LE MESSIE NOUVEL ADAM
site d'unir notre être tout entier au nouvel Adam*.
Or, cette union s'accomplit dans la vie présente par la Foi, par l'Espérance et par la Charité. « Ces trois vertus, dit l'incomparable saint Thomas, sont trois éléments qui, surajoutés à la nature de l'homme par la grâce du Rédempteur, l'élèvent comme par trois degrés à l'union déifique en le rendant, suivant le mot de saint Pierre, participant de la nature divine. La Foi élève l'intelligence , elle l'enrichit de vérités surnaturelles que la lumière divine lui fait connaître. L'Espérance élève la volonté : elle la dirige vers la possession du bien surnaturel qui nous est promis, La Charité élève l'amour, et le fait tendre à l'union avec le bien surnaturel devenu son objet suprême '. »
1 Sicut fuit vêtus Adam effusus per totum hominem et totum occupavit, ita modo tolum obtineat Ghristus, qui totum creavil, totum redemit, totum et glorificabit. S. Bern., Serm. iv, de Avent., n. 2 et 3.
2 Per virtutem perficitur homo ad actus quibus in heatitudiaem ordinatur. Est autem duplex hominis beatitudo, sive félicitas. Unaquidem proportiouata humanae naturaî, ad quam scilicet homo perveuire potest per piincipia sure naturae. Alia autem est beatitudo naturam hominis excedens, ad quam houio sola divina virtute perveuire potest, secundum quamdam divinitatis parti cipationem, sennuduni quoil dicitur II Petr., I, quod per Christiuu facti suuiiis rnusortes divin.T; natur.i;.
Et quia hiijusmodi beatihido proportionem huniarre natiine cxccdit, priucipia uaturalia hominis, ex qnibus pro^edit ad beueagcndum,secuudumsuam proportionem
Croire, espérer, aimer, tels sont aussi les trois actes fondamentaux de la coopération que demande de nous le nouvel Adam pour nous unir à lui. En cela se résume toute l'économie de notre sanctification sur la terre et de notre glorification dans le ciel. La foi commence notre union avec Dieu, l'espérance la continue, la charité l'achève *. De cet aperçu, tout à la fois si lumineux et si fécond, découlent sans effort l'ordre et] 'enchaînement des différentes parties de la doctrine chrétienne :
non stifficiuntad ordinandum hominem inbealitudinem; unde oportet quod superaddunturhomini divimlus aliqaa principja pei quae ita ordinetur ad heatitudinem supernaturalem, sicut per principia naturalia ordinatur ad finemconnatviralem, non tamen absqiie ndjutorio divino : et hujus lodi principia virlutes diciintur theologicœ : tum qiiih habeiit Deiim pro objecto, lu quantum per eas recte ordinauiur in Deum ; tum quia a solo Deo iiobis infundantur ; tum quia sola divina revelatione in sacra Scriplura hujusmodi virtutes traduutur.
Unde oportnit qnod aliquid homiui siipernaturaliter adderetur ad ordinandum ipsum adfiuem supernaturalem. Et primo quidem quantum ad intellectum addunlur homini quipdam principia superuaturalia, qu» divino lumine capiuntur ; et ha;r. suut credibilia, de quibus est fides. Secundo vero est voluntas, quae ordinatur in illum finem et quantum ad motum intentionis in ipsum tendentem, sicut in quod est possibile consequi, quod pertinet ad spem ; et quantum ad i nionem quamdam spiritualem, per quam quodamniodo Irausformatur in illum finem, quod fit per charitalem. P. if, q. oi, art. 1
1 Domus Del credendo fundatur, sperando erigitur, diligendo perficitur. S. Aug., Serm. 37, 1. 1.
LE ItfESSIE NOUVEL ADAM 97
La foi et son objet, Dieu, la vérité même : et le symbole qui le révèle,
L'Espérance et son objet, Dieu, la bonté même ; et ce qu'il nous promet : la grâce et la gloire ; puis les moyens d'obtenir la grâce : la prière et les sacrements.
La charité et son objet, Dieu, le souverain bien ; et ce qu'il nous ordonne soit par luimême, soit par son incorruptible épouse : le Décalogue et les commandements de V Eglise.
Viennent ensuite les causes qui rompent cette union divine : les passions et le pêche ; puis les moyens préservatifs de ce mal unique : les vertus contraires aux penchants corrompus du cœur humain.
C'est ici surtout qu'un plan parfaitement méthodique est nécessaire. Entre toutes les parties de la doctrine chrétienne il existe des rapports intimes dont la connaissance répand une vive lumière sur l'enseignement. A-t-on le malheur de les méconnaître ou l'imprudence de les néghger, les matières et les chapitres se succèdent sans ordre rationnel ; chaque partie forme en quelque sorte un tout isolé ; le sujet qui précède n'appelle plus le sujet qui suit ; les vérités fondamentales n'apparaissent pas dans une lumière suffisante, quelquefois même elles se trouvent au second rang : l'enseignement a perdu de sa vigueur et de sa clarté en perdant son enchaînement logique. Dès lors, celui qu'on veut instruire
98 CHAPITRE Xll
ne sait où il va ; l'esprit se rebute, et la mémoire fatiguée laisse bientôt échapper des doctrines (jui ne lui présentent ni ensemble ni harmonie.
Le premier avantage du plan que nous avons suivi est de parer à cet inconvénient ;
Le deuxième est de mettre au rang d'honneur qui leur convient les trois grandes veitus du christianisme, lafoi, l'espérauce et la charité, en les montraut comme les trois, sources du salut, comme les premières assises de tout l'édifice de la religion ;
Le troisième est d'être aussi simple que fécond ; car il embrasse sans effort toutes les parties de la doctrine chrétienne, dont chacune entre naturellement dans la place que lui assigne la logique, comme les différentes pièces dune brillante mosaïque dans une copie du Pérugin ou du bienheureux Angelico ;
Le quatrième est d'être très-sûr. Il a été suivi, entre autres, par Bellarmiu dans le Catéchisme de Rome, solennellement approuvé par plusieurs souverains pontifes a). Le savant cardinal n'était en cela que le disciple de saint Augustin, qui veut également qu'on ramène tout l'enseignement de la religion à la foi, à l'espérance et à la charité, « Triple condition, comme parle le grand docteur, qui nous associe à la république divine (6). »
Bellarmin appuie sou plan sur le dernier texte de
(a) Entre autres, Clément "VIIl, 15 juillet 1695 ; Benoît Xlll, n août «728.
