pour lui-même un éUtH

I social 'I :1e grand historien Bancrofl, qui était deleufl

groupe, fait de l'intuition, qu'il oppose à la révélatioofl

ou à la Iradittou, le i'ondement de la liberté poli-1

tique; il la nomme ta lumii'ire intérieure; c'est elle "

qu'il reconnaît chez Rousseau, chez Kant, chez

Schiller et dans l'esprit de la Révolution française. 11 y a, dans la pensée des Transcendantalistes, deux termes, qui en mesurent le cercle complet. La culture de soi est leur point de départ, Toubli de soi est leur point d'arrivée. Emerson insiste sur les deux; son ami Henry James insistera surtout sur le second. Le Transcendantaliste se divinise, mais il fait consister la divinité dans Tinconscience de soi. Tout Tindi- , vidualisme d'Émerson tend à l'oubli de l'individu. Son génie était d'être inconscient comme un enfanl; et avec son sens de l'action il devinait que rien ne paralyse comme l'effort de se scruter, de se juger, de; se repentir, de se façonner. Les Transcendantalistes haïssaient le souci de soi pour soi-même, toute leur philosophie tendait à purger d'égoïsme la morale; une railleuse en fit ce pastiche, sous le titre de Bible transcendantale : « Ne jamais citer la Providence : il est mesquin de croire que l'Être universel s'occupe d'affaires particulières, égoïste de croire qu'il règle les vôtres. Ne jamais parler de péché : il n'importe pas à l'Être que vous soyez bon ou mauvais; il est égoïste de s'en soucier; qu'êtes-vous? Ne jamais parler du bonheur comme du prix de la sainteté : avez-vous besoin de pots-de-vin pour bien faire? Ne jamais parler de l'immortalité : il est égoïste d'y tenir. »

Il fallait aux Transcendantalistes une société où Toi pût à la fois se cultiver et s'oublier : ils la créèren' ce fut Brook-Farm. Brook-Farm est quelque chot d'unique dans l'histoire du monde. C'est un essai

SOCTALIBMB INDIVIDUALISTE . 131

commuoisme par l'élile d'une nation ; Emerson y frâquenlail; Bipley, Brownson, le père Hecker, AlcolL, Margarel Fuller, Henry Channin^f, IlawLhorne y vécurent, et y travaillèrent; les gens les plus éclairés du pays, l'emmes et hommes, y firent la lessive et le labourage, les uns pendant des mois, d'autres pendant des années. Cela n'était possible que chez des petits-fîls de colons. La célébrité des membres fit do l'œuvre un exemple dont l'elTet sur l'ilme américaine ne peut se mesurer. L'entreprise fut toute locale; le grand Channingen avait eu la prcmit^rc idée en 1840, et en 18^1 son disciple Ripley la réalisa; ce ne fut que trois ans plus tard qu'on entendit parler de Fourier à Brook-Farm.

Brook-Farm csl le type par excellence du socialisme américain. Deux traits en font la physionomie : le christianisme et l'individualisme. C'est un socialisme chrétien et c'est un socialisme individualiste.

Avant Brook-Farm il n'y avait aux États-Unis que des communautés d'étrangers. La plus connue avait été celle de l'Anglais Owen, qui dura de 1823 à 1827; s'avait été un échec : « Il voulait de l'honnôtelé, écrit un de SCS disciples, il trouva de la paresse.... » Elle n'avait pas de religion : eu un pays et en uu temps où même le libéralisme était chrétien, un groupe sans lien religieux risquait d'être un groupe sans lien J moral. Tandis que les socialismes importés d'Europe, I ceux d'Owen vers 1825 et de Fouricr après 1840, I furent toujours anti-chrétiens, le socialisme d'origine 1 américaine fui toujours chrétien. Hopedale, comme j Brook-Farm, en est un exemple. C'était une colonie niversalistes, libéraux assez voisins des Uai^

