CHAPITRE IV
De l'Origine du mal dans la nature humaine. ^
On entend par origine (primitive) le fait par lequel un effet dérive de sa cause, c'est-à-dire d'une cause telle qu'elle n'est point à son tour un effet dérivant d'une autre cause de même nature. On distingue deux sortes d'origine, \ origine ration^ nelle et Yorigine temporaire. La première concerne simipleiDent Vexistence de l'eflfet ; la seconde en concerne Véifénement; par conséquent, une cause temporaire, en tant que phénomène, a elle-même sa cause dans le temps. Quand son effet se rapporte à une cause qui n'est liée a cet effet .que par des lois de liberté, comme le cas se présente dans le mal moral ; alors la détermination volontaire à produire cet effet n'est point liée dans la pensée à un principe déterminant dans le temps, mais simplement à une représentation rationnelle, et ne peut être dérivée de quelque état antérieur; circonstance qui, au contraire, doit avoir lieu toutes les fois que l'acte vicieux, en tant que phénomène extérieur, est rapporté à sa cause physique. La recherche de l'origine temporaire des actes libres , en tant que
libres , est donc une contradiction > 11 y a contradiction par conséquent aussi à chercher l'origine dans le temps du caractère moral de l'humanité considéré comme contingent, attendu que ce caractère est le principe de V exercice de la liberté , et que ce principe de même que tout principe déterminant du libre arbitre en général doit , de toute nécessité^ être cherché dans les représentations rationnelles.
Quelle que soit d'ailleurs l'origine du mal moral dans la nature humaine^ de toutes les opinions sur la manière dont il s'est propagé et dont il se perpétue par tous les membres de l'espèce humaine et dans toutes les générations, la plus absurde est celle qui représente le mal comme un legs de nos premiers parents ; car on peut dire du mal moral ce que le poëte dit du bien moral :
. . » Gênas, et proavos et quœ non fecimus ipsi, Vix ea nosti'a puto (i).
• (i) Les trois facultés appelées supérieures ( dans le haut enseignement ) expliquent ce legs chacune à leur manière , à savoir : ou comme une maladie héréditaire , ou comme une faute héréditaire , ou comme un péché hérédi-^ taire, i^, La Faculté de médecine se représenterait peut-être, le mal héréditaire comme le ver solitaire , au sujet duquel effectivement , parmi les naturalistes , ils sont les seuls de l'opinion que , n'étant ni dans un élément hors de nous y ni ( de la même espèce ) dans aucun autre animal , il devait déjà
Il faut encore remarquer que^ bien que nous recherchions l'origine du mal , nous ne nous occupons point tout d'abord du penchant au mal (comme peccatum in potentiâ ) ; nous ne considérons que le mal réel d'actions données, que le xoaX réel dans sa possibilité interne et dans ce qui doit concourir à sa perpétration au sein de l'arbitre.
Toute action vicieuse ^ du moment qu'on en cherche l'origine rationnelle , doit être considérée comme accomplie par un homme sortant im-
se trouver dans nos premiers parents. 2^. La Faculté de droit considérerait le mal comme la suite légitime de l'acceptation de l'héritage que nous ont laissé nos premiers parents , et qui est chargé d'un délit énorme, car être né n'est autre chose qu'hériter de l'usage des biens de la terre qui sont indispensables à notre subsistance. Nous devons donc liquider la dette (porter la peine du délit) , et , nonobstant, nous serons rejetés de cette possession à la fin (par la mort ). Comme les chemins de la jurisprudence sont droits ! 3®. La Faculté de théologie regarderait ce mal comme le fait personnel de nos premiers parents , et le rapporterait à leur coupable conduite et à leur chute ; en sorte que , ou nous avons dans le temps coopéré nous-mêmes à la faute, bien que nous n'en ajons pas gardé souvenir, ou bien , nés sous la domination du mal , prince de ce monde , nous préférons les biens de la terre à l'ordre supérieur du Maître céleste , et nous ne lui sommes pas assez fidèles pour secouer le joug de cette domination ;. mais aussi , plus tard , nous devons partager le sort de Satan *
5o DOCTRINE RKLIGIKUSE
médiatement de l'état d'innocence. En effet , quelle qu'ait été sa conduite antérieure ^ et quels que puissent être les agents physiques y en lui ou hors de lui , qui l'aient influencé , son action n'en est pas moins libre ; elle n'a été déterminée par aucune de ces causes ^ et peut et doit conséquëmment être déclarée, malgré tout, un exercice primitif du libre arbitre. U eût dû résister à ces agents, dans quelques circonstances, dans quelques conditions qu'il se soit tt^uvé; car par aucune cause au monde , il ne peut éesser d^étre un être librement actif. On a raison de dire que l'homme est responsable même des sidtes des actions qu'il a commises dans un temps reculé, librement , mais contrairement à la loi morale ; pourvu toutefois que Ton veuille dire simplement par là qu'il est inutile d'avoir recours aux expédients et de rechercher si les conséquences des actions ont été libres ou non ^ parce que déjà dans l'acte avoué libre qui en a été le principe ^ il y a un motif sufiisant d'imputation. Que si jusqu'à l'acte libre immédiatement antérieur à celui dont on examine l'origine rationnelle on a été méchant, si la méchanceté est devenue une habitude et une seconde nature; alors, non-seulement il est de devoir d'être meilleur, mais il est de devoir de s'améliorer instantanément, par conséquent on le doit pouvoir ; et qui ne le fait pas est aussi