(6) Quidquid narras itanarrautillecuiloquerisaudiendo credat, credendu speret. speraudsamet... divinamcœlestemque rempublicam, cui nos cives adsciscit fides, spes, charitas. Quaudo omnis terra cautat canticum novum, domns Dei est. Canlando aediflcatur, credendo fundatur, sperando erigitur, diligendo perficitur, modo ergo
UNION DE l'homme AVEC LE NOUVEL ADAM 99
•aint Augustin; mais il modifie un peu la pensée du saint docteur, que nous avons suivie, nous, dans toute sa sublime simplicité. Doits. Christ., p. 1, 7, 8.
Union de l'homme avec le nouvel Adam — ses moyens.
L'admirable économie du christianisme que nous venons d'esquisser fut l'objet particulier des entretiens du Sauveur avec ses Apôtres pendant les quarante jours qui s'écoulèrent entre sa Résurrection et son Ascension. C est alors qu'il leur donna l'intelligence des Écritures et qu'il les instruisit à fond des secrets du royaume de Dieu * : voilà pourquoi nous plaçons à cette époque l'explication détaillée de toute sa doctrine.
Le Sauveur ne se contenta pas de dire en général : Celui qui ne croira pas sera con-
œdificatur : sed in fine seculi dedicalur. De Catechiz. rud; Epist., class. m t. II, jo. 622 ;Serm. xxvii, t. V, cap. /, p. 206.
i Act., I, 3. — Tel est aussi le sentiment de saint Léon : « Non ergo ii dies qui inter Resurrectionem Domini Asceusionemque fluxerunt.otiosotransieredecursu, sed magna in his confirmata sacramenta, magna, sunt revelata mysteria. » Serm. 1 . de Ascens.
damné ; entrant dans le détail, il enseigna à ses Apôtres toutes les vérités qu'ils devaient prêcher au monde et que l'homme devait croire pour s'unir avec son Rédempteur, afin de participer au bienfait de la rédemption. Les Apôtres en composèrent un abrégé.
C'est ici qu'après avoir montré la nécessité de la foi nous expliquons le Symbole catholique, sublime résumé de toutes les vérités fondamentales de la religion et de la philosophie humaine.
Dieu un en nature, trois en personnes : le Père et l'œuvre de la création et le gouvernement du monde ; le Fils et l'œuvre de la rédemption; le Saint-Esprit et l'oeuvre delà sanctification ; par conséquent l'Église avec ses Sacrements, ses prescriptions salutaires, sa magnifique hiérarchie et son immortelle constitution :
Uhomme , composé mystérieux d'une double substance ; l'homme, créé innocent et bon, dégradé par sa faute, soumis à une épreuve de réhabilitation, environné de tous les moyens de reconquérir avec de nouveaux avantages sa perfection primitive, et tenu de rendre compte, lorsque son épreuve sera finie, de 1 usage qu'il en aura fait : bonheur ou malheur sans vicissitude et sans fin, alternative inévitable qui l'attend après le jugement divin ;
Le monde, créé de Dieu, régi par les lois
DNION DE l'homme AVEC LE NOUVEL ADAM 101
d'une providence universelle et destiné à passer par le feu le jour marqué par celui qui le tira du néant.
Voilà en peu de mots ce que le Symbole catholique nous révèle sur tout ce qui peut être l'objet de nos connaissances, Dieu, l'homme et le monde.
Pour en comprendre la sublime simplicité comparez-le aux symboles des mille sectes qui ont tour à tour paru sur la terre . Rem arquez surtout, ce qu'on n'a point assez remarqué, comme chacun de ses articles réduit en poudre une ou plusieurs des théories absurdes rêvées par les philosophes païens sur Dieu, l'homme et le monde, et renouvelées avec si peu de honte par lesimpies modernes. Chaque mot est un trait de lumière qui dissipe une partie des ténèbres dont la raison de l'homme était' enveloppée depuis la chute originelle, et la réunion de tous ces rayons divers forme le soleil de la vérité, devant lequel toutes les ténèbres disparaissent, comme les ombres de la nuit devant l'astre du jour.
Qu'on examine le Symbole catholique avec impartialité, et qu'on dise s'il est possible de rien trouver de plus complet, de plus vénérable, de plus utile, de plus consolant.
Peuples modernes, si fiers de nos connaissances, c'est au Symbole catholique, sachonsle bien, que nous devons notre supériorité intellectuelle 6ur les nations païennes d'autre-
102 CHAPITRE Xlll
fois et d'aujourd'hui; c'est à lui que nous devons la délivrance des erreurs g-rossières, des superstitions infâmes qui dégradaient le sénat et l'aréopage. C'est lui qui au dogme désespérant de l'aveugle destin et de l'inexorable fatalité a substitué la douce croyance d'une Providence universelle qui régit le monde et veille sur Ihomme comme l'homme lui-même veille sur la prunelle de ses yeux. Qu'on dise maintenant si les dogmes chrétiens sont inutiles ou contraires à la raison !
Le Symbole étant la vérité, il s'ensuit que l'intelligence qui le reçoit, qui le garde reçoit quelque chose de Dieu *. Les pensées divines du nouvel Adam remplacent nos pensées humaines, fausses, incomplètes, triste héritage du premier Adam. C'est ainsi que s'opère notre union, ou plutôt notre transformation intellectuelle au Rédempteur. Sous ce premier rapport, chaque croyant peut dire : Ce n'est plus moi, moi fils du vieil Adam, qui vis ; c'est Jésus-Christ qui vit en moi.
Nous venons de le voir, magnifiques sont les opérations de la foi dans V intelligence. Anticipant sur l'avenir, cette messagère de l'éternité apporte au pèlerin du temps la
1 Lex tua veritas. Psalm. 142. Non minus est verbum Dei quam corpus Christi. S. Auo., in Gen.
UNION DE l'homme AVEC LE NOUVEL ADAM 103
substance des réalités futures*; elle ouvre à ses regards de nouveaux cieux et une nouvelle terre : elle lui montre en Dieu non plus seulement l'auteur de la nature, mais son Père, son Rédempteur et sa Fin ; lui dévoile à lui-même son origine et ses destinées ; lui trace la route et, de sa force toute-puissante, le soutient jusqu'au terme du voyage. Élevée par elle à un nouvel être, l'intelligence n'a plus à désirer que la claire vue des vérités dont elle est en possession*.