132 LA RELIGION DANS LA SOCIÉTÉ AUX ÉTATS-UNIS j

laircs; elle prospéra et dura de 1841 à 1858. « C'est, dit son programme, une Église de Christ (autant qu une organisation d'hommes, dans un lieu particulier, a droit à ce titre) ; elle ne repose que sur la foi en la religion de Christ, telle qu'il Ta enseignée par son exemple.... Ni dogmes, ni règles, ni rites ne sont prescrits ou interdits.... Mais dans la pratique du christianisme, rÉglise est rigoureuse et stricte. » Suivent les défenses de s'enivrer, de jurer, d'être malveillant, de faire la guerre, de bénéflcier du commerce des esclaves, etc.. C'est bien l'esprit américain : liberté dogmatique, rigueur morale. Le but de Hopedale était doublement social : tous les membres servaient la communauté, qui à son tour servait l'humanité. Elle s'intitulait « une association universelle de réforme sociale ». « Elle est, dit le programme, une société des missions.... Elle est une société pour la propagation de la tempérance.... Elle est une société pour la suppression de l'esclavage.... Elle est une société pour la paix.... Elle est une Ligue pour les droits de la femme.... Elle est une société d'Éducation. » Enfin, et avant tout, c'était « une communauté socialiste, incarnant et propageant à la fois le j socialisme chrétien, la seule sorte de socialisme qui sans doute puisse fonder la société sur de vrais principes ».

Brook-Farm, comme Hopedale, fut chrétien sans être sectaire. Le journal le Dial, qui en fut Torgane» intitule la description qu'il en donne « Ébauche delà conception sociale de Christ ». « Le royaume de Dieu et l'Église chrétienne, dit l'article, sont la mOnie chose, et ce n'est pas une association hors de h société, c'est la réorganisation de la société elle-même,

BOOIALTSME INDIVIDUALISTE 133

selon les principes d'amour dont Jésus, en Ra vie de chaque jour, donna l'exemple. » Quand Hrook-Farm, trois ans après sa fondation, adopta les méthodes industrielles de Fourier, le D'tal signala ce qui manquait au fouriérisme : i' Le fouriérisme n'est pas une ftme, c'est un corps. Un corps merveilleux, pour lequel il peut fitre sage de dépouiller la vieille carcasse qui se nomme civilisation. Mais ce n'est qu'un corps.... La vie du monde est maintenant la vie chrétienne. Pendant dix-huit siècles, l'art, la littérature, la philosophie, la poésie ont suivi la fortune de l'idée chrétienne. Tout ce qu'elle ne supporte pas essayera en vain de subsister. Fourier rend hommage au christianisme. Mais ce peut être un hommage de convention.... Que les Fouriéristes dans leurs phalanges laissent une place libre aux Eglises, sans les môler à leur organisation malcricUe et sans les soutenir financièrement : qu'elles soient au-dedans de leur système sans en fitre une pari. » C'est la séparation des Eglises et de l'Étal, appliquée k la phalange rouriériste. C'est le libéralisme chrétien de l'Amérique introduit dans le socialisme français. Jusqu'en 1844 Fourier n'avait eu de disciples qu'à New- York, où Brisbane, en 1840, ' venait do publier un résumé de son système : dès que Brook-Farm fut converti au fouriérisme, Brook-Farm en devint le centre et en fît un fouriérisme chrétien. Ce fut Henri Channing, le fils du grand Channing, qui réorganisa la colonie en phalanstère. « Cette nation, dit-il dans son appel au public, est une nation chrétienne. Notre œuvre répond aux besoins i présents des chrétiens, las des conflits de sectes et , des controverses de doctrines..., avides d'églises q«^ soient les maisons de Dieu.

Le chrislianisme est le premier caractère dessocialisios de Brook-Farm : rindividualisme est le second. .] Jamais ils ne touchent à la liberté personnelle. Dans un des articles du Dial, ils reprochent à Brisbanc, Hntroducleur des idées de Fourier en Amérique, de ne pas se faire une idée assez haute de la liberU humaine. « Il ne descend pas, écrivent-ils, à d'assez grandes profondeurs spirituelles. Notre imagination d'abord, notre raison ensuite se révoltent contre son effort pour circonscrire la liberté morale et Temprisonner dans sa phalange. L'Église selon la conception de Christ, large comme le monde, ne peut se fonder que sur la foi en Thomme universel, tel qu'il sort des mains du Créateur, sans autre loi que les idées éte^ nelles pour borner sa liberté. »

L'individualisme distingue les socialistes d'Amérique de ceux d'Europe. Quand Owen était venu d'Angleterre en 1825, des Américains s'étaient joints à lui; mais en deux ans sa discipline les lassa : il ne survécut de son essai qu'une société de ses disciples, si dégoûtés de tout socialisme qu'ils organisèrent un village anarchique; ils intitulèrent leur doctrine « souveraineté individuelle »; ils proclamèrent l'amour libre; ils rédigèrent des articles de ce genre : « Tout dans notre village se fait si individuellement qu'il n'y a. pas de réunions, pas de pouvoir constitué, pas de statuts, pas de règles; il n'y a pas eu une conférence sur nos idées : une fois le principe compris, il n'y a plus lieu d'en parler, tout se fonde sur l'individualisme; toute différence entre nous vient à l'appui de notre attitude. » Dans leur magasin il y avait une horloge et un registre; on inscrivait le temps que prenaient au vendeur les

