UNION DE L HOMME AVEC LE NOUVEL ADAM
divine, afin que tous les hommes venant en ce monde puissent en recueillir les fruits. Lui-même cependant ne doit pas instruire plus longtemps en personne; sa mission terrestre est accomplie, il va remonter à la droite de son Père. Comment fera-t-il pour perpétuer sa rédemption et en rendre le bienfait accessible à tous les peuples jusqu'à la consommation des temps?
Il se substitue un autre lui-même; il se donne un vicaire. La plénitude de la puissance quil a reçue de son Père, il va la lui confier; sur lui il va se reposer du soin de perpétuer et d'étendre le g-rand ouvrag-e qu'il est venu commencer. Jamais homme ne sera élevé à une dignité si haute; jamais responsabilité si formidable ne pèsera sur un mortel. Quel sera ce lieutenant du Fils de Dieu? 0 abîme de miséricorde et de sagesse ! Ce sera celui-là même qui, peu de jours auparavant, reniait trois fois son maître à la voix d'une servante. Tout ce qu'il y a de plus faible pour l'œuvre la plus importante! Ln roseau pour soutenir l'univers! Un grand pécheur pour être le docteur de la foi et le père des chrétiens! Pour tout dire en un mot, ce vicaire du nouvel Adam sera l'apôtre Pierre.
Rien de plus sublime à la fois et de plus touchant que les circonstances de son ordination
Lorsqu'un roi veut confier une charge importante à l'un de ses sujets, il lui demande des garanties, il exige une caution : ainsi fait Jésus-Christ. Ce divin Pasteur, qui venait de verser son sang pour sauver ses brebis, était au moment de les quitter. Avant de lui remettre son précieux troupeau, il exige de Pierre une caution, il lui demande des garanties. Mais quelle caution peut-il obtenir d'un pauvre pécheur, sans autre fortune que sa barque et ses filets? La plus grande et la plus sûre qu'un homme puisse offrir, l'amour, mais l'amour porté jusqu'à l'héroïsme, l'amour toujours prêt à s'immoler pour les intérêts de sa charge.
Tel est le sens de ces profondes paroles répétées jusqu'à trois fois : Simon, fils de Jean, m'aimes-tu? m! aimes-tu plus que les autres^? Ce n'est qu'après avoir obtenu l'assurance de cet amour à toute épreuve que le divin Pasteur lui dit : Pais mes brebis, pais mes agneaux ^ Tout ce qu'il y a de paternel dévouement dans le pouvoir, tout ce qu'il y a de douceur filiale dans l'obéissance, d'indestructible par conséquent dans les liens sociaux, est renfermé dans cette consécrationmodèle du premier de tous les supérieurs, consécration unique dans les fastes du monde,
1 Joan., XXI, 14.
)l Ibid., 15-16.
IN ION DE l'homme A VKC LE NOUVEL ADAM 1 3 1
qui contient à ollc seule plus de philosophie sociale que tous les livres ensemble.
A partir de ce moment solennel, un pêcheur galiléen devient le pivot du monde civilisé. Revêtu du plein pouvoir d'enseig'ner, de régir, de gouverner l'Église; chef suprême des pasteurs et des brebis; organe infaillible de la vérité, Pierre vivra dans chacun de ses successeurs avec toutes ses prérogatives. Qu'il s'appelle Léon, Eugène, Pie, Sixte ou Grégoire, tous les siècles, le front dans la poussière, lui diront avec saint Bernard : Vous êtes le prince des évêques, l'héritier des Apôtres; vous êtes, par la primauté, Abel; par le gouvernement, Noé; par le patriarcat, Abraham; par l'ordre, Melchisedech ; par la dignité, Aaron; par l'autorité, Moïse; par la judicature, Samuel; parla puissance, Pierre ; par l'onction, le Christ*.
Et par l'organe de ses successeurs Pierre répond : Je suis le serviteur des serviteurs de Dieu.
Quand donc les puissances de l'enfer, le doute, l'hérésie, le scandale s'élèA'cront contre l'Eglise, tous les regards se tourneront vers Pierre. Sa parole dissipera les doutes,
1 Quis es? sacerdoB magnus, summus pontifex. Tu princeps cpiscoponim ; tiihaares apostolorimi ; ta primatu Aboi; giil)eriiatii Noe; patriarchatu Abraham; oi'dine Melcbisf-dcch; digirilate Aaron; aiicLoritate Moïses; judicatu Samnel; potestate Petrus; unctione Chrislus. De Conxid., lib. ii, c. 8.
condamnera les hérésies, arrachera les scandales, et, sçn autorité confirmant la foi de ses frères, l'Eglise demem^era ferme dans sa divine unité.
Dans Pierre, dépositaire d'une double clef, les nations, à leur tour, trouveront Fin- \ terprète infaillible de la loi divine qui doit régler la conduite sociale des particuliers et des rois et sauvegarder les droits de tous. Au lieu d'en appeler, comme les peuples païens, i au jug-ement de la force, les sociétés chré- ' tiennes porteront leurs différends au tribunal du père commun. Heureuses tant qu'elles seront fidèles à cette condition fondamentale de leur existence, nous les verrons mécontentes et malheureuses, osciller perpétuellement entre le despotisme d'un seul ou le despotisme de la multitude, du jour où elles diront à Pierre : « Nous ne reconnaissons pas ton autorité sociale ; nous ne voulons pas que tu te mêles de nos affaires; nous saurons bien régler nos différends sans toi. » En devenant laïques les sociétés n'auront pas fondé le règne éternel de la paix; seulement, au lieu des canons du Vatican, elles auront pour juges du droit le poignard des assassins ou le canon des barricades.
C'est ainsi, comme nous l'avons remarqué, qu'un pécheur galiléen est devenu la clef de voûte de l'édifice religieux et social, dans le monde civilisé.