Néanmoins, par la foi, notre union avec le nouvel Adam n'est pas complète : à l'espérance de la perfectionner. En effet, l'homme n'est pas seulement intelligence, il est encore volonté; par conséquent, sous peine d'être non un bienfait, mais un affreux tourment, ces réalités futures, ces biens du monde surnaturel ne peuvent pas plus rester l'objet d'une contemplation oisive que le riche trésor libéralement offert aux mains de l'avare, que
1 Est autem fides sperandarum substantia rerum, argumentum non apparentium. Ad. Hebr., xi, 1. Saint Thomas explique ainsi ces paroles : Res sperandœ sunt sicutarbonn seminevirtute latens, acperfidemquodammodo jam existunt in nobis. — Voyez aussi Corn, a Lapid., in Epist. ad Hebr., c. xi, 1.
2 Participes enim Chrisli effecti sumus, si tamen initium substantiae ejus retineamus. Id. c. m, li. — Initium substantife vocat fidena, per quam primo coepimus quasi subsistere in spirituali et divina, factique sumus divina consortes naturae. Corn, a Lapid., in Hebr. c. ra, 14.
la nourriture aux regards avides de i'homme affamé. Il faut qu'ils soient accessibles à la volonté : c'est le bienfait de l'espérance.
Dans les contrats entre les hommes on donne des arrhes, qui sont le gage et comme les prémices de Tobjet lui-même ; ainsi dans la religion, ce contrat sublime entre Dieu et l'homme, l'espérance nous donne la substance et le germe des biens futurs. Élevant la volonté au-dessus des biens passagers de la vie, elle place Dieu, et les nouveaux cieux, et la nouvelle terre de l'éternité, et les moyens de les acquérir en tête de toutes ses tendances, de toutes ses entreprises, de tous ses mouvements^. Reine pleine d'immortalité, elle ennoblittous les désirs de l'homme, le soutient dans ses luttes incessantes, console ses douleurs, embrase son âme. Char enflammé d'Élie, elle nous transporte au plus haut des airs, nous enlève à nous-mêmes et nous tient suspendus entre le ciel et la terre, entre le temps et l'éternité. Ainsi l'espérance déifie notre volonté en lui donnant un objet divin et des tendances divines. Sous ce \
1 Merito apostolus Bdem sperandarum rerum substantiam esse defiuit, quod videlicet non crédita nenao sperare plus quam super inane pingere possit. Dicit ergo fides : Parata sunt magna et inexcogitabilia bona a Deo fidelibus suis. Dicit spes : Mihi illa servantur. Nam tertia quidem charitas : Curro, mihi ait, ad illa. S. Bernaru., Serm. 1, in. Ps. 90.
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oiiveau rapport, le chrétien peut dire : Ce a'est plus moi, moi fils du vieil Adam, qui vis ; c'est Jésus-Christ qui vit en moi.
Or, parmi les moyens de posséder les biens futurs que Tespérance offre à l'ambition de l'homme éclairé par la foi il en est un qui renferme tous les autres ; c'est la grâce, la grâce si parfaitement définie : le commencement de la gloire en nous ^ Mais par ses forces naturelles l'homme, comme nous l'avons montré, ne saurait parvenir à la gloire ni à la triple union avec le nouvel Adam, qui seul peut y conduire. Cela est vrai de l'homme avant sa révolte, puisque l'état dans lequel il fut créé était surnaturel ; à plus forte raison, la grâce lui est-elle nécessaire depuis l'atTaiblissement et le brisement de ses forces par la chute originelle *. Or, la grâce, ce secours puissant, univer-
1 Gratia nihil aliiid est quam qxdam inchoatio gloris in nobis S. Th., p. 2, q. iv art. m, ad 2.
2 Dicendum quod hoino post peccatiim ad plura indiget gratia quam ante peccaliuu, sed nou magis ; quia homo etiaiû aute peccatuin iudigebat gratia ad vilain aaternam coiisequeDdaiïi, quae est principalis nécessitas gratiae. Sed hom») post pcccatum super hoc indiget gratia. etiam ad peccati remissiouem, et infirmitatis sustentionem. D. Th., Summ., p. \, q. 95, art. 4, ad l. — Qnia et divina gratia Dei sit et largitio quodammodo ipsius diviuitatis. Cassian., de Incarn. Chr., l. ui, c. 6. — Sic igitur per hoc quod dicitur homo gratiam Dei habere, significatur quiddam°supernaturale in homine a Deo provcniens. S. Th., Summ., p. l, q. 110, art. 1.
sel, accordé en vue des mérites du nouvel Adam, s'obtient par deux grands moyens : la prière et les sacrements.
Puissance mystérieuse qui rapproche la créature du Créateur, la prière est une condition indispensable de 1 union surnaturelle de l'homme avec Dieu. De là, chez tous les peuples, la perpétuité non interrompue de la prière depuis l'origine du monde. De là ce précepte par lequel le nouvel Adam formule la nécessité de cet acte fondamental de la religion : // faut toujours prier et ne jamais cesser ; précepte tout à la fois positif et négatif, qui oblige par conséquent semper et pro semper, suivant l'expression de la théologie catholique ; vérité aussi palpable que celle-ci : Pour vivre il faut toujours respirer et ne jamais cesser.
On voit que nous prenons ici la prière dans son acception la plus générale '. C'est pourquoi nous disons qu'elle est l'âme et la vie du christianisme.