aclials dû chaque clicnl; on vendait la marchaudise au prix coûtanl, payable en argent; et en échange du temps perdu pour la vente, l'aclicleur versait des billets de cinq, dis ou quinze minutes, sortes de traites au porteur sur son propre travail, sur la présentation desquelles il devrait fournir une durée équivalente de besogne, Des gens peu scrupuleux émirent plus de traites sur eux-mêmes qu'il n'y avait d'heures dans leur vie, et leur papier se déprécia.

Ce village de 1' " individuelle souveraineté », qui fut la (in d'un essai de communisme, n'est qu'un exemple du goût de l'indépendance aux États-Unis. Brook- Farm est peut-être dans l'histoire la plus frappante combinaison d'initiative privée et de vie en commun. D'après la constitution, les membres, « pour vivre une vie religieuse cl morale, sentent le besoin de sortir jusqu'à un certain point du monde, et de former un communisme qui exclue la concurrence et les rèpfles courantes du commerce tout en gardant assez de biens personnels ou de liberté d'en acquérir pour satisfaire à tous leurs désirs d'indépendance et d'isolement.,. Le plan économique de la communauté est en deux mots celui-ci : ceux qui ont des biens prendront des actions et en recevront l'intérêt à un taux fixe; ils feront ménage à part ou prendront pension en commun, A leur choix; ils auront les marchandises aux prix coûtanl; tous travailleront ensemble, à tant par heure; tous choisiront leur nombre d'heures et !a nature de leur travail ». Économiqu*' ment, ce n'était pas un communisme; c'était un( société par actions compliquée d'une société coopérative de consommation et de production. Le seul statut en conflit avec les usages économiq^uea était.

136 LA RELIOION DANS LA SOOBTE AUX ETATS-UKIS

l'égalité de salaire pour lous les travaux, ititellectuels ou manuels : h plus le travail devient purement physique, (lit la constitution, plus il exige de aacriGce du travailleur, d'abord parce que l'esprit est désireux de temps pour se cultiver en raison môme de son ignorance, ensuite parce que le travail d'esprit, par le plaisir qu'il donne, a plus son prix en lui-même. ■> Égalité de salaires à part, ce n'était pas un communisme économique, c'était un communisme moral. 11 ne pouvait se prolonger que par la bonne volonté constante de fous les membres. Tout se faisait librement et par plaisir, c. Un jour, dit une ancienne Brook-Farmiste dans ses souvenirs. Je passai près de la blanchisserie; de joyeuses voix avec des éclats de rire me donnèrent l'impression que c'était un cbarmant endroit; j'entrai, j'offris mes services; on me fit ffite... ; c'était une nouveauté pour moi d'filre penchée au-dessus d'un baquet, et étant nouveau c'était excitant, de sorte que je travaillai de toute ma force et me félicitai de faire tant de besogne. Hélas! pauvre vanité humaine! voilà qu'on me déclara insufGsante et inutile; la décision fut prise et accueillie le plus le aimablement et le plus plaisamment du monde; je dis en riant qu'un jour on serait peut-être bien aise de m'avoir, mais que ce jour-là je ne reviendrais pas. Peu de temps après, dans un grand besoin, on vint me chercher, mais je m'en tins à ce que j'avais dit, convaincue moi-même de n'être bonne à rien dans ce kgenre de besogne. « Il n'y avait ni autorité, ni con- ' rainte; il y avait des règles pour l'intérêt commun, biais onnelesrespectait que par sens de l'ordre. G'élail line règle que chacun fût dans sa maison avant dix peures : « Un soir nous jouions le \vhisL au cottage;

BOaALI8HB INDIVIDBAUSTK

^ Ions les joueurs avaionl loiir chambre là, oxcepli'' le I plus jeune, un des élèves, f|ui logeail à la Ruche. Le j jeu nous avaîl fait oublier l'heure, quand nous Tûmes Surpris de voir apparatlre celui que nous reconnaissions toujours comme chef [Ripley, le fondateur), avec une expression de sûvérité. Il fut embarrassé quand il vit qui était là, et nous ne pûmes nous lempôcher de sourire de sa gêne. Il se tourna vers le jeune élève, et lui demanda sévèrement pourquoi i dix heures un quart il n'était pas rentré. Le ijenne homme ne se décontenança pas. Nous n'inllervlnmes pas, fort amusés de l'effort du chef pour lester grave. EnDn il demanda : « Comment complezirous, monsieur, rentrer dans la maison, quand vous