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coupable et passible, d'imputation dans le mo*m^nt de Vaction que s'il était doué de la disposition ara bien ( dii»positiofi inséparable de la nature humaine )> que s'il était (Misse de l'état d'imiooeBce au mal. *^ Nous ne pouvons donc recbercher l'cnrigme temporaire de ce fait ^ nous denrons seulement en rechereher l'origine rationnelle , afin de déterminer par ce moyen le penchant, c'est-à-dire le principe universel subjectif en vertu duquel la transgression de la loi est acceptée parmi les maximes y si toutefois il existe un pareil penchant ^ et à l'expliquer autant que faire se peut.
Avec cette ûianière de considérer l'origine du mal s'accorde parfaitement la figure que l'Écrir ture emploie pour symboliser l'origine ou plutôt un commencement du mal dans la nature humaine. L'Écriture expose cette origine dans un récit où ce qui doit être, quant à la nature de la chose (abstraction faite des conditions de temps), regardé comme primitif, paraît tel dans le temps. Suivant les livres saints, le mal n'a point son principe dans un penchant radical à le commettre , sans quoi le commencement du mal ne serait point dérivé de la liberté, mais dans le péché (et par péché il faut entendre la transgression de la loi morale comme précepte divin); l'état de^'homme avant tout penchant au
mai s'appelle état di innocence. La loi morale se présente naturellement à l'homme ^ être non point pur 9 mais susceptible d'inclinations y comme une défense {i Moïse n, i6, 19.). Or, au lieu de suivre religieusement cette loi comme un mobile suffisant, comme le seul bon inconditionnellement et ^ur lequel on ne peut même élever aucun scrupule, l'homme a recours encore a d'autres mobiles qui ne peuvent être bons que d'une manière conditionnée, c'est-à-dire toutes les fois qu'ils ne portent point atteinte a la loi morale, et il prend pour maxime, dans les cas où l'action naît a coup sur de la liberté, d'obéir à la loi du devoir non par devoir^ mais toujours aussi par d'autres considéra- * tions ( m, 6. ) . De cette manière il commence à révoquer en doute la rigueur du précepte qui exclut l'influence de tout autre mobile que la loi même, à subtiliser par conséquent sur l'obéissance qu'il doit à ce précepte ( i ), et à le rabaisser à un moyen
(i) Tout respect enVets la loi morale, si l'on n'accorde point à cette loi , comme mobile suffisant , la prédominance dans ses maximes sur tous les autres principes de détermination volontaire , est illusoire ; d'où le penchant à la fausseté intérieure sous ce rapport , c'est-à-dire le penchant à se tromper soi-même sur la signification de la loi morale , au préjudice de cette loi même (ni 9 5 ) ; d'où encore la dénomination de menteur dès le commencement donnée à l'auteur du mal (qui réside en nous-mêmes) par la Bible (chrétien-
purement conditionné (dépendant du principe de l'amour de soi ) ; de là la prédominance accordée aux impulsions de la sensibilité sur le mobile de la loi morale^ de la le péché ( m , 6). Mutato nomine de te fabula narratur). Que nous agissions ainsi journellement ^ que par conséquent nous ajroTis tous péché en Adam et que nous péchions encore, c'est ce qui devient clair par ce qui précède, pourvu qu'il soit présupposé en nous un penchant inné à la transgression, et dans le premier homme nul penchant pareil, mais l'innocence dans le temps ; et que la transgression du premier homme s'appelle chute, tandis que chez nous elle serait représentée comme dérivant de la méchanceté inhérente à notre nature. Par ce penchant à la transgression , on entend tout simplement que si nous nous engageons dans l'explica tion du mal et de son commencement temporaire, il nous faut poursuivre les causes de chaque transgression intentionnelle dans une époque antérieure de notre vie jusqu'au temps où l'usage de la liberté n'était pas encore dévelo*ppé, par conséquent jusqu'à un penchant (comme disposition naturelle) au mal, penchant qui, par cette rai* son , s'appelle inné. Il suit de tout cela que le
nement considérée), qui caractérise ainsi l'homme relativement à ce qui paraît être le principe fondamental du mal en nous.