A cette notion succède celle de la prière proprement dite. Saint Augustin, avec son cœur si aimant, son génie si élevé et son esprit si pénétrant, se joint à Tertullien, à saint Cyprien, à l'angélique saint Thomas pour expliquer dans notre cathéchisme la
1 « Toujours prier, dit saint Augustin, c'est toujours chercher a pladre à Dieu. »
UNION DE l'homme AVEC LE NOUVEL ADAM 107
plus belle des prières, V Oraison dominicale. Abrégé de lÉvangile, lumière de l'esprit, consolation du cœur, joyau de l'Eg-lise, trésor du monde, requête divine d'un jurisconsulte divin*, le Pater est tout cela. Mille fois vous avez récité cette prière ; une seule fois l'avez-vous admirée? Lisez les orateurs, les philosophes, les poètes de tous les pays et de tous les siècles ; quel homme connut jamais pour parler à Dieu un pareil langage? Jamais tant de choses en si peu de mois, jamais mots si simples n'exprimèrent des ohoses si sublimes. Le Dieu qui a dicté cette inimitable prière s'y révèle tout entier, et Ihomme qui la récite s'y révèle aussi tout enlier ; Dieu avec la tondre sollicitude d'un père, l'homme avec la libre confiance d'un fils; Dieu avec ses bienfaits dans le présent et 5es magnificences promises pour l'avenir, l'homme avec les besoins de l'exil et les espérances de la patrie ; la religion et la vie sociale avec leurs véritables lois ; la vie naturelle et la vie surnaturelle avec leurs merveilleuses harmonies. Enfin, par un prodige bien digne du Dieu qui est venu pour sauver tous les hommes, tandis que cette prière nécessaire ravit l'admiration des plus beaux génies, et offre au philosophe le texte iné-
1 Régula postulandi fidelibus a cœlesti jurisperito data. S. Âi'G., Enàrr. in Ps. cxlu.
puisable des considérations les plus profondes, le petit enfant, le barbare, le sauvage même l'apprennent sans effort, et tous la comprennent avec la double intelligence de j l'esprit et du cœur.
Union de l'homme aveo le nouvel Adam; ses moyens.
(suite.)
Les Sacrements sont le second moyen d'obtenir la grâce. Afin de répondre aux besoins de Ihomme composé d'un corps et d'une âme ; afin de l'entretenir dans l'humilité, condition permanente de sa réhabilitation; afin de subvenir à tous les besoins de notre vie surnaturelle, Dieu, dans sa profonde sagesse, a établi les Sacrements.
Signes sensibles, ils captivent l'homme extérieur en lui rendant palpables, dans les j éléments qui leur servent de matière, les effets merveilleux qu'ils opèrent sur l'homme intérieur; signes sacrés, ils révèlent, dans
UNION DE l'hO.M.ME AVEC LE NOUVEL ADAM i 09
l'ordre surnaturel, l'empire souverain de celui qui règne en maître absolu dans l'ordre naturel; signes permanents et variés, ils font
f>our l'entretien et la perpétuité de la vie de 'âme ce que les créatures et les lois physiques réalisent incessamment pour l'entretien et la perpétuité de la vie du corps. Dans cette harmonie mystérieuse brillent avec éclat les rapports intimes établis entre la nature et la grâce par celui qui est l'auteur de l'une et de l'autre .
En effet, sept choses sont nécessaires à l'homme pour vivre de la vie naturelle, pour la conserver et pour l'employer utilement : il faut qu'il naisse; qu'il croisse; qu'il se nourrisse ; qu'il se guérisse ; qu'il répare ses forces ; qu'il y ait des magistrats investis de l'autorité nécessaire pour assurer l'ordre et procurer le bien public; il faut enfin qu'il se perpétue. Toutes ces choses sont également nécessaires à la vie spirituelle, et rendent raison de la nature et du nombre des sept sacrements.
Le Baptême nous fait naître au nouvel Adam.
La Confirmation nous fait croître.
L'Eucharistie nous nourrit.
La Pénitence nous guérit.
L'Extrême-Onction renouvelle toutes les forces de l'âme pour le dernier combat.
L'Ordre donne des magistrats à la société chrétienne.
Le Mariage la perpétue en perpétuant les fidèles.
A cette première harmonie s'en joint une autre non moins ravissante. Comme tous les astres gravitent vers le soleil, ainsi tous les sacrements gravitent vers le plus auguste de tous, l'Eucharistie. « L'Eucharistie, dit saint Thomas, est la fin de tous les sacrements; car tous se rapportent à elle,, tous ont en elle leur perfection*. » Le Baptême nous
1 Eucharistia est quasi consummatio spiritualis vitae et omnium sacramentonim finis. Per saiictificationes enim omnium sacramentorum fit praeparatio ad su^cipiendam vel consecrandam Eucharistiam. P. 3, <^. 7^, art. 3.
Sacramentum Euctiaristife est potissimiim inter alia sacramenta... namin sacramentoEiicharistiae continetur ipse Christup substantiaiiter. In aliis autem sacrnmentis continetur qutedam virtus instrumcntalis participata a
Christo Semper autem quod est-per essentiam potius
est quam quod est per participatiouem. Insuper omnia alia sacrameuta ordinari videntur ad hoc sacramentum sicut ad finem. Manifestum est enim quod sacramentum ordinatur ad Eucharistiae consecrationem : sacramentum vero baptismi ordinatur ad Eucharistiœ receptionem, in quo etiam perficitur aliquis per confirmationem, ut non vereatur se subtrahere a tali sacramento : per pœnitentiam etiam et extremam unctionem praeparatur homo ad digne sumendum corpus Christi : matrimonium etiam salLem sua significatione attingit hoc sacramentum, in quantum significat conjunctionem Christi et Ecclesias, cujus unitas per sacramentum EcclesiaD signatur. Tandem hoc apparet ex ritn sacramentorum ; nam fere omnia sacramenta in Eucharistia consummautur, ut Dionys dicit, c. 3 Cœlest. hierarch. : est sacramentum sacramentorum, quia sacramentis omnibus çonsummatam pcrfectionem courp^-t. S. Th., loco svp. cit.
UNION DK l/nOMMK AVtX LK NOl" VIX ADAM 1 I I
ad capables de la Communion; la Contiriiiation nous en rend plus dignes, ou nous aide à la conserver; la Pénitence nous met (Il état de la rétablir si le pécbé l'a rompue ; 1 Extrême-Onction la maintient contre les attaques plus violentes du démon à l'article flo la mort, et la consolide pour l'éternité; ( nfm, le Mariage et l'Ordre la perpétuent en perpétuant l'Eglise.
Puisque, d'une part, l'Eucharistie est la fin de tous les sacrements, le mystère par excellence de la foi, de ram^our, de l'unité, ou, comme dit saint Thomas, la consommation de la vie spirituelle; puisque, d'autre part, l'Eucharistie, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ perpétuellement incarné au milieu du monde, il sort de là deux grandes conséquences, éminemment propres à placer l'auguste sacrement au rang d'honneur qui lui convient.