rvez que les portes sont fermées ft dix heures? » Oh, dit le jeune homme, je passe toujours par la oenâlre de la bonlangerie. » On éclata do riro, et pnterrogateur d'aussi bon cœur que les autres. C'était ^en pour une fois, mais nous jugeâmes mieux de Saire it l'avenir notre whist entre habitants du cottage M d'être plus attentiTs à l'heure; nous sentions que Bs règles doivent être observées u. La vie ft Brook- Farm n'était possible qu'à force d'enthousiasme il de sympatbie. L'intimité entre natures nobles était ievenue pour les membres une telle habitude qu'ils pedoutaicnt la dispersion, et prenaient à cœur un ■ravail d'où dépendait le salut financier de l'oeuvre. B'était la liberté même dans la discipline.

I Une communauté n'est jamais faite que pour ses nembres, et la société n'est jamais qu'un moyen dont iboniicur individuel est la fin : mais les moyens font l'ordinaire oublier la (in, et, comme l'a remarqué îmerson, il y a bien peu d'hommes qui ne deviennent

138 LA RELIGION DANS LA SOCléTÉ AUX ÉTATS-UNIS

les victimes et les prisonniers des moyens dont ils se servent, jusqu'à perdre de vue leur but. Brook-Farm n'oublia jamais que si le développement de chacun doit servir à la communauté, la communauté est faite pour servir au développement de chacun. La culture morale y resta la principale affaire. « Une fois membre de la communauté, dit la Constitution, personne ne se bornera au travail physique; les heures de travail pour Toeuvre seront limitées par une loi gént^rale, et réduites au gré de chaque individu. On mettra à la portée de tous les instruments de progrès intellectuel et de relations sociales. Les heures qu'aura économisées la mise en commun des forces ne serviront pas à acquérir plus d'argent mais à poursuivre des profits intellectuels. La communauté veut être riche non en argent, mais en ce que l'argent devrait représenter : en loisir et en liberté de vivre par toutes les facultés de l'âme. Elle espère fournir plus tard non seulement tout le nécessaire mais toutes les élégances qui servent à la santé physique et spirituelle: livres, appareils, collections, œuvres d'art; ces objets seront communs à tous.... Elle atteindra finalement les résultats que l'égoïsme poursuit, mais elle les enveloppera de quelque chose de spirituel et de béni ».

Brook-Farm fut avant tout une école mutuelle; son but, le progrès personnel par la vie commune. Les Transcendantalistes étaient des éducateurs; leur premier chef, Bronson Alcott, fut appelé le Pestalozzi américain; ils furent des révolutionnaires en pédagogie, et prêchèrent ce que Henry Channing appelait Téducation intégrale, celle qui épanouit toute la per-' sonnalité ; après deux ans d'essai dans sa première

BOCTALISMB INDIVIDUALISTE 139

école, AlcoU écril : u J'ai trouvé que lout ce que les enfants font par eux-mômes devient leur; ils y gagnent, outre l'acquit, plus de pouvoir inlellectuelii. Le fond de la doctrine était de croire que chaque âme contient en soi toute la vérité. Alcolt pensait, raconte Emerson, 11 que d'un cercle devingt enfants il pouvait tirer par la causerie tout ce qu'il y a dans Platon, sous une meilleure forme que chez Platon. » Sa méthode d'enseignement était la conversation. « Le premier jour, raconte miss Pcabody, il eut vingt enfants, tous de moins de dix ans. Ils formaient un arc autour de lui. Il demanda à chacun d'eus quel but il avait en venant à l'école, h Apprendre, » répondit le premier. « Apprendre quoiî » En poursuivant l'interrogation, tous les travaux de l'école furent mentionnés par les enfants eux-mêmes. M. Alcott fit sentir que ce n'était pas tout, u Se conduire bien, » dit l'un deux; en analysant l'expression ils finirent par tomber d'accord qu'ils venaient apprendre à bien sentir, à bien penser et à bien agir. Un garçon de sept ans suggéra que le plus important des trois était de bien agir. On discuta la discipline... on parla des punitions; ils furent tous d'accord qu'il en fallait, et qu'il valait mieux pour eux les corriger que leur laisser leurs défauts ».