premier homme a péché immédiatement au sortir de rétat d'innocence.
Mais nous ne devons nous livrer à aucune recherche sur l'origine temporaire d'une manière d'être morale qui doit nous être impu-tée, quelque irrésistible que soit le désir d'en expliquer l'existence contingente : c'est peut-»>étre aussi pour se conformer à la faiblesse de notre esprit que l'Écriture a parlé de l'origine temporaire du ma].
Quant à l'origine rationnelle de cette détermination de notre arbitre à accepter des mobiles subordonnés comme mobiles supérieurs parmi nos maximes ; c'est-à-dire quant à l'origine de ce penchant au mal , elle demeure pour nous in^ sondable^ attendu que ce penchant dbit lui-même nous être imputé et que^ par conséquent, le principe fondamental, quelque profond qu'il soit, de toutes les maximes , requerrait toujours l'acceptation d'une maxime mauvaise. Le mal n'a pu dériver que du mal moral (en dehors de l'étroite sphère de l'humanité )| et pourtant la disposition originelle de l'homme , que nul autre n'a pu corrompre que l'homme lui-mêine, si cette corruption lui doit être imputée , est une disposition au bien; il n'est donc point de source intelligible pour nous d'où le mal moral ait pu venir primitivement dans la nature humaine. — L'in-
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compréhensibilîté ainsi que ta destination immé* . diate de la méchairceté de notre nature, l'Écriture les explique dans un récit (i) ; elle place le mal au commencement du monde , non dans l'homme encore^ mais dans un esprit d*nne destinée originaîrement supérieure. De cette manière le premier commencement de tout mal en général est représenté comme incompréhensible pour nous (car d'où vient le mal dpns cet esprit?), et l'homme n'est représenté comme tombé dans le mat que par séduction^ par conséquent comme exempt de
(i) Ceci ne doit pas êti^e regardé comme une interpré^ tation de FËcriture , car cette interprétation est en dehors des besoins de la pure raison. On peut s'expliquer la manière dont on profite moralement d'un traité historique sans s'inquiéter si l'on saisit bien le sens de l'écrivain on si l'on ne fait que l'interpréter ; on n'a qu'à voir si le sens donné est vrai en soi , malgré l'absence ' de preuves historiques ; et si en même temps il est le seul au moyen duquel nous puissions tirer pour nous quelque enseignement moral d'un écrit qui autrement n'aurait d'autre mérite que d'augmenter sans avantage nos connaissances en histoire. Il ne faut point sans nécessité en contester les passages ni l'autorité historique ; mais il importe peu quel sens l'on donne à ce qui ne peut contribuer à rendre l'homme meilleur, puisque ce qui a cette puissance et ce mérite est et doit être reconnu même sans preuve historique. La connaissance historique , qui n'a aucun rapport intime valable avec l'amélioration de l'homme y se range parmi les choses indifférentes ; on peut agir à son égard selon qu'on le juge le plus édifiant pour soi.
corraption' dans le principe (même quant a la disposition primitive au bien ) ] mais comme susceptible encore d'une amélioration , contrairement à l'esprit tentateur, c'est-à-dire à un être tel que l'on ne peut lui tenir compte de la tentation de sa chair pour alléger sa faute , et, comme on Toit, cette explication laisse à l'homme qui, al gé un cœur corrompu , est pourtant toujours animé d'un bon vouloir, l'espérance d'un retour vers le bien dont il s'est écarté.
OBSERVATION 6ËNËRALË.