La première que, sous l'Evangile comme sous la Loi, Jésus-Christ est toujours Talpha et l'oméga de la religion; que tout se rapporte à lui et a notre union avec lui; que depuis l'instant de la chute originelle il n'y eut de salut pour l'homme que dans son union avec Jésus-Christ, sous les trois rapports possibles, par la foi, par l'espérance, par la charité, conséquemment par la communion; que le Juif pouvait et devait croire en Jésus-Christ à venir, qu'il pouvait et devait espérer en
lui, qu'il pouvait et devait l'aimer, qu'il pouvait et devait communier avec lui en participant aux victimes qui le représentaient*.
1 On retrouve chez tous les peuples la communion avec la grande idée d'expiation attachée à l'immolation et à la manducation des victimes : « Il n'est pas douteux parmi nous, dit Pélisson, que toutes les fausses religions ne soient venues de la véritable, et les sacrifices du paganisme des sacrifices ordonnés aux premiers hommes, dont Abel et Gain nous font voir l'exemple; sacrifices qui n'étaient que la figure et que l'ombre d'un gran<l sacrifice, où Dieu se devait lui-même immoler pour nous. Far toute la terre on mangeait la chair des victimes; dans toutes les nations, le sacrifice qui finissait par la était regardé comme un festin solennel de l'homme avec Dieu, d'où vient que l'on trouve si souvent dans les anciens poètes païens le festin de Jupiter, les viandes de N'eptune, pour signifier les victimes dont on mangeait après les avoir immolées à ces fausses divinités ; et s'il y avait parmi les Juifs des holocaustes, c'est-à-dire des sacrifices où la victime était entièrement brûlée eu l'honneur de Dieu, on les accompagnait de l'offrande d'un gâteau, afin qu'en ces sacrifices même il y eût à manger pour l'homme. » Traité de l'Eucharistie, p. 1h2.
D'où a pu venir au genre humain cette étrange idée que l'homme communiait avec la divinité par l'entremise des substances qui lui sont immolées? Quel rapport pouvait-il y avoir entre l'immolation, la manducation d'un animal et la sanctification, la rémission des péchés? Le vil sang des victimes qui tombaient sous le couteau sacré possédait-il la vertu de purifier la conscience? Jamais cette folie ne régna dans le monde. Mais le monde entier avait foi à ce qui était représenté par ces sacrifices. Tout ce qu'il savait, c'est qu ils figuraient un mystère divin de justice et de grâce ; et du fond de ce mystère, que l'avenir devait dévoiler, tous les siècles ont entendu sortir la voix de l'espérance. — Voyez Eclaircissements sur les sacrifices, par M. de Maistre.
Ainsi, une communion à la grâce, à Dieu, à la fois spirituelle et corporelle, invisii)le dans son essence et visiblement manifestée, tel était le centre auquel abou-
UNION DE l' homme AVEC LE NOUVEL ADAM H 3
Comme tout le culte ancien, cette communion figurative n'était que l'ombre d'une communion réelle, réservée à la loi de grâce. De là ce beau mot de saint Ambroise : « Le Juif n'avait que des ombres sans réalité, le chrétien possède la vérité cachée sous des voiles, le saint jouit de la vérité sans voiles*. »
tissaient, dans ce qu'elles avaient de commun, les liturgies de tous les peuples, tel était le foyer vital du culte universel. Dogme générateur, etc., par Mgr Gerbet.
1 Afin de rester ici dans les limites de la foi catliolique sur la nécessité de la communion relativement au salut, jl est bon de se rappeler la doctrine de saint Thomas. Cet ange de la théologie s'exprime ainsi : Conclusio : Qicanquam non quoad realem perceptionem. sicut baptiswus, Eucharistie sacramentum ad salutem necessarium sit, est tamen ex parte rei, quse est unitas corporis mystici, necessarium ad salutem. In hoc sacramento duo est considerare :scilicetipsum sacramentum etremsacramenti. Dictum est autem quod res hujus sacramenti est unitas corporis mystici sine qua non potest esse salus : nulli enim patet aditus salutis extra Ecclesiam, sicut nec in diluvio absque arca Noe, quae significat Ecclesiam. Dictum est autem quod res alicujus sacramenti haberi potest ante perceptionem sacramenti, ex ipso voto sacramenti percjpiendi. Unde ante perceptionem hujus sacramenti potest homo habere salutem ex voto percipiendi hoc sacramentum, sicut et ante baptismum ex voto baptismi. Est tamen differentia quantum ad duo : primo quidemquia baptismus est principium spiritualis vitae et janua sacramentorum ; Eucharistia vero est qiiasi consummatio spiritualis vitœ ei omnium sacramentorum finis. Per sanctificationes enim omnium sacramentorum fit prœparatio ad suscipiendam vel consecrandam Eucharistiam, et ideo çerceptio baptismi est necessaria ad inchoandam spiritualem vitam ; perceptio autem Eucharistiœ est necessaria ad consummandam ; ipsam non ad
La seconde, que l'Eucharistie est dans h monde spirituel ce que le soleil est dans le monde physique. De même que tout gravite . vers ce hel astre, dont la lumière et la chaleur répandent la vie et la fécondité, de même tout gravite vers l'auguste Eucharistie. C'est par elle que la création tout entière, qui découle incessamment du sein du Créateur, y remonte incessamment. Ouvrez les yeux, et vous verrez l'accomplissement de cette loi mystérieuse.
Toutes les créatures tendent à se perfectionner, cela veut dire à passer d'une vie moins parfaite à une vie plus parfaite ; mais il faut pour cela qu'elles perdent leur vie propre. Ainsi les corps inorganiques, Pair et l'eau, par exemple, en devenant la nourriture des corps organiques, perdent leur vie propre pour prendre celle de l'être qui se les assimile; le végétal, à son tour, est ahsorhé
hoc quod simpliciter habeatur, sed sufficit eam habere in voto siciit et finis habetur iu desiderio et iutentione. Alia differentia est quia per baptismiim ordinatur homo ad Eucharistiaui, et ideo ex hoc ipso quod pueri baptizantur, ordinantnr per Ecclesiam ad Eucharistiam. Et sicut ex fide Ecclesiae credunt, sic exintentione Ecclesiae desiderant Eucharistiam et per consequens recipiunt rem ipsius : sed ad haptismum non ordinantur per aliud
Eraecedens sacramentum, et ideo ante susceptionem aptisuii non habent pueri aliquo modo baptismum in voto, sed soli adulti. Unde rem sacramenti non possuut percipere sine perceptione sacramenti. Et ideo hoc sacramentum non hoc modo est de uecessitate salutis sicut baptismus. S. Th., 3 p., q. 73, arL. 3.