Tout dans le système tendait à accroître le sens de la liberté, mais aussi le sens de la solidarité, n II y avait quelques punitions; dans chaque cas elles étaient reconnues nécessaires non seulement par toute l'école maie par l'individu puni » : c'est l'enseignement de la responsabilité personnelle; «quelquefois, les innocents an souifraient avec les coupables : M. Alcott voulait faire sentir aux uns ot aux autres que c'était là l'iné-

140 LA RBLiaiON DANS LA SOCIÉTÉ AUX ÊTATS-DKIS

vitable suite du mal moral dans le monde •) : c'est renseignement de la responsabilILé solidaire. Il fit élire à ses élèves, parmi eus, un jury, chargé de punir toute violation des vingt-sept règles de l'école; l'école étant mixte, son biographe remarque que son jury eut les premiers jurés femmes du Connecticul; parmi les règles étaîenl les suivantes : <• Veiller à la propreté de la classe; articuler tous les exercices de façon à se faire enteadre partout; ne jamais répondre : Je ne peuxpas...." Les trente-cinq élèves tenaient des réunions, où ils discutaient les exercices physiques et votaient l'introduction de jeux;, ils se distribuaient enire eux leurs places en classe, et délibéraient sur l'achat de livres. Ils étaient une sorte de petite République. Individualisme et civisme tournaient au proGl l'un de l'autre.

Alcott cultivait chez ses élèvesla faculté la plus individuelle, l'imagination. " Hors de mon école, écrit-il, je ne connais rien dans le pays pour la culture de l'imagination ". « Il faut des écoles, ajoute-t-il, non pour inculquer des connaissances mais pour éveiller le génie. » Emerson dit, à demi railleur, que quand il avait orné la salle de classe il croyait la besogne A moitié faite. C'est des TranscendantaUstes que date aux États-Unis le souci de la beauté dans les écoles; ceux de Brook-Farm déménagèrent du meilleur bâtiment de la ferme pour que les classes y fussent plus claires et plus belles. « Je n'ai rien épargné, écrit Alcotl, pour entourer les sens d'emblèmes de la vie spirituelle; il faut mettre l'enfant dans une atmosphère de séréknité calme et de beauté intellectuelle «. Mais la BifacuUé qu'il était le plus curieux de cultiver lui semwblah Ja plus sociale aussi bien que la plus person-

nelle : «l'histoire, dîL-il, prouve que c'est l'imaginalion qui a mené la sociéLé ».

Les TraDscendantalisles ont une place centrale dans l'histoire américaine. « Us ont, dit Emerson, exploré le nécessaire, le simple, le vrai, l'humain, et gagi point culminant qui domine l'hialoire du passé et du présent. » Leur inilueocc, comme celle des unitaires, s'est répandue partout; on la reconnaît dans les sociétés de culture morale, dans les Églises libérales, et môme dans les Eglises orthodoxes; dans la littérature et dans le journalisme; dans l'éducation; dans le couraul d'idées, insaisissable et tout-puissant, qui fait la fa(;on de sentir et de penser d'un peuple. A côté d unitaires, et plus haut qu'eux, ils incarnent ce qui caractérise l'Amérique : l'union du sentiment chrétien et de la raison positive; ils réconcilient l'esprit évangélique et l'esprit rationaliste en les faisant servir tous deux ft l'action sociale. « Nous venons apprendre, disaient les petits élèves d'Alcolt, à bien sentir, bien penser, et bien agir. » « Bien agir est le plus important, n ajouta l'un. Sentir comme le Christ, penser comme Platon: voilà les moyens; agir comme agira l'humanité i'ulure, voilà la fin. Les Transcendantalistes sont typiquement américains, parce qu'ils concilient toutes les contradictions apparentes; chrétiens et rationnalistes, — individualistes et socialistes. Conciliateurs par excellence, ils pei'sonnifient l'horreur américaine des controverses et des polémiques, llssontd'ui belle sérénité. C'est au nom d'eux tous qu'Êmerso^ semble parler quand il dit à un adversaire : « Il n'y ff personne de moins désireux et de moins capable qu^ moi d'être un polémiste. Je me complais à dire ce queje pense, mais si vous me demandez comment j'ose;^

le dire ou pourquoi je le pense, je n'ai rien à répondre; je ne vois même pas qu'il y ait de réponse possible. Je lirai ce que vous et les gens de bien écriroDt, comme j ai toujours fait, heureux quand vous exprimerez ma pensée, passant la page qui n'a rien à me donner. Je continuerai, comme avant, à voir tout ce que je peux voir et à dire ce que je vois. » Il y a là autant de bon sens et de sens pratique que de tolérance et de largeur. C'est bien le positivisme chrétien.

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