UMON DE l'homme AVEC LE NOUVEL ADAM 115
par ranimai qui lui communique sa vie; le végétal, l'animal, tous les règnes- sont absorbés par l'homme, qui, en se les assimilant, leur communique sa vie. Dieu enfin attire Tliomme à lui, se l'assimile et lui communique sa vie divine et immortelle.
Alors l'homme peut et doit dire : ce n'est plus moi qui vis; c'est Dieu qui vit en moi. Qui n'adorerait ici, muet d'amour et d'admiration, le touchant mystère où s'accomplit cette dernière transformation qui ramène l'univers à l'unité!
Remarquons ici comme tout s'enchaîne dans le plan divin. Point d'eucharistie, point do communion sans confession, et point de confession sans communion. Mais ôtez ces deux sacrements, et dites ce que devient le monde? Plus de garantie sérieuse ni pour la famille ni pour la société. Les nations, ditesvous, ne se confessent plus. Nous répondons : Malheur! Vous ne vous confessez plus! eh bien, au lieu d'un pouvoir régulier, paternel, moral, vous aurez le despotisme ou l'anarchie. Vous ne vous confessez plus! eh bien, dans une foule de circonstances vous n'aurez plus de sécurité pour votre honneur, ni pour l'honneur de votre femme et celui de vos enfants, ni pour votre réputation personnelle, ni pour votre propriété. Vous ne vous confessez plus! eh bien, le vol sera un jeu et la fraude une industrie ; les poids, les mesures.
les qualités des objets seront altérés; le pain que vous mangez sera falsifié, et en guise de vin vous boirez du poison. Chaque jour et dans chaque relation sociale vous serez à la merci du méchant qui se croira assez adroit ou assez fort pour échapper à la vindicte des lois. Si vous l'interrogez avec soin, l'histoire contemporaine peut vous dire quel degré de confiance méritent les sociétés et les individus qui ne se confessent pas.
En parlant des sacrements on ne peut omettre l'explication des admirables cérémonies et des prières touchantes qui en accompagnent l'administration. Nous ne savons s'il est possible de trouver quelque chose de plus vénérable, de plus instructif, de plus éminemment philosophique, et, nous le disons, de plus généralement ignoré que la liturgie. Combien de rites et d'usages, dont la signification reporte la pensée jusqu'aux premiers jours de l'Eglise et l'élève à la contemplation des plus divins mystères, sont pour nous une lettre morte , une espèce d' hiéroglyphe inintelligible , dont le fidèle ignorant ne peut rendre compte et dont l'impie plus ignorant encore ne craint pas de se moquer!
Outre l'avantage d'éclairer la piété du chrétien, l'explication de nos augustes cérémonies a encore celui de constater la tradition perpétuelle de l'Église sur chaque sa-
UNION DE L' homme AVEC LE NOUVEL ADAM 117
crement, tradition de fait, plus frappante, ce nous semble, et plus facile à saisir que la tradition du témoignag-e oral.
Union de l'homme avec le nouvel Adam : ses moyens et son but.
Uni au nouvel Adam par la foi, qui divinise son intellig-ence ; par l'espérance, qui divinise sa volonté ; par la communion, qui, suivant l'expression des Pères, divinise son être tout entier, l'homme a-t-il encore quelque chose à désirer ou à faire? Sans contredit. Ce Dieu qu'il reçoit, mais seulement en passant et caché sous des voiles, ces nouveaux cieux, cette nouvelle terre de l'éternité, tous ces biens surnaturels que la loi lui montre dans le lointain et que l'espélance lui promet, il tend, avec une force irivincible à les posséder d'une manière complète et permanente ; à s'identifier avec eux afin de devenir riche de toutes leurs richesses, heureux de toutes leurs félicités, parfait de toutes leurs perfections, et à n'en n'être jamais séparé.
Il ne lui suffit pas de croire, d'espérer, de posséder imparfaitement et en passant : il veut jouir complètement , jouir éternellement; car la jouissance c'est l'union, et l'union c'est l'amour; et l'amour est le plus noble, le plus impérieux, le premier et le dernier besoin de l'iiomme, le premier et le dernier précepte du nouvelAdam, la fin de la Loi et des Prophètes, le terme de la foi et de l'espérance, le lien suprême de la perfection sur la terre et l'essence du bonheur dans le ciel. De lace beau mot de saint Bernard : « C'est avec raison que l'Apôtre définit la foi : la substance des choses à espérer. En effet, il est aussi impossible d'espérer ce que l'on ne croit pas que de peindre sur le vide. Ainsi la foi dit : Dieu a préparé des biens ineffables à ses fidèles. L'espérance dit : Ils me sont réservés. La charité dit : Je cours en prendre possession *. »
On le voit maintenant, la foi et l'espérance ne sont que des moyens d'arriver à la charité; il est donc évident que l'homme ne peut ni ne doit s'en tenir à ces deux vertus : le nouvel Adam l'appelle à une union plus parfaite. Quant à la communion elle-même, elle est un moyen, non une fin ; c'est une nourriture destinée à rendre l'homme capable de travailler en réparant ses forces.
1 Cité plus haut.
UNION DE l'h05IME AVEC LE NOUVEL ADAM 119
L'homme ici-bas est un ouvrier dont [ajournée n'est pas faite. Lors donc qu'il s'est affaibli dans la lutte du bien, dans le travail de la vertu, il vient prendre une nouvelle vigueur en communiant; puis, au sortir de la table divine tout brûlant d'ardeur, il retourne au travail, et son travail c'est l'amour en action ; car Tamour ne consiste pas seulement dans la contemplation des perfections de Dieu , mais encore dans l'accomplissement de sa volonté. Nous aimons Dieu, dit saint Jean, si nous observons ses commandements, et ses co7nmande?nejits ne sojit pas difficiles *. » Voilà pourquoi la charité succède à la foi et à l'espérance, le Décalogue aux Sacrements et au Symbole.
Or, si le Symbole est le tuteur de notre débile raison et le principe régénérateur de nos pensées, le Décalogue est la sauvegarde de notre cœur et le principe régénérateur de nos affections. C'est comme un bienfait immense que nous devons envisager chacun des commandements. En effet, l'amour humain, dégradé par la chute primitive, est enclin à se prostituer à tout ce qui est audessous de lui. Non-seulement le paganisme ancien et moderne, mais encore dans le christianisme même l'homme qui cesse d'être chrétien en offre la preuve humiliante. Puis,
1 Haec est enim charitas Dei ut mandata ejus custodi niius : et mandata ejus gravia non sunt. 1 Joax., v. 3,
quand notre pauvre cœur, semblable à ces prêtres des idoles qui cherchaient les secrets du Ciel dans les entrailles palpitantes des victimes, a scruté toutes les créatures, creusé toutes les voluptés, pour y trouver le bonheur, il est forcé de s'écrier : Vanité! mensonge! affliction! Mécompte cruel, torture affreuse, dont le divin Réparateur a voulu le délivrer en le rappelant aux seuls objets dig-nes de son affection.
C'est pourquoi tous ses préceptes se rapportent à deux, l'amour de Dieu et l'amour du prochain pour l'amour de Dieu. Amour de Dieu! grand besoin de l'homme, première loi de son être, précieux trésor enlevé par la Couleuvre voleuse \ mais reconquis par le nouvel Adam et rendu à la race humaine pour faire son bonheur et sa gloire dans le temps et dansFéternité, vous descendez jusqu'à nous par le Décalogue. Ce code sacré est la loi organique de la charité : la régler dans sa manifestation et la protéger contre tout ce qui pourrait la diminuer ou l'éteindre, tel est son but.
De là, dans le Décalogue, deux sortes de préceptes, les préceptes «//Çrm«///5 et les préceptes négatifs. Par les premiers, le nouvel Adam nous apprend ce que nous devons aimer et comment nous devons Taimer, c'est-à-dire Dieu et l'homme pour Tamour de Dieu. Le pre-
1 Expression des livres Zends.
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mier Adam fit son malheur et celui de toute sa postérité en violant cette loi primordiale; le second Adam fait notre bonheur en nous rappelant à cette douce loi d'amour.
Par les préceptes négatifs, le Sauveur protège notre cœur contre tout amour usurpateur. Tout ce qui peut être l'objet d'une légitime afFection, la vie de notre corps et la vie de notre âme, la paix des familles, la sainteté du lien conjugal, nos propriétés, notre réputation même, il l'environne d'une barrière bien plus sacrée que toutes les lois humaines.
De là cette vérité malheureusement si peu comprise , que chacun des commandements de Dieu est un bienfait, une garantie de bonheur, même sur la terre *. Tel est, nous le répétons, le point de vue souverainement juste sous lequel il faut envisager ce code divin. Quoi de plus important? N'est-ce pas, hélas ! pour avoir été habitués à le regarder comme un joug pénible que tant d'infortunés le foulent aux pieds? Non, hommes trompés, le Décalogue ne gêne point votre liberté, il la perfectionne ; il n'entrave point votre marche, il la règle; il n'embarrasse point vos pieds, il les affermit et les éclaire *.
1 Tollite jugum meum super vos... jugum enim meum suave est, et onus meum leva..., et ioveuietis requiem animabus vestris. Matth., xi.
2 Lucerna pedibus meis verbum tuum. Psal. cwm.
Un voyageur s'avance vers une ville magnifique où l'attend, avec sa famille bienaimée, une brillante fortune. Entre lui et la ville désirée est un abîme sans fond. D'épaisses ténèbres couvrent le chemin. Luimême est sans guide, sans flambeau. Sur cet abime il n'y a qu'une simple planche, étroite, vacillante : il faut nécessairement qu'il passe dessus. L'infortuné est très sujet à faire des faux pas; de nombreuses, de déplorables chutes ne le prouvent que trop.
Eh bien, dites-moi, si un guide charitable venait prendre ce voyageur par la main ; s'il élevait de chaque côté de cette fatale planche deux fortes barrières ; s'il y suspendait de brillants flambeaux, en sorte qu'il fût impossible au voyageur de tomber dans le gourtre à moins qu'il ne renversât volontairement ce double parapet , regarderiezvous ces barrières comme des entraves, ces flambeaux comme une injure, toutes ces précautions comme un mauvais service rendu au voyageur? Le guide charitable mériterait-il le nom de tyran pour lui avoir donné la main, pour avoir prévenu ses chutes et assuré le succès de son voyage?
L'application est facile : ce voyageur qui , s'égare et qui trébuche, c'est l'homme sur la terre. Cette cité bienheureuse où l'attendent la fortune, la gloire, une famille chérie, c'est le Ciel. Le noir abîme, c'est l'enfer. La
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planche étroite, frag-ile, vacillante, c'est la vie. Le guide charitable, c'est Dieu. Les barrières, élevées de chaque côté de la fatale planche et les flambeaux qui y sont suspendus sont les commandements du Seigneur.
Qu'après cela l'homme aveugle dise que le Décalogue est une entrave à- sa liberté ; poumons, ô mon Dieu! nous dirons toujours qu'il en est le guide et le soutien, par conséquent un de vos plus grands bienfaits ; et pour ne pas tomber dans le gouffre sans fond nous nous garderons bien de jamais briser cette barrière salutaire.
De même qu'en croyant au Symbole notre esprit s'unit au nouvel Adam, de même en recevant le Décalogue notre cœur s'unit à lui et prend bientôt des inclinations toutes divines. Le nouvel Adam devient le principe, le guide, la vie de ses atïections ; sous ce rapport encore l'homme régénéré peut dire : Ce n'est plus moi, moi fils du vieil Adam, (]ui vis; c'est Jésus-Christ qui vit en moi'. Désormais, en lui comme dans l'Homnie- Dieu, restent deux amours, l'amour de Dieu et l'amour du prochain; et ces deux amours, n'en faisant qu'un, le ramènent à l'unité et à la sainteté première de l'état d'innocence.
Des volumes entiers ne suffiraient pas à expliquer tout ce que renferme , pour les
1 Confoi mitas cuin Verbo in charitate maiitat animain Verbo. S. Ber.n., Serin 8'J, hi Cantic.
peuples et les individus , de richesses , de gloire, de bien, ce Décalogue, hélas! si peu connu et si indig-nement violé dans les jours mauvais où nous vivons. Aussi comme l'amour humain se dégrade ! Nations modernes, prenez-y garde, déjà vous avez fait plus d'un pas vers le paganisme. Imprudentes, en foulant aux pieds le Décalogue , base sacrée de votre antique gloire, vous travaillez à votre ruine.
Après avoir expliqué la nature, la nécessité et les conditions de notre union avec le Rédempteur, il reste à savoir quel but le Yerbe de Dieu s'est proposé en nous unissant si étroitement à lui. Il nous répond luimême : Je suis venu pour vous faire vivre de ma vie sur la terre et dans le ciel^.
Ce grand médecin, descendu du ciel parce qu'un grand malade était gisant sur la terre, ne s'est pas contenté de répandre im baume salutaire sur les plaies du genre humain ; il ne s'est pas même contenté de le replacer sur la route et de lui dire : Marche. Comme l'aigle royal qui apprend à ses petits aiglons à voler en volant lui-même devant eux, cet Aigle divin a pris son vol vers le ciel en présence de l'homme, afin de lui enseigner à le suivre. Dans sa paternelle bonté, il a voulu traverser les différents âges, parcourir
1 Ego veni ut vitam habeant et abundautius habeaot. JoAN, I, 10. — Ut ubi sum ego et vos silis. Id., xvii.
UNION DE l'homme AVEC LE NOUVEL ADAM \ 25
toutes les routes, se trouver dans toutes les situations par oii l'homme peut passer, afin de les sanctifier comme il sanctifia tous les éléments, et d'apprendre à l'homme à les sanctifier lui-même.
Le nouvel Adam est donc notre modèle obligé, modèle de tous les âges, de tous les états et de toutes les conditions ; car le Christ, c'est l'homme. Le ciel , nous dit l'Apôtre , sera éternellement fermé à quiconque ne sera pas la copie du Rédempteur *.
Modèle de notre vie intérieure, c'est sur les siens que doivent se conformer les jugements, les affections, les désirs, les pensées de tous les hommes. Qu'a pensé, qua aimé le nouvel Adam? Telle est l'infaillible pierre de touche de toutes les pensées el de toutes les affections humaines. Oh 1 combien de philosophie dans cette seule parole !
Modèle de notre vie extérieure, et sa vie se résume en trois mots: lia bien fait toutes choses * ;
Modèle des inférieurs, et sa vie se résume en trois mots : // était soumis ' ;
Modèle des supérieurs, et sa vie se résume en trois mots : // a passé en faisant le bien'';
Modèle de tous ceux qui souffrent, inférieurs
1 Rom., vin, 29.
2 Marc, vn, 37.
3 Luc, u, 51.
4 Act. X, 38.
126 CHAPirrU': xv
ou supérieurs; et sa vie se résume en trois mots : Père, qu'il soit ainsi, puisque vous l'avez trouvé bon'-.
Dans la crainte que les générations futures n'oubliassent ses exemples ou crussent faussement qu'ils ne regardaient que certains siècles ou certains lieux, le nouvel Adam s'est établi à perpétuité dans l'Eucharistie. Habitant des villes et des campagnes , de tous les climats et de tous les siècles, il redit de son tabernacle et il redira perpétuellement à toutes les générations qui viendront en ce monde les leçons qu'il donna dans la Judée ; il offre les mêmes exemples qu'il offrit il y a dix-huit siècles, et répète les mêmes paroles dont retentirent les bords du Jourdain : Regardez, et faites suivant le modèle qui vous est montré. *.
Sainteté dans le temps, bonheur dans l'éternité, telle est la fin de notre union avec le nouvel Adam ; union délicieuse et sublime qui, transformant l'homme en Dieu, rend au genre humain sa perfection primitive, mais union qui, pendant la durée de notre terrestre épreuve, peut encore, hélas ! être rompue.
Comment nommer sans frémir ce mal affreux qui seul peut anéantir, à l'égard de chacun de nous, le bienfait de la rédemption,
1 Maîli., XI, 2e.
■J Exod., XXV, 40.
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nous séparer pour jamais du nouvel Adam, et nous faisant sortir de la vie plus coupables que nous n'y sommes entrés , fixer notre place entre le démon et ses anges? ce mal épouvantable, ce mal unique de Dieu et de l'homme, cette œuvre de Satan, c'est le péché.
Révolte, ingratitude, profanation, haine de Dieu, inconcevable démence, source de honte, et de tortures, cause de toutes les catastrophes du temps et de tous les supplices de l'éternité, le péché est tout cela; car il est, et il est seul le renversement de l'ordre, puisqu'en mettant Thomme à la place de Dieu il met en haut ce qui doit être en bas, et en bas ce qui doit être en haut. Voilà six mille ans que l'implacable justice de Dieu poursuit le péché partout oîi elle le rencontre, n'épargnant ni l'ange, ni l'homme, ni les individus, ni les peuples, ni les rois, ni les sociétés coupables. Et nous n'y pensons pas ! et par un renversement qui prouve la profondeur do sa chute , l'homme boit le péché comme l'eau, et après l'avoir bu il dort tranquille I Puissiez-vous du moins, vous qui lisez ces lignes, ne point partager un pareil aveuglement, et, fidèles à la religion dont nous avons commencé à vous révéler la certitude et les bienfaits, vivre de telle sorte qu'on puisse dire de vous : Cet homme ne craint que le péché. Nui autre éloge n'égale celui-là.
Union de l'homme avec le nouvel Adam; sa perpétuité. Formation de l'ÉgUse.
Les quarante jours que Notre-Seigneur devait rester sur la terre après sa résurrection touchaient à leur terme. Le divin Maître avait instruit à fond ses Apôtres des secrets du royaume de Dieu et leur avait donné l'intelligence des Ecritures. L'admirable économie de la rédemption humaine, la fin pour laquelle le Verbe de Dieu était venu en ce monde, avait voulu naître, vivre, mourir et ressusciter; la nécessité de l'union de tous les hommes avec lui, par la foi, par l'espérance, par la charité; le but de cette union, dans le temps l'imitation de sa vie, dans l'éternité la participation à sa gloire ; la seule cause qui peut rompre cette union sainte et nous rendre le Christ inutile, le péché, tout cela était désormais connu des Apôtres; ils étaient en état d'en instruire l'univers.
Que reste-t-il au nouvel Adam? Deux choses essentielles : assurer la conservation et pourvoir à la propagation de son œuvre